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Hérodote

2013/4 (n° 151)

  • Pages : 216
  • ISBN : 9782707177605
  • DOI : 10.3917/her.151.0012
  • Éditeur : La Découverte

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La crise économique qui a éclaté en 2008 voit ses effets s’estomper progressivement dans les principales régions du monde : l’Asie n’avait été touchée qu’indirectement et n’a pas tardé à retrouver des niveaux de croissance élevés ; l’Amérique du Nord connaît, de son côté, un retour progressif à la normale : la croissance, puissamment soutenue par les autorités publiques, y a retrouvé un rythme supérieur à 2 % par an et le chômage y revient progressivement à son étiage d’avant la crise. Seule l’Europe, et plus particulièrement la zone euro, semble engluée dans une langueur économique dont rien n’annonce la fin : plusieurs pays affichent un niveau de production inférieur à ce qu’il était en 2007 ; c’est le cas des économies les plus sinistrées comme la Grèce et le Portugal, mais aussi de l’Espagne et de l’Italie. La France ne s’en sort guère mieux avec un PIB qui, à la fin 2013, devrait seulement retrouver son niveau de 2007. Certes, l’Allemagne et quelques économies du nord de l’Europe ont retrouvé le chemin de la croissance mais celle-ci demeure lente et fragile et, en tout état de cause, incapable de soutenir l’économie européenne dans son ensemble.

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La crise économique s’est doublée en Europe d’une forte incertitude sur l’avenir de l’euro. En témoignent les multiples « sommets de la dernière chance » et autres « sauvetages de l’euro » qui ont rassemblé les dirigeants européens de 2010 à 2012. Or, loin de remettre en cause les institutions européennes et leurs modes d’action, les difficultés des dernières années ont plutôt eu tendance à les confirmer, voire à les rigidifier. Tout se passe comme si l’ajustement nécessité par la crise portait sur les populations et les systèmes sociaux nationaux à défaut de pouvoir compter sur des instruments d’action européens efficaces.

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Le propos du présent article est de montrer que la crise qui sévit en Europe (est-ce d’ailleurs une crise, tant elle semble s’être installée dans la durée ?) ne renvoie pas en priorité à des faiblesses intrinsèques des économies européennes, mais à une carence politique : l’incapacité des institutions économiques européennes à concevoir des modalités d’action collective capables de mieux amortir des chocs rendus plus violents et plus fréquents par un monde en évolution rapide. Non pas que ces instruments n’existent pas : ils sont utilisés – avec succès – dans d’autres pays et notamment aux États-Unis. Mais il manque aux gouvernements européens et aux institutions communautaires ce qui leur permettrait de s’en saisir : la volonté d’exercer une souveraineté au niveau européen.

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Le cas de la monnaie est particulièrement emblématique de cette situation ; en effet, les textes qui ont organisé l’euro ont fait de ce dernier une monnaie à souveraineté limitée, à la fois en raison de son mandat étroitement circonscrit et de sa légitimité politique limitée, ces deux causes se renforçant mutuellement. Cette forme particulière d’organisation monétaire a montré ses limites avec l’éclatement de la crise, dont l’euro n’a pas su contrecarrer les effets mais les a, au contraire, amplifiés.

La monnaie, ça ne sert pas seulement à faire du commerce

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L’analyse des liens entre la monnaie et la souveraineté suppose de rappeler les grandes fonctions de la monnaie. Les manuels d’économie lui en reconnaissent généralement trois. La première et la plus intuitive est celle qui fait de la monnaie un « moyen de paiement » : elle sert à faciliter les transactions en fournissant un moyen d’échange accepté par l’ensemble des acteurs d’un marché. La deuxième est celle d’« unité de compte » : la monnaie permet en effet de faire apparaître un système de prix permettant d’attribuer à chaque bien une valeur absolue. Cette fonction est particulièrement importante dans une économie de marché, où les prix sont censés être les vecteurs de l’ensemble des informations concernant la valeur d’un bien ou d’un service et ainsi orienter les comportements des consommateurs et des producteurs. La troisième fonction de la monnaie est celle de « réserve de valeur » et s’entend de la capacité de la monnaie à transférer du pouvoir d’achat dans le temps. Cette typologie classique des fonctions de la monnaie est exacte sur le plan fonctionnel, mais elle ignore toute mise en perspective historique, géographique ou anthropologique. Du fait de son caractère partiel, elle ignore la nature des relations entre l’État et la monnaie et la façon dont le pouvoir souverain use de la monnaie non seulement pour encourager l’activité économique, mais aussi pour poursuivre des objectifs de politique intérieure ou extérieure. Le dollar a ainsi été utilisé après la Seconde Guerre mondiale comme un instrument de politique étrangère sur lequel les États-Unis ont fondé une partie de leur suprématie mondiale, comme le Royaume-Uni l’avait fait avec la livre sterling au siècle précédent. L’analyse de cette dimension politique de la monnaie n’occupe pourtant qu’une place réduite dans la littérature économique et elle est quasiment absente des travaux de géopolitique, alors même qu’il s’agit là d’une question majeure : celle de savoir comment le pouvoir monétaire s’exerce sur les populations à l’intérieur d’un territoire donné et à quelles rivalités l’exercice de cette fonction donne lieu.

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La littérature économique n’est pas beaucoup plus développée s’agissant des interactions entre la monnaie et la société dans laquelle elle circule. Or, à l’évidence, la monnaie est l’un des fondements de la cohésion sociale dans la mesure où elle participe à la construction de la confiance sans laquelle une société ne peut prétendre à la stabilité. Il convient donc de s’intéresser aux multiples dimensions du rôle de la monnaie pour en analyser correctement la situation. C’est pourquoi une définition large du rôle de la monnaie doit être recherchée, précisant ses liens avec le pouvoir, la société et le territoire. Dans un ouvrage devenu classique, qui présente l’originalité de puiser autant dans les ressources de l’analyse économique que dans celles de l’anthropologie ou de l’histoire, Michel Aglietta et André Orléan [2002] précisent ainsi que « la monnaie n’est pas seulement, ni même principalement un bien économique. C’est une expression de la communauté dans son ensemble. Pour cette raison, il n’y a de monnaie légitime qu’adossée à une souveraineté ».

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Le phénomène monétaire est donc d’abord un phénomène politique qui traduit la cohésion d’une société. Il n’est pas étonnant à cet égard que les grandes crises politiques se soient accompagnées de crises monétaires. L’histoire de l’Allemagne le montre : l’effondrement du pays et de la société après les deux guerres mondiales a été suivi de crises monétaires aiguës qui ont vu la monnaie perdre tout son crédit, comme si la monnaie constituait la métaphore de la désagrégation de l’État. De même, l’instabilité chronique des appareils étatiques sud-américains s’est traduite par une faiblesse récurrente des monnaies locales. Il n’y a donc pas de monnaie sans souveraineté bien établie. Mais il n’y a pas davantage de souveraineté sans monnaie. Comme l’écrit Fernand Braudel dans L’Identité de la France, « en France, la monnaie du roi a fait le roi » [2009]. Pour persister, la souveraineté doit donc être légitimée par une monnaie qui, en établissant un niveau de confiance suffisant, garantira la stabilité de la société. Selon les économistes Aglietta et Orléan, « La monnaie ne procède pas de l’État, mais d’une confiance diffuse et prégnante [...]. L’insuffisance de l’État est apparente lorsqu’il cherche à restaurer artificiellement la confiance monétaire sans y parvenir : même la promesse de la guillotine n’arrêta pas le rejet massif de l’assignat » [Aglietta et Orléan, 2002]. La garantie de la valeur de la monnaie, ce que ces deux économistes appellent le « principe de garantie », est donc l’un des fondements de la société et l’une des conditions de la préservation de la souveraineté de l’État. Les illustrations de ce principe ne manquent pas ; un État qui ne parvient pas à préserver la valeur de la monnaie qu’il met en circulation, comme cela a été le cas de manière récurrente en Amérique du Sud au XXe siècle, perd rapidement la capacité de se financer. Contraint de s’en remettre au Fonds monétaire international, il voit également sa souveraineté sinon abolie, tout au moins fortement limitée par les « plans d’ajustement » que celui-ci lui impose en contrepartie des aides qu’il lui accorde.

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Le « principe de garantie » n’est pas, pour autant, le seul élément de légitimation de la politique monétaire menée par l’État. Aglietta et Orléan distinguent deux autres principes qui concourent à cet objectif. Le premier est le « principe de croissance » : « Il postule que la société doit mobiliser toutes ses ressources pour créer des richesses. C’est donc une source de légitimité tournée vers l’avenir en ce qu’elle est une promesse de prospérité future. Elle s’exprime par une exigence de plein emploi » [Aglietta et Orléan, 2002]. De ce fait, nombreuses sont les banques centrales qui poursuivent un objectif de plein emploi concurremment à celui de garantie de la stabilité monétaire. À travers le principe de croissance, c’est la cohésion sociale qui est recherchée. Enfin, le dernier principe de légitimation de la monnaie est plus diffus et moins bien défini. Appelé « principe de justice » par nos deux auteurs, il est celui qui organise la possibilité pour chacun de participer à l’échange, notamment par la régulation de l’accès au crédit. C’est en effet aux autorités monétaires qu’il revient de réguler l’activité de crédit auprès des entreprises et des particuliers. Du fait de ce rôle, elles sont en mesure d’influencer directement le niveau de consommation de ces derniers et donc leur pouvoir d’achat immédiat. Cette composante de la politique monétaire a un impact très fort sur le sentiment de prospérité matérielle des individus. Ainsi, c’est en raison de la politique très accommodante de la Réserve fédérale que les ménages américains ont pu, à partir de la fin des années 1990, accroître leur niveau de consommation alors même que la distribution de plus en plus inégalitaire des revenus voyait les ressources d’une grande partie des classes moyennes américaines stagner. Il convient de remarquer que l’État n’est pas placé dans la même position que les particuliers ou les entreprises au regard de ce « principe de justice ». En effet, sauf à ce que des règles spécifiques prohibent une telle pratique – comme cela est le cas dans la zone euro aujourd’hui –, il a un accès potentiellement illimité au crédit dans la mesure où ses dettes peuvent être remboursées par le biais de la création monétaire. En pratique, il apparaît donc indéfiniment solvable du fait de sa capacité à émettre les moyens de paiement qui permettent d’éteindre sa propre dette. Cette capacité de « monétisation de la dette publique » n’est toutefois efficace que pour autant qu’elle ne remette pas en cause le principe de garantie et n’ébranle pas la confiance de la société dans la monnaie. En définitive, la légitimité d’une monnaie et sa capacité à inspirer la confiance qui est à l’origine de la cohésion sociale se mesurent à l’équilibre qu’elle parvient à instaurer entre les principes de garantie, de croissance et de justice.

