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Hérodote

2013/3 (n° 150)

  • Pages : 208
  • ISBN : 9782707177032
  • DOI : 10.3917/her.150.0132
  • Éditeur : La Découverte

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De la transition du pouvoir qui s’est opérée à la tête de la République populaire de Chine entre l’automne 2012 et le printemps 2013, les Indiens ont surtout retenu les gestes amicaux dont ils ont fait l’objet. Dès janvier 2013, le nouveau secrétaire général du Parti communiste chinois et futur président Xi Jinping assura dans une lettre adressée au Premier ministre indien, Manmohan Singh, que Pékin continuerait d’accorder une « grande importance » aux relations bilatérales. Il confirma ses bonnes dispositions trois mois plus tard, en mars 2013, dans le cadre du sommet des BRICS de Durban, en déclarant lors d’une rencontre avec Manmohan Singh que l’Inde figurait parmi les partenaires les plus importants de la Chine [2][2] « Xi says world needs common development of China,.... Enfin et surtout, la nouvelle équipe dirigeante chinoise fit rapidement part de la décision du nouveau Premier ministre Li Keqiang de se rendre en Inde pour sa première visite à l’étranger, dès mai 2013. Du point de vue chinois, il s’agissait là d’un symbole fort, signalant que les nouveaux dirigeants ne se contenteraient pas de maintenir la politique d’amitié pratiquée par leurs prédécesseurs Hu Jintao et Wen Jiabao, mais qu’ils entendaient aussi lui donner un nouvel élan.

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Ces gestes d’amitié ont un temps laissé espérer des avancées sur les dossiers de sécurité qui perturbent des liens bilatéraux par ailleurs denses et diversifiés. La relation sino-indienne, qui est longtemps restée hantée par la guerre frontalière de 1962 [3][3] La guerre est déclenchée par la Chine. Le 20 octobre 1962 l’armée..., s’est en effet fortement développée depuis une dizaine d’années. Le volet le plus visible concerne sans nul doute l’économie, la Chine s’étant hissée en moins de dix ans aux rangs de premier ou deuxième (selon les années) partenaire commercial de l’Inde [4][4] Avec un volume d’échange de 66 milliards de dollars.... L’appareil de coopération institutionnel s’est, lui aussi, nettement renforcé et la palette des dialogues bilatéraux n’a cessé de s’élargir, avec la mise en place de consultations sur le contre-terrorisme et bientôt sur les affaires maritimes et le désarmement, ainsi que sur diverses questions régionales relatives à l’Afghanistan, au Moyen-Orient, à l’Afrique et à l’Asie centrale.

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Pourtant, tout en tissant des liens de plus en plus étroits, les deux voisins ne sont en rien parvenus à résoudre leur vieux conflit territorial. La tenue de pourparlers depuis plus de trente ans, la signature de deux grands accords en 1993 et 1996 pour maintenir le statu quo, la désignation de « super-négociateurs » en 2003 et, enfin, la définition en 2005 de principes directeurs pour le règlement du conflit n’ont rien changé sur le fond. New Delhi continue de revendiquer au nom de l’intégrité du Cachemire 35000 km2 contrôlés par la Chine dans la région de l’Aksai Chin, un haut plateau aux confins du Xinjiang, du Tibet et du Ladakh indien. Pékin, de son côté, réclame au nom de l’intégrité territoriale du Tibet 90000 km2 qui se situent aujourd’hui en Arunachal Pradesh, un État longeant les contreforts himalayens dans la grande région enclavée du Nord-Est indien [Colin, 2011]. Pis encore, ces revendications, qui étaient dormantes depuis la fin des années 1980, se sont durcies à partir de 2006, au point que les zones frontalières sont au centre d’une série de provocations dont la Chine semble bien souvent être l’instigatrice. D’abord apparues en Arunachal Pradesh, dans le secteur est des zones frontalières, ces provocations se sont étendues à partir de 2008-2010 au Jammu et Cachemire, dans le secteur ouest.

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Ces gesticulations chinoises sur la ligne de contrôle effectif (Line of actual control – LaC) n’ont pas seulement ravivé un climat de méfiance et de tensions larvées sur la chaîne himalayenne [Bajpai, 2011 ; Dutta, 2012]. Elles semblent désormais entrer en contradiction directe avec les efforts des dirigeants chinois pour renforcer la coopération avec l’Inde [5][5] D. Roy Chowdhury, « Experts baffled by China-India.... Ainsi, au moment où la nouvelle équipe dirigeante chinoise tentait de déployer une politique d’amitié vers l’Inde, les zones frontalières ont connu leur plus sérieux incident depuis la fin des années 1980. Cet incident, qui s’est déroulé en avril-mai 2013, a paru d’autant plus incongru qu’il s’est produit quelques semaines seulement avant la visite en Inde du Premier ministre Li, visite qui – rappelons-le – était censée être un symbole fort de la politique d’amitié chinoise. L’objectif de cet article est de comprendre ce que cet incident frontalier signifie et implique pour chacun des deux voisins, et par voie de conséquence pour leurs relations au plan bilatéral et régional. Pour ce faire, l’article procède d’abord à une analyse de l’incident frontalier au niveau local, avant de s’intéresser aux stratégies et représentations des acteurs en Inde, puis en Chine. Il tente ensuite d’en comprendre les implications pour la relation bilatérale et dans le cadre plus général des grandes dynamiques géopolitiques en Asie.

L’incident frontalier du printemps 2013 : un face-à-face par campement interposé

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Dans la nuit du 15 avril 2013, une section d’une petite cinquantaine de soldats de l’Armée populaire de libération (APL) franchit la LaC à l’extrême nord du Ladakh, dans l’État indien du Jammu et Cachemire, et installe un campement de trois tentes dans le lieu-dit Raki Nala, à environ 5000 mètres d’altitude. Le lendemain, 16 avril, les gardes-frontières du Indo-Tibetan Border Police (ITPB) découvrent la présence chinoise sur ce qu’ils considèrent être en territoire indien. Ils installent à leur tour un campement de plusieurs tentes, situé à quelques centaines de mètres de celui des Chinois. Le face-à-face qui s’instaure de la sorte se déroule à une trentaine de kilomètres de la base indienne de Daulat Beg Oldi (DBO), autrement dit en un lieu sensible et stratégique. Situé à la pointe extrême-orientale de la chaîne du Karakorum, le secteur de DBO se trouve à la croisée de deux zones disputées, c’est-à-dire aux abords orientaux du glacier de Siachen sur lequel des troupes indiennes et pakistanaises s’efforcent de tenir leurs positions dans des conditions extrêmes (Siachen est le plus haut théâtre d’opérations au monde) et à une petite dizaine de kilomètres seulement de l’Aksai Chin, que l’Inde conteste à la Chine.

