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Hérodote

2012/3 (n° 146-147)

  • Pages : 336
  • ISBN : 9782707174512
  • DOI : 10.3917/her.146.0139
  • Éditeur : La Découverte

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L’école française de géopolitique, telle qu’elle s’exprime depuis trente ans sous l’égide du personnage symbolique d’Hérodote, le premier des historiens et le premier des géographes, associe au raisonnement géographique le raisonnement historien ou, pour parler de façon plus majestueuse, l’Histoire et la Géographie. Aussi le titre célèbre, trop célèbre, de l’article de Sir Halford Mackinder, « The geographical pivot of History [1][1] « Le pivot géographique de l’histoire ». » (texte d’une conférence de 1904 à la Société royale de géographie de Londres) aurait-il dû nous combler d’aise, malgré son aspect pour le moins énigmatique. L’idée que l’Histoire (tout entière ?) puisse graviter autour d’un « pivot » géographique, voilà de quoi panser le complexe d’infériorité de bien des géographes devant le succès médiatique de tant d’historiens ! La géopolitique étant devenue matière d’enseignement dans les écoles de commerce comme à l’École de guerre (qui a retrouvé son appellation d’antan), Mackinder en est rituellement considéré comme le fondateur, bien qu’il ait ignoré ce terme, tout comme celui de geopolitics. Dans les pays anglo-saxons où l’on ne parle pas de géopolitique, mais de « relations internationales (les International Studies se sont surtout développées dans les universités américaines après la fondation de la Société des nations en 1919), le rôle fondateur des thèses de Mackinder est toujours invoqué, y compris dans la presse et à la Maison-Blanche. C’est aussi de cas dans La Géopolitique pour les Nuls, honnête ouvrage publié en 2008 par Philippe Moreau Defarges qui, depuis vingt-cinq ans, a surtout écrit des ouvrages de « relations internationales ».

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Depuis qu’Hérodote existe (1976) nous n’avons guère évoqué les idées de Mackinder. Mais, maintenant qu’il est fait de plus en plus mention de géopolitique dans l’enseignement de l’histoire et de la géographie – ce qui est fort heureux –, il est désormais nécessaire de faire une analyse approfondie de cet article « Le pivot géographique de l’Histoire ». En se fondant sur des citations précises de la traduction publiée en 2005 (la première en français) dans la revue Stratégique, de l’Institut de stratégie comparée, par les soins de son directeur Hervé Couteau-Bégarie. Celui-ci est – hélas – décédé récemment à 55 ans après une longue et douloureuse maladie.

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De cet article, qui dans cette traduction compte moins de 12 pages (imprimées en petits caractères), car la première est de Couteau-Bégarie, j’ai retenu des extraits d’inégale longueur qui expriment progressivement des passages significatifs de l’argumentation de Mackinder, jusqu’à celles in fine qui sont devenues célèbres. De chacun de ces passages que j’ai regroupés en plusieurs parties (l’article de Mackinder n’a pas de sous-titre), je fais un commentaire et j’y apporte un certain nombre de compléments car, comme on le verra, Mackinder, tout en invoquant l’Histoire de façon solennelle, s’en tient à des raisonnements historiens pour le moins rudimentaires. Au fur et à mesure de son discours, je proposerai donc des explications plus complexes qui n’infirment cependant pas l’essentiel de sa thèse. Celle-ci n’est d’ailleurs vraiment formulée que dans les deux dernières pages de son article. Auparavant Mackinder consacre de longs passages sans grand intérêt à l’énumération d’une série de très anciens événements historiques qui se sont succédé dans l’ensemble de l’Europe ou à des considérations sur les différentes zones climatiques en Eurasie. Je n’ai pas reproduit ces passages, indiquant brièvement leur contenu. En revanche, j’ai conservé l’essentiel des deux premières pages de l’article, pour faire comprendre leur ton assez solennel.

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Lorsque, dans un avenir lointain, les historiens se pencheront sur la série de siècles que nous traversons, avec la même vision abrégée que celle que nous pouvons avoir des dynasties égyptiennes, ils donneront vraisemblablement à ces 400 dernières années le nom d’époque colombienne et diront qu’elle s’est achevée peu après l’an 1900 [...]. La géographie doit désormais être élargie aux analyses approfondies et aux grandes synthèses philosophiques [...]. Il me semble que la décennie actuelle nous voit pour la première fois en mesure de tenter, de manière relativement complète, une corrélation entre les généralisations les plus vastes de l’histoire et de la géographie. Pour la première fois, nous pouvons entrevoir une partie du rapport réel entre les événements politiques et les caractéristiques géographiques à l’échelle du monde ; nous pouvons également rechercher une formule qui exprime, sous certains aspects au moins, la causalité géographique en Histoire universelle. Si nous avons de la chance, cette formule aura un intérêt pratique en nous permettant de mettre en perspective quelques-unes des forces rivales dans les relations internationales d’aujourd’hui. La phrase très connue sur la marche vers l’Ouest des empires est une tentative empirique et fragmentaire dans cette direction. Je me propose de décrire celles des caractéristiques géographiques du monde qui, selon moi, ont eu l’influence la plus contraignante sur l’action des hommes ; je présenterai certaines des phases les plus importantes de l’Histoire dans leurs rapports organiques avec ces caractéristiques et cela même en des temps où elles n’étaient pas connues de la géographie. Mon but ne sera pas de disserter sur l’influence de telle caractéristique particulière, non plus que de faire une étude de géographie régionale, mais plutôt de montrer comment l’Histoire humaine s’intègre dans la vie de l’organisme mondial. Je suis conscient du fait que je ne parviendrai qu’à une vérité partielle et je ne souhaite en rien dévier vers un matérialisme excessif. C’est l’homme et non la nature qui a le pouvoir de créer, mais la nature commande dans une large mesure. Mon intérêt se porte sur cette détermination physique d’ordre général, plus que sur les causes de l’Histoire universelle. Manifestement, on ne peut espérer qu’une première approche de la vérité. Aussi, je serai modeste en face de mes critiques (page 3).

[...] Le contraste le plus visible sur la carte politique de l’Europe moderne oppose la vaste étendue de la Russie, occupant la moitié du continent, et le groupe de territoires plus réduits où sont établies les puissances occidentales. Du point de vue de la géographie physique, il existe évidemment un contraste analogue entre la plaine ininterrompue de l’Est et le riche ensemble de montagnes, de vallées, de péninsules et d’îles qui composent le restant de cette partie du monde. À première vue, il semblerait que ces données très connues traduisent une corrélation entre l’environnement naturel et l’organisation politique, corrélation si flagrante qu’elle pourrait se passer de description, surtout si l’on considère qu’à travers la plaine russe un hiver froid succède à un été chaud, constituant ainsi un facteur supplémentaire d’uniformité des conditions de l’existence humaine. Pourtant, il suffit de se reporter à une suite de cartes historiques, celles notamment de l’Oxford Atlas, pour se convaincre que la coïncidence approximative de la Russie d’Europe avec la grande plaine de l’Est n’est vérifiée que sur la période des cent dernières années, alors que dans des temps plus reculés une tout autre tendance au regroupement politique se voyait affirmée de manière persistante (page 3).

