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Les salons parisiens dans la seconde moitié du XVIIIe siècleAuteurAntoine Lilti[*] [*] Prépare une thèse de doctorat sur Les...
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Lorsqu’on aborde la deuxième moitié du XVIIIe siècle, les difficultés attachées à la notion d’élites se chargent d’une épaisseur historiographique qui inscrit cette notion au cœur d’enjeux polémiques touchant à l’interprétation des Lumières et aux origines de la Révolution[1] [1] À l’origine, le débat opposait Denis Richet qui, dans...
suite. Chez certains auteurs, la notion d’élites a servi à défendre la thèse d’une unification des pratiques culturelles de groupes sociaux traditionnellement distincts. Dans ce contexte, les salons ont constitué un terrain qui semblait idéal pour montrer l’ouverture des élites aristocratiques. Un lieu commun s’est développé qui voyait dans le salon le lieu d’une « fusion des élites » caractéristique des Lumières. Contre la cour dominée par une conception purement aristocratique de la grandeur sociale, le salon aurait été le lieu d’une relation égalitaire entre des élites urbaines définies par une pluralité des critères, naissance, argent, mérite.
2 Pourtant, deux remarques méthodologiques s’imposent. D’une part, cette image des salons repose sur très peu de sources puisqu’ils ne produisent pas d’archives spécifiques, à la différence des rituels de cour, des stratégies matrimoniales ou des pratiques testamentaires. Il s’agit de pratiques culturelles informelles et marquées par l’oralité qui ne laissent pas de règlements, de procès verbaux des séances, de listes des membres. La plupart des sources sont des témoignages d’hommes de lettres, ce qui introduit un double biais. Seuls les salons les plus célèbres, ou plutôt ceux qui recevaient des hommes de lettres passés à la postérité, sont connus. Ensuite, la signification de la présence des écrivains dans ces salons est souvent faussée par leur souci de justifier leur participation à ces pratiques mondaines.
3 D’autre part, le terme « salon » doit être défini puisqu’il n’est pas utilisé dans ce sens au XVIIIe siècle. Je l’utilise donc avec prudence pour désigner une forme de sociabilité qui, à la différence du repas prié, ne consiste pas seulement à recevoir des gens mais à ouvrir au moins une fois par semaine son domicile et à y tenir table ouverte. Il s’agit donc d’une constellation de pratiques sociales qui s’enracinent dans les traditions de la réception aristocratique puisqu’elles nécessitent de l’espace – d’où l’importance de l’hôtel –, de l’argent et un ethos de l’hospitalité et de la dépense ostentatoire qui caractérise la noblesse de cour. Pour étudier l’ouverture des salons aristocratiques et la diffusion de ces pratiques dans d’autres couches sociales, il faut veiller à ne pas réifier le « salon » et penser ces pratiques dans le cadre d’une histoire des sociabilités[2] [2] D. Roche, « République des lettres ou royaume des...
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4 Ces remarques faites, il me semble que la sociabilité des élites ne doit pas être pensée comme l’appendice d’une étude économico-politique des élites, qui se réduirait à une « vie quotidienne des élites », ou comme la reconstitution des réseaux que tissent les élites, mais, à condition d’être définie comme la forme et la représentation des interactions régulières, elle peut être au cœur d’une définition des élites. J’essaierai d’abord de nuancer l’idée d’une sociabilité ouverte et égalitaire, puis je m’efforcerai de comprendre comment la sociabilité mondaine fonctionne comme principe de distinction et de redéfinition des élites.
Une sociabilité ouverte et égalitaire ?
Les salons : lieux de brassage des élites ?
5 Sans prétendre ici à une analyse complète de la composition sociale des salons parisiens, on peut avancer quelques éléments qui amènent à nuancer l’idée que les salons aient été des lieux de brassage des élites. Que les pratiques mondaines soient ouvertes à une population plus diverse que les pratiques curiales n’implique pas que ces gens aient fréquenté les mêmes salons. Il n’est pas impossible que l’idée du salon comme lieu de brassage soit assez largement un mythe entretenu par l’absence d’études sur la composition sociale des salons.