L’euro, une monnaie à souveraineté limitée

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Cette analyse des liens complexes qui unissent la monnaie, la société et la souveraineté permet d’éclairer la situation singulière dans laquelle se trouve aujourd’hui l’euro par rapport aux autres grandes monnaies mondiales. En effet, telle qu’elle a été conçue, la monnaie européenne se caractérise par une hypertrophie du principe de garantie et par une atrophie des considérations liées à la croissance et à la cohésion sociale. Incomplète dans les fonctions qu’elle assure, l’euro apparaît ainsi comme une monnaie à « souveraineté limitée ».

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La place prépondérante donnée au principe de garantie dans la conception de la monnaie unique européenne apparaît clairement dans les textes qui l’organisent. Ainsi le traité de Maastricht qui porte les statuts de la Banque centrale européenne a-t-il défini de manière particulièrement restrictive les missions de l’institut d’émission européen. Il prévoit dans son article 105 que « l’objectif principal du système européen de banques centrales est de garantir la stabilité des prix ». Tout au plus est-il précisé dans le même article que, « sans préjudice de l’objectif de stabilité des prix, le SEBC (Système européen des banques centrales) apporte son soutien aux politiques économiques générales dans l’Union ». On ne saurait mieux affirmer la prédominance du principe de garantie sur toute autre considération de politique publique : la lutte contre l’inflation est le seul objectif de la Banque centrale européenne. Le soutien qu’elle peut apporter à d’autres objectifs comme l’emploi ou la croissance – auxquels il n’est fait référence qu’à travers l’expression vague de « soutien aux politiques économiques générales » – n’est possible qu’en tant qu’il n’entre pas en concurrence avec l’objectif de stabilité des prix.

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Cette hiérarchisation stricte des objectifs est reprise à l’article 109 du traité, relatif à la politique de change. Il est ainsi précisé que :

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En l’absence d’un système de taux de change vis-à-vis d’une ou de plusieurs monnaies non communautaires [...], le Conseil, statuant à la majorité qualifiée soit sur recommandation de la Commission et après consultation de la BCE, soit sur recommandation de la BCE, peut formuler les orientations générales de politique de change vis-à-vis de ces monnaies. Ces orientations générales n’affectent pas l’objectif principal du SEBC, à savoir le maintien de la stabilité des prix.

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En d’autres termes, la politique de change, qui est dans un grand nombre de pays un instrument essentiel permettant d’influencer la compétitivité et la croissance (une bonne partie de l’excédent commercial chinois est ainsi liée à une politique délibérée des autorités chinoises de maintenir le yuan à un niveau sous-évalué de manière à favoriser les exportations), ne peut être utilisée dans la zone euro que dans la mesure où elle n’affecte pas l’« objectif principal » assigné à la monnaie européenne, qui est « la stabilité des prix ». Encore cette utilisation n’est-elle que virtuelle, puisque le Conseil qui définit les orientations de la politique de change ne détient pas les instruments qui lui permettraient de la mettre en œuvre, ceux-ci relevant de la Banque centrale européenne. Lorsque le Conseil a tenté de faire usage de sa compétence en matière de change, dès le début des années 2000, il s’est donc heurté à un refus particulièrement vif de la BCE. Le président de cette dernière a même fait connaître à plusieurs reprises sa prééminence par rapport au Conseil, rappelant ainsi la subordination des objectifs de change par rapport à celui de stabilité des prix. En 2006, Jean-Claude Trichet alors président de la BCE, affirmait ainsi de manière peu diplomatique : « Je l’ai suffisamment dit et répété : je suis M. Euro. Il n’y a aucun doute à ce sujet : nous émettons les billets et ma signature est dessus » [Creel, Laurent, Le Cacheux, 2007].

L’exemple de la réserve fédérale américaine

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Afin de comprendre la spécificité des missions de la Banque centrale européenne, il est intéressant de comparer les textes qui la régissent à ceux qui encadrent l’action des autres grandes banques centrales. La comparaison avec la Réserve fédérale américaine est sans doute la plus éclairante. Cette dernière a été créée non pas dans un objectif de stabilité des prix, mais bien plutôt pour assurer la sécurité du système bancaire. Instituée par une loi du 23 décembre 1913, dite Owen-Glass Act, la Réserve fédérale reçoit ainsi pour mission essentielle d’assurer un rôle de prêteur en dernier ressort afin de sécuriser le système financier américain. Ce dernier se relevait à l’époque d’une brutale crise financière survenue en octobre 1907, qui avait vu le public perdre toute confiance dans le système bancaire à la suite de plusieurs faillites retentissantes. En l’absence d’une banque centrale capable de soutenir les établissements survivants, la sortie de crise n’avait pu être acquise que grâce à l’intervention d’intérêts privés qui, comme le financier John Pierpont Morgan, s’étaient portés au secours du système financier en engageant leurs propres fonds. La Réserve fédérale est donc née de la nécessité d’assurer une plus grande sécurité des Américains dans leur accès au crédit. Pour reprendre la typologie d’Aglietta et Orléan, c’est donc un « principe de justice » qui est essentiellement à l’origine de la création de la Banque centrale américaine.

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Le rôle de cette institution s’est ensuite progressivement enrichi. À la lumière de la crise des années 1930, la loi sur l’emploi de 1946 assigne aux autorités fédérales (dont la Réserve fédérale fait partie, même si elle n’est pas explicitement mentionnée par ce texte) la mission de soutenir « l’emploi maximum, la production et le pouvoir d’achat ». Très marquée par le « principe de croissance », cette loi donne à la Banque centrale un mandat de lutte contre le chômage, dans un pays où celui-ci avait touché jusqu’à 30 % de la population active au cours des années 1930. Une étape supplémentaire dans la définition des missions de la Réserve fédérale est franchie dans les années 1970. Alors qu’à la suite du choc pétrolier de 1974 l’économie américaine est confrontée à la fois à une baisse de la croissance et à une forte augmentation de l’inflation, le mandat de la Banque centrale est profondément renouvelé. Une loi de 1978, la loi Humphrey-Hawkins – dont le nom officiel est « loi pour le plein emploi et la croissance équilibrée » –, donne ainsi à la Fed pour mandat d’assurer « l’emploi maximum, des prix stables et un taux d’intérêt à long terme modéré ». En définitive, ce texte charge la Banque centrale américaine d’agir à la fois en faveur de la stabilité des prix (principe de garantie), de l’emploi (principe de croissance) et de l’accès au crédit (principe de justice). Ce mandat est particulièrement complet, puisqu’il prévoit l’utilisation de l’ensemble des dimensions de la politique monétaire, sans établir de hiérarchie stricte entre elles, à l’inverse du traité de Maastricht, qui organise une politique monétaire européenne quasiment unidimensionnelle et dédiée à la seule stabilité des prix.

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Ces différences très importantes entre les banques centrales ont plusieurs causes. L’une d’entre elles est à rechercher dans la date de rédaction de leurs statuts. Alors que celui de la Réserve fédérale date des années 1970, marquées par une volonté de contrer la hausse du chômage tout en contrôlant l’inflation, celui de la BCE est rédigé au terme d’une décennie 1980 au cours de laquelle les politiques économiques se sont focalisées sur l’inflation, quitte à sacrifier à la stabilisation des prix – au moins en Europe – les objectifs de croissance et d’emploi. Les mandats différents des deux institutions sont donc, dans une certaine mesure, le reflet des préoccupations économiques dominantes au moment où leurs missions ont été conçues. Toutefois, cette explication est insuffisante lorsqu’il s’agit de comprendre l’écart qui sépare les deux banques centrales. En effet, celui-ci ne tient pas tant à la nature de la priorité retenue (stabilité des prix, croissance ou emploi) qu’à une conception de l’exercice de sa mission par la banque centrale. Là où la Réserve fédérale a une capacité d’arbitrage entre plusieurs objectifs, la BCE ne fait qu’appliquer une règle prédéfinie. Les autorités monétaires américaines peuvent ainsi, en fonction de la conjoncture, choisir de donner la priorité tantôt à l’emploi et à la croissance et tantôt à la stabilité des prix. À l’inverse, la BCE est soumise en toute circonstance à l’obligation de poursuivre un objectif unique de stabilité des prix. La possibilité pour une institution politique d’arbitrer entre plusieurs objectifs est une dimension essentielle de la souveraineté, dont la BCE est dépourvue, contrairement aux autres grandes banques centrales. En ce sens, la BCE est sans doute à la fois la plus indépendante des banques centrales, mais aussi celle dont les marges de manœuvre pour déterminer sa politique sont les plus limitées.

