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Hérodote

2013/4 (n° 151)

  • Pages : 216
  • ISBN : 9782707177605
  • DOI : 10.3917/her.151.0186
  • Éditeur : La Découverte

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Les facteurs économiques ont toujours été une composante majeure des conflits armés, non seulement parce que les ressources financières, naturelles, agricoles, industrielles ou humaines sont indispensables à la poursuite des combats, mais aussi parce qu’elles constituent des objets de convoitise. Il convient donc de ne pas sous-estimer le rôle que celles-ci peuvent jouer dans le déclenchement et la structuration des hostilités entre ou à l’intérieur des États, y compris dans les pays en développement. Depuis la fin de la guerre froide, cependant, les analyses économiques des rivalités de pouvoir tendent à prévaloir au détriment des autres registres d’explication. Bien souvent, elles réduisent alors à une simple compétition pour les ressources les tensions géopolitiques que connaissent les pays dits du « tiers monde ».

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Une analyse strictement économique des conflits présente ainsi deux principaux défauts qui sont déjà bien connus et identifiés. D’abord, elle occulte la dimension politique et symbolique de tensions qui ont aussi trait à la qualité des institutions, à l’organisation de l’État, aux cultures de gouvernement et aux relations de pouvoir à l’intérieur d’une société. De plus, elle néglige la force des faibles en ramenant toutes les interdépendances économiques à des rapports hégémoniques d’exploitation et de domination du « centre » sur sa « périphérie » et des puissances impérialistes sur leurs vassaux et/ou anciennes colonies. Chacun de ces travers mérite de plus amples explications car les paradigmes des économistes ont beaucoup évolué depuis la fin de la guerre froide.

L’absence de règle générale

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Il convient pour commencer de rappeler les limites d’une lecture économique des conflits. Les guerres, on le sait, ravagent des pays aussi bien riches que pauvres en ressources. Très en vogue dans les milieux anglo-saxons, les théories de la pénurie (scarcity) ou de l’abondance (the paradox of plenty) ne permettent guère de trancher pour savoir si l’on se bat parce qu’il n’y pas assez de ressources ou parce qu’il y en a trop. En proie à des troubles récurrents, la République démocratique du Congo, par exemple, est souvent présentée comme un pays victime de la richesse de son sous-sol, qui excite les convoitises et alimente les belligérants. Mais la persistance de la guerre en Somalie est également comprise comme un effet de la pauvreté et du manque de ressources d’un territoire semi-aride. À l’intérieur d’un pays comme la Centrafrique, on observe par ailleurs que les zones d’extraction diamantaire ne recoupent pas forcément les régions où des rébellions se sont formées, en l’occurrence au nord-ouest à partir de 2005, avant de s’emparer du pouvoir en 2012.

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Autrement dit, l’attention accordée au rôle des ressources ne permet guère d’édicter une loi générale. Dans certains pays en développement, c’est l’abondance qui précipite le conflit. Dans d’autres, c’est le contraire. La théorie de la « malédiction » (curse) des ressources naturelles n’est pas sans contradictions à cet égard. D’un côté, elle suppose en effet que les questions économiques déterminent la nature et le déroulement des conflits politiques, voire les niveaux de criminalité. De l’autre, elle n’accepte pas vraiment l’éventualité que l’exportation et l’extraction de matières premières puissent aussi contribuer à la paix et à la stabilité. On est pourtant en droit de supposer que si l’accès à des ressources abondantes augmente la propension au conflit armé, alors les embargos et le boycott de produits comme les « diamants du sang » devraient faciliter le retour à l’ordre et à la paix. Or de nombreux auteurs ont montré que les sanctions économiques parvenaient rarement à leurs fins pour empêcher une guerre, prévenir des massacres, mettre fin à la répression et, d’une manière générale, ramener à la raison un régime belliqueux [Elliott, 1998 ; Pape, 1997].

