Accueil Revues Revue Numéro Article

Journal International de Bioéthique

2013/2 (Vol. 24)

  • Pages : 184
  • ISBN : 9782747220569
  • DOI : 10.3917/jib.242.0017
  • Éditeur : ESKA

ALERTES EMAIL - REVUE Journal International de Bioéthique

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 17 - 19 Article suivant
1

La surdité questionne. Elle questionne bien au-delà de son impact physiologique. Elle ouvre des pans entiers de nos connaissances, de nos assurances, de nos certitudes relatives aux activités langagières chez l’humain. Qu’est-ce que parler ? Qu’est-ce qu’entendre ? D’où viennent ces gestes, ces signes, chez ceux que nous disons sourds ? La perspective freudienne pousse à les reconnaître comme traces, échos d’un entendu symbolique fondateur. Mais la logique des preuves de surdité, les théories déficitaires de l’autre dont elle se nourrit, découpent inlassablement au fil tranchant de la norme vocale la figure d’un être dépourvu de parole, dépourvu d’entendement. D’où l’insistance, l’omniprésence de l’abord rééducatif visant à rattraper un supposé retard, visant à combler un supposé déficit langagier. En donnant une importance cruciale et incontournable aux perceptions auditives et aux manifestations vocales, un tel abord reste sourd à la dimension pulsionnelle qui permet seule d’ordinaire à nos oreilles d’entendre et à notre voix d’émerger. Tout un champ de savoirs, de discursivités, de praxis s’est ainsi constitué, comme aimanté par cette vision déficitaire d’un être dit sourd. Psychologie, psychiatrie, phoniatrie, mais aussi méthodes rééducatives diverses, techniques d’enseignement de la parole sont venues (et demeurent souvent encore) comme nervures convergentes d’un paradigme déficitaire focalisé sur la voix et l’oreille de ces sujets. En contrepoint, leur gestuelle langagière est demeurée dans l’ombre. Que nous enseigne-t-elle ? N’éclaire-t-elle pas certains aspects du parler chez l’humain ? Pouvons-nous passer d’une logique des preuves à l’effective épreuve suscitée par la rencontre avec cette particularité sensorielle ? Ouverture alors à notre propre surdité, celle, psychique, relative à nos rapports à l’altérité et à la « relation d’inconnu ». Nous voici conduits à perdre « du sourd », à laisser tomber une étiquette réductrice, à nous interroger sur les passions si vives idéalisant le vocal et évitant phobiquement le gestuel, nous voici sensibles à cette Autre scène où de telles passions s’enracinent. A l’écoute de ces gestes, l’œil est comme convoqué à ne plus regarder, appelé à venir habiter un espace ni fasciné par l’image ni rivé au lisible du signifié. Espace, lieu du visuel où résonne la dimension signifiante de ces « signes », au fil de la libre association et des jeux du transfert. Du coup, nos traditionnels clivages voir/entendre, parole/image, se trouvent interrogés et la singularité des positions subjectives soulignée. Une telle potentialité de prise de parole, un tel entendement permis par le visuel, n’aurions-nous pas à les reconnaître pleinement, et ce, dès le moment où cette particularité sensorielle se découvre ? Comment les dispositifs d’accueil de la petite enfance perçoivent-ils la surdité ? Les réseaux langagiers signés ont-ils place dans les tendances oralistes modernes dites « intégratives » mais qui, en fait, le plus souvent laminent l’effective existence de ces langues ? N’aurions-nous pas à tenir compte, et au plus tôt, de cette extraordinaire appétence des tout jeunes enfants Sourds à aller vers des modalités langagières signées ? Or, il semble bien que cette nouveauté que présentifie la surdité, lorsque gestes ou silence viennent en écho à nos paroles, fasse resurgir nos tendances à fuir ce qui échappe à la maîtrise moïque, à faire taire ce qui rouvre la division fondatrice qui nous humanise. Dès lors, la focalisation massive, explicite ou implicite, sur l’oreille et le registre vocal, qu’une longue tradition prolonge jusqu’à nos jours, n’est-elle pas à lire comme une des multiples tentatives de rester sourd au sujet de l’inconscient ? Ainsi les visions instrumentalistes du langage et de la parole que ce champ praxéo-théorique révèle avec éclat, mais qui dépassent largement le domaine de la surdité, montrent ici de manière toute privilégiée l’aporie de leurs présupposés. Elles ratent certes, d’ordinaire, l’efficace du désir. Mais, ici précisément, en cherchant vainement à se valider, tendues vers la maîtrise d’un instrument langagier grâce à diverses « méthodes », elles dévoilent paradoxalement, par leur échec même, l’incontournable dimension pulsionnelle des activités langagières chez l’humain. Dimension portant ces mains quand, contre toute attente, et hors tout enseignement, elles viennent prendre parole.

Pour citer cet article

Ravez Laurent, « Introduction », Journal International de Bioéthique, 2/2013 (Vol. 24), p. 17-19.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-international-de-bioethique-2013-2-page-17.htm
DOI : 10.3917/jib.242.0017


Article précédent Pages 17 - 19 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback