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Hérodote

2013/3 (n° 150)

  • Pages : 208
  • ISBN : 9782707177032
  • DOI : 10.3917/her.150.0103
  • Éditeur : La Découverte

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Commençons par la fin en évoquant la question maintes fois posée depuis l’accroissement des tensions entre la Chine et le Japon à propos d’îles disputées : va-t-il y avoir une guerre entre les deux pays ?

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Le géographe géopolitologue ne lisant pas dans une boule de cristal, sa réponse serait aussi difficile qu’imprudente sachant que, dans l’histoire de l’humanité, tout fut possible, et que tout le reste encore. On fera toutefois ici le pari d’une réponse négative : non, la Chine et le Japon ne se feront pas la guerre d’ici peu, à moins que le troisième larron en scène – les États-Unis d’Amérique – ne les y pousse.

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La « question chinoise », ou encore le « problème chinois » (Shina mondai) si l’on choisit une traduction plus précise du japonais, agite les élites nippones depuis le milieu du XIXe siècle jusqu’à la défaite militaire de 1945 à un point que les observateurs occidentaux ont eu, et ont encore, beaucoup de mal à imaginer, à quelques exceptions près (Pierre Renouvin, François Joyaux, Jean Esmein...). Elle est alors soulevée avec fièvre non pas tant pour elle-même – la situation de la Chine – que dans son rapport avec la présence occidentale en Asie orientale : l’impérialisme des pays européens et de l’Amérique. En 2013, la problématique reste grossièrement la même, mutatis mutandis.

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Cette triple configuration – Chine, Japon, Occident – remonte au XVIe siècle, mais elle s’est cristallisée à partir de 1853 lorsque l’Occident, par l’intermédiaire des canonnières états-uniennes, pousse à la « réouverture » (kaikoku) du Japon, à travers la signature de traités inégaux. Il en résulte un changement de régime (la révolution Meiji et la restauration du système impérial en 1868) ainsi qu’une modernisation intense. Dès les guerres de l’opium (1839-1842), les élites japonaises saisissent avec effroi la nature et l’ampleur d’un impérialisme occidental prêt à tout [Masuda, 2000 ; Pelletier, 2011] [2][2] Masuda Wataru, « The influence of the Opium war on.... Les destins de la Chine et du Japon, ainsi que de la Corée, apparaissent alors comme consubstantiellement liés.

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Parmi les Japonais qui s’interrogent sur la « question chinoise », l’influent Fukuzawa Yûkichi (1835-1901), penseur libéral occidentalisé et excellent connaisseur des classiques chinois, souligne qu’il ne faut pas se tromper d’analyse pour évaluer le nouveau rapport de forces. Comparant le Japon à un chien et la Chine à un éléphant, il estime en 1898 que « si le chien se dresse sur ses pieds et commence à courir sur un simple ordre, l’éléphant consomme beaucoup de temps pour bouger une patte ». Il ajoute qu’il ne faut toutefois pas penser le mouvement chinois avec une mentalité canine (c’est-à-dire japonaise) car, bien que lente, la Chine « une fois en mouvement ira incroyablement vite [3][3] Shina no kaikaku ni tsuite (« À propos de l’ouverture... » [Narsimhan, 1999].

Si près, si loin : Chine-Japon, un paradoxe géopolitique

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Plutôt que de gloser sur l’éventualité d’une guerre entre la Chine et le Japon, spéculation qui n’exclut d’ailleurs pas un racisme occidental rampant car secrètement heureux de voir les peuples jaunes s’entre-tuer, il est plus pertinent de s’interroger sur le paradoxe géopolitique sino-japonais. Car celui-ci bouscule les repères habituels d’une géopolitique au sens strict, comprise comme le rapport entre le géographique et le politique, rapport entre l’espace territorialisé (terres, mers, surfaces, distances, densités...) et l’action politique (soumettant l’économique ou le militaire à l’exercice d’un pouvoir), analyse de ce rapport qui inclut le discours métagéographique porté sur lui, soit l’écriture de la géographie.

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Le géant chinois – formule qui relève du cliché effectif –, vaste de ses milliers de kilomètres carrés et première démographie mondiale depuis la nuit des temps, est proche de l’archipel japonais. S’il l’a bien intégré dans sa sphère culturelle, proximité géographique et poids démographique n’ont pas pour autant débouché sur une intégration démographique (en dehors de la période préhistorique) et politique. De fait, des dynamiques endogènes respectives (une Chine terrienne très préoccupée par ses confins continentaux, un Japon archipélagique étiré, culturellement complexe et politiquement centrifuge jusqu’au XVIe siècle), et la présence intermédiaire de mers houleuses par leurs flots (courants, typhons...) et par leurs pirates (jusqu’au XVIe siècle encore) ont entravé toute autre intégration.

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La Chine n’est en effet séparée du Japon que par quelques centaines de kilomètres, encore moins si l’on prend le détroit de Corée (150 kilomètres environ), et l’allongement de l’archipel japonais doit être comparé aux dimensions de la continentalité chinoise. Tokyo est aussi loin de Pékin que Pékin l’est de Hong Kong (2000 km, grosso modo). La distance Pékin-Tokyo est inférieure à la distance Pékin-Lhassa. Fukuoka, la métropole japonaise du Kyûshû, est située à équidistance de Tokyo et de Shanghai. L’île centrale d’Okinawa est aussi proche des côtes chinoises du Fujian que de la pointe méridionale du Kyûshû.

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La Chine n’a jamais envahi militairement (si l’on excepte les deux tentatives mongoles avortées du XIIIe siècle) ni démographiquement son voisin japonais supposé petit, mais étalé sur trois milliers de kilomètres et deux fois plus d’îles (6852 selon le recensement officiel), allant des latitudes subpolaires aux latitudes subtropicales. En revanche, le Japon contemporain envahit la Chine au cours d’une guerre (1931-1945) particulièrement meurtrière, sanglante et sauvage qui a laissé des traces expliquant largement les relations faites de crainte et d’admiration entre les deux peuples.

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Alors que la globalisation capitaliste jette actuellement sur les routes de l’immigration mondiale des millions de personnes dans toutes les directions, la présence chinoise au Japon, bien que désormais la plus importante après avoir devancé la coréenne en 2005, est numériquement ridicule par rapport à la démographie tant chinoise que japonaise. On y compte en effet un peu plus de 680000 Chinois avant la catastrophe de Fukushima en 2011, soit un tiers de l’immigration au Japon, laquelle représente moins de 1,7 % de la population totale (128 millions d’habitants).

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Alors que les mégapoles de la planète possèdent toutes leur Chinatown, celles du Japon font pâle figure en comparaison : Kabuki-chô à Tokyo, Nankin-machi à Kôbe, les « rues chinoises » Chûkagai à Yokohama et à Nagasaki, plus quelques pâtés de maisons de-ci de-là. Elles apparaissent même comme « exotiques » (ikoku jôcho, « ambiance exotique » comme le signalent les guides touristiques japonais), au point d’être soigneusement patrimonialisées et scénarisées pour des touristes citadins japonais cependant abreuvés de signes et d’iconographies chinois dans leur vie quotidienne.

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Si près, si loin ? La culture chinoise constitue en revanche le cadre vivant, récurrent et reconnu de la socioculture japonaise (écriture, codes, rites, architecture, arts, gastronomie, habillement, références en tout genre...), elle-même mâtinée d’autres éléments (malayo-polynésiens, animisme et paganisme shintô). Sans oublier que cette culture chinoise est elle-même composite, à commencer par son système de valeurs (taoïsme, légisme, néoconfucianisme, bouddhisme venu d’Inde par le Tibet et ayant transité par la Corée).

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Proximité spatiale, intégration culturelle, indépendances politiques mutuelles, inconséquence démographique, voilà les quatre données récurrentes du paradoxe géopolitique sino-japonais qui se complexifie néanmoins au cours de l’époque contemporaine.