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Comme l’Aksai Chin voisin, le secteur de DBO est une région désertique et froide, peu propice à la tenue de patrouilles, notamment pour les Indiens qui n’y ont vraiment accès que par voie aérienne. Seuls séjournent dans cette zone les hommes des Ladakh Scouts – un régiment de l’armée indienne spécialisé dans le combat de haute montagne – et ceux de l’ITBP, qui relèvent chacun d’un ministère différent – la Défense pour les premiers, l’Intérieur pour les seconds –, leur coordination sur le terrain s’avérant d’ailleurs assez malaisée. En raison de sa topographie unique, le site de DOB a servi de base de réapprovisionnement militaire pendant la guerre éclair de 1962, puis a été abandonné, quatre ans plus tard, à la suite d’un tremblement de terre. L’armée indienne l’a remis en activité en 2008, en y aménageant une hélistation et une piste d’aviation sommaire. Cette piste – l’une des plus élevées au monde – peut accueillir des appareils de ravitaillement de type Antonov 32, permettant d’assurer un soutien logistique auprès des troupes déployées dans la région.

CARTE 1 - LA FRONTIÈRE SINO-INDIENNE
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Outre la topographie particulière du lieu où il s’est déroulé, l’incident du printemps 2013 se singularise surtout par sa durée. Les transgressions chinoises – et dans une moindre mesure, indiennes – se sont certes multipliées sur l’ensemble des zones frontalières depuis 2006 [6][6] Les autorités indiennes estiment leur nombre à 228 en 2010,.... Concrètement, ces transgressions résultent du fait que les troupes indiennes et chinoises ont souvent des perceptions divergentes de l’alignement de la LaC sur le terrain et que, contrairement au passé, elles n’hésitent plus – notamment en ce qui concerne l’APL – à conduire des patrouilles extensives en zones contentieuses. Mais ces incursions avaient jusqu’alors toujours gardé un caractère ponctuel. Autrement dit, les soldats de l’APL franchissaient la LaC telle que perçue par les Indiens, laissaient parfois un signe ostensible de leur passage en territoire sous contrôle indien et reprenaient rapidement leur position bien en deçà des zones contentieuses. Mais dans le cas présent, l’APL a installé une présence par-delà les zones grises, en pénétrant à une profondeur de 19 km en territoire sous contrôle indien, au-delà de sa propre perception de la LaC.

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Il a fallu vingt jours de négociations, incluant des échanges téléphoniques entre hauts dirigeants à New Delhi et à Pékin, ainsi que plusieurs sessions de pourparlers entre militaires indiens et chinois sur le terrain, à Raki Nala, pour que les deux parties acceptent de lever leurs camps respectifs et de revenir au statu quo ex ante. Au plan officiel, jamais le face-à-face n’a semblé en passe de dégénérer sur un mode plus belliqueux. Chaque capitale a constamment affirmé qu’elle s’en remettait aux canaux institutionnels de dialogue – notamment au Mécanisme de consultations et de coordination sur les affaires frontalières établi en 2012 – et qu’elle n’envisageait pas de résoudre l’incident autrement que par la voie diplomatique [7][7] Ce mécanisme a été créé en réponse à la recrudescence....

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L’incident a pris officiellement fin le 6 mai, lorsque la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères Hua Chunying a annoncé que les troupes de part et d’autre s’étaient retirées de la zone du face-à-face [Ministry of Foreign Affairs of the PRC, 2013a]. Le ballet diplomatique a aussitôt repris son cours. Salman Kurshid, le ministre indien des Affaires extérieures, dont la visite avait semblé un temps remise en cause, s’est finalement rendu à Pékin comme prévu, les 9 et 10 mai, pour préparer le déplacement du Premier ministre Li Keqiang dans son pays. Ce dernier a, de fait, séjourné dans la capitale indienne, ainsi qu’à Bombay, du 19 au 21 mai. Cette résilience diplomatique ne doit pas cependant tromper sur le caractère inédit de ce qui s’est produit sur les hauteurs himalayennes : tant par sa profondeur que par sa durée, l’incursion chinoise dans le secteur de DBO apparaît comme l’incident le plus sérieux qu’ont connu les zones frontalières sino-indiennes depuis l’accrochage de Sumdorong Chu de 1986 [8][8] Sumdorong Chu est une vallée en Arunachal Pradesh,.... Cet incident constitue, du reste, une claire violation des termes de l’accord sino-indien de 1993 pour la paix et la tranquillité sur la LaC. Ajoutons, en dernier lieu, que les conditions sur lesquelles les deux voisins se sont accordés pour engager le retrait n’ont pas été rendues publiques.

Côté indien : frénésie médiatique et profil bas diplomatique

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Au plan officiel, le gouvernement indien a adopté pendant la « mini-crise » du printemps 2013, la posture qu’il a toujours privilégiée lors des phases de tensions sur la frontière. Celle-ci consiste pour l’essentiel à minimiser les incidents sur la LaC, à restreindre les informations concrètes émanant du terrain, et à démentir autant qu’il le peut l’idée même de tensions avec la Chine sur les zones frontalières. Ce sont plus précisément le Premier ministre Singh et ses ministres des Affaires extérieures et de la Défense – respectivement MM. Kurshid et Anthony – qui ont été en première ligne pour assurer la communication publique et désamorcer tout risque de montée des tensions. M. Singh n’a d’ailleurs pas hésité à déclarer qu’il ne s’agissait là que d’un « problème local ». Les forces armées, d’habitude prolixes sur le sujet de la menace chinoise, sont restées à l’arrière-plan et n’ont quasiment pas communiqué, tandis que les hommes sur le terrain, à Raki Nala, ont reçu des ordres précis pour ne rien faire qui puisse perturber le processus diplomatique. L’essentiel de la gestion de crise et des pourparlers avec la partie chinoise a été coordonné par les officiels du China Study Group, un comité de haut niveau au sein de l’appareil d’État, en charge de la gestion du dossier frontalier [9][9] Ce groupe inclut les secrétaires généraux du bureau....