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La page 4 est une description des zones biogéographiques qui s’étendent depuis « l’isthme européen de la Baltique à la mer Noire » jusqu’en Sibérie orientale. Mackinder n’a pourtant pas encore mentionné la raison d’être de cette mise en place des données naturelles : au nord la grande forêt et plus au sud, la zone des « steppes » (steppe au sens des Russes, c’est-à-dire ce qu’en Amérique du Nord on appelle « prairie ») dont la couverture herbeuse est plus ou moins dense, et plus au sud encore, entre la Caspienne et la mer d’Aral, des steppes arides à la végétation clairsemée qui passent au désert. Il est à noter que Mackinder ne mentionne pas l’existence des grandes chaînes de montagnes qui limitent vers le sud la zone des steppes. C’est à ces dernières qu’il porte presque exclusivement attention, sans pour autant noter qu’elles s’étendent d’est en ouest pour l’essentiel sur un très vaste ensemble de grandes plaines et de plateaux, ce que de nos jours les géologues appellent la plaque eurasiatique, mais, dès la fin du XIXe siècle, l’unité de ce grand ensemble géologique était connu des spécialistes en raison du succès de La Face de la Terre, l’ouvrage du géologue autrichien Eduard Suess.

Les invasions mongoles

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La Pologne et la Russie anciennes s’étaient établies en totalité dans les éclaircies de la forêt. À travers la steppe, on assista du Ve au XVe siècle à un déferlement remarquable de peuples nomades touraniens venus des profondeurs inconnues de l’Asie et s’engouffrant dans la brèche ouverte entre les montagnes de l’Oural et la mer Caspienne : Huns, Avars, Bulgares, Magyars, Khazars, Patzinaks, Coumans, Mongols, Kalmouks [...]. Tel est le cortège d’événements provoqués par des nuées de cavaliers impitoyables et sans idéal traversant sans obstacle la grande plaine, pour ainsi dire comme un coup asséné par le grand marteau asiatique, balancé dans une immensité vide. La Russie des forêts septentrionales resta tributaire des khans mongols. Ainsi le développement de la Russie fut retardé et détourné précisément à une époque où le reste de l’Europe put progresser rapidement (page 5).

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Mackinder ajoute à la liste de ces invasions celles des Vikings ou Varègues depuis la Baltique vers Byzance et la mer Noire, « qui représentaient avec leurs embarcations une autre forme de puissance mobile. Ils pénétrèrent l’intérieur des terres par les voies fluviales, celles-ci étant orientées nord/sud sont ainsi perpendiculaires à l’axe est-ouest des invasions des cavaliers nomades » (page 6). Mais Mackinder n’évoque pas la création par ces Varègues de la ville de Kiev sur le Dniepr qui fut la capitale chrétienne du premier État russe (ou plutôt de la Rus), ni sa destruction par les Mongols au XIIIe siècle, les survivants se réfugiant alors dans les forêts plus au nord, dans la clairière de Moscou.

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Mackinder énumère longuement ces invasions, mais ne se pose pas la question des causes de leur caractère alors irrésistible. Il faut tenir compte du fait que ces plaines herbeuses périodiquement ravagées n’étaient guère peuplées. Il faut aussi avoir à l’esprit que ces cavaliers mongols disposent chacun au moins d’un cheval, alors qu’à l’époque, en Occident, c’est le privilège des « chevaliers ». Non seulement c’est alors la machine de guerre par excellence, mais, au moins depuis les Huns d’Attila au Ve siècle, les chevaux des Mongols sont équipés de « fers à chevaux », ce qui leur permet de couvrir des distances bien plus considérables que les chevaux non ferrés, ceux des Romains, puis des Européens durant une grande partie du Moyen Âge. Le fer à cheval, disent les historiens turcs actuels, a été inventé par les métallurgistes mongols des régions forestières proches du lac Baïkal. De plus, l’étrier, autre invention turco-mongole, permet aux combattants mongols de décocher des flèches tout en étant au galop.

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Il y a aussi, chez certains chefs de tribus mongoles, la capacité de penser des espaces immenses et d’y faire rapidement déployer de grandes masses de cavaliers afin d’opérer des manœuvres de grande envergure. Or ceux-ci relèvent de différentes tribus entre lesquelles des rivalités existent traditionnellement. Il faut que celles-ci aient été surmontées pour réunir et faire manœuvrer ensemble de grandes masses de cavaliers. Cela implique l’émergence d’un chef accepté par tous et cela ne peut se produire que de temps à autre grâce à certaines combinaisons généalogiques. Les phases de déclin des Empires mongols correspondent à la réapparition des rivalités tribales attisées après le décès de l’empereur par la compétition de ses fils, lesquels sont apparentés à des tribus différentes, celles de leurs mères.

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Il faut tenir compte que ces invasions mongoles (ou plutôt turco-mongoles) n’ont pas seulement pour but le pillage, comme le répète Mackinder, mais aussi l’extension d’immenses appareils d’État, ce qu’il ne dit guère. Ainsi, dans l’Empire de Gengis Khan qui s’étend depuis les plaines de l’actuelle Hongrie jusqu’au Vietnam, les ordres et les nouvelles circulent de façon étonnamment rapide et régulière, par l’entremise du système des relais de poste, qui est, on le sait aujourd’hui, une autre invention mongole. Ces appareils d’État mongols ont été capables de conquérir d’immenses espaces sous-peuplés, mais aussi les énormes populations de la Chine en sachant s’appuyer sur l’administration chinoise traditionnelle.

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L’ensemble mongol, que l’on dénomme de nos jours turco-mongol, est surtout linguistique : on appelle turques les populations turco-mongoles devenues musulmanes et on nomme mongoles celles qui sont bouddhistes ou qui pratiquent encore le chamanisme.

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Ce n’est qu’à l’époque des invasions mongoles au XVe siècle que sera perçue toute la puissance de l’influence asiatique sur l’Europe ; mais avant d’analyser les faits essentiels concernant celle-ci, il est souhaitable de changer notre perspective géographique, centrée sur l’Europe, pour prendre en compte le Vieux Monde dans son intégralité [...] (p. 6). En Europe, en Sibérie occidentale et au Turkestan occidental, la steppe s’étend à très basse altitude. Plus à l’est en Mongolie, elle recouvre des plateaux, mais le passage d’une région à l’autre par les chaînes sans grand relief de la zone centrale (heartland) aride, présente peu de difficultés (p. 7).

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Il est assez surprenant qu’apparaisse ainsi, entre parenthèses et sans aucune définition ou explication, ce terme de heartland qui est considéré, de nos jours, comme le concept central de la théorie Mackinder. Cependant le mot heartland a une profonde connotation sentimentale (notamment aujourd’hui aux États-Unis à titre publicitaire) : une région qui est le cœur même du territoire d’une nation, un peu en France comme l’Île-de-France, ou en Russie comme Moscou.

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Les hordes qui, au bout de leur course, déferlèrent sur l’Europe au milieu du XIVe siècle s’étaient d’abord constituées à 4 500 kilomètres de là sur les hautes steppes de Mongolie (p. 7).

