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Histoire & Sociétés Rurales

2012/1 (Vol. 37)



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Dans son roman Jacquou le Croquant, publié en 1897, Eugène Le Roy ( 1836-1907) dénonce les conditions de vie misérables de la petite paysannerie périgourdine sous la Restauration et la Monarchie de Juillet [1]  Eugène Le Roy, considéré comme le maître du « roman... [1] . Avec d’autres ouvrages tels que Le Moulin du Frau, Mademoiselle de la Ralphie ou L’Ennemi de la mort, cet auteur périgourdin s’est imposé comme l’un des maîtres du roman rustique social [2]  Vernois, 1962. [2] . Ce fils de régisseur, placé en nourrice dans une famille paysanne, connaît bien la vie des petites gens même s’il n’a jamais travaillé la terre lui‑même. Son engagement républicain le conduit à une observation du monde rural marquée par la lutte des classes. En effet, à l’instar des écrits de George Sand [3]  Dauphin, 2006. [3] , le paysage social dépeint dans ses romans est souvent éloigné de ce que donnent à voir les archives. Néanmoins, son œuvre, notamment Jacquou le Croquant, apporte un éclairage essentiel sur la vie rurale en Périgord à cette époque et en particulier sur les notions de richesse et pauvreté. Élevé aux champs, confronté aux difficultés du monde rural dans le cadre de son emploi de percepteur, Eugène Le Roy écrivain a également parcouru la campagne à la manière d’un ethnologue pour se documenter et nourrir ses intrigues, approcher au plus près le quotidien et les mentalités des paysans. Ses idées radicales l’ont conduit à se ranger du côté des plus pauvres, à défendre la petite paysannerie contre les grands propriétaires terriens nobles qui incarnaient à ses yeux l’Ancien Régime, la société d’ordres.

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Partir du roman de Jacquou le Croquant pour étudier le thème de la richesse et de la pauvreté aux champs en Périgord dans la première moitié du xixe siècle, est l’occasion de rappeler l’intérêt et les limites des sources littéraires et notamment des romans de terroir ou romans rustiques. C’est également un moyen de revenir sur l’enjeu méthodologique que constitue, pour l’historien, la confrontation entre le perçu et le vécu.

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Il ne s’agit pas de proposer une étude critique du roman, mais de partir de quelques‑unes de ses idées forces, de l’image qu’il renvoie de la pauvreté et de la richesse, incarnées, entre autres, par les personnages principaux de Jacquou le Croquant et du comte de Nansac, pour les confronter à la réalité sociale, économique et politique des années 1815‑ 1850, sous les deux monarchies parlementaires. À partir de quelques sources originales et des apports de la micro-histoire, nous nous interrogerons sur les contours réels de la richesse et de la pauvreté aux champs et sur la nature des liens qu’ils entretiennent.

Carte 1 - La Dordogne : principaux lieux mentionnés Carte 1

La monarchie constitutionnelle : entre réalité et représentations

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Selon André Gueslin, par pauvreté, les historiens désignent non seulement les exclus en situation de détresse, qui « n’ont pas les moyens, même en année normale, d’assurer le minimum vital sans recourir à l’aide extérieure », mais aussi tous ceux qui sont au bas de l’échelle des revenus et connaissent une existence précaire [4]  Gueslin, 1998, p. 14. [4] . Or, l’étude de la pauvreté aux champs ne peut se concevoir que dans une définition large. D’une part, parce qu’à cette époque, les campagnes comptent assez peu de mendiants, qui préfèrent généralement les lumières de la ville, même petite, ses hospices et ses bureaux de bienfaisance et, d’autre part, parce que la pauvreté est un phénomène particulièrement fluctuant. D’ailleurs, Eugène Le Roy ne s’y trompe pas. La pauvreté qu’il décrit n’est pas celle des mendiants, mais celle de la petite paysannerie, fragile et précaire. Selon Paul Vernois, « le roman rustique ne se sépare du roman historique que par l’humilité de ses protagonistes, les contraintes de la vie quotidienne, une certaine pérennité d’un contexte sociologique » [5]  Vernois, 1967, p. 69. [5] . On comprend dès lors que les stigmates de la pauvreté marquent les héros d’Eugène Le Roy et en particulier le jeune Jacquou, symbole de la pauvreté rurale dans son œuvre. Mais le portrait qu’il en dresse, s’il constitue une source d’information utile à l’historien, doit néanmoins être confronté aux sources.

Les difficultés méthodologiques des recherches sur la pauvreté en milieu rural

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Travailler sur la pauvreté pose d’emblée des difficultés méthodologiques, notamment en milieu rural. En effet, dans la mesure où notre étude porte sur les indigents, mais aussi sur les gens de la terre en situation de précarité, il n’existe aucune structure chargée de répertorier cette population. Sous la Restauration comme sous la Monarchie de Juillet, les villages du Périgord ne possèdent pas encore, sauf exception, de bureaux de bienfaisance qui ne sont alors présents que dans les villes, comme nous avons pu le montrer pour la Double [6]  Marache, 2006. [6] et comme l’a rappelé André Gueslin [7]  Gueslin, 1998, p. 275. [7] .

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Délimiter et observer la pauvreté est donc une mission difficile. Nous avons d’abord et naturellement examiné les listes de recensement de population pour repérer les indigents et les mendiants. Mais celles-ci se sont avérées totalement inutiles. En effet, les résultats obtenus sont totalement fantaisistes. Tout d’abord, les maires minimisent volontiers le phénomène, toujours gênant. La pauvreté est tabou pour les édiles comme pour ceux qui la vivent au quotidien et le champ sémantique utilisé pour aborder la question est riche de sens : « Il n’est pas la peine d’en parler », explique le maire de Bergerac en 1835 [8]  Arch. dép. Dordogne, 6 M 535, Enquête Brard. [8]  ; « On est honteux de mendier et aussitôt qu’on le peut on cesse », écrit celui de Pluviers [9]  Ibid., 6 M 538, Enquête Brard. [9] , sans parler de celui de Razac pour qui « il n’y a pas à proprement parler [dans sa commune] de pauvres mendiants mais il y a des pauvres honteux » [10]  Ibid., 6 M 541, Enquête Brard. [10] . Mais surtout, la définition de l’indigence diffère selon les communes et, au sein même d’une commune, selon la personne qui opère le recensement. Ainsi, un sondage effectué pour 1836 sur les listes de recensement de 33 communes totalisant 23 892 habitants, ne permet d’identifier qu’un indigent (à Miallet) et trois mendiants (à Molières) [11]  Arch. dép. Dordogne, 6 M 21 et 6 M 34, Listes de r... [11] . Or, grâce à l’enquête Brard de 1835 [12]  Combet et Marache, à paraître. [12] , on sait que le phénomène est bien présent. Cette enquête, commandée en 1835 par le préfet Romieu à Cyprien Brard, ancien ingénieur des Mines et industriel à la retraite en Périgord, théoricien libéral et social, pose aux 583 communes du département une série de 122 questions portant sur des thèmes tels que la topographie, l’agriculture, l’industrie, l’hygiène et la santé publique, ou encore les antiquités et curiosités. Trois de ces questions portent plus particulièrement sur la pauvreté et la mendicité et sont riches d’enseignements. La réponse à la question « Combien compte-t-on de pauvres ne vivant que d’aumônes dans la commune ? Le nombre en a-t-il diminué ou augmenté depuis dix ans ? », suffit à montrer que les résultats des listes de recensement sont erronés. À Bourdeilles ( 545 habitants en 1836), le recensement de population ne fait apparaître aucun mendiant ou indigent, alors que dans sa réponse à l’enquête Brard, la même année, le maire indique que sa commune compte une trentaine de pauvres ne vivant que d’aumônes. Même chose à Bourg-des-Maisons ( 553 habitants) qui ne présente aucun indigent dans la liste de recensement tandis que le maire reconnaît, dans l’enquête, que son village compte trois maisons de mendiants, soit huit personnes. À Bourg-du-Bost ( 430 habitants), on apprend que 7 à 8 pauvres vivent de l’aumône alors qu’ils ne sont pas mentionnés dans le recensement de 1836. Les exemples de ce genre sont nombreux. Mais, même dans l’enquête, la définition ne va pas de soi. Ainsi, dans sa synthèse, Cyprien Brard explique que certains maires, dont celui de Bergerac ont « confondu les indigents et les mendiants » [13]  Arch. dép. Dordogne, 6 M 532. Synthèse de l’enquête... [13]  ; certains parlent d’individus, d’autres de familles. Si le recensement de 1851 semble prendre un peu plus en considération le phénomène, les chiffres demeurent encore inférieurs à la réalité : sur 22 communes étudiées, totalisant 18 391 habitants, on trouve cette fois-ci 153 mendiants et vagabonds.

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Nul besoin ici d’une étude exhaustive pour montrer qu’une histoire quantitative de la pauvreté au xixe siècle, phénomène aussi tabou qu’insaisissable, est impossible, que ce soit dans une acception large ou étroite. Néanmoins, un certain nombre de sources, au premier rang desquelles l’enquête Brard, nous permettent d’en proposer une approche qualitative relativement fine, que de nombreux récits et écrits du for privé viennent compléter.

Gens de la terre et pauvreté : une condition floue et fluctuante

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La pauvreté est un phénomène qui marque le temps long de l’histoire des campagnes, mais elle présente des frontières mouvantes aux contours incertains, qui évoluent et se redéfinissent en permanence au gré de la conjoncture et des caprices du temps court. L’un des éléments centraux de l’histoire de Jacquou le Croquant est la précarité perpétuelle des petites gens dans les campagnes. Les parents de Jacquou (Marie et Martissou), petits métayers du comte de Nansac, peinent à survivre de leur dur labeur. À la mort de Martissou, Jacquou et sa mère tombent dans l’indigence, non sans avoir tout tenté pour s’en sortir et avoir essuyé le mépris et la haine de plus riches qu’eux. Eugène Le Roy fut souvent taxé, parfois à juste titre, de vouloir exagérer les conditions de vie pitoyables des paysans dans ses romans éminemment engagés. Il n’en demeure pas moins que la frontière est effectivement ténue et fluctuante entre les petits métayers fragilisés par de mauvaises récoltes et ceux qui basculent dans la pauvreté puis l’indigence, ce que corroborent de nombreuses sources, à commencer par la précieuse enquête Brard [14]  Combet et Moretti, 1885. [14] . Sur les 362 communes ayant répondu à Cyprien Brard à la question sur la pauvreté, quelques-unes sont allées au-delà de la réponse finalement assez simple que ce dernier attendait d’eux. Parmi la trentaine de réponses plus développées que nous offre l’enquête, une bonne moitié fait ressortir l’aspect fluctuant de la condition des petites gens de la terre régulièrement obligées de demander l’aumône, de manière cyclique. À Eyliac, « il n’y a que deux personnes qui mendient de temps en temps » [15]  Arch. dép. Dordogne, 6 M 541, Enquête Brard. [15]  ; à Lacassagne, « Parmi les mendiants actuels [ 2 ou 3], il en est qui ne mendient pas toute l’année ou continuellement » [16]  Ibid., 6 M 547, Enquête Brard. [16] .

