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Informations sociales

2005/1 (n° 121)

  • Pages : 136
  • Éditeur : CNAF


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“Plus près, c’est mieux !” Au-delà des idées reçues, interrogeons-nous sur la notion de proximité : est-elle géographique, politique ou sociale ? Que vient-elle combler ? La crainte de la désaffection des citoyens à l’égard de la politique ? Une analyse de la notion de proximité comme facteur de lien social.

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“Il faut organiser le partage des responsabilités à tous les échelons et décider le plus près possible du citoyen”, Pierre Mauroy, Les Échos, 6 avril 2000.

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“La République des proximités”, Jean-Pierre Raffarin, Discours d’investiture, 3 juillet 2002.

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“Solidarité, démocratie, aménagement, proximité, environnement, progrès”, couverture de La Lettre, Le Nord, n˚ 16, conseil général du Nord, décembre 2001.

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La proximité est de plus en plus invoquée comme une nécessité dans la conception et la construction des politiques publiques. Elle devient un référent politique majeur et fonctionne comme une source de légitimité. Le mot seul suffit à justifier une politique. Ce qui est proche est politiquement correct, ce qui est loin est considéré comme mauvais. Proche ou loin de quoi ou de qui ? C’est ce qui fait problème. Plus proche du citoyen est la première évidence qui s’impose. La proximité semble donc forcément un gain de démocratie. Toute la logique décentralisatrice repose sur cette formule, depuis la fin du XIXe siècle, et rejoint, comme l’a montré Pierre Rosanvallon [1]  Pierre Rosanvallon, Le modèle politique français. La... [1] , la question des “corps intermédiaires”, c’est-à-dire de ce qui doit exister ou non entre l’État et les individus, d’une part, et entre le gouvernement politique et la société civile, d’autre part. Nous sommes encore dans ce débat. Les conseils de quartier dans la loi sur la démocratie de proximité de 2002, les conseils de développement de la loi Voynet (1999) cherchent à installer de nouveaux lieux de consultation entre les élus et les citoyens.

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Mais il existe une seconde idée implicite qui fait le succès de la proximité, c’est l’idée de complexité. Les choses complexes doivent se gérer de près. La proximité est ici le garant de l’efficacité.

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Nous sommes donc en face de deux postulats – l’un qui énonce que gouverner de près est plus démocratique, l’autre qui affirme que gérer de près est plus efficace – qui font de la proximité une ressource sémantique qu’il suffit d’évoquer pour légitimer une politique. Ces évidences méritent qu’on s’y arrête un moment et qu’on s’interroge sur leur genèse et sur les conditions sociales, historiques et politiques de leur succès. On propose ici une démarche introductive à une recherche qui appelle des développements plus longs et dans des domaines disciplinaires différents.

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D’abord, de quelle proximité parle-t-on ? Géographique, politique, sociale ? Toutes ces dimensions soulèvent des problématiques spécifiques. L’évidence affirmée du “plus de démocratie” peut aisément se retourner dans une démonstration qu’un pouvoir proche est aussi plus invasif, plus tatillon, plus diffus, plus invisible, et peut-être, en un mot, plus totalitaire.

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Il faut revenir ensuite sur l’enjeu démocratique central qui consiste à fabriquer du commun tout en garantissant l’autonomie des individus. Dans le monde contemporain soumis à des processus de mondialisation des échanges, à des technologies de communication qui ne connaissent pas les frontières, l’affirmation de l’identité et l’identification du collectif posent une question politique majeure. C’est dans la construction même des subjectivités, c’est-à-dire de ce qui fait le lien entre les sujets singuliers et le collectif qui les rassemble, que le thème de la proximité va se charger de toutes ses ambiguïtés à travers les fonctions symboliques qu’il remplit.

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Dans les politiques sociales, toutes ces questions vont produire des effets importants autour de ce qui en constitue le cœur : au nom de quoi agir sur autrui, et pour quoi faire ?

