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S'inscrire Alertes e-mail - Journal français de psychiatrie Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLe fait inaccompli : le savoir clinique à l’épreuve du sujet
AuteurPaul-Laurent Assoun[*] [*] Professeur à l’université Paris 7-Diderot, psychanalyste. ...
suitedu même auteur
La clinique est de l’ordre du fait, du factum, soit de ce qui, s’offrant à et dans une expérience, est donné comme « positivité » empirique. Le clinicien se reconnaît à ce geste de référence à une factualité issue de son expérience. Mon propos est d’affronter la question posée : quel sens a au juste le mot « fait » appliqué au domaine clinique ? En quel sens y a-t-il quelque chose comme des « faits cliniques » ? Comment la clinique analytique se déploie-t-elle à partir de ce mode de production factuel ? Qu’appelons-nous « fait » en clinique ?
2 Il y va d’une théorie du jugement clinique confronté à l’hypothèse de l’inconscient. Comment le déplacement du côté des signifiants et des « faits de langage » affecte-t-elle la notion même de factualité ?
3 Cette question épistémique engage celle de la légitimité d’une référence à la factualité, dans le champ qui est le nôtre : que signifie précisément une communauté réunie autour de quelque consensus empirique de ce genre qui justifierait un tel possessif ? Comment nous entretenons-nous de notre expérience et nous « entre-reconnaissons » nous par et sur ces faits ? Quand nous parlons d’un « fait » de notre expérience, qu’entendons-nous par là ? Comment attribuons-nous le statut de « fait » à un événement de notre expérience, qui soit susceptible d’en faire partager l’empiricité ?
4 D’où la question de la transmission : comment porter à la connaissance – de l’autre autant que de soi – ces faits dont nous sommes les récepteurs, sinon les observateurs, au cœur de l’expérience de parole du sujet ?
5 Cela pose corrélativement la question de la théorie, cet « au-delà du fait » qui ne s’autorise en dernière instance que de celui-ci.
6 C’est ce nœud de questions qu’il s’agit de débrouiller, ce qui suppose d’en fixer le nouage.
Champ sémantique de la « factualité »
7 Partons d’un constat lexical : le fait (factum) est un substantif qui exprime un verbe : c’est l’action de faire.
8 C’est ensuite une donnée, soit ce qui est arrivé, ce qui a eu lieu. C’est de l’ordre de l’événement.
9 C’est enfin ce qui existe réellement – en ce sens opposé au registre de « l’idée » : le factuel vise le réel.
10 Une « grammaire du fait » renvoie donc comme action au gérondif, comme donnée au passé composé, comme réel à l’indicatif.
11 À ces divers titres, on ne peut que s’incliner devant les faits, juger d’après les faits : c’est sûr, certain, avéré, bref il s’agit d’une « assertitude » ponctuelle. « Les faits sont têtus », dit-on en leur prêtant une capacité de résistance. Mais après tout cela peut être une version du « discours du maître », celui qui, en son geste de désignation du fait, l’institue comme légitimation par le réel de son pouvoir, fait suprême.
12 La référence à l’instance du fait constitue – de fait – une sorte d’asservissement empirique du jugement que la psychanalyse vient rouvrir. Ce cercle donne la mesure de la complexité du problème.
L’instance du fait ou la « positivité »
13 C’est le positivisme, ne l’oublions pas, qui, renchérissant sur la tradition de l’empirisme humien, a fait du fait… une instance. C’est ce qui ressort du propos d’Auguste Comte, élevant le fait à sa dignité épistémique. Après « l’état théologique » et « l’état métaphysique » de la connaissance qui postule des essences, c’est l’état positif de ce qu’il appelle « l’esprit humain » qui est marqué par la reconnaissance de l’ordre des faits[1] [1] Auguste Comte (1844), Discours sur l’esprit positif, Vrin,...
suite.
14 La référence aux faits, loin de constituer une épistémologie fruste, suppose la reconnaissance et la promotion de la factualité comme instance. Véritable révolution épistémologique, car, le fait délogeant l’essence, s’instaure un tout autre rapport entre savoir et vérité. En ce sens, il n’y a pas d’objection à dire qu’en effet, en première approximation, le geste clinique psychanalytique s’inscrit dans ce prolongement d’un « ordre des faits » irréductible et faisant loi.
