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Les Cahiers Dynamiques

2010/1 (n° 46)

  • Pages : 136
  • ISBN : 9782749212210
  • DOI : 10.3917/lcd.046.0043
  • Éditeur : ERES

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Dans le cadre d’une étude commanditée par le conseil général de la Drôme au creai Rhône-Alpes, Pierrine Robin, conseillère technique au creai Rhône-Alpes et chargée d’études à l’Observatoire national de l’enfance en danger, s’est intéressée au point de vue des enfants et des jeunes sur les mesures vécues en protection de l’enfance. Elle nous livre ici un aperçu de cette recherche issue de son travail de thèse en science de l’éducation.

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La parole de l’usager et a fortiori du jeune usager a longtemps fait l’objet de suspicion dans la recherche comme dans la pratique, les mineurs étant tour à tour considérés comme « des idiots culturels », « des menteurs » ou encore comme « des perroquets ». Si des réminiscences de cette posture sont encore prégnantes dans la communauté professionnelle et scientifique, la nécessité de prendre au sérieux le point de vue des enfants et adolescents répond à une double visée: épistémologique et éthique [1][1] A. James, A. Prout, « Re-Presenting Childhood: Time.... Epistémologiquement, le point de vue des enfants et des jeunes diffère de celui des adultes. Aussi selon A. Mullender et al.[2][2] A. Mullender, G. Hague, U. Imam, L. Kelly, E. Malos,..., les enfants, porteurs de connaissances, peuvent nous montrer des faiblesses à combler dans notre manière de penser. Éthiquement, faire participer les enfants et les jeunes à la recherche les place, selon A. Lewis et G. Lindsay [3][3] A. Lewis, G. Lindsay (sous la direction de), Researching..., en position de sujet et de citoyen, en leur permettant de prendre part à tous les niveaux de décision y compris au développement et à la mise en œuvre de recherche.

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C’est précisément au point de vue des enfants et des jeunes sur les mesures vécues en protection de l’enfance que je me suis intéressée, dans le cadre d’une étude commanditée par le conseil général de la Drôme au creai Rhône-Alpes et d’une recherche à la Maison des enfants de Bourg-en-Bresse. À partir d’entretiens avec 16 enfants, adolescents et jeunes français de 11 à 25 ans, actuellement ou antérieurement pris en charge en protection de l’enfance, j’ai cherché à comprendre la manière dont les aides avaient été vécues par les enfants concernés, aux conséquences qu’elles avaient eu pour eux et la place de sujet qu’il leur avait été possible d’exercer dans ces dernières.

Il reste qu’analyser des entretiens biographiques avec des enfants, des adolescents ou des jeunes, n’est pas chose aisée. Il convient de garder à l’esprit qu’une parole est toujours recueillie à un moment précis de l’histoire du sujet qui l’énonce et qu’elle est liée aux rencontres positives ou négatives réalisées par l’usager. Dès lors, l’histoire, les sentiments exprimés, se trouvent marqués par la reconstruction du passé qui s’opère dans le maintenant de l’énonciation.

Des enfants sujets ou objets de la demande

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La plupart des jeunes interrogés ont bénéficié d’une pluralité d’aides (aide éducative à domicile, conseil, thérapie familiale, accueil) qu’ils sont à même de comparer et d’estimer. Même si le point de vue des différents usagers interrogés est assez convergent sur l’utilité attribuée à tel ou tel type d’aide, il reste néanmoins que les perceptions individuelles peuvent varier selon que l’enfant ait été sujet ou objet de la demande d’aide. Sept des seize enfants, adolescents et jeunes interrogés se présentent d’emblée comme les acteurs de la demande d’aide. Ces enfants qui ont pris d’eux-mêmes l’initiative de recourir aux services sociaux sont généralement satisfaits du processus d’évaluation, auquel ils ont pu prendre part et des aides ultérieures reçues: « J’ai déclenché mon arrivée ici […]. De ma situation, c’est tout moi qu’ai décidé du début à la fin » (F, 16 ans). Pour les autres les enfants, « objets» d’aide, ils n’ont souvent pas pris part à l’évaluation comme en témoignent les expressions « j’étais pas là », « j’ai pas suivi » utilisées par ces derniers et la mesure de protection a alors été perçue comme subie et contrainte: « je voulais pas », « j’étais obligé ». Mais on peut observer, qu’au fur et à mesure de leurs parcours en protection de l’enfance, ils sont parvenus à se réapproprier la mesure d’aide et à se poser en acteur de l’évaluation en cours de mesure.