La proximité : une notion complexe

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Au premier regard on pensera à la proximité géographique. Être au plus près, regarder de près, être plus attentif, et donc, comme on l’a vu, être plus efficace. La proximité est au service d’une meilleure gestion, “au plus près du citoyen”. La proximité se confond ici avec le local, comme justification majeure de la décentralisation. Le national, l’État, c’est loin. Le local est près. Plus près, c’est mieux.

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Soit. Ce premier niveau est tout à fait ambigu et porteur d’indications paradoxales. Par exemple, quand la police ou l’hôpital deviennent “de proximité”, ils ne ressemblent plus tout à fait ni à la police ni à l’hôpital. La police de proximité remplit bien d’autres fonctions que le maintien de l’ordre : connaître personnellement les habitants du quartier, familiariser, rassurer, être présent... L’hôpital de proximité a pour vocation d’accueillir, d’orienter, de traiter les petites maladies, de désencombrer le grand hôpital, seul véritable lieu de soin grâce à ses plateaux techniques performants.

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Tout cela semble dire que le pouvoir, dès lors qu’il se rapproche, n’est plus aussi imposant ni peut-être aussi performant. Le local serait plus débonnaire, plus familier, plus rassurant, plus proche enfin. Mais au prix d’une perte symbolique et peut-être réelle de ce qui fait la performance du pouvoir : la faculté de décision, d’orientation. Au local, la vie quotidienne, au central, les grands choix politiques. La proximité géographique est loin d’épuiser le sens de la notion. Il s’agit donc de proximité politique. Gérer plus efficacement, mais aussi concerner davantage le citoyen. La proximité est un outil pour rapprocher le citoyen qui s’éloigne du politique, qui s’abstient, qui n’y croit plus. Autre mythe, autres ambiguïtés.

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Au fond, ce n’est rien d’autre que le vieux débat sur les formes et les modes de représentation qui ressurgit ici. Il y aurait comme un besoin de redonner du souffle à une démocratie qui s’épuise, comme si le suffrage universel ne parvenait plus à assurer la légitimité du pouvoir des représentants élus. C’est donc plutôt la démocratie participative qui est maintenant appelée à la rescousse d’un pouvoir politique en mal de légitimité. On en voit les effets, certes encore timides, dans les législations récentes : référendums locaux, conseils de quartier, droit de pétition pour soumettre une question au référendum, etc. On le voit également dans le souci de l’usager qu’on retrouve dans toutes les politiques publiques : droits du malade, droits des bénéficiaires de l’aide sociale, citoyenneté des lycéens, participation des habitants dans les politiques de la ville, commission nationale du débat public sur les choix d’infrastructures, etc.

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Comme l’ont souligné récemment par exemple Pierre Rosanvallon ou Jürgen Habermas [2]  Pierre Rosanvallon, ibid. ; Jürgen Habermas, Droit... [2] , la nécessité de nourrir le débat public et d’alimenter les institutions représentatives de la démocratie par un débat constant avec des citoyens associés est devenue un enjeu majeur. Cette nécessité, Alexis de Tocqueville l’avait déjà pointée. Pour les démocraties contemporaines épuisées et soumises à la montée du pluralisme culturel, qu’elles ont comme finalité de permettre, voire au risque des communautarismes, cet enjeu connaît une actualité et une urgence nouvelles.

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L’appel plus ou moins incantatoire à la proximité suffit-il à apporter une réponse politiquement crédible ? Il n’est pas automatique qu’“être plus près” entraîne plus de démocratie. Ce pouvoir local plus efficace peut être aussi plus inquisiteur. De même que mettre l’État plus près des citoyens ne signifie pas les affranchir de sa puissance. Il faut rappeler aussi qu’en France, l’institution municipale, la plus proche et la mieux reconnue par les citoyens, est aussi la moins démocratique, les pouvoirs discrétionnaires du maire étant les plus étendus.