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Pour ces populations précaires vivant du strict minimum, à l’instar de Jacquou et sa mère, qui ne mangent à leur faim que lorsque cette dernière trouve à s’employer comme journalière, l’hiver est une saison difficile, comme l’explique le maire de Verteillac : « Le nombre de mendiants est considérable en hiver et diminue dans le temps des travaux » [17]  Ibid., 6 M 544, Enquête Brard. [17] . Mais si le cycle de la pauvreté épouse les saisons, il dépend aussi très étroitement de la qualité et de l’importance des récoltes : « À la vérité, à la mauvaise saison et dans les mauvaises années, il se trouve deux ou trois familles qui réclament quelques secours temporairement », confie le maire de Monsac [18]  Ibid., 6 M 535, Enquête Brard. [18] . Ici comme ailleurs, le nombre des pauvres oscille, « c’est les récoltes qui dirigent ça », rappelle avec fatalité le maire de Saint-Estèphe [19]  Arch. dép. Dordogne, 6 M 538, Enquête Brard. [19] . Ceux de Miallet, Saint-Vincent-de-Paluel et Montignac avouent que le nombre de pauvres vivant d’aumônes augmente dans les années disetteuses [20]  Ibid., 6 M 538 et 547, Enquête Brard. [20] . Ceux d’Eyvirat et de Salignac incriminent également les avaries toujours synonymes de misère : « Le nombre varie selon la pénurie des récoltes qui éprouvent souvent des sinistres » [21]  Ibid., 6 M 541, Enquête Brard. [21]  ; « Mais cette année ( 1835) la grêle ayant ravagé la commune entière pour ce qui concerne toute la récolte, plusieurs habitants seront forcés d’aller mendier. La commune n’ayant d’ailleurs d’autre ressource » [22]  Ibid., 6 M 547, Enquête Brard. [22] . Liée aux récoltes, la courbe des prix du grain modifie également les frontières de la pauvreté. Lorsque le maire de Saint-Séverin-d’Estissac répond à l’enquête, « les céréales étant à bas prix […] le nombre de pauvres est plutôt dans un ordre décroissant, qu’il n’est en augmentation » [23]  Ibid., 6 M 544, Enquête Brard. [23] . Ceux de Prigonrieux et de La-Chapelle-Gonaguet vont dans le même sens, expliquant que « [leur] nombre varie selon les bas prix ou la chute des comestibles » [24]  Ibid., 6 M 535, Enquête Brard. [24] , et qu’il « en existe peu depuis que le blé est commun et bon marché » [25]  Ibid., 6 M 541, Enquête Brard. [25] . Nombre de paysans sont donc forcés de compléter leur revenu, au moins de manière ponctuelle, en mendiant, comme à Marnac où des individus « ont recours à l’aumône mais seulement pour compléter la nourriture d’une récolte de chez eux » [26]  Ibid., 6 M 547, Enquête Brard. [26] , ou encore à Simeyrols où la majorité de la vingtaine de pauvres vit aussi « du produit de leur travail et de leur industrie » [27]  Ibid. [27] .

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Étudier la pauvreté aux champs, c’est aussi savoir repérer les représentations qui l’accompagnent. Dans Jacquou le Croquant, Eugène Le Roy insiste surtout sur la précarité des métayers, qu’il estime être à la merci des grands propriétaires profitant volontiers de leur travail. D’autres sources viennent confirmer leurs difficultés et l’insoutenable incertitude liée à l’état de dépendance dans lequel ils se trouvent. Dans l’enquête Brard, le maire de Pluviers souligne d’ailleurs que « les mendiants sont toujours des bordiers [28]  Terme synonyme de métayer en Périgord, on trouve aussi... [28] et qu’ils sont sujets à être renvoyés par leur maître » [29]  Arch. dép. Dordogne, 6 M 538, Enquête Brard. [29] . En 1838, le curé de Cubjac explique que « le métayer est pauvre en général, il vit la majeure partie de l’année de privations… Il est mal vêtu, mal logé, mal couché, [habitué] dès son plus bas âge à ce genre de vie, il ne songe à en sortir » [30]  Gibson, 1996. [30] . Mais il convient de revenir sur cette image misérabiliste et fataliste de la condition du métayer. Beaucoup exerçaient des activités complémentaires pour éviter de tomber dans l’indigence. Certains se louaient comme journaliers. Ainsi à Escoire, il n’y a « aucun mendiant, mais il y a plusieurs journaliers qui ont besoin de travailler pour éviter d’aller mendier leur pain » [31]  Arch. dép. Dordogne, 6 M 541, Enquête Brard. [31] . Pour les hommes, la forêt offrait de l’emploi (charbonnage, coupe et transport de bois, etc.), notamment en hiver, période la plus difficile ; ils s’employaient également comme tisseurs ou charroyeurs. Les femmes filaient la quenouille [32]  Audiganne, 1867, p. 624. [32] ou prenaient des enfants en nourrice. À Bussac, la plupart des familles de métayers prenaient un ou deux nourrissons, comme le montrent les listes de recensement. Ces activités annexes permettaient de compléter les revenus, preuve que la pluriactivité constituait l’un des meilleurs remparts contre l’extrême pauvreté, sans compter le braconnage, si présent dans Jacquou le Croquant, ou le ramassage de denrées diverses dans les bois et les communaux. Enfin, au sein du monde rural, les métayers ne sont pas les seuls à souffrir de la pauvreté ou, du moins, de la précarité. Cette image traditionnelle d’un Périgord « terre classique du métayage » [33]  Ibid., p. 614. [33] , où une classe dirigeante imposerait souverainement sa volonté à ses « obligés » [34]  Gibson, 1979, p. 64. [34] a été corrigée. Si le Périgord est bien une des terres d’élection du métayage, elle est loin derrière l’Allier ou les Landes, et celui-ci y est beaucoup moins important (en nombre d’exploitations) que la petite propriété rurale, comme le donnent à voir le recensement de 1851 et l’enquête agricole de 1852.

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Ralph Gibson l’a d’ailleurs très bien montré pour le diocèse de Périgueux [35]  Ibid. [35] et nous l’avons aussi largement souligné pour la Double [36]  Marache, 2006. [36] . Quelques années après la période qui nous intéresse, l’enquête agricole de 1862 fait apparaître que 32, 4 % de la population active agricole de la Dordogne cultive exclusivement ses propres terres, contre seulement 9, 9% de métayers [37]  Gibson, 1996, p. 55. [37] .

Tableau 1 - Distribution de la population agricole en Dordogne (en %)Tableau 1
Source : enquête de 1852
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Il convient également de souligner l’importance des statuts mixtes, autrement dit des métayers qui possèdent par ailleurs quelques terres sur lesquelles ils peuvent compter si besoin, mais aussi des propriétaires fermiers ou des propriétaires journaliers. Cette situation, très fréquente dans la Double [38]  Marache, 2006, p. 227-228. [38] , se retrouve pour l’ensemble du Périgord :

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« Finalement, il existait en Dordogne une très grande classe de petits propriétaires, vivant péniblement de leur front, quelquefois indépendants, quelquefois obligés de travailler une partie de leur temps pour autrui, élément le plus nombreux et le plus essentiel des structures sociales périgourdines [39]  Gibson, 1979, p. 84-85. [39] . »

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Comme l’a montré Jean-Muc Mayaud dans La Petite exploitation rurale triomphante [40]  Mayaud, 1999. [40] , les petits propriétaires complètent également leurs revenus par la pluriactivité. Pourtant, certains appartiennent à cette population rurale précaire. S’ils ne risquent pas, comme les métayers, d’être chassés de leur exploitation chaque année à la saint Michel, cela ne les met pas pour autant complètement à l’abri de la pauvreté. Pour le Sarladais, Jacques Crouzy a montré que le seuil qui sépare l’exploitation à peu près viable de celle qui peut dégager des excédents commercialisables se situe autour de 5 ha ; en deçà, les paysans ne peuvent dégager de surplus et n’en retirent qu’une nourriture insuffisante pour survivre [41]  Crouzy, 1969, p. 163. [41] . À l’exception des terres les plus riches on peut considérer que ce seuil peut être repris pour une large part du Périgord. Or, nos travaux sur la Double ont montré le nombre important de micro-propriétés dans la première moitié du siècle. De même, l’enquête agricole de 1862 fait apparaître que 44, 6% des exploitations (quel que soit le mode de faire-valoir) font alors entre 0 et 5 ha. C’est dire le nombre de paysans, qui, tout statut confondu, sont dans une situation de précarité, voire de pauvreté. Parler de pauvreté aux champs en Périgord, c’est donc parler d’une part importante des gens de la terre, au profil plus complexe que l’image proposée dans les romans d’Eugène Le Roy. Quoi qu’il en soit, pour ceux qui basculent dans l’indigence, la compassion n’est pas toujours de mise et l’on accuse volontiers la fainéantise de certains (comme à Valajoux où il existe « un seul mendiant qui pourrait s’en dispenser s’il n’était pas fénéant » [42]  Arch. dép. Dordogne, 6 M 547, Enquête Brard. [42] ) ou leur penchant pour la boisson, qui les entraîne dans un cercle vicieux. Ainsi, à Champagnac, « il est à présumer [que le nombre de pauvres] s’accroisse à l’avenir par ceux qui fréquentent trop les cabarets et malheureusement cette funeste habitude va en augmentant » [43]  Ibid., 6 M 541, Enquête Brard. [43] .

