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Hérodote

2013/2 (n° 149)

  • Pages : 208
  • ISBN : 9782707176523
  • DOI : 10.3917/her.149.0066
  • Éditeur : La Découverte

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Jusqu’au dernier moment, les sondages ont montré des candidats au coude à coude et les observateurs sont restés prudents face à une élection présidentielle en 2012 annoncée comme très serrée. La « raclée » électorale des élections de mi-mandat en 2010, la persistance du chômage, la désaffection des indépendants et les séquelles d’un premier débat télévisé désastreux annonçaient un manque d’enthousiasme potentiellement fatal au candidat Obama dans la course à la présidentielle américaine en 2012. Cette fois, il ne bénéficiait pas des circonstances exceptionnelles de l’élection de 2008, marquée par le caractère historique de sa candidature, la chute vertigineuse de popularité du président Bush et, nous ne résistons pas à le rappeler, la candidature improbable de Sarah Palin à la vice-présidence. À la veille de l’élection générale de novembre 2012, Obama ne faisait plus rêver et sa réélection semblait loin d’être acquise.

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Obama remporte toutefois une très large victoire sur la carte électorale, avec 332 grands électeurs contre 206 à Mitt Romney et plus de 51 % des voix, contre 47 % à son rival. Pour autant, les républicains maintiennent leur implantation locale et conservent une solide majorité à la Chambre des représentants, avec 234 sièges sur 435. C’est qu’en raison du collège électoral les élections présidentielle et législatives répondent à des logiques spatiales et des stratégies très différentes. L’élection présidentielle se gagne dans quelques circonscriptions clés d’une poignée d’États clés, les swing states ou battleground states. Or la démographie change, les enjeux locaux pèsent et les stratégies de campagne des candidats jouent sur la mobilisation et le vote. Nate Silver, blogueur du New York Times, l’a compris mieux que quiconque, prédisant avant tout le monde la victoire confortable d’Obama sur la carte électorale. Dans une élection aussi disputée au niveau national, les clés d’analyse sont avant tout géographiques et surtout multiscalaires.

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Cet article propose, à travers une série de cartes, d’explorer les facteurs et les stratégies qui ont permis la réélection d’Obama. Les résultats montrent que le mouvement de recul des démocrates n’est pas uniforme sur le territoire et que, malgré le désenchantement général, l’équipe d’Obama a su mobiliser et convaincre ses électeurs là où c’était indispensable. Ils montrent aussi, pour Romney, combien l’instrumentalisation de la question ethnoraciale ou des droits des femmes peut se révéler un pari dangereux lorsqu’on a la démographie contre soi. Reste à savoir si la victoire d’Obama représente un avantage durable sur la carte électorale pour les démocrates, ou seulement la performance d’un candidat talentueux.

Une victoire sans appel mais sans triomphalisme

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Obama n’a pas réédité l’exploit de 2008 mais, à l’exception de deux États (Caroline du Nord, Indiana), il a conservé ceux qu’il avait précédemment conquis, témoignant d’un réel avantage sur la carte électorale (carte 1).

CARTE 1 - VOTES AUX ÉLECTIONS PRÉSIDENTIELLES DE 2008 ET 2012
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En Floride et dans l’Ohio, il ne dispose que d’une courte majorité mais son avance solide sur les autres États clés lui permettait de l’emporter sans ces deux géants traditionnels de l’élection présidentielle américaine qui, une fois encore, ont concentré une grande partie des efforts de campagne. Globalement, les résultats sont toutefois à la baisse. La participation électorale est en chute de 3,5 points (58,7 % contre 62,2 % en 2008), le vote populaire pour Obama de 2 points (51 % contre 53 %) et l’écart avec son rival n’est plus que de 4 points contre 7 en 2008.

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La coalition qui avait porté Obama au pouvoir en 2008 a perdu de son enthousiasme, notamment chez les jeunes (60 % contre 67 %) et les indépendants (45 % contre 52 %). En revanche, elle compte toujours le soutien des femmes (55 % contre 56 %), des Noirs (93 % contre 95 %), des démocrates (92 % contre 89 %) et de plus en plus des minorités hispaniques (71 % contre 67 %) et asiatiques (73 % contre 62 %). La démobilisation générale de l’électorat d’Obama en 2010 ne s’est pas répétée, chacun de ces groupes représente à peu près la même part de l’électorat qu’en 2008, avec une progression notable des Hispaniques qui représentent désormais 10 % de l’électorat.

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Ces résultats ne sont cependant pas uniformes sur le territoire, ce qui permet de comprendre les contradictions apparentes de ces élections. On observe des variations entre les États et même entre les comtés, à la fois dans la participation électorale et l’ampleur du soutien à Obama des différents groupes de sa coalition électorale. Une première carte simple permet d’observer les comtés dans lesquels Obama a obtenu de meilleurs scores en 2012 qu’en 2008 (carte 2).

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Pour mesurer ces variations, nous avons également calculé le taux d’oscillation de Butler [2][2] Le taux d’oscillation de Butler (Butler swing score)..., qui permet d’observer le mouvement général de l’électorat en tenant compte de la différence de voix à la fois entre candidats démocrates et entre candidats républicains, d’une élection à l’autre (carte 3).

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Seuls quelques États sont allés à contre-courant du mouvement général en faveur du candidat républicain (New York, New Jersey, Maryland, Mississippi et Louisiane) mais aucun d’entre eux n’était crucial pour l’élection car ils étaient solidement acquis à un camp ou à l’autre. À New York, par exemple, les femmes, qui représentent 55 % de l’électorat, se sont fortement mobilisées pour Obama (68 %), de même que les Hispaniques (89 %) et les Noirs (94 %), tendances qu’on retrouve dans le New Jersey et le Maryland.

CARTE 2 - DIFFÉRENCE ENTRE LE SCORE D’OBAMA EN 2012 ET EN 2008
CARTE 3 - TAUX D’OSCILLATION DE BUTLER
CARTE 4 - VARIATION DU TAUX DE PARTICIPATION AUX ÉLECTIONS PRÉSIDENTIELLES DE 2008 ET 2012
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En revanche, on note que le mouvement vers le Parti républicain était plus nettement prononcé pour les États de l’intérieur, et pour l’Indiana qui a basculé pour Romney. Le recul d’Obama est donc bien généralisé, mais à des degrés divers et avec quelques exceptions.

