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Hérodote

2013/1 (n° 148)

  • Pages : 224
  • ISBN : 9782707175694
  • DOI : 10.3917/her.148.0122
  • Éditeur : La Découverte

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La presse internationale s’est beaucoup interrogée ces deux dernières années pour savoir si la Turquie changeait de camp après avoir reconduit une troisième fois les « musulmans conservateurs » au gouvernement et si l’axe de ses alliances ne glissait pas vers l’est, vers le monde islamo-arabe. S’il est incontestable qu’il faille chercher réponse à ce genre de question en scrutant le champ des relations internationales, il n’en demeure pas moins que les résultats d’une telle recherche ne peuvent être qu’éphémères, à la merci de nouvelles lignes adoptées en politique étrangère dans un contexte de grande instabilité régionale. Pour avancer, la réflexion devrait pouvoir évaluer la propension de la société dans son ensemble à laisser survenir de tels changements, voire à les accompagner. Il importe, pour cette démarche, de repérer dans la société les mutations des mentalités et des usages. Ces questions seront abordées ici à partir des modes de vie et des conduites culturelles. Pourquoi cet angle d’approche ? Les analyses en termes de classes sociales seraient ici moins pertinentes car il s’agit de comprendre une société où classes moyennes et strates de la bourgeoisie sont doubles. Au clivage entre groupes de revenus et de niveaux d’étude comparables s’ajoute une démarcation supplémentaire, définie par le degré d’adhésion à l’islam et par les usages qui en découlent. Ce clivage structure le paysage politique. Les anciens paradigmes qui associaient pauvreté/ignorance/ religiosité d’une part et richesse/culture universaliste/sécularité de l’autre ne sont désormais plus pertinents.

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Ce texte partira de trois constats distincts et d’une interrogation. Le premier constat porte sur la naissance d’une classe moyenne nouvelle, islamo-conservatrice, le deuxième précise que seule une infime partie des grandes familles du bord islamique mime les usages culturels des élites séculières et le troisième expose la dualité, pour ne pas dire l’apartheid, qui, dans la société turque, touche la consommation culturelle, ses acteurs, ses logiques, ses lieux. La question se posera alors de savoir de quel côté penche la balance entre les actions qui favorisent les convergences et celles qui accentuent les polarisations. Le vocable polarisation est ici privilégié par rapport aux notions de clivages et de divisions. Celles-ci insistent plus sur ce qui sépare tandis que polarisation évoque à la fois le processus de séparation et la nature, la texture même qui compose ce qui, une fois séparé, a formé une nouvelle entité.

Une nouvelle classe moyenne

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Une nouvelle classe moyenne a émergé en Turquie, qui constitue l’électorat principal du parti au gouvernement depuis dix ans et que le monde occidental a qualifié d’« islamique modéré » : l’AKP. En portant le foulard, marqueur social, et le nouant d’une certaine façon, les femmes de cette catégorie sociale assurent à leur famille et à leur entourage la visibilité permettant de compter parmi les progouvernementaux. Cette classe moyenne a prospéré et des aspects de son mode de vie et de consommation convergent aujourd’hui vers les formes adoptées par l’autre partie de l’électorat, celle qui n’affiche pas les signes de ses convictions religieuses, celle issue du projet des premières décennies de la République turque et de l’essor économique postérieur à la Seconde Guerre mondiale. Les jeunes filles en turban (foulard noué de façon à cacher intégralement cheveux et cou), jean et baskets font des études supérieures, elles ont des aspirations professionnelles et conduisent leur voiture. Les couples qu’elles forment avec des jeunes hommes en tee-shirt longent les couloirs des magasins IKEA à la recherche du même mobilier que leurs congénères. Le paradigme qui associait en Turquie pauvreté, ignorance et religion a vécu. Il existe aujourd’hui une classe moyenne bis.

Une nouvelle bourgeoisie

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Une nouvelle bourgeoisie, musulmane et conservatrice, a prospéré, dont seules les élites adoptent des usages d’ostentation semblables à ceux des grandes familles qui notamment collectionnent peintures et objets d’art [2][2] L’identité de l’acquéreur aux enchères à Istanbul en 2009 du.... Cette frange supérieure des proches de l’AKP ne représente encore qu’un dixième des cinq cents noms qui paient les impôts les plus élevés à l’État turc. Les autres, ceux que les médias ont appelés les tigres d’Anatolie, affichent un mode de vie conservateur auquel l’abstinence en matière d’alcool, le turban de leur épouse et une petite moustache à la manière de Recep Tayyip Erdogan (RTE), Premier ministre, servent de signes de reconnaissance qui permettent d’être privilégié, notamment pour les attributions de marchés publics. D’ailleurs, patronats conservateur et séculier ont chacun leur syndicat. Dans certains nouveaux quartiers d’Istanbul, ils entretiennent un mode d’habiter et un entre-soi qui relèvent de l’autoségrégation (ou de la ségrégation choisie). Les gated communities islamiques ont mimé à leur manière le mode de vie des cités protégées de la bourgeoisie séculière. Mise à part cette similitude, les éléments de convergence sont rares et il semble que cela se prolongera tant que la « modestie » du mode de vie des bourgeois conservateurs leur vaudra les faveurs du pouvoir. Si les cités d’habitation protégées se ressemblent, il n’existe pas de quartiers d’Istanbul dévolus aux rites d’ostentation des conservateurs et qui fassent pendant aux districts chic du nord d’Istanbul, où la bourgeoisie séculière se rend pour voir et être vue dans les magasins des grandes marques, les cafés et restaurants à la mode. La mode, justement, est un domaine où les convergences doivent être traquées. Une chose est certaine : les normes, les courants prennent corps d’abord du côté séculier, plus anciennement branché sur l’Europe, mais ils se diffusent et se laissent percevoir au sein de la bourgeoisie conservatrice dont les choix vestimentaires, en particulier les lignes et les couleurs, ont considérablement évolué en dix ans.