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Mais, face à cette communication gouvernementale pusillanime, une partie des parlementaires, des médias et de l’opinion publique ont réclamé une posture de fermeté contre ce qui a été unanimement perçu comme une agression chinoise [10][10] Indrani Bagchi et Rajat Pandit, « Ladakh stand-off.... Contrairement au gouvernement, le Parlement s’est depuis 2006 souvent exprimé sur un mode très virulent au sujet des transgressions chinoises. En novembre 2006, alors que le dossier de la dispute frontalière montrait de premiers signes de durcissement, les parlementaires indiens ont exigé du gouvernement qu’il réaffirme ses revendications de souveraineté sur les territoires en conflit au moment même où le président Hu Jintao effectuait une visite d’État dans le pays. Dans le cas de l’incident d’avril-mai 2013, comme dans le cas d’incidents précédents, les critiques les plus virulentes ne sont pas seulement venues de l’opposition parlementaire menée par la droite nationaliste du Bharatiya Janata Party (BJP). Elles ont aussi émané d’une partie des alliés du Congrès. Ainsi Mulayam Singh Yadav, chef historique du Samajwady Party, un puissant parti régional implanté en Uttar Pradesh, s’en est pris à la lâcheté du gouvernement face à l’incursion chinoise, en réclamant l’annulation de la visite à Pékin du ministre des Affaires extérieures, Salman Kurshid [11][11] « BJP urges Khurshid to call off China visit », The....

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Au-delà des perceptions de menace, qui sont réelles, la virulence des parlementaires indiens s’inscrit dans un contexte politique particulier, qui voit le gouvernement de Manmohan Singh finir son mandat dans le plus grand discrédit. Pour les formations d’opposition comme pour certains grands partis alliés, les propos exacerbés contre la Chine ont donc permis d’attaquer directement le Premier ministre, son gouvernement et le Congrès – accusés d’être faibles et laxistes en tout point – et de gagner en visibilité sur un registre hypernationaliste en vue des futures élections législatives de mai 2014. En ce sens, le jeu politicien indien peut ajouter de graves éléments de complication dans un imbroglio frontalier qui est déjà en lui-même complexe.

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Quant aux médias, dès que l’agence Press Trust of India a rapporté la nouvelle du face-à-face entre armées indienne et chinoise, le 20 avril, ils ont déversé un flot ininterrompu de reportages en temps réel et d’analyses d’experts, en montrant à l’envi des montages cartographiques du secteur de DBO et des photos du campement chinois. Cela étant, le décalage entre cette frénésie médiatique et le profil bas des autorités indiennes est probablement moins grand qu’il n’y paraît au premier abord. Les dirigeants à New Delhi sont rompus à la fréquentation des médias, qui sont un acteur omniprésent dans l’espace public indien. Il est donc envisageable que l’establishment indien ait procédé à des fuites organisées pour alerter l’opinion internationale et porter la pression de façon indirecte sur la Chine. Comme on le verra dans le point suivant, cette hypothèse tend à être confirmée par le côté chinois, qui a fortement critiqué la passivité du gouvernement indien face au sensationnalisme des médias nationaux.

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Il reste que l’ampleur de la couverture médiatique et la prolifération des analyses cachent mal une vraie difficulté côté indien à déchiffrer les motivations chinoises. Certains y ont vu la claire manifestation d’une politique déjà bien établie de grignotage de territoires sur les zones frontalières [Stobdan, 2013] [12][12] Phunchok Stobdan, « The Ladakh drift », The Indian... ; beaucoup y ont décelé une volonté de tester la réaction de l’Inde [Mahalingam, 2013 ; Takshashila Institution, 2013] ; d’autres enfin ont estimé que la provocation du printemps 2013 participait d’une dynamique générale d’affirmation de la puissance chinoise partout sur ses frontières. Par-delà ces différences d’interprétation, la plupart des observateurs indiens se sont accordés à penser que la stratégie du voisin chinois consistait pour l’essentiel à porter la pression sur leur pays pour limiter son influence régionale et mondiale. À ce titre, beaucoup se sont inquiétés du manque de fermeté des autorités indiennes, en notant que, sous prétexte de sortir de la situation de face-à-face, il était étrange que des soldats indiens aient dû procéder à une manœuvre de retrait sur leur propre territoire.

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Au final, l’incident du printemps 2013 a sans nul doute renforcé les représentations collectives déjà très prégnantes en Inde, dépeignant une Chine agressive et menaçante, recourant à des méthodes coercitives partout sur ses frontières. Les enquêtes d’opinion en témoignent bien. Selon les résultats d’une étude effectuée par le Lowy Institute en 2013, la Chine est le pays qui inspire le plus de méfiance après le Pakistan. Près de 83 % des Indiens sondés estiment ainsi que la Chine représente une menace pour la sécurité de l’Inde [Medcalf, 2013]. Parmi les facteurs expliquant ce sentiment d’insécurité, sont mis en avant par ordre de priorité : l’arsenal nucléaire chinois, la concurrence sino-indienne pour l’accès aux ressources dans des pays tiers, les liens étroits de la Chine avec les voisins de l’Inde et les pays de l’océan Indien, et enfin les revendications chinoises sur les territoires indiens. La question frontalière n’est donc pas un facteur surdéterminant dans les perceptions indiennes de la Chine, mais elle contribue à un sentiment général de défiance qui s’inscrit dans un contexte régional (Asie du Sud et océan Indien), voire mondial (accès aux ressources), autant que bilatéral.

Côté chinois : silence et opacité

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Contrairement aux Indiens, la partie chinoise a maintenu une posture officielle coordonnée – en apparence du moins – privilégiant le silence et l’opacité. Pendant plus de deux semaines, la diplomatie chinoise – relayée par le porte-parole du ministère de la Défense nationale – s’est évertuée à démentir le moindre incident sur la LaC, précisant à chaque déclaration officielle que les troupes chinoises étaient irréprochables et qu’elles n’avaient commis aucune transgression [Ministry of National Defense of the PRC, 2013]. Il a fallu attendre le 2 mai pour que la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Hua Chunying, évoque pour la première fois l’existence d’un incident dans le secteur ouest de la LaC, avant d’annoncer quatre jours plus tard la résolution du face-à-face et le retrait des troupes de part et d’autre [Ministry of Foreign Affairs of the PRC, 2013b].