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De façon significative, les tenants des thèses de la « malédiction » ne mentionnent guère ces travaux, pas plus qu’ils ne cherchent à expliquer pourquoi les ressources joueraient seulement un rôle négatif et jamais positif. Leur démonstration se focalise en effet sur la seule relation entre matières premières et guerre, quitte à évacuer toute réflexion sur les facteurs économiques de paix [2][2] Pour une exception notable, voir Le Billon [2012].. Jeremy Weinstein, par exemple, soutient que la facilité d’accès à des ressources abondantes détermine non seulement la durée des conflits armés, mais aussi la propension des groupes rebelles à tuer des civils parce qu’ils n’auraient plus besoin de soutien populaire quand ils se financent par la vente de matières premières. Il recommande en conséquence à la communauté internationale de mettre un terme aux exactions des guérillas en coupant leurs sources de financement pour renchérir leurs opérations militaires, compliquer la poursuite des combats et les obliger à rendre des comptes aux populations dont elles prétendent défendre les intérêts. Non sans contradictions, Jeremy Weinstein admet cependant l’inefficacité des sanctions économiques [2007, p. 341, 350] !

De la diversité des modes de mobilisation guerriers

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Bien entendu, l’absence de loi générale ne remet nullement en cause la pertinence d’une analyse économique des conflits du « tiers monde ». Elle souligne simplement les incohérences et les limites du genre lorsqu’une telle approche revient à escamoter les autres facteurs de tensions géopolitiques. En effet, beaucoup de théories économiques reposent sur l’hypothèse d’une rationalité des acteurs perçus comme des consommateurs et des producteurs. Ce faisant, elles tendent à évacuer les passions et les enjeux immatériels qui peuvent également déchirer des sociétés se disputant le contrôle d’un territoire. Que l’on sache, la Ville sainte de Jérusalem focalise de nombreuses tensions à l’échelle planétaire sans pour autant être une importante cité industrielle ou commerciale. Dans le même ordre d’idées, les victimes du génocide rwandais n’étaient pas vraiment de grands propriétaires fonciers.

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Favorables à des approches qualitatives et empiriques, les ethnologues et les sociologues insistent ainsi sur la complexité et la diversité des modes de mobilisation guerriers [Bazenguissa-Ganga et al., 2012]. Le politiste Stathis Kalyvas [2006] met pour sa part en évidence la logique de guerres civiles qui, au premier abord, semblent complètement irrationnelles parce qu’elles ne répondent à aucun déterminisme économique et font appel à des motifs qui échappent au raisonnement cartésien des Occidentaux, nécessitant la traduction simultanée d’anthropologues spécialisés. James Payne va même encore plus loin. À l’en croire, les États achètent et produisent des armes pour des raisons essentiellement idéologiques et culturelles ; les facteurs économiques et la réalité des menaces militaires à leur encontre ne pèseraient que pour un tiers de leurs décisions en ce sens [Payne, 1989, p. 177].

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En réaction aux travers des analyses économiques de la guerre, il convient certes de ne pas tomber dans l’excès inverse. De fait, les tentatives de quantification de l’ensemble des déterminants des conflits ne sont souvent pas plus convaincantes que la mise en équation des phénomènes sociaux par les économistes. Scott Appleby, dont les travaux ne s’appuient sur aucune base de données, soutient par exemple que « deux tiers des guerres contemporaines seraient motivées par des questions d’identité religieuse, ethnique ou nationale » [Appleby, 2000, p. 17]. Mais son propos n’a pas plus de poids que l’affirmation selon laquelle un tiers des conflits armés seraient dus à des facteurs économiques. Depuis les attentats du World Trade Center en 2001, il traduit plutôt l’engouement de certains auteurs anglo-saxons pour les théories culturalistes du clash des civilisations, quitte à négliger les ressorts politiques des rivalités de pouvoir pour avancer effrontément que, dans l’histoire de l’humanité, on a surtout tué et fait la guerre au nom de la religion [Kimball, 2008, p. 1].

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L’obsession du terrorisme islamiste a en effet réhabilité à l’excès le facteur religieux. La question des allégeances confessionnelles n’était évidemment pas absente des antagonismes idéologiques en vigueur du temps de la guerre froide. Mais elle se fondait dans un affrontement plus général entre l’Est et l’Ouest à propos des droits de l’homme, des mérites de l’économie de marché et des libertés publiques et civiques. À l’époque, les lobbies chrétiens se mobilisaient par exemple pour défendre leurs coreligionnaires persécutés dans les pays du camp soviétique, et pas seulement en terre d’islam. La chute du mur de Berlin en 1989 n’a alors pas calmé leurs appréhensions malgré l’effondrement des régimes communistes et ouvertement favorables à l’athéisme. Au contraire, les lobbies chrétiens ont recentré leur attention sur les États musulmans, en particulier ceux qui disaient appliquer la charia, contribuant ainsi à renforcer l’idée d’une guerre de religions. De leur côté, les gouvernements des pays occidentaux n’ont pas été en reste et ont suivi le modèle des États-Unis, où le Congrès a établi en 1999 une commission permanente sur les libertés religieuses – en France, le Quai d’Orsay s’est doté d’un conseiller aux Affaires religieuses en 2009.

