Les Cahiers Dynamiques 2005/1
Les Cahiers Dynamiques
2005/1 (n° 33)
92 pages
Editeur
DOI 10.3917/lcd.033.0051
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Vous consultezAutour de la table…

AuteurVéronique Nahoum-Grappe du même auteur

Ingénieure de recherche en sciences sociales à l’ehess. Historienne et anthropologue, Véronique Nahoum-Grappe travaille sur les conduites d’excès et la violence. Elle a notamment mené pour le compte du département Recherche études développement du cnfe-pjj une étude sur les violences commises par les mineurs dans les foyers de la pjj.

1 Ingénieure de recherche à l’École des hautes études en sciences sociales, historienne et anthropologue, Véronique Nahoum-Grappe a mené pendant deux ans, de 2001 à 2003, une étude sur les violences commises par les mineurs dans les foyers de la Protection judiciaire de la jeunesse. Cette enquête, réalisée à la demande du département Recherche études développement du cnfe-pjj, a pris la forme d’un travail sur dossiers de contentieux complété par quelques plongées ethnologiques au sein de structures d’hébergement de la pjj. À partir des éléments recueillis,[1] [1] À partir de ses observations, de ses constats, de ses analyses,...
suite
Véronique Nahoum-Grappe a rédigé un ouvrage, à paraître prochainement aux éditions du cnfe-pjj, dans lequel « la nourriture » a toute sa place, elle qui peut être une source de conflits en hébergement. Morceaux choisis…

2 Un foyer d’action éducative n’est pas une maison familiale et pourtant, on y trouve un frigo, des lits, une télé, un divan, des adultes masculins et féminins qui gèrent le quotidien… Mais il y a des clés à l’intérieur, les visages changent sans cesse dans l’année et l’accès à la cuisine est barré le plus souvent après l’heure…

Des moments-clés

3 Dans une structure d’hébergement, comme ailleurs, le matin est un grand moment d’ouverture possible. Tout semble pouvoir être rejoué. La porte de la cuisine est ouverte, les jeunes dévorent leurs tartines alors qu’aux autres repas, ils rechignent et protestent devant une nourriture pourtant excellente.

4 La matinée n’est déjà plus le matin. La porte de la cuisine est close et chacun vaque à ses tâches ; celui qui les a fuies est déjà en plan, entre le canapé de la salle télé et un planning que l’éducateur s’évertue à rappeler.

5 Le repas de midi est un moment de croisement important, et de test : accepter d’attendre pour se servir, de passer le plat, de s’excuser et enfin faire face au silence, donc à la possibilité de conversation autour de la table, sont autant de signes sur l’ambiance réelle et l’état d’humeur des uns et des autres. Le dîner, quant à lui, peut être un moment de grande tension. L’ambiance à la table du soir, lorsque le groupe est soudé par la mise en œuvre d’une entreprise commune, est électrique. Les voix explosent, les rires fusent, les regards font circuler l’info et les conduites de bruits, absentes le matin, forment comme un rempart autour du groupe. Les orgueils juvéniles sont à leur point de tension extrême : refuser quelque chose maintenant est risqué…

Une véritable épreuve

6 Le repas est une épreuve. Exigé avec force, il est aussitôt raccourci : comme mus par des ressorts, les jeunes se lèvent pour quitter cette tablée où sont côte à côte tous les âges et statuts de la maison, dans une sorte d’impossibilité de rester tranquillement là, un peu.

7 Comme un prince dégoûté, celui-ci trouve les pâtes – pourtant réussies – trop cuites, celle-là se plaint d’une entrée trop assaisonnée, un autre grimace devant un faible rayon de soleil et descend avec une impérieuse frénésie un store inutile… À table, les moues d’ennui dégoûté, entre deux séquences de voracité, sont dignes d’un empereur romain décrit par Victor Hugo.

8 Les plats, généralement excellents, se voient souvent repoussés par les jeunes dont le regard noir est significatif : « Puisje me laisser aller à manger et donc consentir à quelque chose de bon venu d’ici, de ce foyer ? » Face à cette nourriture familiale, à ce repas qui oblige à penser la relation entre les mangeurs, le jeune doit se défendre d’apprécier et d’être séduit.

9 Le repas est un espace de vulnérabilité où les gardes peuvent être baissées, mais c’est aussi un moment de combat où les jeunes vérifient le rapport des forces régnant entre eux. Autour de la table, comme dans l’escalier, le lexique du corps, de ses humeurs, le registre de l’obscénité sont ici à fond travaillés sous toutes les coutures, dans un choix de style « grossier » qui inverse et renverse le contenu des civilités ordinaires « bien élevées ».
Parfois, à table, la discussion se normalise sur un sujet donné, mais rapidement une tension terrible ou bien une blague « dégueulasse » viennent clore ce début de communication normalisée. Le déficit de conversation « de fond », lié aux coupures affectives probables vécues en amont par certains jeunes, a produit l’absence d’une habitude de commenter le « spectacle du monde » gratuitement, dans une conversation sans enjeu personnel crucial, avec des personnes diverses.

Conflits et rancœurs

10 Les repas et les sorties sont des moments potentiels de blessures, de rancœurs, de violences ; la porte de la cuisine et celle de la chambre des lieux potentiels de conflit. La faim à 11h00 du soir, en dehors des repas, constitue un moment de conflit typique. La porte du frigo est fermée, comme dans aucune cuisine familiale, la biscotte chargée de crème chocolatée est inaccessible. Et là le jeune se souvient qu’il n’est pas dans une famille…

 

Notes

[ 1] À partir de ses observations, de ses constats, de ses analyses, Véronique Nahoum-Grappe a également publié un article en décembre 2002 dans la revue Esprit sous le titre : « Violence explosive, violence déjouée. Situation de violence dans un lieu d’hébergement de la Protection judiciaire de la jeunesse ».Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Véronique Nahoum-Grappe « Autour de la table… », Les Cahiers Dynamiques 1/2005 (n° 33), p. 51-52.
URL :
www.cairn.info/revue-les-cahiers-dynamiques-2005-1-page-51.htm.
DOI : 10.3917/lcd.033.0051.