Dualité de la production et de la consommation culturelles

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Depuis les années 1990, la structuration des champs de la production et de la consommation culturelle s’est profondément modifiée, notamment à Istanbul où l’offre s’est considérablement enrichie, professionnalisée, diversifiée et « mondialisée ». Cette production culturelle dans l’ancienne capitale ottomane est marquée par une dualité forte avec comme acteurs principaux, d’une part, les fondations privées et, de l’autre, les pouvoirs publics.

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Les institutions privées et les fondations des grandes familles d’industriels qui ont émergé après la Seconde Guerre mondiale créent les événements, festivals et rencontres artistiques internationaux, scandant les saisons des Stambouliotes [Seni, 2010 et 2009a]. La Biennale d’art contemporain d’Istanbul, le Festival international de musique (depuis 1973), le Festival international du cinéma (depuis 1989), le Festival international de jazz, le Rock’n Coke et, la dernière-née, la Biennale du design (2012) sont des événements internationaux réguliers auxquels ne participent pas seulement élites diverses, amateurs sélects mais un public turc nombreux et populaire. À cela s’ajoute la création par ces mêmes familles d’une dizaine de musées d’art moderne concentrés à Istanbul. Galeries d’art contemporain et centres culturels appartenant à des fondations privées animent, principalement mais pas seulement, la rue Istiklâl, les quartiers de Beyoglu (ancien Péra) et de Galata. [Seni, 2009b.]

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Bien que les enquêtes manquent pour l’attester, ces manifestations, très en phase avec la montée en puissance de l’événementiel culturel [3][3] Pour plus de détails sur l’événementiel culturel urbain... en Europe, ne rencontrent pas l’adhésion des musulmans conservateurs : peu de foulards au festival de films, à la Biennale et dans les galeries où très rares sont les signes extérieurs de convictions religieuses.

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Les institutions culturelles qui relèvent du ministère de la Culture et du Tourisme, des municipalités – métropolitaines et d’arrondissement – ainsi que des associations et des fondations qui se réfèrent à la religion développent des programmes pédagogiques/idéologiques. Ces institutions publiques entretiennent des liens à l’échelle internationale en privilégiant le monde turc et musulman. Les arts, la culture sont ici instrumentaux moins pour promouvoir l’épanouissement individuel que pour développer le sens de la communauté dûment réinterprétée en exaltant le passé ottoman et les préceptes religieux [4][4] Sont promus les arts traditionnels, notamment en direction..., en minimisant la rupture républicaine et les réformes « occidentalisantes » et résolument volontaristes [5][5] Ce volontarisme est souvent disqualifié par des politologues... de la République.

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Le seul musée fondé par les pouvoirs publics à Istanbul pendant que les fondations privées en créaient une dizaine (décennie 2000) est le musée de la Conquête (Fetih müzesi), à savoir de la prise de Constantinople par les Ottomans [6][6] Le musée de la Conquête est bâti à la frontière de.... La conception du musée traduit la relecture que font les pouvoirs publics de l’histoire ottomane dans la continuité de laquelle ils s’inscrivent. De cette nouvelle pondération des événements historiques découle la transformation du calendrier des fêtes nationales, la mutation des rituels et de l’importance des célébrations héritées du projet kémaliste [7][7] En 2012 furent abandonnées les parades en stade de....

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Il paraît évident que ce musée ne s’adresse pas à l’ensemble de la population d’Istanbul, il ne vise que les conservateurs. Mise en parallèle avec le désengagement des pouvoirs publics du domaine culturel, illustré récemment par la crise de 2012 des théâtres municipaux (séculiers) [8][8] La municipalité ayant modifié les statuts des théâtres..., la conception du musée de la Conquête met en scène la façon dont l’AKP s’y prend pour entretenir les clivages, ici dans le domaine culturel.

Convergence ou polarisation ?

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Ainsi se déploient dans la Turquie contemporaine deux univers distincts avec leurs valeurs, leur imaginaire, leurs représentations. L’offre culturelle publique se décline sur fond de références religieuses et nationales qui l’inscrivent dans la continuité de l’histoire ottomane revisitée, minimisant autant que possible la rupture républicaine. Lui font face le pôle et l’effervescence culturels qu’offrent et façonnent à Istanbul les fondations des grandes familles dont la plus importante, la Fondation des arts et de la culture d’Istanbul (IKSV), fonctionne comme un véritable ministère de la Culture qui contribue à faire de cette ville une métropole internationale. Cette vitalité est irriguée par les réseaux, les normes de production et de consommation culturelles, les valeurs et les modes d’un monde « globalisé ». Ce clivage entre ces deux univers ne se laisse appréhender ni en termes de classes sociales – les usagers de l’événementiel contemporain ne sont pas forcément les élites économiques –, ni comme une dualité entre « haute culture » et « culture populaire ». Il s’agit bien d’habitus distincts, de choix que commandent des valeurs et des goûts issus d’un capital culturel propre qu’entretiennent et renouvellent, d’une part, discours et mesures du gouvernement et des municipalités islamo-conservatrices et, de l’autre, des acteurs privés, organisés en fondations, dont les actions s’inscrivent sur la scène internationale de la compétition entre les métropoles mondiales.

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Bien qu’étrangers l’un à l’autre, ces deux univers interagissent, sont poreux, perméables. Se diffusent de l’un vers l’autre tout à la fois systèmes de pensée, modes, normes esthétiques et comportements. Des lignes de convergence se dessinent, pas forcément repérables dans l’immédiat, mais qui ne peuvent a priori que s’accentuer. Le petit écran, le plus grand « homogénéisateur » de tous les temps, y contribue comme passeur. Depuis une dizaine d’années conservateurs et modernistes, musulmans et agnostiques communient ensemble devant leur téléviseur, spectateurs captifs de séries made in Turkey. Atout de charme de la soft policy turque, leur exportation est en croissance exponentielle autant vers les pays arabes que vers la Grèce et la Bulgarie (voir l’article de Julien Paris). La tentation est forte de considérer ce phénomène de société comme un élément de convergence « naturelle » entre les divers modes de vie qui font la Turquie contemporaine.