15 Depuis, « positiviste » a pris un sens réductif et péjoratif de myopie et d’impuissance à aller au-delà du donné – sauf à faire l’éloge d’une salubre myopie intellectuelle. Corrélativement, le terme a revêtu une acception fixiste, qui se reflète dans l’expression de « fait accompli », soit ce qu’on ne peut changer. Cet impératif de « s’incliner devant les faits » n’implique-t-il pas une paralysie de la pensée ?
16 Par ailleurs, le factualisme a pris un sens objectiviste : un fait prend la forme d’une chose, ce qui semble comporter la menace de l’oubli du sujet et du sens.
17 Donc, d’une part, le fait est de l’ordre du réel têtu, si têtu que, quoiqu’on fasse, il revient toujours à la même place – c’est le factualisme clinique auquel Lacan, comme « penseur du réel », a donné toute sa portée ; d’autre part, il prend la forme d’une loi, voire d’un destin.
18 Cela cadre la question du rapport entre le fait clinique et la loi métapsychologique ou théorie psychanalytique.
Le fait dans l’« épistémologie freudienne »
19 Rappelons comment Freud pose la question de façon globale dans son épistémologie locale, celle appropriée à son champ, dont nous avons dégagé les sources et l’articulation[2] [2] Paul-Laurent Assoun, Introduction à l’épistémologie...
suite.
20 N’oublions pas que la psychanalyse est une Naturwissenschaft ou « science de la nature » aux yeux de Freud : elle pose des faits et trouve des « relations[3] [3] S. Freud, « Pulsions et destins des pulsions »...
suite ».
21 Elle est donc « explicative » avant même d’être « compréhensive ».
22 Voilà qui est clair en apparence : la clinique fournit le matériel – das Material, le terme est récurrent chez Freud –, la théorie la « pense » et la développe, « informe » ledit matériel. La clinique est en ce sens strict un matérialisme du symptôme. Il arrive à Freud d’expliquer que « nos méthodes de travail ne se prêtent pas au genre d’expériences faites par les physiciens et les physiologues » : « chaque conception, précise-t-il, s’est présentée à moi directement comme le dépôt d’un grand nombre d’impressions tirées de l’expérience[4] [4] Lettre de Freud à Heinrich Löwy, 30 mars 1930, dans Sigmund...
suite » – sauf à l’améliorer par afflux d’impressions nouvelles.
23 Le clinicien-chercheur travaille donc sous l’effet de ses « impressions » (Eindrücken). Jones relève l’aptitude particulière de Freud à mémoriser, voire à thésauriser les faits en eux-mêmes, « isolés », non compris, de les conserver en sa mémoire (intellectuelle) jusqu’à ce que, tôt ou tard, ils trouvent leur sens. Ou plutôt jusqu’à ce qu’ils rendent gorge en « crachant » leur signification intrinsèque : « Le fait isolé l’attirait et il ne pouvait le chasser de son esprit qu’après l’avoir expliqué… C’est ainsi que travaillait la pensée de Freud. Chaque fois qu’il lui arrivait d’observer un fait simple mais significatif, il sentait et savait qu’il y avait là quelque chose de général ou d’universel » – alors même que « l’idée d’établir sur ce point des statistiques lui était tout à fait étrangère[5] [5] E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Paris,...
suite ». C’est dans ce « respect extraordinaire que lui inspirait le fait isolé » que, au-delà de « la façon personnelle dont Freud travaillait », réside le sens clinique en son genre inconditionnel légué à la psychanalyse.
24 Cette remarque porte plus loin qu’il n’apparaît dans l’heuristique freudienne. Après tout, elle pourrait être entendue comme un rappel du respect des faits chez le chercheur Freud, formé à l’école de l’anatomo-pathologie[6] [6] P. -L. Assoun, Introduction à l’épistémologie freudienne,...
suite. Il exprime plutôt une sorte d’adhérence inconditionnelle à la factualité, contre la médiation illusoire de la pensée accomplie. Il est en effet essentiel de ne jamais perdre le contact avec le fait non élucidé, de ne pas en perdre la mémoire en le dissolvant dans une pensée qui l’enterrât… Il faut garder le fait « à l’œil ». Art d’assumer une sorte de débranchement du non-expliqué, ainsi promu en « fait absolu ». Respect en ce sens de la « positivité » du sans-contexte – bien différent de la vulgate positiviste – sauf à ce que se reconstitue autour de celle-ci le réseau des « relations ».