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Au vu de la diversité des facteurs de tensions, les tentatives d’analyse pondérée des rivalités de pouvoir sont ainsi écartelées entre deux pôles extrêmes que sont la rationalisation économique des affrontements et l’approche culturaliste de l’irrationalité des passions guerrières [Pérouse de Montclos, 2007]. Paradoxalement, l’une et l’autre reviennent en l’occurrence à nier la logique politique des insurrections armées d’aujourd’hui, qui se produisent essentiellement dans les pays du Sud. Dans la version culturaliste de Victor Hanson [2002], par exemple, les pratiques militaires des Européens et des Américains du Nord sont fondamentalement différentes de celles des Asiatiques ou des Africains. D’après lui, il existerait donc un art de la guerre occidental qui ferait figure d’exception et qui confirmerait la prééminence de la civilisation athénienne en matière de discipline et d’avancée technologique. Mais la version économiste de Paul Collier [2000] n’est guère plus tendre à l’égard des insurgés du « tiers monde », dont les actes de prédation sont réduits à de simples motivations criminelles. À en croire la figure de proue des théoriciens des « nouvelles guerres », l’appât du gain (greed) l’emporterait désormais sur les revendications politiques (grievance).

Les raisons d’un succès

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Plusieurs facteurs expliquent en l’occurrence le succès des analyses économiques au sortir de la guerre froide. Un premier élément tient au triomphe du modèle libéral. Dans le contexte du consensus de Washington, qui célèbre les vertus du marché, de la privatisation et des ajustements structurels de la Banque mondiale, on redécouvre en effet l’importance des acteurs non étatiques de la guerre et de la motivation lucrative des mercenaires, des prestataires de sécurité ou des mouvements de guérilla. Traduisant une certaine forme de myopie qui n’a pas complètement épargné l’auteur de ces lignes il y a vingt ans, un pareil constat peut sans doute faire sourire les historiens. En réalité, les phénomènes de prédation et de privatisation de la guerre n’ont été limités ni au « tiers monde » ni à l’ère post-guerre froide. Dans la France d’Ancien Régime au XVIIe siècle, par exemple, la monarchie vendait des offices et des charges vénaux dans tous les secteurs, y compris l’armée. Les commandants géraient eux-mêmes leurs frais et leurs revenus en équipant et en payant la solde des hommes de leurs compagnies. Pour se rémunérer, ils monnayaient leur protection, bénéficiaient de dégrèvements fiscaux, se partageaient le butin pris à l’ennemi, revendaient leur charge ou empruntaient de l’argent à bon compte...

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De pair avec le triomphe du modèle libéral, d’autres éléments contribuent au succès des analyses économiques de la conflictualité au sortir de la guerre froide. Conjuguée au sensationnalisme des médias, la montée en puissance des approches humanitaires des conflits armés, en particulier, a beaucoup joué pour dépolitiser et criminaliser les motifs d’hostilité. Sur les terrains de crise des pays en développement, les secouristes sont en effet sensibles aux exactions des belligérants. Leurs témoignages renvoient donc une image très noire de la barbarie des affrontements d’aujourd’hui. Partant, ils laissent croire que les civils seraient davantage ciblés pour être pillés. Alors que diminue fortement le nombre de conflits interétatiques, ils prétendent notamment que les guerres civiles contemporaines seraient moins « militaires », et donc plus meurtrières pour la population. Selon eux, un tel phénomène serait non seulement dû à la dérive criminelle des seigneurs de guerre, de la Somalie au Liberia, mais aussi à une caractéristique ancienne des mouvements de guérilla, qui privilégient la mobilité et cherchent en conséquence à contrôler en priorité les populations, davantage que des territoires [Jean et Rufin, 1996].