Le finisterre japonais sinisé

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Une historiographie, tant japonaise qu’occidentale, celle-ci étant souvent prisonnière de la précédente, a souvent analysé l’histoire du Japon, donc sa géohistoire et sa géopolitique, en se focalisant sur ce qui se déroulait à l’intérieur du Japon. Ce prisme relève d’un insularisme étroit car oublieux de la dimension archipélagique du pays – qui démultiplie la variété géographique des situations – et de sa position au large du continent eurasiatique dont il est le finisterre civilisationnel. Il ne permet pas de comprendre que la totalité des tournants géopolitiques majeurs du Japon s’explique par ce qui se passe sur le continent ou à partir de lui.

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Il résulte d’une construction nationaliste qui tente, à partir de la fin du XIXe siècle, voire auparavant, de singulariser la japonité du système impérial nippon. Au-delà de caractères spécifiques liés au shintô, celui-ci est pourtant frappé, d’emblée, du sceau de l’extériorité à deux niveaux : sa structure imprégnée de sinité (le tennô japonais ou « souverain du ciel » est proche du tianzi ou « fils du ciel » chinois) et sa composition sociobiologique puisque plusieurs épouses d’anciens empereurs japonais sont d’origine coréenne, et que le sont par conséquent leurs descendants. Certains historiens estiment même que la dynastie impériale japonaise n’est autre chose qu’un clan coréen réfugié dans l’archipel japonais à la suite de guerres affectant la péninsule coréenne.

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La construction de la singularité impériale nippone date précisément du moment où l’Occident affirme son retour impérialiste et que la Chine est jugée décadente par les élites japonaises, lesquelles veulent alors promouvoir une identité propre, japonaise certes, mais aussi potentiellement asiatique pour peu que soient valorisés ses traits extérieurs.

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Le premier tournant géopolitique majeur pour le Japon se situe dans l’Antiquité. Il est caractérisé par des flux civilisationnels en provenance de Chine et de Corée, voire de plus loin via les routes de la soie (on trouve par exemple au Japon quelques traces de nestorianisme). Dans les époques connues, ces apports sont parfois accompagnés de populations venues du continent, peu nombreuses démographiquement mais très influentes politiquement et économiquement. C’est le cas des Kikajin venus de Corée entre le Ve et le VIIIe siècle, fondateurs de clans japonais célèbres comme les Hata, les Aya ou les Sakano.

Le rejet japonais des Européens et du christianisme corollaire du repli chinois

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Le deuxième tournant géopolitique majeur se situe au cours du « siècle chrétien » (1549-1650) [Kouamé, 2009 ; Pelletier, 2011c]. Le rejet, finalement, du christianisme par le Japon, après une période souvent fervente d’adoption, s’explique doublement : non seulement par la crainte de se faire coloniser par les Européens, fait bien connu, mais aussi, élément moins relevé, par la situation chinoise : échec de la conquête japonaise de la Chine via la Corée (1592 et 1597) et, surtout, impact des turbulences dynastiques, les Qing mandchous prenant finalement le pouvoir sur les Ming en 1644.

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Si les Portugais, donc les jésuites et le christianisme, sont acceptés dans un premier temps, c’est parce qu’ils constituent des négociants intermédiaires pour un commerce extrêmement fructueux entre le Japon et l’Asie orientale (Chine, Indo-Chine, Insulinde) [Castro, 2013]. Ils opèrent sur des mers doublement pacifiées : progressivement débarrassées des pirates wakô, composés en principe de « Japonais » mais comprenant, en réalité, d’autres populations, chinoises en particulier, mis au pas par Toyotomi Hideyoshi (édit de 1587) ; et désertées par les Chinois à la suite du repli continental et la fin des expéditions de Zheng He (premier tiers du XVIe siècle). Les marchands navigateurs ryûkyûans qui les ont d’ailleurs remplacés à la fin du XVe siècle et au début du XVIesiècle ne tardent pas à succomber à la concurrence des Portugais et des Japonais, plus nombreux, plus forts.

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Autrement dit, l’indépendance du Japon, qui bénéficie de l’unification politique achevée par les shôguns Tokugawa au début du XVIIe siècle, d’un marché stabilisé et de techniques améliorées, est renforcée par le repli continental lié d’abord à la fermeture des ports chinois dans la lutte contre les wakô puis à la transition dynastique chinoise. Quand les factions Ming ou Qing se tournent vers les Japonais pour chercher du soutien, le pouvoir shôgunal se détourne habilement d’une situation qu’il sent diablement piégeuse. Une fois stabilisé, le régime chinois tente de reprendre contact avec les autorités japonaises, mais il est trop tard (milieu du XVIIe siècle). Le Japon, fort de ses propres ressources (nouvelles mines d’or et d’argent, essor de la chasse à la baleine ou de la sylviculture, défrichement de nouvelles terres...) et débarrassé de la menace coloniale européenne, n’a besoin de rien, sauf de la paix, ni de personne, même pas des Chinois.

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Du moins le shôgunat emprunte-t-il à ceux-ci un nouveau système sociopolitique et socioculturel : le néoconfucianisme. Cette philosophie sociale et politique offre en effet l’avantage de ne pas relever du bouddhisme, dont les sectes rivales ont participé aux incessantes guerres intérieures du pays, ni du christianisme décidément trop dangereux car lié à l’Europe coloniale et comprenant aussi des ferments égalitaristes sociaux, dans les textes sacrés du moins, trop sulfureux pour la hiérarchie des samurai. Les contacts avec la Chine sont réduits à quelques jonques annuelles, néanmoins remplies de livres, via le port de Nagasaki et son quartier chinois placé sur la terre ferme, contrairement aux Néerlandais enfermés dans l’îlot de Dejima. Mais le Japon n’a jamais été autant sinisé que sous les Tokugawa.

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Le repli sur deux siècles favorise aussi une incubation. Aux côtés de la relecture des classiques chinois ou des connaissances scientifiques modernes acquises grâce à la Rangaku, la « science hollandaise », alias la science occidentale, le patrimoine local est redécouvert. Une culture nationale est inventée par le courant nativiste des Kokugaku, les « Études du pays », alias « Études nationales ».

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Insistons sur le fait que le rejet par le Japon du christianisme et des Européens s’est fait sans représailles de la part de l’Occident. Cette situation, unique au monde, alimente un sentiment national parfois orgueilleux et donc ignorant des dangers. Elle met les Japonais en position implicite ou explicite de supériorité vis-à-vis des Occidentaux, évidemment, mais aussi des Chinois, lesquels paraissent historiquement moins résistants. Inversement, elle rend encore plus sensibles les moindres coups de boutoir qui viendraient d’Occident ou de Chine.

Le chiasme géopolitique de la période contemporaine

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Avec la « ronde des impérialismes » du XIXe siècle, les élites japonaises constatent que leur splendide repli n’est plus possible. Leurs ennemis ne sont en outre pas ceux qu’elles croient tout d’abord puisque c’est l’État américain, et non pas russe ou britannique, qui impose sa force et donc sa loi, celle du premier traité inégal, dit de Kanagawa (1855). Il est suivi de plusieurs pays européens comme le Royaume-Uni ou la France.

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En revanche, un accord est trouvé avec la Russie tsariste puis avec la Chine. Certes le traité nippo-russe de Shimoda (1855) accorde davantage de facilités à la Russie que celui de Kanagawa aux autres pays. Mais il règle la question frontalière, et il est perçu comme moins inégal. Les relations sont bonnes avec la Russie. Le traité signé avec la Chine (1871-1873) est le premier traité non inégal puisqu’il ne comprend pas la « clause de la nation favorisée ».

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Les deux accords sont ainsi passés avec les pays voisins, l’un assimilé à l’Occident, mais néanmoins vu comme différent de l’Europe ou de l’Amérique, l’autre avec un pays d’Asie orientale. D’abord amies, Chine et Russie deviennent pourtant les adversaires du Japon, et objets de guerre avec lui dès la fin du XIXe siècle (guerre sino-japonaise 1894-1895, guerre russo-japonaise 1904-1905, guerre de Quinze Ans 1931-1945).