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De façon générale, peu d’éléments ont filtré sur l’approche chinoise de l’incident et aucune sorte d’explication officielle n’a vraiment été donnée sur les motivations de la décision d’incursion. Dans la mesure où Xi Jinping semble avoir rapidement pris le contrôle de la Commission militaire centrale et de l’APL, il paraît difficile de songer à une initiative militaire complètement déconnectée du pouvoir politique. À ce propos, certains experts tel Li Lingjiang, qui est basé à la S. Rajaratnam School of International Studies de Singapour, estiment que l’incident a « pu être causé par la posture de fermeté de la nouvelle direction sur les questions d’intérêt national [13][13] Cité dans D. Roy Chowdhury, « Experts baffled by China-India... ». L’universitaire rappelle ainsi que Xi Jinping a publiquement appelé l’armée à ne pas ménager ses efforts pour défendre l’intégrité territoriale et les intérêts fondamentaux de la Chine. Forts de tels messages politiques, il est possible que certains éléments de l’armée, notamment parmi les régiments de gardes-frontières, se soient sentis encouragés à affermir leur propre posture au niveau local, y compris et surtout en zones contentieuses.

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De plusieurs entretiens menés à Pékin au mois de juin 2013, il ressort que, côté chinois, on interprète l’incident avant tout comme une « réponse » à la posture indienne. Autrement dit, du point de vue chinois, c’est l’Inde qui a commis la première provocation, conduisant à l’incident du printemps 2013. Sont notamment mises en cause les diverses infrastructures construites par les Indiens aux abords des zones frontalières, dont un certain « poste bétonné » bâti en un lieu jugé trop proche de la LaC. À ce sujet, la Chine aurait d’abord fait part de sa gêne, mais sans obtenir satisfaction. Dès lors, la partie chinoise aurait décidé de conduire une action forte pour signaler aux Indiens qu’ils allaient trop loin. Elle aurait ainsi délibérément opéré une incursion relativement profonde côté indien, en s’installant au-delà même du poste controversé, comme pour rompre sa ligne d’approvisionnement logistique [14][14] Entretiens réalisés à l’Institute of South and Southeast....

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On mesurera ici le décalage de perceptions et de représentations de part et d’autre de la LaC : là où les Indiens voient un mouvement unilatéral, voire offensif, de l’APL, les Chinois estiment qu’ils se sont contentés de répondre à une provocation indienne ! Certains historiens pourront juger en l’espèce qu’Indiens et Chinois ne font que rejouer – dans une version atténuée et limitée – une partie qu’ils ont déjà expérimentée au tournant des années 1960 et qui a conduit à la guerre éclair de 1962. Car c’est bien le choix tactique du Premier ministre Nehru de prépositionner des soldats – certes désarmés – sur des postes avancés dans l’Himalaya qui a conduit les Chinois à vouloir « donner une leçon » aux Indiens, sous forme d’offensive éclair, pour mettre un terme à leurs provocations.

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Précisons enfin que la question des postes avancés n’est pas éludée du débat public côté indien. Elle s’inscrit en revanche dans une représentation de la situation bien différente. De fait, diverses sources ouvertes indiennes ont mentionné que les Chinois réclamaient le démantèlement de plusieurs postes avancés dans la partie orientale du Ladakh, notamment parce qu’ils craignaient que leurs mouvements de troupes et réseaux de communications dans la région ne soient surveillés. Mais la plupart du temps, au lieu de convenir que ces postes étaient à l’origine du sentiment d’insécurité de la Chine, les médias et experts indiens se sont surtout inquiétés à l’idée que les autorités aient accédé aux demandes de Pékin, en interprétant une telle possibilité comme une preuve supplémentaire de la faiblesse de leurs dirigeants et de la posture stratégique du pays.

Quelles implications pour la relation bilatérale ?

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La façon dont l’incident du printemps 2013 a été vécu de part et d’autre de la LaC est révélatrice de l’asymétrie du rapport sino-indien. À l’hypersensibilité de l’opinion indienne sur la question s’oppose l’indifférence, mi-feinte, mi-réelle, de la partie chinoise. Mais clairement, quoi qu’en disent les officiels chinois, Xi Jinping compris, l’Inde ne semble guère constituer pour eux un interlocuteur prioritaire. Il est frappant de constater combien, dans les milieux d’experts et de diplomates pékinois, l’évocation de la relation à l’Inde donne lieu à des commentaires généraux et plutôt confiants – pour ne pas dire édifiants – quand la simple mention du Japon suscite des réactions épidermiques. De la même façon, le conflit frontalier sino-indien ne suscite pas de réaction particulière (sauf à y introduire les questions du Tibet et du dalaï-lama, mais qui sont considérées comme d’ordre intérieur). Pour les milieux dirigeants à Pékin, le dossier frontalier sino-indien est en tout état de cause marginal au regard des enjeux autrement plus importants qui se posent sur la façade orientale du pays, que l’on songe aux multiples disputes en mer de Chine, à l’imbroglio nord-coréen ou au retour annoncé des États-Unis en Asie-Pacifique.

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Dans le même temps, cette asymétrie s’accompagne d’une dégradation des perceptions de part et d’autre. On a déjà montré les représentations négatives que l’incident frontalier du printemps a générées en Inde. Mais, de façon assez pernicieuse, la presse officielle chinoise a fait état de la couverture médiatique indienne, y compris dans ses aspects sensationnalistes. Elle a de la sorte véhiculé l’image d’une Inde ultranationaliste et vindicative, voire revancharde. On n’a d’ailleurs pas manqué côté chinois de critiquer à la fois les médias indiens pour leur influence négative sur la relation bilatérale et les autorités à New Delhi pour leur incapacité à endiguer ces flots d’informations jugés excessifs et déplacés. Un éditorial du Global Times s’insurge ainsi contre les « errements » des médias indiens :

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Certains officiels indiens recommandent à la Chine de ne pas tenir compte des voix radicales parmi les médias à sensation indiens. Mais leur impact malveillant est si réel qu’on ne peut l’ignorer. On a informé l’opinion indienne de « l’intrusion » de troupes chinoises, or les Chinois peuvent eux aussi lire les termes provocateurs prononcés par les médias et politiciens indiens [15][15] « New Delhi bears brunt of border hysteria », Global....