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Mackinder aurait dû dire que ces très grandes steppes de Mongolie sont entourées de très hautes chaînes de montagnes et qu’elles communiquent vers l’ouest par les fameuses Portes de Dzoungarie, accident géographique dont l’importance géopolitique a été (et est encore) considérable.

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La Horde d’Or occupait la steppe de Kiptchak de la mer d’Aral jusqu’au pied des Carpates, une autre horde [s’étendait] sur la Perse, la Mésopotamie et la Syrie, une troisième horde devait pénétrer en Chine [...]. Toutes les marges habitées du Vieux Monde durent tôt ou tard subir l’effet expansionniste de cette puissance mobile née de la steppe (p. 8)...

La masse Eurasie et sa périphérie accessible par la mer

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La conception de l’Eurasie à laquelle nous parvenons donc est celle d’une terre continue, enserrée par les glaces au nord et par les eaux sur ses autres flancs, mesurant 54 millions de kilomètres carrés, soit plus de trois fois la superficie de l’Amérique du Nord ; la partie centrale et septentrionale de cette étendue mesure quelque 23 millions de kilomètres carrés, soit plus de deux fois la superficie de l’Europe, n’a aucune voie fluviale débouchant sur l’océan, mais offre en revanche des conditions de mobilité tout à fait favorables pour des hommes voyageant à dos de cheval ou de chameau, sauf dans les forêts subarctiques. À l’est, au sud et à l’ouest de cette région centrale (heart-land) se trouvent des terres marginales, s’échelonnant selon un vaste croissant et accessibles aux hommes par la mer (p. 8)...

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Dans cette phrase réapparaît le terme de heart-land, cette fois-ci agrémenté d’un tiret, mais avec la signification de « région centrale » connotée à l’idée d’Eurasie, soit un ensemble spatial bien plus vaste que lors du premier usage du mot. Dans cette phrase apparaît ensuite l’idée d’un vaste croissant de terres marginales « à l’est, au sud et à l’ouest » aux dimensions de l’Eurasie qui sont « accessibles aux hommes par la mer ».

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Mais Mackinder néglige d’en dire davantage sur cet « arc de cercle marginal », alors qu’il est bien plus disert sur les diverses parties de la « région centrale » pourtant relativement uniformes. J’énumère, pour être bien compris, les différents ensembles géologiques qui se succèdent grosso modo en bordure de la plaque eurasiatique : à l’ouest, les petits massifs du « cap de l’Eurasie » et ses relativement petites chaînes de montagnes (les Alpes) que prolongent celles des Balkans et du Moyen-Orient ; au sud, les énormes chaînes himalayennes qui jouxtent le Tibet et dominent le « sous-continent indien », les massifs d’Indochine, le complexe massif que forment les collines de l’Est chinois et les grandes chaînes d’Extrême-Orient qui bordent le Pacifique. L’est de l’Asie est aussi bordé de grands archipels volcaniques du Japon à l’Insulinde. Plus grave encore, Mackinder passe sous silence le fait que ce « croissant de terres marginales » est aussi ce que l’on appelle l’Asie des moussons et que sur ces « terres marginales » (sic), c’est-à-dire de l’Inde à la Chine, se trouvent de grandes civilisations et une énorme population.

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La seule caractéristique de ces « terres marginales » que Mackinder prend en considération, c’est qu’elles sont « accessibles aux hommes par la mer », formule étrange pour désigner des pays qui sont depuis longtemps déjà très peuplés. Ces hommes dont parle Mackinder sont bien évidemment de nouveaux venus, des Européens.

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Cette phrase marque enfin la progressive apparition de la thèse majeure de Mackinder, celle qui fournit peut-être un début d’explication au titre sibyllin de l’article « Le pivot géographique de l’Histoire ». C’est en effet à partir du moment où des navigateurs occidentaux vont déboucher dans l’océan Indien puis atteindre le Pacifique pour s’en retourner ensuite vers l’Europe que la mondialisation du monde commence et que l’Histoire change d’envergure. Ces allers et retours maritimes qui se font dès lors le long du « croissant des terres marginales » en bordure partielle de la partie centrale du continent suggèrent que celle-ci soit une sorte de « pivot » autour duquel allégoriquement tournerait l’Histoire.

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Cependant l’emploi du terme de pivot fait problème, car ce mot qui, en anglais comme en français, signifie d’abord une pointe (puga), est utilisé dans les deux langues pour désigner « l’extrémité amincie d’un axe tournant verticalement, une clé de voûte sur laquelle tout s’organise, un point fixe par lequel passent les courbes d’un même plan, l’homme qui organise une conjuration, etc. » (Robert). Or, en raison de la masse même que forment les immenses plaines d’Eurasie, celles-ci logiquement ne peuvent pas être considérées comme un pivot. En anticipant sur le commentaire de la partie finale du texte de Mackinder, on pourrait dire – comme il le laisse plus ou moins entendre – que la petite Prusse a été le pivot de la Grande Allemagne et de son rôle au sein de la Mittel Europa, et même de toute l’Europe.

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La mobilité à la surface de l’océan est la rivale naturelle de la mobilité du cheval et du chameau au cœur du continent (p. 9)...

La découverte de la route du cap de Bonne-Espérance vers les Indes eut [une] conséquences fondamentale [...] (p. 9).

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L’océan unique et continu entourant toutes les terres, fractionnées et insulaire est, de toute évidence, la condition géographique de l’unification finale par la maîtrise des mers. Cette donnée sous-tend de même toute la stratégie navale moderne et des politiques navales énoncées par des auteurs comme le commandant Mahan et M. Spenser Wilkinson (p. 10).

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Il s’agit d’Alfred Mahan (1840-1914) qui ne fut pas amiral comme on le dit souvent, mais éminent professeur d’histoire à l’Académie militaire de West Point. C’est, avant Mackinder, le théoricien de l’opposition fondamentale d’une « Puissance Mer » (l’Angleterre et pour Mahan bientôt les États-Unis) et d’une « Puissance Terre » (autrefois la France, puis l’Empire russe). Après avoir publié en 1890 The Influence of Sea Power upon History, 1660-1783 (« La guerre navale entre la France et l’Angleterre »), il s’est fait le champion du développement d’une flotte de guerre américaine. Spenser Wilkinson fut un journaliste spécialisé dans les questions navales.

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La Grande-Bretagne, le Canada, les États-Unis, l’Afrique du Sud, l’Australie et le Japon forment désormais un anneau de bases périphériques ou insulaires, servant la puissance maritime et le commerce et inaccessibles à la puissance terrestre de l’Eurasie (p. 10).

Le développement de l’Empire russe

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Néanmoins, la puissance terrestre a su se maintenir et des événements récents ont à nouveau accru son importance. Alors que les peuples maritimes couvraient les océans de leurs flottes, colonisaient les continents périphériques et soumettaient, à divers degrés, les marges océaniques de l’Asie, la Russie s’est employée à organiser les Cosaques et, émergeant de ses forêts septentrionales, a soumis la steppe à sa loi en envoyant ses propres nomades à l’encontre des nomades Tatars. Le siècle des Tudors, qui vit l’expansion de l’Europe au-dessus de la mer, vit également la puissance russe transposée de Moscovie en Sibérie. La ruée vers l’Est qui entraîna ces cavaliers à travers l’Asie fut un événement presque aussi chargé de signification politique que le contournement du Cap, bien que ces deux mouvements soient longtemps restés sans rapport (p. 10).