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En revanche, l’Occident dominateur et inégalitaire, aux métropoles lointaines mais installé dans la région, s’affirme comme le partenaire privilégié (alliance anglo-japonaise de 1902), puis le vainqueur militaire (1945), et à nouveau l’allié (traité de San Francisco de 1951 signé avec les pays occidentaux, traité de paix et de sécurité avec les États-Unis de 1951-1960). Ce chiasme constitue un revirement géopolitique majeur sur le temps long d’un siècle et demi.

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Tout semble en effet indiquer qu’il est plus difficile de s’entendre avec ses voisins, surtout si les puissances occidentales, Royaume-Uni puis États-Unis, entravent systématiquement toute concorde régionale. D’emblée, la diplomatie américaine s’efforce d’empêcher que le traité sino-japonais de 1871 ne se transforme en une alliance des pays d’Asie orientale contre l’Occident, une perspective qualifiée de « calamiteuse » par l’ambassadeur états-unien au Japon, Charles E. DeLong [Conroy, 1983]. Les conseillers occidentaux encouragent ainsi l’État japonais à se saisir du royaume des Ryûkyû, transformé en département japonais (1879).

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Or c’est le premier pas vers une dégradation des rapports avec la Chine, entérinée par la guerre sino-japonaise remportée par le Japon et par le traité de Shimonoseki (1895) qui lui livre Taïwan ainsi que de lourdes indemnités. La Corée apparaît comme un espace qu’il faut définitivement ravir à la Chine, dont elle est historiquement tributaire, et pour empêcher qu’elle ne tombe dans les mains russes (protectorat japonais sur la Corée en 1905 puis colonisation en 1910).

La guerre de Quinze Ans (1931-1945), désillusions, massacres et amertumes

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Les élites japonaises sortent grisées de la victoire contre la Chine. L’avènement de la république en Chine (1911) ne les enchante que dans un premier temps, et les frustrations s’accumulent. Un processus psychologique et politique complexe s’enclenche alors.

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Le sentiment japonais est entremêlé d’admiration pour l’héritage d’une puissante civilisation commune mais considérée comme inadaptée à la « survie des plus forts » qui est dictée par l’Occident, de déception pour sa faiblesse et sa désorganisation, et de mépris croissant. Si la Chine est incapable de résister à l’Occident, si elle est même défaite par le Japon, a priori beaucoup plus modeste, c’est à celui-ci que revient la mission de prendre la tête du combat contre l’impérialisme occidental : ainsi raisonnent globalement les élites japonaises, à part les socialistes dont certains finissent néanmoins par rallier ce point de vue au milieu des années 1930 [Pelletier, 2011c].

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Même chez les admirateurs de la Chine, et ils sont nombreux, les sentiments sont troubles, et certains soutiennent la guerre du Japon sur le continent [Guex, 2006]. La trajectoire de l’asiatisme japonais d’avant 1945 en est le reflet. Se distinguant d’un courant occidentaliste désireux de s’arrimer à l’Occident et de « quitter l’Asie » (datsu-A), il prône d’abord l’Asie aux Asiatiques. Puis, il place le Japon à la pointe de ce mouvement de libération, en lui donnant un rôle impérialiste aux antipodes des idéaux affichés, et au nom d’un nipponisme sacralisant la supériorité japonaise.

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Les élites japonaises voulaient tenir le rôle du bon élève de l’Occident, ce qu’on peut appeler le syndrome d’Hermione [Pelletier, 2012]. Mais elles sont allées de déconvenues en échec. Le refus de la Société des nations de reconnaître l’« égalité des races » (1919) est vécu comme un camouflet, la série de conférences militaires et navales jugulant la puissance militaire japonaise comme une injustice, et la demande répétée faite par les Occidentaux de quitter la Chine comme une ingérence – incompréhensible de surcroît, car de quel droit refuser ce territoire au Japon voisin de la Chine ?

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Pourtant, jusqu’au bout, une partie des responsables japonais, incarnée par le prince Konoe Fumimaro (1891-1945), symbole d’un fascisme à la japonaise, planiste, modernisateur et exempt de toute téléologie raciale, cherche coûte que coûte un accord avec l’Amérique. L’attaque contre la base militaire états-unienne de Pearl Harbor (7 décembre 1941) est néanmoins décidée malgré l’avis défavorable de l’Institut de la guerre totale qui, en août 1941, après un an de travail et de Kriegspiel, prévoit l’inéluctabilité de la défaite japonaise en cas de guerre avec l’Amérique [Pelletier, 2013].

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La droite mais aussi la gauche japonaises héritent, après 1945, des circonvolutions occidentalistes, asiatistes et nipponistes dont les courants ne correspondent pas aux clivages partidaires institués mais les chevauchent. Cette situation de trans-courants est très difficile à analyser, mais il faut la prendre en compte sous peine de ne rien comprendre : surtout dans les rapports actuels entre la Chine et le Japon où les nationalistes nipponistes se frictionnent avec les asiatistes... nationalistes.

Les relations économiques, donc politiques

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La défaite du Japon en 1945 et l’occupation américaine subséquente (1945- 1952) sont vues par les élites chinoises comme l’a été la désagrégation antérieure de la Chine par les élites japonaises : négativement. Pour elles, le Japon est devenu, au mieux, un allié de l’Amérique, au pire, un protectorat américain. Leur perception reste cependant à l’arrière-plan dans un premier temps car l’instauration de la République populaire, avec tous ses drames (échecs du Grand Bond en avant et de la Grande Révolution culturelle prolétarienne, notamment), accapare évidemment leur attention.

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Si les formules maoïstes le stigmatisant comme le « valet des États-Unis » ont depuis disparu, il n’est pas sûr que le sentiment ait reculé. La question économique reconfigure la situation depuis une trentaine d’années. La Chine postérieure à Mao a besoin des capitaux et de la technologie japonais. De son côté, le Japon issu des Trente Glorieuses de la Haute Croissance (1955-1973) a besoin du marché chinois et de la main-d’œuvre chinoise.

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Outre la politique de réouverture impulsée par Deng Xiaoping, le tournant se situe pour les dirigeants japonais au milieu des années 1980. Les accords du Plaza, menés par le G5 de l’époque (États-Unis, Japon, Royaume-Uni, Allemagne, France) en septembre 1985, conduisent à un renchérissement du yen pénalisant les exportations japonaises. Ils poussent les entreprises japonaises à se relocaliser à l’étranger pour bénéficier d’une main-d’œuvre moins coûteuse, accéder directement à des marchés éventuellement nouveaux et contourner les barrières commerciales. Après l’Amérique du Nord puis les pays émergents d’Asie orientale, c’est la piste chinoise qui l’emporte au cours des années 2000.

La Chine, premier partenaire commercial du Japon

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En 2007, la Chine supplante les États-Unis comme premier partenaire commercial du Japon. Le Japon est déjà son premier fournisseur en 2002 et devient son premier client en 2009. En vingt-cinq ans, de 1980 à 2010, la part chinoise dans les exportations japonaises passe de 4 % à 19,4 %, celle des importations de 3,1 % à 22,1 % [4][4] Statistiques issues des éditions annuelles du Nihon.... Cette augmentation fulgurante se situe dans le cadre d’une asiatisation de l’économie japonaise, plus précisément, de son orientation vers l’Asie orientale aux dépens des États-Unis dont la place régresse en valeur tant relative qu’absolue.

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Si l’on prend les statistiques d’avant la crise de 2008, c’est le cas de ses exportations : 46 % du total en 2007 se dirigent vers l’Asie orientale (soit l’ASEAN plus la Chine, Hong Kong, Taïwan et la Corée du Sud), dont 15,3 % vers la Chine. Les exportations en direction des États-Unis ne représentent que 20,12 %. Quant aux importations, 40,89 % proviennent d’Asie orientale, dont près de la moitié de Chine (20,55 %), contre 11,41 % en provenance des États-Unis [Pelletier, 2012].