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Ces variations sont renforcées par les différences de participation. Dans la plupart des États clés, elle a moins diminué que la moyenne nationale (carte 4). Elle a même augmenté dans le Nevada et le Colorado, où les Hispaniques, qui représentaient respectivement 19 % et 14 % de l’électorat, ont massivement voté pour Obama (71 % et 75 %), tout comme les jeunes (68 % des 18-29 ans dans le Nevada).

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Le collège électoral suscite de grandes disparités dans la motivation des électeurs. Pour emporter un État, et donc l’intégralité des grands électeurs dans un système de winner-take-all[3][3] Le candidat qui remporte la majorité – même très courte – des..., il suffit au candidat d’obtenir une majorité des voix, même très courte. Un électeur démocrate d’un État à forte majorité démocrate ou républicaine est tenté de conclure que son vote ne pèsera guère dans l’élection du président et sera d’autant moins enclin à se rendre aux urnes qu’il n’est plus aussi enthousiaste. En revanche, un électeur démocrate d’un État susceptible de basculer, qui entend à longueur de campagne que chaque vote compte, sait qu’il portera sa part de responsabilité en cas de victoire républicaine. Et, pour beaucoup, Mitt Romney constituait un candidat suffisamment repoussoir pour les convaincre d’aller voter, comme nous le verrons.

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Inversement, l’enjeu était important pour les républicains de se mobiliser pour conserver la majorité à la Chambre des représentants, y compris dans les États solidement républicains ou démocrates. Les circonscriptions législatives ne se gagnent pas au winner-take-all mais une par une, avec une mobilisation locale stimulée par la victoire éclatante aux élections de mi-mandat et la détermination à ne pas donner les pleins pouvoirs à Obama. Forts de leur victoire en 2010, les républicains avaient aussi la main sur le redécoupage électoral dans la plupart des États, bien que les bénéfices furent limités (voir l’article d’Olivier Richomme). La forte concentration de l’électorat démocrate dans les circonscriptions urbaines – 58 % des électeurs de villes moyennes et 68 % de grandes villes ont voté pour Obama – contribue aussi à ce décalage entre les résultats à la présidentielle et à la Chambre des représentants.

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Enfin et surtout, la composition sociodémographique de l’électorat et le contexte politique varient considérablement d’un État à l’autre. Pour remporter les États décisifs, ce n’est pas partout le même type d’électeurs qu’il faut mobiliser. Dans l’Ohio, la classe ouvrière blanche, les jeunes et les femmes étaient la cible prioritaire d’Obama, dans le Sud-Ouest c’étaient les Hispaniques, en Floride, microcosme de l’Amérique, c’était un peu tout le monde. Obama possédait d’entrée un avantage démographique dans les États clés qu’il s’est battu pour conserver, alors que Mitt Romney, enlisé dans des primaires qui n’en finissaient plus, s’est radicalisé au point de se laisser emporter dans une « guerre contre les femmes » et les immigrants clandestins qui, étant donné la carte électorale, s’est révélée politiquement suicidaire.

L’ardoise magique de Mitt Romney

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Avec plus de neuf Américains sur dix qui considèrent que l’emploi et l’économie ne vont pas bien [Washington Post-ABC News Poll, mai 2012] et un taux de chômage qui en deux ans a doublé pour dépasser les 10 % à travers tout le territoire, Mitt Romney aurait pu choisir d’entrée d’axer sa campagne sur le bilan d’Obama, en évitant les questions qui divisent. Les élections de mi-mandat avaient montré l’étendue de la déception des Américains à l’égard de leur président, alors que le pays traversait la récession économique la plus grave de son histoire depuis la Grande Dépression des années 1930, suite à l’effondrement du marché immobilier et la multiplication des saisies qui ont touché de près ou de loin la vaste majorité des familles américaines. Le coût du sauvetage des banques, de l’industrie automobile et du plan de relance de l’économie a contribué à creuser le déficit abyssal de l’État, suscitant de sérieuses inquiétudes dans la population et surtout de vifs ressentiments alors que les banques renouaient avec des pratiques fortement décriées. Même si les États-Unis commençaient à sortir de la récession début 2012, les progrès tardaient à se faire sentir et nombre de familles restaient touchées par le chômage et le surendettement.

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Mais la campagne des primaires, source de diversion, s’est éternisée. En 2008, pourtant, elle s’était terminée assez rapidement côté républicain, en raison du mode d’attribution des délégués qui permettait au favori de creuser assez rapidement l’écart avec ses rivaux. Côté démocrate, en revanche, elle avait perduré jusqu’en juin dans un duel particulièrement serré qui avait tenu tous les militants en haleine, en raison de règles électorales essentiellement proportionnelles qui ne permettaient pas de les départager clairement. Ce faisant, les primaires avaient permis une mobilisation des militants dans l’ensemble des États, qui s’est maintenue pour l’élection générale. Forts de ce constat, les stratèges républicains ont réintroduit une dose de proportionnelle dans leurs primaires, sans imaginer qu’elles seraient aussi longues et dévastatrices.

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Les causes en sont multiples. L’absence de candidat solide susceptible d’emporter rapidement un consensus tient autant aux faiblesses propres aux candidats qu’aux fractures idéologiques profondes qui traversent le Parti républicain. La participation aux primaires est généralement plus faible qu’aux élections générales. Elles mobilisent en général les électeurs les plus motivés qui sont souvent les plus radicaux, en l’occurrence les sympathisants du Tea Party. Galvanisés par leur victoire en 2010, ils étaient déterminés à peser dans le choix du candidat et imposer leur agenda : absence totale de compromis sur l’augmentation des impôts et la réduction des dépenses fédérales, positions très conservatrices sur les questions sociales (avortement, mariage homosexuel), défense des valeurs religieuses, du port d’arme, politique répressive contre l’immigration clandestine. Après s’être éparpillés en début de campagne entre plusieurs candidats, dont beaucoup ont rapidement démontré leur inaptitude à l’emploi, ils se sont ralliés derrière Rick Santorum, qui avait créé la surprise lors du premier caucus de l’Iowa.