L’épistémé « matériale »
25 Freud, dans son épistémologie basique, ne prône pas pour autant un factualisme empirique. Les théories sont dérivées des faits – de ce qu’il appelle das Material –, mais il ne dénie pas le rôle des « présupposés », de ce qui est déjà là, avant la « position » du fait. C’est le statut et la fonction des « concepts fondamentaux » (Grundbegriffe[7] [7] S. Freud, « Pulsions et destins des pulsions »,...
suite), au premier chef de la « pulsion » (Trieb).
26 Ce débat épistémologique, si formel semble-t-il, est sous-jacent à la pratique de l’analyste tout entière. De quoi s’autorise-t-il quand il désigne les « faits » ?
27 Freud lui-même prend acte, plus qu’il ne s’en s’excuse, du fait qu’il dérive ses affirmations cliniques d’inductions empiriques à extension limitée, sauf à rappeler qu’il n’est pas d’interprétation du rêve sans déchiffrage de milliers de rêves (empruntés à ses patients, aux écrivains et à lui-même) ou à mentionner le nombre de cas sur lesquels s’appuie sa description d’un fantasme tel « Un enfant est battu ».
28 Mais on ne trouvera pas chez lui de « discours de la méthode expérimentale ». Quelque chose le détourne de l’expérimentation, comme il le rappelle dans sa profession de foi : ni philosophe, ni expérimentateur – ni même « homme de science[8] [8] Lettre de Freud à Fliess du 1er février 1900,...
suite ». Tel est le conquistador qu’il cherche à accoster quelque part, qui n’est encore ni connu ni pensé. « L’Amérique » est un fait en ce sens particulier que la seule manière de la connaître est de la découvrir… et d’y aller. Mise à jour d’un réel inédit. La pensée de l’Amérique naît de constituer « l’Amérique » en fait nouveau.
29 Le métapsychologue - conquistador met le cap sur son objet au moyen de ce qu’il appelle Phantasieren[9] [9] P. -L. Assoun, Introduction à la métapsychologie freudienne,...
suite. Il ne s’agit pas de quelque imagination divagante, mais d’un « fictionnement » rigoureux du Material.
30 Le matériel afflue, vient à la rencontre de la théorie. Freud notera un virage en 1914 : « J’avais l’habitude d’attendre qu’une idée me vienne ; maintenant, je vais à sa rencontre[10] [10] Lettre à Karl Abraham du 11 février 1914, dans Correspondance,...
suite. » Désormais, il doit aller vers les faits. D’où un changement de style du Phantasieren. Ce qu’il déplore comme symptôme de vieillissement prend plutôt acte de l’ajustement d’une posture. Il est un moment où il n’y a qu’à se baisser pour moissonner les faits, et un autre âge où le fait ne se révèle que sollicité par le désir de recherche.
Le fait et le sens
31 Si donc le fait prime absolument, c’est comme in-accompli. S’il se remplit, ce n’est pas par complément pur et simple de sens : en psychanalyse, il serait inexact de dire que l’on comprend de mieux en mieux. La psychanalyse n’est pas une herméneutique, elle guérit même, par sa pratique, d’une superstition du sens.
32 « Gardez-vous de comprendre », le fameux avertissement de Lacan peut rejoindre le sens freudien du fait absolu. C’est aussi ce qui assure le savoir freudien d’« une prise » sans précédent « sur l’expérience humaine[11] [11] P. -L. Assoun, Lacan, Paris, Presses Universitaires de France,...
suite ».
33 Mais c’est aussi pourquoi un inventaire, si réussi dans le genre soit-il, est menacé d’en tuer le sens. Comme Lacan le dit de Fenichel et de sa théorie générale des névroses, tout y est tellement à sa place qu’on n’y retrouve plus rien… C’est la raison profonde pour laquelle la métapsychologie reste un Opus inachevé, « somme » impossible dont les fragments demeurent irremplaçables et remplacent avantageusement toute autre psychopathologie. Ce qui la prévient de devenir une théorie grise, c’est, pour reprendre la métaphore goethéenne prisée de Freud, qu’elle demeure connectée à l’expérience toujours « verte », puisque quotidiennement renouvelée.