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Si l’on se cantonne aux voisins (les mêmes pays moins l’ASEAN), la régionalisation est encore plus marquée en 2010 : 39,8 % des exportations et 29,7 % des importations japonaises (22,17 % pour la seule Chine), contre respectivement 15,4 % et 9,7 % avec les États-Unis (alors que les chiffres étaient respectivement de 29,7 % et de 19 % en 2000). La période postérieure à la crise des subprimes est donc caractérisée par un renforcement des liens commerciaux entre le Japon et l’Asie orientale, et singulièrement avec la Chine.

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De son côté, la Chine participe à l’ouverture du marché japonais tant réclamée par les décideurs américains. En effet, « à l’exception du conflit commercial de 2001 sur les champignons et les tatamis, le Japon s’est montré beaucoup plus ouvert aux importations chinoises (notamment dans le textile) que les États-Unis ou l’Europe, si l’on analyse les politiques de barrières tarifaires et non tarifaires » [Lechevalier, 2011, p. 311].

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La balance commerciale nippo-chinoise est déficitaire pour le Japon depuis 1990. Mais ce déficit, qui se résorbe peu à peu, ne doit pas tromper. Car de très nombreuses entreprises japonaises sont implantées en Chine, et de multiples biens chinois fabriqués sous licence japonaise sont réexportés au Japon ou dans d’autres pays voisins.

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C’est ce que reflète la nature des échanges. L’exportation japonaise vers la Chine de biens comme l’acier s’effondre (28 % des exportations en 1990, 7 % en 2000, 5,2 % en 2011). Quant aux importations japonaises en provenance de la Chine, la part des produits bruts chute également (celle des hydrocarbures bruts passe de 13,7 % en 1990 à 2 % en 2000, disparaissant pratiquement en 2011) ; celle du textile oscille (19,8 % en 1990, 26,6 % en 2000, 14,2 % en 2011), ainsi que celle des produits marins (6,1 % en 1990, 4,3 % en 2000, 1,7 % en 2011).

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En revanche, les échanges de biens électroniques restent considérables : ils représentent 46,9 % des exportations japonaises vers la Chine en 2011 (40 % en 1990, 47 % en 2000) – il s’agit essentiellement de circuits intégrés ou électriques et de pièces métalliques – et 41 % des importations japonaises en provenance de Chine. Celles-ci connaissent un bond fulgurant (2,6 % en 1990, 22,1 % en 2000), et sont caractérisées (dans l’ordre décroissant) par les ordinateurs, les appareils téléphoniques, audiovisuels et électroménagers. Entre 1997 et 2007, plus de 60 % de la production des entreprises manufacturières japonaises installées en Chine sont donc exportés vers le Japon ou un pays tiers. Ce chiffre atteint 75 % dans l’électronique [Lechevalier, 2011, p. 319].

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La Chine et le Japon instaurent donc une division régionale du travail qui repose largement sur un commerce intrabranche, spécialisé, tandis que le commerce interbranche de type ricardien occupe une place moins importante. Ce système, qui s’étend à l’ensemble de l’Asie orientale, réduit la pression exercée sur les entreprises japonaises manufacturières par le rattrapage technologique chinois.

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Pour contrebalancer la diminution des exportations japonaises vers les États-Unis, et donc la réduction du déficit commercial nippo-américain, l’État japonais table sur une nouvelle division asiatique du travail, via un transfert de technologies plus élevé où le Japon garderait l’avantage grâce aux activités de recherche et développement et aux activités domestiques à plus haute valeur ajoutée [Katzenstein, 2003].

Le Japon, premier investisseur en Chine

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Le Japon est le premier investisseur en Chine [5][5] D’après les statistiques du JETRO (Japan External Trade.... En outre, la Chine arrive désormais au deuxième rang de la destination des investissements direct à l’étranger (IDE) japonais en 2010, derrière les États-Unis qui, après avoir atteint des sommets de 2003 à 2008, recouvrent un niveau d’accueil à peine supérieur à celui de la Chine, pour laquelle, contrairement à toutes les autres destinations, la courbe des IDE est en constante croissance. Les investissements japonais dans les manufactures en Chine, dominés par les industries automobile et électronique, représentent un peu moins de la moitié du total.

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La Chine devient donc une destination privilégiée. Sur une période allant de 1989 à 2003, la quasi-totalité des IDE japonais se dirige vers les provinces côtières chinoises, à 60 % vers cinq provinces (Guangdong, Fujian, Shanghai, Jiangsu, Zhejiang). Ce schéma est conforme à celui d’autres pays asiatiques investisseurs comme la Corée du Sud. Contrairement à ce que certaines tendances laissaient supposer à la fin des années 1990, les investisseurs japonais ne semblent pas prendre de risques en allant davantage à l’intérieur des terres et préfèrent rester dans les régions littorales connues, là où leur méthode de travail, leur sérieux et leur fiabilité, au moins dans les petites et moyennes entreprises (PME), fidélisent les employés chinois.

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L’essor économique de la Chine, qui ravit au Japon la place de deuxième puissance économique mondiale en 2010, ne signifie pas un recul du Japon, dont le PIB par habitant est dix fois supérieur. La Chine est pour lui un marché supplémentaire, en plus d’être son atelier.

Tout est politique

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Les élites japonaises et chinoises ont une approche commune du monde : tout est politique. Cette vision est héritée du système confucéen dans lequel les principes théoriques de la « Voie de la vertu » se conjuguaient avec les intérêts de la classe politique dominante, empereur, seigneurs et mandarins. S’y est ajoutée une conception sociale-darwinienne, corollaire, au Japon, de la prise de conscience faite au milieu du XIXe siècle de la nouvelle réalité impérialiste et capitaliste, et, en Chine populaire, d’une lecture marxiste-léniniste s’accommodant fort bien du constat selon lequel tout est rapport de forces.

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Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Chine comme Japon sont caractérisés par un capitalisme d’État dont les teintures libérales sont plus ou moins accentuées. Le parti unique chinois fait en réalité écho au système impérial japonais, première écornure – au demeurant largement taboue – de la réalité démocratique du Japon. Évidemment, les analystes américains et leurs dirigeants ont du mal à comprendre cette grille de lecture qui échappe à la doxa libérale ou néolibérale réduisant l’État à peu alors qu’il est au centre.

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Si les visions chinoise et japonaise convergent, les intérêts peuvent diverger et les incompréhensions se multiplier. L’élite japonaise n’a pas admis, au fond d’elle-même, sa défaite de 1945 et sa soumission à l’Amérique. La quadrature du cercle consiste en ce qu’elle ne peut pas se débarrasser de l’Amérique, qui lui offre son parapluie militaire après avoir sauvé son système impérial – la personne Hirohito exonérée de tout jugement et de toutes responsabilités dans la guerre de Quinze Ans – et l’institution impériale tant symbolique que pratique [Postel-Vinay, 1996]. De cela, la droite nationaliste et l’extrême droite japonaises sont redevables à l’occupant américain, non sans schizophrénie car la nature et le rôle de l’ennemi de la veille devenu l’allié du jour ne sont pas complètement oubliés.

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La schizophrénie qui en découle en recoupe une autre qui concerne la responsabilité japonaise dans la guerre. Cette question heurte non seulement les élites mais aussi le peuple qui, sauf exception, ne s’en est pas emparé frontalement et qui, surtout, n’y a pas été encouragé par ses propres dirigeants, bien au contraire. Elle touche de plein fouet les relations entre le Japon et la Chine, dont la population a été l’une des plus meurtries par la guerre et par les atrocités japonaises.

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Les dirigeants chinois font ainsi, logiquement et facilement, de l’antijaponisme l’un des facteurs les plus efficients de la cohésion nationale chinoise, pour ne pas dire nationaliste. Rares sont les feuilletons historiques de la télévision chinoise qui ne mettent pas en scène des soldats japonais barbares, méprisables, mais finalement vaincus et moqués. Les manifestations antijaponaises sont les premières à être autorisées. Mais cet antijaponisme rend le Parti communiste et le régime chinois paradoxalement très dépendants du Japon, tandis que les dirigeants japonais savent pertinemment qu’il s’agit d’une corde sensible qu’ils peuvent utiliser en fonction de leurs propres intérêts dans une guerre devenue économique.