Des aides en milieu ouvert perçues négativement

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Dans l’appréciation des différents types d’aide, on note tout d’abord que les enfants et jeunes gardent peu ou pas de souvenirs de l’aide éducative en milieu ouvert et ceux qui s’en souviennent lui attribuent peu d’effets dans l’évolution de leur situation: « J’ai très mal vécu ce passage à l’ase. L’éducatrice, elle ne m’a pas aidée à grand-chose. Je la voyais plusieurs fois par mois puis une fois par mois. Elle était là parce qu’elle était obligée d’être là. D’un rendez-vous à l’autre la situation n’évoluait pas » (F, 22 ans). De plus, ils perçoivent plus cette aide comme étant adressée à leur parent ou bien même comme étant située du coté de leur parent: « En fait, au départ, ma mère avait une assistante sociale à la maison qui défendait que ma mère. Alors je faisais style, j’ai oublié le rendez-vous. C’est pour ça, j’en ai eu marre et j’ai eu mon éducatrice » (F, 18 ans). De même, en ce qui concerne le conseil et la thérapie familiale, les usagers mineurs n’ont pas perçu le sens de ces échanges qui ne se sont pas traduits par des changements positifs dans leur situation, au contraire. Là encore, cette aide est perçue comme un soutien à leur parent dans lequel ils se sentent oubliés: « On faisait des entretiens avec ma mère. On parlait tout le temps de l’enfance de ma maman. C’était plus une thérapie pour elle que pour moi. On m’a forcée à voir ma mère à un moment où j’en avais vraiment plus envie. C’était plus pour elle que c’était une thérapie, moi je n’existais pas » (F, 21 ans).

Le placement vécu comme positif

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Sur l’ensemble des jeunes interrogés, tous se disent satisfaits d’avoir été placés. Ce résultat est confirmé par des études quantitatives. On peut citer ici notamment l’étude de Dumaret réalisée sur 123 sujets sortants du dispositif sos Villages d’enfants, qui montre que la majorité des usagers ont été satisfaits du placement. Dans notre recherche, certains des enfants interrogés précisent que le placement est apparu dès le début comme la meilleure solution: « Que je sois placée jusqu’à 18 ans c’est la meilleure chose qui pouvait m’arriver. » Pour d’autres, l’acceptation du placement a fait l’objet d’un travail de maturation: « Au début, je voulais pas être placé, mais là je ne regrette pas. Maintenant je ne voudrais pas autre chose. » Certains précisent également qu’une mesure d’aide éducative à domicile n’aurait pas été suffisante dans leur situation: « Vu ma situation il fallait quelque chose de plus radical, un placement. » Alors que les professionnels perçoivent le placement comme une violence faite aux enfants et à leur famille, les enfants mettent en avant les bénéfices tirés de l’accueil: « C’est un peu déboussolant mais quand on arrive à s’intégrer, ça aide à retrouver confiance en soi. Ils croient en moi. Ils m’ont donné les moyens d’y arriver. C’est un ensemble de choses. Ça m’a permis de m’affirmer, de me responsabiliser. Je me suis ouverte, je me suis affirmée un peu plus » (F, 25 ans).

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Dans une mise en abyme, ils soulignent qu’en l’absence de placement leur situation se serait assombrie: « Peut-être que si j’étais resté chez ma mère je serais devenu un merdeux. » (G, 19 ans) ; « Je regrette pas, au contraire, si je n’avais pas atterri là, ça aurait mal tourné. Après on ne peut pas vraiment savoir.» (F, 21 ans); « Je sais pas si ma vie aurait été différente, on peut pas prévoir. Il y a plein de fois où je me suis dit si j’étais pas venue là, j’aurais pas pu faire ça, je pense que cela n’aurait pas été pareil. Au final je me dis que c’était bien. Ça m’a aidée à arriver là où j’en suis. » (F, 25 ans) ; « C’est ça qui m’a évité de sombrer » (G, 19 ans).