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En réalité, les études quantitatives montrent plutôt une diminution tendancielle de la fréquence des conflits armés et de la surmortalité guerrière [Pinker, 2011 ; Mack et al., 2005]. De plus, il n’y a pas lieu de supposer que les armées gouvernementales se préoccuperaient moins de contrôler les populations que les mouvements de guérilla. Au contraire, Kelly Greenhill [2010] montre très bien comment les États, développés ou non, cherchent à encadrer les flux migratoires en fermant ou en ouvrant leurs frontières pour affermir leur pouvoir et négocier des concessions stratégiques avec la communauté internationale. Quant à imaginer que les armées gouvernementales épargneraient davantage les civils que les mouvements insurrectionnels, c’est oublier que les États sont les principaux responsables de massacres [Rummel, 1994].

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À mesure que les ONG urgentistes proliféraient, les humanitaires n’en ont pas moins continué à propager la thèse d’une criminalisation des conflits qui a tant contribué au succès des analyses économiques des prétendues « nouvelles » guerres. Et pour cause : sur les terrains de crise, les secouristes étaient plus nombreux et aux premières loges pour assister au détournement de leur aide. Ils ont donc eu l’impression que les belligérants étaient des bandits sans foi ni loi qui étaient seulement motivés par l’appât du gain et qui ne respectaient désormais plus rien, même pas le droit humanitaire. Peu importe que les pratiques prédatrices aient toujours existé, y compris en France en 1870, à une époque où les secouristes sur les terrains de guerre étaient beaucoup moins nombreux pour témoigner des exactions des belligérants [Pérouse de Montclos, 2013]. À la fin de la guerre froide, la littérature académique a largement repris à son compte les inquiétudes des humanitaires. Alors qu’elle s’était longtemps focalisée sur l’instrumentalisation de l’aide par les bailleurs de fonds publics, elle s’est soudain intéressée au détournement de l’assistance internationale par ses destinataires, notamment par des acteurs non étatiques. Généralement restreint aux seuls pays en développement, un tel changement de paradigme a alors alimenté à son tour la thèse d’une criminalisation des conflits armés du « tiers monde ».

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À dire vrai, on serait bien en peine de prouver que, toutes proportions gardées, la manne financière de l’aide exciterait davantage les convoitises des belligérants et serait davantage instrumentalisée par les bailleurs, avec un risque plus important de détournement susceptible de prolonger les combats et les souffrances des populations aux prises avec des affrontements armés. Le sentiment d’une criminalisation ou d’une privatisation des conflits à travers le regard des secouristes tient d’abord à une plus grande visibilité médiatique des exactions, de pair avec les progrès des télécommunications et la prolifération d’ONG spécialisées dans l’urgence ou la défense des droits de l’homme. Il provient également de la multiplication des opérations de paix au sortir de la guerre froide, quand l’effondrement de l’URSS a permis de lever temporairement le droit de veto qui avait bloqué les initiatives du Conseil de sécurité des Nations unies en la matière. Là aussi, on a en l’occurrence observé un changement de paradigme. Du temps de la guerre froide, les interventions dites « militaro-humanitaires » de la communauté internationale visaient en effet à contrer les affrontements entre des États belliqueux, répressifs et perçus comme forts ; par la suite, en revanche, elles ont visé des États faibles, voire « faillis », pour reprendre une expression à la mode et souvent associée aux pillages et aux exactions criminelles de milices ou de seigneurs de guerre dans des pays sans gouvernement [Roberts, 1993, p. 445].

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L’évolution des rapports de forces internationaux n’est évidemment pas pour rien dans le succès des analyses économiques de la conflictualité à cet égard. Pendant la guerre froide, les conflits du « tiers monde » étaient compris comme des affrontements par procuration entre l’Est et l’Ouest, ce qui leur donnait d’emblée une forte résonance idéologique, entre la pensée marxiste et le modèle libéral. Dans la foulée de la décolonisation, en particulier, les guérillas étaient assimilées à des « mouvements de libération nationale », quoiqu’il en soit de leurs exactions et de pratiques prédatrices qui leur vaudraient aujourd’hui le qualificatif de vulgaires bandes armées, milices ou groupes terroristes. La vision en était plutôt positive puisqu’elle s’inscrivait dans un contexte optimiste de construction de l’État-nation, et non de recul ou d’effondrement des pouvoirs publics. À défaut de questionner la solidité des institutions dans les pays nouvellement indépendants, les observateurs « progressistes » de l’époque estimaient en effet que les mouvements de guérilla avaient une base populaire, quitte à occulter leurs attaques contre des civils. Les insurgés étaient des révolutionnaires, pas des criminels, et leurs exactions servaient à financer la bonne cause, pas à s’enrichir.