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L’incident frontalier du printemps 2013 confirme surtout que les deux voisins s’enferment dans un préoccupant dilemme de sécurité. De façon générale, la modernisation militaire chinoise au Tibet suscite un réel sentiment de menace côté indien. Depuis 2010, les armées indiennes renforcent leur dispositif de défense dans le secteur est, comme dans le secteur ouest. Elles ont déjà réhabilité deux bases aériennes et levé deux divisions d’infanterie pour le secteur est, tout en travaillant à la formation d’un corps d’attaque pour le combat de haute montagne. Dans le secteur ouest, au Ladakh, elles ont procédé à la rénovation d’anciennes pistes d’aviation proches des zones frontalières, non pas seulement à Daulat Beg Oldi (DBO), mais aussi à Fukche et à Nyoma, en plus de postes de surveillance à Chumar [Saint-Mézard, 2013] (voir carte 1).

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Mais ces initiatives indiennes ont provoqué, à leur tour, irritation et incompréhension côté chinois. L’incursion de l’APL au printemps 2013 est précisément l’expression de cette gêne. Elle visait à faire comprendre à la partie indienne qu’elle allait trop loin (ou plutôt trop près des zones frontalières contentieuses) dans son renforcement militaire. Que le sens de la manœuvre chinoise ait été compris par certains dans les milieux dirigeants à New Delhi importe peu au regard de son impact général sur les représentations indiennes. Car cette incursion a surtout renforcé les perceptions collectives d’une Chine agressive, prompte à recourir à des pratiques coercitives et de harcèlement. Ce faisant, le fossé d’incompréhension se creuse.

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Dans cette spirale d’insécurité, il est frappant de constater que la partie chinoise n’est guère disposée à reconnaître que le renforcement du dispositif de défense indien le long de la LaC est directement lié à sa propre politique d’expansion des infrastructures civiles et militaires au Tibet. Cette expansion, qui a été menée tambour battant depuis les années 1990, a porté la présence chinoise jusqu’aux abords des zones frontalières et a, entre autres choses, décuplé les capacités de transport de troupes dans ces lointaines régions. Or c’est essentiellement en réaction à cette détérioration de l’équilibre stratégique de part et d’autre de la LaC que les Indiens ont entrepris, à partir de 2006, de réhabiliter des infrastructures qu’ils avaient laissées à l’abandon depuis plus de quarante ans. Face à cela, les experts chinois ne voient dans l’effort de défense indien qu’un complexe d’infériorité et un manque de confiance hérités de la débâcle miliaire de 1962. Ils estiment de surcroît que le thème de la menace chinoise a cours dans le pays essentiellement parce qu’il est instrumentalisé par la classe politique indienne pour détourner l’attention de l’opinion des questions intérieures et par les armées indiennes pour gonfler leurs enveloppes budgétaires [Liu, 2013]. Ces stratégies d’instrumentalisation existent, nous l’avons montré, mais cette explication sous-estime gravement la réalité des préoccupations indiennes, notamment au sein des milieux militaires.

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Ce faisant, le principe de statu quo – s’il prévaut et reste le point de référence des autorités de part et d’autre – s’affaiblit et n’empêche guère des mouvements militaires de petite ampleur le long de la LaC. L’incident du printemps 2013 est symptomatique de cette dégradation car il enfreint les termes de l’accord sino-indien de 1993 pour la paix et la tranquillité sur la LaC. La partie chinoise reconnaît d’ailleurs que ce type d’incidents, c’est-à-dire incluant non pas seulement des cas de transgressions mais des face-à-face, pourra encore se produire dans le futur, tout en écartant la possibilité d’une escalade en conflit armé [16][16] Entretiens réalisés à l’Institute of South and Southeast.... Autrement dit, les zones frontalières sino-indiennes vont continuer de connaître un niveau de tension assez bas, mais permanent, cela d’autant que le processus de militarisation se poursuit de part et d’autre de la LaC et qu’un échange de cartes, prélude à un accord, paraît lointain.

L’incident frontalier dans le contexte géopolitique asiatique

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Parce qu’il a duré trois semaines, le face-à-face frontalier du printemps 2013 a gagné une visibilité internationale que n’avaient pas eue les précédents cas de transgressions de la LaC. De surcroît, cet événement est intervenu dans un contexte général tendu sur une partie des frontières maritimes de la Chine, avec une sérieuse détérioration des disputes en mer de Chine orientale et méridionale. En ce sens, le face-à-face de Raki Nala s’est ajouté à une série déjà longue d’incidents récents entre la Chine et ses voisins en Asie du Nord-Est et du Sud-Est, et a contribué à renforcer les représentations de ce pays comme puissance révisionniste, susceptible de bouleverser le statu quo. De surcroît, c’est bien souvent la version indienne des événements – activisme médiatique aidant – qui s’est propagée ailleurs dans le monde et qui a prévalu face à une communication publique chinoise réduite a minima.

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À ce titre, on peut s’interroger sur la capacité de l’appareil dirigeant chinois à bien mesurer l’impact qu’un incident frontalier local, aux confins de l’Himalaya, peut avoir sur leur posture générale en Asie. Certains analystes estiment que cet appareil dirigeant pèche par une approche sectorielle des dossiers, qui l’empêche de faire la connexion entre la gestion tactique d’une question particulière et les enjeux plus stratégiques du positionnement international du pays [17][17] Entretien avec Laura Salman et Alice Ekman, Pékin,.... Faute de promouvoir une approche globale et intégrée, les dirigeants à Pékin ne mesureraient pas forcément les effets que la gestion d’une crise spécifique et lointaine, en l’occurrence sur la frontière himalayenne, aurait sur l’ensemble de la posture chinoise. Il est clair néanmoins que beaucoup dans les milieux dirigeants et d’experts à Pékin ont compris que la Chine n’avait rien à gagner à attiser les tensions sur le front himalayen, quand les enjeux de sécurité les plus durs et les immédiats se trouvaient sur la façade maritime.

