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La linguistique

2003/1 (Vol. 39)

  • Pages : 192
  • ISBN : 9782130536659
  • DOI : 10.3917/ling.391.0109
  • Éditeur : P.U.F.


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La traductologie, comme toute activité à caractère scientifique, est essentiellement descriptive ; c’est la grande leçon de Georges Mounin, en qui Jean-René Ladmiral déclare voir « l’un des "pères fondateurs" de ce qui allait s’appeler plus tard la traductologie » [1]   Jean-René Ladmiral, À partir de Georges Mounin : esquisse... [1] . Discours sur la traduction, cette science humaine récente a pour vocation première d’observer et de décrire la pratique traduisante dans toutes ses manifestations – des plus orthodoxes (celles dont l’intention avouée est de conserver le texte de départ et d’en reconduire la finalité dans le texte traduit) aux plus déviantes (celles qui détournent résolument le texte de départ de sa finalité d’origine pour se l’approprier, à des fins parodiques ou politiques, féministes ou nationalistes) [2]   Dans sa Sociologie de la traduction, Annie Brisset... [2] .

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Il n’est pas sans importance de faire remarquer, au passage, que c’est sur la traduction des textes littéraires [3]   Textes littéraires ou, du moins, textes fortement... [3] que porte presque toujours la réflexion traductologique. Or, du fait de la subtilité des problèmes rencontrés dans ce domaine (qui sont ceux, non résolus, de la réception et de la théorie du texte), ce type particulier de réflexion prend parfois une profondeur quasi vertigineuse – insistant, par exemple, sur l’ « ouverture » du texte, sur le flou du sens ou sur les traces laissées par le traducteur dans le texte traduit ; avançant même, occasionnellement, l’idée que la traduction pourrait être tout autre chose que la reproduction d’un sens préexistant. Disant cela, on occulte le fait que, stricto sensu, la traduction est bel et bien une opération mimétique consistant à transmettre, sinon un sens, du moins une information (il faudra revenir sur cette notion) que le traducteur modifie peu ou prou certes, et souvent à son insu, mais qu’il ne crée pas. Alors tout de suite, un fait évident, et pourtant presque toujours passé sous silence : l’écrasante majorité des traductions effectuées aujourd’hui dans le monde sont celles de textes utilitaires, au contenu objectif – traductions pour lesquelles la notion d’équivalence, voire de fidélité garde indiscutablement toute sa pertinence. Cette évidence devrait interdire d’extrapoler, de trop vite généraliser à partir d’expériences proprement littéraires. Et pourtant... un texte allemand, écrit en 1923 par Walter Benjamin et qui a fait son chemin à travers langues et époques, souffle encore sa tempête sur les esprits d’aujourd’hui : « Une traduction qui [...] communique ne saurait transmettre que la communication – donc quelque chose d’inessentiel. » [4]   Walter Benjamin, La tâche du traducteur, Œuvres I,... [4]

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Par ailleurs, depuis quelques années, la traductologie manifeste un légitime intérêt pour la visibilité du travail du traducteur. Sherry Simon s’en explique en ces termes :

« Il s’est créé un intérêt nouveau pour le travail de la traduction et pour les traces qu’elle laisse dans le texte traduit. Loin de déplorer l’écart qui s’insinue entre le texte premier et le texte second, on prend plaisir à creuser cet espace, y découvrant soudain des savoirs insoupçonnés. Désormais la traduction n’est pas que miroir et reproduction : elle est aussi production de sens nouveaux. » [5]   Présentation : La traduction et la traversée des savoirs,... [5]

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Cette perspective peut sans aucun doute prétendre à la nouveauté. Mais, à force de « mettre en évidence les traces laissées dans le produit par le faire producteur [...], à rendre compte de la présence dans le traduit du sujet traduisant » [6]   Le conflit des énonciations. Traduction et discours... [6] , on finit par confondre attitude descriptive (comment traduit-on ?) et attitude prescriptive (comment il faut traduire !). C’est bien le cas d’Alexis Nouss. Dans une étude qu’il consacre à Paul Celan, il fait d’abord de cet important traducteur-poète un épigone de Benjamin, déclarant péremptoirement :