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Enfin, restent les plus vulnérables, veuves avec enfants, jeunes orphelins, vieux ou malades sans familles. Ceux-là ont dépassé les frontières de la pauvreté et sont tombés dans l’indigence. Lorsque la cellule familiale est altérée par un accident, un décès, la veuve et/ou les orphelins sont sans ressources. Il en va de même pour les vieux et les infirmes incapables de travailler et sans soutien familial. Ce sont eux les véritables indigents, ceux qui en sont réduits à mendier pour survivre, au quotidien. Dans les quelques réponses à l’enquête Brard qui détaillent le phénomène, une quinzaine met en lumière l’extrême précarité de cette catégorie de la population. Beaucoup de maires insistent sur la vulnérabilité des jeunes et des vieux. À Allemans, il existe ainsi une dizaine de pauvres vivant de l’aumône, « tous trop jeunes ou trop vieux pour travailler » [44]  Ibid., 6 M 544, Enquête Brard. [44]  ; à Larzac, les seuls qui n’ont absolument rien sont des vieillards [45]  Ibid., 6 M 547, Enquête Brard. [45]  ; à Nanteuil, il y a peu de pauvres ne vivant que d’aumônes, seulement « quelques vieillards et des enfants qui vont parfois chercher du pain » [46]  Ibid., 6 M 544, Enquête Brard. [46]  ; la quinzaine de pauvres de Pluviers sont des enfants ou des vieillards [47]  Ibid., 6 M 538, Enquête Brard. [47]  ; enfin, à Quinsac, les seuls qui vivent de la charité sont « trois ou quatre vieux infirmes qui ne peuvent pas travailler » [48]  Ibid., 6 M 538, Enquête Brard. [48] . D’autres évoquent le sort peu enviable des veuves et de leurs enfants. À Montaut et à Pamport, les seules personnes vivant de l’aumône sont des veuves et leurs enfants [49]  Arch. dép. Dordogne, 6 M 535, Enquête Brard. [49] . À Saint-Sulpice, « il n’y a pas de pauvres vivant uniquement de l’aumône. Il y a deux ou trois veuves qui, ayant des enfants en bas âge envoient mendier leurs enfants, mais sitôt qu’ils peuvent travailler, ils n’y vont plus » [50]  Ibid., 6 M 535, Enquête Brard. [50] . L’enquête, qui permet d’approcher le phénomène de manière bien plus fine que les recensements de population, nous montre que les plus déshérités ne sont finalement pas si nombreux dans les villages ruraux. Rares sont en effet ceux qui n’ont aucun soutien familial. Par exemple, à Saint-Germain, « il y a des pauvres mais qui ont presque tous devers eux pour aider à leur soutenance » [51]  Ibid. [51] . Dans cette première moitié du xixe siècle, les plus déshérités partent généralement tenter leur chance en ville, petite ou moyenne, ces dernières ayant des structures d’assistance plus nombreuses et mieux organisées et disposant pour la plupart de bureaux de bienfaisance. À Nontron, par exemple, « le nombre de pauvres est immense depuis qu’il existe un comité de bienfaisance (janvier 1835) » [52]  Ibid. [52] . D’autant qu’avec l’amélioration des voies de communication dans les années 1830-1850, leur meilleure accessibilité ne fait qu’accentuer le phénomène, comme à Bergerac où le nombre de pauvres « s’est accru [53]  La ville en compte alors entre 1000 et 1500. Ibid. [53] depuis la construction du pont qui a attiré dans la commune plusieurs étrangers qui sont souvent sans travail et qui ont contracté des unions mal assorties et de là beaucoup d’enfants mal sains » [54]  Ibid. [54] . Les maires des chefs-lieux d’arrondissement et chefs-lieux de canton se plaignent d’ailleurs de cette situation et reprochent aux communes rurales de ne pas assumer leurs pauvres, à l’instar du maire de Terrasson, où les pauvres affluent des communes voisines, et qui estime qu’il « serait heureux d’imposer à chaque commune l’obligation de nourrir les siens » [55]  Ibid., 6 M 547, Enquête Brard. [55] .

Les marqueurs de la pauvreté en milieu rural

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Chez les mendiants comme chez les paysans précaires, la pauvreté se donne à voir. Les principaux marqueurs sont le manque de nourriture, l’aspect physique et vestimentaire, et le logement. Faute de pouvoir tout traiter, nous nous focaliserons sur le premier point. Jacquou le Croquant, foisonne de passages faisant référence au manque de nourriture :

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« Tout en mangeant cette boule de farine de maïs, pétrie à l’eau, cuite avec des feuilles de chou, sans un brin de lard dedans, et bien froide, je pensais à toutes ces bonnes choses vues dans la cuisine du château et, je ne le cache pas, ça me faisait trouver la mique mauvaise, comme elle l’était de vrai [56]  Le Roy, 1969 [ 1897], p. 18-19. [56]  » ;

« Le pain, même très noir, dur et grossier, était une nourriture précieuse pour ceux qui vivaient en bonne partie de châtaignes, de pommes de terre et de bouillie de blé d’Espagne [57]  Le Roy, 1969 [ 1897], p. 25. [57]  » ;

« Il n’y avait pas grande différence entre notre ragoût et la pâtée du cochon : c’était toujours de la bouillie de pommes de terres cuites dans de l’eau ; seulement, dans notre manger, il y avait un peu de graisse rance, gros comme une noix, et du sel [58]  Le Roy, 1969 [ 1897], p. 26. [58] . »

Carte 2 - L’importance de la châtaigneraie en DordogneCarte 2

% des surfaces communales d’aprés le premier cadastre (vers 1830)

Carte 3 - L’importance de la châtaigneraie en DordogneCarte 3

Superficie par commune (ha) d’après le premier cadastre (vers 1830)

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On pourrait être tenté de croire que l’auteur force le trait, car il est vrai que beaucoup de petits paysans, métayers ou petits propriétaires mangent à peu près à leur faim à cette époque, même si leur alimentation est frugale, peu variée et essentiellement composée de légumes et de céréales. Pourtant, des recherches menées sur la châtaigne en Périgord [59]  Marache, 2007. [59] nous ont permis d’appréhender la pauvreté aux champs par le prisme de l’alimentation. Ainsi, en l’an XII, l’Annuaire Delfau précise que :

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« L’exportation de châtaignes eut été beaucoup plus grande, vu l’abondance de cette récolte si l’habitant n’eût été forcé de les consommer en très grande partie pour suppléer à la disette du maïs et autres grains, […] et a merveilleusement servi à l’engrais des porcs [60]  Annuaire Delfau, an XII, p. 15. [60] . »

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En 1822, un militaire en reconnaissance dans le pays note que :

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« Le Périgord […] ne récolterait point assez de grain pour sa consommation, s’il n’y avait point de châtaigneraies, du maïs, desquels les habitants des campagnes se nourrissent. A dater du mois d’octobre on ne voit plus paraître de pain chez eux jusqu’au printemps. Dans les mauvaises années, ces deux productions l’ont souvent sauvé des horreurs de la famine [61]  Arch. dép. Dordogne, 1 MI 551, Mémoire de la reconnaissance... [61] . »

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Le maire de la commune de Carlux explique que ses administrés en consomment environ trois mois dans l’année vers 1835 [62]  Arch. dép. Dordogne, 6 M 531, Enquête Brard. [62] . Tous ces témoignages soulignent la précarité alimentaire des populations paysannes les plus démunies, notamment en période de soudure. Ces châtaignes salvatrices sont consommées vertes ou sèches. De fait, dans les terres de castanides, soit la grande moitié est du département, les châtaigneraies sont omniprésentes comme le montrent ces cartes réalisées à partir du premier cadastre napoléonien ( 1810-1846) et chaque ferme ou presque possède son séchoir à châtaignes.

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Des sondages réalisés dans les listes de tirage au sort, permettant une étude de la taille des conscrits sur le modèle des travaux menés par Laurent Heyberger pour le Limousin, viennent corroborer le fait que les gens de la terre souffrent d’un manque de nourriture en Périgord durant le premier xixe siècle [63]  Heyberger, 2005. [63] . En effet, en Limousin, les cantons qui présentent les plus fortes dépressions staturales se situent autour de 160 cm pour les générations nées en 1848, tandis que ceux du nord de la Haute-Vienne, plus aisé, présentent des statures moyennes oscillant autour de 165 cm. Or, dans les six cantons étudiés pour les classes 1832 (nées en 1812) et 1850 (nées en 1830), périodes qui coïncident avec l’enfance et la jeunesse de Jacquou le Croquant, les tailles moyennes se situent autour de 161 cm. Logiquement, les cantons proches de Périgueux, profitant de la proximité de la préfecture, dominent très légèrement ( 162 cm en 1832 et 163 cm en 1850), tandis que ceux de la Double ou de Montignac (dans lequel se situe une grande partie de l’action de Jacquou le Croquant), comptant parmi les plus pauvres du département, ne dépassent pas 161 cm. Les statures des Périgourdins sont donc presque aussi basses que celles des Limousins les plus pauvres. Elles témoignent sans surprise des effets des carences alimentaires, notamment en aliments carnés et lactés.

Tableau 2 - Stature des jeunes gens inscrits sur les listes de tirage au sort. Sondages dans 6 cantons pour 1832 et 1850Tableau 2
Source : Arch. dép. Dordogne, série 2 R
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Et si l’on observe les listes plus en détail, le constat est sans appel. Ainsi, pour le canton de Montignac, en 1832, seuls 27, 7 % des jeunes gens sont déclarés bons pour le service ; 17 % sont exemptés pour défaut de taille, parmi lesquels 76 % sont cultivateurs. Mais la petite taille n’est pas le seul signe des ravages opérés sur les populations par la frugalité et la monotonie des repas. De nombreuses maladies en témoignent également, entraînant l’exemption des impétrants : faiblesse de constitution, mauvaises dentition, problèmes variqueux, malformations, mauvaise vue, etc.

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Les nombreuses allusions faites par Eugène Le Roy à la frugalité de la nourriture, voire au manque que connaissent les paysans pauvres, ne sont donc pas si exagérées que cela, concernant le premier xixe siècle. Les choses commencent, semble-t-il, à s’améliorer à partir des années 1840, l’agriculture amorçant alors son processus de modernisation et les revenus des paysans s’améliorant progressivement à partir du Second Empire.

Les notables ruraux, incarnation complexe de la richesse aux champs ?

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Tandis que les édiles municipaux ferment trop facilement les yeux sur le phénomène de la pauvreté et que les communes rurales n’ont pas encore les structures à même de la prendre en charge [64]  Marache, 2008. [64] , Eugène Le Roy, dans ses romans rédigés à la fin du siècle, empreints des idéaux de la République démocratique et sociale, donne à voir des paysans bons, seulement corrompus par la classe dirigeante noble et par l’Église. Cette richesse aux champs est incarnée, dans ses récits, par des nobles profiteurs et sans vergogne.