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La quasi-concomitance entre l’incident frontalier et la visite officielle du Premier ministre Li Keqiang constitue un autre sujet d’interrogation sur la cohérence générale des divers outils de la diplomatie chinoise. La visite de Li, qui avait été originellement conçue pour témoigner des bonnes dispositions chinoises envers l’Inde, a de fait semblé privée de substance à la suite de l’incident frontalier d’avril-mai. Elle a d’autant moins permis de rétablir la confiance entre les deux pays que le Premier ministre chinois a donné la priorité aux dossiers commerciaux, bien plus qu’aux questions stratégiques. Beaucoup d’observateurs indiens ont ainsi regretté que le dossier frontalier ne soit pas mis au centre des discussions. Même la question corollaire des activités hydrauliques chinoises sur le fleuve Yarlung-Tsangpo (Brahmapoutre) est restée dans l’impasse. New Delhi, qui souhaiterait là encore une plus grande transparence de la part de la Chine, n’a pas obtenu du Premier ministre Li un engagement à communiquer des informations concernant les projets de barrages sur les fleuves et rivières partagés avec l’Inde.

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De façon significative, New Delhi a refusé de réitérer son engagement en faveur des intérêts fondamentaux de la Chine, notamment concernant la souveraineté chinoise sur le Tibet, dans la déclaration conjointe publiée au terme de la visite de Li Keqiang [18][18] Sandeep Dikshit et Ananth Krishnan, « India plays down.... Cette omission de principes si chers à la diplomatie chinoise est apparue pour la première fois lors de la visite du Premier ministre Wen Jiabao en 2010. Les dirigeants indiens étaient alors furieux de constater que non seulement la Chine transgressait la LaC au Ladakh, mais qu’elle délivrait des visas sur feuille volante pour les résidents du Jammu et Cachemire et qu’elle refusait l’entrée sur son territoire aux officiers militaires commandant cette même région. Aujourd’hui comme alors, cette politique d’omission témoigne de la contrariété et de la fermeté de la partie indienne face aux gesticulations de la Chine sur l’ensemble du dossier du Cachemire (transgressions de la LaC au Ladakh comprises). Elle cherche surtout à signaler que le Cachemire constitue pour l’Inde un enjeu aussi crucial que le Tibet pour la Chine et vise, de la sorte, à imposer une condition de réciprocité. De façon indirecte, elle rappelle aussi la nervosité indienne sur ce qui est perçu comme une présence grandissante de la Chine au Cachemire sous contrôle pakistanais.

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Cette supposée présence chinoise au Gilgit-Baltistan est difficile à vérifier, au-delà des rapports faisant état de divers projets d’infrastructures conduits par des entreprises chinoises dans la région. Dans une déclaration publique en 2011, le chef de l’armée de terre, le général V. K. Singh, a évalué la présence chinoise au Cachemire pakistanais à 3000 ou 4000 ouvriers et techniciens, parmi lesquelles se trouverait un certain nombre d’officiers de sécurité et d’ingénieurs militaires [19][19] « Chinese troops in Pakistan-occupied Kashmir : Gen.... Beaucoup d’experts indiens sont de la sorte convaincus que l’APL a pris subrepticement pied dans cette région, et qu’elle se dote ainsi d’une capacité supplémentaire de porter la pression sur le Jammu et Cachemire [Centre for Land Warfare Studies, 2012]. Par-delà la polémique sur les activités chinoises au Cachemire pakistanais, une chose est sûre : l’amitié vieille de cinquante ans entre Pékin et Islamabad ne faiblit pas. Sitôt son voyage en Inde achevé, Li Keqiang s’est rendu au Pakistan, reproduisant en cela une habitude diplomatique chinoise qui n’a jamais cessé d’irriter New Delhi.

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De son côté, le Premier ministre indien s’est déplacé peu de temps après au Japon où il a effectué un séjour chaleureux. En dépit de leurs atermoiements respectifs, Indiens et Japonais ont mis en place une coopération politique et de sécurité assez développée au fil des ans. En l’espèce, ce sont souvent les dirigeants nippons qui ont pris les devants, en incitant leurs homologues indiens à s’émanciper de leur crainte d’offenser la Chine. La persévérance du Japon porte peu à peu ses fruits, notamment en matière maritime : après avoir construit une solide coopération au niveau des gardes-côtes, les marines de guerre des deux pays ont effectué leurs premiers exercices bilatéraux en juin 2012. Les Premiers ministres Abe et Singh ont d’ailleurs demandé d’intensifier la fréquence de ces exercices, tout en se félicitant du lancement d’un dialogue bilatéral sur les affaires maritimes, en janvier 2013.

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La visite du Premier ministre Singh à Tokyo, fin mai 2013, a par ailleurs débouché sur la mise en place d’un groupe de travail sur le US-2, un véhicule amphibie de conception japonaise, qui intéresse l’Inde. Une étape importante dans l’évolution des relations nippo-indiennes est donc sur le point d’être franchie car, pour la première fois, Tokyo se montre disposé à entamer une coopération sur les technologies à usage double avec l’Inde (le nucléaire civil pourrait constituer un autre grand domaine de coopération dans les technologies à usage double, mais les efforts réalisés en ce sens ont été suspendus suite à la tragédie de Fukushima). Il va sans dire que le rapprochement indo-japonais irrite la diplomatie chinoise. Mais, de façon significative, Pékin porte son irritation sur le Japon bien plus que sur l’Inde. De son point de vue, c’est le Japon en effet qui tente de coopter l’Inde dans une stratégie d’encerclement de la Chine [20][20] « Diplomatic row due to disoriented Japan », Global....

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En dernière analyse, ce que les dirigeants et experts chinois craignent le plus de la part de l’Inde, c’est qu’elle ne fasse le jeu de la stratégie américaine en Asie [21][21] Entretiens réalisés au Centre for American Studies,.... Dans le cadre de leur rapprochement avec les États-Unis, les dirigeants indiens ont toujours eu soin de ne pas attiser les perceptions d’insécurité chinoises. Ils ont, à de multiples reprises, déclaré que le renforcement des liens avec les États-Unis ne s’inscrivait pas dans une politique d’encerclement de la Chine. Ils ont aussi réfréné les souhaits américains de les voir s’engager bien plus activement en Asie-Pacifique aux côtés des pays de l’Asie du Sud-Est et du Japon. Côté chinois, les experts ont d’abord estimé – à juste titre – que la forte tradition d’indépendance de l’Inde empêcherait toute perspective d’alliance avec la puissance américaine. Dans le même temps, ils n’ont pu que s’étonner des embryons de coalitions expérimentées par les Indiens, les Américains et les Japonais à l’occasion d’exercices navals multilatéraux ou de consultations politiques trilatérales.