« Celan traducteur ne répond pas à une fonction communicatrice puisqu’il prend dans le poème ce qui en fait lui permet d’en écrire un autre. Il ne cherche pas à reproduire l’intégrité du poème original mais à (re)constituer une cohérence à partir d’éléments transformables. Appropriation certes, dans le sens de donner à l’original une propriété, une identité autre qu’il contenait mais que le poète avait choisi de taire au profit d’une "forme-sens" (Meschonnic) différente [...] la forme autre était en puissance et en attente et se réalise dans un autre aujourd’hui. Traduction fidèle parce qu’infidèle. » [7]   Dans la ruine de Babel : poésie et traduction chez... [7]

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Puis, Nouss rejoint les rangs des ultras en écrivant, fort polémiquement :

« Contrairement à l’idéologie encore régnante en matière de traductologie, la traduction n’est pas congénitalement et consubstantiellement liée à la compréhension. Au contraire. Une formule, faute de place, le résumera : moins on comprend, plus on traduit. » [8]   Ibid., p. 23. [8]

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Boutade ? Plaisir capiteux de la formule ? Sans doute. Mais surtout, argument de philosophe – à rapprocher d’une paradoxale déclaration faite par Jacques Derrida lors d’une (brillante) conférence : « Or je ne crois pas que rien soit jamais intraduisible – ni d’ailleurs traduisible. » [9]   « Qu’est-ce qu’une traduction "relevante" ? », conférence... [9]

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Me déclarant volontiers sans goût ni compétence pour ce genre de spéculation philosophique, je me range du côté des traductologues qui, dans leur pratique, conçoivent la traduction – y compris celle des textes littéraires, voire poétiques – comme un acte de communication relayé dont l’enjeu est de transmettre, le plus fidèlement possible [10]   N’ayons pas peur du mot. Et lisons, pour entendre... [10] , l’information pertinente du texte de départ sans altérer l’orientation pragmatique de celui-ci. C’est depuis ce point de vue, qui n’est pas étranger à la pensée fonctionnaliste, que je commente ci-dessous un passage (lui aussi fortement polémique) du Conflit des énonciations.

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Fustigeant la notion de fidélité et la déclarant « pré-scientifique », Barbara Folkart écrit :

« Analogue à la vue na ïve, ou spéculaire, du langage, qui ferait de celui-ci un pur calque de l’extra-linguistique, et donc un non-travail, le discours de la fidélité ferait de la traduction un non-travail par rapport au texte de départ, une simple réplique déterminée uniquement par l’ "Original". »

[...]

« Comme toute entreprise de naturalisation, l’idéologie de la fidélité finit par devenir une mystification. [...] la traduction ainsi conçue affiche sa prétention de produire du rigoureusement équivalent tout en sécrétant ce "bougé" dont a parlé Annie Brisset. Comme toutes les idéologies bien-pensantes, comme tous les vœux pieux, le mythe de la fidélité et de l’équivalence, le topos de l’effacement du traducteur ont ceci de très néfaste qu’ils occultent le réel. » [11]   Le conflit des énonciations, p. 11-12. [11]

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Premier commentaire (qui n’est pas une objection) sur « le langage : un pur calque de l’extra-linguistique, un non-travail ».

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D’accord, en premier lieu, pour ne pas confondre le monde sensible, extra-linguistique des référents avec ses mises en énoncés ; d’accord aussi pour affirmer que toute énonciation est un travail, surtout celles donnant naissance à des textes artistement élaborés qui, même lorsqu’ils semblent « couler de source », représentent un travail de création toujours difficile. Je ne résiste pas au plaisir de citer, sur ce deuxième point, une répartie de Céline :

« Souvent les gens viennent me voir et me disent : "Vous avez l’air d’écrire facilement." Mais non ! Je n’écris pas facilement ! Qu’avec beaucoup de peine ! Et ça m’assomme d’écrire, en plus. Il faut que ce soit fait très très finement, très délicatement. Ça fait du 80 000 pages pour arriver à faire 800 pages de manuscrit, où le travail est effacé. On ne le voit pas. Le lecteur n’est pas supposé voir le travail. Lui, c’est un passager. Il a payé sa place, il a acheté le livre. Il ne s’occupe pas de ce qui se passe dans les soutes, il ne s’occupe pas de ce qui se passe sur le pont, il ne sait pas comment on conduit le navire. Lui, il veut jouir. La délectation. Il a le livre, il veut se délecter. Mon devoir à moi est de le faire se délecter, et à cela je m’emploie. » [12]   Le style contre les idées. Rabelais, Zola, Sartre... [12]