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La question qui se pose est en effet de savoir si les lignes de convergence entre différents modes de vie – dont la consommation culturelle n’est qu’une des composantes – domineront ou si la polarisation l’emportera, au détriment de tous.

Istanbul, scène et objet de la confrontation des modes de vie

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L’ancienne capitale ottomane est à la fois une scène de théâtre sur laquelle se donnent à voir, se toisent, se font concurrence deux modes de vie distincts, et un territoire convoité, par le parti islamo-conservateur et le monde des affaires lui aussi clivé entre laïques et conservateurs (représentés par deux syndicats différents). La ville offre un terrain exceptionnel au clientélisme de l’AKP, elle est aussi une source de rente foncière dont l’extraction promet de s’accélérer via les « projets fous [9][9] Creuser un canal qui relierait la mer de Marmara à... » de l’AKP, les innombrables destructions/reconstructions prévues pour sécuriser le bâti contre les risques de séisme. Elle est aussi une vitrine sur laquelle s’affiche une nouvelle cartographie des lieux de la mémoire et de l’identité du régime.

Istanbul, la scène

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Des modes de vie distincts se côtoient à Istanbul, se développent, s’imitent, s’excluent, s’envient, s’isolent, se ghettoïsent, se mélangent. On connaissait les gated communities de la bourgeoisie séculière dans et autour d’Istanbul, on savait moins que des quartiers s’étaient construits à partir de 1994 où s’expérimente un entre-soi exclusivement islamique, un mode de vie de banlieue de classe moyenne, dans un paysage qui évoque cités et grands ensembles qu’on a tenus pour responsables de la déshumanisation du quotidien ouvrier, notamment en France. Sauf qu’ici la très grande majorité des habitants est propriétaire de son logement. Le district de Basaksehir est le laboratoire emblématique de ce mode de vie [10][10] Ayse Cavdar, « Müslüman getodan çakma modernité » (« Fausse.... À plus de vingt kilomètres du centre d’Istanbul, situé sur la rive européenne et à l’extrémité ouest de la ville, desservie par l’autoroute vers Edirne, Basaksehir est un nouveau district dont l’émergence et la croissance sont synchrones avec l’épanouissement de la classe moyenne musulmane conservatrice. En 1994, lorsque le parti islamiste Refah (dont est issu le parti du gouvernement actuel) gagne les élections locales et prend la municipalité d’Istanbul, il active KIPTAS, l’instrument de financement des projets d’urbanisme créé en 1980, en lui confiant la mission de mettre en vente des terrains municipaux notamment pour leur rente foncière. TOKI, la Direction de l’organisation du logement collectif et cette institution s’associent pour couvrir le territoire turc, et notamment Istanbul, de grands ensembles. La politique d’accession à la propriété pour les bas revenus sert à faire émerger une classe moyenne électrice de l’AKP. TOKI se transforme en instrument privilégié du clientélisme urbanistique du gouvernement. Son président est nommé par le Premier ministre. L’ancien président de TOKI a d’ailleurs été nommé ministre du Logement après les élections de 2011.

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De 1995 à nos jours, Basaksehir s’est construit en plusieurs vagues et sa population s’est élargie grâce à un système de cooptation et de tirages au sort qui assura l’homogénéité religieuse et « observante » du lieu. Bien qu’elles ne fussent pas conçues à l’origine comme des gated communities, les cités de ce quartier se sont progressivement entourées de murs et d’entrées surveillées par des gardiens. On peut penser que cette autoségrégation s’est développée au fur et à mesure que le sentiment d’avoir des privilèges s’est confirmé. Il devint important alors d’élaborer un mode de vie qui n’ait rien à envier aux cités de la bourgeoisie séculière, à l’extrémité nord-ouest d’Istanbul [11][11] L’homogénéité religieuse n’est pas intégrale à Basaksehir..... Aujourd’hui, Basaksehir est une constellation de cités dont la population avoisine un million d’habitants. La stratification sociale est devenue visible, elle est perceptible par des signes vestimentaires et d’usage [12][12] Ayse Cavdar confie avoir pu discerner le relief social.... Entre architecture HLM et ville nouvelle, le cadre bâti a lui aussi évolué dans le temps selon les niveaux de revenus des habitants. Théâtre exemplaire de l’ascenseur social mode AKP, Basaksehir a été le laboratoire où fut conçu le modus operandi de la fabrication et de la promotion de la nouvelle classe moyenne.