La base : le traité de 1978

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La question des réparations de guerre a été vidée de son contenu par le traité de San Francisco (1951) et réglée par des traités bilatéraux passés avec les pays voisins, dont la RPC, en 1978, qui n’a pas signé le traité de San Francisco. Les États concernés ont alors donné pleinement leur accord, il faut le souligner, ce qui relativise leur posture politique a posteriori tentant de revenir sur la question par opportunisme.

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Suite à la visite de Kissinger (juillet et octobre 1971) puis du président Nixon en Chine populaire (février 1972), les dirigeants japonais emboîtent immédiatement le pas de la normalisation avec la RPC. La faction du PLD (Tanaka Kakuei, Takasaki Tatsunosuke...), déjà désireuse de s’en rapprocher, quitte à lâcher Taïwan, est totalement soutenue par le Keidanren, l’organisation patronale japonaise. Mieux, elle va plus vite et plus loin que son protecteur américain, au grand bonheur des dirigeants chinois.

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En septembre 1972, le nouveau Premier ministre japonais Tanaka Kakuei se rend à Pékin, et les relations bilatérales sont rétablies. Les visites politiques et économiques au sommet se multiplient. De grands projets industriels jettent les bases des futurs liens industriels (complexe sidérurgique de Baoshan, exploitation pétrolière commune du golfe de Bohai...) [Lee, 1984].

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La signature du traité de paix entre la Chine et le Japon (12 août 1978) est acquise après la mort de Mao Zedong et la réhabilitation de Deng Xiaoping, lequel reçoit une délégation japonaise en septembre 1977 avant même son arrivée au pouvoir. Le gouvernement japonais accepte, dans un habillage diplomatique, la clause antihégémonique qui vise l’Union soviétique. En contrepartie, Zhou Enlai avait offert au Japon « de le dispenser de révoquer son traité de paix antérieur avec Taïwan, et par conséquent l’inscription de la clause antihégémonique fut payante » [Esmein, 1993, p. 264].

60

C’est ce même Deng Xiaoping qui, en 1978, trace la ligne politique de la RPC concernant le litige frontalier des Senkaku/Diaoyutai, en recommandant d’en laisser la résolution aux « générations futures » [Wang, 1996, p. 47]. Ce pragmatisme, qui ne veut pas entraver les relations économiques, reste à l’ordre du jour côté chinois malgré toutes les vicissitudes et les complications actuelles (voir infra).

61

Les dirigeants japonais adaptent leur discours à leur interlocuteur chinois. En 1994, Hashimoto Ryûtarô, alors ministre du MITI (Ministry of International Trade and Industry) et futur Premier ministre (1996-1998), tout en s’interrogeant à la Diète japonaise sur le caractère « agressif » de la guerre menée par le Japon, déclare que le Japon n’a pas eu l’intention de combattre les pays asiatiques mais les pays occidentaux [6][6] « ‘Hashimoto hatsugen’ dô kangaeru » (« Que penser....

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Depuis la défaite, le Japon a en outre beaucoup aidé ses pays voisins, soit directement par l’État, soit indirectement par des fondations plus ou moins privées, par des dons ou par des prêts à faible intérêt. L’électeur et le contribuable japonais estiment souvent que c’est assez, politiciens et essayistes l’encourageant dans cette attitude.

S’excuser, mais sincèrement

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Les hauts responsables politiques japonais ont exprimé à plusieurs reprises leur regret quant au rôle belliciste de leur pays avant 1945. Ils l’ont dit dans des termes plus ou moins mesurés, mais ils l’ont fait. Depuis la déclaration du Premier ministre Hosokawa (août 1993), renforcée par le Premier ministre Murayama (1994) et admise par le Premier ministre Koizumi (2005), il n’y a pas le moindre doute à ce sujet.

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Mais cela ne suffit pas pour les Chinois, et pour d’autres peuples asiatiques. Ce n’est pas la question des excuses qui est en cause mais leur degré de sincérité. Comme le remarque un journaliste sud-coréen correspondant à Tokyo, « quand des amis journalistes japonais me demandent, autour d’un verre, “a-t-on vraiment encore besoin de s’excuser ?”, je réponds toujours, à moitié rieur mais néanmoins sérieux, “oui, jusqu’à ce que ces excuses soient sincères” [7][7] Voir en ligne : <http://corees.blog.lemonde.fr/201... ».

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Chaque mot japonais est ainsi scruté à la loupe, pesé et soupesé en vertu d’une civilisation commune qui fonctionne sur un code langagier et écrit très ritualisé, conformément aux normes confucéennes. Le fait que, dans plusieurs déclarations d’excuse, le peuple chinois ne soit pas explicitement mentionné – pour éviter toute demande de réparations – et qu’il soit mêlé à d’autres dans un ensemble de « peuples asiatiques » ou de « pays asiatiques », froisse l’orgueil et le sinocentrisme chinois.

66

En outre, à chaque fois qu’un dignitaire japonais réitère des excuses au nom du peuple japonais, il se trouve un autre dirigeant japonais, souvent du même camp politique, pour lancer une déclaration allant dans l’autre sens. Ce jeu est savamment calculé en direction de la Chine comme de l’opinion publique (et électorale) japonaise. Les interprétations variées de l’histoire opèrent sur un registre identique, que ce soit à propos du massacre de Nankin, des esclaves sexuelles, des forçats, de la section 731 (unité d’expérimentation bactériologique, chimique et de vivisection sur des prisonniers en Mandchourie) ou du procès de Tokyo qui a jugé les criminels de guerre japonais.

67

La sincérité japonaise est entachée par la vision des élites japonaises qui ne jugent pas la guerre de Quinze Ans illégitime sur le fond, bien qu’à des degrés divers. Le sentiment de s’être posés en libérateurs de l’Asie, d’avoir échoué et de ne pas avoir été compris pour cela, comme si la fin avait justifié tous les moyens, même les plus cruels, recoupe une schizophrénie sociopsychologique plus générale.

68

Celle-ci divise individu et peuple japonais en deux « moi ». Le « moi intérieur » n’a toujours pas digéré la réouverture forcée au monde occidental depuis Meiji, qui a signifié une faillite de la tradition. Le « moi extérieur », caractérisé par le complexe d’Hermione du bon élève qui s’occidentalise et qui croit bien faire, est poussé à la guerre, comme malgré lui, et il est puni par le feu nucléaire.

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Les bombardements nucléaires de Hiroshima et de Nagasaki en août 1945 entraînent un renversement paradoxal. Le peuple japonais passe ainsi d’un statut de victimizer (kagaisha), de « faiseur de victimes » en Asie à celui de « victime » (higaisha), de surcroît non seulement sur la scène asiatique, mais planétaire. Que les hibakusha, les irradiés, n’aient été vraiment soignés et indemnisés que bien après, qu’ils soient eux-mêmes victimes d’une discrimination comme nouveaux pestiférés, cela n’est pas incompatible avec un tel retournement, véritable prise de jûdô de la culpabilité japonaise contemporaine.

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Comme le souligne l’historien australien Gavan McCormack, « cinquante années n’ont pas été suffisantes au Japon pour parvenir à un consensus sur ce que fut la guerre » [McCormack, 2001, p. 239].

Deux tournants dans la relation sino-japonaise

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Alors que les relations économiques décollent entre la Chine et le Japon, deux événements, l’un interne, l’autre externe, durcissent leurs relations politiques et diplomatiques sur le même laps de temps d’une trentaine d’années.