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Deuxième commentaire (qui est une objection) sur « la traduction : une simple réplique déterminée uniquement par l’ "Original". »

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Est-il vraiment si facile de produire artisanalement la réplique d’un objet d’art – dessin, peinture ou sculpture, par exemple ? Rien de moins sûr. Mais surtout, il est particulièrement important de distinguer entre création et reproduction. Ce que fait excellemment Éric Buyssens :

« L’artiste est l’homme qui, doué d’une sensibilité supérieure, éprouve certaines émotions en percevant certains faits et qui reproduit ces faits en les modifiant à sa façon afin de mettre en valeur les éléments qui l’ont ému [...] L’artiste ne copie pas, il modifie son modèle, et souvent même il ne songe plus guère à aucun modèle ; il nous transporte dans son monde à lui. C’est dans cet écart entre la réalité et l’œuvre que se manifeste l’art. » [13]   La communication et l’articulation linguistique, Presses... [13]

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En clair, si la reproduction d’un texte littéraire dans une autre langue est toujours chose délicate et aproximative, il ne faut pas en conclure pour autant que l’œuvre du traducteur est, au plan de la créativité, comparable à celle de l’auteur. Adoptant la définition de Buyssens, qui me frappe par sa justesse, je suis amené à conclure que le traducteur littéraire n’est pas véritablement un créateur mais un copieur, un copieur d’œuvres d’art – copieur de talent, j’entends – dont la copie se doit de conserver l’essentiel de l’original, c’est-à-dire l’émotion que l’artiste a su y enfermer. Émotion que le traducteur éprouve à son tour, mais qui n’est sienne que par emprunt.

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Troisième commentaire (qui est aussi une objection en forme de long distinguo) sur « le topos de l’effacement du traducteur ».

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Il y a certainement beaucoup à dire sur les places respectives de l’auteur et de son traducteur. Mais il convient de toujours bien séparer discussion traductologique (Qu’est-ce que traduire par rapport à écrire ?) et discussion corporatiste (Défense et revalorisation – légitimes – d’une traduction littéraire encore trop souvent marginalisée) [14]   La confusion est quasi permanente, me semble-t-il,... [14] .

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Commençons par une question : pourquoi traduit-on une œuvre littéraire, lorsqu’on n’a pas le projet de se l’approprier, de la détourner de sa visée communicative propre ? On la traduit parce qu’on l’admire, qu’on veut, dans un élan de générosité, la donner à admirer à d’autres et, du même coup, faire la promotion de son auteur. On se met donc, humblement, au service de l’œuvre, de l’auteur et surtout d’un nouveau lectorat, raison première de toute traduction. Car traduire n’est pas écrire. Écrire artistement, c’est concevoir, inventer un objet porteur d’un message : le message a été extrait du monde ; il a été conceptualisé, fabriqué avec du vécu combiné à de l’imaginaire. Avec ses idées, ses émotions et son désir d’expression, l’artiste a fait du texte. L’artiste va du monde au texte, et ce texte est, de sa part, l’objet de soins méticuleux.

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Traduire, par ailleurs, c’est substituer du textuel à du textuel, c’est aller du langage au langage en passant par un réel déjà interprété, déjà formé en langage, déjà constitué en œuvre. C’est se trouver devant un objet d’art verbal qu’on se donne pour tâche de reproduire – lâchons le mot : devant un modèle à imiter. Tâche qui a sa noblesse et qui présente bien des difficultés. En particulier, celle de ne pas trahir la vision émue du créateur, cette distance que celui-ci a mise « entre la réalité et l’œuvre », pour parler comme Buyssens.