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Face à Newt Gingrich, électron libre du parti jugé aussi imprévisible qu’incontrôlable, et Rick Santorum, trop conservateur pour convaincre les indépendants et les modérés, Mitt Romney a rapidement emporté le consensus des élites du parti, mais a cependant beaucoup tardé à recevoir leur soutien clair et massif qui aurait pu lui permettre d’asseoir sa position de favori plus rapidement. Certes, le temps des patrons de parti est révolu et les élites ont bien compris où se situait désormais le cœur du parti, ne se pressant pas pour prendre le risque de s’y opposer. Mais cette frilosité témoigne surtout du faible enthousiasme pour le candidat Romney, qui peine clairement à électriser les foules.

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Sur le papier – et sur la photo –, Romney a tout du candidat parfait : expérience politique, réussite professionnelle, vie personnelle sans surprise, éloquence certaine et même une élégance soignée qui le rend photogénique. Et pourtant, il bataille ferme pour établir une véritable proximité avec son public, à l’instar de candidats comme Thomas Dewey (1944 et 1948) dont les républicains redoutent qu’il réédite l’expérience. Immensément riche, il refuse obstinément de divulguer sa déclaration d’impôt et accumule les gaffes qui lui donnent l’image d’un patron totalement déconnecté de la réalité et peu réceptif aux préoccupations des électeurs. Lors d’un débat télévisé avec Rick Perry, candidat éphémère qui lui reproche l’incohérence de ses positions, il se montre si sûr d’avoir raison qu’il lui propose de parier... 10000 dollars ! « J’aime pouvoir licencier les gens qui travaillent pour moi », déclare-t-il lors d’un débat télévisé, en plein marasme économique, pour justifier sa défense du « libre marché » afin d’inciter les compagnies d’assurance santé à mieux satisfaire leurs clients. « Je ne m’intéresse pas aux très pauvres » déclare-t-il dans une interview qui scandalise toute la gauche, avant d’ajouter : « Ils ont un filet de sécurité. S’il a besoin de réparations, je le remettrai en état » et ainsi d’irriter tous les conservateurs ; une façon pour le moins maladroite d’expliquer que son cœur de cible est la classe moyenne.

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Enfin, les attaques fusent sur la façon dont il a construit sa fortune, en reprenant des entreprises en difficulté, redressées souvent à coups de licenciements et de délocalisations. Malgré les dénégations de son épouse, Romney donne l’image d’un homme froid, insensible, auquel les électeurs ont du mal à s’identifier, un manager dénué d’empathie. Les conservateurs ne lui font aucune confiance et l’accusent d’être une girouette qui change régulièrement d’avis sur les questions sociales qui leur importent. C’est lui, après tout, qui a mis en place dans le Massachusetts la réforme du système de santé dont s’est inspiré Obama.

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Pendant de longs mois, les attaques ont fusé de façon tout aussi virulente du camp Obama et des proches du Tea Party, les candidats républicains se sont envoyé des torrents de boue à la figure par spots télévisés interposés. Romney les a affrontés relativement seul, récoltant au compte-gouttes les soutiens des poids lourds du parti et se laissant entraîner dans une véritable surenchère conservatrice pour emporter l’investiture du parti. À l’issue des primaires, mi-avril 2012, il devait se livrer à un véritable grand écart pour convaincre les électeurs de Santorum, qui avaient appris à le détester et ne pas lui faire confiance, de le soutenir tout en partant à la conquête de l’électorat modéré.

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Lors d’un entretien télévisé qualifié par la suite de gaffe magistrale, alors que le journaliste s’inquiétait des conséquences de la dérive vers la droite du candidat Romney, Eric Fehrnstrom, son directeur de campagne, avait comparé la campagne électorale à une « ardoise magique ». Il suffirait de la secouer pour qu’à l’automne elle redevienne vierge et que la campagne puisse repartir de zéro, sur des positions plus modérées susceptibles de convaincre l’électorat du centre (New York Times, 21 mars 2012). Mais ni les militants du Tea Party, ni les élus républicains, ni l’équipe d’Obama – qui a matraqué tout l’été des spots télévisés dressant le portrait d’un monstre froid – n’ont laissé Romney effacer si facilement l’ardoise des primaires. Dans le même temps, dans son propre camp, se multipliaient les dérapages verbaux prompts à raviver des polémiques politiquement dangereuses, totalement à contre-courant des évolutions démographiques des États décisifs à conquérir.

Les guerres culturelles du Parti républicain

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S’il est un exemple qui permette de comprendre l’importance des représentations dans la stratégie politique, c’est bien celui des républicains et de la minorité hispanique. Car aucun calcul électoral rationnel n’aurait pu pousser Romney à s’aliéner à ce point un électorat en pleine expansion et qui devrait doubler d’ici 2030 [Pew Hispanic Center, 2013]. Entre 2000 et 2010, 92 % de la croissance de la population aux États-Unis était due à celle des minorités, dont 56 % à la seule population hispanique. Avec plus de 52 millions d’habitants, elle représente en 2012 17 % de la population et 10 % de l’électorat. Sa forte concentration régionale accroît son poids politique ; les Latinos sont désormais susceptibles de faire basculer le vote dans la plupart des États du Sud-Ouest, ainsi qu’en Floride (carte 5). Or ce sont précisément ces États qui gagnent des grands électeurs dans le rééquilibrage des sièges au Congrès (suite au recensement décennal de la population), en raison de leur forte croissance démographique. En 2008, Obama avait conquis trois États clés à la faveur du vote hispanique (Colorado, Nevada, Nouveau-Mexique), qui à eux seuls suffisaient à faire basculer l’élection.

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Karl Rove, grand architecte de la campagne de George W. Bush, avait bien compris le potentiel de cet électorat certes encore largement populaire mais qui travaille dur, aspire au rêve américain, partage leurs valeurs religieuses et familiales et pourrait à terme grossir les rangs des républicains. Il avait organisé des campagnes ciblées en espagnol et permis au candidat républicain de remporter en 2004 plus de 40 % de l’électorat hispanique. Mais Bush n’avait pas eu à affronter des primaires...

