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S'inscrire Alertes e-mail - Informations sociales Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLe temps des villes à Rennes : retour sur une expérience
AuteurAnnie Junter du même auteur
juristeDocteur d’État en droit privé, titulaire de la chaire d’études sur l’égalité de l’Université Rennes-II depuis 1985, elle est directrice du Centre régional de recherche en sciences sociales-Laboratoire d’économie et de sciences sociales de Rennes (Cress-Lessor), Université européenne de Bretagne-Rennes-II, et membre de l’Observatoire de la parité ainsi que du comité scientifique de la mission parité du CNRS. Ses thèmes de recherche sont les suivants : « Égalité, genre et territoires », « Égalité professionnelle entre les femmes et les hommes dans le secteur privé et public en France et en Europe », « Droits des femmes à l’emploi et à la formation », « Droit du travail et genre », « Égalité des chances et négociation collective en France et en Europe ». Elle a notamment publié « Égalité femmes-hommes, changer les rapports sociaux. La situation en France, encore loin du compte », Économie et humanisme, n˚ 378, octobre 2006.
1 L’expérience des bureaux des temps dans les municipalités italiennes a été tentée dans quelques villes françaises. Rennes a innové en faisant du temps des villes un élément clé de la question de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Cette démarche permet d’éclairer le rôle fondamental joué par les femmes engagées au sein de la municipalité dans cette politique pour la mise en œuvre des politiques territoriales d’égalité.
2 La question des temps est emblématique car il s’agit d’une manière nouvelle d’aborder la planification urbaine, moins marquée que l’urbanisme ou les transports par l’empreinte du genre. L’évocation du temps des villes fait surgir l’image des villes italiennes qui ont été les premières, en Europe, à inventer une démarche consistant à penser l’aménagement d’un territoire à partir de l’agencement de différentes temporalités. Cette approche italienne doit beaucoup à l’arrivée des femmes dans les municipalités et à leurs difficultés à obtenir un pouvoir égal à celui des hommes dans la gouvernance des villes. C’est pour conjurer la division sexuelle des rôles domestiques, professionnels et politiques que des militantes du Parti communiste italien ont déposé, en 1988, un projet de loi d’initiative populaire intitulé « Les femmes changent les temps : une loi pour humaniser le temps de travail, les horaires dans la ville et le rythme de la vie ». Ce projet n’a pas été adopté, mais il a largement inspiré une loi italienne de 1990 sur l’autonomie locale qui donne aux municipalités « le pouvoir de coordonner les horaires des commerces, des services publics, afin d’harmoniser les activités des services et l’ensemble des exigences des usagers » (loi-142/1990, article 36).
3 Ce texte a favorisé l’élaboration de politiques qui, en partant de la nécessité de rendre compatibles de multiples horaires, ont tenté de poursuivre des objectifs d’amélioration de la qualité de vie dans les villes. Son application a donné lieu à la création, dans 85 villes italiennes, de bureaux des temps chargés d’élaborer un projet politique dont l’objectif était de rationaliser les différents horaires, de mieux prendre en compte les besoins des usagers, d’assumer de manière concrète le problème de l’égalité entre les citoyens selon leur âge, leur position sociale, leur sexe… Le mouvement des femmes a agi dans cette expérimentation sociale comme un catalyseur politique en orientant la question de la synchronisation des temps sociaux vers une problématique de citoyenneté urbaine (Belloni, 1996).
4 La politique du temps des villes a puisé dans la situation italienne des conditions politiques, économiques, sociales et culturelles favorables au passage d’une utopie à des expériences temporelles alternatives. Elle s’est un peu diffusée à travers l’Europe, à partir de quelques tentatives d’importation réalisées par un groupe d’experts, mais il faut convenir que l’expansion s’est limitée à quelques villes (Boulin, 1996). En France, Lyon, Poitiers, Paris, le Territoire de Belfort et Rennes ont été les premiers lieux d’implantation de bureaux des temps et d’affichage d’une politique du temps des villes. Cet article propose un retour sur l’expérience rennaise.