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Autrement dit, on a indûment politisé les dynamiques conflictuelles et les pratiques guerrières des groupes rebelles en ignorant plus ou moins délibérément leurs agissements criminels et leurs motivations lucratives. De la même manière, les « conservateurs » ont cherché à masquer les exactions et la profonde corruption des « kleptocraties » alliées aux États-Unis, quitte à légitimer des régimes fondamentalement crapuleux à Haïti, aux Philippines ou au Zaïre. Dans un tel contexte, les affrontements armés du « tiers monde » étaient politiques parce qu’ils opposaient indirectement l’Est et l’Ouest, parce qu’ils exprimaient des luttes de libération nationale, parce qu’ils visaient à chasser des troupes d’occupation, ou parce qu’ils conjuguaient les trois à la fois, comme en Angola ou en Afghanistan dans les années 1980. Le rôle assigné aux facteurs économiques était plus classique. Au lieu de se focaliser sur la prédation ou le détournement de l’aide pour financer les belligérants, il consistait surtout à mettre en évidence la façon dont les ressources en matières premières excitaient les convoitises des États et les incitaient à intervenir directement ou indirectement dans un autre pays en envahissant son territoire ou en y soutenant des mouvements armés à l’intérieur d’une guerre civile.

Des ressources au complot international

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Ces analyses économiques de la conflictualité du « tiers monde » n’étaient certes pas sans défauts non plus. En insistant démesurément sur le rôle des ressources et des convoitises que celles-ci suscitaient, elles ont en effet favorisé les théories du complot international, minimisé les dynamiques locales des affrontements et surévalué l’intérêt que les grandes puissances pouvaient porter aux pays en développement. Historiquement, par exemple, la colonisation du continent africain a en fait été initiée par une poignée de pionniers, de commerçants et d’aventuriers qui ont ensuite forcé la main de leurs gouvernements respectifs pour officialiser leurs possessions et délimiter leurs territoires. En France, la conquête puis le peuplement de l’Algérie ont ainsi été soutenus par des économistes libéraux comme Paul Leroy-Beaulieu, mais on ne peut guère dire qu’ils aient soulevé un véritable enthousiasme populaire. En Grande-Bretagne, la population se désintéressait bien autant des colonies [Porter, 2004]. Dans tous les cas, la fameuse « ruée vers l’Afrique » (scramble for Africa) a essentiellement été l’affaire d’une minorité et n’a sûrement pas été portée par un vaste mouvement de chômeurs avides d’aller s’emparer de terres nouvelles.

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De plus, il n’est pas évident que la colonisation ait été une affaire « rentable » et « rationnelle ». Des économistes comme David Fieldhouse [1966, 1973, 1986] et Jacques Marseille [1989] ont ainsi montré que les possessions outre-mer n’avaient pas été indispensables à la croissance de l’Europe et qu’on avait surestimé leur importance pour les puissances impérialistes. Dans le cas de l’Espagne et du Portugal, l’aventure coloniale a même retardé le développement de l’État en métropole. Jusqu’en 1975, le Portugal s’est, en l’occurrence, épuisé dans des guerres anachroniques qui l’ont saigné à blanc. L’Espagne, quant à elle, s’est dispersée dans des activités missionnaires en Amérique latine pendant que la France jacobine se préoccupait d’abord d’intégrer les routes commerciales de Bourgogne et de Provence avant de s’engager assez tardivement dans l’aventure coloniale. Excentrée relativement aux principaux pôles économiques de la péninsule Ibérique, Madrid n’a affiché sa vocation de capitale politique qu’à partir du XVIe siècle et n’est pas parvenue à battre en brèche la compétitivité de ports comme Barcelone, contrairement par exemple à Vienne, plus éloignée de la Méditerranée et du commerce Nord-Sud [3][3] L’Autriche, qui, à l’instar de l’Espagne, se fait contre....