La création de l’euro : un cas unique

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Il est tentant d’expliquer la « souveraineté limitée » de l’euro par la configuration géopolitique particulière de l’aire dans laquelle elle circule et notamment par le fait qu’il ne soit pas adossé à une nation. Certes, la monnaie européenne n’est pas seule dans ce cas ; quinze États africains utilisent aujourd’hui le franc CFA (en raison de la parité fixe entre le franc CFA et l’euro, la zone CFA est d’ailleurs une sorte d’extension de la zone euro dont les problèmes économiques ne sont pas sans parenté avec ceux que connaissent certains pays du sud de l’Europe) ; par ailleurs, plusieurs États d’Amérique du Sud comme le Panama, l’Équateur ou le Salvador ont opté pour l’utilisation du dollar en lieu et place de leur monnaie nationale. D’autres encore, comme l’Argentine de 1992 à 2002, ont mis en place entre leur monnaie et le dollar un taux de change fixe, renonçant de fait à leur souveraineté monétaire (avec des conséquences économiques catastrophiques qui ne sont pas sans rappeler le cas de la Grèce au sein de la zone euro aujourd’hui). Il est frappant de constater que les pays qui n’adossent pas leur monnaie à une nation ont généralement des États faibles ou fragiles et que l’une des raisons principales de l’abandon de la souveraineté monétaire est justement d’« importer » avec une monnaie externe réputée solide (celle de l’ancien colonisateur dans le cas du CFA, ou celle de la puissance dominante avec le dollar) la confiance que les autorités locales ne sont pas en mesure de créer. Manifestement, les États qui ont adhéré à l’euro n’ont pas le même profil, même si plusieurs d’entre eux présentaient des histoires monétaires parfois mouvementées.

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La création de l’euro est donc un cas unique de mise en commun d’une compétence régalienne essentielle, qui est celle de battre monnaie, par des États qui étaient parfaitement en mesure de continuer à assurer par eux-mêmes cette compétence. Cette mise en commun du pouvoir monétaire par un groupe d’États européens n’a pas été sans susciter d’importants débats, d’autant que la plupart des États européens avaient une longue histoire monétaire et que l’abandon d’un symbole national aussi fort n’est pas allé de soi. Les questionnements ont été très marqués en France et ont culminé au moment de la ratification par voie de référendum de la monnaie européenne, qui n’a été approuvée que par une majorité très courte de 51,05 % des électeurs. Moins apparentes, mais tout aussi profondes ont été les réticences de la population allemande, pour laquelle le deutsche Mark représentait non seulement une monnaie stable qui avait fait ses preuves, mais aussi un symbole de l’Allemagne démocratique et l’un des seuls emblèmes nationaux exempts de tout lien avec le totalitarisme nazi. Les réticences ont été moins vives dans les pays qui avaient des traditions monétaires moins bien établies ou dans lesquels la monnaie était réputée structurellement « faible » : essentiellement les pays du sud de l’Europe, mais aussi la Belgique et le Luxembourg (deux pays qui avaient établi entre eux une union monétaire depuis 1935).

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La méfiance réelle dont l’euro a fait l’objet au moment de son introduction ne s’est pas traduite par un refus d’utiliser la nouvelle monnaie, dont la mise en circulation a d’ailleurs été un grand succès technique ; les anciennes monnaies ont été assez rapidement abandonnées et la résistance à leur disparition a été rare. En revanche, les premières années de mise en œuvre de l’euro ont été marquées par un débat sur l’« euro cher » qui a traversé tous les pays européens. Ce dernier se fondait sur le sentiment dominant selon lequel la conversion des prix en euros s’était traduite par une forte augmentation du niveau général des prix. Cette représentation s’est imposée dans de nombreux pays (dont l’Allemagne et la France, qui avaient adopté la nouvelle monnaie avec le plus de résistances) alors même que les mesures officielles de l’inflation ne la confirmaient pas. En réalité, il semble que le passage à l’euro ait été concomitant d’une déformation de la structure des prix relatifs qui pouvait expliquer ce sentiment d’un « euro cher » : les biens et services de première nécessité – alimentation, logement – ont vu leurs prix augmenter au tournant des années 2000, alourdissant pour les ménages la part des dépenses dites « contraintes » ; pendant la même période, les prix du textile ou de certains biens d’équipement importés de Chine ou de pays à bas coûts de main-d’œuvre ont fortement baissé. La résultante de ces deux mouvements de sens contraires a été le maintien de l’inflation à un niveau très bas, bien que cette mesure ait dissimulé des hausses parfois significatives du prix de certains biens, hausses d’autant plus fortement ressenties qu’elles correspondaient à des biens de consommation quotidienne.

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Ce débat sur l’« euro cher » a révélé une certaine méfiance des Européens à l’égard de leur nouvelle monnaie. Celle-ci a persisté tout au long de la décennie qui a suivi son introduction. Aujourd’hui encore, les sondages [Eurobaromètre, 2012] mettent en évidence une confiance très relative dans la monnaie européenne : 55 % seulement des Européens membres de la zone euro considèrent ainsi que l’adhésion à l’euro a été un « bonne chose » pour leur pays ; ils sont par ailleurs 74 % à considérer que l’euro n’a rien changé à l’identité européenne, ce qui témoigne du caractère peu fédérateur de la monnaie européenne. Il faut reconnaître – et la précision n’est pas uniquement anecdotique – que, pourvus d’une symbolique particulièrement désincarnée, les billets en euros n’ont pas cherché à renforcer un sentiment d’appartenance commune. De manière révélatrice, ils ne donnent pas à voir un « souverain » – comme les billets en dollars ou en livres sterling –, ni même l’un des « pères fondateurs » de l’Europe ou un quelconque symbole politique fédérateur ; tout au plus se contentent-ils d’évoquer des époques historiques à travers des œuvres architecturales fictives : antiquité, art roman, gothique, Renaissance... Il n’est pas jusqu’à la dénomination de la monnaie – « euro » – qui ne se rattache à aucune appellation historique, alors même que toute la préfiguration de l’unification monétaire s’était faite autour de l’ECU, qui était certes l’acronyme désignant un panier de monnaies européennes (European currency unit) mais qui était également le nom d’une très ancienne monnaie qui avait circulé non seulement en France à partir du Moyen-Âge, mais aussi en Espagne ou au Portugal sous le nom d’escudo. Surtout, la symbolique de l’« écu » était particulièrement liée à celle de la souveraineté puisqu’un écu est aussi un motif représentant les armes d’un royaume (de manière très révélatrice de la personnalisation du pouvoir monarchique, l’écu fut remplacé en France par le « louis » au terme de la réforme monétaire entreprise par Louis XIII en 1640). Cette absence de symboles marquants sur les coupures en euros est un élément anecdotique mais révélateur : la monnaie européenne n’a pas cherché à s’adosser à un sentiment d’appartenance commune ni même à s’identifier à un projet commun ; l’apparence des billets se veut technique, presque apolitique.

L’indépendance totale de la BCE

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À défaut d’être adossé à une nation, l’euro aurait pu être fondé sur des modes de délibération démocratique qui lui auraient donné une légitimité politique. C’est une autre option qui a été choisie : celle d’une indépendance particulièrement étendue de la Banque centrale, sans équivalent dans le monde. Là encore, les causes sont multiples. Il faut une fois encore compter avec l’esprit de l’époque au cours de laquelle le traité de Maastricht a été rédigé. La forte inflation qu’ont connue tous les pays développés à partir des années 1970 – inflation qui couvait déjà depuis la seconde moitié des années 1960 – a suscité parmi les économistes d’intenses débats sur la meilleure façon d’y mettre fin. Sous l’impulsion de Milton Friedman, la théorie monétariste qui plaidait pour l’indépendance des banques centrales a pris le dessus sur les conceptions keynésiennes pour lesquelles les décisions de politique monétaire doivent être étroitement coordonnées avec les autres décisions de politique économique (ce qui exclut l’idée d’une banque centrale totalement indépendante). Quelques travaux empiriques ont paru un temps confirmer l’idée selon laquelle une banque centrale combat l’inflation avec d’autant plus d’efficacité qu’elle est indépendante. Les économistes américains Alberto Alesina et Lawrence Summers [1993] ont ainsi mis en évidence, dans un article paru en 1993, une relation négative entre inflation et indépendance de la banque centrale à partir d’un échantillon de seize pays développés entre 1955 et 1988. Toutefois, d’autres travaux plus fins ont remis en cause ce résultat et n’identifient aucun lien entre le degré d’indépendance d’une banque centrale et l’inflation constatée [Barro, 1997]. Même si la supériorité d’un modèle de banque centrale indépendante avait des fondements théoriques et empiriques fragiles, les gouvernements des pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) se sont progressivement ralliés à ce mode d’organisation de la politique monétaire ; pour certains, l’ajustement s’est fait par la pratique, sans véritable évolution des statuts de la banque centrale – ce fut le cas, par exemple aux États-Unis où la Réserve fédérale a bénéficié depuis sa création en 1913 d’une indépendance juridique qui s’est accommodée d’une mise en œuvre très flexible et pragmatique ; dans d’autres pays, notamment en Europe, de nouveaux textes de loi ont été adoptés, qui accordaient à la banque centrale une indépendance étendue ; ce mouvement a connu son couronnement avec le traité de Maastricht qui a imposé aux États souhaitant entrer dans l’euro de doter leur banque centrale d’une totale indépendance – ce qui fut fait en France avec la loi du 4 août 1993 dont l’article 4 lui interdit d’accorder toute forme de crédit ou de découvert au Trésor public. Passée presque inaperçue à l’époque, cette évolution était pourtant très importante. En interdisant aux banques centrales de financer les États, ces règles privaient les États de la garantie d’un « prêteur en dernier ressort », celui-là même que Napoléon désignait lorsqu’il disait que « la Banque de France doit être indépendante, mais pas trop ». Les conséquences de ce changement ne deviendront pleinement perceptibles qu’à partir de 2010, lorsque plusieurs États européens, faute de disposer de ce « prêteur en dernier ressort », seront l’objet d’intenses spéculations de la part des marchés financiers.