L’initiative de femmes engagées
5 L’engagement de la ville de Rennes dans une politique du temps des villes est peu comparable aux expériences italiennes du point de vue de sa genèse, de son processus d’inscription sur l’agenda municipal, de ses contenus et de son évolution. L’ensemble de ces pratiques présente néanmoins pour point commun de révéler une étroite corrélation entre la présence de femmes engagées dans des responsabilités politiques, sociales, professionnelles et académiques et l’adoption de mesures sur les temps.
6 Le retour sur l’expérience rennaise du temps des villes est intéressant au regard de ce qu’il nous enseigne sur la mise en œuvre in vivo des politiques publiques locales d’égalité entre les femmes et les hommes. Cette innovation met en scène la collectivité territoriale dans sa relation à l’égalité en trois dimensions : en sa qualité d’employeur, de créateur de politiques publiques locales et in fine d’acteur politique de la parité, dans le contexte d’une majorité de la gauche plurielle stable depuis 1977, avec, sur toute la période, un gouvernement comportant plus de 30 % de femmes.
7 L’hypothèse que cet article voudrait soutenir est que la politique du temps des villes à Rennes, comme en Italie, est le résultat de stratégies menées par des femmes engagées, minoritaires mais déterminées à transformer les conditions de vie des femmes et qui ont saisi des occasions d’agir ensemble, dans un contexte favorable à l’inscription de l’égalité sur l’agenda politique local.
8 Au commencement était une étude (Junter, 1990) sur les femmes cadres à la ville de Rennes, qui a rendu visibles les impacts des différences d’usages sociaux des temps entre les femmes et les hommes sur leurs déroulements de carrière (Junter, 1996). Le temps y apparaît comme une métaphore des inégalités entre les femmes et les hommes cadres, dans une organisation soumise au statut de la fonction publique territoriale et qui s’est engagée, avant l’heure, dans la réduction de son temps de travail à 35 heures (en 1983, dans le cadre d’un contrat de solidarité). Le déroulement de l’étude produit un déplacement social sous la double influence de la participation des femmes à sa réalisation et de la volonté explicite du premier magistrat de la ville que l’organisation qu’il gouverne considère la recherche comme un processus impliquant. De groupes de travail en groupes de travail, les femmes cadres ont découvert et formalisé la particularité de leur position dans l’organisation. À partir de cette connaissance collective, elles ont développé des formes d’expression autonomes concernant la politique du temps de travail, la formation ainsi que l’évolution des métiers municipaux. C’est dans ce contexte qu’est né un projet définissant « les principes généraux de l’aménagement et de l’organisation du temps de travail à la ville de Rennes ». Comme dans les villes italiennes, l’expérience rennaise ne peut se comprendre qu’à partir des alliances construites entre des femmes investies dans les problématiques sociales (élu-e-s, fonctionnaires, universitaires, syndicalistes), « qui ont trouvé dans “la révolution du temps” l’une des formes d’expression les plus originales de leur identité » (Belloni, 1996).
9 La grande différence dans le processus se situe dans l’espace de son élaboration : dans les villes italiennes, ce sont des femmes élues dans les municipalités qui créent des coalitions favorables à l’émergence de politiques de la ville intégrant la problématique du temps des femmes. À Rennes, la démarche d’égalité entre les sexes naît au sein de l’administration municipale et traverse les relations entre la ville en tant que collectivité employeur et ses agents. Le cadre dans lequel s’effectue la rencontre entre égalité des sexes et temps est celui du travail. C’est au cœur même de la démarche d’égalité professionnelle, amorcée au sein de l’administration locale, dès 1991, que la question du temps de travail va surgir et tenter de s’étendre à la question du temps de la ville.