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De ce point de vue, il convient de revenir sur les présupposés des théoriciens de la dépendance qui, dans les années 1970, insistaient sur la nécessité de se soulever contre les structures d’oppression capitaliste pour établir un nouvel ordre économique international. Leur relation au territoire, en particulier, mérite d’être explicitée. À l’échelle locale, elle tablait en effet sur l’existence d’une bourgeoisie dite compradore qui servait d’intermédiaire au service du capitalisme mondial pour exploiter le pays profond, notamment l’hinterland des côtes africaines où étaient établies un bon nombre de capitales à l’Indépendance. Le colonisateur, lui, était accusé d’avoir attisé les conflits ethniques afin de diviser pour mieux régner (divide and rule). Dans le cas de l’Afrique noire, par exemple, une telle approche refusait évidemment d’admettre que la colonisation avait aussi été facilitée par les divisions internes de sociétés qui n’avaient pas réussi à résister à la modernité et à la pénétration commerciale des puissances impérialistes. Pourtant, les rapports coloniaux avaient certainement été plus complexes qu’il n’y paraissait au premier abord, à l’image du héros du merveilleux roman d’Amadou Hampâté Bâ, l’interprète Wangrin, qui manipulait bien autant les Français que les indigènes (L’Étrange Destin de Wangrin, Christian Bourgois, Paris, 1999).

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À l’échelle internationale, les théoriciens de la dépendance raisonnaient également en termes de centre et de périphérie pour élucider les rapports de domination Nord-Sud qui écrasaient le tiers monde et entérinaient la profonde inégalité des échanges économiques. À leurs yeux, le centre était forcément urbain et jacobin ; la périphérie, essentiellement rurale et sécessionniste ou autonomiste. En effet, leur analyse correspondait assez bien au schéma maoïste qui opposait la bourgeoisie citadine aux paysans damnés de la terre, d’une part, et les armées gouvernementales dans les villes aux guérillas dans les campagnes, d’autre part. De plus, elle s’inspirait des travaux de géographes, de politistes ou de sociologues qui, à partir du cas des pays développés, avaient établi une corrélation négative entre la domination d’une capitale et l’éloignement de ses provinces. Le problème est que l’analyse centre-périphérie allait bientôt être dépassée par les bouleversements du contexte international au sortir de la guerre froide.

La fin de la guerre froide et la perte de sens

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De telles approches, d’abord, ont négligé la complexité des rapports d’interdépendances économiques qui ont pu finir par rapprocher les pays émergents des anciennes puissances coloniales, obligeant à revoir le paradigme selon lequel le centre exportait des biens manufacturés à forte valeur ajoutée ; et la périphérie, des matières premières à l’état brut. Autrefois condamnés à la pauvreté, le Brésil lusophone ou l’Inde anglophone (et pas seulement la Chine) en fournissent aujourd’hui de beaux exemples. De plus, l’analyse centre-périphérie a bientôt été désavouée par la rapidité de l’urbanisation des pays en développement, une tendance de fond qui a davantage ancré la guerre et la contestation dans la ville, à proximité des lieux de pouvoir, quitte à démoder le modèle de la guérilla rurale face à l’émergence de groupes rebelles dans des agglomérations comme Mogadiscio ou Beyrouth. En réalité, la diversité des cas de figure empêchait toute généralisation abusive sur les implications politiques des rapports de domination économique entre la métropole et sa périphérie postcoloniale, la ville-monde et la campagne, la capitale et sa province.

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Concrètement, par exemple, il n’était pas possible d’associer systématiquement des États forts à des concentrations urbaines et des États faibles à des phénomènes de dispersion rurale. Les capitales macrocéphales du Congo-Brazzaville, de la Somalie, de l’Ouganda, de l’Angola et de tant d’autres infirmaient une telle hypothèse. Le modèle européen, d’ailleurs, n’était lui-même pas très probant car la structuration de ses réseaux urbains reflétait davantage la distance entre les zones où s’était construit un État fort, sur un axe est-ouest, et les grandes routes commerciales, sur un axe nord-sud. En effet, la fragmentation du Saint Empire romain germanique avait permis l’émergence des systèmes centralisés les plus solides et les plus durables à sa périphérie, en Angleterre ou en France, et non en Italie ou en Allemagne, où la ceinture urbaine des monastères catholiques ne faisait pas ressortir une ville plus qu’une autre, compliquant la création de larges ensembles territoriaux. Selon la thèse de Stein Rokkan, plus la distance était grande, plus la capitale avait fini par dominer. Plus elle était petite, plus la distribution des forces urbaines s’était éparpillée à cause de la concurrence des villes marchandes [Rokkan, 1987, p. 73 ; Rokkan et Eisenstadt, 1973, vol. 1, p. 84].