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La proximité géographique n’implique pas ipso facto la proximité politique. Et cette proximité voulant construire le visage d’une démocratie plus proche et plus aimable porte en elle des potentialités totalitaires d’autant plus inouïes qu’elles sont aussi invisibles. Il faut donc aller chercher plus loin.

Faire du commun

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Au fond, est-ce que ce n’est pas l’anonymat du pouvoir qui serait à la source du désir politique de proximité ? Le thème est repris systématiquement. Le citoyen ne s’y reconnaît plus dans l’enchevêtrement des pouvoirs et des responsabilités. Cela serait l’une des raisons de son retrait et de son désintérêt. Réalisée avec l’intention de résoudre la complexité, la décentralisation serait devenue elle-même une nouvelle complexité. Ajoutée à l’anonymat du pouvoir et à ses déclarations désenchantées sur les lois du marché qui s’imposeraient au politique, cette nouvelle complexité entraînerait cet ensemble d’attitudes de renoncement à l’exercice de la citoyenneté, fondement de la légitimité du pouvoir dans les sociétés démocratiques. Conçue pour résoudre cette équation mortifère, la décentralisation en serait devenue l’une des causes.

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Le prétendu désintérêt du citoyen pour la politique relève d’une mythologie désormais convenue. En fait, le désir de politique n’a peut-être jamais été aussi fort. C’est l’absence du politique, son retrait, ses aveux répétés d’impuissance qui entraînent ce constat. Ce n’est pas le citoyen qui se retire, c’est le politique qui paraît désespérément éloigné. La proximité appelle alors à la reconstruction du lien de citoyenneté, c’est là assurément sa fonction principale.

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Ce constat est maintenant bien connu. Parmi beaucoup d’autres, Manuel Castells en a développé les raisons [3]  Manuel Castells, L’ère de l’information, tome II, Le... [3] . La mondialisation de l’économie, devenue une économie de l’immatériel, s’accompagne d’un mouvement d’ensemble de relocalisation du politique, fondé sur la revendication d’identités de toutes natures : nationalistes, régionalistes, religieuses, ethniques, etc. La déterritorialisation de l’économie appelle une reterritorialisation du politique, comme une recherche du sens de l’action en commun et de la coopération entre les hommes.

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Des auteurs comme Pierre Rosanvallon ou Dominique Schnapper ont bien montré cet enjeu du “faire société” ou du “faire Nation” [4]  Pierre Rosanvallon, La nouvelle question sociale. Repenser... [4] . Plus le principe de souveraineté se détache de son ancrage territorial, plus les modèles classiques du gouvernement comme pouvoir légitime sur un territoire contenu dans des frontières évoluent vers des modèles de gouvernance marqués par les impératifs de gestion et des logiques procédurales, plus les lieux du pouvoir deviennent multipolaires et, par conséquent, plus invisibles. Ainsi, les territoires locaux et leurs regroupements sont davantage fondés sur des projets partagés que sur des délimitations territoriales. C’est le projet plus que le territoire qui fait la compétence. C’est l’esprit de la loi sur les coopérations locales votée en 1999 (loi Chevènement).

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La décentralisation est sans cesse ramenée à son paradoxe fondateur. Si son principe, au nom de l’efficacité, consiste à traiter différemment des réalités différentes, elle est chaque fois prise en défaut au nom du principe du traitement égalitaire du territoire et du citoyen. La décentralisation prône la diversité qui la justifie, mais se heurte en conséquence à l’universalité du principe républicain. Nous n’avons pas encore trouvé les voies de sortie de cette aporie. Le fédéralisme est un modèle, l’appui sur les communautés en est un autre, mais la République répugne aux deux sans en inventer un autre.