10 Le risque de dilution de la démarche d’égalité entre les femmes et les hommes dans une problématique générale d’aménagement du temps de travail est présent tout au long du processus. D’autant plus que le débat sur la réduction du temps de travail fait alors rage dans l’espace national et que la démarche initiée par les femmes cadres vient heurter le pacte social interne à la ville de Rennes. Le programme « Rennes égalité des chances » (1994) trouble le jeu social habituel entre les acteurs du paritarisme. Il introduit un groupe de femmes dont le statut, entre groupe revendicatif et/ou de proposition, n’est pas clairement défini aux yeux des responsables administratifs ; il braque les projecteurs sur les femmes cadres, alors que dans l’habitus des partenaires sociaux, l’égalité est un enjeu pour les femmes des catégories C (fonctions d’exécution), voire B (fonctions d’application/de maîtrise), mais pas A (fonctions de direction et de conception) ; il met l’accent sur la dimension publique et politique des articulations entre vie privée et vie professionnelle, dans un environnement culturel qui considère le sujet comme relevant des arrangements de la vie privée. Les femmes engagées ressentent très tôt ces tensions et vont tenter, par des modalités diverses, de lutter contre la déconnexion entre les formes d’aménagement du temps de travail et la démarche d’égalité. L’une des stratégies majeures consistera à rechercher l’appui des programmes européens d’égalité entre les femmes et les hommes mis en œuvre dans le cadre des initiatives communautaires soutenues par le Fonds social européen : Now (New opportunities for women) (1998-2000), puis Equal (2001-2004).
De l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes au temps des villes
11 L’année 1995 représente un tournant pour l’égalité des sexes à Rennes. L’équipe municipale nomme une femme élue au poste de conseillère municipale chargée des droits des femmes et de l’égalité. La création de cette délégation est fortement soutenue par une conseillère municipale de l’équipe précédente qui a joué un rôle fondamental dans la démarche d’égalité et qui met fin à sa carrière politique. Cette année est aussi celle de la nomination d’une fonctionnaire, issue de l’équipe rapprochée du maire, en qualité de déléguée à l’égalité chargée de coordonner les groupes de travail au sein de l’administration municipale. C’est encore l’année de la tenue, à l’Institut universitaire européen de Florence, du forum « Genre et emploi du temps », réunissant des chercheurs européens autour de la problématique du temps des femmes et des hommes dans une perspective interdisciplinaire. Ce forum va contribuer à populariser la problématique Tempi della Città des villes italiennes et susciter des projets de transposition dans d’autres villes en Europe.
12 En 1995, la démarche rennaise d’égalité entre les femmes et les hommes est également enrichie et stimulée par les contributions résultant de la conférence internationale des femmes à Pékin, à laquelle une élue et une fonctionnaire de la ville ont participé. Elle se déploie au cœur d’un programme européen, de 1998 à 2000, et se diffuse de plus en plus, en occasionnant une activité débordante d’analyse de l’organisation que mènent les groupes de travail avec la déléguée à l’égalité entre les femmes et les hommes. La question du temps de travail, en particulier des femmes cadres, en constitue la colonne vertébrale. À ce stade, la problématique est limitée à l’administration municipale, même si les femmes engagées rêvent des expériences italiennes dont elles ont entendu parler. Mais les conditions du passage de la réflexion de l’administration aux politiques de la ville ne sont pas encore réunies.
13 Plus la démarche d’égalité professionnelle se formalise et s’engage vers la négociation avec les instances syndicales et hiérarchiques, plus des tensions se font jour au sein de l’administration. La ville de Rennes n’est ni plus ni moins discriminante que les autres collectivités, mais elle est la première à se livrer à cette introspection, avant même qu’aucune statistique nationale ne vienne confirmer que les inégalités sévissent aussi dans les fonctions publiques (Le Pors et Milewski, 2000). Le risque de stigmatisation de la ville est redouté par quelques élus et responsables de l’administration.
14 Le processus est momentanément suspendu par une grève de forte amplitude qui va secouer l’organisation en 1999. Ce mouvement social n’est pas en relation directe avec la démarche d’égalité, mais il porte sur les inégalités de primes entre la filière technique, majoritairement masculine, et la filière administrative, majoritairement féminine. Les femmes sont très actives au sein du mouvement et les règles du jeu social habituellement pratiquées à la ville de Rennes ont été, de l’avis de tous les observateurs, transgressées.