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Il n’est pas sûr néanmoins que l’ascension sociale et leurs conditions d’existence aient comblé les résidents de Basaksehir. L’inconvénient de la distance au centre d’Istanbul, l’affaiblissement des liens sociaux et des sociabilités touchent principalement les femmes. La « modernité » qu’offre ce nouveau cadre ne favorise guère les relations de voisinage telles que celles entretenues dans les quartiers de gecekondu[13][13] Terme qui signifie littéralement « posé dans la nuit »..., l’habitat spontané, où tout comme dans les villages d’Anatolie les femmes se rendent chez leurs voisines en poussant la porte battante. Dans cet environnement où les sphères privée et collective ne sont pas drastiquement séparées elles pouvaient, notamment si elles devaient s’absenter, laisser leurs enfants jouer en plein air, les confiant à la surveillance flottante de leurs voisines. Les relations sont bien plus formelles à Basaksehir, plus encore que dans les petites villes de la province anatolienne où les femmes au foyer organisent des après-midi autour d’une tasse de thé. Ces conduites disparaissent dans ce nouveau décor et les pratiques religieuses ne semblent pas créer pour l’instant de nouveaux réseaux féminins de sociabilité [14][14] A. Cavdar prétend que l’usage du Prosac s’est généralisé.... L’attractivité qu’exerçait Basaksehir auprès de la classe moyenne conservatrice décroît et s’exprime ici et là le désir de quitter ces lieux pour satisfaire de nouvelles aspirations. C’est sans doute encore trop tôt pour savoir si l’envie d’un environnement moins ghettoïsé figure parmi ces nouvelles aspirations. On peut néanmoins constater que, sans doute sensibles à cette bifurcation, les promoteurs immobiliers choisissent pour leurs nouvelles cités et comme argument de marketing le nom des quartiers anciens et privilégiés d’Istanbul, installés sur les plus beaux sites de la ville, généralement au bord du Bosphore. Ce n’est pas tant l’inaccessibilité en termes économiques qui stimule le désir des conservateurs envers ces quartiers au point de choisir de vivre dans leurs répliques Disneyland, que le sentiment de faire partie de l’histoire d’Istanbul, de pouvoir s’approprier de la mémoire, du savoir-vivre, du savoir-jouir stambouliotes dont les sépare ne serait-ce que l’abstinence de l’alcool.

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La diffusion des rites de consommation est un autre agent puissant de convergence entre modes de vie. La prospérité de l’économie turque s’est accompagnée d’une américanisation des modes de consommer, la Turquie et Istanbul en particulier se sont mis à l’heure des grands centres commerciaux, les shopping malls. Bahçesehir abrite à lui seul quelque trente grands magasins et centres commerciaux, qui servent aussi de lieux de rencontres, peuplés de femmes et d’hommes se conformant aux codes de Bahçesehir. Mais, pour s’équiper en objets électroniques ou en mobilier d’intérieur, conservateurs et séculiers se retrouvent dans les grandes surfaces, chez IKEA ou autre Carrefour.

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Ces exemples cités n’interdisent pas de penser qu’à l’usage l’homogénéité des ghettos des deux bords cédera sous la pression des logiques économiques et au profit des mimétismes. Les signes ostentatoires qui témoignent du niveau social le contestent déjà aux symboles vestimentaires de l’observance religieuse. Le foulard, le turban, les modes d’habiter sont de moins en moins des nœuds qui cristallisent la confrontation des modes de vie. La radicalisation est ailleurs, on la trouvera plutôt émanant du sommet de l’État. Ce ne sont pas des quartiers d’habitations ni des cités protégées que se diffusent des effets durablement polarisants. C’est paradoxalement au sujet des quartiers de loisirs culturellement mixtes et anciennement cosmopolites que la confrontation des modes de vie se radicalise. Les principaux acteurs de cette radicalisation sont les pouvoirs publics, les municipalités et le pouvoir central qu’incarne la figure du Premier ministre.

Istanbul, objet de convoitise

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Istanbul a abrité simultanément populations chrétiennes, juives et musulmanes pendant des siècles, non pas dans un vivre-ensemble qu’idéalise une relecture de l’histoire proche de la propagande, mais à travers une organisation en quartiers communautaires, les mahalles. Que reste-t-il de cet héritage dans un environnement où 99 % de la population est musulmane ? Les quartiers justement, dans leur architecture et leur cadre bâti, gardent la mémoire de cette pluralité. C’est le cas de Beyoglu (l’ancien Péra) et de Galata où se concentraient avant la république représentations étrangères et ambassades aujourd’hui sièges des consulats et autres instituts culturels. Après avoir été, tout au long du XIXe siècle, une fenêtre sur l’Europe d’où se diffusaient influences et modes, l’attractivité de Beyoglu chuta dès le lendemain du pogrome de septembre 1955 qui dévasta les commerces des non-musulmans. Quartiers déchus, Beyoglu et Galata sont revenus au centre de la vie culturelle dès la fin des années 1980. Le patrimoine architectural fut classé, les nouveaux musées et galeries s’y installèrent, bobos, artistes et intellectuels y élurent domicile. Le quartier a troqué ses pâtisseries viennoises des années 1930-1940 pour des cafés style parisien. Les meyhane, bistrots/brasseries qui puisent leurs racines dans l’histoire des convivialités ottomanes et où se détendaient, après le travail, les hommes autour d’apéritifs arrosés de raki – comme les Japonais aux mêmes heures, avec le saké –, ces bistrots se sont multipliés, leur population d’usagers compte aujourd’hui autant de femmes que d’hommes. S’y rencontrent jeunes et moins « jeunes professionnels urbains » (yupi), mais pas de femmes « couvertes ». Ces usages qui font la vitalité de Beyoglu et des districts adjacents Galata, Cihangir, vers lesquels converge une population nombreuse vont-ils succomber aux limitations que la municipalité d’arrondissement apporte depuis 2011 aux cafés et brasseries de cette zone ? Lorsque, après les élections de la même année, le maire de Beyoglu décrétait un nouveau règlement interdisant le débordement sur les trottoirs des cafés et bistrots, diminuant drastiquement le nombre des consommateurs et prenant le risque de mécontenter usagers et petit commerce local, l’opinion s’interrogea sur les motivations de cette initiative. On pouvait y lire autant une volonté de remédier à des nuisances nocturnes réelles (bruit, pollution) qu’un désir de s’offrir un Istanbul où la consommation d’alcool reste invisible. Interprétant la coïncidence de cette mesure avec le mois de ramadan pendant lequel elle fut prise, les usagers y ont vu la volonté de réduire le périmètre d’un quartier et des usages qui s’y pratiquent.