Le fait dans la marmite de la sorcière
34 Là se pose le travail de la métapsychologie. C’est la clinique prise à la lettre des processus. Mais c’est aussi un passage à la limite : c’est au moment où les faits se taisent qu’il faut passer la parole à « la sorcière », même si ses « renseignements » sont parcimonieux[12] [12] S. Freud, Analyse finie et analyse sans fin, G. W. XVI, 69...
suite.
35 Il est remarquable que l’amplitude de la factualité change de style selon les figures majeures de la métapsychologie. Que l’on compare seulement la portée factuelle respective de la libido, du narcissisme, de la pulsion de mort et du clivage-du-moi.
36 Tout commence avec la question de la factualité de la scène originaire. Le sexuel se détermine à partir du fantasme. Tel est le premier déplacement.
37 « Introduire le narcissisme » oblige à repenser l’homosexualité, l’amour, les psychoses, le rêve. Tel est le second déplacement.
38 Enfin, la pulsion de mort – ce qui est le contraire d’un fait nouveau, mais l’émergence d’une dimension de factualité qui réorganise une masse de faits jusque là réprimés dans la théorie. Tel est le troisième déplacement.
39 Bref, le discours freudien qui nous a été légué court après la factualité pure, en contraste avec la synthèse herméneutique. Ce sont des « points de vue » qui étagent la factualité et obligent à en déplacer le point d’ « envisagement ».
La sorcière moissonneuse
40 Le début d’Au-delà du principe de plaisir doit se relire comme une mutation déterminante dans le registre de la factualité, exemplaire en ce sens de la dialectique entre théorie et fait. Freud y décrit le heurt des « faits qui nous ont amené à croire à la domination du principe de plaisir dans la vie psychique[13] [13] S. Freud, Au-delà du principe de plaisir, G. W. XIII. ...
suite ».
41 Cela pose la question du « sériel ». C’est alors en effet qu’il réactive une série d’autres phénomènes – des jeux d’enfants aux névroses traumatiques –, ce qui produit une « oscillation entre deux conceptions ». Puis voici une seconde salve d’ « observations », du transfert à la « névrose de destin », qui oblige à admettre décidément l’existence d’une « contrainte de répétition qui passe outre le principe de plaisir ».
42 D’où le virage, annoncé en quelque sorte « en direct » – « Ce qui suit est une spéculation » – mais qui rejoint une factualité d’un autre ordre, supérieur si l’on veut, par l’extension de sa singularité à des dimensions qui se mettent à converger « synoptiquement ». Caractère général de « la vie d’âme » de « vouloir rétablir un état antérieur qui rend concevable que… tant de processus s’effectuent indépendamment du principe de plaisir ». Ce qui justifiera Lacan à faire de la « répétition » un des « concepts fondamentaux de la psychanalyse »
43 « Boîter n’est pas pécher », conclut ce texte. En effet : la factualité introduit une « boîterie » chronique dans la marche spéculative. Mais le Phantasieren, avec son allergie à l’inventaire des faits, a, à bien l’examiner, la vertu de produire une moisson de faits.
44 Se pose alors la question de la dérive, droit de « s’abandonner à une suite d’idées » juste pour savoir… où elle mène. Il est vrai en ce sens que « l’on va beaucoup plus loin quand on ne sait pas où l’on va » (Cromwell), à condition de s’aviser que la métapsychologie fournit une remarquable « martingale » de savoir qui ordonne les faits en séries. Au bout de la fantasmatisation théorique, émerge un « sur-fait » (qui renchérit sur le « surobjet » décrit par Bachelard comme caractéristique de la physique contemporaine).
45 Ce mouvement soutient l’aporie que Freud désigne comme le Non liquet[14] [14] S. Freud, Inhibition symptôme et angoisse, cf. P-L. Assoun,...
suite désignant la « double théorie » de l’angoisse – expression lourdement didactique. Transformation automatique de libido et mise en alerte du sujet sur la castration sur laquelle vient se briser la pulsion constituent plutôt deux pôles d’un même phénomène. C’est parvenu à ce Non liquet (déni juridique de conclure en tranchant entre deux « parties ») que le fait absolu de l’angoisse se trouve rééclairé.