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Certains soulignent qu’ils auraient dû être placés plus tôt et perçoivent ce retard dans la prise en compte de leur situation comme un handicap ayant des effets négatifs sur leur scolarité: « Si j’avais été placée plus tôt, tout ce que j’aurais pu éviter plus tôt! Maintenant je travaille beaucoup. Je sais que j’aurais toujours un désavantage par rapport aux autres, ça ne m’empêche pas de travailler » (F, 16 ans).

Ainsi, dans l’appréciation des différents types d’aide, les usagers mineurs portent un jugement assez négatif sur les aides antérieures ou concomitantes au placement, qu’ils perçoivent comme peu efficaces et s’adressant en priorité à leurs parents, alors que tous s’accordent sur les bénéfices tirés du placement. Cette appréciation interroge, à un moment où le dispositif de protection de l’enfance s’oriente vers des aides hybrides alternatives entre le placement et l’aide éducative à domicile.

Perception des différents lieux d’accueil

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La plupart des enfants et jeunes interrogés ont également connu plusieurs lieux d’accueil. Il est intéressant de noter que, même s’ils n’ont pas eu initialement le choix du lieu d’accueil, la plupart des jeunes s’identifient à un lieu particulier avec lequel ils ont construit des liens privilégiés et stables. Ils peuvent néanmoins faire des comparaisons entre différents lieux d’accueil: « J’ai mieux aimé les familles d’accueil. En foyer on est plus nombreux. La collectivité ce n’est pas trop mon style. » (G, 19 ans); et souligner l’importance d’être accueilli dans une structure adaptée: « Ça aurait évité pleins de choses si j’avais été directement dans une structure familiale. » (F, 22 ans) même s’ils se montrent réalistes ou fatalistes sur les places disponibles: « La structure familiale c’est mieux mais c’est pas possible pour tout le monde non plus » (F, 21 ans).

Toutefois, il reste qu’en faisant une analyse plus fine de la perception par les usagers des différents lieux d’accueil, on peut comprendre les apports différenciés des diverses modalités de placement. Ceci peut aider les professionnels dans la construction de critères d’orientation, qui sont en l’état actuel peu développés. Ainsi, en foyer, les mineurs usagers identifient comme éléments positifs le cadre sécurisant, la construction d’une relation de confiance avec les éducateurs, la découverte de nouvelles activités, l’apprentissage du goût, le soutien de la scolarité, l’apprentissage de l’autonomie. A contrario, ils perçoivent négativement l’impermanence du cadre et l’absence de suivi, l’absence d’intimité et d’espace personnel, des groupes par âge inadaptés, la violence et le bizutage, la dimension de contrôle, l’absence de suivi et de référent après la sortie. Chez les jeunes accueillis en famille d’accueil, on retrouve les mêmes éléments positifs relatifs au soutien dans la scolarité, aux loisirs et aux activités, à l’apprentissage de l’autonomie mais des éléments nouveaux apparaissent sur la permanence et le soutien à la sortie du dispositif, la réponse aux besoins affectifs, l’attachement, la transmission de valeurs, la transmission d’une spiritualité, l’appartenance à une deuxième famille. A contrario, ceux qui ont vécu négativement le passage en famille d’accueil soulignent le besoin du collectif, la différenciation avec les enfants biologiques de la famille d’accueil, le fait de ne pas se sentir chez eux dans cet espace familial. La perception du lieu de vie est assez similaire à la famille d’accueil mais le sentiment d’appartenance est moins fort.

Image de la parentalité

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Enfin, on peut aussi analyser, à partir des comparaisons que les jeunes établissent spontanément entre leur famille d’origine, le lieu d’accueil et « les familles ordinaires », les attentes éducatives des jeunes interrogés. Ces derniers dessinent une image de la référence éducative qui peut tout à la fois permettre de réfléchir aux critères d’évaluation de la parentalité et de penser les parentalités additionnelles et les liens affectifs créés durant l’accueil.