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Parmi l’ensemble des pays européens seule l’Allemagne n’a pas eu à adapter ses pratiques pour se rallier au nouveau modèle de banque centrale. Ce pays s’était en effet doté dès les années 1950 d’une banque centrale à l’indépendance très poussée, censée prévenir les interventions intempestives du gouvernement dans le domaine monétaire. Pour les promoteurs de cette idée – notamment le Parti chrétien-démocrate, au pouvoir depuis 1948 –, une telle organisation devait garantir non seulement la stabilité économique, mais aussi la stabilité politique du pays, la montée du nazisme étant attribuée notamment à la ruine de la classe moyenne qu’avait entraînée l’épisode d’hyperinflation connu par l’Allemagne en 1923. En réalité, les choses ont été un peu plus complexes : l’idée d’une certaine indépendance de la banque centrale existait déjà en Allemagne avant la Seconde Guerre mondiale [2][2] Hjalmar Schacht (1877-1970), personnage au parcours... et le souvenir de la crise inflationniste des années d’immédiat après-Seconde Guerre mondiale a sans doute joué autant que celui de 1923. Enfin, cette politique a été soutenue de manière décisive par les Alliés qui voyaient dans une banque centrale allemande indépendante un moyen décisif d’affaiblir le pays et d’empêcher toute résurgence du militarisme allemand [Marsh, 1993]. La Bundesbank a donc reçu d’emblée une grande indépendance : elle ne pouvait recevoir du gouvernement allemand aucune injonction et poursuivait ses objectifs sur la base des délibérations de son seul directoire. Fort des résultats économiques de l’Allemagne et de sa bonne résistance à l’inflation dans les années 1970, le modèle allemand de banque centrale est donc logiquement apparu comme le plus favorable au moment où le traité de Maastricht a été rédigé. C’est donc logiquement qu’il a été adopté comme référence pour la constitution de la Banque centrale européenne, une condition sine qua non à la participation de l’Allemagne à la monnaie unique mais qui a été assez facilement acceptée par ses partenaires, convaincus des vertus monétaires allemandes. En conséquence, la Banque centrale européenne a reçu un statut directement calqué sur celui de la Bundesbank et les dispositions de la loi allemande ont été simplement traduites dans le traité de Maastricht. Les clés de voûte de son indépendance figurent dans deux articles du traité : l’article 104, qui interdit la monétisation de la dette publique des États membres par la BCE [3][3] L’article 104 du traité de Maastricht stipule qu’« il... et l’article 107 qui organise son indépendance vis-à-vis des gouvernements nationaux [4][4] L’article 107 du traité de Maastricht précise que « dans.... En adoptant ces dispositions, les pays européens ont institué la banque centrale la plus indépendante du monde, plus indépendante encore que ne l’était la Bundesbank, puisque celle-ci tirait son indépendance d’une simple loi pouvant être modifiée par le Parlement sans formalisme particulier, alors que les traités européens ne peuvent être modifiés qu’à l’unanimité de leurs signataires, ce qui rend improbable toute évolution.

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Forte de cette indépendance, la Banque centrale n’a de relations que consultatives avec les autorités politiques. Ainsi, elle fixe en toute autonomie non seulement le niveau de ses taux d’intervention, mais a également défini la notion de « stabilité des prix » comme étant « une progression de l’indice des prix inférieure à, mais proche de 2 % [5][5] Cette définition est le fait du Conseil des gouverneurs... » [Banque centrale européenne, 2011]. Cette pratique tranche assez nettement avec celle que l’on observe dans les autres pays. Ainsi, la Banque d’Angleterre reçoit son objectif d’inflation du gouvernement britannique et n’est indépendante que dans la mise en œuvre des moyens pour y parvenir. Son mandat a même été élargi en 2013, le chancelier de l’Échiquier George Osborne lui ayant demandé de « jouer un rôle plus actif afin de soutenir l’activité économique » [Roche, 2013]. Bien que dotée d’une indépendance plus étendue que la Banque d’Angleterre, la Réserve fédérale américaine dialogue tant avec le Congrès (qui exerce sur elle son droit de contrôle et soumet la nomination des membres de son « bureau des gouverneurs » à la confirmation du Sénat, après des auditions souvent très exigeantes) qu’avec l’administration présidentielle et notamment le département du Trésor.

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Au total, plusieurs facteurs contribuent à faire de l’euro une monnaie très atypique au regard des autres grandes devises mondiales : son faible lien avec les autorités politiques, gouvernementales ou parlementaires ; la nature de sa mission, cantonnée à la lutte contre l’inflation, sans qu’il soit fait référence aux questions de croissance, d’emploi ou d’accès au crédit et sans qu’elle ait la capacité d’arbitrer entre plusieurs objectifs ; son adossement non pas à une mais à plusieurs nations dont les conceptions et les intérêts économiques divergent ; enfin, sa symbolique peu ancrée dans l’histoire et la tradition des États qui l’utilisent, ce qui n’a pas contribué à en faire un élément fondateur de l’identité européenne. L’ensemble de ces éléments conduit à confirmer la thèse défendue dans cet article, selon laquelle l’euro est une monnaie « à souveraineté limitée », qui ne dispose ni de la même assise nationale ni des mêmes marges de manœuvre que les autres grandes monnaies et dont la légitimité repose sur le seul « principe de garantie ». Cette souveraineté limitée n’est pas apparue comme un problème jusqu’à la crise de 2008-2009 et le pari de l’euro a paru un temps gagné. En avril 2008, à l’occasion du dixième anniversaire de la création de la monnaie européenne, Jean-Claude Trichet, alors président de la BCE, prononçait un discours devant un parterre de financiers réunis à Vienne ; il s’y félicitait du succès de l’euro et rappelait pour les moquer les réticences exprimées par des économistes et divers commentateurs au moment de la création de l’euro. Dans sa conclusion, il affirmait :

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Lorsque l’euro a été créé en 1999, il est immédiatement apparu comme une monnaie crédible tant grâce au mandat de la BCE et à sa pleine indépendance tels que définis dans le traité de Maastricht qu’en raison de la sagesse et de la crédibilité du cadre de politique monétaire de la BCE. Grâce aux efforts conjoints de toutes les institutions formant l’Eurosystème, nous avons survécu à nos responsabilités et délivré ce que nous avions promis de délivrer : une monnaie stable, crédible et inspirant autant la confiance que les meilleures des anciennes monnaies nationales. En même temps, l’euro a contribué à une plus grande intégration des économies européennes et les protège des chocs extérieurs mieux que jamais auparavant [6][6] www.ecb.europa.eu, Toward the First Decade of Economic....

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La crise qui a éclaté quelques mois plus tard allait démentir cet optimisme montrant que l’euro, loin d’avoir contribué à une convergence des économies européennes, avait au contraire accentué les divergences et que sa configuration même – ou son inachèvement – conduisait à amplifier l’effet des chocs extérieurs sur un grand nombre des économies qui composent la zone euro.

L’union monétaire : un projet politique imposé contre l’avis de nombreux économistes

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Le caractère « apolitique » des règles qui régissent la monnaie européenne tranchent avec le processus qui a conduit à son adoption, où la volonté politique a eu une bien plus grande part que les considérations proprement économiques. Pour mesurer cette prépondérance du politique dans la création de l’euro, il convient de rappeler les termes du débat qui a accompagné l’union monétaire de l’Europe. En réalité, celui-ci a été assez confus. Deux facteurs techniques semblent toutefois avoir joué un rôle décisif en faveur d’une monnaie unique. D’une part, l’Europe apparaît à partir des années 1980 comme un espace financier de plus en plus intégré où la mobilité des capitaux est forte. Cette évolution résulte de la libéralisation conjointe des mouvements de capitaux [7][7] Prévue par l’Acte unique européen de 1986, la libéralisation... et des marchés financiers impulsée par les gouvernements européens au cours des années 1980. Cette libéralisation avait notamment pour objectif de permettre un financement plus aisé et plus internationalisé des déficits publics. Dès lors, les interrogations se font de plus en plus pressantes – notamment de la part des acteurs des marchés financiers – sur la pertinence d’un système monétaire européen autorisant des ajustements périodiques des parités, ce qui occasionne un risque de change non négligeable pour les détenteurs de capitaux et un coût important pour les emprunteurs s’endettant dans les monnaies réputées faibles. En 1990, les taux d’intérêt sur les obligations d’État à dix ans étaient ainsi plus élevés de 2,5 points en France à ce qu’ils étaient en Allemagne, traduisant en grande partie l’anticipation faite par les marchés d’un affaiblissement du franc vis-à-vis du mark. La communauté financière et les États avaient donc un intérêt financier à la création d’une monnaie unique. La deuxième évolution marquante qui a été associée à la genèse de l’euro est l’augmentation des échanges commerciaux entre pays européens. Celle-ci devait être encore renforcée par l’Acte unique européen qui prévoyait de nombreuses mesures en vue de mettre fin aux obstacles non tarifaires à la circulation des marchandises et des services au sein du marché européen. Les arguments mis en avant au moment du débat sur la création de l’euro ont donc particulièrement souligné l’intérêt de faire correspondre au marché unique une monnaie unique, qui présenterait l’avantage d’éliminer tous les coûts de transaction liés à l’existence de plusieurs monnaies. D’après les calculs alors effectués par la Commission européenne, les frais liés aux opérations de change internes à l’Europe à la fin des années 1980 s’élevaient à 0,4 % du PIB, une charge pour les entreprises et les ménages que la mise en œuvre d’une monnaie unique permettrait d’éviter [8][8] En réalité, les choses s’analysaient de manière un.... Bien que particulièrement présent dans les discours politiques en faveur de l’union monétaire, ce volet de l’argumentation n’était pas le plus convaincant : plusieurs unions économiques et zones de libre-échange existent dans le monde, qui n’ont pas été dotées d’une monnaie unique. Ainsi, les États-Unis, le Canada et le Mexique forment un ensemble économique très intégré au sein de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) mais leurs gouvernements n’ont jamais envisagé de mettre en place une monnaie commune. Il en va de même pour le Mercosur [9][9] Le Mercosur est une union économique créée le 26 mars 1991 par... ou la zone de libre-échange de l’association des nations du Sud-Est asiatique [10][10] La zone de libre-échange des pays de l’ASEAN a été... (ASEAN). En réalité, le principal argument économique en faveur de la création de l’euro était celui qui soulignait qu’en favorisant la mobilité du capital au sein de la nouvelle zone monétaire, la monnaie unique favoriserait les investissements en provenance des pays d’Europe du Nord vers les pays d’Europe du Sud, accélérant ainsi la convergence économique de ces derniers.