CARTE 5 - PART DE LA POPULATION HISPANIQUE DANS LA POPULATION TOTALE EN 2010
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L’opposition à l’immigration clandestine est devenue extrêmement forte au sein du Parti républicain, notamment chez les militants les plus actifs. Face aux évolutions démographiques et aux revendications politiques des minorités, de nombreux républicains ont radicalisé leurs positions. En 2005, majoritaires à la Chambre des représentants, ils ont adopté un projet de loi visant à criminaliser l’immigration clandestine, renforcer le contrôle à la frontière et pratiquer des expulsions massives. En réaction, des millions d’Hispaniques ont défilé dans les rues au printemps 2006 dans une démonstration de force qui a contribué à radicaliser le débat, avec un slogan : « Aujourd’hui nous manifestons, demain nous votons ». C’est effectivement ce qui s’est passé.

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Pour autant, lors des primaires de 2008, John McCain s’est vu contraint de durcir sa position sur l’immigration, allant jusqu’à renier le projet de loi bipartisan de réforme de l’immigration qu’il avait lui-même élaboré et qui a échoué au Sénat en juin 2007. Il n’a remporté que 31 % du vote hispanique, contre 67 % à Obama. Certains stratèges républicains ont compris qu’il s’agissait là d’un véritable rendez-vous manqué. Mais les habitudes ont la vie dure.

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Les républicains ont joué la carte raciale dans les années 1960 pour conquérir le Sud. En exploitant les ressentiments des Blancs envers les Noirs, en plein mouvement pour les droits civiques, ils avaient ainsi conquis de larges parts des classes populaires blanches, tout en se coupant radicalement du vote noir. Difficile aujourd’hui de tenir un discours de tolérance aux militants du Tea Party, qui s’inquiètent de voir l’Amérique devenir de moins en moins blanche, anglo-saxonne et protestante (voir l’article de Romain Huret).

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Mitt Romney s’est lancé avec zèle dans l’immigrant-bashing, proposant de rendre la vie des clandestins tellement misérable qu’ils seraient conduits à l’« auto-expulsion ». Il a clairement apporté son soutien aux lois très répressives d’Arizona et d’Alabama qui empiètent sur les prérogatives fédérales et ont suscité l’indignation des Hispaniques (71 % s’y opposent). Il a même estimé qu’elles devraient servir de modèle à la nation, tandis que leur auteur se targue d’être l’un de ses conseillers de campagne. Romney a même déclaré qu’en tant que président il opposerait son veto au DREAM Act[4][4] « DREAM » est un acronyme pour Development, Relief,..., un projet de loi rejeté par le Congrès en décembre 2010 mais soutenu par une large majorité d’Américains – et neuf Latinos sur dix ! – et qui offrirait la possibilité de naturaliser les immigrants sans papiers entrés mineurs illégalement aux États-Unis.

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Et pourtant le vote latino n’est pas nécessairement acquis aux démocrates. La politique répressive d’Obama, qui a mené deux fois plus d’expulsions que Bush, s’est révélée très impopulaire, ce qui l’a d’ailleurs contraint à redresser la barre et prendre des mesures très bien accueillies par les Latinos afin de faciliter la naturalisation et limiter les expulsions. Les Latinos sont divisés sur bien des questions mais se rejoignent sur un point : une aversion contre les attaques xénophobes et les politiques répressives. Ils sont 60 % à condamner les politiques répressives, 80 % à favoriser une possibilité de régulation et 61 % à considérer que les discriminations sont un problème important, contre 51 % en 2004 [Pew Hispanic Center].

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Lorsque Romney martèle à longueur de campagne le terme « illegal », transformant l’adjectif en nom commun pour désigner les immigrants sans papiers, il agite la menace du « hors-la-loi », du « criminel », qui attise le sentiment de danger et d’insécurité des électeurs. Il joue sur les représentations identitaires, faisant ainsi écho aux allusions raciales (racial subtext) qui émaillent les propos de campagne, notamment de ses plus fervents soutiens. Ainsi, le jour même où Mitt Romney a enfin remporté la majorité des délégués assurant son investiture, le milliardaire Donal Trump s’est répandu en entretiens télévisés pour propager la rumeur selon laquelle Obama ne serait pas né aux États-Unis et ne serait donc pas un président légitime. Il a même offert de verser cinq millions de dollars à son organisation caritative préférée pour rendre publiques les demandes de passeport d’Obama (!). John Sununu, codirecteur de la campagne de Romney, a pour sa part déclaré en juillet 2012 qu’il aimerait que « ce président apprenne comment être un Américain ».

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Romney lui-même n’est pas en reste lorsqu’il accuse Obama de laisser-faire à l’égard des obligations de travail pour les récipiendaires de l’aide sociale – pourtant à large majorité blancs – tout comme Newt Gingrich qui appelle Obama « the best food stamp president[5][5] Expression qui veut dire littéralement « le meilleur... ». Welfare, inner city, food stamps, autant de termes qui renvoient à une image du pauvre Noir, non méritant, dépendant de l’assistance sociale, produit des ghettos des villes-centres ; une image qui renvoie ni plus ni moins à la couleur de peau du président. C’est ce que les politologues américains appellent le sifflet à ultrasons (dogwhistle), un langage et des attaques que seuls les racistes, et les minorités concernées, perçoivent. Et encore, Romney a réussi à stopper l’initiative d’un groupe de stratèges républicains, alliés à un milliardaire, Joe Rickets (fondateur de la société de courtage TD Ameritrade), qui souhaitaient lancer une campagne télévisée exploitant les déclarations controversées de l’ancien pasteur d’Obama, Jeremy Wright, qui avaient choqué l’opinion publique en 2008.

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Le résultat a été on ne peut plus clair : Obama a gagné en grande partie grâce aux minorités, les républicains sont clairement devenus le parti des Blancs. Avec 71 % du vote hispanique et même 75 % dans le Colorado et 77 % en Arizona, Obama a remporté tous les États clés où la minorité hispanique pouvait faire la différence. Sur l’ensemble du pays, le vote noir a légèrement reculé de 2 points mais ne s’est pas démenti, bien au contraire, dans les États où il pouvait faire la différence (96 % en Caroline du Nord et dans l’Ohio). C’est pourtant le vote asiatique qui traduit le mieux les dangers des dérives xénophobes et racistes de la campagne. Les Asiatiques ont voté à 73 % pour Obama, soit 11 points de plus qu’en 2008. Et pourtant ils sont le groupe qui bénéficie des plus hauts revenus, sachant que les électeurs qui gagnent plus de 100000 dollars par an ont voté à 54 % pour Romney. Les électeurs asiatiques ne sont ni suffisamment nombreux ni suffisamment concentrés spatialement pour prétendre faire basculer une élection présidentielle, mais ils sont suffisamment nets dans leur vote pour envoyer un message aux républicains.