Les notables vus par Eugène Le Roy : le bon et le mauvais

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En effet, chez Eugène Le Roy, comme chez George Sand, le thème de la haine des nobles est récurrent. L’auteur attribue plus ou moins explicitement la pauvreté et le basculement dans l’indigence à l’exploitation pratiquée par les grands propriétaires terriens légitimistes. Il s’en prend notamment aux anoblis les plus récents, voire à ceux qui usurpèrent leurs titres, qu’il considère comme des arrivistes. C’est le cas du comte de Nansac dans Jacquou le Croquant. Il a en revanche plus de sympathie pour la noblesse ancienne incarnée, dans le roman, par le chevalier de Galibert. Il la rend d’ailleurs plus « acceptable », plus « supportable », pour reprendre les mots de Claude-Isabelle Brelot, en la présentant comme désargentée et généreuse à l’inverse de la noblesse de robe qu’il taxe volontiers d’égoïsme, de cupidité et d’avarice. Quoi qu’il en soit, dans son œuvre, la richesse est essentiellement incarnée par la noblesse et non par ces notables bourgeois d’un nouveau genre pourtant en pleine ascension au xixe siècle, tels que les médecins, les avocats, les notaires et autres propriétaires terriens exempts de titres de noblesse.

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Élevé dans une famille de la petite paysannerie, Eugène Le Roy, connaissait bien la grande propriété nobiliaire, puisque son père était régisseur du comte de Damas, ministre des Bourbons, grand propriétaire émigré. Il nous livre donc de précieux renseignements sur cette catégorie de population et sur les réminiscences de comportements empreints des réflexes de l’Ancien Régime, qui pouvaient encore surgir chez certains d’entre eux sous la Restauration et la Monarchie de Juillet. Mais si les romans de cet écrivain constituent une source de premier ordre pour observer la noblesse rurale, ses idées politiques et le regard subjectif qu’il porte sur cette catégorie sociale, obligent l’historien à une grande prudence. Après tout, un roman, aussi réaliste et documenté soit-il, n’a pas vocation d’objectivité. Aussi souhaiterions-nous préciser un peu le profil des représentants de la richesse aux champs en croisant le regard d’Eugène Le Roy avec d’autres sources.

Une réalité plus complexe

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Il convient tout d’abord de nuancer l’emprise foncière de la très grande propriété. Dans son roman, Eugène Le Roy nous renvoie l’image, longtemps très répandue en Périgord, d’une propriété largement accaparée par les grands propriétaires terriens, tels que le comte de Nansac. Cette idée a, par exemple, été reprise par René Pijassou [65]  Pijassou, 1967. [65] . Mais plusieurs travaux, notamment ceux menés par Ralph Gibson, ont fait évoluer nos connaissances à ce sujet. Son étude des listes censitaires a souligné, non sans surprise, la prépondérance des « propriétaires » et des professions libérales et un plus grand nombre de représentants sur les sols riches de la zone céréalière. Cette classe censitaire, relativement restreinte, suit à peu près les normes françaises. Son étude très fouillée des cotes foncières du cadastre napoléonien pour l’ensemble du département est beaucoup plus novatrice et essentielle pour l’histoire du Périgord. Elle a non seulement permis de revenir sur bien des idées reçues concernant l’emprise foncière des notables en Périgord, mais aussi de souligner les précautions nécessaires au maniement de cette source. En effet, une première analyse des cotes foncières par catégorie de contenance donne, selon Ralph Gibson, une impression de grande inégalité dans la distribution de la propriété foncière : 6, 2 % des propriétaires détenant plus de la moitié des terres en unités de plus de 20 ha. Mais une analyse plus fine lui permet de constater que la Dordogne n’est pas uniquement dominée par la très grande propriété. On y trouve quelques centaines de grands propriétaires qui jouent un rôle de premier plan, et, à côté d’eux, une importante bourgeoisie rurale et une solide armature de paysans vivant de leurs terres. Le grand apport de ses travaux réside dans son analyse du cadastre en fonction de la valeur des terres en revenu imposable : si celle-ci souligne encore une fois l’emprise foncière des grands propriétaires, elle la nuance néanmoins. Étudiant, entre autres, les 4 % de propriétaires les plus imposés pour chaque commune, Gibson a en effet montré qu’ils ne possédaient plus de 50 % des terres en valeur que dans 14, 4 % des communes. Autrement dit, dans 86, 5 % des communes, 4 % des propriétaires paient moins de la moitié des contributions foncières. Il est également rare que le propriétaire le plus imposé d’une commune détienne, en valeur, plus de 20 % du territoire communal. De fait, si l’on compare la grande propriété en fonction de la valeur des terres, la « géographie s’en trouve presque bouleversée : les foyers de grande propriété apparaissent considérablement réduits » [66]  Pijassou, 1967, p. 88. [66] , tandis que de nouveaux foyers se manifestent. On constate un amenuisement de l’écart Nord-Sud et la grande propriété s’éparpille sur presque tout le département. Il s’agit donc là d’un correctif nécessaire à l’étude des seules contenances [67]  Ibid., p. 86-90. [67] . Gibson en vient ainsi à la conclusion que l’inégalité dans la répartition de la propriété est bien réelle ( 6, 2 % détiennent plus de la moitié du territoire), mais qu’elle est moins marquée que dans d’autres régions telles que le Loir-et-Cher. Les plus grandes propriétés sont essentiellement concentrées dans les régions de landes (Double) et les terres d’élevage du Nord (Nontronnais…) où la valeur de la terre est moindre. Enfin, il conviendrait, au-delà de la stricte étude des surfaces ou de la valeur des terres possédées, de s’interroger sur la quantité d’emplois générés par la grande propriété. Si celle-ci est loin d’être négligeable, il convient aussi de considérer la masse des emplois offert par les nombreux petits propriétaires ou même métayers qui embauchent souvent des domestiques ou des journaliers.

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Surtout, la noblesse n’est pas majoritaire, même si elle demeure importante parmi ces grands propriétaires terriens à l’échelle périgourdine. En effet, à l’époque du premier cadastre ( 1810-1846), le propriétaire le plus imposé n’est un noble que dans 42 % des communes. Sous la Restauration, parmi les 25 % des plus imposés du département, seuls 34 % sont nobles. Ils sont néanmoins majoritaires parmi l’élite de ces grands propriétaires, puisque sur les 34 qui paient plus de 2000 F d’impôts, 8 seulement sont roturiers. Sous la Monarchie de Juillet, la noblesse conserve une position respectable mais minoritaire parmi l’élite censitaire : parmi les électeurs payant plus de 1000 F d’impôts, 83 sur 204 sont nobles (soit 40, 7 %). Si l’on descend dans les niveaux de fortune, la proportion diminue encore, avec seulement 259 nobles sur les 2231 électeurs de la Monarchie de Juillet (le cens étant alors à 200 F d’impôts directs), soit 11, 6 % [68]  Ibid., p. 56. [68] .

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Durant les deux monarchies censitaires, qui constituent le cadre de cette étude, à l’exception des très grosses fortunes, la majorité des gens fortunés sont donc des bourgeois, plus communément qualifiés de notables. Ce sont eux qui, avec les nobles, personnifient la richesse aux champs. Ces rentiers du sol exercent des professions libérales ou des fonctions administratives : médecins, notaires, avocats, juges de paix, etc. Or, en cette première moitié du xixe siècle, en Périgord, comme partout en France, ce groupe notabiliaire est en pleine expansion. L’élargissement progressif du cens lui octroie des pouvoirs politiques à la hauteur de son assise économique et, de fait sa place sociale au village augmente de concert. En effet, ces notables, parfois très riches, jouent un rôle important dans les campagnes et leur modernisation, ils deviennent progressivement des personnages clés du monde rural. Si le phénomène va s’amplifiant tout au long du siècle, il est déjà amorcé sous la Restauration et, a fortiori, sous la Monarchie de Juillet, ce qui ne transparaît absolument pas dans Jacquou le Croquant, ni dans les autres romans d’Eugène Le Roy. Dans L’Ennemi de la mort, le docteur Charbonnière, qui pourrait représenter cette catégorie de notables, n’est qu’un malheureux « parpaillot » mis à mal par le comte de Légé. Ce rôle croissant joué par ces notables d’un nouveau genre en ce début de xixe siècle, ne doit cependant pas masquer celui des nobles, toujours très investis dans la vie de leur village. Simplement, comme leur part diminue par rapport aux notables bourgeois en valeur relative comme absolue, ils sont nécessairement moins visibles.

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Tous ces éléments soulignent donc que les visages de la richesse aux champs en Périgord sont en fait bien différents de ceux dessinés par Eugène Le Roy, plus simplistes et caricaturaux. Si certains propriétaires nobles ont pu se comporter de manière injuste, directement ou par le truchement de leur régisseur, maints exemples démontrent que cela n’était pas la règle. Ces portraits de grands propriétaires terriens, issus de familles nobles ou non, permettent de nuancer celui du terrible comte de Nansac et de revenir sur le regard volontiers manichéen qu’Eugène le Roy posait sur eux.

Quelques portraits de notables ruraux ou les contre-exemples du comte de Nansac

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Le jeune colonel Thomas Robert Bugeaud ( 1784-1849), fils de Jean Ambroise Bugeaud, chevalier de la Piconnerie, s’installe en 1819 dans le domaine familial de la Durantie (Lanouaille) qu’il vient de racheter après avoir été remercié par Louis XVIII (il ne sera rappelé dans l’armée que sous la Monarchie de Juillet). À son arrivée sur ces terres pauvres, Bugeaud avoue avoir été frappé par

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« la misère des paysans de sa contrée […]. Il comprit que s’il ne pouvait plus servir de son épée le pays, il pouvait encore être utile au peuple des campagnes en lui enseignant l’art d’améliorer son sort par un travail plus intelligent [69]  Ideville, 1881, p. 174‑ 175. [69] . »

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Très vite, il modernise sa réserve et oblige ses métayers à en faire autant, n’hésitant pas à leur imposer des changements pour améliorer leurs pratiques agricoles par le truchement de baux de métayage, menaçant de renvoi ceux qui y dérogeraient [70]  Hamilton-Frichou, 1846, p. 90‑ 91. [70] . La condition toujours précaire des métayers apparaît bien ici, comme le pouvoir du propriétaire sur ces familles, mais le dessin de ce dernier n’a rien à voir avec la méchanceté gratuite dont sont taxés le comte de Nansac et son régisseur dans le roman d’Eugène Le Roy. Se passionnant peu à peu pour cette agriculture à laquelle il était venu par défaut, Bugeaud devient l’un des précurseurs du changement agricole en Périgord, modernisant non seulement ses propriétés, mais également son canton et son arrondissement, grâce à ses responsabilités agricoles (créateur et président du premier comice du département à Lanouaille en 1824, puis de celui d’Excideuil en 1830 ; créateur d’une ferme expérimentale à Clermont-d’Excideuil, après avoir fait de sa propre propriété une ferme modèle) et administratives (maire, conseiller général puis député). Il aide et soutient volontiers ses métayers et domestiques, qu’il encourage à participer aux comices agricoles. Pourtant, ses discours sont teintés du ton moralisateur et paternaliste de la notabilité conservatrice de son temps et, à ses yeux, les paysans doivent rester à leur place, comme en témoigne cette phrase :

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« On n’a pas besoin de l’instruction quand on est dans la misère ; la première instruction à donner aux misérables, aux masses, c’est la grande intelligence des métiers [71]  Lettre du Maréchal Bugeaud à M. le rédacteur du Mémorial... [71] . »

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Il vante les mérites de la campagne et fustige la ville et ses vices. Il répète enfin inlassablement le rôle majeur du notable et le modèle qu’il doit initier, notamment grâce aux comices agricoles dont il est le grand théoricien. Nous sommes bien ici en présence d’un grand aristocrate foncier, paternaliste envers les petites gens de la terre, mais conscient de sa mission dans la diffusion des pratiques propres à encourager la modernisation agricole, clé de l’amélioration des conditions des gens de la terre. L’action de cet aristocrate conservateur, pourtant détesté des républicains, n’est en rien comparable au comportement abject du comte de Nansac.