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Leur principale attente vis-à-vis de la référence éducative, c’est d’être présent pour eux dans le passé et dans le futur. Cette attente se rapproche de la permanence et la fiabilité du lien chère aux psychologues: « Ma famille d’accueil, ils ont toujours été là pour moi. Je sais que je peux leur demander n’importe quoi, ils sont toujours là » (F, 21 ans). Les enfants et jeunes interrogés attendent également du référent éducatif qu’il réponde à leurs besoins primaires de « sécurité », de « soins », de vêture et de « repas » : «Mes attentes, vis-à-vis de l’Aide sociale, c’était d’abord la sécurité » (F, 25 ans) ; « Le père de ma famille d’accueil a toujours été derrière nous. Si on était malade ou autre, il était là pour nous soigner » (F, 21 ans). Ils attendent également de construire avec leur référent éducatif un lien d’attachement, qu’ils perçoivent comme nécessaire à leur développement: « Il y a un lien d’affection avec ma famille d’accueil. Ma famille d’accueil, ils ont donné plus qu’on doit donner, de l’amour, du soutien, tout ce qu’il faut pour qu’un jeune puisse grandir. Pour moi, c’est les gens qui m’ont élevé. Il y a un attachement. On me disait: “il ne faut pas s’attacher, on ne sait pas ce qui peut arriver”, mais il y a toujours un lien. C’était vraiment de l’amour. Ils refont la même expérience avec une petite de deux ans qu’ils ont eue en bas âge, je la vois évoluer. Je me revois moi, c’est le même amour. Je trouve ça beau… » (G, 19 ans). Ils attendent également du référent éducatif une prise en compte de leur individualité et de leurs différences culturelles et sociales: « Dans ce foyer, je m’en suis sortie vraiment bien. J’étais une deuxième personne car on m’a demandé ce que je voulais. Ici on m’a demandé ce que j’avais envie de faire. On m’a prise moi pour ce que j’étais, ce que je valais. Quand on essaye de voir les gens, leurs compétences, qu’est-ce qu’ils sont capables de faire. C’est mieux, plutôt que de tous les mettre dans les centres d’information et d’orientation. Ça ne peut pas marcher. Il faut essayer de diversifier un peu. On m’a pris avec mon histoire. On m’a permis de faire certaines choses. Ils m’ont permis de partir en Tunisie. Ce n’est pas tout le monde qui peut le faire. C’est important de connaître son pays. Ce n’est pas tous les jeunes qui ont la chance de connaître leur pays. Ils m’ont vraiment pris avec ça » (F, 21 ans). Ils attachent une grande importance à l’investissement non différencié du référent entre les enfants du lieu d’accueil: « Ils n’ont pas fait la différence entre leurs enfants et moi » (G, 19 ans).