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À ces arguments en faveur de l’euro ont été opposées un certain nombre d’objections. La plus importante d’entre elles s’est focalisée autour de la question de savoir si les pays candidats à l’euro formaient ou non une « zone monétaire optimale ». Cette notion, capitale dans le débat qui s’est alors noué – et qui a repris depuis que la crise de 2008-2009 a mis en évidence les fragilités de la monnaie européenne –, mérite d’être explicitée. Il s’agit à l’origine d’un concept introduit par un économiste canadien, Robert Mundell, dans un article paru en 1961 [Mundell, 1961]. Dans ce texte qui marque une étape importante de la réflexion économique et fait encore autorité aujourd’hui, l’auteur s’interroge sur ce qui peut expliquer que les espaces monétaires coïncident généralement avec des nations. Cette question ne concerne pas seulement la réflexion économique. Elle est en réalité éminemment géopolitique : il y est question des facteurs qui contribuent à définir les frontières d’une monnaie. Comme les frontières entre États – auxquelles elles correspondent souvent mais pas toujours –, les frontières qui séparent les aires de circulation des monnaies sont susceptibles de modifications. Elles peuvent s’effacer, comme cela a été le cas en Europe avec la création de l’euro ; elles peuvent se déplacer, comme en témoigne la dollarisation d’une partie des économies d’Amérique du Sud qui ont délaissé leur monnaie, officiellement ou non, pour s’en remettre au billet vert ; elles peuvent également réapparaître, comme cela a été le cas entre la Russie et plusieurs États anciennement membres de l’Union soviétique après l’écroulement de cette dernière [11][11] Hors de la Russie, le rouble russe n’a plus cours légal.... Dans certains cas, les aires de circulation et de thésaurisation de la monnaie peuvent correspondre aux lieux de production de certaines marchandises ; il en va ainsi, notamment, du commerce portant sur les produits illicites (drogue, contrefaçon) dont les transactions se règlent le plus souvent en dollars, conduisant à une circulation occulte de plusieurs milliards de dollars de coupures américaines à l’extérieur des États-Unis [Cohen et DeLong, 2010].

Monnaie, territoire, nation

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Curieusement, les géographes n’ont que rarement abordé ce problème des frontières de la monnaie, laissant aux économistes le champ libre à une réflexion qui dépasse pourtant de beaucoup le périmètre de leur discipline. Mundell utilise donc pour son analyse du rapport entre monnaie, territoire et nation des instruments qui sont ceux de sa profession. Il considère l’hypothèse d’un territoire utilisant une monnaie (une zone monétaire) confronté à un événement qui n’affecte qu’une partie de celui-ci (un « choc asymétrique »). Si ce dernier affecte négativement la situation économique du territoire concerné (comme, par exemple, une baisse des cours mondiaux de l’acier dans une région d’industrie sidérurgique ou une baisse de la demande mondiale de navires dans une région de construction navale), alors des mécanismes de correction vont devoir se mettre en place. Sachant que, comme un grand nombre d’économistes depuis Keynes, Mundell considère que les salaires ne baissent pas facilement (les économistes parlent de « rigidité nominale des coûts salariaux »), la baisse de rentabilité des activités concernées par le choc négatif se traduira par un certain nombre de faillites et de licenciements. Les personnes ayant ainsi perdu leur emploi pourront essayer de retrouver une activité dans la même région ; toutefois, ce reclassement des salariés sera d’autant plus difficile que leur région est marquée par une forte spécialisation. La problématique que dessine Mundell décrit, avec plus d’une décennie d’avance, ce que sera le sort des vieilles régions industrielles du nord-est des États-Unis (Manufacturing Belt, devenue Rust Belt après la crise des années 1970) ou de la Lorraine et du Nord en France après le premier choc pétrolier. Ne pouvant pas trouver de nouvel emploi sur place, les salariés pourront être amenés à en rechercher un dans d’autres régions. Pour Mundell, une zone monétaire peut être dite optimale quand la mobilité géographique des personnes y est élevée. Cela est le cas aux États-Unis [12][12] Il le serait moins aujourd’hui en raison de la crise..., beaucoup moins dans les pays européens, et presque pas entre les pays européens. Ce premier critère d’optimalité d’une zone monétaire donne un élément d’explication à la concordance fréquente entre les zones monétaires et les nations. On comprend intuitivement que la mobilité géographique s’exerce plus facilement dans un espace national, utilisant une même langue, régi par de mêmes règles juridiques et assurant la permanence des droits civiques – participation au vote – et sociaux, qu’entre des régions n’ayant pas ces caractéristiques communes.

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Pour autant, la faiblesse de la mobilité géographique au sein d’une zone monétaire n’est pas nécessairement synonyme de sous-optimalité de cette dernière. En effet, en organisant des transferts financiers des régions non affectées par le choc économique vers celles qui sont les plus touchées, un État central peut atténuer les difficultés de ces dernières, même en l’absence de mobilité des populations. Ces transferts peuvent prendre plusieurs formes : aides directes aux salariés sous formes de versements de revenus de substitution (allocations de chômage, préretraites), création d’emplois publics supplémentaires (contrats aidés), transferts vers les collectivités locales afin d’inciter à la création de nouvelles activités, régimes fiscaux dérogatoires... Au terme d’une période de mutation, les transferts doivent permettre à la région touchée de surmonter le choc initial. Les États-Unis ont mis en place à un niveau élevé ce type de transferts à l’intérieur de leur territoire. On estime ainsi que les transferts en provenance du budget fédéral aboutissent à amortir entre un quart et un tiers du choc économique subi par une région des États-Unis, contribuant ainsi à faire de ce pays une zone monétaire optimale malgré sa grande taille qui l’expose à de nombreux chocs asymétriques. Ce critère d’optimalité d’une zone monétaire est particulièrement intéressant, car il tient non pas à des éléments relatifs au comportement des individus (mobilité géographique), difficiles à modifier, mais à l’existence de mécanismes de solidarité financière à l’intérieur d’un territoire donné.

L’Europe : une zone monétaire à haut risque

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Au regard des critères précédemment exposés, il apparaît assez clairement que l’Europe n’est pas une zone monétaire optimale. En effet, d’une part la mobilité géographique y est restée à un niveau très faible, sans amélioration significative malgré les progrès du droit communautaire en matière de transférabilité des droits civiques (participation aux élections locales) et sociaux. D’autre part, les États de la zone euro ont refusé de mettre en place entre eux des mécanismes permettant des transferts budgétaires significatifs. Le budget européen, qui serait le véhicule adapté pour ce type de transferts, est limité par sa taille qui reste de l’ordre de 1 % du PIB européen et dont le contenu, tourné vers la politique agricole et les fonds structurels, n’autorise pas vraiment la mobilisation des moyens financiers à des fins conjoncturelles. Cette situation est peu susceptible d’évoluer à court terme, les pays pouvant être mis à contribution dans le cadre d’un dispositif de solidarité à grande échelle lui étant très hostiles ; en Allemagne, l’idée d’une « union de transferts » ou Transferunion fait figure de repoussoir et est rejetée par le Parti chrétien-démocrate comme par une majorité du Parti social-démocrate. De plus, cette carence des transferts au niveau européen ne peut pas être compensée par les budgets des États au niveau national, ceux-ci étant soumis à des contraintes juridiques de limitation des déficits issues des traités européens et, pour certains d’entre eux, à des difficultés d’accès aux marchés financiers en raison de l’érosion de leur solvabilité. La non-optimalité de la zone euro est donc due non pas à ses caractéristiques économiques fondamentales, mais à l’absence de correspondance entre son unité monétaire et son organisation budgétaire et accessoirement à la faible appétence de ses régions les plus riches à exercer une solidarité à grande échelle à l’égard des régions les plus touchées par la crise.

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Cette situation est particulièrement préoccupante car elle conduit, en cas de choc asymétrique, à faire porter tout le poids de l’ajustement sur les prix et notamment les salaires. En d’autres termes, la baisse de compétitivité d’une région ne pouvant trouver de solution ni par l’émigration d’une partie de sa population, ni par des transferts en provenance des régions les plus riches, ses habitants sont condamnés à voir leurs rémunérations et leur niveau de vie baisser pendant plusieurs années. Une telle expérience économique était pratiquement inédite jusqu’à une date récente. On se souvient certes des politiques de déflation menées dans les années 1930, qui ont mené partout où elles ont été conduites à des résultats économiques et politiques catastrophiques (on oublie trop souvent que l’arrivée au pouvoir de Hitler en 1933 a été précédée par la politique de déflation menée par le chancelier Brüning qui, au moins aussi sûrement que l’hyperinflation de 1923, avait conduit à ruiner une partie de la classe moyenne allemande, alimentant ainsi le vote national-socialiste – la mémoire des peuples étant sélective, l’aversion pour l’inflation est restée ancrée dans les représentations collectives des Allemands, mais pas celle pour les politiques de déflation...). Plus récemment, l’échec de ces mêmes politiques en Argentine au tournant des années 2000 a conduit ce pays à abandonner son taux de change fixe avec le dollar pour laisser le peso se dévaluer à partir de 2002. Les conséquences de cette décision ne se sont pas fait attendre ; dès 2003, l’économie argentine, redevenue compétitive, a retrouvé une croissance de près de 10 % alors même que son PIB s’était contracté de 12 % en 2002. L’ajustement de la compétitivité par une politique de déflation, seule possible dans une union monétaire où n’existe ni mobilité géographique ni solidarité, apparaît donc comme très coûteuse tant économiquement que socialement et très difficile à mettre en œuvre. Or, lors de l’adoption de la monnaie unique, les arguments relatifs à la non-optimalité de la zone euro n’ont pas été sérieusement examinés. Non qu’ils n’aient pas été diffusés dans le débat public. Mais, avancés le plus souvent par des économistes nord-américains, ils ont été repoussés comme provenant d’un réflexe de défense de la part des États-Unis, suspects de vouloir protéger le dollar contre l’arrivée d’un concurrent potentiel. Quand bien même ces arguments auraient été pris en compte, ils se seraient heurtés à la difficulté de créer au sein de l’Europe des canaux de transferts financiers supposant des abandons supplémentaires de souveraineté, à un moment où l’enthousiasme des populations pour le projet européen semblait s’éroder.

