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Le Carnet PSY

2005/8 (n° 103)



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Après des années de vie professionnelle, il me semble sans intérêt de répondre à chaque argument de textes qui, soit sont écrits de mauvaise foi, soit témoignent d’une méconnaissance de la complexité de l’être humain. Il me semble sans intérêt aussi de reprendre des discussions qui, dans mes jeunes années, m’ont fait perdre bien du temps. Je voudrais au contraire m’exprimer sur un mode positif.

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Mes débuts en psychiatrie consistèrent en un stage que je fis dans un service de femmes de l’hôpital Sainte-Anne. J’y vis des femmes agitées qui lançaient les assiettes (d’aluminium) à travers la pièce, qui étaient toutes habillées de jupons bleus, de hardes hors du temps plutôt que de vêtements. On était proche de la découverte des électrochocs et on en faisait à tire-larigot faute de mieux ; les femmes n’avaient pas de culotte sous leurs gros jupons et on voyait leur sexe quand elles se convulsaient. Les dossiers ne s’intéressaient qu’aux symptômes. Je n’ai pas oublié les fortes émotions que j’éprouvais alors ; elles ont marqué toute ma carrière de psychiatre. Je ne serais pas devenue psychiatre si je n’avais pas été psychanalyste, me situant vis-à-vis d’un patient comme sujet humain en face d’un autre sujet humain.

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Le hasard voulut que je revienne exactement dans les mêmes murs, seize ans plus tard comme psychothérapeute. Tout avait changé. Les assiettes ne volaient plus à travers la pièce. On s’intéressait à l’histoire de chaque patient ; on avait des entretiens avec la famille pour essayer de comprendre la patiente. Que s’était-il passé entre-temps ? Deux incidences importantes : la découverte des premiers neuroleptiques et l’influence de la psychanalyse. Il y avait aussi eu la psychothérapie institutionnelle à la Tosquelles, mais elle ne semblait pas avoir joué un rôle dans ce service.

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Je ne méprise pas du tout les psychotropes dont nous disposons. Mais ils ne résolvent pas tout. L’attention portée au monde intérieur du patient, à son inconscient, à son histoire, à ses relations a changé complètement la psychiatrie. Le psychiatre qui a fait une psychanalyse sait qu’il n’est pas le “sain d’esprit” en face de l’ “aliéné”, qu’il y a en lui des mécanismes névrotiques, voire psychotiques. Il aborde le patient dans un mouvement de compassion et un effort d’empathie.

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Que deviendra la cure type ? Je ne sais pas. Je sais seulement que, si l’on s’amputait de ce que la psychanalyse a apporté à la compréhension de la psychopathologie, ce serait une perte irréparable. Aux Etats-Unis, où j’ai séjourné à plusieurs reprises, j’ai vu des services dont les laboratoires de recherche étaient richement dotés, mais où la qualité des soins était compromise par la dépendance à l’égard des assurances : par exemple, elles accordaient deux semaines d’hospitalisation pour une anorexie mentale, et la patiente devait sortir. J’ai assisté à des Grand Rounds, des présentations scientifiques, où je n’ai trouvé que des statistiques sur des symptômes ; le patient en tant que personne humaine était totalement absent.

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La psychanalyse est-elle scientifique ? Vieille discussion. Non, si la science consiste en expérimentations en double aveugle et avec randomisation. On ne saurait ignorer qu’on a un patient en psychothérapie ou en analyse et le patient ne saurait ignorer qu’il est en psychothérapie ou en analyse. On ne saurait décider au hasard entre médicaments et psychothérapie ; on ne prescrit pas une psychothérapie sur des critères automatiques ; on doit évaluer les chances de nouer une alliance thérapeutique. Une psychothérapie est une rencontre d’une personne avec une autre personne ; on ne peut éliminer les facteurs “subjectifs”.

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Les sciences humaines en général ne peuvent être réduites à la pure objectivité. C’est ne pas être scientifique dans ce domaine que de ne pas prendre en compte la subjectivité et l’intersubjectivité. À moins d’avoir une philosophie de l’être humain qui le réduit à une mécanique. Mais aucune psychothérapie n’est possible si l’on n’admet pas un gradient de liberté dans les actions humaines. Du même coup, ce n’est pas sa seule appartenance théorique qui caractérise le psychiatre ou le psychothérapeute. On cite des errements chez des psychanalystes. On peut en citer chez des thérapeutes comportementaux. Dans un domaine dont je m’occupe, les troubles de l’identité sexuée, je n’ai pas trouvé d’exemples de thérapie cognitivo-comportementale, mais des exemples de thérapie comportementale aversive. Je cite ce que j’ai décrit dans Changer de sexe (Ed. O. Jacob).

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On projette au patient des photos de lui travesti et on lui administre des chocs électriques ou des émétiques pour lui faire passer l’envie de se travestir. Ce type de traitement atteint un apogée avec Lavin et al. (Behavior therapy in a case of transvestim, Journal of Nervous and Mental Disease, 1961, 133, 346-353) : pendant six jours et six nuits sans interruption (on donne au patient des amphétamines pour l’empêcher de s’endormir), on effectue une séance de vomissement toutes les deux heures… Après quoi le patient ne se travestit plus (catamnèse de six mois). Je ne me réfère pas à cet exemple pour ridiculiser les thérapies de comportement, mais pour montrer qu’on trouve partout des aberrations.

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Les thérapeutes “psychodynamiques”, comme on dit, ne sont pas étrangers à tout souci d’évaluation. Mais l’évaluation est complexe quand on prend en compte un enfant et sa famille, et l’ensemble de la personne. On ne peut pas mettre une telle évaluation en parallèle avec la présence et la disparition d’un symptôme sous l’effet d’une prescription de courte durée. En Russie, un jour où je présentais l’évolution d’un jeune patient, un collègue russe, marqué par la psychiatrie biologique et “cortico-viscérale”, réagit à mon exposé en disant : “Mais les enfants ne me parlent pas comme ça.” Eh ! oui, l’enfant (comme l’adulte) ne parle pas quand on ne lui donne pas la possibilité de parler.

Robert Stoller me disait que, aux Etats-Unis, on n’apprenait plus aux résidents en psychiatrie de la nouvelle génération comment parler avec les patients ; les résidents étaient étonnés de ce que les patients disaient à Stoller dans un dialogue libre, qui n’était pas fait de seules réponses à une check-list. Ce qui nous sépare de ceux qui ne voient que de la “noirceur” (Livre noir) dans la psychanalyse, c’est ce qui donne sens à notre métier. Et j’espère que, pour le bien de nos patients, nous ne sommes ni près de, ni prêts à l’abandonner.

Pour citer cet article

Chiland Colette, « Psychanalyse : allons à l'essentiel », Le Carnet PSY 8/ 2005 (n° 103), p. 25-26
URL : www.cairn.info/revue-le-carnet-psy-2005-8-page-25.htm.
DOI : 10.3917/lcp.103.0025

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