Subjectum et factum
46 Nous parvenons à un point qui nous oblige à penser le rapport non entre le fait et la subjectivité – comme si le sujet était quelque « supplément de sens » de la factualité symptomale – mais entre ces deux dimensions du factum et du subjectum.
47 Cela introduit en effet la question du sujet. L’Ichspaltung est-elle un fait nouveau ou était-elle là depuis le début[15] [15] S. Freud, Le clivage du moi dans le processus de défense,...
suite ? Freud ne fait pas mine d’hésiter : il désigne une question structurale. Le fait précède toujours sa propre signification qui, le temps de le développer, permet de s’apercevoir… qu’on l’a toujours su, qu’elle travaillait l’expérience clinique. Mais, le temps de comprendre, c’est la factualité qui se trouve affrontée en sa valeur propre.
48 En somme, la coupure, ici, décisive, ce n’est pas de « comprendre », c’est le fait de le dire. Corrélativement, le « fait-symptôme » ne prend effet qu’à actualiser la structure dont il fournit simultanément l’irremplaçable accès.
Le fait-de-le-dire
49 Quand Lacan parle du fait, c’est d’abord au double titre du réel et du langage.
50 Ce que l’on trouve là, c’est une véritable catégorie, nommable « le fait de le dire ». On comprend que cette mutation de la factualité se notifie avec la théorie du « discours » et du « parlêtre ». Affirmation à prendre au sens radical qu’« il n’y a de fait qu’énoncé[16] [16] J. Lacan, Le Séminaire, XVI, « D’un Autre à l’autre »,...
suite ». Terme qui pourrait s’éclairer de son échange feutré avec le « positivisme » dit « logique » et la pensée de Wittgenstein, dialogue que nous avons reconstitué ailleurs[17] [17] P. -L. Assoun, Freud et Wittgenstein, Presses Universitaires...
suite.
51 Cela va bien au-delà du truisme qu’ « il faut dire ». Cela signifie que « ce qui est dit est de fait[18] [18] J. Lacan, Le Séminaire, XIX, « … ou pire »,...
suite ». Qu’on pense à l’expression : « du fait de le dire »… tout est changé. Adage fondateur de ce qui arrive dans et par l’analyse.
52 Quoi donc change quand c’est dit ? « Ce qui est dit est dit », en sorte que « le fait même de le dire », loin de simplement redoubler la réalité du fait, la constitue et l’institue. Mais c’est en cela justement que le fait est foncièrement in-accompli, renvoyé à ses rebonds signifiants, aussi mobiles que rigoureux.
53 Cela se vérifie a contrario par les ravages du « non-dit ». Mais la psychanalyse n’en appelle pas – contrairement au confessionnal médiatique pseudo-postmoderne – à quelque vertu « résiliente[19] [19] P. -L. Assoun, « La résilience à l’épreuve de la...
suite » de la parole. On peut très bien parler beaucoup et « vrai », produire des confessions fleuves d’une étourdissante « sincérité », sans que cela – le « dire-faisant » – arrive. C’est même précisément à cela que cela sert : logorrhée comme gavage imaginaire et contournement du réel.
54 Toute l’expérience analytique témoigne en contraste de ce virage de cette factualisation langagière. C’est « une parole qui fonde le fait[20] [20] J. Lacan, Le Séminaire, XIX, « … ou pire »,...
suite ». C’est ce qui rapproche du « parlêtre » : « Il n’y a de fait que du fait que le parlêtre le dise[21] [21] J. Lacan, Le Séminaire, XXIII, « Le sinthôme »,...
suite ». Voilà qui caractérise au plus près l’ontique du parlêtre. Inversement l’évitement radical du fait de dire signe le déni du parlêtre qui produit tous ses effets de ravage intersubjectifs.
55 Au-delà de la recherche des secrets de famille et des cadavres dans les placards, ce qui apparaît nocif, c’est l’évitement par le locuteur – qu’il reste coi ou se fasse prolixe – de son (parl)être.