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La crainte de voir l’Inde basculer toujours plus en faveur des intérêts américains dans la région a pris un nouveau sens depuis que Washington a annoncé sa stratégie du pivot, consistant à recentrer son attention et ses capacités militaires en Asie-Pacifique et à renforcer ses alliances dans la région. En dépit de cette crainte, les dirigeants chinois ont déployé des stratégies étonnamment contradictoires par rapport à l’Inde. Tout en essayant de gagner ses faveurs sur des dossiers économiques ou relatifs à la gouvernance mondiale, ils ont continué – sinon accentué – les gesticulations sur les zones frontalières en général, et sur le Jammu et Cachemire en particulier. En ce sens, le choix tactique d’entretenir un niveau de tension sur la frontière se révèle d’autant plus contre-productif qu’il ne peut qu’inciter les Indiens à se rapprocher des Américains et de leurs alliés et, de la sorte, compliquer d’autant la posture stratégique de la Chine sur l’ensemble de son pourtour.

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La stratégie préconisée depuis la fin des années 1980, consistant à mettre la question frontalière à l’arrière-plan pour pousser la relation sino-indienne en d’autres domaines, semble avoir vécu. Nul doute qu’elle a porté ses fruits pendant près de deux décennies et qu’après avoir aidé au réchauffement des relations dans les années 1990, elle a contribué au tournant des années 2000 à un véritable essor des échanges sino-indiens. Mais cette approche montre aujourd’hui ses limites. Les frictions sur les zones frontalières sont revenues au premier plan, au point de polluer la relation sino-indienne dans son ensemble.

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Comme grisés par l’expansion des échanges économiques, les dirigeants de part et d’autre continuent de jouer la carte économique, en visant un volume commercial de 100 milliards de dollars en 2015 et en laissant à leurs hauts fonctionnaires le lourd fardeau des négociations sur la frontière. Mais, comme le soulignent Samir Saran et Abhijit Iyer-Mitra dans un éclairant article [22][22] Samir Saran et Abhijit Iyer-Mitra, « Time for hard... au sujet de la dispute territoriale, « l’intégration économique n’est pas et ne sera jamais une réponse à ce difficile problème politique. Elle peut motiver la recherche d’une résolution, mais elle ne constitue pas une réponse en soi ». Les deux auteurs rappellent judicieusement que les tensions frontalières et la détérioration des représentations de part et d’autre jouent déjà contre l’expansion des échanges. Les dirigeants à New Delhi sont d’ailleurs très préoccupés par leur déficit commercial grandissant et bon nombre d’acteurs dans les milieux d’affaires indiens font pression pour limiter l’accès des entreprises chinoises au marché national.

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Pour le reste, les dirigeants chinois et indiens peuvent bien projeter, quand cela les arrange, l’idée d’une convergence de vues sur certains grands dossiers de gouvernance mondiale, relatifs notamment aux négociations sur le changement climatique, à la réforme du système financier international ou au débat sur l’intervention étrangère en zones de crise. Mais cet affichage correspond surtout à une tactique de coalition ponctuelle, notamment face aux Européens et aux Nord-Américains. Dès lors qu’ils se trouvent confrontés à des enjeux qui ne se prêtent pas à ce type de coalitions opportunistes, les logiques de concurrence semblent l’emporter. En témoigne leur difficulté à œuvrer ensemble en faveur d’une architecture de sécurité en Asie ou à envisager des partenariats cohérents pour mieux gérer leurs ressources hydriques communes et s’épargner une concurrence féroce dans leur quête d’énergie à l’échelle de la planète.


Bibliographie

  • Ouvrages, articles et rapports
  • BAJPAI K. (2011), « China and India. Can the giants of Asia cooperate ? », IDSA, New Delhi, 30 novembre.
  • CENTRE FOR LAND WARFARE STUDIES (2012), « Appraisal of the situation in Gilgit-Baltistan », CLAW, article n° 2209, 6 septembre, <http://www.claws.in>.
  • COLIN S. (2011), La Chine et ses frontières, Armand Colin, Paris.
  • LIU Z. (2013), « Sino-Indian border dispute and their competitive symbiotic relationship », Shanghai Institute of International Studies Comments, 7 mai.
  • MAHALINGAM V. (2013), « Daulat Beg Oldie standoff : an assessment », IDSA issue brief, 22 mai, <http://www.idsa.in>.
  • MEDCALF R. (2013), India Poll 2013. Facing the Future, Indian Views of the World Ahead, Lowy Institute for International Policy and the India Australia Institute, <http://www.lowyinstitute.org/publications/india-poll-2013>.
  • SAINT-MÉZARD I. (2013), « La dispute frontalière sino-indienne : jusqu’où le statu quo ? », in DOUZET F. et GIBLIN B. (dir.), Des frontières indépassables ?, Armand Colin, Paris, p. 59-71.
  • TAKSHASHILA INSTITUTION (2013), « Chinese incursion of April 2013 in Depsang, Ladakh », Issue Brief, 2 mai.
  • Documents officiels
  • MINISTRY OF FOREIGN AFFAIRS OF THE PRC (2013a), Foreign Ministry Spokesperson Hua Chunying’s Remarks on the Settlement of the Standoff Incident between China and India in the Border Areas, 7 mai.
  • MINISTRY OF FOREIGN AFFAIRS OF THE PRC (2013b), Press conference of Foreign Ministry Spokesperson Hua Chunying, 2 mai.
  • MINISTRY OF NATIONAL DEFENSE OF THE PRC (2013), « Defense ministry denies Chinese army’s India trespass », Press Release, 26 avril, <http://eng.mod.gov.cn/Press/2013-04/26/content_4444894.htm>.

Notes

[1]

Maître de conférences, Institut français de géopolitique, université Paris-8 Vincennes-Saint-Denis.

[2]

« Xi says world needs common development of China, India », Xinhua, 28 mars 2013.

[3]

La guerre est déclenchée par la Chine. Le 20 octobre 1962 l’armée chinoise occupe les territoires de l’Aksai Chin au Cachemire et du futur État indien de l’Arunachal Pradesh, zones de hautes montagnes (parfois plus de 5000 m d’altitude). Un mois plus tard elle se retire, sauf de l’Aksai Chin qu’elle annexe et qui est toujours revendiqué par l’Inde. De l’autre côté, la Chine revendique toujours l’Arunachal Pradesh.