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En expliquant l’expansion de l’Empire russe à partir du XVIe siècle (en 1552, Ivan le Terrible prend Kazan aux Tatars) par le rôle des Cosaques que Mackinder considère comme des nomades, celui-ci ignore (ou passe sous silence) des causes bien plus importantes et complexes. Pour comprendre la formation de ce que sera l’Empire russe, il faut d’abord évoquer la grande forêt où les Russes christianisés se sont réfugiés dans les clairières après la destruction de Kiev et où les cavaliers mongols opèrent moins facilement. Moscou est l’une de ces clairières et la famille seigneuriale qui s’y trouve devient plus ou moins vassale de princes mongols à qui elle verse tribut. Celui-ci est perçu sur les paysans dont s’accroît sensiblement le nombre grâce aux défrichements dans la grande forêt. De surcroît, la grande peste de 1348 ne s’y est probablement guère propagée en raison de l’isolement forestier alors qu’elle fut terrible dans l’ensemble de l’Europe. Après être parvenu à se libérer de la domination turco-mongole et à la repousser tout d’abord vers l’Oural, la dynastie des tsars russes, soutenue par l’Église, reprit à son compte une grande partie du modèle impérial mongol en parvenant à asservir sur les terres qu’elle contrôlait la majorité des paysans. Ceux-ci, jusqu’au XVIe siècle, avaient été armés et relativement libres d’aller faire pour eux-mêmes des brûlis de défrichement dans la forêt ; désormais, cette liberté comme les armes leur sont interdites et ils deviennent la quasi-propriété du tsar ou des nobles qui le soutiennent ; ce « servage tardif » comme disent aujourd’hui les historiens, et caractéristique de la Russie, durera jusqu’au milieu du XIXe siècle.

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Pourtant, parmi les paysans, certains parviennent à prendre la fuite pour rester libres et s’éloignent dans les steppes du Sud ou s’enfoncent dans la forêt au-delà de l’Oural de plus en plus loin vers l’est. C’est l’origine des cavaliers cosaques qui, sous une lointaine égide impériale, parvinrent à s’étendre assez facilement dans les forêts de Sibérie en suivant les cours d’eau car sur leurs berges il y a moins d’arbres. Ces forêts aux longs hivers très froids étaient en effet très faiblement peuplées mais on pouvait s’y procurer beaucoup de riches fourrures qui étaient vendues dans l’ensemble de l’Europe. L’extension vers le sud de l’Empire russe, vers les steppes herbeuses aux sols fertiles, se fera plus tard (XVIIIe-XIXe siècles) lorsque les Cosaques – encore eux –, cavaliers redoutables, théoriquement indépendants mais encadrés par les officiers du tsar, mèneront des guerres incessantes au Turkestan aux tribus des pasteurs musulmans qui seront refoulées ou même exterminés. Les Cosaques, fiers d’être des cavaliers, sont organisés en des villages fortifiés, les stanitsas, entourés de terres qu’ils ont le droit de détenir à titre familial. Ces stanitsas, régulièrement espacés, ont formé une sorte de limes face aux tribus adverses, depuis le piémont nord du Caucase jusqu’aux environs de Vladivostok, sur près de 9 000 kilomètres.

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La grande étendue des terres à défricher dans les forêts et dans la steppe russe, surtout pour le compte du tsar et des nobles, rendra cependant possible une progressive croissance démographique qui fait de l’Empire russe, dès le XVIIIe siècle, l’État le plus peuplé d’Europe. De surcroît, le système du servage fournit à l’armée du tsar de grandes masses de soldats à vie.

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Une des faiblesses du raisonnement de Mackinder est qu’il considère que l’Empire russe résulte seulement de l’existence de très vastes plaines en Europe de l’Est et en Asie. Or il ne fait aucune allusion au fait que l’extension de cet empire résulte aussi de la forte croissance démographique du peuple russe. Celle-ci a été rendue possible par la présence de terres disponibles à défricher progressivement : en 1796, l’Empire russe compte 36 millions d’habitants (dont 1,5 million seulement à l’est de l’Oural), ce qui en fait alors l’État le plus peuplé d’Europe ; la France ne compte, en 1789, que 26 millions d’habitants. En 1900, l’Empire russe compte 67 millions d’habitants.

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En emboîtant le pas aux Cosaques, la Russie a surmonté sans embûches son isolement de jadis dans les forêts du Nord. Peut-être le changement le plus important du siècle dernier fut-il le mouvement de migration vers le sud des paysans russes. Alors que la limite de la forêt marquait autrefois la fin des communautés d’agriculteurs, l’épicentre de la population de toute la Russie d’Europe se trouve désormais au sud de cette ligne, au milieu des champs de blé qui ont remplacé les steppes les plus occidentales. Dans cette région, Odessa a pris son essor avec la rapidité d’une ville américaine (p. 11).

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Mackinder passe sous silence le fait que « cette migration vers le sud des paysans russes » est d’abord le fait de grands propriétaires qui font venir leurs serfs pour leur faire cultiver des blés qui seront exportés vers l’Europe occidentale, y compris en période de famine. Le servage ne sera officiellement aboli qu’en 1861.

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Il y a de cela une génération, la vapeur et le canal de Suez semblaient avoir accru la mobilité de la puissance maritime au détriment de la puissance terrestre. Le chemin de fer avait pour fonction principale d’alimenter le commerce par voie maritime. Cependant, les chemins de fer transcontinentaux ont commencé à bouleverser les données de la puissance terrestre et il n’est d’autre endroit où leur effet se fasse sentir autant que dans la région centrale et fermée de l’Eurasie, dans ces vastes étendues [...]. Le chemin de fer produit de véritables miracles dans la steppe (p. 11)...

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[...] Les chemins de fer russes s’étendent sans discontinuer sur 9 000 km de Wirballen à l’ouest jusqu’à Vladivostok à l’est. La présence de l’armée russe en Mandchourie atteste de la mobilité de la puissance terrestre de la même façon que celle de l’armée britannique en Afrique du Sud pour la puissance maritime. Il est vrai, le chemin de fer transsibérien n’est encore qu’une ligne de communication précaire et à voie unique [...]. Les espaces situés entre l’Empire russe et la Mongolie sont si vastes et le potentiel qu’ils recèlent en population, en blé, en coton, en combustible et métaux si démesurément incalculable qu’il se développera inéluctablement à cet endroit, soustrait au commerce océanique, un vaste ensemble économique, plus ou moins à part (p. 11).