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Même en Floride, Obama a obtenu 60 % du vote latino, en dépit d’une minorité cubaine plus républicaine mais dont la part diminue fortement dans la population hispanique (32 %) et dont les jeunes sont plus proches des démocrates que leurs aînés. Il y a désormais plus d’électeurs hispaniques inscrits comme démocrates en Floride que de républicains. Or, dans cet État, l’élection s’est jouée à un peu plus de 73000 voix. Les cartes à l’échelle de l’État mettent en lumière les disparités dans la mobilisation électorale, selon les lieux et les enjeux.

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On constate ainsi qu’Obama a remporté très largement la plupart des comtés urbains (carte 6), ainsi que la plupart des comtés où la population africaine-américaine, qui a voté à 95 % pour Obama, est importante (carte 7). Obama a remporté le vote urbain à 57 % et suburbain à 51 % en Floride, alors que Romney remportait 64 % du vote rural. La Floride a globalement suivi la tendance du pays et voté plus républicain qu’en 2008 mais, là encore, le phénomène n’est pas uniforme. Si l’on observe la carte de l’oscillation de Butler (carte 8), de nombreux comtés sont allés à contre-courant de la tendance générale et ont soutenu plus fortement Obama. C’est notamment le cas des comtés à forte population hispanique (carte 9), comme Miami-Dade, Hillsborough où se trouve la ville de Tampa. Obama a progressé de 3 points auprès du vote hispanique de Floride, creusant l’écart avec son adversaire républicain qu’il devance de 21 points contre 15 en 2008.

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Cette corrélation se retrouve dans tous les États à forte population minoritaire, les sondages annonçaient de longue date l’impopularité croissante de Romney auprès des minorités, et la croissance de l’électorat hispanique, devenu crucial dans bien des États clés, n’était un secret pour personne, même pour les stratèges républicains. Est-ce à dire qu’ils auraient perdu tout sens politique ? L’explication tient plutôt à l’espoir (démenti) d’une démobilisation massive de l’électorat démocrate, conjugué au succès (également démenti) de la mise en œuvre d’une stratégie visant à limiter la participation électorale des minorités.

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Forts de leur raz-de-marée électoral en 2010, les républicains ont lancé un véritable assaut législatif sur les droits civiques, au nom de la lutte contre la fraude électorale dont aucun des partis n’arrive pourtant à prouver – ni réfuter – l’existence. Les États-Unis sont un pays fortement décentralisé, il y a autant de règles électorales que d’États et il n’y a pas de carte nationale d’identité. Chaque État organise ainsi ses propres modalités de vote et d’inscription sur les listes électorales. On peut ainsi, selon l’État, voter ou non plusieurs jours avant l’élection, fournir ou non un document d’identité avec (ou non) une photo, etc. Au cours de l’année 2011, quarante et un États ont introduit cent quatre-vingts projets de lois restrictives ; dans trente-quatre de ces États ces lois concernaient une exigence de pièce d’identité avec photo pour voter, dans dix-sept d’entre eux, elles exigeaient des preuves de la nationalité américaine et dans neuf d’entre eux elles prévoyaient des projets de restriction du vote anticipé [Brennan Center for Justice]. En l’absence de carte d’identité nationale, c’est souvent le permis de conduire qui fait office de document d’identité avec photo. Or près de 21 millions d’Américains n’en possèdent pas, au premier rang desquels les minorités, les jeunes, les pauvres et les personnes âgées, autrement dit en très large partie un électorat démocrate. Bon nombre de ces décisions ont été contestées en justice avec succès, accusées de porter atteinte au droit de vote des minorités. En Floride, le vote anticipé le dimanche précédant l’élection a été supprimé, privant la communauté noire du rite habituel consistant à se rendre collectivement aux urnes après la messe. En Pennsylvanie, la loi exigeant une pièce d’identité avec photo a été repoussée in extremis à l’élection suivante, le juge fédéral considérant un mois avant l’élection qu’il n’y avait pas suffisamment de temps pour informer les électeurs et assurer le vote dans des conditions équitables. Il reste que, désormais, plus de trente États exigent une pièce d’identité pour voter, dont certains avec photo, ce qui faisait craindre des conséquences sur le vote. Le Brennan Center for Justice indiquait ainsi que près de 5 millions d’électeurs risquaient de se voir privés du droit de vote.

CARTE 6 - RÉSULTATS DE L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE EN FLORIDE EN 2012
CARTE 7 - PART DE LA POPULATION AFRICAINE-AMÉRICAINE DANS LA POPULATION TOTALE EN FLORIDE EN 2010
CARTE 8 - OSCILLATION DE BUTLER DANS L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE DE 2012
CARTE 9 - PART DE LA POPULATION HISPANIQUE DANS LA POPULATION TOTALE EN FLORIDE EN 2010
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Pour autant, il n’y a à ce jour pas de preuve de l’impact électoral de ces mesures. Il semblerait au contraire qu’elles aient eu un effet contre-productif, obligeant les démocrates et les associations de défense des droits civiques à redoubler d’efforts pour permettre aux électeurs de voter, et contribuant très fortement à l’image d’un Parti républicain hostile aux minorités. « Votez, c’est sans doute la dernière fois que vous pourrez le faire ! » expliquaient les militants aux électeurs de Pennsylvanie, jusque-là peu concernés par un débat judiciaire très technique, que l’argument de la privation de droits a motivés pour aller voter [6][6] Retour d’une enquête de terrain conduite par Enguerrand.... En Floride, les électeurs ont fait la queue pendant des heures dans les quartiers noirs et hispaniques à l’extérieur des bureaux de vote, submergés en raison de la restriction du vote anticipé.

