Ce numéro ou un abonnement.
Ajouter au panier Ajouter au panier - La lettre de l'enfance et de l'adolescence| La lettre de l'enfance et de l'adolescence 2004/4 (no 58) | 13 € |
Versions papier et électronique : le numéro est expédié par poste.
Il est également accessible immédiatement en ligne.
| Abonnement 2 numéros doubles à partir du n°2012/2 | 40 € |
| Abonnement 2 numéros doubles à partir du n°2012/1 | 40 € |
| Abonnement 2 numéros doubles à partir du n°2011/2 | 40 € |
Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.
ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.
Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.
S'inscrire Alertes e-mail - La lettre de l'enfance et de l'adolescence Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezCiné-malaise
C‘est dans le monde du cinéma, comme le dit lui-même Tarantino que se déroule Kill Bill. Un pur film de cinéma, sans obligation envers la réalité, qui traite pourtant avec légèreté un sujet grave : la survie, et dans lequel on peut repérer les processus psychiques mis en œuvre par ceux qui traversent des situations extrêmes.
2 Il n’y a pas dans Kill Bill des bons et des méchants. Il n’y a que des méchants. L’héroïne Black Mamba (Uma Thurman) est une tueuse qui n’a rien à envier en cruauté à ses adversaires. Si néanmoins nous la suivons, c’est sans doute par le traitement de star que lui accorde Tarantino, mais aussi parce que nous partageons son espoir désespéré de rester en vie après les traumatismes terrifiants qu’elle a eu à vivre. Black Mamba, violemment frappée, battue, ayant reçu une balle dans la tempe, est laissée pour morte le jour de son mariage qui est aussi le jour du meurtre de son mari et celui où on lui arrache le bébé qu’elle porte. Elle émerge de quatre années de coma pendant lesquels elle a de surcroît subit de nombreux viols.
3 Celle qui a résisté à tout cela a un corps : qui s’anime peu à peu, reprend vie, c’est-à-dire reprend la lutte. Et que dire de son état psychique : de forces, d’acharnement, de résistances mobilisés. On la voit très vite s’entêter, pour retrouver l’usage du premier orteil qui lui permettra le premier mouvement.
4 L’intrigue est simple, la trame dramatique tient entièrement dans le titre : Kill Bill. Certes, le moteur de Black Mamba est la vengeance, mais en réalité, elle n’a pas d’autre issue : sa survie est au prix de la mort de ses anciens amis, de son ancien amant.
5 Tout au long des deux volumes, malgré quelques sourires, on perçoit chez Black Mamba une extrême gravité. Elle est la trace de la détermination qui l’habite, de l’isolement, du repli intérieur vital et nécessaire qui en résultent, pour aller au plus profond d’elle puiser la force de survivre. Isolement, repli face aux émotions, aux sentiments actuels qui la mettraient en danger si elle les recevait, la détourneraient d’elle et de sa visée de survie : « je suis dénuée de miséricorde, de compassion et de pitié » dit-elle à Vernita Green sa première adversaire. Même si elle laisse en vie la petite fille de Vernira, qui ne représente pas à cet instant un danger, pour le combat qui l’occupe, son obstination va rester entière.
6 Ce qu’elle a enduré, ce qu’elle est capable de faire semble démesuré pour un être humain ordinaire. Pourtant face à des expériences gravissimes, certains réussissent à mettre la mort en échec.
7 Black Mamba va utiliser la force de la violence même qu’on lui a infligée, y répondre de façon tout aussi impitoyable et obéir pour sa survie aux mêmes lois que celles de ses adversaires. L’obstination à la vie, l’arrachement à cette destruction trouvent leurs forces de lutte dans la menace de mort toujours présente. La résistance naît de ses propres sources pulsionnelles de mort. Il s’agit d’un des destins de la pulsion de mort que Nathalie Zaltzman[1] [1] N. Zaltzman, De la guérison psychanalytique, puf, septembre...
suite appelle la pulsion anarchiste : qui tire sa force de la pulsion de mort et la retourne contre elle et sa destruction. L’affrontement est ici entre deux formes d’une même source pulsionnelle : les deux destins de Thanatos sans la médiation d’Éros. L’obstination à la vie donne ici priorité au registre des besoins sur celui des désirs. « … Je ne comprends pas que nous puissions rester aveugle à l’ubiquité de l’agressivité et de la destruction non érotisées et négliger de leur accorder la place qu’elles méritent dans l’interprétation des phénomènes de la vie » (S. Freud, Le malaise dans la civilisation, p. 75).
8 Tarantino nous donne accès aux différents processus psychiques de Black Mamba par des retours en arrière. Si au terme des deux volumes, nous avons reconstitué ce qui lui est arrivé, nous la voyons, grâce à différentes évocations sensorielles, aux prises avec les traumatismes successifs, qui reviendraient comme dans les rêves et qui surtout sont présents, comme des menaces de mort, qui l’obligent à une lucidité, une vigilance incroyables, permettant des réactions de compréhension, d’action d’une extrême rapidité et efficacité.
9 Black Mamba défie seule les Crazy 88. Il y a un côté absolument surhumain à sa lutte. Elle tue ou blesse près de 80 combattants, avec un courage et un entêtement sans limites : corps mutilés, membres tranchés, pour se frayer un chemin vers l’ultime ennemi. Elle affronte les situations les plus invraisemblables dont la plus folle est d’avoir à sortir d’un cercueil six mètres sous terre. Enfin il lui faudra tuer le père de sa fille, pour lequel elle éprouve encore des sentiments.
10 Par les combats et chorégraphies, nous assistons à sa lutte intérieure. Ses exploits physiques sont la marque de l’affrontement sans relâche, puissant et obstiné qu’elle mène avec elle-même : survivre. Elle souffre, s’essouffle parfois, tremble, pleure, réprime ce qui la rend fragile et continue à faire front. La nécessité de survivre est ce qui la dirige dans chacune de ces scènes, où on la voit tendue de douleur et d’énergie pour aller au bout de sa quête vitale.
11 Si Tarantino réussit à nous montrer cela dans son film, c’est aussi parce qu’il a fait vivre à son actrice, au stade de la préparation, un véritable parcours d’endurance, une séries d’épreuves propices à nous montrer l’humain, le courage et la surdétermination de cette femme à aller au bout.
12 Quelques mois plus tôt, Roman Polanski nous avait livré avec Le pianiste, un film noble, poignant et réaliste montrant la lutte pour la survie face à une expérience limite : le ghetto de Varsovie et la déportation. Sur un tout autre mode, plus léger et indirect, on retrouve ce thème ancré dans Kill Bill suscitant chez le spectateur qui le souhaite, une réflexion du même ordre.
Notes
[ 1] N. Zaltzman, De la guérison psychanalytique, puf, septembre 1999.
POUR CITER CET ARTICLE
« Ciné-malaise », La lettre de l'enfance et de l'adolescence 4/2004 (no 58), p. 125-126.
URL : www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2004-4-page-125.htm.
DOI : 10.3917/lett.058.0125.