C’est seulement en conclusion que Mackinder esquisse une thèse

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(texte cité en totalité)

En réfléchissant à cette rapide présentation des courants historiques les plus englobants, comment nier qu’une certaine persistance des rapports géographiques se fasse jour ? La région-pivot des relations internationales à l’échelle mondiale n’est-elle pas cette même étendue de l’Eurasie qui se trouve hors de portée des navires, mais était dans l’Antiquité ouverte aux nomades à dos de cheval, et qui s’apprête aujourd’hui à se doter d’un réseau de chemins de fer ? Ici ont existé et existent toujours les conditions d’une mobilité de la puissance économique et militaire, mobilité lourde de potentialités, mais néanmoins limitée. La Russie prend la place de l’Empire mongol. La pression qu’elle exerce sur la Finlande, la Scandinavie, sur la Pologne et la Turquie, sur la Perse, l’Inde et la Chine se substitue aux raids centrifuges qui furent le fait des hommes de la steppe. Si l’on regarde le monde dans son ensemble, la Russie occupe la place centrale qui est celle de l’Allemagne en Europe. Elle peut faire porter ses coups dans toutes les directions et subir des attaques sur toutes ses frontières, sauf au nord. Le développement complet de sa mobilité ferroviaire n’est qu’une question de temps. De plus, il est très peu probable qu’une éventuelle révolution sociale modifie les rapports que la Russie entretient avec les formidables limites géographiques posées à son existence. Reconnaissant avec sagesse les bornes fondamentales de sa puissance, ses dirigeants ont renoncé à l’Alaska, car la Russie doit se donner pour règle de n’avoir aucune possession outre-mer, tout comme la Grande-Bretagne doit s’attacher à rester incontestée sur les océans.

En dehors de la région-pivot et formant un grand croissant intérieur, on trouve l’Allemagne, l’Autriche, la Turquie, l’Inde et la Chine et, appartenant au croissant extérieur, la Grande-Bretagne, l’Afrique du Sud, l’Australie, les États-Unis, le Canada et le Japon. Dans l’état actuel de l’équilibre des forces, la Russie ne vaut pas exactement les États périphériques et un contrepoids en France trouve ici sa place (p. 12).

Le fait que la France ne soit pas mentionnée ci-dessus dans ce que Mackinder appelle le « croissant intérieur » s’explique sans doute par l’alliance franco-russe qui a été signée en 1894, quatre ans avant la crise franco-britannique de Fachoda, alors que la tension est encore très forte entre l’Angleterre et la Russie à propos de l’Afghanistan avant leur accord de 1907.

Les États-Unis comptent depuis peu parmi les puissances orientales, ce qui affecte l’équilibre européen, non pas directement, mais à travers la Russie. De plus les États-Unis vont construire le canal de Panama, afin de rendre les ressources de la côte atlantique et de la vallée du Mississippi accessibles du Pacifique. De ce point de vue, le véritable clivage entre l’Orient et l’Occident se situe au niveau de l’océan Atlantique. La rupture du rapport de puissance au profit de l’État-pivot, résultant de l’emprise de celui-ci sur les marges de l’Eurasie, permettrait d’employer les vastes ressources continentales à la construction d’une flotte et l’empire du monde serait alors en vue. Ceci pourrait être le cas si l’Allemagne s’alliait à la Russie. La menace d’une telle éventualité devrait donc pousser la France vers une alliance avec les puissances d’outre-mer ; ainsi, la France, l’Italie, l’Égypte, l’Inde et la Corée deviendraient autant de têtes de pont, à partir desquelles les marines étrangères soutiendraient des armées, destinées à obliger la coalition du pivot à déployer des forces terrestres, la privant donc de la possibilité de consacrer toutes ses forces à ses flottes. À une moindre échelle, c’est exactement ce que Wellington parvint à faire à partir de sa base maritime à Torres Vedras, au cours de la guerre d’Espagne. En définitive, ne pourrait-on voir là une fonction stratégique des Indes dans le système impérial britannique ? Ne retrouvons-nous pas l’idée sous-jacente à la conception de M. Amery selon laquelle le front militaire britannique s’étend du Cap au Japon, en passant par l’Inde ? (p. 12)

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Ce Leopold Amery, membre du parti conservateur, était très actif dans les affaires impériales et il sera en 1917 le vrai rédacteur de la fameuse déclaration Balfour sur le soutien anglais au « foyer juif » en Palestine. En 1904, Le Cap (en l’occurrence l’Afrique du Sud) apparaît d’autant plus précieux stratégiquement aux Anglais qu’ils viennent tout juste de remporter en 1902 la guerre contre les Boers qui avaient été soutenus par les Allemands (ceux du Tanganyika comme du Sud-Ouest africain), lesquels, dans le même temps, construisent le « chemin de fer de Bagdad ».

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Le développement des vastes potentialités de l’Amérique du Sud pourrait exercer une influence décisive sur le système. Ces ressources pourraient renforcer les États-Unis ou, d’un autre côté, si l’Allemagne devait battre en brèche la doctrine de Monroe, détourner Berlin de ce que j’appellerais une politique du pivot. Les combinaisons particulières de puissance qui sont amenées à s’affronter ne sont pas matérielles ; je défendrai la thèse selon laquelle, du point de vue de la géographie, ces combinaisons auront tendance à tourner autour de l’État-pivot, qui sera toujours probablement très important, mais doté d’une mobilité amoindrie, par rapport aux puissances insulaires et marginales alentour.

J’ai parlé devant vous en géographe. Le véritable rapport des puissances politiques, à un moment donné, est le produit des conditions géographiques, que celles-ci soient économiques ou stratégiques, mais il dépend aussi du nombre, de la natalité, des équipements et de l’organisation dont dispose chacun des peuples en compétition. Plus ces proportions seront perçues avec justesse, mieux saurons-nous vraisemblablement ajuster nos différences, sans le recours brutal aux armes. De plus, les éléments géographiques entrant dans ce calcul sont plus aisément quantifiables et plus stables que les éléments humains. Par conséquent, notre formule devrait s’appliquer de la même manière à l’histoire passée et aux relations politiques contemporaines (p. 13).

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Pour expliquer la puissance de l’Empire russe, Mackinder accorde donc la plus grande importance à une donnée de la géologie et de la géographie physique – l’étendue de la plaque eurasiatique – et, tout en ayant d’entrée de jeu fortement évoqué les invasions mongoles qui n’existent plus depuis cinq siècles, il tend à minimiser le rôle des structures politiques et militaires qui ont rendu possibles la conquête et le contrôle depuis trois siècles de cet immense territoire, en tentant de l’étendre encore. La thèse de Mackinder est donc étroitement déterministe et somme toute assez rudimentaire, puisqu’il fait d’une grande donnée géologique, en l’occurrence de très vastes étendues de plaines, la cause fondamentale de l’existence de l’Empire russe. Cette thèse paraît s’appliquer aussi à ce qu’est l’ensemble États-Unis-Canada qui s’étendent sur la plaque nord-américaine où les données biogéographiques et la faiblesse initiale du peuplement correspondent assez bien aux caractéristiques de la plaque Eurasie. En revanche, la thèse de Mackinder ne peut expliquer le très ancien morcellement politique du Sahara et de l’immense plaque africaine qui le prolonge.

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Sur ce genre de questions, l’immense géographe qu’est Élisée Reclus (il n’a pas seulement écrit les dix-neuf tomes de sa Nouvelle géographie universelle) conduit des raisonnements géographiques beaucoup plus complexes qui associent les données naturelles et les causalités historiques et politiques. En 1904, l’année même de la fameuse conférence de Mackinder sur le prétendu « pivot géographique de l’Histoire », Reclus, un an avant sa mort, achève son second très grand ouvrage, L’Homme et la Terre (six tomes), où il traite en des termes très modernes de l’histoire des empires, y compris ceux du XXe siècle, mais aussi du destin des hommes.