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Dans tous les cas, il aurait été de toute façon réducteur de confondre centres politiques et centres économiques pour comprendre les tensions à l’international ou à l’intérieur des frontières d’un pays. Dans leur rapport au monde postcolonial et à l’analyse spatiale des lieux de pouvoir, notamment en ville, les théoriciens de la dépendance n’ont pas seulement eu pour défaut de monter en généralité en simplifiant à l’extrême la complexité des conflits et des relations sociales. De manière souvent condescendante et ethnocentrée, ils ont également eu tendance à subordonner toute la politique des États en développement aux visées capitalistes des anciennes puissances impérialistes. À leurs yeux, c’est finalement le centre qui décidait du sort des pays nouvellement indépendants. Il n’était pas imaginable, par exemple, que les dirigeants africains de la bourgeoisie compradore puissent aussi manipuler les puissants en négociant leur ralliement en échange de concessions stratégiques sur l’aide ou les excès de leurs dictatures.

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Aujourd’hui, de telles représentations continuent de prévaloir malgré la perte d’influence des théoriciens de la dépendance du fait de l’émergence des BRICS, du triomphe du modèle néolibéral et de la fin des grandes confrontations idéologiques de la guerre froide. Aux yeux de l’opinion publique occidentale, en particulier, l’Afrique subsaharienne est toujours dominée et exploitée, hier par les Français ou les Britanniques, maintenant par les Chinois. Cette représentation n’est évidemment pas sans liens avec l’histoire coloniale d’un continent ravagé par l’esclavage et arbitrairement partagé entre les puissances européennes réunies à Berlin en 1884. Mais elle a aussi pu exacerber les théories « conspirationnistes » quant à la compétition pour les ressources à l’heure de la globalisation. Autrefois limitée aux États-Unis ou aux anciennes puissances coloniales, la surévaluation du rôle des ingérences étrangères dans la fabrication des conflits africains a ainsi rajouté de nouveaux acteurs qui ont largement compensé la disparition de l’ex-URSS, à commencer par la Chine (au Soudan et en Angola), l’Iran (au Soudan), l’Arabie saoudite (en Éthiopie) et le Qatar (au Mali), sans parler de l’Inde (en Afrique australe), de la Turquie (en Somalie) ou de la Malaisie (au Liberia).

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Reformulée à l’aune de l’altermondialisme et plus ou moins débarrassée des oripeaux marxistes de l’économie politique classique, la thèse des manipulations extérieures, renvoyant les Africains à leur triste rôle de pantins « téléguidés » par les forces invisibles du capitalisme mondial, continue d’être privilégiée par les nouveaux théoriciens de la dépendance. Résultat, ils négligent l’importance des dynamiques conflictuelles locales et ne cherchent guère à appréhender toute la complexité des enchaînements et des circonstances qui finissent par produire ou non des affrontements armés. En cela, ils se distinguent radicalement des approches empiriques « par le bas » qui tendent à « réhabiliter » l’autonomie et la rationalité des acteurs qui s’affrontent sur le terrain des conflits armés.

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Bien entendu, les approches économiques de la guerre ne se limitent pas pour autant aux théories néomarxistes ou altermondialistes de la dépendance et de l’exploitation, héritières des luttes anti-impérialistes d’autrefois. Portée par des auteurs comme Richard Auty [1993] ou Paul Collier [2000], la mode de la « malédiction des ressources » provient d’un courant plus libéral, qui valorise plutôt les mérites de l’économie de marché. Elle n’en a pas moins ses propres défauts, essentiellement dans sa vision déterministe des facteurs de conflits. Alors que les dépendantistes focalisaient leur attention sur les structures de pouvoir et l’inégalité des échanges pour réclamer l’établissement d’un nouvel ordre économique international, les théoriciens des « nouvelles guerres » insistent sur le rôle de la géographie physique et des ressources naturelles pour dénoncer les cultures de rente, la corruption, le blanchiment d’argent, les trafics de biens illicites et les violations des droits de l’homme qui empêchent l’émergence de démocraties libérales.