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Les aspirations que nourrit la mairie de Beyoglu sont principalement d’ordre commercial et touristique, sachant qu’Istanbul est devenu une des destinations préférées du monde arabe. Les « restaurations » qu’autorise la mairie sur de majestueux bâtiments classés datant de la fin du XIXe siècle entraînent la disparition du patrimoine architectural, les reconstructions ne respectant guère les normes de la restauration. Les nouveaux bâtiments construits à la place de ceux qu’ils sont censés restaurer s’acquittent de leur mission de préservation du patrimoine en érigeant des façades en toc, pastiches des anciennes. Disparaissent les lieux mythiques, cinéma, pâtisserie [15][15] La destruction du cinéma Emek et de la pâtisserie Inci..., vestiges d’un vivre-ensemble où se mélangent convivialités turques, héritage levantin, consommations culturelles en phase avec la création mondiale au profit de malls de taille disproportionnée.

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À l’extrémité nord de Beyoglu, Taksim. Place au centre de laquelle se dresse le monument de la République (Cumhuriyet aniti) qui célèbre l’héroïsme de la guerre d’indépendance et de son commandant, Atatürk, Taksim est le lieu emblématique de la mémoire républicaine. La place servit pendant plusieurs décennies aux célébrations qui scandent le calendrier de la saga nationale version kémaliste, aux défilés militaires, aux défilés des écoles, le tout organisé selon des chorégraphies datant des années 1930 et 1940. La place changea de fonction dans les années 1960 pour se vouer aux manifestations d’opposition et de protestation. Si elle fut interdite aux défilés après la tuerie du 1er mai 1977 qui laissa une trentaine de morts sur le pavé, elle continua de servir aux rassemblements de protestation, aux célébrations festives. Une monumentale église orthodoxe porte son ombre sur le sud-ouest de la place, au nord par un parc qui se prolonge en une coulée verte vers le nord de la ville comme l’avait voulu l’urbaniste français Henri Prost dans le plan conçu pour Istanbul à la demande d’Atatürk entre 1936 et 1951 [16][16] Pierre Pinon, « Henri Prost et le plan directeur d’Istanbul :....

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Conçu en blocs de béton verticaux, le centre culturel Atatürk témoigne, à l’est de la place, de l’esthétique et du type de modernité auxquels aspirait la Turquie des années 1960-1970. Lieu de la mémoire à la fois républicaine et des classes laborieuses, vestige d’un Istanbul multiconfessionnel, Taksim continue à donner de la visibilité aux manifestations qui s’y déroulent.

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Un projet de reconfiguration urbaine menace de faire disparaître ces fonctions et mobilise l’opinion publique depuis 2011. Le plan d’urbanisme prévoit de rendre souterraine la circulation automobile ; l’élément marketing du projet repose sur la formule « rendre Taksim piétonne ». Néanmoins, orienter le trafic vers des tunnels exige le creusement de rampes qui induisent la diminution et le rétrécissement des accès piétons à la place, la rendant impropre aux rassemblements, notamment protestataires.

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Le projet fut adopté sans concertation avec la société civile. Les protestations se heurtèrent à une mairie métropolitaine AKP intraitable, le maire du Grand Istanbul ayant confessé que le projet émanait de « la volonté du Premier ministre », commandement censé faire cesser sur l’heure toute opposition. Dans un de ses discours, le Premier ministre avouait qu’une des visées du projet était de priver Taksim de sa vocation à héberger les protestations en transférant cette fonction à la frontière de la presqu’île historique, à Yenikapi [17][17] Yenikapi, port d’Istanbul au sud-ouest de la presqu’île..., siège d’un de ses « projets fous » pour Istanbul. « Ceux qui s’opposent à ce projet savent qu’ils seront perdus dans la masse lorsqu’ils seront contraints de venir à Yenikapi plutôt qu’à Taksim pour manifester ».

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Sur le territoire du parc de Taksim, le projet prévoit de reconstruire la caserne militaire détruite dans les années 1940 pour en faire, selon toute probabilité, un centre commercial. La construction d’une imposante mosquée devrait rivaliser autant avec le modeste monument de la République qu’avec l’église orthodoxe. Les travaux ont commencé en novembre 2012.

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Qu’un gouvernement tente d’inscrire sa singularité sur le territoire urbain, dessinant une nouvelle cartographie symbolique de la ville, quoi de plus prévisible et de normal. Mais lorsque ce qui s’inscrit prend le contre-pied à la fois du roman national tel qu’il fut enseigné depuis plus de six décennies et des récits qui traversent la mémoire des lieux, cela ne favorise pas forcément la cohésion sociale.

Le pouvoir joue la polarisation

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Attiser la polarisation n’a pas toujours animé l’action de ce gouvernement et de son chef. Jusque dans le milieu des années 2000, leur rhétorique et certaines de leurs initiatives ont contribué au contraire à la convergence des cultures. Ainsi le Premier ministre apportait-il son concours à la création des musées d’art moderne financés presque exclusivement par le secteur privé. Il l’a fait pour qu’Istanbul Modern s’installe dans un hangar des anciens quais de la ville et obtienne les autorisations nécessaires à son accessibilité. Il a aussi tenu à inaugurer personnellement et en grande pompe Istanbul Modern et Santralistanbul, centre culturel lié à l’université privée Bilgi. Même si ces positions tenaient largement à la volonté de rassurer d’abord l’Europe sur les orientations du gouvernement AKP, l’heure était à démontrer l’ouverture d’esprit des conservateurs. D’autre part, l’expectation de l’attrait touristique que ces nouveaux musées étaient censés exercer correspondait au projet que ce gouvernement continue de nourrir pour Istanbul dont RTE a été le maire et qui l’a porté à la tête du gouvernement. Cela, c’était en 2004 et 2005, avant que l’Union européenne, la France et l’Allemagne en particulier, ne remette en cause la vocation européenne de la Turquie et ne bloque plusieurs chapitres des négociations.

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Aujourd’hui, la stratégie du Premier ministre est différente. Il occupe en permanence le devant de la scène politique. Extrêmement fréquentes, ses interventions intempestives font valser l’ordre du jour et n’ont plus rien de consensuel. Le ton est dur, conflictuel, méprisant pour ses adversaires.