56 C’est là l’effet clinique analytique majeur : réintroduire le parlêtre et ne plus différer le « dit-faire », qui va là encore au-delà du speech act ou en donne une version singulièrement radicale : celle de l’avènement du parlêtre en sa « factualité ». Quand il s’avise de ce que parler veut dire…
57 On voit la portée épistémologique de ce virage sur le statut du « fait ».
Le fait ou la ligne de faille de la structure
58 Par le conflit singulier comme par le parlêtre, c’est la question de l’articulation du « fait » à la « structure » que l’on trouve à l’horizon de toute cette problématique.
59 Le moment du fait (symptôme) prend sens comme émergence visible de la structure sous-jacente. C’est plus que « la pointe de l’iceberg », à moins de préciser que la structure de l’iceberg trouve sa vérité dans la pointe du symptôme. Le principe de l’épistémologie clinique freudienne répartit avec clarté le lien entre sujet, symptôme et structure : « Là où elle (la pathologie) nous montre une cassure (Bruch) ou une fente (Riss), une articulation (Gliederung) peut normalement être présente[22] [22] S. Freud, Nouvelles conférences sur la psychanalyse, G. W. XV. ...
suite. » Des « structures fissurées », tels apparaissent les « malades de l’esprit ».
60 C’est dire que le fait surgit au lieu de la fente de la structure en sa dimension « subjectale ». Si l’on s’avise que la métaphore est minéralogique ou cristallographique[23] [23] P. -L. Assoun, Introduction à la métapsychologie freudienne,...
suite, on comprendra la portée de cette représentation : « Quand nous jetons un cristal à terre, il se brise, mais pas n’importe comment, il éclate de plus selon des directions de clivage (Spaltrichtungen) en morceaux dont la délimitation, bien qu’invisible, était pourtant déterminée auparavant par la structure (Struktur) du cristal. »
61 C’est donc le moment de la « casse » qui révèle à la fois le fait et la structure. Sur quoi Lacan renchérira au point de faire du symptôme la structure même ! C’est ce qui empêche le fait de se réifier, dans la représentation métapsychologique : le fait renvoie à la structure, mais la structure n’émerge et ne se « visibilise » en son « articulation » que dans le temps où se produit la cassure et se révèle la fente. Le fait est donc « actuation » de la structure, en sorte que la singularité absolue prend son sens dans et par l’écriture de la structure. Tel est le statut structural du fait clinique en analyse.
Le fait théorisé
62 « J’estime que l’on ne doit pas faire de théories, elles doivent tomber à l’improviste dans votre maison, comme des hôtes qu’on n’avait pas invités, alors qu’on est occupé à l’examen des détails[24] [24] Lettre de Freud à Ferenczi de 1915. ...
suite. » En cette somptueuse métaphore, Freud fournit une épistémologie clinique des plus fécondes qui récapitule toute la dialectique qui précède.
63 Le « faiseur de théories » se coupe de la « naturalité » du fait, au sens cerné. Si cela ne débouche pas sur un positivisme étriqué, c’est que, au cœur de la factualité et sur les talons de l’« expérimentateur » du symptôme, résonnent les pas de la théorie, qui vient frapper « à l’improviste » à la porte de la maison. Telle est la version en quelque sorte unheimlich des théories, qui s’invitent chez nous, analystes cliniciens, comme des hôtes importuns et des visiteurs indispensables. Que celui qui n’entend jamais la théorie frapper à sa porte ne se croie pas pour autant un fieffé clinicien…
64 À cet hôte, on ne peut que servir ces « détails », refuse de l’observation[25] [25] S. Freud, Le Moïse de Michel Ange, G. W. X. ...
suite. Miettes précieuses qui méritent le nom de faits analytiques… ■
Notes
[ *] Professeur à l’université Paris 7-Diderot, psychanalyste.
[ 1] Auguste Comte (1844), Discours sur l’esprit positif, Vrin, 1995.
[ 2] Paul-Laurent Assoun, Introduction à l’épistémologie freudienne, Paris, Payot, 1981 ; 1990.
[ 3] S. Freud, « Pulsions et destins des pulsions » et notre commentaire dans Introduction à l’épistémologie freudienne, puf, collection « Quadrige », 1993.
[ 4] Lettre de Freud à Heinrich Löwy, 30 mars 1930, dans Sigmund Freud, Correspondance 1873-1939, Paris, Gallimard, 1966, p. 432.
[ 5] E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Paris, puf, t. I, p. 106-107 et notre commentaire dans Introduction à l’épistémologie freudienne, op. cit., p. 111-112.