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Au-delà des minorités, c’est aussi du vote des femmes et des jeunes que les républicains se sont coupés, à travers leurs guerres culturelles. En Floride, Obama a conquis 53 % du vote des femmes et l’écart s’est creusé entre les candidats (7 points contre 5 en 2008). Il s’est également creusé de 10 points avec les jeunes de Floride (34 points contre 24 en 2008), dont il a remporté 66 % du vote (contre 60 en 2008). Au niveau national, Obama a conservé une large avance dans cet électorat (11 points chez les femmes, 23 points auprès des 18-29 ans) et, là encore, les clivages ont été fortement encouragés par la radicalisation des primaires ainsi que les dérapages d’élus républicains et de stars médiatiques qui ont empêché Romney de rester focalisé sur le bilan d’Obama.

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Romney s’est trouvé complètement coincé par la nécessité de conquérir l’électorat féminin sans pour autant contrarier l’électorat conservateur. Sa détermination à démanteler la réforme du système de santé d’Obama, à se débarrasser du planning familial – programme fédéral qui offre un suivi médical (contraception, mammographie, etc.) à près de cinq millions de femmes –, ou soutenir la possibilité offerte aux employeurs de refuser de prendre en charge par leur assurance santé la contraception de leurs employées l’a desservi auprès des femmes et des jeunes. À la surenchère de la campagne des primaires se sont ajoutées des déclarations tonitruantes. Rush Limbaugh a contraint tous les candidats à réagir après avoir traité avec véhémence de « slut » (« salope ») et de « prostituée » Sandra Fluke, étudiante de Georgetown University militant pour une meilleure prise en charge de la contraception. L’équipe de campagne d’Obama a immédiatement lancé une pétition dénonçant la « guerre des républicains contre les femmes », que quelques élus ont néanmoins continué à alimenter. Le sénateur républicain Todd Akin a expliqué qu’en cas de viol « légitime » le corps de la femme avait des moyens de blocage pour éviter la grossesse ; autrement dit, une femme qui tombe enceinte suite à un viol serait consentante. Quant à Robert Murdock, il considère que c’est un « cadeau de Dieu », qui ne peut donc pas donner lieu à un avortement, obligeant Romney à prendre sérieusement ses distances avec lui. Ces débats ont aussi mis en lumière l’inégalité de traitement médical et judiciaire des femmes sur le territoire, notamment dans le domaine de la reproduction et du respect de leur intimité.

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Le retour au centre a ainsi été plus que difficile pour Romney, ce qui explique le choc du premier débat télévisé, sérieusement préparé : Romney apparaissait comme un candidat mesuré, raisonnable, tolérant, loin de l’intransigeance fiscale, de la gaucherie sociale et des relents xénophobes de la campagne des primaires républicaines. L’enjeu était énorme : moins en termes d’opinion publique, car le centre de gravité de la campagne résidait désormais dans une petite poignée d’États aux dynamiques démographiques et politiques très diverses, qu’en termes de financement. L’argent est le nerf de la guerre, il fallait convaincre les grands argentiers de le suivre jusqu’au bout et ne pas se détourner de lui pour investir plutôt dans les scrutins locaux. Or, malgré de nouvelles règles du jeu qui auraient pu bouleverser la donne, Obama a su garder l’avantage dans une campagne où les dépenses ont battu tous les records.

Le nerf de la guerre

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Deux décisions récentes de justice ont contribué à bouleverser les règles de financement de campagne. En janvier 2010, une décision de la Cour suprême des États-Unis (Citizens United v. Federal Election Commission) permettait aux entreprises et syndicats d’utiliser leurs réserves de trésorerie pour des dépenses indépendantes (sans coordination avec le candidat ou son équipe) de campagne. Dans un revirement de jurisprudence, la Cour a en effet considéré que les entreprises et syndicats devaient pouvoir bénéficier du 1er amendement qui garantit la liberté d’expression, au même titre que les individus, au risque d’ouvrir les vannes à l’argent des entreprises dans les campagnes politiques. En mars 2010, une cour d’appel a autorisé la contribution illimitée des individus et groupes d’intérêt aux fameux Super PACs (super political action committees, « comités d’action politique »), qui pouvaient faire expressément campagne pour ou contre l’élection d’un candidat.

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Comme tous les observateurs s’y attendaient, ces décisions ont conduit à une explosion des dépenses indépendantes qui ont atteint 1288 millions de dollars dont 630 millions provenaient des Super PACs (sur ce point, voir le site opensecrets. org [7][7] Créé en 1996 par le Center for Responsive Politics,...), en dehors du contrôle direct des candidats ou de leur parti, ajoutant ainsi toute une série d’acteurs superpuissants et indépendants au paysage déjà complexe et fragmenté de la campagne électorale. Les entreprises, en revanche, ne se sont pas investies massivement dans la campagne, sans doute pour se garder de contrarier leurs clients ou d’insulter l’avenir.

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Les Super PACs se sont multipliés pour devenir un levier de puissance inédit, soulevant de sérieuses inquiétudes sur leurs enjeux. Dès la campagne des primaires, en juin 2012, 140 millions de dollars avaient été dépensés, contre 34 pendant les primaires de 2008. C’est sans doute là l’effet principal des PACs, qui ont contribué à la radicalisation de la campagne en injectant des millions de dollars dans la course. Le milliardaire Sheldon Adelson, propriétaire de casinos et d’hôtels, a ainsi donné 20 millions de dollars pour permettre à Newt Gingrich de se maintenir dans la course. Dans les primaires du Congrès, des candidats de la tendance Tea Party ont pu évincer des candidats sortants comme le sénateur Bob Bennett dans l’Utah ou des candidats de l’establishment comme Sarah Steelman, battue par Todd Akin dans le Missouri, grâce au soutien de riches donateurs. Les Super PACs ont ainsi directement contribué à la polarisation politique. En plus des réactions des électeurs, les élus républicains peuvent désormais craindre, lorsqu’ils s’engagent dans un compromis fiscal avec l’administration Obama – à l’opposé des positions du Tea Party –, de voir surgir les groupes indépendants pour assurer leur défaite aux élections suivantes.

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Du côté de la campagne présidentielle, en revanche, les changements sont plus limités. Les grandes tendances se sont poursuivies : les campagnes coûtent de plus en plus cher, avec un record de plus d’un milliard de dollars par candidat dans cette élection, toutes sources de financement confondues. Contrairement à certaines inquiétudes, Barack Obama n’a pas été noyé par l’argent républicain. Bien au contraire, à l’instar de 2008, il a réuni plus d’argent que son concurrent (739 millions contre 625 millions), avec cinq fois plus d’argent récolté en dons de moins de 200 dollars ; l’essentiel des dépenses porte sur des spots télévisés dont 85 % sont des messages négatifs, avec des messages d’autant plus virulents que les candidats n’avaient pas à répondre des spots émanant des Super PACs, par définition indépendants ; enfin et surtout, l’argent est resté très concentré dans les États clés (carte 10).