6 Les salons tenus par une aristocrate sont assez peu ouverts. Par exemple, la marquise du Deffand a tenu de septembre 1779 à septembre 1780 un journal quotidien où elle inscrivait ses sorties ainsi que les gens qui venaient chez elle, en particulier lors des trois soupers hebdomadaires[3] [3] « Journal de Mme du Deffand », dans...
suite. On peut ainsi reconstituer avec précision, pour cette période, la fréquentation de son salon et, sur 102 personnes présentes, on ne trouve presque que l’aristocratie de cour : Praslin, Choiseul, Beauvau, Chabot, Boisgelin, Cambis, Bouffiers, Broglie, Luxembourg ou des nobles étrangers ; seulement un magistrat, encore s’agit-il de Jules-François de Cotte, président au Grand Conseil ; un médecin célèbre, Tissot ; un académicien des sciences, J.B. Le Roy ; et deux hommes de lettres, La Harpe et Marmontel qui viennent une fois chacun pour lire une œuvre : ils ne sont donc pas des habitués. Madame du Deffand justifie d’ailleurs cette composition aristocratique : se félicitant de traverser une bonne période dans ses relations avec la maréchale de Luxembourg, la duchesse de Mirepoix et la princesse de Beauvau, trois grandes aristocrates et figures du grand monde pour lesquelles elle n’a aucune sympathie, elle écrit : « Je n’y suis sensible que parce que cela rendra ma société moins ennuyeuse ; les gens du monde, quelque peu estimables qu’ils soient, sont toujours plus amusants que d’autres »[4] [4] Lettre à Horace Walpole du 1/ 6/ 1766, op. cit. , t. I,...
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7 La rencontre des élites se fait davantage dans les salons tenus par des femmes riches ou cultivées et largement ouverts aux hommes de lettres. Ce sont les salons canonisés par l’histoire littéraire, mais y trouve-t-on beaucoup d’aristocrates ?
8 Chez Julie de Lespinasse, par exemple, se réunissent des écrivains et des hommes liés à la finance ou à l’administration (Turgot, de Vaines) mais relativement peu d’aristocrates. Il ne semble pas, par exemple, que la comtesse de Boufflers, avec qui Julie de Lespinasse s’était liée du temps où elle était demoiselle de compagnie de Madame du Deffand, et qui l’aida financièrement par la suite, fréquentât l’appartement de la rue Saint-Dominique. Madame de La Ferté-Imbault qui, elle, hante les cercles Pontchartrain, Coigny et Rohan, écrit à propos de Julie de Lespinasse : « il y a encore un ridicule attaché à aller chez elle, vis-à-vis de ce qu’on appelle la bonne compagnie »[5] [5] « Note de Mme de la Ferté-Imbault sur...
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9 Certains salons, il est vrai, accueillent aussi bien des écrivains à la mode que l’aristocratie de cour. Les salons de Madame Necker et surtout de Madame Geoffrin semblent correspondre parfaitement à l’image du salon comme mélange des élites. Pourtant, à y regarder de près, il s’avère que les uns et les autres ne sont pas reçus les mêmes jours et qu’il existe un certain cloisonnement. Madame Geoffrin offre à dîner aux hommes de lettres le mercredi, aux artistes le lundi, tandis que les aristocrates qu’elle reçoit viennent pour de petits soupers[6] [6] Pour une analyse plus détaillée, je me permets de renvoyer...
suite. Chez Madame Necker la population des dîners du vendredi n’est pas la même que celle des soupers du samedi ou du lundi[7] [7] En témoignent les rapports hebdomadaires du contrôle des...
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10 Enfin, quelques salons financiers reçoivent parfois des aristocrates mais la réciprocité n’est pas évidente : Madame du Deffand par exemple va régulièrement chez Madame de La Reynière mais celle-ci, pourtant issue d’une famille aristocratique, vient très peu chez la marquise. En effet, si l’aristocratie accepte de profiter du luxe des financiers les plus huppés, ils sont loin de leur accorder un statut mondain équivalent et aiment à leur faire sentir, au sein mêmes des pratiques de sociabilité, la distance sociale qui les sépare. Du salon des La Reynière, Madame d’Oberkirch disait avec condescendance que c’était « la meilleure auberge des gens de qualité » et le marquis de Bombelles ironisait sur « la manie de [Madame de la Reynière] pour n’avoir chez elle, autant qu’elle le peut, que des gens de la Cour », ce qui lui vaut des « ridicules »[8] [8] M. de Bombelles, Journal, 11 janvier 1783, Genève, 1984,...
suite. Et pourtant les financiers, par leur richesse et leur présence à la cour, ont un mode de vie proche de celui de l’aristocratie mais l’ouverture des salons à la robe est encore plus problématique.