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Les mouvements sociaux de tous les temps ont eu essentiellement pour cadre les mêmes caractéristiques physiques, car je doute fort que le dessèchement progressif de l’Afrique et de l’Asie, quand bien même il serait prouvé, eût pu modifier de manière vitale l’environnement humain à l’époque historique. La marche vers l’Ouest des empires me semble avoir été une courte rotation des puissances marginales autour du flanc sud-ouest et ouest de la région-pivot. Les questions du Proche, du Moyen et de l’Extrême-Orient se rapportent à l’équilibre instable qui prévaut entre les puissances centrales et périphériques dans les régions du croissant marginal où les puissances locales sont actuellement plus ou moins quantité négligeable.

En conclusion, il semble nécessaire d’insister sur le fait que la prise de contrôle de la région terrestre centrale par une nouvelle puissance se substituant à la Russie ne tendrait nullement à réduire l’importance géographique de la position pivot. Ainsi, par exemple, si les Chinois parvenaient, sous l’effet de l’organisation japonaise, à renverser l’Empire russe et à occuper son territoire, ils pourraient constituer le péril jaune menaçant la liberté du monde pour la seule raison qu’ils ajouteraient une façade océanique aux ressources du Grand Continent, avantage qui demeure jusqu’à présent interdit à l’occupant russe de la région-pivot (p. 13). Fin de l’article.

Mackinder après sa trop célèbre conférence

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En 1904, Mackinder a presque quarante-cinq ans et enseigne la géographie à Oxford, à Reading, à la London School of Economics dont il est devenu directeur en 1900. Mais à cette époque, dans les universités anglaises, la géographie n’est guère représentée car cette discipline était bien moins enseignée qu’en Allemagne et en France. En revanche, dès le XVIIIe siècle, les grandes banques anglaises disposent déjà d’un réseau mondial d’informations géographiques, économiques et politiques pour les conseiller dans leurs opérations outre-mer.

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Mackinder avait fait en 1899 la première ascension du mont Kenya et il avait publié en 1902 Britain and British Seas (« Les îles Britanniques et les mers britanniques »), livre de géographie régionale classique (géologie, climat, peuplement, économie) où il exprime aussi son souci du destin de l’Empire britannique. Mackinder, dès 1900, a participé aux activités politiques du Parti libéral et il y est d’ailleurs de la tendance libérale-impérialiste avant de passer aux conservateurs, ce qui lui vaudra en 1910 un siège de député à Glasgow, qu’il conserve jusqu’en 1922, après avoir exercé des fonctions politiques assez importantes. Avant la Première Guerre mondiale, il exprime une forte inquiétude devant la montée de la puissance navale allemande et après la révolution soviétique il devient en 1919 « haut-commissaire britannique en Russie du Sud » auprès d’un corps expéditionnaire anglais qui s’efforce de soutenir les « armées blanches » contre les bolcheviks.

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On aurait pu penser qu’après son article de 1904 Mackinder en aurait développé les points les plus originaux (mais quasiment bâclés à la fin) dans des publications ultérieures. Or celles-ci n’y font guère allusion.

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Sa fameuse théorie de l’État-pivot, Mackinder ne la reprend guère dans son livre de 1919, Democratic Ideals and Reality, a Study in the Politics of Reconstruction (« Idéaux démocratique et réalisme ») – le mot réalisme semble préférable à celui de réalité. Surtout inspiré par la Première Guerre mondiale, il y est principalement question des rapports historiques de la France et de l’Allemagne, la première faisant preuve d’idéalisme démocratique depuis les débuts du XIXe siècle et la seconde mettant en œuvre au contraire un grand réalisme. Dans un deuxième chapitre, Mackinder traite de l’Angleterre, la puissance navale par excellence. C’est dans un troisième chapitre qu’il reprend le thème du heartland (mais non le terme de pivot) pour l’étendre à l’ensemble du World Island, c’est-à-dire le Vieux Monde, l’Eurasie mais aussi l’Afrique.

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Dans cette Île-monde, Mackinder voit d’abord 1. un promontoire européen (il y intègre sans vergogne la Méditerranée avec le Maghreb et la Turquie), 2. un heartland sibérien, 3. un « croissant » formé par le cercle des pays de mousson, 4. une grande zone aride du Sahara au Moyen-Orient, 5. un heartland méridional (soit toute l’Afrique au sud du Sahara) qui ne peut évidemment avoir la puissance du heartland d’Eurasie. Dans le quatrième chapitre de ce livre, Mackinder traite essentiellement de la défaite de l’Allemagne et des craintes qu’il éprouve d’une alliance germano-bolchevique après le traité de Brest-Litovsk (mars 1918). C’est après la publication de ce livre qu’il fut nommé haut-commissaire en Russie du Sud.

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Entre les deux guerres, les idées de Mackinder sont reprises en Allemagne par Karl Haushofer, général et bon géographe, qui fonde en 1924 les « Cahiers pour la géopolitique », Zeitschtift fur Geopolitik, pour aider les Allemands (et notamment les professeurs d’histoire-géographie) à réagir après leur défaite contre les clauses du traité de Versailles. Haushofer, qui devient l’animateur de l’école géopolitique allemande, noue des relations étroites avec les nazis et reprend les thèmes du heartland et du pivot géographique pour plaider une alliance de l’Allemagne et de la Russie, ce que Mackinder avait déjà évoqué à la fin de son article de 1904. Ceci intéresse aussi Staline et Haushofer a été considéré comme l’inspirateur du pacte germano-soviétique de 1939. Mais il a exprimé son désaccord lors de l’attaque allemande de juin 1941 sur l’Union soviétique, ce qui a provoqué son arrestation.

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Cela suscite aux États-Unis un intérêt nouveau pour les idées de Mackinder et, en 1943, celui-ci publie dans la revue Foreign Affairs, à la demande du grand géographe américain Isaiah Bowman, « Une vision globale du monde pour la conquête de la paix » (traduction dans la revue Stratégique), article qui a à peu près la taille de l’article du fameux « Pivot géographique de l’Histoire ». Mais dans cet article de 1943, Mackinder ne reprend pas cette formule. En revanche, il revient longuement sur le mot heartland qu’il reprend à maintes reprises. Il raconte, entre autres, comment l’idée du heartland lui est progressivement venue depuis la soudaine défaite française de 1870, preuve de la puissance nouvelle de l’Allemagne, jusqu’au déclenchement de la guerre de Mandchourie. Il rappelle aussi, pour expliquer son silence dans l’article de 1904 sur la défaite de l’armée russe en 1905, que sa conférence date du mois de janvier et indique que le texte ensuite n’en a pas été modifié. Il dit surtout, ce qui semble plutôt absurde, que l’idée de heartland lui est venue de la guerre difficile que les Anglais ont menée contre les Boers en Afrique du Sud. Mais il ne dit pas que ces Anglais se battaient bien loin de l’Angleterre.