CARTE 10 - RÉPARTITION DES DÉPENSES DE CAMPAGNE EN SPOTS PUBLICITAIRES, 2012
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Au-delà des montants faramineux, il faut en effet s’interroger sur la façon dont l’argent est dépensé. Romney possédait un net avantage sur Obama dans les sommes d’argent récoltées via les Super PACs. Au total, 495 millions de dollars ont été dépensés par les groupes indépendants dans la campagne présidentielle, dont 300 millions contre Obama (27 millions pour) et 86 millions contre Romney (66 millions pour). Mais cet écart est relativisé par les règles de campagne appliquées aux médias. Contrairement aux candidats, les groupes indépendants ne bénéficient pas de tarifs avantageux pour acheter de l’espace publicitaire et ont donc dépensé plus pour obtenir moins. D’autre part, Barack Obama n’a pas dépensé d’argent et d’énergie dans les primaires ; il a pu d’entrée consacrer ses fonds à la construction d’une solide infrastructure de campagne dans les swing states, avec le recrutement local de personnels et de militants, et l’élaboration de bases de données et d’outils technologiques de campagne qui se sont révélés précieux au moment de la ground war[8][8] La ground war, guerre au sol qui désigne la campagne....

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Dans une élection aussi serrée, le secret de la réussite tient quasiment au porte-à-porte – physique, par e-mail, par téléphone – pour aller chercher les quelques milliers de voix qui feront la différence dans ces battleground states. Obama a ainsi dépensé beaucoup plus, et beaucoup plus tôt, pour fourbir ses armes et quadriller le territoire, pendant que Romney était contraint de déplacer ses troupes de campagne d’une primaire à l’autre pour emporter l’investiture. La stratégie de terrain d’Obama s’est révélée plus efficace, alors que Romney a tenté de compenser son handicap par un matraquage médiatique de fin de campagne qui a pu conduire à un effet de saturation.

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La sophistication de la méthode et la compréhension de la géographie étaient essentielles à cette victoire. Seule une petite frange de l’électorat est susceptible de changer d’avis et la proportion d’indécis, dans une élection aussi polarisée, était particulièrement faible. Le microciblage oblige à une compréhension fine du territoire, de ses enjeux et de son électorat pour emporter les marges décisives. Or les caractéristiques varient fortement d’un État à l’autre. Dans l’Ohio, par exemple, Obama a particulièrement visé la classe ouvrière blanche, dont la part dans la population active est significative, contrairement aux États du Sud-Ouest (carte 11). Même s’il ne se faisait aucune illusion sur la possibilité de l’emporter, il lui suffisait de gagner quelques petits points de pourcentage par rapport à 2008 pour espérer la victoire et compenser le risque de démobilisation de l’électorat démocrate. Il a ainsi réussi à limiter les dégâts en remportant 43 % du vote ouvrier blanc contre 38 % en 2008. Les gaffes et déclarations de Romney l’ont, cela dit, beaucoup aidé. En 2010, inquiets de l’escalade des dépenses fédérales, les électeurs avaient sévèrement jugé le plan de relance de l’automobile, très impopulaire et attaqué par Romney qui avait déclaré qu’il fallait « laisser l’industrie automobile faire faillite ». Deux ans plus tard, comme l’ont martelé les équipes de campagne : « Ben Laden est mort et GM est vivante ! » Le plan de relance a permis à General Motors de redevenir numéro 1 mondial et le chômage commence à se résorber dans l’Ohio.

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En octobre, le magazine Mother Jones dévoile sur son site une vidéo clandestine d’un dîner de levée de fonds de campagne dans lequel Romney déclare à ses convives qu’il n’a pas à se préoccuper de près de la moitié des Américains, les « 47 % » qui, quoi qu’il arrive, voteront pour Obama et qui « dépendent du gouvernement » et « se prennent pour des victimes ». Nul doute que ces propos ont suscité des interrogations au sein des classes populaires sur la capacité de Romney à se préoccuper de leurs problèmes.

CARTE 11 - PART DE LA CLASSE OUVRIÈRE BLANCHE DANS LA POPULATION ACTIVE EN 2010
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Obama a toutefois perdu un peu de terrain dans l’État mais, là aussi, les disparités sont importantes et il a clairement emporté le vote des villes (carte 12), où les électeurs se sont plus fortement mobilisés (carte 13). La carte d’oscillation de Butler montre ainsi que la tendance était à contre-courant de celle du pays, et de l’État, dans un certain nombre de comtés (carte 14). Obama a creusé l’écart auprès des jeunes de 18 à 24 ans, qui ont voté pour lui à 63 % (28 points de plus que Romney contre 25 en 2008) et maintenu son score de 51 % auprès des 30-44 ans (carte 15). Le comté d’Athens abrite l’université d’État de l’Ohio, alors que l’université du comté de Greene, où l’on trouve également beaucoup de jeunes, abrite une université à vocation plus rurale et locale, ce qui peut contribuer à expliquer les différences de tendance politique.

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L’Ohio s’est ainsi trouvé au centre de l’univers médiatique et politique le temps de la campagne, alors que la Pennsylvanie, autrefois l’un des trois grands États clés, a fait l’objet de nettement moins d’attention, l’avantage démocrate semblant se stabiliser à la faveur des mutations démographiques et de l’urbanisation de la population.

CARTE 12 - RÉSULTATS DE L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE DE 2012 EN OHIO
CARTE 13 - VARIATION DU TAUX DE PARTICIPATION ENTRE LES ÉLECTIONS PRÉSIDENTIELLES DE 2008 ET 2012
CARTE 14 - OSCILLATION DE BUTLER, OHIO, 2008-2012
CARTE 15 - PART DES JEUNES DE 18-29 ANS DANS LA POPULATION EN 2010

Conclusion

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La question qui se pose désormais pour les démocrates est de savoir comment consolider cet avantage politique sur la carte électorale, en conservant au sein de sa coalition les segments de l’électorat qui font la différence dans les États clés, notamment les minorités, les femmes et les jeunes. Inversement, les républicains doivent parvenir à réconcilier leur parti avec des évolutions démographiques, sociales et politiques qui s’accommodent mal de la dérive droitière imposée par le Tea Party et le jeu des primaires. Autrement dit, l’avenir politique est incertain si le Parti républicain continue de s’afficher comme le parti des Blancs, des hommes et des vieux dans un pays au grand dynamisme démographique et culturel.