11 Il existait des salons proprement robins mais ils nous échappent presque entièrement, faute de sources, leur prestige mondain étant souvent trop faible pour avoir donné lieu à des témoignages et à des récits. Il est très rare d’en trouver mention dans les correspondances aristocratiques et les gens de robe sont peu présents dans les salons aristocratiques. Un des rares hommes de robe vraiment intégré à la sociabilité mondaine est le président Hénault, mais il fait figure d’exception. Parlementaire issu d’une famille de financiers, il a été élevé avec des aristocrates (son père, fermier général, avait acquis une charge de lieutenant des chasses du duc de Villeroy ce qui a permis au jeune Hénault de fréquenter chez le duc de nombreux hommes de cour), il va souvent à Versailles, où il est un intime de la reine, et écrit des pièces de théâtre et de nombreux ouvrages d’histoire qui lui valent d’entrer à l’Académie. Véritable figure d’ubiquité sociale, Hénault se laisse difficilement ranger dans une catégorie sociale délimitée. Il fréquente la plupart des grands salons parisiens et reçoit lui-même toutes les semaines. Or il est intéressant de constater qu’il méprise la sociabilité robine et insiste sur la distance qui sépare celle-ci de la « bonne société ». Ainsi lorsqu’il va souper chez le président Chauvelin, dans le Marais, il commente : « Paris est bien grand, et les mœurs du quinzième siècle ne sont pas plus différentes de celles du dix-huitième siècle que celles d’un quartier à l’autre ». Il trouve la conversation ennuyeuse et ajoute : « vous comprenez bien que tout cela se disait pour me montrer que l’on avait du monde. Tout cela fait pourtant que je me couche de bonne heure »[9] [9] « Lettre de Hénault à Mme du Deffand...
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12 La distance sociale s’incarne dans une distance géographique et renvoie à une topographie parisienne des élites et des lieux de sociabilité, le déclin du Marais étant à la fois une réalité sociale et un lieu commun. Surtout, puisque s’ennuyer est le signe absolu de l’échec de cet art du divertissement dont le but est justement de combattre l’ennui, cette distance se traduit par une moindre maîtrise de la sociabilité, comiquement associée à une tentative vaine d’imitation du « monde » et de ses codes de sociabilité. C’est justement en voulant singer la mondanité (ou ce qu’on croit être la mondanité) devant des mondains, que l’on obtient le contraire de l’effet visé : on est ennuyeux et ridicule.
Une sociabilité égalitaire ?
13 Finalement, le mélange des élites au sein des salons semble se réduire à la présence de quelques hommes de lettres dans des salons aristocratiques, phénomène qui n’est d’ailleurs pas nouveau puisque dans la première moitié du XVIIe siècle déjà des hommes de lettres étaient reçus dans des salons aristocrates comme celui de Madame de Rambouillet. La nouveauté résiderait-elle alors dans la nature de leur présence, dans la forme de cette sociabilité ? Face au modèle hiérarchique de la cour, la politesse salonnière régit-elle un espace égalitaire[10] [10] C’est la thèse de D. Gordon, Citizens without Sovereignty. ...