15 En 2000, la ville reçoit l’Olympe d’or de l’égalité entre les femmes et les hommes pour le caractère exemplaire de son engagement et, simultanément, le maire de Rennes se voit confier, par le ministre délégué à la Ville, un rapport sur le temps des villes. Dans le contexte national fortement marqué par le débat sur la réduction et l’aménagement du temps de travail, l’inscription de la question du temps des villes sur l’agenda politique français est, à ce moment précis, le résultat d’une collusion de causes entre des experts du Programme interdisciplinaire de recherches sur la ville (Pir-Villes) et de la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (Datar), et des élus qui s’interrogent sur le devenir de la planification urbaine sous l’influence des évolutions économiques, sociales et culturelles induites, par les transformations du marché et du temps de travail (Boulin, 1996).
16 Dans son rapport, le maire de Rennes préconise la mise en place, dans les grandes villes, de politiques des temps des villes via l’instauration de bureaux des temps. Il pointe des désynchronisations des temps sociaux touchant les populations les plus « fragilisées », dont les femmes font partie. Le temps y est défini « comme un bien individuel et collectif qui doit devenir l’objet d’un projet politique, d’un modèle de civilisation urbaine à construire » (Hervé, 2001). S’agissant des femmes, la question de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale est centrale. À l’issue de la publication de ce rapport, un bureau des temps est créé à Rennes. Il est conçu sur le modèle d’une administration de mission, dont le rôle consiste à analyser, étudier, informer, sensibiliser et faire des propositions aux décideurs. Il est placé sous la responsabilité de l’ex-déléguée à l’égalité des sexes. Ce choix se révèle pertinent : elle est garante du lien entre temps et égalité et elle a une compétence avérée et reconnue dans le montage de programmes européens. Enfin, ce glissement de fonctions coïncide opportunément avec un certain essoufflement de la démarche d’égalité professionnelle et avec des interrogations sur le meilleur positionnement administratif de l’égalité dans l’organigramme.
Articuler politique des temps et égalité entre les sexes : un vrai défi pour les villes
17 Après les élections de 2001 qui reconduisent l’équipe municipale, une délégation aux droits des femmes, à l’égalité et au temps de la ville est encore présente sous la forme d’un poste d’adjointe attribué à une femme issue du tissu associatif. Toutefois, l’organisation adoptée entre 2002 et 2007 est marquée par une diffraction entre, d’une part, l’aspect égalité professionnelle, confié à l’administration municipale sans prise en charge spécifique, et d’autre part, la politique des temps et de l’égalité, animée par le bureau des temps. Les deux dossiers sont placés sous la responsabilité de l’adjointe nouvellement élue.
18 Cette diffraction est à la fois cognitive et procédurale. Le contenu de la politique d’égalité articulée au temps cible les femmes en ce qu’elles sont soumises à des arbitrages temporels entre vie privée et vie professionnelle. De ce fait, les problèmes de temps sont appréhendés en amont ou en aval des inégalités, mais la jonction avec la question des discriminations internes au système de la division sexuelle du travail ne va pas de soi (Silvera, 2004). Côté procédure, bien que le champ des enquêtes soit celui de deux zones d’emploi de l’agglomération (une nouvelle zone d’activité – Atalante – et une ancienne, au sud-est de la ville), l’action de la ville sur les temps reste orientée vers la question professionnelle plus que sur les politiques de la ville dans le domaine de l’urbanisme, du logement, des transports, du développement économique et de l’environnement.
« Rennes égalité des temps » : des résultats en demi-teinte
19 Parmi les mesures adoptées à l’issue d’un travail d’enquête et d’analyse mené dans le cadre du programme européen « Rennes égalité des temps », les horaires des femmes de ménage (cinquante agents) travaillant au sein de l’administration municipale sont décalés pour réduire leur amplitude de travail, favoriser la sécurité de leur déplacement et faciliter la gestion de la garde des enfants. Les horaires de certaines crèches et garderies sont modulés pour tenir compte des contraintes parentales. Des études sont également réalisées auprès des femmes cadres pour connaître leur besoins (Touchard, 2005). Cependant, les femmes engagées (élue, fonctionnaire et contractuelle du bureau des temps) peinent à faire prendre en compte les questions de genre par les partenaires impliqués dans les enquêtes, dans les études et dans les préconisations. Le rapport d’évaluation, réalisé en 2007, à l’attention du Fonds social européen témoigne de l’énergie et de la pédagogie qu’elles ont déployées pour passer d’une politique sectorielle de l’égalité à une intégration dans l’ensemble des politiques publiques locales (Kergoat, 2007). Elles semblent avoir réussi à sensibiliser les acteurs associés au projet à l’harmonisation des temps sociaux. En revanche, l’intégration du genre dans la problématique n’a pas été un véritable succès, au-delà de la sensibilisation à l’idée de la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle. Au final, les principales actions réalisées au titre du temps des villes restent très proches des mesures généralement adoptées dans le cadre des démarches d’égalité professionnelle entre les sexes. Cette impression est confirmée par un champ d’application circonscrit à l’administration municipale qui apparaît comme l’espace privilégié de la mise en œuvre des mesures préconisées. L’exemplarité de la ville en sa qualité d’employeur est assurée mais la contamination des politiques de la ville par les mesures d’égalité entre les sexes n’est pas apparente.