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Les attentes formulées par les enfants et jeunes majeurs vis-à-vis du référent éducatif font étroitement écho au besoin d’affiliation développé par J.-P. Pourtois [4][4] J.-P. Pourtois, Blessure d’enfant, la maltraitance:... dont les composantes sont l’attachement, l’acceptation, l’investissement. Mais dans la perspective des enfants, on peut noter une attention forte aux réponses concrètes du référent éducatif à leurs besoins affectifs. Le référent éducatif doit être là pour les écouter au retour de l’école et « venir résoudre les problèmes » en cas de besoin: « J’ai toujours eu beaucoup de confidence avec ma mère d’accueil. Elle venait résoudre les problèmes, si j’avais besoin de parler, si j’avais un souci à l’école » (F, 21 ans). Par ailleurs, une grande importance est accordée par les jeunes au rôle du référent éducatif dans le soutien de leur scolarité: « C’était bien cadré au niveau des devoirs. On avait deux personnes qui nous aidaient à faire nos devoirs. Quand je faisais du soutien, on parlait de plein de choses. C’était un lien sympa. Il y avait un ordinateur » (F, 25 ans). Le référent éducatif doit également les soutenir dans leurs expériences et les guider dans leurs choix professionnels: « J’ai tellement appris avec eux, on parlait beaucoup des métiers » (G, 19 ans). Le référent éducatif doit ouvrir le jeune sur l’extérieur sur des activités, des loisirs, des passions: « Chacun pouvait poursuivre une activité extérieure. Ils essayaient qu’on s’ouvre sur les mêmes choses que les autres. Ça c’était bien. Ça faisait un peu colo. Ils apportaient des choses que d’autres pouvaient avoir chez eux. Ils faisaient un effort pour suive les trucs, c’était pas comme à l’orphelinat. ça m’a permis de m’affirmer, de faire des choses que je n’aurais pas pu faire, des camps, des randos dans le Vercors, du camping, aller au ski, des trucs que je n’aurais jamais fait sinon » (F, 25 ans). On retrouve dans cette deuxième dimension le besoin cognitif d’accomplissement développé par J.-P. Pourtois. Comme corollaire au besoin d’accomplissement, les enfants et jeunes majeurs insistent également beaucoup sur leurs besoins sociaux d’autonomie que le référent éducatif doit être à même de comprendre et de favoriser dans les activités récréatives: « On a toujours eu une grande liberté, même comparé à des enfants “normaux” » (G, 19 ans). Les enfants et jeunes jugent aussi positivement que cette liberté soit associée à une prise de responsabilité dans l’apprentissage de l’autonomie financière et résidentielle. Dans leur récit, les jeunes battent en brèche l’idée commune d’une absence d’association chez les jeunes entre les droits-libertés et les devoirs. « Au foyer, on allait tous les jours faire les courses. On décidait des tâches ménagères, des menus. Ils avaient une petite auberge. On était au contact des clients. On gagnait nos sous avec le restaurant et nos cours. C’est important parce qu’après on voit plein de jeunes qui ne veulent pas travailler » (F, 21 ans). Enfin, les jeunes rencontrés attachent une grande importance au rôle du référent éducatif dans la transmission de valeurs: « Ce que j’ai bien aimé chez eux? Déjà les valeurs qu’ils véhiculaient. […] La famille, l’entraide, l’honnêteté, enfin les grandes valeurs…. » (G, 19 ans). Ils jugent positivement la transmission par le référent de règles: « J’ai été élevé correctement, j’ai fait des bêtises, j’ai été puni comme il fallait » (F, 21 ans). Ils jugent aussi positivement la transmission par le référent éducatif d’une spiritualité tout en préservant leur liberté de choix: « J’ai connu les éclaireurs par ma famille d’accueil. C’est une ouverture d’esprit: on reste très libre de nos choix » (G, 19 ans). On retrouve ici le besoin de valeurs identifié par J.-P. Pourtois concernant le bien, le bon, le vrai et le beau. Dans cette dimension, les enfants et jeunes majeurs insistent sur la transmission de valeurs religieuses alors que les professionnels jugent avec circonspection le rôle des lieux d’accueils dans ce domaine.

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Ainsi, dans ces différentes dimensions, c’est bien les contours d’une parentalité positive que les enfants et jeunes majeurs dessinent ici. Ce portait de l’image éducative se rapproche pour partie des savoirs experts, notamment du modèle des 12 besoins de J.-P. Pourtois, même si les attentes vis-à-vis du référent éducatif sont formulées en termes beaucoup plus concrets dans la perspective des enfants. Mais il peut aussi s’éloigner des savoirs des professionnels notamment en ce qui concerne la transmission de valeurs spirituelles, le respect des différences, l’apprentissage de l’autonomie. Mais surtout les jeunes dessinent les contours d’une parentalité additionnelle ou élective. En effet, dans leurs récits, les jeunes rencontrés utilisent tour à tour les termes « mes vrais parents » pour désigner les parents géniteurs, vrai employé ici au sens légal et génétique et « vrais parents » pour désigner la famille d’accueil, vrai renvoyant alors au lien subjectif et affectif. Mais on peut penser que cette confusion des termes ne renvoie pas une confusion dans leur esprit du rôle qu’ils attribuent à chacun puisque la distinction qu’ils opèrent entre « les parents géniteurs » et « ceux qui apprennent à faire toutes les démarches dans la vie » est très nette. Cette confusion est liée plutôt à la difficulté d’expliquer et de mettre en mot ces liens subjectifs créés durant l’accueil, du fait d’une absence de termes reconnus et partagés dans la pratique pour désigner ces parentalités additionnelles. Or, on peut penser que cette absence de termes reconnus dans la pratique pour désigner les parentalités additionnelles renvoie à « une zone aveugle » de l’évaluation.