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Le premier est symbolique. Il s’agit de la visite, en août 1985, du Premier ministre japonais Nakasone Yasuhiro au sanctuaire Yasukuni, où sont vénérés les mânes des personnes mortes au service de l’empereur japonais [Takahashi, 2008]. Ce n’est pas la première fois que des hommes politiques ou des ministres s’y rendent, mais pas comme Premier ministre en visite officielle, ni un 15 août, le jour anniversaire de la reddition du Japon impérial en 1945 [Seraphim, 2006]. En outre, sur la liste des personnes vénérées, ont été subrepticement ajoutés, en octobre 1978, les noms des criminels de guerre condamnés à mort lors du procès de Tokyo [Ushimura, 2008].

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La démarche de Nakasone s’insère dans un mouvement néonationaliste japonais qui se met en place avec la réhabilitation officielle du calendrier impérial (loi Gengô-hô en 1979) ou la révision de manuels scolaires qui édulcorent la question de la guerre (1982). Elle semble piétiner le voyage officiel que Nakasone effectue en RPC l’année d’avant (1984), où il a été reçu en grande pompe par les dirigeants chinois (1984).

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Les dirigeants chinois, ainsi que ceux d’autres pays, protestent vigoureusement. Mais le vent nationaliste souffle plus fort au Japon. Les signes néonationalistes japonais se multiplient (remise à l’honneur dans les écoles de la levée du drapeau et de l’hymne de la nation en 1999, imprimatur d’un manuel révisionniste en 2001). L’évocation des drames liés à la guerre est souvent minimisée par les dirigeants japonais (procès intenté par les esclaves sexuelles en 1991, découverte d’ossements suspects dans un ancien laboratoire de l’Unité 731 à Tokyo en 1991, première visite au Japon en 1994 des enfants japonais abandonnés en Chine lors de la défaite).

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Le second événement majeur est la signature de la convention internationale dite de Montego Bay sur le droit de la mer (1982), avec sa ratification par la RPC (de facto avec sa loi maritime de 1992), la Corée du Sud (28 février 1996) et le Japon (20 juillet 1996) [Colin, 2011 ; Pelletier 2006]. Plus que la découverte de gisements sous-marins d’hydrocarbures, moins prometteurs que prévu, ce nouveau droit international qui introduit la délimitation des zones économiques exclusives relance les litiges territoriaux. La possession du moindre îlot suscite un enjeu territorial énorme. C’est le cas des îles Senkaku (en japonais) ou Diaoyutai (en chinois) en mer de Chine orientale, disputées par la Chine, Taïwan et le Japon [Colin, 2011 ; Lohmeyer, 2008 ; Pelletier, 1997, 2011b et 2013].

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La signature de cette convention relance les tensions territoriales entre les deux pays, qui alternent entre déclarations fracassantes et action sur le terrain : escouades de protestataires chinois, commandos japonais d’extrême droite installant qui le drapeau japonais, qui un phare, visite de politiciens japonais..., entre circulation de navires militaires sur place et franchissement plus ou moins récurrent des eaux territoriales contrôlées par l’État japonais, lequel décide en 2012 de racheter le plus grand des îlots auprès des descendants d’un exploitant de guano qui en avait acquis les droits en 1896 [Lohmeyer, 2008, p. 58-60].

TABLEAU 1 - CHRONOLOGIE DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS CONCERNANT LES ÎLES SENKAKU/DIAOYUTAI ENTRE 2005 ET 2013

Au-delà des Senkaku : les Ryûkyû

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La position de la Chine s’appuie sur la situation historico-géographique de ces petites îles entre Taïwan et Okinawa, celle du Japon sur le principe de terra nullius (voir tableau 2). De fait, les îlots disputés étaient inhabités, bien qu’à la lisière du royaume des Ryûkyû. Le Japon se les est appropriés officiellement au début de l’année 1895, en pleine guerre sino-japonaise et avant le traité de Shimonoseki (17 avril 1895) qui scelle la victoire japonaise. La Cour chinoise semble n’avoir réagi à cette appropriation que mollement ou tardivement au niveau international, mais le rapport de forces n’était pas en sa faveur et, surtout, la question territoriale renvoie au statut des Ryûkyû, point extrêmement important.

TABLEAU 2 - ARGUMENTS DE LA REVENDICATION TERRITORIALE CONCERNANT LES ÎLES SENKAKU/DIAOYUTAI

Glosssaire

D/S = Diaoyutai/Senkaku

RDC = République de Chine (= Taïwan)

ZEE = Zones économiques exclusives (de 200 milles nautiques)

USA = États-Unis d’Amérique

RPC = République populaire de Chine

CARTE 1 - LES SENKAKU (DIAOYUTAI) PHYSIQUES
CARTE 2 - LES SENKAKU (DIAOYUTAI) POLITIQUES
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En effet, l’ancienne monarchie des Ryûkyû faisait double allégeance au shôgunat Tokugawa et à la Cour chinoise. Elle régnait sur les deux tiers méridionaux de l’archipel éponyme, le tiers septentrional, de nos jours intégré dans le département japonais de Kagoshima, ayant été envahi en 1609 par le clan des Shimazu qui contrôlait le sud de Kyûshû, avec la bénédiction du shôgunat [Allen, 1937 ; Pelletier, 1997 ; Masuda, 2000].

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Cette situation géopolitique de tampon, tacitement admise par les États japonais et chinois, n’est plus possible au XIXe siècle lorsque les puissances occidentales se partagent le monde en imposant leur ordre territorial westphalien avec des limites frontalières linéaires et précises. Fort de sa dynamique, lorgnant déjà vers les mers du Sud et vers le continent, l’État japonais de Meiji abolit la monarchie ryûkyûane en 1879 et la remplace par une préfecture, celle d’Okinawa. Les protestations de l’État chinois s’abîment dans la défaite militaire de 1895.

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Non seulement les dirigeants chinois n’ont pas accepté cette défaite infligée par un voisin avec lequel un accord aurait dû être trouvé pour lutter ensemble contre l’impérialisme occidental, mais ils estiment aussi que, conformément à la métagéographie sinocentrique épousant les aires du système tributaire, les Ryûkyû relèvent légitimement du domaine géohistorique chinois. C’est aussi le cas des Diaoyutai situées entre Okinawa et Taïwan, à l’instar des mers de Chine du Sud (Paracels, Spratleys...) qu’une loi de 1992 édictée par la RPC considère comme des « mers chinoises ».

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Voilà pourquoi deux chercheurs chinois viennent d’appeler, dans une tribune publiée en mai 2013 par le Quotidien du peuple, à « reconsidérer le problème non résolu des Ryûkyû [8][8] Brice Pedroletti et Philippe Mesmer, « La querelle... ». Interrogée sur le fait de savoir si son gouvernement considère ou non que les Ryûkyû appartiennent au Japon, la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères esquive la question, tout en rappelant que « les Diaoyutai font partie intégrante du territoire chinois et n’ont jamais fait partie des Ryûkyû [9][9] Ibid. ».

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En outre, l’État chinois va plus loin en interrogeant publiquement depuis quelques années l’appartenance japonaise d’un récif corallien inhabité, Okinotori-shima, situé très au large, grosso modo entre Okinawa, l’archipel Ogasawara et Guam.

Le face-à-face des marines

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Les croisières répétées de navires militaires chinois et japonais dans les eaux disputées ou alentour relèvent plus du test que de la réelle démonstration de force : jusqu’où chacun va-t-il aller et comment l’autre va-t-il réagir ? Malgré certains commentaires journalistiques et politiques, la marine chinoise est de toute façon loin d’être à la hauteur de son homologue nippone. Certes, la Chine vient de racheter un porte-avions à l’Ukraine, rebaptisé le Liaoning et inauguré en septembre 2012. Mais celui-ci ne dispose pas de catapultes, et sa capacité d’intervention sera faible. En outre, la stratégie reposant sur les porte-avions dont la RPC cherche à se doter (elle en annonce deux autres de fabrication chinoise d’ici 2020) devient obsolète à mesure que l’avantage revient aux missiles et aux lance-missiles.

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Quant à la marine japonaise, elle est plus importante que les marines française et britannique réunies. Ses 44 destroyers constituent en fait de petits porte-avions, de la taille des cuirassés américains. Un système de missiles antibalistiques (RIM- 161 Standard Missile 3) est depuis 2007 installé à bord des destroyers équipés de systèmes Aegis, et qui vont prochainement disposer de missiles de croisière, donc d’une capacité considérable de projection.