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En définitive, l’avis d’un grand nombre d’économistes sur la faisabilité et les chances de réussite de l’unification monétaire de l’Europe telle qu’elle a été conçue dans les années 1990 (c’est-à-dire sans institution d’un budget fédéral et d’une solidarité financière poussée entre les pays européens) était pour le moins réservé. Le fait que l’union monétaire ait surmonté ces réticences montre à quel point l’euro a été un projet dans lequel la part du politique a été nettement plus déterminante que celle du raisonnement économique. À travers l’institution de la monnaie européenne, il a été question, pour la France, de remettre en cause la suprématie du deutsche Mark et, pour l’Allemagne, de rendre acceptable sa réunification aux yeux de son voisin français. Comme l’a déclaré le chancelier Helmut Kohl, « la monnaie unique était une question de guerre et de paix » [Marsh, 2013]. Suffisante pour mettre en œuvre une monnaie commune, la dynamique politique des années 1990 ne l’a pas été suffisamment pour mettre en œuvre le budget fédéral qui en était le complément indispensable. Il ne restait plus qu’à espérer que l’Europe ne serait pas touchée par des chocs économiques trop marqués. Comme le notaient en 1993, avec un sens remarquable de l’anticipation, Pascal Riché et Charles Wyplosz [Riché et Wyplosz, 1993], la monnaie unique comporte un inconvénient sérieux qui est :

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la perte des amortisseurs que sont les modifications de taux de change. Sans eux, les chocs économiques sont beaucoup plus difficiles à vivre. Tout comme on voit, dans chaque pays, des régions en déclin à côté de régions en pleine expansion, on risque de trouver au sein de l’Union monétaire, des pays en déclin faute de pouvoir décrocher leur monnaie. Ce genre de situation aura beau être rare, elle n’en sera pas moins douloureuse quand elle se produira.

La « grande divergence » des économies européennes ou l’émergence progressive d’un « centre » et d’une « périphérie »

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Conduite au nom de l’unification politique et économique de l’Europe, la création de l’euro s’est traduite par une aggravation des divergences économiques entre les pays qui y ont adhéré. Se construit ainsi progressivement une différenciation au sein de la zone euro entre pays du « centre » et de la « périphérie », les premiers accumulant des créances de plus en plus importantes sur les seconds.

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Les premières années de l’euro ont pourtant été marquées par un climat économique plutôt favorable. En dépit de crises ponctuelles (éclatement de la bulle Internet en 2000, 11 septembre 2001), la croissance mondiale a été très soutenue (environ 4 % par an). Au sein de la zone euro, la situation était contrastée : alors que les pays du Sud ainsi que l’Irlande et la Finlande connaissaient une croissance brillante, l’Allemagne affichait depuis plusieurs années une croissance médiocre résultant à la fois du poids financier de la réunification et d’une entrée du deutsche Mark dans l’euro à un niveau surévalué. L’Allemagne connaît ainsi à la fin des années 1990 quelques années de déficit commercial ; un traumatisme pour un pays qui avait fait des exportations le symbole de sa réussite économique. Quant à la France, elle connaissait, comme souvent, une croissance dans la moyenne de la zone euro après une période de fort dynamisme entre 1997 et 2000. Cette apparente convergence des économies européennes – les économies les moins riches rattrapant progressivement les plus riches en termes de PIB par habitant – dissimulait toutefois la montée d’importants déséquilibres. Ceux-ci ont d’abord concerné l’inflation et les coûts salariaux. L’inflexion est venue d’Allemagne. Réélu pour un second mandat en 2001, le chancelier Schröder a entrepris de mettre en œuvre une politique de modération salariale pour rattraper la compétitivité perdue dans les années 1990. Un ensemble de réformes connues sous le nom de « réformes Hartz » – du nom de l’expert mandaté par le gouvernement allemand qui les avait préconisées – se sont traduites par une réduction des allocations de chômage, une hausse des emplois à temps partiel et une montée de la précarité. Mais la modération salariale ne tient pas uniquement à ces réformes. Elle a sans doute été déterminée de manière bien plus importante par la menace de la délocalisation vers les pays limitrophes, les syndicats faisant preuve de modération en échange de la promesse du maintien de l’emploi (les accords de type baisse de salaire contre maintien de l’emploi se sont multipliés en Allemagne au cours des années 2000). Enfin, contrairement à d’autres pays européens, l’Allemagne a été épargnée par la bulle immobilière. Les prix de l’immobilier restant modérés, la modération salariale s’en est trouvée facilitée. Le tableau offert par les économies du sud de l’Europe à la même époque était très différent. La forte croissance a été soutenue par d’importants investissements dans l’immobilier. Ceux-ci se sont traduits par une forte augmentation du coût du logement et une diminution du chômage à des niveaux historiquement bas, ce qui a suscité des augmentations salariales significatives. S’est ainsi ouverte une « grande divergence » entre l’Allemagne dont les coûts salariaux sont restés stables en valeur absolue tout au long de la décennie 2000 alors que ceux des pays du sud de l’Europe augmentaient de 30 % à 40 % sur la même période et que ceux de la France ou de l’Italie, augmentaient de 20 % environ.

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Ces évolutions divergentes ont été à l’origine d’un écart de plus en plus flagrant entre les niveaux de compétitivité des pays de la zone euro, provoquant un accroissement des déséquilibres de leurs balances commerciales. C’est notamment cette évolution des coûts salariaux qui explique pourquoi la balance commerciale française, à l’équilibre en 2003, enregistrait en 2012 un déficit de 67 milliards d’euros (soit plus de 3 % du PIB). L’Espagne s’est retrouvée dans une position plus délicate encore avec un déficit commercial atteignant 6,72 % du PIB en 2007, sans parler de la Grèce, dont le déficit commercial atteignait 14,49 % du PIB en 2008. À l’inverse, l’Allemagne a vu sa balance commerciale passer d’une situation d’équilibre en 2000 à un excédent de 7 % du PIB en 2007. Cette « grande divergence » était-elle problématique ? Le pari initial de l’euro était en théorie de pouvoir ignorer la question. Personne ne se soucie de savoir si la Bretagne a un déficit de sa balance des paiements avec la Normandie. Au sein d’une union monétaire, la balance des paiements figure comme une statistique anachronique, les excédents des uns étant recyclés automatiquement pour financer les déficits des autres. Le recyclage a de fait eu lieu au cours des dix premières années d’existence de la zone. Mais de la pire façon, les excédents allemands ayant financé les bulles spéculatives des autres pays et alimenté le mécanisme de la divergence économique.

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Le recyclage des excédents allemands dans l’immobilier des pays du sud de l’Europe n’a pas été le seul facteur aggravant de cette divergence. La politique de la Banque centrale européenne elle-même a joué un rôle. Celle-ci a en apparence respecté son mandat en maintenant l’inflation à un niveau proche de 2 % tout au long des années 2000. Pour autant, ce niveau ne constitue qu’une moyenne qui dissimulait des écarts significatifs. Ainsi, alors que l’Allemagne connaissait une inflation très faible, nourrissant d’ailleurs un débat récurrent sur les risques d’une déflation, les pays du sud de l’Europe affichaient des taux d’inflation significativement supérieurs à l’objectif européen. Ainsi, l’Espagne a vu son niveau des prix croître à un rythme supérieur à 3 % tout au long de la période 2000-2008, tout comme la Grèce. Les taux d’intérêt fixés par la BCE étant les mêmes dans l’ensemble de la zone euro, ceux-ci ont été trop élevés au regard de la situation de l’Allemagne, mais trop faibles au regard de celle des pays du Sud. Avec des taux d’intérêt faibles, et même parfois négatifs en termes réels (une fois l’inflation déduite), la BCE a donc incité les ménages et les entreprises des pays du sud de l’Europe à s’endetter, renforçant la bulle immobilière et, de manière plus générale, la surchauffe économique de ces pays. Faute d’avoir suffisamment intégré dans ses préoccupations la montée de l’endettement privé, la BCE a ainsi amplifié les dynamiques de divergence à l’œuvre au sein de la zone euro. Lorsqu’elle affronte la crise, cette dernière est donc profondément divisée entre un groupe de pays « périphériques » (principalement au sud de la zone euro), dont la compétitivité s’est progressivement érodée au cours des années 2000 et qui se sont massivement endettés, et les pays du « centre » autour de l’Allemagne qui ont amélioré leur compétitivité et sont devenus les principaux créanciers de l’Europe. Le choc de la crise allait brusquement révéler ces fractures.