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14 S’il est légitime de distinguer étiquette et politesse, les pratiques mondaines ne font pas disparaître les différences sociales et la politesse, loin d’être une marque d’égalité, peut être une convention permettant de gérer des relations inégalitaires sur un mode non hiérarchique. Les hommes de lettres ne méconnaissent pas la distance sociale qui les sépare de leurs hôtes et dans le cas contraire, on se charge de la leur rappeler. Chamfort, par exemple, rapporte cette anecdote : « d’Alembert jouissant déjà de la plus grande réputation, se trouvait chez Mme du Deffand, où étaient M. le président Hénault et M. de Pont de Veyle. Arrive un médecin, nommé Fournier, qui, en entrant, dit à Mme du Deffand : « Madame, j’ai l’honneur de vous présenter mon très humble respect » ; à M. le président Hénault : « Monsieur, j’ai bien l’honneur de vous saluer » ; à M. Pont de Veyle : « Monsieur je suis votre très humble serviteur » ; et à d’Alembert : « Bonjour, Monsieur »[11] [11] N. Chamfort, Maximes, Pensées, Caractères, Paris, 1968,...
suite. Vraie ou fausse, cette anecdote témoigne de ce qui sépare la civilité de l’égalité et fait écho à un passage de l’Essai sur la société des gens de lettres et des grands où d’Alembert justement reproche aux grands seigneurs, qui font mine de se placer sur un pied d’égalité avec les hommes de lettres, de ne jamais oublier leur supériorité. « C’est ce qu’on aperçoit surtout dans les conversations où l’on n’est pas de leur avis. Il semble qu’à mesure que l’homme d’esprit s’éclipse, l’homme de qualité se montre, et paraisse exiger la déférence dont l’homme d’esprit avait commencé par dispenser »[12] [12] J. Le Rond D’Alembert, « Essai sur la société...
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15 L’absence de réel statut social des écrivains, la dépendance vis-à-vis du mécénat aristocratique ou financier, l’importance de la reconnaissance mondaine font de cette sociabilité, dans le meilleur des cas, une fiction d’égalité, d’une réciprocité octroyée provisoirement par les aristocrates. Que la conversation permette un échange réciproque dans lequel les différences de rangs ne sont pas exhibées n’annule pas la conscience aiguë du fait qu’il s’agit d’une fiction, d’un jeu du « comme si » permis par les aristocrates tant que leur amour-propre n’est pas en jeu. Ainsi Garat, faisant l’éloge un peu convenu de l’égalité qui régnait chez de Vaines, homme de finances et d’administration, doit reconnaître que le ton parfois familier de de Vaines choquait les aristocrates présents et rompait la conversation : « Le ton de M. de Vaines était encore parfois familier ; et le sentiment de l’égalité, qui se développait partout en France, ne l’était pas encore assez pour que la familiarité d’un financier avec des noms de la monarchie n’eût pas un extrême besoin de cette mesure délicate dont tous parlaient tant à l’époque. Et lorsque, par exemple, M. de Vaines appelait un de ces grands seigneurs par son nom, sans que rien du tout précédât ce nom qui, ainsi dépouillé, paraissait descendu à la roture, la conversation, comme l’harmonie dans un concert, était coupée par des silences »[13] [13] D. J. Garat,
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La bonne compagnie
16 L’idée d’une sociabilité largement ouverte et égalitaire résiste mal à l’examen. Mais peut-être la question était-elle mal posée et faut-il envisager autrement la sociabilité des élites ? Plutôt que de se demander comment se rencontrent dans les salons des élites que l’on a définies par ailleurs et sur des critères de statut social (les aristocrates), de richesse (les financiers) ou de compétence culturelle (les écrivains, les artistes), il faut s’interroger sur la manière dont les pratiques de sociabilité elles-mêmes contribuent à constituer une élite qui se pense comme telle (la bonne compagnie, le monde), et qui fonde sa légitimité sur la maîtrise des codes de comportements.
La dynamique de la distinction
17 Les gens qui se rencontrent dans les salons se désignent par les termes de « monde », de « bonne compagnie », de « bonne société », voire tout simplement « la société », concepts auto-référentiels qui ne définissent ce groupe par aucun autre élément que le fait de réunir tous ceux qui y appartiennent. On ne peut en donner que des définitions tautologiques et donc distinctives. Le monde, ce sont ceux qui fréquentent le monde et, comme le précise le dictionnaire de l’Académie, « le grand monde dans le langage familier signifie la société distinguée ». Certes, le discours de légitimation met en avant la maîtrise des comportements comme fondement de cette « bonne société » mais cette importance des « manières » est elle-même circulaire puisque le « monde » est seul juge des manières du « monde ». Être poli consiste à faire ce que font les gens polis et s’il existe des règles de politesse, chacun sait qu’on ne devient pas homme du monde en lisant des livres de civilité mais par une longue socialisation au contact de la bonne compagnie.