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Mackinder maintient donc pleinement le terme de heartland, mais il en réduit un peu l’extension qu’il lui avait initialement donnée, en considérant que, tout à l’est, ce qu’il appelle la « vaste région du fleuve Léna » est en vérité un ensemble de montagnes et non l’extension des plaines de Sibérie comme il l’avait laissé entendre initialement.

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En revanche, Mackinder déclare qu’il n’emploie plus guère le terme de pivot (ou d’État-pivot), « qui convenait à une thèse universitaire au début du siècle » mais « qui n’est plus adapté à la situation internationale issue de la première grande crise de la Révolution mondiale contemporaine » (le Royaume-Uni en 1943 est allié de l’URSS !)

CARTE 1 - LE HEARTLAND DE MACKINDER
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Tout bien considéré, l’on ne peut s’empêcher de conclure que si l’Union soviétique sort victorieuse de cette guerre contre l’Allemagne, elle s’imposera comme la plus grande puissance terrestre à la surface du globe. De plus, elle sera la puissance dotée de la plus forte position stratégique. En effet, le heartland représente la plus formidable forteresse sur terre. Pour la première fois dans l’histoire, elle possède une garnison suffisante, tant en nombre qu’en qualité (p. 5).

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Mackinder, dans son article de 1943, ne parle plus des « croissants » qu’il avait si brièvement cités à la périphérie du heartland. Il ignore ou n’a pas noté qu’un Américain, Nicholas Spykman, leur accorde grande importance en lançant l’idée du rimland (rim, la jante d’une roue).

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Après avoir longuement exprimé le souhait qu’après la guerre l’Allemagne soit « lavée de sa philosophie dominante », Mackinder déclare qu’il :

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[...] ne prétend en aucun cas prédire l’avenir de l’humanité, je m’occupe plutôt des conditions dans lesquelles nous aborderons la conquête de la paix, lorsque nous aurons obtenu la victoire [...]. Il importe particulièrement de distinguer entre les projets idéalistes et les cartes établies par des savants traduisant des concepts d’ordre politique, économique ou stratégique fondés sur la reconnaissance de faits obstinés. En gardant ceci à l’esprit, nous pouvons chercher à mettre en évidence une caractéristique importante de la géographie globale : une ceinture, pour ainsi dire, jetée autour de la région polaire arctique. Là où elle commence, cette ceinture est constituée par les déserts du Sahara, puis, en s’étendant vers l’est par les déserts d’Arabie, d’Iran, du Tibet et de Mongolie. Elle se poursuit à travers les espaces vides du pays de la Léna, d’Alaska et du bouclier canadien jusqu’au croissant semi-aride de l’ouest des États-Unis.

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Je suis navré de l’abstraction désinvolte avec laquelle Mackinder, tout en se disant géographe, passe outre aux différences géographiques majeures qui existent entre toutes ces étendues qu’il additionne, entre les étendues désertiques sans végétation et celles qui sont couvertes de grandes forêts. Mais pourquoi n’y ajoute-t-il pas celles de Sibérie ?

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Cette ceinture d’immenses espaces désertiques est une caractéristique primordiale de géographie globale. Elle entoure deux ensembles en rapport l’un avec l’autre et d’une importance presque égale, le heartland et le bassin océanique central : l’Atlantique nord, en y ajoutant [...] la Méditerranée, la Baltique, l’Arctique et la Caraïbe.

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Pourquoi inventer que l’Atlantique nord est entouré de prétendus « déserts », mais, tant qu’on y est, pourquoi ne pas leur ajouter le Groenland ? Mackinder déclare :

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Pour les fins de ce qui est appelée la Grande Stratégie dans les écrits américains, il est nécessaire de procéder à de vastes généralisations en géographie, ainsi qu’en histoire ou en économie. J’ai donné une description de mon concept de heartland dont je peux dire sans hésitation que son utilité et sa validité sont plus grandes aujourd’hui qu’il y a vingt ou quarante ans...

59

En conclusion, Mackinder revient encore sur la prétendue « ceinture d’immenses espaces désertiques » qu’il évoque « sur le pourtour de la double entité que je viens de décrire, le heartland et le bassin océanique central », en l’occurrence l’Atlantique nord. Il n’est même plus question des « croissants » qu’il avait déjà si rapidement évoqués en 1904 sur la bordure sud du heartland. Pourtant il en invoque désormais l’importance démographique :

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Un milliard d’hommes d’ancienne civilisation orientale habitent les pays de la mousson, en Inde et en Chine. Ils devront atteindre la prospérité [...] ils formeront alors le contrepoids de cet autre milliard qui vit entre les fleuves Missouri et Ienisséi. Un monde équilibré d’êtres humains...

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La désinvolture avec laquelle Mackinder – oubliant presque son heartland – lance l’image de cette grande écharpe d’espaces dits désertiques qu’il « jette » autour de l’océan Glacial arctique comme de l’Atlantique, et qu’il considère comme la « caractéristique primordiale de géographie globale », est assez consternante pour un géographe dans la première moitié du XXe siècle.

Malgré tout, une célébrité qui reste grande en ce début de siècle

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La meilleure preuve de cette célébrité est cet article « La revanche de la géographie » (« The Revenge of Geography ») que le journaliste américain Robert D. Kaplan a publié en mai-juin 2009 dans Foreign Policy. Titre étonnant. Sa traduction en français a été trois mois plus tard publiée dans Courrier international (1-7 octobre 2009). Kaplan est un spécialiste éminent mais dérangeant de relations internationales. Il est auteur, depuis une vingtaine d’années, de plusieurs ouvrages et d’articles retentissants dans le Washington Post, le New York Times et le Wall Street Journal. Dans « The Revenge of Geography », Kaplan se réfère principalement (à une douzaine de reprises) à Mackinder.

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Tout d’abord, il déclare vouloir lancer un « plaidoyer pour le réalisme en diplomatie » et exhorte l’opinion intellectuelle et surtout les spécialistes de relations internationales à tenir compte bien davantage de la géographie. Kaplan commence en effet par dire, dans un premier paragraphe où il n’est pas encore question de géographie, que « la chute du mur de Berlin [...] a été l’amorce d’un cycle intellectuel où toutes les séparations, géographiques ou autres, étaient jugées surmontables ; où réalisme et pragmatisme étaient des termes péjoratifs » et où « le libéralisme armé et le néoconservatisme promoteur de la démocratie des années 1990 partageaient les mêmes aspirations universalistes [...]. Mais on finit par aller trop loin et on aboutit au Vietnam et dans le cas présent à la guerre d’Irak ».

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Kaplan fait sans doute allusion à une prétendue volonté américaine de défendre à tout prix une démocratie menacée au Vietnam par une dictature communiste (dans les années 1960-1970) ou à celle de rétablir en 2003 la démocratie dans un pays, l’Irak, opprimé par un dictateur qui sembla très dangereux pour tout le monde (après les attentats du 11 Septembre).