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Occupée à répondre à ces salves successives, l’opposition semble impuissante à échapper à l’ordre du jour imposé. Une partie conséquente de l’intelligentsia a soutenu l’AKP et son leader RTE avant les élections de 2011, séduite par leur capacité à s’opposer à l’armée, par des promesses de résolution de la question kurde. Un an plus tard il ne reste plus grand-chose de ce soutien, l’emprisonnement des élus kurdes, le ton va-t-en-guerre de RTE dans le conflit syrien en a échaudé plus d’un. Les déclarations tonitruantes et déconcertantes du Premier ministre font réagir une partie de la presse malgré l’emprisonnement d’une centaine de journalistes et la pression qu’exerce le pouvoir.

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Plusieurs mutations politiques ont favorisé la mutation du modus operandi du Premier ministre : 1. La soumission de l’armée au pouvoir civil (même si elle n’est pas définitive) grâce aux grands procès autour de l’affaire Ergenekon et la dissipation de la menace de coup d’État militaire [Schmid, 2012, p. 207-217]. 2. Le décrochage du projet d’adhésion à l’UE. Si la vocation européenne de la Turquie est bien remise en cause par la France et l’Allemagne, cela ne semble plus fonctionner comme une entrave aux projets du gouvernement AKP. Ce dernier s’est appuyé sur l’Europe pour renvoyer l’armée dans ses casernes, il se montre désormais nettement moins pressé d’entreprendre les réformes exigées pour l’intégration à l’UE. 3. En 2011 et pour la troisième fois consécutive, les élections législatives ont reconduit l’AKP au gouvernement, cette fois-ci avec 50 % des voix. Le caractère incontestable et massif de cette légitimité a contribué à « décomplexer » le chef du gouvernement. La personnalisation rampante des deux premiers gouvernements AKP s’est confirmée, couplée à une dérive autoritaire.

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Les règles du jeu empêchent le chef du gouvernement de briguer un quatrième mandat. La loi l’autorise néanmoins à être candidat à la présidence de la République. Élu par les grands électeurs, le Président possède actuellement des pouvoirs très limités. Le gouvernement élabore le projet de révision constitutionnelle dans le but de faire élire le Premier ministre actuel à la présidence. Pour modifier la Constitution, les 3/5 des voix des députés sont requises. L’action de l’AKP est désormais vouée d’une part à s’attirer les suffrages du Parti du mouvement nationaliste, d’autre part à tenir compte de la dissidence interne au parti et des « gülenistes [18][18] Du nom de Fethullah Gülen, figure religieuse qui inspire... » qui ne suivent pas la dérive vers le pouvoir d’un seul homme [19][19] Le président actuel de la République Abdullah Gül aurait....

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La stratégie adoptée par l’AKP est caractérisée par la volonté d’accentuer l’inflexion autoritaire et l’emphase nationaliste de la rhétorique du Premier ministre, le style « fier-à-bras » auquel celui-ci donne libre cours depuis 2011. Il s’agit désormais de rivaliser d’intransigeance au sujet de l’identité et de la grandeur des Turcs et des Ottomans ainsi que de leurs ascendants, il s’agit d’exhiber sa capacité à y sacrifier les droits fondamentaux, les principes démocratiques. Aiguiser les tensions, polariser la société constitue le second volet de cette stratégie.

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Un examen des dernières prestations publiques du Premier ministre conduit à y voir une politique de la tension maximale avant rupture, qui reste cependant à éviter. Morceaux choisis : en janvier 2011, dans la ville de Kars, il qualifie de monstrueux le monument érigé « à la gloire de l’humanité » à la frontière avec l’Arménie. La municipalité de la ville fait détruire le monument malgré les réactions des médias [Altan, 2011]. En mai de la même année il annonce, à la surprise générale, un projet de loi pour limiter le droit à l’interruption volontaire de grossesse, tout en condamnant les « césariennes de confort ». Une partie de l’opinion féminine du bord conservateur s’associe aux opposants et le projet est enterré. En novembre 2012, il fulmine publiquement contre une des séries télévisuelles qui caracolent en tête du box-office parce que non conforme à l’histoire ottomane [20][20] « Le siècle magnifique » est un soap opera qui réinvente,..., en appelle au président de la chaîne pour qu’il fasse le ménage parmi ses collaborateurs, prévient avoir saisi les procureurs pour s’occuper de cette affaire. La déclaration faite à Konya le 17 décembre 2012 (et pendant la rédaction de cet article) rend anecdotiques les précédentes : le Premier ministre énonce explicitement : « Le principe de la séparation des pouvoirs est une entrave », il s’en prend aux obstacles mis à l’action de son gouvernement par « l’oligarchie bureaucratique et le judiciaire ».

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L’Europe, les États-Unis veulent voir dans la Turquie un partenaire et donc un pays démocratique. Malgré de fortes atteintes aux libertés publiques et aux droits de l’homme (surtout envers les Kurdes), elle reste une démocratie formelle. Cependant la menace existe d’un basculement vers un régime autoritaire à travers le pouvoir d’un seul homme, que ce pays est déjà en train d’expérimenter. La polarisation de la société (sur les thèmes aujourd’hui attendus de la moralisation façon islamique), l’exacerbation des tensions est la façon choisie d’exercer ce pouvoir, notamment en contrecarrant les tendances latentes à converger des différents modes de vie et des usages culturels.