Une crise peut en cacher une autre : crise financière, crise des dettes (non) souveraines

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Comme l’ensemble de l’économie mondiale, la zone euro a été durement touchée par les conséquences de la crise financière qui a trouvé son origine aux États-Unis. Il n’entre pas dans le propos du présent article de faire une présentation des événements qui ont vu l’effondrement d’un compartiment particulier des marchés financiers américains (celui des prêts de faible qualité à l’immobilier ou subprime) conduire à une crise financière puis économique d’une ampleur inédite depuis la Seconde Guerre mondiale. Il n’y a d’ailleurs pas eu de spécificité européenne dans les premiers temps de la crise. Comme aux États-Unis, le PIB des pays européens a reculé fortement en 2009 (avec des variations locales, l’Allemagne étant, par exemple nettement plus touchée que la France avec une récession s’établissant respectivement à 5 % contre moins de 3 %). Pour autant, la croissance a semblé revenir dès 2010, fortement soutenue par des plans de relance, certes moins importants qu’aux États-Unis, mais puissamment accompagnés par les dépenses de protection sociale qui jouent un rôle stabilisateur dont on redécouvre les vertus.

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La crise spécifiquement européenne démarre au printemps 2010, lorsqu’il apparaît clairement que la Grèce ne peut plus faire face à ses obligations financières. Cette situation inédite et imprévue – la faillite d’un État membre de l’OCDE, et de surcroît de la zone euro – a une double portée. Elle est d’abord propre à la Grèce en ce qu’elle résulte d’un cocktail fait d’une gestion peu transparente des finances publiques, d’une compétitivité très affaiblie et d’un système fiscal anachronique et inefficace, trois caractéristiques que l’on ne retrouve poussées à ce point dans aucun autre État de la zone euro. Mais la crise grecque a aussi un impact sur les autres économies européennes. En montrant qu’un État de la zone euro peut faire faillite, la Grèce a créé une crise de confiance qui a dépassé de loin ses frontières. Les marchés ont alors brutalement pris conscience d’une information qu’ils avaient ignorée depuis les débuts de la zone euro : le fait que les États qui en font partie ne sont plus tout à fait « souverains » au sens des marchés financiers, c’est-à-dire qu’ils ne présentent plus toutes les caractéristiques qui font des États des emprunteurs généralement peu risqués. Pour comprendre cette situation, on peut, comme le fait l’économiste belge Paul De Grauwe [2011], comparer la situation de deux cas types : le Royaume-Uni d’une part, en raison de sa non-appartenance à la zone euro ; l’Espagne d’autre part. Qu’adviendrait-il du Royaume-Uni si des doutes apparaissaient sur sa capacité à rembourser ses dettes ? Dans le pire des cas, selon P. De Grauwe, « le gouvernement britannique forcerait la Banque d’Angleterre à acheter des titres d’État [...]. Cela signifie que les marchés ne peuvent pas être à l’origine d’une crise de liquidité qui forcerait l’État britannique à faire défaut. Il y a un payeur en dernier ressort, la Banque d’Angleterre ». La situation de l’Espagne – et de la plupart des pays de la zone euro – est très différente. En effet, le Trésor espagnol n’a aucune capacité à forcer la Banque centrale européenne à monétiser sa dette. Si les marchés ont un doute sur sa capacité à faire face à ses engagements, alors ils lui retirent leur financement, précipitant ainsi un défaut sur le remboursement de la dette espagnole. Toujours selon P. De Grauwe :

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Dans une union monétaire, les marchés acquièrent un pouvoir énorme sur les États et peuvent mettre à genoux n’importe quel État. La situation de l’Espagne rappelle celle de pays émergents qui ont à emprunter dans une monnaie étrangère. Ces pays sont confrontés au même problème, à savoir la possibilité d’être confrontés à un arrêt brutal lorsque les flux financiers s’interrompent, conduisant ainsi à une crise de liquidité.

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En définitive, il apparaît que les États membres de la zone euro ne sont plus tout à fait « souverains » puisqu’ils ne peuvent plus compter sur une banque centrale comme « prêteur en dernier ressort ». Cette situation les affaiblit face aux marchés financiers – et à leurs annexes que sont les agences de notation – qui acquièrent un pouvoir exorbitant. De ce fait, leur statut apparaît bien plus proche de celui d’États empruntant en monnaie étrangère (comme les États en développement) ou de collectivités locales qui, même lorsqu’elles sont importantes, peuvent faire défaut comme l’a récemment montré la faillite retentissante de la ville de Detroit aux États-Unis [13][13] Cette faillite n’est qu’un exemple parmi les 650 faillites... que d’États souverains.

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L’interdiction faite par les traités européens à la BCE de prêter des fonds aux États de la zone euro a donc joué un rôle considérable dans le tour nouveau qu’a pris la crise en Europe à partir de 2010. La « crise des dettes souveraines » qui s’y est alors développée, et qualifiait les difficultés rencontrées par plusieurs États européens pour emprunter sur les marchés financiers, a en réalité été une crise de la souveraineté. Dépourvus des moyens d’action que confère la souveraineté, dont le pouvoir de recourir à un prêteur en dernier ressort, les États membres de la zone euro se sont retrouvés dans une position de grande fragilité devant les marchés financiers. Devant les dangers représentés par une telle situation, la Banque centrale européenne a dû réagir. Même si elle n’a pas acheté de titres d’États de la zone euro sur le marché primaire [14][14] Marché sur lequel les États émettent les nouveaux titres... comme l’a fait la Réserve fédérale américaine dès le début de la crise, la BCE a racheté à partir de 2010 des titres d’État sur le marché secondaire [15][15] Marché sur lequel se négocient les titres antérieurement.... Comme ces interventions n’ont pas été suffisantes pour décourager les spéculations des marchés contre les États de la zone euro, le président de la BCE, Mario Draghi, est intervenu publiquement le 26 juillet 2012 pour assurer que « la BCE est prête à faire tout ce qui est nécessaire pour préserver l’euro. Et croyez-moi, ce sera suffisant. [...] Si les primes de risque sur la dette souveraine handicapent la transmission de la politique monétaire, elles entrent dans le cadre de notre mandat [16][16] Discours de Mario Draghi à la Global Investment Conference... ». En termes voilés, M. Draghi suggérait ainsi pour la première fois que la BCE jouerait un rôle de prêteur que ne lui autorisent pas les traités si la survie de l’euro était en jeu. L’intervention a été efficace et les primes de risque sur les dettes des États de la zone euro se sont rapidement réduites, témoignant de la force de ce rôle de prêteur en dernier ressort assuré par les banques centrales pour établir la confiance dans une monnaie.

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Pour autant, cette intervention n’a pas entièrement fait de l’euro une monnaie comme les autres. En effet, cette garantie de la BCE ne semble pas s’appliquer à l’ensemble des membres de la zone. Ainsi, le 21 mars 2013, le conseil des gouverneurs de la BCE a-t-il décidé d’arrêter d’accepter les titres de dette chypriote en garantie de ses prêts aux banques. En d’autres termes, elle a signifié au gouvernement chypriote qu’il ne bénéficiait pas nécessairement d’une garantie de paiement en dernier ressort. Cette décision très commentée souligne la distinction, de plus en plus prégnante au sein de la zone euro, entre le « centre » de la zone euro, qui bénéficie de la couverture de la BCE, et sa « périphérie », qui n’en bénéficie pas de la même façon et dont l’hypothèse d’un retrait de la zone euro n’est pas entièrement exclue. Les contours du « centre » et de la « périphérie » restent encore flous à ce jour, mais cette distinction introduit entre les membres de la zone euro une forme de hiérarchie qui était étrangère à l’esprit initial qui avait conduit à la monnaie unique (fondée sur l’égalité de ses membres).

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Par ailleurs, même si la décision de la BCE de se comporter comme prêteur en dernier ressort – au moins pour certains États – a calmé la spéculation, les difficultés demeurent. Comme cela a été indiqué supra, les écarts de compétitivité accumulés au cours des années 2000 au sein de la zone euro ne peuvent être réduits que par un ajustement des prix et des salaires. Dans les pays ayant accumulé un handicap de compétitivité comme la Grèce, l’Espagne ou le Portugal et dans une moindre mesure la France, cela signifie pour la population plusieurs années consécutives de stagnation ou de baisse de leur niveau de vie. Une expérience de cette nature reste largement inédite et fait peser sur les pays concernés des risques sociaux et politiques considérables, dont la montée des partis extrémistes et une montée de l’hostilité vis-à-vis de l’Europe et de l’Allemagne sont des symptômes inquiétants.

Conclusion

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Les unions monétaires ne sont pas toutes éternelles. Parmi celles-ci, l’histoire économique permet de distinguer deux grandes catégories : celles qui ont uni des États souverains et celles qui ont été concomitantes de la création d’un nouvel État. Créée en 1865, l’Union latine s’inscrit dans la première catégorie. Elle regroupait quatre pays – la France, la Belgique, la Suisse et l’Italie – qui pratiquaient le « bimétallisme », définissant leur monnaie à la fois par un poids en or et en argent, contrairement aux pays de monométallisme qui, comme le Royaume-Uni, ne définissaient leur monnaie qu’en or. Cette union a été un succès technique : jusqu’à la Première Guerre mondiale, on pouvait ainsi utiliser des pièces d’or ou d’argent pour régler ses achats à Genève ou à Rome. Toutefois, le système du bimétallisme a été rapidement déséquilibré par l’affaiblissement des cours de l’argent et a vu sa fin précipitée par les difficultés du rétablissement de l’étalon-or après la Première Guerre mondiale. L’Union latine a donc été formellement dissoute en 1927. À peu près contemporaine, l’Union scandinave, qui regroupait le Danemark, la Norvège et la Suède, a également disparu dans les années 1920. De leur côté, le dollar et le mark relèvent de la seconde catégorie, regroupant des monnaies dont la création a accompagné celle d’un État. Le dollar voit sa définition progressivement unifiée tout au long du XIXe siècle pour aboutir en 1913 à la création d’une banque centrale ; les choses progressent plus vite en Allemagne où le mark se substitue en 1876 au gulden (la monnaie de l’Allemagne du Sud) et au thaler (la monnaie de l’Allemagne du Nord) avec la création de la Reichsbank. Dans les deux cas, une nouvelle monnaie se substitue progressivement à des monnaies préexistantes et l’unification monétaire est la traduction financière d’une unification politique et de la construction d’un État. Certes, l’histoire économique éclaire le présent sans prétendre prévoir l’avenir, mais ces quelques exemples suggèrent qu’une monnaie a partie liée avec l’existence d’une souveraineté.