[ 6] P.-L.Assoun, Introduction à l’épistémologie freudienne, op. cit.
[ 7] S. Freud, « Pulsions et destins des pulsions », G.W.X, et notre commentaire dans Introduction à l’épistémologie freudienne, op. cit.
[ 8] Lettre de Freud à Fliess du 1er février 1900, dans Sigmund Freud, Lettres à Wilhelm Fliess 1887-1904, Paris, puf, 2006, p. 504.
[ 9] P.-L.Assoun, Introduction à la métapsychologie freudienne, op. cit.
[ 10] Lettre à Karl Abraham du 11 février 1914, dans Correspondance, Paris, Gallimard, 2006.
[ 11] P.-L.Assoun, Lacan, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 2003.
[ 12] S. Freud, Analyse finie et analyse sans fin, G.W.XVI, 69 (d’après les Gesammelte Werke, Fischer Verlag).
[ 13] S. Freud, Au-delà du principe de plaisir, G.W.XIII.
[ 14] S. Freud, Inhibition symptôme et angoisse, cf. P-L.Assoun, Leçons psychanalytiques sur l’angoisse, Economica, 2002 ; 2e éd., 2007.
[ 15] S. Freud, Le clivage du moi dans le processus de défense, G.W.XVII, 60.
[ 16] J. Lacan, Le Séminaire, XVI, « D’un Autre à l’autre », 15 janvier 1969.
[ 17] P.-L.Assoun, Freud et Wittgenstein, Presses Universitaires de France, « Quadrige », 1988.
[ 18] J. Lacan, Le Séminaire, XIX, « … ou pire », 2 décembre 1971.
[ 19] P.-L.Assoun, « La résilience à l’épreuve de la psychanalyse », dans Synapse n° 198, octobre 2003, p. 25-28.
[ 20] J. Lacan, Le Séminaire, XIX, « … ou pire », 3 février 1972.
[ 21] J. Lacan, Le Séminaire, XXIII, « Le sinthôme », 13 janvier 1976.
[ 22] S. Freud, Nouvelles conférences sur la psychanalyse, G.W.XV.
[ 23] P.-L.Assoun, Introduction à la métapsychologie freudienne, Paris, puf, « Quadrige », 1993, p. 258.
[ 24] Lettre de Freud à Ferenczi de 1915.
[ 25] S. Freud, Le Moïse de Michel Ange, G.W.X.
Résumé
L’auteur développe longuement comment entendre ce qu’est « un fait », le factum.
Il en analyse ensuite successivement son rapport avec la clinique, rapport spécifique, puis son rapport avec le sujet, rapport difficile à établir.
L’analyse brillante, textes de Freud et de Lacan à l’appui, conduit inévitablement à interroger le rapport de la pratique, du clinicien et de la théorie. P.-L. Assoun n’esquive pas les questions et leur difficulté. Il les affronte honnêtement, donne des réponses, et par ce fait, ce fait de répondre à un tel sujet, il donne chemin faisant la ligne de conduite, épistémologique comme il sait si bien le faire, de ce qu’est la praxis psychanalytique. Psychanalytique mais au plus fin de ce qu’est la clinique, celle qui œuvre dans la parole et le langage. Ainsi il réussit à produire un texte important ici, dans lequel est in fine développé le rapport du fait et de l’acte de parole, comme de l’acte d’entendre, en lesquels actes se surprend, voir se suspend, celui de répondre, dans le transfert.
PLAN DE L'ARTICLE
- Champ sémantique de la « factualité »
- L’instance du fait ou la « positivité »
- Le fait dans l’« épistémologie freudienne »
- L’épistémé « matériale »
- Le fait et le sens
- Le fait dans la marmite de la sorcière
- La sorcière moissonneuse
- Subjectum et factum
- Le fait-de-le-dire
- Le fait ou la ligne de faille de la structure
- Le fait théorisé
POUR CITER CET ARTICLE
Paul-Laurent Assoun « Le fait inaccompli : le savoir clinique à l'épreuve du sujet », Journal français de psychiatrie 3/2007 (n° 30), p. 13-15.
URL : www.cairn.info/revue-journal-francais-de-psychiatrie-2007-3-page-13.htm.
DOI : 10.3917/jfp.030.0013.