Bibliographie

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  • GRAVARI-BARBAS M. et JACQUOT S. (2007), « L’événement, outil de légitimation de projets urbains : l’instrumentalisation des espaces et des temporalités événementiels à Lille et Gênes », Géocarrefour, vol. 82/3, <http://geocarrefour.revues.org/2217>
  • PINON P. (2010), « Henri Prost et le plan directeur d’Istanbul : une œuvre inachevée », Urbanisme, n°374, septembre-octobre.
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  • SENI N. (2009a), « Le mécène, un acteur méconnu de la ville. Istanbul à l’heure des musées privés », Transcontinentales, n° 7, p. 105-128, et Méditerranée, Revue géographique des pays méditerranéens, n°114, 2010.
  • – (2009b), « Une métropole promue par sa politique culturelle... privée », Urbanisme, n°369, p. 65-66.
  • – (2010), « Mécènes, philanthropes ou évergètes ? Les grandes familles turques et la mutation culturelle d’Istanbul », Turcica, vol. 42, p. 357-386.
  • VAUCLARE C. (2009), « Les événements culturels. Essai de typologie », Culture Études, vol. 3, ministère de la Culture, <http://www.culture.gouv.fr/deps>.

Notes

[1]

CRAG, IFG-université Paris-VIII, ancienne directrice de l’Institut français des études anatoliennes.

[2]

L’identité de l’acquéreur aux enchères à Istanbul en 2009 du tableau Bleu du peintre Dogançay, l’œuvre contemporaine turque la plus chère à ce jour, était restée mystérieuse pendant quelques jours, suscitant la curiosité des médias. Parmi les suppositions qui avaient circulé alors dans la presse aucun nom d’industriel du camp conservateur n’avait été suggéré. Découvrir qu’il s’agissait de la famille Ülker, chocolatier qui règne sur l’industrie alimentaire depuis les années 1960 et connu pour être conservateur religieux, a créé l’événement. C’était un scoop, l’opinion connaissait l’engagement artistique et culturel des grandes familles du « monde laïc », les Koç, les Sabanci, les Eczacibasi, leurs collections, leurs musées, elle n’imaginait visiblement pas que des hommes d’affaires conservateurs se portent acquéreurs sur des marchés de l’art mondialisé et collectionnent.

[3]

Pour plus de détails sur l’événementiel culturel urbain voir [Vauclare, 2009] et [Gravari-Barbas, Jacquot, 2007].

[4]

Sont promus les arts traditionnels, notamment en direction des femmes auxquelles est offerte la possibilité de suivre des ateliers de calligraphie (hat), de marbrure (ebru), d’enluminure (tezhib), de musique religieuse (un groupe de derviches tourneurs femmes s’est même constitué à Bursa).

[5]

Ce volontarisme est souvent disqualifié par des politologues des deux bords comme relevant d’« ingénierie sociale ».

[6]

Le musée de la Conquête est bâti à la frontière de la péninsule historique, adossé aux murailles de Théodose dans la partie de la ville où la classe moyenne conservatrice est plus nombreuse que dans les quartiers du nord. Conçu avec des normes muséologiques plutôt obsolètes, l’exposition permanente de ce musée délivre principalement trois messages : les Ottomans étaient forts, la prise de Constantinople est un commandement du Coran, les Ottomans étaient tolérants. Y sont exposées les reproductions de peintures d’époque représentant Mehmet le Conquérant octroyant aux chrétiens et juifs de la ville l’autorisation de pratiquer leur religion. À l’acmé de l’exposition, le visiteur se retrouve entouré de canons grandeur nature, d’effigies de janissaires, devant un décor qui l’entoure à 360 degrés, représentant les murailles de la ville, avec pour fond sonore le bruit métallique d’épées qui se croisent.

[7]

En 2012 furent abandonnées les parades en stade de la « fête de la jeunesse et du sport » célébrant le début de la « guerre d’indépendance » en 1919. Certes ce genre de parade date et son style entraîne de méchantes évocations, il n’en reste pas moins que cette décision fait suite à celles qui, sous différents prétextes et à des degrés divers, ont touché la fête de la République (le 29 octobre), la commémoration de la mort d’Atatürk (10 novembre), moments symboles de la République. Célébrées comme des fêtes nationales, les fêtes religieuses ont gagné en importance et visibilité notamment à Istanbul et pendant le mois du ramadan où de grandes tables de rupture du jeûne sont dressées sur la place publique sous l’autorité de la municipalité. Cette même municipalité a choisi le mois de ramadan en août 2011 (juste après les élections) pour réguler le territoire qu’occupent les bistrots du quartier de Beyoglu indifférent au jeûne, en supprimant les tables en extérieur.

[8]

La municipalité ayant modifié les statuts des théâtres municipaux de façon à pouvoir choisir les pièces à monter, une grève s’ensuivit dont la presse s’est fait l’écho. Le gouvernement, par la voix de son Premier ministre, a fait savoir alors qu’il préférait que le théâtre soit libre de la tutelle des pouvoirs publics et donc qu’il se privatise.

[9]

Creuser un canal qui relierait la mer de Marmara à la mer Noire et permettrait d’accueillir une partie du trafic du Bosphore, la création de deux villes nouvelles au nord d’Istanbul sont les projets pharaoniques concernant Istanbul. La construction du troisième pont au nord d’Istanbul, sans être fou, est aussi un projet de taille dont l’exécution a débuté en 2012.

[10]

Ayse Cavdar, « Müslüman getodan çakma modernité » (« Fausse modernité dans ghetto musulman »), <http://www.academia.edu/413086/Musluman_gettoda_cakma_modernite>

Je remercie Ayse Cavdar dont la thèse (en cours) sur Basaksehir repose sur les enquêtes qu’elle a réalisées en choisissant de vivre dans ce district pendant six mois où elle s’est fondue dans la population, notamment en se « couvrant » à la manière des habitantes locales. Je la remercie d’avoir répondu à mon invitation et partagé ses résultats provisoires avec les chercheurs et partenaires de l’Institut français d’études anatoliennes que je dirigeais lors d’une conférence intitulée « Loss of modesty, the adventure of Muslim family ; from mahalle to gated communities », vidéo de la conférence à l’Institut français d’études anatoliennes, Istanbul, le 19 juin 2012. <http://www.ifea-istanbul.net/index.php?option=com_k2&view=item&id=1560:ay%C5%9Fe-%C3%A7avdar-loss-of-modesty-the-adventure-of-muslim-family-from-mahalle-to-gated-communities-19-06-2012&Itemid=315&lang=fr>

[11]

L’homogénéité religieuse n’est pas intégrale à Basaksehir. Des logements sont occupés par des hôtesses qui travaillent à l’aéroport Atatürk d’Istanbul, à quelques encablures du district. Quelque deux cents familles d’officiers de l’armée à la retraite occupent la cité Oyakkent. Installés là après le coup d’État militaire dit postmoderne de février 1997, ceux-là confient qu’ils se sentent assiégés.