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La garde côtière japonaise (Kaij? hoan-ch?), dénommée ainsi depuis 2000, est également très puissante. C’est elle qui prend en charge l’entrée des navires chinois entourant les Senkaku. Relevant du ministère du Territoire, des Infrastructures, des Transports et du Tourisme qui, en 2001, absorbe le ministère des Transports auquel elle était rattachée, elle supplée véritablement la marine militaire japonaise qui dépend du ministère de la Défense mais qui, conformément à l’article 9 de la Constitution, est cantonnée à des tâches théoriquement défensives.

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Avec près de 13000 membres, 448 navires, 46 hélicoptères et 73 avions en 2012, le tonnage de la garde côtière japonaise équivaut à la marine italienne. C’est l’une des plus importantes agences de garde-côtes du monde.

Les États-Unis, le troisième larron

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Dans ce litige des Senkaku/Diaoyutai et, d’une façon plus générale, dans les rapports entre le Japon et la Chine, il existe un acteur majeur dont il ne faut pas oublier l’existence : les États-Unis d’Amérique, bien qu’il encombre son allié japonais et qu’il soit économiquement lié à son concurrent chinois. La question frontalière reste incompréhensible, et sa résolution a fortiori impossible, si l’on n’en tient pas compte.

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En effet, lorsque, en 1972, l’État américain rend au Japon le département d’Okinawa qu’il occupe depuis la défaite militaire japonaise de 1945, le territoire qu’il restitue comprend, cartes à l’appui, les îles Senkaku. Il payait même des indemnités à la famille japonaise qui en était officiellement propriétaire pour les utiliser comme cibles dans des entraînements aéronavals.

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Pendant plusieurs décennies, il se lave les mains du contentieux opposant la Chine et le Japon. Sa position est facilitée par le fait que, pour l’État japonais, il n’y a pas de problème – les îles appartiennent au Japon, et il les contrôle – tandis que l’État chinois campe sur sa position de refuser le plus possible tout multilatéralisme qui l’affaiblirait.

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Mais la nouvelle administration américaine d’Obama doit faire face à un changement notable : l’arrivée au pouvoir japonais du Parti démocrate en 2009. Or, contrairement au Parti libéral-démocrate défait qui est consubstantiellement proaméricain, ce PDJ est moins favorable aux États-Unis, d’autant qu’il comprend quelques anciens sociaux-démocrates jugés encore trop à gauche. La volonté du nouveau gouvernement dirigé par Hatoyama Yukio « de se distancer des États-Unis n’a d’égal que son désir de se rapprocher de ses voisins asiatiques, et d’intégrer plus fortement le Japon au sein de l’Asie orientale, nouveau pôle de croissance mondiale » [Pajon, 2010, p. 51].

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Le PDJ suscite en outre chez les Japonais une vague d’espoir réformatrice au point d’apparaître comme la troisième révolution du Japon après Meiji et la démocratisation de 1945. Même si les faits n’ont pas tardé à réduire en cendres cette vision insensée, il n’empêche : les élites conservatrices japonaises et américaines ont eu peur.

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L’une des premières désillusions japonaises vis-à-vis du gouvernement PDJ est son incapacité de régler, comme il en avait fait la promesse électorale, la question des bases militaires américaines en Okinawa. Non seulement il devait rompre avec des accords passés par le gouvernement précédent, mais aussi, au-delà d’une question de mécontentement local et d’une situation postcoloniale dans les Ryûkyû, s’engager dans un processus susceptible de fragiliser tout l’édifice du pacte de sécurité nippo-américain.

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Dans le même temps, l’État américain doit faire face à la nouvelle puissance économique et militaire chinoise susceptible de menacer ses intérêts. Il a plus que jamais besoin de ses alliés dans la région, donc du Japon. Dès 2010, les dirigeants américains affirment au cours de plusieurs tournées en Asie orientale, comme celles de la secrétaire d’État Hillary Clinton, le recentrage des États-Unis sur la zone Asie-Pacifique.

94

L’allié japonais est-il si sûr que cela, sur quoi peut déboucher la victoire du PDJ, l’équilibre n’est-il pas fragilisé ? Ces interrogations renvoient à une préoccupation lancinante chez les dirigeants américains, clairement exposée par l’influent conseiller Zbigniew Brzezinski : à savoir que les buts ultimes de l’Allemagne et du Japon ne sont pas connus [10][10] Je remercie le professeur Pascal Marchand de cette.... Or l’inconnu fait peur...

Les États-Unis cajolent le Japon

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Les dirigeants américains font donc le maximum pour garder les bonnes grâces de leur allié japonais tout en lui demandant, comme à l’accoutumée, de participer davantage économiquement à la défense commune.

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Le 23 septembre 2010, à l’occasion d’incidents dans les Senkaku, la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton assure ainsi que ces îles sont bien sous la protection du traité de sécurité nippo-américain. Le 30 octobre suivant, elle propose des discussions officielles trilatérales entre les États-Unis, la Chine et le Japon pour régler le contentieux territorial, idée rejetée par le gouvernement chinois jugeant qu’il s’agit d’une question bilatérale.

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Quelques jours plus tard, sur un dossier parallèle, suite à la visite dans les Kouriles (territoires du Nord) du président russe Medvedev le 1er novembre 2010, qui suscite l’ire du gouvernement japonais, le porte-parole du secrétariat d’État américain, Philip Crowley, déclare que les États-Unis « doivent soutenir le Japon sur cette question [11][11] The Japan Times, 3 novembre 2010. ». Quelques mois plus tard, le 18 février 2011, l’ambassadeur américain à Moscou enfonce le clou en affirmant que son gouvernement « soutient le Japon à ce sujet et reconnaît la souveraineté japonaise sur les îles [12][12] AFP, 21 février 2011. ».

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Autrement dit, sur deux des trois litiges territoriaux qui concernent le Japon et qui empoisonnent les relations de celui-ci avec ses voisins, le gouvernement américain rejoint la position japonaise. Quant au troisième, l’îlot Takeshima-Dokto qui concerne la Corée, il ne faut pas oublier qu’après avoir envisagé de le mentionner dans le traité de San Francisco comme relevant du territoire coréen, il s’en est abstenu dans les moutures finales du texte, rendant ainsi la voie scabreuse, mais ouverte [Hara, 2001 ; Nah, 2007].

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La tragédie de Fukushima (11 mars 2011) est une occasion de resserrer les liens entre le Japon et les États-Unis, non seulement par une opération d’aide conjointe sur le terrain (les soldats américains n’iront tout de même pas dans le périmètre irradié...), mais aussi par la réaffirmation de la nécessité de la politique nucléaire japonaise avec son corollaire, le nucléaire militaire (maîtrise technique, fabrication du plutonium, surrégénération...).

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Car, loin de régresser dans la tempête contestataire des défaillances du nucléaire civil, le drame de Fukushima libère des paroles qui s’expriment plus facilement dans le choc ambiant. L’idée que le Japon possède l’arme atomique – déjà évoquée par plusieurs Premiers ministres en exercice (Kishi en 1957, Ikeda en 1961, Satô en 1964, Ôhira en 1979, Nakasone en 1984), sans parler d’autres responsables – refait d’un coup surface.

101

C’est à cette aune qu’il faut jauger tous les discours antérieurs et actuels sur la nécessité qu’il y aurait pour le Japon de devenir un « pays normal » : il ne s’agit pas seulement de l’abandon de l’article 9, pacifiste, de la Constitution mais aussi, dans la foulée, de la possession de l’arme atomique. Lorsqu’il était président, G. W. Bush a d’ailleurs fait savoir à la Chine que, si elle ne refrénait pas la politique nucléaire de la Corée du Nord, il serait envisageable que le Japon s’équipe de l’arme nucléaire [Oita, 2012, p. 20].