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Kaplan poursuit ainsi :

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Et c’est ainsi que l’on s’est mis à réhabiliter le réalisme, ce qui a enclenché un nouveau cycle intellectuel. On s’intéresse moins désormais aux idéaux universels qu’aux particularismes ethniques, culturels et religieux [...]. Être réaliste, c’est identifier et accepter ces forces qui échappent à notre contrôle, la culture, les traditions, l’histoire. Pour les réalistes, se pose ce qui est la question centrale des relations internationales : qui peut faire quoi à qui ? Et de toutes les vérités désagréables qui sont à la racine du réalisme, la plus brutale, la plus gênante et la plus déterminante de toutes est la géographie.

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« L’œuvre de Mackinder est l’archétype de la discipline géographique », dont Kaplan résume habilement le sujet : « C’est, dit Mackinder, l’homme et non la nature qui a le pouvoir de créer, mais c’est la nature qui commande dans une large mesure [...]. Mais notre meilleur guide est peut-être le père de la géopolitique moderne en personne, le géographe britannique Sir Halford J. Mackinder, célèbre non pas pour un livre, mais pour un seul article « The Geographical Pivot of History ».

68

De cet article de Robert Kaplan, j’ai fait une analyse approfondie qui est parue dans l’Annuaire des relations internationales de 2011 (p. 21-50), insistant plus sur les thèses de Mackinder que sur les arguments politiques discutables de Kaplan pour justifier un retour de la politique des États-Unis à un « réalisme » en vérité très stratégique. Mais Kaplan a une conception assez grandiloquente de la géographie, dont il a une très vague idée. Ce qui me paraît étonnant dans ses longues références à Mackinder, c’est qu’il ne semble pas se rendre compte des insuffisances stratégiques de la thèse du heartland qui sont devenues évidentes aujourd’hui.

69

Pourquoi Kaplan ne note-t-il pas le peu de cas que Mackinder fait de la périphérie de son heartland, de ces « terres marginales », de ces « croissants » auxquels il n’accorde que quelques lignes ? Pourquoi, dans son article, Kaplan ne souffle-t-il mot de Spykman, dont le rimland vient compléter de façon essentielle la thèse de Mackinder ?

70

Nicholas Spykman, journaliste devenu professeur de relations internationales à l’université Yale, a publié en 1942 un texte que lui avait demandé plusieurs années auparavant le président Roosevelt pour faire comprendre aux Américains ce qui se passait dans le Vieux Monde : America’s Strategy in World Politics. The United States and the Balance of Power. Spykman y reprend l’idée du heartland, mais il fait des « croissants », ces terres marginales que Mackinder avait négligées, un ensemble de grande importance. C’est le rimland de l’Eurasie (rim signifiant, rappelons-le, la jante d’une roue et moins précisément une bordure), idée qui complète implicitement celle du fameux « pivot ».

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Le rimland comprend, selon Spykman, les pays d’Europe occidentale et ceux du Moyen-Orient, l’Inde, l’Asie du Sud-Est, la Chine, la Corée et le Japon. Spykman souligne leur très grande importance géostratégique pour contrer l’expansion de l’Empire russe ou soviétique et empêcher que ses futurs navires de guerre puissent se déployer sur l’Océan mondial.

72

Spykman est mort d’un cancer à moins de cinquante ans, en 1943, avant que soit publiée The Geography of the Peace. Il y esquisse la stratégie du containment menée par les États-Unis, d’abord par leur flotte de porte-avions, puis en Europe occidentale, puis au Moyen-Orient, au Japon, et tout d’abord en Corée après avoir dû faire face à l’offensive communiste en 1950, puis en Chine en nouant avec le pouvoir communiste une alliance « secrète » contre l’URSS en 1972, avant la fin de la guerre du Vietnam... Depuis, que de changements dans les grandes données géostratégiques !

73

En reprenant les adages en ritournelle attribués à Mackinder, Spykman aurait ajouté les siens...

74

Who controls eastern Europe, rules the heartland ;

Qui contrôle l’Europe orientale maîtrise le heartland

Who controls the heartland, rules the World Island ;

Qui contrôle le heartland maîtrise l’Île-monde

Who rules the World Island, rules the World,

Qui maîtrise l’Île-monde maîtrise le Monde

75

Ou, selon Spykman :

76

Who controls the rimland rules Eurasia ;

Qui contrôle le rimland maîtrise l’Eurasie

Who rules Eurasia, controls the destinies of the world.

Qui maîtrise l’Eurasie contrôle les destinées du Monde.

77

Mais, dans ce rimland, la Chine aujourd’hui est en train devenir la superpuissance !

Notes

[1]

« Le pivot géographique de l’histoire ».

Résumé

Français

Cet article est une analyse critique et précise du célèbre article de Mackinder « The geographical pivot of History ». Alors qu’il n’a jamais employé le terme géopolitique, Mackinder est pourtant toujours considéré comme le fondateur de la géopolitique. C’est pourquoi une lecture critique de son article s’impose. Sa notoriété repose sur l’emploi du terme heartland considéré, de nos jours, comme le concept central de sa théorie, qui évoque une région qui est le cœur même du territoire d’une nation, mais il prend aussi, plus loin dans le texte, la signification de « région centrale » connotée alors à l’idée d’Eurasie, espace beaucoup plus vaste que celui de région centrale. Le second terme, considéré comme l’autre concept majeur de la théorie de Mackinder, est celui de pivot. Mais ce terme, appliqué aux immenses plaines d’Eurasie, fait problème, celles-ci ne pouvant logiquement être considérées comme un pivot. Pour expliquer la puissance de l’Empire russe, Mackinder accorde donc la plus grande importance à une donnée de la géologie et de la géographie physique – l’étendue de la plaque eurasiatique. Il tend à minimiser le rôle des structures politiques et militaires qui ont rendu possibles la conquête et le contrôle depuis trois siècles de cet immense territoire, en tentant de l’étendre encore. La thèse de Mackinder est donc étroitement déterministe et somme toute assez rudimentaire.

English

« The geographical pivot of history », a critical readingThis article is a precise and critical analysis of Mackinder’s famed article : The Geographical Pivot of History. While he never used the word, Mackinder is considered the founder of geopolitics. Therefore, an analysis of his article was necessary. The fame of the article resides in the use of the term heartland that is today considered as the central concept of Mackinder’s theory, that evokes a region that is the heat of a territory and a nation, but he also takes, further in the text, the meaning of “central region” associated with the idea of Eurasia, a much vaster expanse of land than that of heartland. The second term that is considered as the other concept Mackinder’s theory is that of pivot. This term poses a problem because it is applied to the great plains of Eurasia, these cannot be logically considered as pivots.
To explain the power of the russian empire, Mackinder gives more importance to a fact of geology and physical geography – the Extent of the eurasian plate. He tends to minimize the role of the political and military structures that rendered possible the conquest and control for more than three centuries of this immense territory, all the while trying to extend it even more. Mackinder’s thesis is therefore strictly determinist and fairly rudimentary.

Plan de l'article

  1. Les invasions mongoles
  2. La masse Eurasie et sa périphérie accessible par la mer
  3. Le développement de l’Empire russe
  4. C’est seulement en conclusion que Mackinder esquisse une thèse
  5. Mackinder après sa trop célèbre conférence
  6. Malgré tout, une célébrité qui reste grande en ce début de siècle

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