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C’est donc probablement à juste titre que Jacques Rueff disait que « l’Europe se fera par la monnaie ou ne se fera pas ». Il y aurait certes un travail d’exégèse à faire de cette phrase, prononcée par l’un des principaux propagateurs de la pensée libérale en France, membre fondateur de la société du Mont-Pèlerin, proche de l’école autrichienne et de Hayek, très ferme opposant aux idées keynésiennes, mais qui fut pourtant directeur du « mouvement général des fonds » (qui était alors la dénomination de la puissante direction du Trésor du ministère des Finances) sous le Front populaire et artisan de la réforme du franc sous la présidence du général de Gaulle. Il est très probable que Jacques Rueff se serait assez bien retrouvé dans les principes qui ont fondé l’unification monétaire de l’Europe, très proches de l’idéologie libérale qu’il a défendue tout au long de sa carrière.

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En choisissant de se doter d’une monnaie à souveraineté limitée, l’Europe a suivi une trajectoire idéologique présente dès sa création – même si cela n’a pas toujours été de manière exclusive ; l’euro est ainsi la traduction d’une vision du politique dans laquelle celui-ci est étroitement corseté par des règles juridiques et dans lequel les décisions essentielles pour la cohésion de la société sont prises par des autorités indépendantes du suffrage. La création de l’euro s’analyse ainsi moins comme un transfert de souveraineté à un échelon fédéral que comme un amoindrissement du champ de la souveraineté à l’occasion du transfert de la compétence monétaire des États vers une autorité européenne éloignée du suffrage. Les élites d’Europe continentales se sont largement ralliées à cette vision d’un « monde sans souveraineté » comme étant un progrès important dans l’ordre du politique, progrès dans lequel l’Europe jouerait un rôle précurseur. La crise de 2008-2009 et l’émergence économique et politique d’acteurs qui, comme la Chine ou l’Inde, s’appuient sur une vision très traditionnelle de l’action politique et de la souveraineté sont venues rappeler que le renoncement à l’exercice des compétences étatiques comporte un coût. Celui-ci est aujourd’hui directement supporté par les sociétés européennes, qui voient les ajustements s’effectuer directement à leur niveau, faute d’être amortis par des instruments politiques amoindris dans leurs capacités d’action. L’Europe se fera peut-être par la monnaie, comme l’affirmait Jacques Rueff. Elle pourrait tout aussi bien se défaire par la monnaie si celle-ci n’est pas accompagnée d’une souveraineté européenne...


Bibliographie

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  • ROCHE M. (2013), « La mission de la Banque d’Angleterre modifiée », Le Monde, 21 mars.

Notes

[1]

Professeur associé à l’ENS (Ulm).

[2]

Hjalmar Schacht (1877-1970), personnage au parcours sinueux, devenu président de la Reichsbank en 1923 à la demande du président social-démocrate Friedrich Ebert puis nommé à nouveau à ce poste en 1933 par Hitler, en démissionne en 1939 pour cause de différends avec le gouvernement sur le niveau des dépenses militaires dont il critiquait le caractère... inflationniste. Il reste toutefois ministre sans portefeuille jusqu’en 1943 avant d’être impliqué dans l’attentat manqué contre Hitler en 1944. Acquitté par le tribunal de Nuremberg en 1946, il est officiellement dénazifié et poursuit une carrière de financier tout en affichant sa proximité avec le Parti chrétien-social bavarois (CSU).

[3]

L’article 104 du traité de Maastricht stipule qu’« il est interdit à la BCE et aux banques centrales des États membres, ci-après dénommées “banques centrales nationales”, d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions ou organes de la Communauté, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des États membres ; l’acquisition directe, auprès d’eux, par la BCE ou les banques centrales nationales, des instruments de leur dette est également interdite. »

[4]

L’article 107 du traité de Maastricht précise que « dans l’exercice des pouvoirs et dans l’accomplissement des missions et des devoirs qui leur ont été conférés par le présent traité et les statuts du SEBC, ni la BCE, ni une banque centrale nationale, ni un membre quelconque de leurs organes de décision ne peuvent solliciter ni accepter des instructions des institutions ou organes communautaires, des gouvernements des États membres ou de tout autre organisme. Les institutions et organes communautaires ainsi que les gouvernements des États membres s’engagent à respecter ce principe et à ne pas chercher à influencer les membres des organes de décision de la BCE ou des banques centrales nationales dans l’accomplissement de leurs missions ».

[5]

Cette définition est le fait du Conseil des gouverneurs qui l’a fait connaître en 2003 ; de 1998 à 2003, la définition retenue par la BCE pour qualifier la stabilité des prix était plus restrictive encore, puisqu’elle visait une inflation « inférieure à 2 % ».

[6]

www.ecb.europa.eu, Toward the First Decade of Economic and Monetary Union – Experiences and Perspectives, discours de Jean-Claude Trichet.

[7]

Prévue par l’Acte unique européen de 1986, la libéralisation totale des mouvements de capitaux devient effective dans l’Union européenne au 1er juillet 1990.

[8]

En réalité, les choses s’analysaient de manière un peu moins tranchée ; les commissions et frais de change payés par les entreprises et les ménages au sein de l’Union européenne s’analysaient économiquement comme un transfert des entreprises et des ménages vers le secteur bancaire qui facturait ces services ; la mise en œuvre de l’euro a donc été l’occasion d’un transfert en sens inverse – des banques vers les ménages et les entreprises – pour un montant de l’ordre de 0,4 % du PIB européen. L’impact net de la disparition des frais de change sur la croissance a été nettement moins élevé : certes, on peut penser que les ménages et les entreprises ont fait des ressources correspondantes une utilisation un peu plus utile pour la collectivité que ne le faisaient les banques, mais dans une mesure qui n’a jamais fait l’objet d’une quantification rigoureuse.

[9]

Le Mercosur est une union économique créée le 26 mars 1991 par le traité d’Asuncion, qui regroupe plusieurs pays d’Amérique du Sud : Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay et Venezuela.

[10]

La zone de libre-échange des pays de l’ASEAN a été créée en 2002.

[11]

Hors de la Russie, le rouble russe n’a plus cours légal que dans les républiques séparatistes d’Abkhazie, d’Ossétie du Sud (les deux faisant formellement partie de la Géorgie), et en Transnistrie (faisant formellement partie de la Moldavie).

[12]

Il le serait moins aujourd’hui en raison de la crise immobilière ; l’incapacité dans laquelle les ménages américains ont été de vendre leurs biens immobiliers à la suite de l’effondrement de la valeur de ces derniers a été un puissant frein à leur mobilité.

[13]

Cette faillite n’est qu’un exemple parmi les 650 faillites qui ont émaillé l’histoire des États-Unis depuis 1934 ; voir Dominique Albertini, « Cinq autres faillites publiques à l’américaine », Libération, 19 juillet 2013.

[14]

Marché sur lequel les États émettent les nouveaux titres de dette.

[15]

Marché sur lequel se négocient les titres antérieurement émis par les États.

[16]

Discours de Mario Draghi à la Global Investment Conference de Londres, 26 juillet 2012.

Résumé

Français

La crise financière qui a éclaté en 2008 s’est doublée en Europe d’une crise monétaire. Il s’agit pour les gouvernements européens aujourd’hui non seulement de retrouver la croissance et l’emploi, mais de « sauver l’euro ». Pour comprendre ces difficultés, l’article revient sur les conditions de création de l’euro et sur le rapport qu’entretient cette monnaie avec la souveraineté. Il apparaît que l’euro ne remplit pas toutes les fonctions qui sont habituellement assignées à une monnaie ; sa focalisation exclusive sur la stabilité des prix, et l’indépendance très étendue de la Banque centrale européenne et l’interdiction qui lui est faite de jouer un rôle de prêteur en dernier ressort en font une monnaie « à souveraineté limitée ». La crise a mis en évidence les limites de cette conception de la monnaie, qui fait peser sur la zone euro un risque de plus en plus important de séparation entre son « centre » et sa « périphérie ». Afin d’éviter cet éclatement, il faut faire de l’euro une monnaie pleinement souveraine dans une zone euro plus solidaire.

English

The euro crisis : a crisis of the European sovereignty A monetary crisis added up to the financial crisis that broke out in 2008 in Europe. Now, European governments not only have to get back to growth and creation of jobs, but they have to “save the euro”. To understand those difficulties, this article exposes the conditions of creation of the euro and its relationship to sovereignty. It appears that the euro does not meet all the functions usually assigned to a currency. Its exclusive focus on price stability, as well as the large independence of the European Central Bank, and its interdiction to be a money-lender in last resort, all make the euro a money with a “limited sovereignty”. The crisis highlighted the limits of such a conception that puts the euro zone more and more at risk of a separation between its “center” and its “periphery”. In order to avoid this rupture, the euro must become fully sovereign in a more united euro zone.

Plan de l'article

  1. La monnaie, ça ne sert pas seulement à faire du commerce
  2. L’euro, une monnaie à souveraineté limitée
  3. L’exemple de la réserve fédérale américaine
  4. La création de l’euro : un cas unique
  5. L’indépendance totale de la BCE
  6. L’union monétaire : un projet politique imposé contre l’avis de nombreux économistes
  7. Monnaie, territoire, nation
  8. L’Europe : une zone monétaire à haut risque
  9. La « grande divergence » des économies européennes ou l’émergence progressive d’un « centre » et d’une « périphérie »
  10. Une crise peut en cacher une autre : crise financière, crise des dettes (non) souveraines
  11. Conclusion

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