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Né en Dordogne, à Montignac en 1795, Pierre Bouilhac entre à Saint-Cyr et obtient le grade de sous-lieutenant en 1815. Après avoir participé à la campagne des Cents-Jours, il quitte l’armée en 1818 et revient sur ses terres périgourdines où il devient professeur de mathématiques [72]  Penaud, 1999, p. 149. [72] . Nommé commandant de la Garde nationale de Montignac en 1830, il est élu au conseil municipal de la ville puis devient successivement sous-préfet de Bergerac ( 1839-1843), de Saint-Jean-d’Angély ( 1843-1844) et de Sarlat ( 1844-1848). Cet homme de lettres [73]  Il fréquente le Cercle de philologie et a publié de... [73] est aussi un passionné d’agronomie. Il devient membre de la Société d’agriculture de la Dordogne dès 1841 et son implication le mène à la fonction de vice-président pour l’arrondissement de Sarlat jusqu’à sa mort en 1881. En tant que sous-préfet de Bergerac, il participe à la création de cinq comices : Saint-Alvère ( 1839), La Force ( 1839), Villefranche-de-Longchapt ( 1840), Sigoulès ( 1840) et Vélines ( 1840) [74]  Respectivement : Arch. dép. Dordogne, 7 M 61 ; 7 M... [74] . Puis, sous-préfet de Sarlat, il favorise la naissance des comices de Sarlat ( 1844) et du Bugue ( 1844) [75]  Ibid., 7 M 63 et 7 M 52. [75] . Pour fonder ces comices, il adopte à chaque fois un mode de fonctionnement identique : il convoque les maires ou les grands propriétaires fonciers dans le chef-lieu de leur canton afin d’élire un bureau et de rédiger un règlement pour le comice. Il assiste en personne aux réunions fondatrices qu’il dirige lui-même. Ce « sous-préfet-fondateur » [76]  Lapouge, 2010, p. 79-80. [76] est l’archétype du serviteur de l’État qui tente de répondre au mieux aux attentes gouvernementales en la matière. L’intérêt qu’il porte à l’encouragement de « la bonne culture » et sa certitude quant à l’utilité de l’implantation de ces associations expliquent également cette activité créatrice.

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Arnaud Gaillardon ( 1817-1870), reçu comme officier de santé en 1836, s’installe à Ribérac ( 1836), puis à Saint-Barthélémy-de-Bellegarde ( 1837) où il s’établit jusqu’en 1854, date à laquelle il part à Pézenas comme commissaire de police après avoir été dénoncé pour exercice simultané de la médecine et de la justice, puisqu’il était également juge de paix depuis 1848. Ce notable assume également les fonctions de maire de Saint-Barthélémy-de-Bellegarde de 1844 à 1848, puis de conseiller de l’arrondissement de Ribérac de 1848 à 1854. Exerçant la médecine dans cette contrée marécageuse et malsaine qu’est la Double dans la première moitié du siècle, le docteur Gaillardon est profondément touché par l’état sanitaire déplorable de la région et la mauvaise santé des gens de la terre et se consacre à l’amélioration de leur situation. Il est ainsi l’un des premiers à prôner publiquement l’assèchement systématique des étangs. Durant son mandat de maire, il fait supprimer la mare qui stagne au centre de son village et entend assécher les étangs insalubres. Mais il rencontre l’opposition obstinée de ses administrés, car « les étangs sont des propriétés qui portent quatre fois plus de revenus que les mêmes terrains mis en culture » [77]  Registre de délibération du conseil municipal de Saint-Barthélémy-de-Bellegarde,... [77] . Il obtient néanmoins un premier succès en août 1853 quand

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« le conseil d’arrondissement à l’unanimité demande qu’en vertu de la loi du 16 septembre 1807 [78]  Cette loi stipulait, entre autres, que tous les travaux... [78] , le gouvernement ordonne le prompt dessèchement de tous les étangs et marais de l’arrondissement de Ribérac [79]  Registre de délibération du conseil municipal de Saint-Barthélémy-de-Bellegarde,... [79] . »

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Mais les résistances locales sont importantes et le projet reste un vœu pieu vingt ans encore. Il lutte également pour l’amélioration des routes au cœur de la Double, et plus particulièrement, pour l’achèvement de la route n° 10 de Ribérac à Sainte‑Foy‑la‑Grande. Il se bat pour la suppression de l’impôt sur les portes et fenêtres qui force les paysans à vivre sans air et sans lumière [80]  Arch. dép. Dordogne, 2 N 24, Registre du conseil d’arrondissement... [80] , pour la création d’une foire dans sa commune de Saint-Barthélémy-de-Bellegarde [81]  Ibid. [81] , pour une meilleure condition des prêtres, vecteurs et relais de l’éducation, pour l’instruction (il fait construire la première maison d’école de son village). Loin des idées républicaines d’Eugène Le Roy, ce notable consacre pourtant sa vie à l’amélioration de la situation des paysans les plus démunis, qu’il côtoie au quotidien. Son personnage inspira en partie l’écrivain, lorsque ce dernier vint se documenter dans la Double pour écrire l’Ennemi de la mort [82]  Il semble que la vie du personnage du roman soit en... [82] .

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Ces trois portraits ne prétendent en aucun cas dresser un tableau exhaustif de l’attitude des notables ruraux. Néanmoins, ils nuancent l’image négative véhiculée par les romans d’Eugène Le Roy et mettent en exergue la complexité des liens qui se tissent entre riches et pauvres en milieu rural. L’aide des premiers envers les seconds dépasse largement, dès les premières décennies du xixe siècle, le cadre de la charité ou même de la bienfaisance. Il convient dès lors, dans un dernier temps, d’étudier plus avant la nature des liens qui unissent le riche et le pauvre dans les campagnes périgourdines au temps de Jacquou le Croquant.

Le riche et le pauvre : des liens multiformes entre solidarité et tensions

Un transfert progressif de responsabilité de l’Église vers les laïcs

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Eugène Le Roy s’étend peu sur les actions de charité menées par les nobles périgourdins. Dans Jacquou le Croquant, il n’y fait que quelques rapides allusions lorsqu’il évoque les bonnes actions menées par le curé Bonal ou par M. de Galibert et plus encore par sa sœur :

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« À la sortie [de la messe], elle prenait le bras de son frère, tenant de l’autre main son livre d’heures, et, sur la petite place, tout le monde venait les saluer et les complimenter tant on les aimait. Et elle voyait là tout son monde, s’informait de ses pauvres, des malades, emmenait les gens chez elle, distribuait des nippes aux uns, une bouteille de vin vieux, de la cassonade, du miel, aux autres. Ce jour-là, elle donnait des affaires auxquelles elle avait travaillé dans la semaine : bourrasses, ou langes, et brassières pour les petits nourrissons, cotillons et chemises pour les pauvres femmes. Elle et le curé connaissaient tout le pays sur le bout du doigt, et ils se renseignaient l’un l’autre sur les gens. Ce que l’un était mieux à même de faire, il le faisait ; et ces deux cœurs d’or, ces charitables amis des malheureux, ne s’arrêtaient pas aux bornes de la paroisse, ils ne craignaient pas d’empiéter chez les autres, heureusement, car aux environs, ni même à beaucoup de lieues à la ronde, on ne trouvait guère de curés et de nobles comme ceux-ci [83]  Le Roy, 1969 [ 1897], p. 137. [83] . »

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À le lire, de tels exemples sont rares. On sait pourtant que, dans la continuité des habitudes de l’Ancien Régime, les notables ruraux continuent massivement de faire des dons aux pauvres au début du xixe siècle. L’aumône est toujours de mise. Ainsi, à La Rochebeaucourt, le maire indique que sa commune « ne compte que deux ou trois pauvres ne vivant à proprement parler que d’aumône, mais il y en a une trentaine qui demandent l’aumône le dimanche » [84]  Arch. dép. Dordogne, 6 M 538. [84] . Les testaments témoignent d’ailleurs du maintien de cette habitude séculaire.

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Si Eugène Le Roy aborde très rapidement la charité privée, il n’évoque à aucun moment, dans son roman, les structures, religieuses ou laïques, qui œuvrent également en ce sens. Leur rôle dans la gestion de la pauvreté aux champs ne doit pourtant pas être négligé. Jusqu’au xixe siècle, l’aide aux pauvres et aux démunis est essentiellement le fait de mouvements d’inspiration religieuse et des pouvoirs locaux [85]  Les communes disposent en effet légalement du soin... [85] . Cependant, par manque de ressources, les communes rurales abandonnent de facto cette aide aux hospices et œuvres charitables qui, selon André Gueslin, connaissent leur apogée au lendemain de la Révolution française [86]  Gueslin, 1998, p. 235. [86] . Si les grandes villes sont les mieux dotées, les campagnes ne sont toutefois pas dépourvues de ce type de structure, généralement créées, subventionnées ou animées par des notables, comme nous avons pu le voir pour la Double. Dans les cantons de Montpon et Mussidan, des nobles sont ainsi à l’origine de la création d’hospices destinés, au moins en partie au xixe siècle, à porter assistance aux indigents malades, vieillards, infirmes et enfants abandonnés. Ces structures passent progressivement sous l’autorité civile, mais continuent de recevoir de nombreux dons des notables locaux. Cependant, leur coût est tel que l’on encourage de plus en plus les structures de soins ou d’assistance à domicile, comme les bureaux de bienfaisance, tandis que les responsables des hospices préfèrent accueillir des malades capables de payer les soins et diminuent le nombre de lits dévolus aux indigents à environ ¼ des places disponibles dans la seconde moitié du siècle. Au début du xixe siècle, l’action de ces hospices est complétée par celle de confréries et œuvres de charité, également nées de la volonté de l’aristocratie locale, et fortement encadrées par les prêtres. Elles assurent une aide financière ou morale aux indigents, ou une participation aux funérailles. En 1840, on en compte sept dans la vingtaine de communes des cantons de Montpon et Mussidan. Il semble néanmoins que beaucoup soient éphémères, car étroitement liés au dynamisme des dirigeants. Les plus petits villages en sont dépourvus, certainement en raison de l’absence ou du trop faible nombre de personnes susceptibles de les y animer.