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Dans toutes leurs différences, les théories de la dépendance ou de la malédiction partagent cependant un certain nombre de travers. En effet, leurs analyses de la compétition pour les ressources se heurtent aux mêmes écueils du déterminisme, du réductionnisme, du conspirationnisme et de la condescendance. Par déterminisme, on entend en l’occurrence une vision fataliste des causalités géopolitiques des conflits ; par réductionnisme, la tentation de la simplification, de l’amalgame et de la montée en généralité ; par conspirationnisme, l’occultation des responsabilités locales et la recherche de boucs émissaires à l’étranger ; par condescendance, enfin, la subordination et l’enfermement des belligérants dans des logiques globales qui les dépasseraient et sur lesquelles ils n’auraient pas prise. Les thèses de la criminalisation des affrontements politiques sont particulièrement spécieuses à cet égard. Réduire les conflits contemporains du « tiers monde » à des « guerres de sauvages » opposant des bandes armées uniquement mues par l’appât du gain, c’est simplifier à l’extrême la complexité des rivalités de pouvoir. La géopolitique mérite mieux que ça.


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Notes

[1]

Docteur en sciences politiques, professeur à l’Institut français de géopolitique, université Paris-VIII.

[2]

Pour une exception notable, voir Le Billon [2012].

[3]

L’Autriche, qui, à l’instar de l’Espagne, se fait contre la conquête musulmane, accuse un certain décalage dans le temps à cet égard. C’est avec la chute de l’empire des Habsbourg et la séparation de la Hongrie que Vienne, débarrassée de Budapest, se concentre véritablement sur l’espace autrichien.

Résumé

Français

Une analyse strictement économique des conflits dans les pays en développement présente deux principaux défauts. D’abord, elle occulte la dimension politique et symbolique de tensions qui ont aussi trait à la qualité des institutions, à l’organisation de l’État, aux cultures de gouvernement et aux relations de pouvoir à l’intérieur d’une société. De plus, elle néglige la force des faibles en ramenant toutes les interdépendances économiques à des rapports hégémoniques de domination du « centre » sur sa « périphérie » et des puissances impérialistes sur leurs vassaux et/ou anciennes colonies. Cet article déconstruit ainsi des paradigmes qui ont beaucoup évolué depuis la fin de la guerre froide. L’objectif n’est certainement pas de nier l’importance du rôle que jouent les ressources économiques pour financer la poursuite des combats ou attiser les convoitises. En revanche, il s’agit bien de contester les théories déterministes de la « malédiction » ou dépendantistes de l’« exploitation » qui tendent à réduire à une simple compétition pour les ressources les tensions géopolitiques que connaissent les pays dits du « tiers monde ».

English

The limits of economics to understand the geopolitics of conflicts in developing countries A strict economic reading of conflicts in developing countries raises two major problems. First, it tends to ignore the political and immaterial dimension of rivalries that also pertain to the quality of institutions, the organisation of the state, cultural patterns, and power structures in a society. Secondly, it neglects interdependences and the strength of the weak : all economic relations are understood as resulting from the hegemonic domination of the “centre” on its “periphery” and imperialist powers on former colonies or clients. Thus this article critically analyses paradigms that changed a lot since the end of the cold war. The objective is not to deny the importance of economic resources to fund a war or to exacerbate the lust for wealth. It is rather to contest the determinism of the “curse” or the “exploitation” theories when they reduce the geopolitical tensions of developing countries to sheer greed and competition for resources.

Plan de l'article

  1. L’absence de règle générale
  2. De la diversité des modes de mobilisation guerriers
  3. Les raisons d’un succès
  4. Des ressources au complot international
  5. La fin de la guerre froide et la perte de sens

Pour citer cet article

Pérouse de Montclos Marc-Antoine, « Des limites de l'économie dans la compréhension géopolitique des conflits des pays en développement », Hérodote, 4/2013 (n° 151), p. 186-198.

URL : http://www.cairn.info/revue-herodote-2013-4-page-186.htm
DOI : 10.3917/her.151.0186


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