20 En 2006, la ville de Rennes a franchi un nouveau cap en signant la charte européenne pour l’égalité des femmes et des hommes dans la vie locale. L’adjointe déléguée aux droits des femmes et au temps de la ville a été nommée présidente de la commission des élues locales et régionales du Conseil des communes et régions d’Europe. En 2008, l’égalité professionnelle au sein de l’administration a été réactivée. Le levier utilisé a été celui du label de l’égalité professionnelle délivré par l’Association française de normalisation (Afnor), organisme de certification indépendant. La ville de Rennes est la première collectivité territoriale à obtenir ce label. Une fonctionnaire du service des ressources humaines est chargée, à temps partiel, de suivre le plan, à partir d’une batterie d’indicateurs élaborés à cet effet (Delaunay, 2008). La question actuellement posée en présence de ce nouvel organigramme est de définir la place du bureau des temps, à un moment où sa responsable se prépare à la retraite et où les rôles dans le domaine de l’égalité professionnelle et de la lutte contre les discriminations sont en cours de reconfiguration.
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22 La ville de Rennes a très tôt perçu les enjeux liés à l’égalité des sexes et a acquis une certaine avance dans l’inscription de la problématique sur son agenda. En transitant par les programmes européens, elle s’est construite un devoir d’exemplarité et s’est engagée dans une obligation d’égalité en qualité d’employeur, de créatrice de politiques publiques et d’actrice politique de la parité. Pour maintenir son avance et concrétiser ses engagements, il lui faut passer d’une politique sectorielle, menée par des femmes engagées, à une intégration de l’égalité dans toutes ses politiques publiques. L’expérience du bureau des temps est emblématique des difficultés de l’opération. L’objectif comporte une dimension subversive, en ce qu’il ne peut être atteint qu’à l’issue du partage du pouvoir entre les femmes et les hommes et à l’intérieur même de chacun de ces groupes sociaux. En l’état actuel des choses, des femmes ont développé des compétences et une culture de l’égalité qui autorisent à parler d’une véritable épistémologie du genre que la plupart des hommes élus, fonctionnaires et représentants syndicaux ne possèdent pas.
23 Face à ce décalage qui s’est construit au sein de la classe politique et de la hiérarchie des organisations en France (en raison du déni ou de la tolérance sociale aux inégalités entre les femmes et les hommes), plusieurs scénarios sont possibles. Dans le premier, la problématique s’impose et transforme le processus de décision et de planification urbaine, qui se met à intégrer les femmes à parité avec les hommes. Dans un autre scénario, les hommes, majoritaires dans les structures de pouvoir, résistent, mais ne pouvant s’opposer aux programmes d’égalité, ils les assimilent dans leur habitus politique, managérial et syndical. Notons que Catherine MacKinnon (2005) souligne que les inventions des femmes deviennent créatives quand elles sont reprises par les hommes. Par exemple, de l’égalité on glisse subrepticement à la diversité, via la performance ; du temps des femmes on passe au temps des villes, puis aux temps sociaux. Les seules concessions à l’égalité se font sur les programmes d’articulation entre vie professionnelle et vie privée (Sintomer, 2006), et encore, dans les limites permises par l’idée que « le temps personnel privé relève de la sphère strictement intime » (Hervé, 2001, p. 19).