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Faire du commun, fabriquer du lien, concerner le citoyen dans la production de la politique publique sont autant d’objectifs inclus dans la rhétorique politique de la proximité. Comment attacher l’individu au collectif ? Marcel Gauchet a parfaitement résumé la tension contemporaine sur laquelle repose cette question principale : “Tout le monde aujourd’hui a quelque chose à demander à la politique, à commencer par la reconnaissance d’une existence ressentie comme tellement précaire qu’elle appelle une certification publique. La demande de sécurité, qui est si profonde au sein de notre monde, me semble typique du sentiment de vulnérabilité qui hante les individus et de l’attente qu’ils investissent sur la collectivité. Mais la collectivité, où est-elle ? Quelle est-elle ? Ses traits sont brouillés. Elle est récusée dès lors qu’elle se présente comme une appartenance contraignante. Cela ne l’empêche pas d’être intensément sollicitée. On se trouve devant des individus qui voudraient se tenir tout seuls, exister par eux-mêmes, ne pas appartenir, et qui sont en réalité à demander l’assurance d’exister à cette entité insaisissable [5]  Marcel Gauchet, La condition historique, Paris, Stock,... [5] ”.

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Comment faire tenir ensemble des individus qui se veulent avant tout autonomes et différents ? Tel est le troisième pari de la proximité.

Vivre ensemble

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La société démocratique a porté le modèle de la société des semblables. En même temps, elle a produit les conditions politiques et sociales de la montée de l’individualisme, de l’exaltation de l’individu autonome, délivré de ses appartenances, voire libéré de ses déterminismes. La société des égaux est ainsi devenue la société des différents. L’individu sans attache est devenu l’idéal d’une société politique incertaine. Cette figure de la subjectivité postmoderne, qui a longuement été produite par les institutions démocratiques, est en train de saper les bases sociologiques, juridiques et politiques qui l’ont permise. Le diagnostic est maintenant connu et nourrit ce qui reste de la littérature sociologique, quand la sociologie renonce au concept de société, et l’essayisme contemporain sur la question du politique et du vivre ensemble. On rappellera ici quatre traits majeurs de ce diagnostic.

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D’abord, le fait qu’habiter le même territoire ne signifie plus partager le même monde ou vivre dans le même monde. Les individus vivent certes côte à côte, mais dans des mondes sociaux différents. L’éloignement, du reste, n’est plus un obstacle à la coopération dans la société de la communication immédiate et universelle. Ce type de proximité spatiale qui fondait le monde commun des individus n’existe plus. Avec sa disparition s’étiole la souveraineté fondée sur le territoire contenu dans des frontières. Dans l’économie financière, dans la recherche, dans la mode, dans la création culturelle, dans la haute technologie, on a plus affaire à ses partenaires des grandes métropoles mondiales qu’à ses concitoyens de la banlieue proche ou de la ville industrielle voisine en déclin. Le partage du même territoire ne fournit plus la certitude de vivre dans le même monde. L’appétence pour la proximité naît de ce décalage désormais installé au cœur du vivre ensemble.

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En deuxième lieu, la classique sociologie des positions, des classes sociales, des inégalités comme problématique essentielle du vivre ensemble, mais aussi comme ressource de lisibilité pour chacun du monde social dans lequel il vit, est subvertie par une logique des trajectoires individuelles. L’appartenance au même groupe social ne garantit plus la proximité entre semblables, qui permettait également de se situer dans les grands clivages qui produisaient une sorte de stabilité du monde social. Stabilité qui, par surcroît, permettait d’agir dans le monde pour le transformer. La variété des histoires familiales, des itinéraires professionnels, des vies personnelles où l’exaltation de soi, la volonté d’être soi-même qui creuse les différences en même temps qu’elle les valorise produisent un monde social illisible, brouillé, incertain. L’espace des choix privés dans la consommation, dans les appartenances, dans les engagements (familiaux, politiques, militants...) s’ouvre de plus en plus, alors même que la capacité d’intervenir et d’agir sur les choix collectifs semble barrée par un impossible social et une incapacité politique. La liberté privée s’accompagne d’une impuissance publique consacrée par le divorce, factice, entre le citoyen et la politique. Le désir de proximité est ici un désir de retour du politique comme capacité d’agir au sein d’un collectif et sur des orientations collectives dont on sent bien qu’elles pèsent malgré tout sur les choix les plus intimes.