18 Dans une perspective d’histoire culturelle du social, il s’agit donc de comprendre comment un groupe social fonde la conscience de sa supériorité sur des manières partagées. On peut reprocher à Norbert Elias de ne pas avoir suffisamment marqué la différence entre étiquette et politesse, au sens où l’étiquette (qui est la codification du protocole) marque spatialement et rituellement les hiérarchies alors que la politesse est une fiction égalitaire. Pour autant ses travaux restent ici doublement utiles : d’abord parce que la politesse s’intègre au procès de civilisation en termes d’effets sur les autocontrôles et la rationalisation ; ensuite, parce que les analyses qu’il fait de la cour comme un ensemble de relations dont la signification est aussi de distinguer les hommes de cour des autres est très utile pour étudier la « bonne société ». Pour Elias, celle-ci est une forme historique d’élite qui se fonde sur le critère de l’honneur[14] [14] N. Elias, La société de cour, Paris, 1984, p. 95-96. ...
suite. L’ethos aristocratique, à la différence de la rationalité économique, consiste à prendre comme fin en soi le fait d’« appartenir à l’élite et être auréolé de prestige »[15] [15] Ibid. ...
suite. La sociabilité mondaine, qui repose à la fois sur une ouverture et un accès réservé, fait circuler ce prestige. À propos des soupers du maréchal de Biron, Madame La Tour du Pin affirme : « on regardait comme un honneur d’être reçu chez lui »[16] [16] Marquise de La Tour du Pin, Mémoires d’une femme de quarante...
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19 Cet honneur découle du fait que toute ouverture, si elle n’est pas générale, correspond aussi à une exclusion. À la différence des lieux publics ouverts à tous, les salons, intégrés à l’espace domestique, fonctionnent avec un accès réservé qui repose sur l’accord de la personne qui reçoit, et par là même, du groupe. Pour accéder à un salon, il faut être présenté par un habitué ou être porteur d’une lettre de recommandation. Dans les deux cas, cela suppose l’appartenance préalable aux réseaux mondains. Ensuite, pour être convié à revenir, il faut manifester une maîtrise des nonnes de comportement qui fonde la cohésion du groupe et qui permet d’être tenu pour un « homme de bonne compagnie ». M. Clerck, un général écossais, fut un jour présenté chez Madame Geoffrin par le baron d’Holbach, mais, au mépris des usages qui voulaient qu’une première visite fût brève, il resta plus longtemps que le baron et passa l’après-midi chez Madame Geoffrin. Celle-ci, rapporte Melchior Grimm, « ne pense pas encore aujourd’hui de sang-froid à cette journée ; et elle ne se couche pas sans prendre ses mesures contre le danger d’une seconde visite »[17] [17] Correspondance littéraire, Mai 1770, Tourneux éd. , s. l. ,...
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20 Les pratiques de sociabilité mondaine permettent aussi à l’élite de maintenir un contrôle social sur ses membres, contrôle qui s’exerce par la circulation de rumeurs et dont la sanction est le ridicule, « arme légère et perçante du beau monde »[18] [18] S. Mercier, « fat, fatuité », dans Tableau...
suite. La conversation de salon n’est pas seulement une institution littéraire, un instrument d’acculturation ou un moyen de communication des idées philosophiques, mais surtout un vecteur de circulation des rumeurs qui fondent la cohésion de l’élite en diffusant rapidement les récits de transgression et les jugements rendus par les autorités du grand monde. Cette « opinion sociale »[19] [19] N. Elias, op. cit. , p. 85. ...
suite qui s’enracine dans les pratiques de salon a des conséquences en histoire culturelle mais aussi dans des domaines plus proprement liés à l’histoire sociale comme les stratégies matrimoniales de la noblesse. Le salon de Madame de Luxembourg, qui exerce une sorte d’empire mondain, est non seulement un « vrai tribunal »[20] [20] « Sa maison est un vrai tribunal où elle juge sans...
suite des réputations naissantes mais aussi un passage obligé : « il fallait être dans ses bonnes grâces pour trouver un parti. Pas une jeune mariée n’eût risqué sa présentation sans aller d’abord se montrer chez la maréchale : c’était une véritable autorité »[21] [21] Ibid. ...