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Tâche difficile que celle du traducteur littéraire se trouvant en face d’un objet d’art de grande complexité. Hubert Nyssen parle ainsi de l’objet littéraire : « Le texte n’est pas tributaire des seuls mots, il joue sur l’implicite, touche le sous-entendu, souffle dans le presque rien, pince les connotations, fait entendre une certaine "petite musique". » [15]   La traduction et les traducteurs. Le point de vue... [15] Et cette « petite musique » nous ramène à la beauté formelle du texte – musicale, architecturale ou, simplement, verbale. Beauté consubstantielle – la forme, le fond... Alors, la difficulté de traduire augmente d’autant. Comment traduire, se demande Claude Hagège, la musique (si importante) des voyelles nasales des « sanglots longs des violons » de Verlaine dans une langue comme le japonais, qui ne connaît pas ce type de voyelles ? Les bons traducteurs y parviennent, par de subtiles compensations tenant du tour de force. Nyssen encore :

« Un traducteur, un vrai, est un écrivain. (Cela semble une égratignure à ma démonstration, mais attendons la suite...) Il peut n’avoir jamais composé de livre de son cru, il peut avoir limité son ambition à ne faire œuvre qu’avec celle des autres... reste que, dans sa facture, on reconnaît la maîtrise d’une écriture et la conscience que celle-ci, dans le texte, circule et court comme le sang dans le corps. On perçoit qu’il a cherché et trouvé la tonalité du texte, on voit qu’il a su disposer la perspective du temps, qu’il a compris à quels signaux en appeler ; bref, on constate qu’avec sa traduction, il a fait franchir au texte de l’autre cette ligne qui toujours séparera le rédigé de l’écrit. » [16]   Ibid., p. 139. [16]

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Si, par la dénonciation de l’ « effacement du traducteur » (ou, le mot est aujourd’hui plus fréquent, son « invisibilité »), on entend que le traducteur doive se manifester à tout prix dans son travail, qu’il doive – par principe – « rendre visible le travail de la "seconde main" » [17]   Sherry Simon, Le trafic des langues. Traduction et... [17] , mon avis est alors qu’on professe une stratégie erronée : étant absent du texte de départ, le traducteur n’a pas à se trouver visible plus que de raison dans le texte d’arrivée. Présent, il le sera toujours assez par la force des choses car traduire, c’est indiscutablement imposer sa propre interprétation du modèle et substituer sa propre écriture, dans une autre langue, à celle de l’auteur.

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Mais, en revanche, si de telles expressions sont utilisées pour stigmatiser un parti pris de transparence de la langue d’arrivée, le choix d’un registre de bonne compagnie, d’un bon usage tissé de platitudes dans un mépris total de l’écriture du modèle, cette fois-ci, il ne s’agit plus d’une stratégie erronée, mais d’un vrai raisonnement traductologique – auquel j’adhère tout à fait.

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« L’invisibilité du traducteur » n’est donc pas des plus claires et, avec une telle expression, pris entre forme et fond, le débat est décidément mal engagé. Certes, « la littérature est par définition formelle », comme le fait souvent remarquer Roland Barthes, à la suite des Formalistes russes. Mais il faut ajouter, après Georges Mounin, que les signifiants d’un texte littéraire (au sens large, supra, n. 3) sont là pour manifester des fonctions (au sens linguistique du terme) – des fonctions sémantiques et stylistiques. Et ce sont elles, les fonctions, qui sont à traduire, lorsqu’on les juge pertinentes, et non les formes, les structures qui les manifestent [18]   Lire à ce propos, de Henry Schogt et Claude Tatilon,... [18] . Un seul exemple, celui d’un slogan publicitaire vantant les mérites d’un parapluie (Knirps, 2000) : « Il vous plaira avant même qu’il ait plu ! » Traduit en anglais par When it rains, it reigns !, le slogan garde toute sa force d’incitation à l’achat car il conserve l’essentiel du message : l’affirmation louangeuse, le jeu verbal, la concision – toutes qualités d’écriture pertinentes en quoi réside son efficacité [19]   Lire aussi, de Claude Tatilon, Traduire la parole... [19] . Cela s’appelle bien produire de l’équivalent (Je ne dis pas, comme Barbara Folkart, « du rigoureusement équivalent » car ce quasi-oxymoron revient à dire « de l’identique ».) Un passage qui n’a rien d’exotique n’a pas à être rendu par de l’exotique, n’a pas à passer par l’ « épreuve de l’étranger ». Les signifiants sont toujours à démystifier ! « Les armes je célèbre et l’homme qui le premier des troyennes rives en Italie, par la fatalité fugitif, est venu au lavinien littoral. », écrit Pierre Klossovski dans sa traduction de L’Énéide [20]   Cette traduction a fait couler beaucoup d’encre dans... [20]  : cela aussi est une façon efficace d’ « occulter le réel », d’en brouiller la représentation dans l’esprit du lecteur. Il n’est pas difficile d’imaginer ce que Molière aurait dit, en son temps, d’un tel énoncé...