[12]

Ayse Cavdar confie avoir pu discerner le relief social de Basaksehir par les choix chromatiques des vêtements féminins ; l’embourgeoisement se laisse percevoir par le monochrome des foulards tandis que les plus modestes optent pour le multicolore. « Comment je les distingue ? Les pauvres s’habillent toujours en couleur. Les privilégiés de Basaksehir qui savent comment consommer et s’habiller s’enveloppent de marron, de gris et de noir » ; voir A. Cavdar, « Müslüman gettodan... », op. cit.

[13]

Terme qui signifie littéralement « posé dans la nuit » et qui désigne tout à la fois le secteur illégal de l’habitat, la pauvreté urbaine.

[14]

A. Cavdar prétend que l’usage du Prosac s’est généralisé parmi les femmes de Basaksehir et que les familles installées de longue date dans cette banlieue n’aspirent qu’à la quitter.

[15]

La destruction du cinéma Emek et de la pâtisserie Inci a cristallisé l’indignation. Des associations de défense se multiplièrent. Atilla Dorsay, le critique de cinéma le plus influent, annonça qu’il renonçait à poursuivre sa carrière jusqu’à ce que ces lieux soient rendus aux Stambouliotes. Le vandalisme que subirent, courant décembre 2012, les boiseries et les miroirs de la pâtisserie Inci lorsque les forces de police investirent les lieux pour évacuer propriétaire, usagers et viennoiseries firent penser à un règlement de comptes.

[16]

Pierre Pinon, « Henri Prost et le plan directeur d’Istanbul : une œuvre inachevée », Urbanisme, n°374, septembre-octobre 2010. Le plan de Prost prévoyait une coulée bien plus longue que celle qui a survécu jusqu’à aujourd’hui, trouée notamment par l’hôtel Hilton construit dès les années 1950.

[17]

Yenikapi, port d’Istanbul au sud-ouest de la presqu’île historique, est le siège d’un projet qui consiste à remblayer une zone de 600000 mprise sur la mer de Marmara pour en faire un espace de manifestation pouvant accueillir plus d’un million de personnes. Voir <http://kultpoltur.hypotheses.org/338>

Andrew Finkel, « Destroying Istanbul », New York Times, 20 juillet 2012. <http://latitude.blogs.nytimes.com/2012/07/20/destroying-istanbul>

[18]

Du nom de Fethullah Gülen, figure religieuse qui inspire le mouvement éponyme, réputé autant pour son réseau d’écoles en Asie centrale et en Afrique que pour son influence dans le mouvement islamique et certains corps de l’État.

[19]

Le président actuel de la République Abdullah Gül aurait le soutien de cette nébuleuse pour prendre la tête du gouvernement à l’issue des prochaines élections. L’échange des rôles entre Gül et Erdogan évoque inévitablement celui entre Poutine et Medvedev et vient étayer ce qu’il faut prendre comme une métaphore, la « poutinisation » du régime turc.

[20]

« Le siècle magnifique » est un soap opera qui réinvente, sur un mode romanesque, les amours de Soliman le Magnifique avec Roxelane, les intrigues de harem, servi par des scénaristes, costumiers et décorateurs très au fait des penchants de leur public. Le Premier ministre reproche à cette série de ne montrer le sultan que dans son harem « alors qu’il était la plupart du temps à cheval en route vers les conquêtes territoriales ». On ne saurait soupçonner RTE d’ignorer que ses électeurs sont eux aussi « accros » à cette série qui contribue à sa propre popularité parmi les spectateurs arabes, séduits par le Turkish life style. Mais l’objectif de conquérir les voix des électeurs d’extrême droite semble plus important que de ne pas décevoir ses propres électeurs.

Résumé

Français

La Turquie change-t-elle de camp, quitte-t-elle le monde occidental pour l’univers arabo-islamique ? Pour répondre à cette question cet article choisit d’évaluer la propension de la société turque à laisser survenir de tels changements. Le fossé profond qui s’est creusé entre islamo-conservateurs et séculiers est-il voué à se combler ou à s’approfondir ? L’examen des modes de vie à Istanbul et des politiques culturelles fournit des éléments de réponse. Après avoir passé en revue les mimétismes et la relative homogénéisation dans les modes d’habiter et de consommer, l’article étudiera le rôle actif du gouvernement AKP et du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan dans la polarisation de ces deux camps.

English

Polarization in a culturally changing societyIs Turkey abandoning its belonging tothe Western world, is it getting closer to the Arab world ? To address this question this article moves from analyzing the way of life and the cultural consumption of both Islamic conservatives and secular lower and upper middle classes to evaluate the chances of Turkish society to overcome their differences. It will focus on the government’s and the prime minister’s strategy to increase the society polarization.

Plan de l'article

  1. Une nouvelle classe moyenne
    1. Une nouvelle bourgeoisie
    2. Dualité de la production et de la consommation culturelles
  2. Convergence ou polarisation ?
  3. Istanbul, scène et objet de la confrontation des modes de vie
    1. Istanbul, la scène
    2. Istanbul, objet de convoitise
  4. Le pouvoir joue la polarisation

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