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Des élites sociables aux élites sociales
21 Dès lors que l’on considère qu’une définition des élites ne repose pas que sur des critères économiques ou politiques mais aussi sur une maîtrise de comportements raffinés ou, plus exactement, sur la capacité à imposer comme raffinés des comportements, il faut se demander sur quelles représentations repose cette capacité à transformer la maîtrise acquise de codes arbitraires en une supériorité naturelle que résume justement l’expression « élites ».
22 Or ce qui frappe dans l’importante production de textes normatifs sur la civilité, la politesse ou les principes de la conversation, c’est la volonté de faire de la maîtrise des codes d’interaction sociable des révélateurs de qualité humaine et morale.
23 Au XVIIe siècle déjà, le terme même d’honnête homme révèle bien l’ambition d’identifier qualités sociales et qualités de cœur. Au XVIIIe siècle, si certains dénoncent l’hypocrisie de la civilité mondaine, beaucoup restent attachés à la figure de l’honnête homme qui devient un enjeu moral. Tandis que des auteurs chrétiens essayent de lier honnêteté et religion, les philosophes, eux, tentent de promouvoir un idéal de l’écrivain-homme du monde et s’évertuent à lier manières et morale, à travers la question des mœurs. Dans la lignée des philosophes anglais (Addison, Shaftesbury) et écossais (Hume, Ferguson) soucieux de reformuler les définitions classiques de la vertu en y introduisant le raffinement des manières et le souci de la sociabilité[22] [22] J. Pocock, Vertu, Commerce et Histoire, Paris, 1998 et,...
suite, des encyclopédistes comme Toussaint, d’Holbach ou Morellet font de la politesse une vertu sociale et de la conversation mondaine un modèle pédagogique et un paradigme politique, celui d’une société auto-instituée et harmonieuse[23] [23] D. Gordon, op. cit. ; A. Lilti, « Vertus de la...
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24 Le rôle des hommes de lettres serait alors de fournir à cette élite, dont ils aspirent à faire partie, des justifications de sa légitimité en associant traditions mondaines et morale laïcisée ou encore en contribuant à doter d’un prestige philosophique les mutations de l’ethos aristocratique. L’honneur aristocratique n’est plus seulement inscrit dans le courage guerrier ou dans la lignée biologique mais dans le raffinement des manières sociales. Or ces manières, qui sont théoriquement universelles et accessibles à tous, sont dans la pratique réservées à une élite, ce dont témoigne l’ambiguïté des traités de civilité. Il existe des règles que l’on peut essayer de suivre mais que l’on ne peut appliquer vraiment que si on les a toujours pratiquées : on n’apprend bien la politesse qu’en la pratiquant au sein du « monde ».
25 Pourquoi la sociabilité joue-t-elle un rôle si important au XVIIIe siècle dans la dynamique sociale des élites ? Denis Richet insistait sur le fait que le passage de la noblesse à l’élite se situait sur le plan des représentations et des valeurs et n’impliquait en rien une pensée égalitaire[24] [24] D. Richet, op. cit. ...
suite. La sociabilité mondaine fondée sur une tension paradoxale entre reconnaissance du mérite et distinction sociale pourrait bien avoir servi à redéfinir, en dehors des privilèges légaux mais au profit de la haute noblesse parisienne, les critères de la grandeur sociale. L’étude des salons, débarrassée du mythe du cénacle égalitaire et critique, peut permettre de réinterpréter ce moment de recomposition des élites et de leurs valeurs à la lumière du rapport spécifique qu’entretiennent les élites d’Ancien Régime avec les modèles de sociabilité forgés par la société de cour et par le champ littéraire qui lui correspond.
Notes
[ *] Prépare une thèse de doctorat sur 
[ 1] À l’origine, le débat opposait Denis Richet qui, dans un article fameux, proposait de dépasser grâce à cette notion d’élites l’idée de Lumières bourgeoises, et Michel Vovelle qui ne voyait dans l’élite, et ceci plane comme un avertissement sur notre matinée, qu’un « mensonge des mots ». Cf. D. Richet, « Autour des origines idéologiques lointaines de la Révolution : Élites et despotisme », De la Réforme à la Révolution, Études sur la France moderne, Paris, 1991, p. 389-410 et M. Vovelle, « L’Élite ou le mensonge des mots », Annales ÉSC, 1974, p. 49-72.