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Troisième thème : la mobilité. La mobilité (familiale, géographique, professionnelle...) est devenue la condition de la réussite économique et de la réalisation de soi [6]  Luc Boltanski, Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme,... [6] . C’est le nouveau modèle qui donne à la fois l’ubiquité et la puissance. Le détachement absolu de tout territoire d’appartenance est la condition de la totale appartenance à soi-même : être sans attache. La vitesse, le temps court, le changement sont les valeurs de ce nouveau modèle culturel [7]  Pierre-André Taguieff, L’effacement de l’avenir, Paris,... [7] . Réintroduire le rapport social dans cette vision de la société par projet, c’est recréer la nécessaire proximité entre ceux qui ne peuvent être mobiles qu’à la condition que d’autres soient immobilisés, fixés et entretiennent les conditions sociales qui permettent la mobilité des puissants [8]  C’est notamment l’intuition que développent Luc Boltanski... [8] .

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Enfin, dernier thème, l’individu contemporain est un individu autonome et profondément narcissique. Il ne dépend que de lui-même. L’idée même de société (socius veut dire “être avec” [9]  Pierre Legendre, De la société comme texte. Linéaments... [9] ) se dissout dans cet apogée d’un modèle de subjectivité auto-fondée, indifférente à autrui. La société n’est rien d’autre qu’un ensemble d’histoires individuelles, de transactions contractuelles guidées par l’intérêt. Il n’y a plus de lien compréhensible entre la réussite des uns et l’échec des autres. La problématique des inégalités s’efface au profit d’une rhétorique de l’exclusion, où le malheur de ceux qui échouent n’est attribuable qu’à des forces abstraites et plus ou moins innommables, ou, pire encore, à un échec personnel. La question de la proximité rejoint ici l’interrogation sur ce qui fait lien, sur ce qui fait texte, sur ce qui donne un sens à l’action dans le monde, sur ce qui s’inscrit dans le temps long d’horizons politiques partagés, y compris dans la conflictualité. La litanie sur le comment vivre ensemble est aussi présente dans la littérature sociologique que dans le discours politique. Comment faire tenir ensemble des sujets que tout tend à éloigner ? Comment vivre dans un monde des subjectivités différenciées ? Un monde qui ignore que toute subjectivité s’inscrit dans une inter-subjectivité, que tout rapport à soi repose sur un rapport à autrui, est confronté à des questions redoutables qui retentissent profondément dans chaque sujet singulier. C’est ce que rappelle la citation de Gauchet donnée plus haut : il n’y a de sujet individuel que dans un rapport au collectif.

Conclusion : du social sans politique

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Comment “faire du social” dans ce contexte politique ? Au nom de quoi intervenir sur autrui ? Pourquoi aider l’autre ? L’urgence, l’humanitaire, les Droits de l’homme constituent le dernier refuge et le minimum vital du social. C’est non plus au nom de son appartenance à une communauté politique, à une communauté de citoyens que se pratique l’aide ou l’assistance à autrui, mais au nom de son appartenance à l’espèce quand surgit un risque vital. Nous vivons l’époque du social minimum : revenu minimum, droit minimum, logement minimum, emploi minimum...

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L’action sociale s’est toujours identifiée à l’action locale. Depuis l’action des paroisses jusqu’à la décentralisation, en passant par les travaux du comité de mendicité après la Révolution de 1789 et les bureaux de bienfaisance du début du XIXe siècle, il y a là une grande continuité. Mais cette proximité est fondée sur des impératifs de gestion. On peut dire que la dernière décentralisation la consacre entièrement : en confiant entièrement le RMI aux départements en janvier 2004, ou dans la loi de décentralisation d’août 2004 qui voit l’État s’éloigner de plus en plus de son implication dans les politiques sociales. Mais jusqu’ici, cette proximité restait d’essence politique, c’était une proximité de type politique et symbolique, celle de la société des semblables, certes inégaux, mais ayant quelque chose en commun. La loi de cohésion sociale promise à l’automne 2004 réaffirmera peut-être les devoirs de l’État envers les plus démunis. Les débats qui l’ont précédée et ses énoncés principaux font surtout apparaître le risque de consolider un salariat pauvre, ce qui semble désormais constituer l’essentiel de l’ambition politique dès lors que la lutte contre “l’exclusion” a remplacé le combat contre les inégalités.