On peut donc penser que les écarts d’interprétation entre les mineurs usagers et les professionnels trouvent leur fondement dans le recours des professionnels et des usagers à deux référentiels d’action opposés qui rentrent en contradiction. Deux univers de croyance s’entre- choquent entre les professionnels et les usagers avec pour les premiers, un référencement exclusif aux parents biologiques et pour les seconds, une vision d’une famille plurielle et élective.

Professionnels et enfants: deux systèmes interprétatifs en conflit?

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Les jeunes apportent des éléments nouveaux d’analyse sur leur situation familiale, les aides reçues, les parentalités additionnelles. Ainsi, comme nous avions déjà pu le constater dans la sociologie de l’enfance sur les enfants travailleurs [5][5] B. Schlemmer, « Le “travail des enfants”, étapes et..., quand les enfants et jeunes majeurs font entendre leur voix, ils peuvent le faire de manière dissonante par rapport à ce qu’on attendait d’eux. Comment alors permettre à ces éléments de connaissances d’émerger? Comment renforcer les possibilités d’influence des jeunes dans l’évaluation de leur situation individuelle? Comment renforcer leur possibilité de faire entendre collectivement leur point de vue? Des initiatives frémissantes voient le jour comme le séminaire « Nice to meet you », organisé par l’ong Amici dei Bambini à Bucarest, auquel ont participé une vingtaine de jeunes de 16-25 sortants des dispositifs de protection de l’enfance de six pays européens, en vue d’élaborer des recommandations sur la sortie. On peut alors se prendre à rêver du jour où on verra les enfants placés s’organiser de manière collective, à la manière des enfants travailleurs pour faire entendre leurs voix dissonantes.

Notes

[*]

Pierrine Robin, docteur en sciences de l’éducation.

[1]

A. James, A. Prout, « Re-Presenting Childhood: Time and Transition in the Study of Childhood », in Constructing and Reconstruting Childhood/ sous la dir. de A. James and A. Prout (Eds.) London: Falmer Press, 1997, p. 230-250.

[2]

A. Mullender, G. Hague, U. Imam, L. Kelly, E. Malos, L. Regan, Children’s Perspective on Domestic Violence, London, Sage, 2002, p. 22.

[3]

A. Lewis, G. Lindsay (sous la direction de), Researching Children’s Perspectives, Buckingham, Open University Press, 2000, p. 31.

[4]

J.-P. Pourtois, Blessure d’enfant, la maltraitance: théorie, pratique et intervention/ 2e édition, Bruxelles, De Boeck Université, 2000.

[5]

B. Schlemmer, « Le “travail des enfants”, étapes et avatars dans la construction d’un objet », dans R. Sirota (sous la direction de), Sociologie de l’enfance, Rennes, pur, 2006.

Plan de l'article

  1. Des enfants sujets ou objets de la demande
  2. Des aides en milieu ouvert perçues négativement
  3. Le placement vécu comme positif
  4. Perception des différents lieux d’accueil
  5. Image de la parentalité
  6. Professionnels et enfants: deux systèmes interprétatifs en conflit?

Pour citer cet article

Robin Pierrine, « Mesures de protection de l'enfance. Le point de vue des jeunes», Les Cahiers Dynamiques 1/2010 (n° 46) , p. 43-51
URL : www.cairn.info/revue-les-cahiers-dynamiques-2010-1-page-43.htm.
DOI : 10.3917/lcd.046.0043.


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