[ 2] D. Roche, « République des lettres ou royaume des mœurs : la sociabilité vue d’ailleurs », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 43-2 (avril-juin 1996), p. 300.
[ 3] « Journal de Mme du Deffand », dans The Yale édition of Horace Walpole’s Correspondance, H.S. Lewis éd., New Haven, vol. VI, 1939.
[ 4] Lettre à Horace Walpole du 1/6/1766, op. cit., t. I, p. 59.
[ 5] « Note de Mme de la Ferté-Imbault sur les gens qui jouent un rôle à Paris en 1774 ». Archives Geoffrin-Estampes-Valençay. Archives Nationales, AP 508, carton 3.
[ 6] Pour une analyse plus détaillée, je me permets de renvoyer à A. Lilti, « Le salon de Mme Geoffrin, salon philosophique ou sociabilité mondaine ? », dans Vie des salons et création littéraire, Nancy, à paraître.
[ 7] En témoignent les rapports hebdomadaires du contrôle des étrangers (Archives des Affaires étrangères, CE 1-73).
[ 8] M. de Bombelles, Journal, 11 janvier 1783, Genève, 1984, vol. l, p. 189.
[ 9] « Lettre de Hénault à Mme du Deffand du 8 juillet 1742 », dans 
[ 10] C’est la thèse de D. Gordon, Citizens without Sovereignty. Equality and Sociability in French Thought, 1670-1789, Princeton, 1994, qui décrit l’existence d’un idéal de sociabilité égalitaire mais qui en conclut un peu vite que cet idéal s’incarne effectivement dans les pratiques de salons.
[ 11] N. Chamfort, Maximes, Pensées, Caractères, Paris, 1968, p. 193.
[ 12] J. Le Rond D’Alembert, « Essai sur la société des gens de lettres et des grands, sur la réputation, sur les mécènes, et sur les récompenses littéraires », dans Œuvres, Paris, 1822, vol. IV, p. 357-358.
[ 13] D.J. Garat, 
[ 14] N. Elias, La société de cour, Paris, 1984, p. 95-96.
[ 15] Ibid.
[ 16] Marquise de La Tour du Pin, Mémoires d’une femme de quarante ans (1778-1815), Paris, 1979, p. 76.
[ 17] Correspondance littéraire, Mai 1770, Tourneux éd., s.l., t. IX, p. 10.
[ 18] S. Mercier, « fat, fatuité », dans Tableau de Paris, J.-C. Bonnet éd., Paris, 1994, t. II, p. 217.
[ 19] N. Elias, op. cit., p. 85.
[ 20] « Sa maison est un vrai tribunal où elle juge sans appel ; ses arrêts font loi. On les répète, on les colporte, et on s’y soumet […] Elle condamnait une personne à l’expulsion sur un seul mot qui ne lui plaisait pas ; il n’y avait plus moyen d’y revenir, quelque prière qu’on lui adressât. Ainsi, pour les soupers, par exemple, où l’on ne voulait que des gens aimables, sur une sentence de madame de Luxembourg on était banni de toutes les tables un peu du bel air » extrait de Baronne d’Oberkirch, Mémoires sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789, Paris, 1989, p. 108.
[ 21] Ibid.
[ 22] J. Pocock, Vertu, Commerce et Histoire, Paris, 1998 et, pour un bilan historiographique : J. Robertson, « The Scottish Enlightenment », Rivista Storica Italiana, 1996, 2-3, p. 792-829.
[ 23] D. Gordon, op. cit. ; A. Lilti, « Vertus de la conversation : l’abbé Morellet et la sociabilité mondaine », Littératures Classiques, 37 (1999), p. 213-228.
[ 24] D. Richet, op. cit.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Antoine Lilti « Sociabilité mondaine, sociabilité des élites ? », Hypothèses 1/2000 (), p. 99-107.
URL : www.cairn.info/revue-hypotheses-2000-1-page-99.htm.