[4]

Avec un volume d’échange de 66 milliards de dollars en 2012, elle s’imposait comme le deuxième partenaire commercial de l’Inde.

[5]

D. Roy Chowdhury, « Experts baffled by China-India border stand-off amid improving ties », South China Morning Post, 30 avril 2013.

[6]

Les autorités indiennes estiment leur nombre à 228 en 2010, 213 en 2011 et 234 en 2012 ; les autorités chinoises ne communiquent pas de chiffre, mais elles affirment que les troupes indiennes se rendent elles aussi responsables de transgressions de la LaC, ce que certains experts indiens reconnaissent en de rares occasions.

[7]

Ce mécanisme a été créé en réponse à la recrudescence des transgressions de la LaC. Sa mise en place s’est révélée difficile en raison de la montée des tensions sur la question frontalière en 2010-2011. Il est dirigé par le directeur adjoint pour l’Asie orientale au ministère des Affaires extérieures indien et par le directeur général des Affaires frontalières du ministère des Affaires étrangères chinois.

[8]

Sumdorong Chu est une vallée en Arunachal Pradesh, dans laquelle l’APL a commencé d’établir une présence en 1986. En réaction, le gouvernement indien a déployé par voie aéroportée deux divisions de l’armée de terre qui ont été postées sur les lignes de crête encerclant la vallée. Pendant plusieurs mois, les deux camps se sont affrontés par porte-voix interposés, en se menaçant l’un l’autre de la sorte.

[9]

Ce groupe inclut les secrétaires généraux du bureau du Premier ministre et des ministères de l’Intérieur, de la Défense et des Affaires extérieures, ainsi que le chef d’état-major adjoint de l’armée de terre et les chefs des agences de renseignements.

[10]

Indrani Bagchi et Rajat Pandit, « Ladakh stand-off ends as China agrees to pull out troops », The Times of India, 6 mai 2013.

[11]

« BJP urges Khurshid to call off China visit », The Times of India, 29 avril 2013.

[12]

Phunchok Stobdan, « The Ladakh drift », The Indian Express, 26 avril 2013.

[13]

Cité dans D. Roy Chowdhury, « Experts baffled by China-India border stand-off amid improving ties », loc. cit.

[14]

Entretiens réalisés à l’Institute of South and Southeast Asian and Oceania Studies, Chinese Institute for Contemporary International Relations (CICIR), Pékin, 14 juin 2013. Le CICIR est un centre de recherches proche des milieux de la défense et du renseignement chinois.

[15]

« New Delhi bears brunt of border hysteria », Global Times, 2 mai 2013, p. 12, <http://services.globaltimes.cn/epaper/2013-05-02/22337.htm>.

[16]

Entretiens réalisés à l’Institute of South and Southeast Asian and Oceania Studies, CICIR, Pékin, 14 juin 2013.

[17]

Entretien avec Laura Salman et Alice Ekman, Pékin, 11 juin 2013.

[18]

Sandeep Dikshit et Ananth Krishnan, « India plays down omission of “Tibet” from joint statement », The Hindu, 21 mai 2013.

[19]

« Chinese troops in Pakistan-occupied Kashmir : Gen VK Singh », The Economic Times, 6 octobre 2011.

[20]

« Diplomatic row due to disoriented Japan », Global Times, 30 mai 2013.

[21]

Entretiens réalisés au Centre for American Studies, Renmin University, Pékin, 11 juin 2013, au département international du Comité central du PCC, Pékin, 13 juin 2013 et au Bureau des conseillers du Conseil d’État (Councellor’s Office of the State Council), Pékin, 14 juin 2013. Voir aussi Hu Shisheng, « A new dawn », Outlook Magazine, 14 novembre 2013, <http://www.outlookindia.com/article.aspx?282976>.

[22]

Samir Saran et Abhijit Iyer-Mitra, « Time for hard questions on Sino-Indian relationship’s future », Global Times, 20 mai 2013.

Résumé

Français

La transition du pouvoir qui s’est opérée à la tête de la République populaire de Chine entre l’automne 2012 et le printemps 2013 a retenu l’attention des autorités indiennes surtout par les gestes amicaux dont elles ont fait l’objet. Ces gestes d’amitié ont laissé espérer des avancées sur les dossiers de sécurité qui perturbent les liens par ailleurs denses et diversifiés entre les deux pays. Mais, au moment où la nouvelle équipe dirigeante chinoise tentait de déployer une politique d’amitié vers l’Inde, un sérieux incident dans les zones frontalières est venu rappeler que le rapport sino-indien restait marqué par une profonde asymétrie. Cet incident, le plus grave depuis la fin des années 1980, confirme surtout que les deux voisins s’enferment dans un préoccupant dilemme de sécurité. Si le principe de statu quo sur les zones frontalières demeure le point de référence des autorités de part et d’autre, il va s’affaiblissant en raison de mouvements militaires de petite ampleur, mais de portée symbolique importante, sur les hauteurs himalayennes.

English

The border incident of Spring 2013 : Interpreting China-India Relations The leadership transition that took place at the helm of the People’s Republic of China between Autumn 2012 and Spring 2013 drew the attention of Indian authorities mostly because of the friendly gestures that it entailed. These goodwill gestures raised hopes of a progress on the security issues that had been disrupting the otherwise dense and diverse relations between the two countries. But, as the new Chinese leadership tried to deploy this new friendly policy towards India, a serious incident in the border areas came as a reminder that the Sino-Indian relationship was marked by a profound asymmetry. This incident, the most serious since the late 1980s, also confirms that the two neighbors are locked in a serious security dilemma. If the principle of status quo on the border areas remains the point of reference for authorities on both sides, it is weakened due to small scale – but highly symbolical – military movements, on the Himalayan heights.

Plan de l'article

  1. L’incident frontalier du printemps 2013 : un face-à-face par campement interposé
  2. Côté indien : frénésie médiatique et profil bas diplomatique
  3. Côté chinois : silence et opacité
  4. Quelles implications pour la relation bilatérale ?
  5. L’incident frontalier dans le contexte géopolitique asiatique

Pour citer cet article

Saint-Mézard Isabelle, « L'incident frontalier du printemps 2013 : un essai d'interprétation des relations sino-indiennes », Hérodote, 3/2013 (n° 150), p. 132-149.

URL : http://www.cairn.info/revue-herodote-2013-3-page-132.htm
DOI : 10.3917/her.150.0132


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