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La réforme de l’immigration est de ce point de vue emblématique. Obama n’a cette fois pas attendu pour la mettre en chantier et un groupe bipartisan de sénateurs s’est porté volontaire pour en élaborer les contours. L’opposition républicaine à la légalisation de millions d’immigrants semble s’effondrer avec la prise de conscience des enjeux politiques, quelques mois seulement après la proposition de Romney de conduire les clandestins à l’« autodéportation ». Reste que les électeurs latinos ne seront pas forcément les plus difficiles à convaincre, car la pilule sera bien amère pour les élus les plus conservateurs qui ne partagent pas les préoccupations de l’establishment mais défendent avant tout leur propre agenda politique.

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Karl Rove de son côté a lancé un vaste projet, le Conservative Victory Project, visant à empêcher l’investiture par le Parti républicain de candidats trop extrêmes – voire farfelus – et donc peu susceptibles de l’emporter aux élections générales. Les critiques ont fusé, accusant Karl Rove de mépris à l’égard de la base militante. L’idée est de ramener le Parti républicain vers le centre, pour le rendre compétitif, mais bien des élus et militants risquent de résister. La stratégie pourrait même se révéler contre-productive si elle encourageait plus encore l’investissement de groupes indépendants contre les candidats de l’establishment du parti.

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Barack Obama a décidé de miser sur son succès et, contrairement à 2008, maintenir la mobilisation de campagne en soutien législatif et en force politique avec un nouveau groupe, Organizing for Action. Son organisation permettra ainsi de lever des fonds et servir son propre lobbying, tout en maintenant une machine politique aux maintes ramifications locales qui vise clairement à pérenniser le succès de la campagne et reconquérir la Chambre des représentants ; un outil qui lui a sans nul doute manqué pour vendre sa réforme du système de santé lors de son premier mandat et dont l’efficacité sera intéressante à observer dans un contexte de divided governement (avec une majorité républicaine à la Chambre) et de polarisation politique particulièrement forte.

Notes

[1]

Maître de conférences à l’Institut français de géopolitique, université Paris-8 – titulaire de la chaire Castex de cyberstratégie. L’auteure tient à remercier chaleureusement Hugo Lefebvre pour la réalisation des cartes.

[2]

Le taux d’oscillation de Butler (Butler swing score) correspond à la différence entre la part des votes obtenus par le candidat républicain en 2012 et 2008 (score Romney 2012 – score McCain 2008), additionnée à la différence entre la part des votes obtenus par le candidat démocrate en 2008 et 2012 (score Obama 2008 – score Obama 2012), le tout divisé par deux. Un score négatif indique un résultat à contre-courant du mouvement général.

Ex. Ohio : Romney 2012 48 % – McCain 2008 47 % ; Obama 2008 51 % – Obama 2012 50 % ; Butler score : ((48-47) + (51-50))/2 = 1.

[3]

Le candidat qui remporte la majorité – même très courte – des voix d’un État remporte tous les grands électeurs de l’État, sauf dans le Maine et le Nebraska où les règles de répartition sont différentes.

[4]

« DREAM » est un acronyme pour Development, Relief, and Education for Alien Minors (« développement, secours et éducation pour les mineurs étrangers »).

[5]

Expression qui veut dire littéralement « le meilleur président des coupons alimentaires ».

[6]

Retour d’une enquête de terrain conduite par Enguerrand Denterville, étudiant à l’Institut français de géopolitique.

[7]

Créé en 1996 par le Center for Responsive Politics, ce site donne notamment accès à des données relatives aux contributions de campagne, aux déclarations d’intérêts, aux fortunes personnelles des hommes politiques ainsi qu’aux activités législatives des membres du Congrès.

[8]

La ground war, guerre au sol qui désigne la campagne de terrain, vient en appui de la air war, la guerre des ondes que se livrent les candidats, essentiellement par spots télévisés négatifs.

Résumé

Français

L’élection présidentielle de 2012 aux États-Unis s’annonçait très serrée. Jusqu’au dernier moment les sondages ont montré des candidats au coude à coude et les observateurs sont restés prudents. Obama remporte toutefois une très large victoire sur la carte électorale, avec 332 grands électeurs et plus de 51 % des voix. Cet article propose, à travers une série de cartes, d’explorer les facteurs et les stratégies qui ont permis la réélection d’Obama. Les résultats montrent que le mouvement de recul des démocrates n’est pas uniforme sur le territoire et que, malgré le désenchantement général, l’équipe d’Obama a su mobiliser et convaincre ses électeurs là où c’était indispensable. Ils montrent aussi, pour Romney, combien l’instrumentalisation de la question ethnoraciale ou des droits des femmes peut se révéler un pari dangereux lorsqu’on a la démographie contre soi. Reste à savoir si la victoire d’Obama représente un avantage durable sur la carte électorale pour les démocrates, ou seulement la performance d’un candidat talentueux.

English

It’s the geography, stupid! Obama makes inroads in the electoral map The Presidential Election of 2012 promised to be very close. Candidates remained head-to-head in the polls until the very last day and observers remained cautious. Yet Obama won a large victory over the electoral map with 332 electoral votes and over 51 % of the popular vote. This paper examines, through a series of maps, the factors and strategies that helped Obama win reelection. The results show that the overall decline in democratic voter enthusiasm was not uniform across the territory. The Obama team was able to mobilize and convince voters where it was necessary. They also show, for Romney, how the political use of ethnoracial issues or women’s rights was a dangererous calculation when betting against demographic evolutions. Yet the remaining question is whether the Democrats will be able to keep the advantage taken by Obama over the electoral map.

Plan de l'article

  1. Une victoire sans appel mais sans triomphalisme
  2. L’ardoise magique de Mitt Romney
  3. Les guerres culturelles du Parti républicain
  4. Le nerf de la guerre
  5. Conclusion

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