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Si la vieille aristocratie foncière assure des rentes à son « petit personnel », donne l’aumône à la sortie des églises ou finance les hospices et les œuvres de charité, les notables de « seconde génération », représentants des professions libérales et, pour certains, fervents défenseurs de la République naissante, œuvrent plutôt pour la laïcisation de l’assistance aux pauvres et la limitation de l’emprise de l’Église sur ces derniers. Parallèlement aux structures intimement liées au religieux, on assiste donc à une prise en main progressive de l’assistance aux pauvres par les municipalités. Cette tendance est le fruit d’un état d’esprit exprimé par les penseurs des Lumières et mis en pratique par la loi du 27 novembre 1796 qui crée les bureaux de bienfaisance. Mais si la création d’un bureau de bienfaisance est annoncée dans chaque commune, la réalité est tout autre. Sous les monarchies constitutionnelles, en Périgord, seuls les chefs-lieux d’arrondissement et les principaux chefs-lieux de canton disposent d’un bureau de bienfaisance. Sauf exception, les petites communes aux maigres ressources et au petit nombre de bienfaiteurs ont des difficultés à trouver les fonds nécessaires. Ceci explique certainement qu’Eugène Le Roy n’y fasse pas référence dans son roman dont l’action se situe dans le petit village de Fanlac. En effet, les moyens de financement des bureaux proviennent de taxes prélevées sur les spectacles, de subventions nationales, départementales et municipales, et enfin de dons et de legs. L’analyse de ces dons et legs souligne l’implication financière personnelle du groupe notabiliaire dans cette nouvelle forme d’assistance. Ces bureaux de bienfaisance ont pour but premier l’extinction de la mendicité. Pour cela, leurs membres sont chargés de distribuer des secours aux pauvres, généralement en nature, à domicile ou dans des lieux publics tels que les hôpitaux. L’enquête Brard témoigne de l’importance de ces nouvelles structures, encore peu nombreuses sous la Monarchie de Juillet, pour les pauvres des campagnes. Ces derniers quittent alors volontiers leur commune pour rejoindre celles où un bureau de bienfaisance a été ouvert. Le maire de Nontron trouve par exemple que le nombre de pauvres est immense depuis qu’il existe un comité de bienfaisance [87]  Arch. dép. Dordogne, 6 M 538. [87]  ; celui de Bussière-Badil va dans le même sens, expliquant que sa commune compte 40 pauvres « dont la plupart ont été attirés dans la commune dans l’espoir de recevoir les secours du bureau de bienfaisance qui s’y est établi » [88]  Ibid. [88] . Les édiles veulent croire au résultat de ces nouvelles structures, à l’instar du maire de Saint-Astier qui a « la satisfaction d’exprimer […] que dans quelques années, grâce à l’action du bureau de bienfaisance le sort des pauvres de la commune [sera] bien amélioré » [89]  Ibid., 6 M 541. [89] . Mais pour l’heure, ces bureaux sont encore peu nombreux et ils ne viennent qu’en complément des autres secours, comme à Excideuil où « plusieurs [pauvres] demandent des secours aux propriétaires et aux établissements de bienfaisance » [90]  Ibid. [90] .

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Reste que charité et bienfaisance s’adressent avant tout aux plus démunis, mendiants et indigents. Or, nous avons montré combien la pauvreté est répandue aux champs. De nombreux notables, conscients de cette situation, prennent donc des mesures à même d’améliorer le sort de cette masse de paysans pauvres. Si elles ne peuvent être directement considérées comme des mesures de lutte contre la pauvreté, elles jouent pourtant un rôle majeur dans l’amélioration du sort des paysans les plus démunis.

Améliorer l’agriculture et la vie en milieu rural, une autre forme d’assistance aux pauvres ?

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Le silence d’Eugène Le Roy sur cette question n’est pas anodin. Les notables qui s’investissent dans l’amélioration des pratiques agricoles et des conditions de vie en milieu rural au temps de Jacquou le Croquant sont des notables conservateurs, généralement aristocrates, à l’instar de Bugeaud. Ils incarnent tout ce que l’écrivain radical et anticlérical exècre au moment où il rédige son roman. Leur action est pourtant importante et participe à l’amélioration progressive et timide, mais bien réelle, du quotidien des plus démunis. Il convient donc de mettre en lumière cette forme détournée d’aide à la pauvreté qu’Eugène Le Roy laisse volontairement dans l’ombre. Évoquons tout d’abord la création des comices agricoles. Si le but de ces structures apparues en Périgord dans les années 1820 est avant tout d’encourager la modernisation de l’agriculture, il s’agit bien, dans l’esprit des notables qui s’y engagent, de rompre avec la routine et l’archaïsme des pratiques agricoles, afin d’entraîner la petite paysannerie dans un cercle vertueux, en lui enseignant les meilleurs procédés agricoles. La grande majorité des comices périgourdins et français naissent pendant les monarchies parlementaires, et en particulier, pour le Périgord, dans la décennie 1830-1840, tandis qu’au niveau national le phénomène se développe plutôt dans la décennie suivante. Grâce à l’action de Bugeaud, le Périgord est en effet précurseur en la matière [91]  Marache, 2010, p. 208. [91] . Si ces comices tardent à se démocratiser, à s’ouvrir aux petits propriétaires, ils touchent néanmoins, dès le départ, une partie des gens de la terre les plus modestes, tels que les métayers et les domestiques des notables organisateurs. Ainsi, au comice de Lanouaille, les primes sont, dans leur très grande majorité, distribuées aux membres du comice pour leurs propres réserves, leurs maîtres valets, leurs domestiques ou leurs métayers ( 100 % des primes les premières années et toujours 88 % des primes en 1833 [92]  Arch. dép. Dordogne, 7 M 56 et PV de séances du comice... [92] ) et touchent très peu les autres cultivateurs [93]  Marache, 2010, p. 204. [93] . La pédagogie par l’exemple opérant, ces paysans diffusent à leur tour ce qu’ils apprennent dans les comices auprès d’autres paysans travaillant pour des propriétaires moins « éclairés », qui ne les encouragent pas à se présenter.

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De nombreux notables œuvrent également à l’amélioration des conditions de vie et d’hygiène dans les campagnes, en encourageant l’amélioration sanitaire des régions insalubres, comme nous l’avons étudié dans la Double. Rappelons le rôle clé joué par le docteur Gaillardon qui est l’un des premiers à attirer l’attention des autorités publiques sur la situation dramatique de cette région de taillis marécageux d’environ 50 000 ha, ravagée par les fièvres paludéennes, où les taux de mortalité atteignent plus de 40 ‰ certaines années quand la moyenne française est de 22 ‰ ! Avec son confrère, le docteur Piotay ( 1812-1894), exerçant dans le bourg voisin de Mussidan, ils se battent, dans le cadre de leurs fonctions électives, pour l’assainissement de leurs communes, la construction d’un réseau de routes secondaires et la multiplication des foires et des marchés à même de désenclaver le pays et de permettre, de fait, son développement économique par la multiplication des échanges.

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Cependant, il convient de se méfier de l’effet de source. Les actions multiformes menées par ces notables ont laissé des traces qui ne doivent pas nous conduire à les surévaluer. Si les personnages tels que le comte de Nansac n’étaient pas nombreux, reste que beaucoup de grands propriétaires terriens, sans être aussi vils, s’accommodaient du sort malheureux des gens de la terre. Une étude de mémoires, livres de raisons, récits… permettrait de mieux saisir la perception des pauvres par les plus riches et de mieux comprendre les tensions qui pouvaient exister entre ces deux catégories.

Révoltes et tensions paysannes envers les plus riches

52

Jacquou le Croquant est un personnage de fiction, il n’a pas existé, pas plus que le château de l’Herm n’a été brûlé. Mais, si Eugène Le Roy fait appel à son imagination pour construire ses intrigues dans un souci de réalisme, celles-ci se nourrissent néanmoins de faits historiques dont elles font leur miel. De fait, les révoltes paysannes correspondent à une longue tradition en Périgord et dans les régions alentour [94]  Bercé, 1991. [94] . Plusieurs châteaux ont en effet brûlé depuis 1789 et des flambées de colère paysanne surviennent régulièrement, localisées mais violentes, jusqu’au fameux meurtre de Hautefaye en 1870 [95]  Corbin, 1995. [95] . En 1830, le château de Pazayac fut ainsi pris d’assaut par les paysans des villages voisins. Il appartenait non pas au comte de Nansac, comme dans le roman, mais au comte de Moissac. Contrairement à l’intrigue du roman, les paysans n’en voulaient pas précisément à ce comte à qui ils n’avaient, semble-t-il, rien de particulier à reprocher. Il s’agissait en fait de 300 ou 400 personnes, échauffées par un contexte économique difficile, par les événements révolutionnaires récents et par l’atmosphère de la fête locale du 8 août, qui « ne s’en prirent au château qu’après avoir cherché dans la région divers prétextes pour exhaler leur rancœur » [96]  Fayolle, 1986, p. 19 ; Lacoste, 1985. [96] . L’assaut n’eut rien du siège du roman. Dans une après-midi écrasée de soleil, la foule incontrôlée se pressa dans la cour et autour des portes, en criant et en exigeant des victuailles. Le comte de Moissac était absent, comme toute sa famille. Seul le régisseur et les gendarmes résistèrent, apparemment assez mollement, laissant finalement la foule enfoncer les portes et voler les objets les plus faciles à emporter. Mais le régisseur parvint à protéger le salon qui renfermait les pièces les plus précieuses. La foule but, hurla, cassa quelques vitres, puis se dispersa à la tombée de la nuit. Le château ne fut pas brûlé, l’affaire en resta là [97]  Fayolle, 1986, p. 19. [97] . Selon Francis Lacoste, auteur d’Eugène Le Roy, Périgourdin, l’auteur a également pu s’inspirer des émeutes qui eurent lieu à l’église de Bars en 1772 et 1774, ou encore de l’attaque menée contre le château de Bugeaud à Lanouaille en 1848. Revenu sur son domaine de La Durantie lors de la révolution de 1848, le maréchal est victime des calomnies du camp républicain qui l’accuse de tous les maux. Du mois d’avril 1848 au mois de février 1849, son château est plusieurs fois l’objet de la colère des paysans. Dans une lettre à l’un de ses proches, Bugeaud explique que :