Bibliographie
Bibliographie
Belloni M. C., 1996, « Les politiques du temps des villes en Italie », Les cahiers du Mage, Employabilité, qualifications et flexibilité, n°2/96, p. 61-76 ; 1984, Il tempo della Città, Milan, Franco Angeli.
Boulin J.-Y., 1996, « Organisation sociale du temps et genre : les politiques du temps des villes en Europe », Les cahiers du Mage, Employabilité, qualifications et flexibilité n° 2/96, p. 77-88.
Delaunay M., 2008, « Une démarche d’égalité professionnelle au sein d’une collectivité territoriale. Le cas de la ville de Rennes », mémoire de Master Management public, Université de Rennes 2, sous la dir. d’A. Junter.
Edelman L., 2001, « Diversity Rhetoric and the Managerialization of Law », American Journal of Sociology, 106 : 6, p. 1589-1641.
Hervé E., 2001, Le temps des villes, La Documentation française, Rapports publics.
Junter A., 2004, « Les expériences françaises locales. La ville de Rennes et le temps des villes », Revue de l’OFCE, « Travail des femmes et inégalités », juillet, p. 302-307.
Junter-Loiseau A., 1996, « Le temps des unes, le temps des autres. L’exemple de la ville de Rennes », Les cahiers du Mage, Employabilité, qualifications et flexibilité, n°2/96, p. 89-99.
Junter-Loiseau A., 1990, « Etre femme et cadre à la ville de Rennes », étude Céraf réalisée pour le compte de la ville de Rennes, non publiée.
Kergoat M., 2005, Évaluation finale du projet « Rennes-égalité des temps. Suivi et évaluation », tome 1, Université Rennes-I, Centre de recherche en économie et management.
Le Pors A. et Milewski F., 2005, Vouloir l’égalité, rapport du comité de pilotage pour l’égal accès des femmes et des hommes aux emplois supérieurs des fonctions publiques, La Documentation française.
MacKinnon C., 2005, Le féminisme irréductible, discours sur la vie et la loi, éditions des femmes.
Silvera R., 2004, Articuler vie professionnelle et vie personnelle, les expériences des projets Equal français 2001-2004, Réseau d’appui et de capitalisation des innovations européennes (Racine), « Les cahiers ».
Sintomer Y., 2006, « Libérer les individus des enfermements des stéréotypes », Territoires, n° 464, janvier, p. 32-34.
Touchard D., 2005, « Articulation des temps et égalité professionnelle », Économie et humanisme, n° 373, « Ville, le temps des femmes », juin, p. 36.
Vromen S., 1989, « Georg Simmel et le dilemme culturel des femmes », Les cahiers du Grif, n° 40, éditions Tierce.
Résumé
Depuis 1991, la ville de Rennes est engagée dans une démarche d’égalité entre les femmes et les hommes qui a traversé l’administration municipale avant de s’engager sur la voie du temps des villes et de se déployer à nouveau dans la relation entre la collectivité employeur et ses agents. L’article est un retour sur cette expérience inédite. Il met en exergue le rôle capital et déterminant d’un groupe de femmes engagées en égalité entre les sexes qui a saisi des occasions d’inscrire la problématique sur l’agenda local. Il relate les difficultés du processus à passer d’une dynamique professionnelle interne à la collectivité territoriale, qui apparaît comme un terrain d’expérimentation, à une politique des temps susceptible d’irriguer l’ensemble des politiques urbaines et de les travailler sous l’angle du genre. Au-delà des résultats concrets en termes de sensibilisation des responsables locaux à la question des temps sociaux, l’expérience rennaise est emblématique de la difficile intégration du thème de l’égalité des sexes dans les politiques publiques territoriales.
PLAN DE L'ARTICLE
- L’initiative de femmes engagées
- De l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes au temps des villes
- Articuler politique des temps et égalité entre les sexes : un vrai défi pour les villes
- « Rennes égalité des temps » : des résultats en demi-teinte
POUR CITER CET ARTICLE
Annie Junter « Le temps des villes à Rennes : retour sur une expérience », Informations sociales 3/2009 (n° 153), p. 88-96.
URL : www.cairn.info/revue-informations-sociales-2009-3-page-88.htm.