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C’est cette proximité-là qui risque aujourd’hui de faire défaut, et qui conduit à une conception purement gestionnaire de l’aide à autrui. Pour le coup, on serait vraiment dans une société d’assistance. Accompagnée des logiques de contrepartie – exit le droit aux secours – et de pratiques sécuritaires, cette assistance-là ouvre des perspectives inédites. Elle ne se fonde sur aucun projet politique du vivre ensemble. Elle ne se fixe pas comme objectif de corriger les inégalités. Elle ne se réclame pas d’un idéal de solidarité. Elle se contente de dire à ceux qui ont échoué dans le projet d’être eux-mêmes qu’il existe encore une sorte de no man’s land social d’où ils pourraient toutefois sortir à condition de faire quelque effort. Nous ne vivons pas une époque de sollicitude et de bienveillance.

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Il reste toutefois de grandes raisons d’espérer car ce modèle est tout simplement impossible à mettre en œuvre dans la durée, du moins tant que nous continuerons à vivre dans des sociétés démocratiques. Il ne peut y avoir de politiques sociales, ou de travail social, que si l’action envers autrui est fondée dans une raison politique elle-même ancrée dans un projet de vivre ensemble, inscrit dans un collectif. Parce qu’on ne peut pas être soi-même sans autrui. ■

Notes

[1]

Pierre Rosanvallon, Le modèle politique français. La société civile contre le jacobinisme de 1789 à nos jours, Paris, Le Seuil, 2004.

[2]

Pierre Rosanvallon, ibid. ; Jürgen Habermas, Droit et démocratie. Entre faits et normes, trad. fr., Paris, Gallimard, 1997.

[3]

Manuel Castells, L’ère de l’information, tome II, Le pouvoir de l’identité, trad. fr., Paris, Fayard, 1999.

[4]

Pierre Rosanvallon, La nouvelle question sociale. Repenser l’État-providence, Paris, Le Seuil, 1995 ; Dominique Schnapper, La communauté des citoyens. Sur l’idée moderne de nation, Paris, Gallimard, 1994.

[5]

Marcel Gauchet, La condition historique, Paris, Stock, 2003, p. 314.

[6]

Luc Boltanski, Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.

[7]

Pierre-André Taguieff, L’effacement de l’avenir, Paris, Galilée, 2000.

[8]

C’est notamment l’intuition que développent Luc Boltanski et Ève Chiapello, op. cit., 1999.

[9]

Pierre Legendre, De la société comme texte. Linéaments d’une anthropologie dogmatique, Paris, Fayard, 2001.

Résumé

Français

L’article interroge le sens de la notion de proximité, devenue un leitmotiv des politiques publiques. Cette dernière remplit des fonctions de légitimation dans un contexte d’incertitude démocratique. Elle tend à remplir le vide qui s’installe entre le citoyen et le politique. Tentative pour redonner un sens à ce qui fait cohésion, pour recréer un monde commun et tisser les liens entre les individus et le collectif, elle pointe davantage les problèmes de nos démocraties en mal de légitimation qu’elle ne les résout.

Plan de l'article

  1. La proximité : une notion complexe
  2. Faire du commun
  3. Vivre ensemble
  4. Conclusion : du social sans politique

Pour citer cet article

Autès Michel, « Proximité et démocratie », Informations sociales 1/ 2005 (n° 121), p. 46-55
URL : www.cairn.info/revue-informations-sociales-2005-1-page-46.htm.


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