53

« Il a fallu employer les grands moyens, on a envoyé 300 hommes du 35e pour punir les fauteurs d’une émeute très sérieuse. Tout cela est dû à trois démagogues qui lisaient tous les dimanches à la sortie de la messe le journal rouge [98]  Il s’agit de La Ruche de la Dordogne. [98] avec des commentaires. C’était un club en plein air. C’est ainsi qu’ils ont rendu furieux des paysans paisibles dont j’ai servi activement les intérêts pendant trente ans et qui m’étaient reconnaissants et dévoués [99]  Lettre du Maréchal Bugeaud à Genty, 2 mars 1849 : Ideville,... [99] . »

54

Qu’il s’agisse des émeutes de Lanouaille ou de Pazayac, il semble que ni le Maréchal Bugeaud, ni le comte de Moissac, quoi que conservateurs, ne correspondent au profil du comte de Nansac qui sévit dans Jacquou le Croquant. Si de telles exceptions ont pu exister, elles doivent néanmoins demeurer rarissimes. Il semble en effet, sinon impossible, du moins difficile que, dans les années 1810-1840, un grand propriétaire terrien ait pu se comporter de la sorte, interdisant la traversée de ses bois, ses champs et ses chemins, interdisant même le pacage sur les champs communaux ou commettant violences gratuites et enlèvements… Si la justice n’était pas un modèle d’équité sous la Restauration, de tels actes demeuraient rarement impunis.

55

Il n’en demeure pas moins que les violences paysannes envers les plus riches, qui secouent encore le Périgord dans la première moitié du siècle, reposent sur des griefs bien réels. Des événements tels que les bouleversements politiques ( 1815, 1830, 1848), périodes de « permissivité et d’agitation » [100]  Bercé, 1991, p. 210. [100] , les chertés ( 1812, 1817, 1840, 1848) et les crises de subsistance ( 1817…), l’apparition – ou la crainte de l’apparition – de nouveaux impôts génèrent de nombreux remous s’inscrivant dans la continuité des rébellions étudiées par Jean Nicolas [101]  Nicolas, 2008. [101] . Cependant, il n’est pas exclu que certains mouvements aient aussi été guidés par des griefs personnels. Des abus peuvent avoir été commis dans ces cantons isolés du Périgord où les représentants du droit et de la justice étaient souvent des proches des grands propriétaires fonciers. On sait que, sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, en Périgord comme dans beaucoup d’autres départements français, de nombreux notables conservateurs, nobles ou non, espéraient vivement le retour à l’Ancien Régime et cultivaient une véritable nostalgie des droits seigneuriaux révolus. De fait, comme l’a souligné Ralph Gibson, l’animosité paysanne portait surtout sur une noblesse soupçonnée de souhaiter le rétablissement des redevances seigneuriales et surtout la dîme [102]  Gibson, 1979, p. 126. [102] . Néanmoins Eugène Le Roy semble avoir forcé le trait et s’être acharné sur cette noblesse de parvenus qu’il exécrait. Dans Jacquou, on sent ainsi en permanence sourdre l’esprit du patriote de 1848 qu’est Eugène Le Roy, partisan d’une démocratie rurale de petits propriétaires pauvres, si nombreux en Périgord.

56

En réalité, le plus souvent, les affronts opérés par les pauvres envers les riches étaient bien moins spectaculaires et se limitaient à des moqueries ou à quelques menus larcins tels que le braconnage sur les terres d’autrui, qui procurait un revenu complémentaire précieux. Cette pratique était très répandue dans la mesure où le droit de chasse était accordé aux seuls propriétaires (ce qui exclut de fait les métayers et journaliers) et, lorsque le permis de chasse fut instauré en 1844, son prix ( 28 F) était prohibitif pour les paysans les plus déshérités. Les métayers pouvaient aussi dissimuler une partie de leur production pour la soustraire au partage. Ces rebellions individuelles, timides et feutrées, si elles sont moins spectaculaires, priment largement sur les soulèvements collectifs. Malheureusement pour l’historien, ces tensions silencieuses du quotidien n’ont guère laissé de sources.

57

*

58

Les notions de pauvreté et de richesse aux champs sont aussi fluctuantes que relatives en ce premier xixe siècle. La pauvreté aux champs ne se limite pas aux plus démunis, aux mendiants et aux indigents, mais elle est le quotidien d’une population paysanne bien plus large, parfois fort nombreuse dans certains villages du Périgord, qui va du journalier au petit métayer et au petit propriétaire. Il suffit que la récolte ait été mauvaise ou détruite, que la soudure soit trop longue pour que des familles entières en soient réduites à la mendicité, sans pour autant que la situation soit irréversible. La richesse peut, quant à elle, être incarnée par des notables, nobles ou bourgeois, grands propriétaires et/ou représentants de diverses professions libérales ou de l’administration. Dans les plus petites communes, un malheureux hobereau désargenté peut, s’il ne souffre pas de concurrence, incarner la richesse, uniquement par son rang, par son statut social, simple question de représentation. Il convient néanmoins de retenir que les années 1815-1850 voient un bouleversement de l’incarnation de la richesse aux champs, la noblesse étant progressivement rattrapée, socialement, économiquement et politiquement, par les notables ruraux bourgeois, alors en pleine ascension. Le soutien des riches envers les pauvres, loin de se limiter à la charité et la bienfaisance, prend des formes diverses et nouvelles en cette première moitié de xixe siècle, notamment à partir de la Monarchie de Juillet, et se confond avec la volonté de nombreux notables agromanes de moderniser l’agriculture et d’améliorer ainsi les conditions de vie en milieu rural. De la même manière, si des révoltes de paysans pauvres contre les représentants de l’ordre ancien qu’étaient les châtelains surviennent encore, la résistance discrète, le commérage au lavoir ou à la forge, ou encore le braconnage, puis, à partir de 1848, éventuellement, le bulletin de vote, furent autant d’occasions pour les pauvres de critiquer les riches ou de s’opposer à eux. Faire l’histoire de la richesse et de la pauvreté aux champs dans la première moitié du xixe siècle, en Périgord comme ailleurs, c’est donc faire l’histoire de phénomènes mouvants socialement, sociologiquement ou spatialement, qu’il s’agisse de leur définition, de leurs causes, de leurs manifestations, de leurs effets ou de leurs interactions.

59

Fils de régisseur, Eugène Le Roy était bien placé pour connaître ces deux mondes, celui de la richesse des grands propriétaires terriens et celui de la précarité, voire de la pauvreté de la petite paysannerie. Ses personnages et ses intrigues témoignent des idées et des combats de l’auteur à une époque où se cimente l’idéologie républicaine. Mais si l’on déconstruit patiemment le propos, si on le confronte à d’autres sources pour mieux le nuancer, c’est toute la vie quotidienne de la province et de son peuple (notamment la paysannerie) qui se donne à voir, comme les idéaux de son auteur, faisant du roman historique une source précieuse pour l’historien du rural.


Bibliographie

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  • Bercé, Yves-Parie, Croquants et nu-pieds, Paris, Folio, 1974, rééd. 1991.
  • Combet, Michel, et Marache, Corinne, « L’enquête Brard, un état des lieux sur la vie dans les campagnes périgourdines dans les années 1830 », in Marache, Corinne, et Vivier, Nadine (dir.), Statistique, agriculture et société. L’exemple des enquêtes agricoles dans le sud de l’Europe, à paraître.
  • Combet, Michel, et Moretti, Anne-Sylvie, La Dordogne de Cyprien Brard, Périgueux, Conseil général de la Dordogne, coll. « Archives en Dordogne », 1885, 2 vol.
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  • —, « Eugène Le Roy et les paysans de la Dordogne au xixe siècle », Le Journal du Périgord, 1996.
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  • Hamilton-Frichou, « Voyage agricole en Périgord », Annales agricoles et littéraires de la Dordogne, 1846.
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  • Mayaud, Jean-Luc, La Petite exploitation rurale triomphante, France xixe siècle, Paris, Belin, 1999.
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  • Penaud, Guy, Dictionnaire biographique du Périgord, Périgueux, Fanlac, 1999.
  • Pijassou, René, Regards sur la Révolution agricole en Dordogne, Centre départemental d’études et d’informations économiques et scientifiques, cahier n° 2, 1967.
  • Vernois, Paul, Le Roman rustique de G. Sand à Ramuz, Paris, Nizet, 1962 ;
  • —, « L’archaïsme dans le roman rustique aux xixe et xxe siècles », Cahiers de l’Association internationale des études françaises, 1967, 19, p. 69-84.

Notes

[1]

Eugène Le Roy, considéré comme le maître du « roman rustique social », est né en 1836 au château de Hautefort, où ses parents étaient au service du comte de Damas. Très tôt orphelin de père, il fait ses études au petit séminaire de Périgueux, puis s’engage dans l’armée et sert en Algérie. Renvoyé pour indiscipline, il entre en 1860 dans l’administration fiscale. La défaite de 1870 consacre son ralliement à la République. Libre-penseur, il épouse civilement une employée des Postes. Il écrit des articles républicains et laïcs dans L’Avenir de la Dordogne et, à partir de 1890, se consacre à l’écriture de romans, teintés de radicalisme et de lutte contre l’injustice sociale. Le Roy prend sa retraite à Montignac où il s’éteint en 1907 à l’âge de 71 ans.

[2]

Vernois, 1962.

[3]

Dauphin, 2006.

[4]

Gueslin, 1998, p. 14.

[5]

Vernois, 1967, p. 69.

[6]

Marache, 2006.

[7]

Gueslin, 1998, p. 275.

[8]

Arch. dép. Dordogne, 6 M 535, Enquête Brard.

[9]

Ibid., 6 M 538, Enquête Brard.

[10]

Ibid., 6 M 541, Enquête Brard.

[11]

Arch. dép. Dordogne, 6 M 21 et 6 M 34, Listes de recensement.

[12]

Combet et Marache, à paraître.

[13]

Arch. dép. Dordogne, 6 M 532. Synthèse de l’enquête Brard.

[14]

Combet et Moretti, 1885.