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Les dirigeants américains s’interrogent néanmoins sur le bien-fondé de cette évolution qui risquerait à terme de leur échapper, d’autant que le président Obama a pris comme objectif la diminution du nombre et du rôle des armes nucléaires dans sa révision de la doctrine militaire en 2010. On saisit en tout cas rétrospectivement leur inquiétude, soulevée par les déclarations des dirigeants du PDJ. Hatoyama Yukio, dans son discours de démission du poste de Premier ministre, le 2 juin 2010, affirme encore qu’« il ne pense pas que ce soit une bonne idée pour le Japon de dépendre des États-Unis pour leur sécurité dans les cinquante ou cent prochaines années », traçant ainsi une feuille de route explicite [Sunohara, 2010, p. 39]. Ses successeurs, Kan Naoto et Oda Norihiko, sont cependant plus favorables aux États-Unis, et le retour du PLD au gouvernement japonais en décembre 2012 rassure les dirigeants américains.

Conclusion : la lèvre et les dents

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L’agitation des sphères dirigeantes qui confine parfois au théâtre d’ombres ne doit pas faire oublier la situation parfois tragique que vivent les individus pris dans les relations entre États chinois et japonais. L’histoire de Liu Lianren révèle bien la réalité de celles-ci [McCormack, 2001, p. 252-253]. Ce Chinois, raflé en 1944 dans son village du Shandong par des soldats japonais baïonnettes au poing, est envoyé dans une mine de charbon en Hokkaidô. Il réussit à s’en échapper en juillet 1945, juste un mois avant la reddition japonaise. Mais, effrayé, il se terre dans les montagnes, vivant de racines et de fruits sauvages, jusqu’à ce qu’il soit découvert par un trappeur en 1958.

104

Le gouvernement japonais ordonne alors une enquête suspectant Liu d’entrée illégale sur le territoire. Or il est à ce moment-là dirigé par Kishi Nobusuke (1896- 1987), ancien dignitaire du Manchukuo, ministre du Commerce et du Travail dans le cabinet Tôjô pendant la guerre, donc responsable du travail forcé, inculpé comme criminel de guerre de rang A (le plus élevé) puis relâché en décembre 1948, et lié aux yakuza avant guerre comme après guerre [Kaplan et Dubro, 2002]. Liu proteste puis gagne la Chine, attendant en vain le jugement de sa plainte auprès du gouvernement japonais.

105

Non seulement les forçats asiatiques raflés par le Japon n’ont pas été indemnisés après la guerre, mais les entreprises japonaises qui les ont employés ont reçu des compensations pour avoir perdu une partie de leur force de travail avec la défaite. Abe Shinzô, l’actuel Premier ministre japonais depuis décembre 2012, et qui occupait déjà ce poste de 2006 à 2007, se revendique fièrement de l’héritage politique de son grand-père : Kishi Nobusuke lui-même [13][13] Pour l’arbre généalogique de la dynastie Abe qui comprend......

106

Si, comme le proclame un proverbe cité par Fukuzawa Yukichi, « la relation entre le Japon est la Chine est comme la relation entre la lèvre et les dents, ou entre une roue et la voiture », il y a bien souvent des grincements entre les deux [14][14] Sushila Narsimhan, op. cit., p. 200.. Comme l’a souligné Pierre Gentelle, « bien entendu, ni les Chinois, ni les Japonais ne vont faire semblant de s’entendre. Il faut qu’il y ait avantage pour les uns et pour les autres [15][15] « Chine, Japon : collision ou collusion ? », 47e café... ». Face au rapport de forces encore et toujours imposé par l’Occident, serait-ce là une manifestation subreptice de la « Voie de la vertu » pratiquée par le monde sinisé depuis des siècles ?


Bibliographie

  • ALLEN G. (1937), The Maker of Modern Japan. The Life of Tokugawa Ieyasu, Unwin, rééd. Routledge, Londres, 2011.
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Notes

[1]

Professeur à l’université Lyon-2 et membre de l’UMR 5600 Environnement, Ville, Société.

[2]

Masuda Wataru, « The influence of the Opium war on Japan », Seigaku t?zen to Ch?goku jij?, Iwanami Shoten, Tokyo, 1979, chap. 9 ; Philippe Pelletier, « L’Orient rencontre l’Orient », L’Extrême-Orient, l’invention d’une histoire et d’une géographie, Gallimard, Paris, 2011, p. 515-537.

[3]

Shina no kaikaku ni tsuite (« À propos de l’ouverture de la Chine »), 1898.

[4]

Statistiques issues des éditions annuelles du Nihon kokuseizue, Yano Tsuneta Kinenkai éd., Tokyo.

[5]

D’après les statistiques du JETRO (Japan External Trade Organization).

[6]

« ‘Hashimoto hatsugen’ dô kangaeru » (« Que penser de la déclaration de Hashimoto »), Asahi Shimbun, 16 novembre 1994.

[7]

Voir en ligne : <http://corees.blog.lemonde.fr/2013/05/15/>.

[8]

Brice Pedroletti et Philippe Mesmer, « La querelle sino-japonaise sur les îles Senkaku s’étend à l’archipel d’Okinawa », Le Monde, 11 mai 2013.

[9]

Ibid.

[10]

Je remercie le professeur Pascal Marchand de cette indication.

[11]

The Japan Times, 3 novembre 2010.

[12]

AFP, 21 février 2011.

[13]

Pour l’arbre généalogique de la dynastie Abe qui comprend également d’autres dirigeants connus du Japon, voir Philippe Pelletier, L’Atlas du Japon, Autrement, Paris, 2012, p. 86.

[14]

Sushila Narsimhan, op. cit., p. 200.

[15]

« Chine, Japon : collision ou collusion ? », 47e café géographique de Mulhouse réalisé par Bernard Reitel et Françoise Dieterich le 26 mars 2010 avec Pierre Gentelle et Philippe Pelletier.

Résumé

Français

La Chine et le Japon offrent l’exemple d’une situation géopolitique paradoxale. Les deux pays sont en effet voisins, l’un continental, grand et très peuplé, l’autre archipélagique, allongé et comparativement plus petit. Ils relèvent d’une aire de civilisation commune, sinisée. Malgré la proximité et le rapport de forces différentiel, le premier n’a historiquement pas envahi le second, alors que l’inverse n’est pas vrai, puisque le Japon a occupé la Chine pendant la guerre de Quinze Ans (1931-1945). Bien que la paix soit revenue et que les échanges économiques aient crû fortement entre les deux pays depuis les années 1980, l’héritage de cette guerre reste lourd. Il est néanmoins incompréhensible si l’on ne prend pas en compte le rôle des États-Unis.

English

The Dog and the Elephant. Japan in mirror of China China and Japan are a good case of a paradoxical geopolitical situation. Both are neighbors, one is continental, large and highly populated, other one is an archipelago, extended and smaller. Both belong to the same sinic civilization area. At no point throughout history has China invaded Japan, but Japan invaded China during the 15 years war (1931-1945). Although peace has been attained and economic relations have been growing since the 1980s, inheritance of this war is still heavy. One cannot understand it without examining the role of the USA.

Plan de l'article

  1. Si près, si loin : Chine-Japon, un paradoxe géopolitique
    1. Le finisterre japonais sinisé
    2. Le rejet japonais des Européens et du christianisme corollaire du repli chinois
    3. Le chiasme géopolitique de la période contemporaine
    4. La guerre de Quinze Ans (1931-1945), désillusions, massacres et amertumes
  2. Les relations économiques, donc politiques
    1. La Chine, premier partenaire commercial du Japon
    2. Le Japon, premier investisseur en Chine
    3. Tout est politique
    4. La base : le traité de 1978
    5. S’excuser, mais sincèrement
    6. Deux tournants dans la relation sino-japonaise
    7. Au-delà des Senkaku : les Ryûkyû
    8. Le face-à-face des marines
    9. Les États-Unis, le troisième larron
    10. Les États-Unis cajolent le Japon
  3. Conclusion : la lèvre et les dents

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