[15]

Arch. dép. Dordogne, 6 M 541, Enquête Brard.

[16]

Ibid., 6 M 547, Enquête Brard.

[17]

Ibid., 6 M 544, Enquête Brard.

[18]

Ibid., 6 M 535, Enquête Brard.

[19]

Arch. dép. Dordogne, 6 M 538, Enquête Brard.

[20]

Ibid., 6 M 538 et 547, Enquête Brard.

[21]

Ibid., 6 M 541, Enquête Brard.

[22]

Ibid., 6 M 547, Enquête Brard.

[23]

Ibid., 6 M 544, Enquête Brard.

[24]

Ibid., 6 M 535, Enquête Brard.

[25]

Ibid., 6 M 541, Enquête Brard.

[26]

Ibid., 6 M 547, Enquête Brard.

[27]

Ibid.

[28]

Terme synonyme de métayer en Périgord, on trouve aussi borderie pour métairie.

[29]

Arch. dép. Dordogne, 6 M 538, Enquête Brard.

[30]

Gibson, 1996.

[31]

Arch. dép. Dordogne, 6 M 541, Enquête Brard.

[32]

Audiganne, 1867, p. 624.

[33]

Ibid., p. 614.

[34]

Gibson, 1979, p. 64.

[35]

Ibid.

[36]

Marache, 2006.

[37]

Gibson, 1996, p. 55.

[38]

Marache, 2006, p. 227-228.

[39]

Gibson, 1979, p. 84-85.

[40]

Mayaud, 1999.

[41]

Crouzy, 1969, p. 163.

[42]

Arch. dép. Dordogne, 6 M 547, Enquête Brard.

[43]

Ibid., 6 M 541, Enquête Brard.

[44]

Ibid., 6 M 544, Enquête Brard.

[45]

Ibid., 6 M 547, Enquête Brard.

[46]

Ibid., 6 M 544, Enquête Brard.

[47]

Ibid., 6 M 538, Enquête Brard.

[48]

Ibid., 6 M 538, Enquête Brard.

[49]

Arch. dép. Dordogne, 6 M 535, Enquête Brard.

[50]

Ibid., 6 M 535, Enquête Brard.

[51]

Ibid.

[52]

Ibid.

[53]

La ville en compte alors entre 1000 et 1500. Ibid.

[54]

Ibid.

[55]

Ibid., 6 M 547, Enquête Brard.

[56]

Le Roy, 1969 [ 1897], p. 18-19.

[57]

Le Roy, 1969 [ 1897], p. 25.

[58]

Le Roy, 1969 [ 1897], p. 26.

[59]

Marache, 2007.

[60]

Annuaire Delfau, an XII, p. 15.

[61]

Arch. dép. Dordogne, 1 MI 551, Mémoire de la reconnaissance militaire des routes de Périgueux à Sorges et de Périgueux à Savignac-les-Églises, 1822.

[62]

Arch. dép. Dordogne, 6 M 531, Enquête Brard.

[63]

Heyberger, 2005.

[64]

Marache, 2008.

[65]

Pijassou, 1967.

[66]

Pijassou, 1967, p. 88.

[67]

Ibid., p. 86-90.

[68]

Ibid., p. 56.

[69]

Ideville, 1881, p. 174‑ 175.

[70]

Hamilton-Frichou, 1846, p. 90‑ 91.

[71]

Lettre du Maréchal Bugeaud à M. le rédacteur du Mémorial de la Dordogne, Annales agricoles et littéraires de la Dordogne, 1834, p. 186.

[72]

Penaud, 1999, p. 149.

[73]

Il fréquente le Cercle de philologie et a publié de nombreux articles et livres, en particulier Les Causeries champêtres et Les Chansonnettes patoises, sous le pseudonyme de Jean Rameau en 1876. Il a également écrit quelques articles pour les Annales agricoles et littéraires de la Dordogne.

[74]

Respectivement : Arch. dép. Dordogne, 7 M 61 ; 7 M 54 ; 7 M 66 ; 7 M 63 ; 7 M 65.

[75]

Ibid., 7 M 63 et 7 M 52.

[76]

Lapouge, 2010, p. 79-80.

[77]

Registre de délibération du conseil municipal de Saint-Barthélémy-de-Bellegarde, 29 novembre 1855.

[78]

Cette loi stipulait, entre autres, que tous les travaux de salubrité intéressant les communes pouvaient être ordonnés unilatéralement par le gouvernement et exécutés à leurs frais.

[79]

Registre de délibération du conseil municipal de Saint-Barthélémy-de-Bellegarde, 1853.

[80]

Arch. dép. Dordogne, 2 N 24, Registre du conseil d’arrondissement de Ribérac, 21 juillet 1845.

[81]

Ibid.

[82]

Il semble que la vie du personnage du roman soit en fait un mélange de celle du docteur Arnaud Gaillardon et de l’un de ses contemporains, également médecin à Saint-Barthélémy-de-Bellegarde. Ce confrère, le docteur Nadaud, protestant et franc-maçon, correspond lui aussi à certains traits du personnage du docteur Charbonnière. Pour la fin de la vie de son personnage, Le Roy se serait inspiré, selon Charles Aublant (Bulletin de la S.H.A.P, 1938, t. lxv, p. 433-442), du docteur Pierre Delort ( 1785-1862), établi à Échourgnac en 1837, à 52 ans, puis à Senzelles, hameau isolé de La Jemaye entre 66 et 77 ans, où il mena jusqu’à sa mort une existence atypique qui intriguait son entourage.

[83]

Le Roy, 1969 [ 1897], p. 137.

[84]

Arch. dép. Dordogne, 6 M 538.

[85]

Les communes disposent en effet légalement du soin de leurs pauvres depuis le xvie siècle.

[86]

Gueslin, 1998, p. 235.

[87]

Arch. dép. Dordogne, 6 M 538.

[88]

Ibid.

[89]

Ibid., 6 M 541.

[90]

Ibid.

[91]

Marache, 2010, p. 208.

[92]

Arch. dép. Dordogne, 7 M 56 et PV de séances du comice dans les AALD.

[93]

Marache, 2010, p. 204.

[94]

Bercé, 1991.

[95]

Corbin, 1995.

[96]

Fayolle, 1986, p. 19 ; Lacoste, 1985.

[97]

Fayolle, 1986, p. 19.

[98]

Il s’agit de La Ruche de la Dordogne.

[99]

Lettre du Maréchal Bugeaud à Genty, 2 mars 1849 : Ideville, 1881, p. 361.

[100]

Bercé, 1991, p. 210.

[101]

Nicolas, 2008.

[102]

Gibson, 1979, p. 126.

Résumé

Français

Le roman rustique social constitue une source littéraire à la fois passionnante et périlleuse pour l’historien. Avec Jacquou le Croquant, Eugène Le Roy, fervent radical, dénonce les conditions de vie misérables de la petite paysannerie périgourdine dans le premier xixe siècle et en rend la noblesse rurale responsable. Cette fiction engagée et quelque peu manichéenne se nourrit pourtant d’une excellente connaissance du terrain et apporte un éclairage réel sur la richesse et la pauvreté aux champs en Périgord à cette époque. Afin de mesurer l’intérêt et les limites de cette source, il convient de confronter l’image de la pauvreté, de la richesse et des tensions qui opposent ces deux mondes, proposée dans le roman, à la réalité, en la croisant avec d’autres sources aussi variées que les recensements de population, les enquêtes agricoles locales et nationales, le cadastre, les archives des comices agricoles, la presse... Cette confrontation est l’occasion de souligner les frontières mouvantes qui délimitent ces deux notions et de montrer les spécificités périgourdines en la matière. Elle permet également de revisiter le mythe des éternelles tensions entre riches et pauvres, et de réétudier les liens qui les unissent tandis que les campagnes entament une profonde métamorphose..

Mots-clés

  • alimentation
  • bienfaisance
  • charité
  • campagnes
  • Eugène Le Roy
  • notables
  • pauvreté
  • Périgord
  • petites villes
  • révoltes
  • richesse
  • sources littéraires
  • tensions

English

Wealth and poverty in the fields : Périgord in the days of Jacquou le CroquantThe social rustic novel constitutes a fascinating and perilous literary source for the historian. With Jacquou le Croquant, Eugène Le Roy, fervent radical republican, denounces the miserable living conditions of the small farming community in Perigord in the first part of the xixth century and makes the rural nobility responsible. This committed and manichean fiction is nourished with an excellent grass roots knowledge and sheds a real light on the wealth and the poverty of rural Périgord in this period. To measure the interest and limits of this source, it is advisable to confront the image of poverty, wealth and the tensions which set these two worlds, proposed in the novel, against the reality, by crossing it with the other varied sources, such as population census, local and national agricultural inquiries, land registry, agricultural associations archives, press ... This confrontation is the opportunity to underline the unstable borders which bound these two notions and to show the specifics of Perigord on the subject. It also allows us to revisit the myth of eternal tension between rich and poor and to reanalyze the links which unite them whilst the countryside begins a profound metamorphosis.

Keywords

  • food
  • charity
  • campains
  • Eugene Le Roy
  • leading citizens
  • Perigord
  • small towns
  • rebellions
  • wealth
  • literary sources
  • tensions

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Riqueza y pobreza en los campos de Périgord en tiempos de Jacquou le CroquantLos intermediarios entre señores y campesinos son un elemento esencial, aunque mal conocido del señorío medieval. Escogidos entre los miembros de la elite de la sociedad rural local por el señor que hacia de ellos sus vasallos, conocían perfectamente el territorio y los hombres que estaban a su cargo. No sólo tenían que prestar homenaje a sus señores, les monjas de Autun, sino también reconocer su dependencia mediante el pago de una cantidad específica. Eran claramente más los representantes de los señores frente a los campesinos que no a la inversa: les comunicaban los órdenes de las señoras de Autun y cobraban los censos en su nombre, reteniendo una cantidad por su trabajo; a menudo, se encargaban además de la baja justicia. Estos cargos les permitían normalmente enriquecerse, más allá de los bienes que poseían previamente, e ingresar en las filas de los notables y hasta de la nobleza local, superando así el nivel que tenían al principio.

Palabras claves

  • abadía femenina
  • alcalde
  • Autun
  • Borgoña
  • censos
  • decano
  • Edad Media
  • elites
  • intermediarios
  • preboste
  • señorío

Pour citer cet article

Marache Corinne, « Richesse et pauvreté aux champs en Périgord au temps de Jacquou le Croquant », Histoire & Sociétés Rurales 1/ 2012 (Vol. 37), p. 117-148
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2012-1-page-117.htm.


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