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Georges Mounin précise (à propos du rendu de la dimension phonétique d’un texte poétique) :

« La plupart des théories de ce qu’on peut baptiser la surtraduction phonico-métrique sont le fait de traducteurs étrangers à la langue qu’ils traduisent, ou d’origine étrangère, ou bilingues ensorcelés par leur seconde langue. Ils rêvent à toute force de conserver la langue étrangère qu’ils traduisent dans le texte français qu’ils produisent, comme s’ils ne se satisfaisaient jamais tout à fait de celui-ci : c’est toujours la nostalgie de l’original, pathologique mais inguérissable. » [21]   Phonostylistique et traduction, Revue d’esthétique,... [21]

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Pour conclure sur l’activité du traducteur littéraire, je dirai que celui-ci est un écrivain en puissance [22]   On lira avec profit sur le sujet : Un vieux débat,... [22] , capable de tailler dans sa langue un texte à la juste mesure de son modèle – du « sur-mesure » justement. Il est donc un artiste, mais (pour endosser, comme un frac, une métaphore ayant plus de tenue) un artiste de concert qui, jouant la musique d’un autre, est en l’occurrence l’exécutant d’une œuvre réclamant du talent et de l’humilité. Les compositeurs ne manquent pas qui sont aussi des musiciens virtuoses ou des chefs réputés ; mais quand ils dirigent ou exécutent, ils se trouvent au service d’autres compositeurs, et c’est alors la musique de ces derniers qu’ils ont pour devoir de célébrer devant leur public. Ce n’est pas diminuer l’importance du traducteur littéraire que d’affirmer cela ; c’est simplement mettre les choses en perspective. « L’effacement soit ma façon de resplendir » [23]   Rapporté par Antoine Berman dans L’épreuve de l’étranger,... [23] , a écrit, avec fierté et modestie, le grand traducteur-poète Philippe Jaccottet. Tenons-nous en à cette belle formule.

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Je terminerai en répétant que, selon moi, la traduction stricto sensu est une opération communicative à visée mimétique qui consiste à véhiculer d’une langue dans une autre une information donnée. Je ne crois pas qu’on ait intérêt à obscurcir ce fait fondamental – même lorsqu’il s’agit de traduction littéraire. Parvenue à destination, la matière transportée n’est certes jamais intacte, à cause des douanes linguistiques et culturelles traversées mais aussi (surtout) à cause de la personnalité du transporteur et de l’idée qu’il se fait de son rôle – cette idée, l’intention traduisante, pouvant osciller entre deux extrêmes : la conception traditionnelle des « ciblistes », qui misent tout sur la naturalisation du texte d’arrivée, sur le naturel de sa réception ; celle plus récente des « sourciers » [24]   Cette opposition humoristique a fait florès. Elle... [24] , qui luttent opiniâtrement pour la préservation dans le texte d’arrivée des marques de son origine. Ces positions rigides, extrémistes et antithétiques ne méritent pas d’alimenter une nouvelle Querelle des Anciens et des Modernes car, lorsqu’on est en situation véritable de traduction – c’est-à-dire au service d’un public attendant l’accès au message d’un texte –, l’intention traduisante (non déviante) doit se faire plus souple, mieux ajustable, et suivre la voie de l’équivalence fonctionnelle. Traduire, c’est alors : 1) opérer, d’un texte de départ à un texte d’arrivée, une sorte de transvasement de l’information au profit d’un nouveau public qui n’y a pas accès directement ; 2) tout en conservant au texte d’arrivée la même finalité que celle du texte de départ. Et cette opération consiste à fabriquer, sur le modèle du texte de départ, un texte d’arrivée dont l’information soit – dans chacun de ses aspects : référentiel, pragmatique, dialectal et stylistique – aussi proche que possible de celle contenue dans le texte de départ [25]   Claude Tatilon, Traduire. Pour une pédagogie de la... [25] . Où l’on retrouve l’incontournable mimésis – mais revue et corrigée, cette fois, par l’importance primordiale accordée au destinataire du texte traduit.

Notes

[1]

Jean-René Ladmiral, À partir de Georges Mounin : esquisse archéologique, TTR, VIII-1, 1995, p. 63. Georges Mounin n’a sans doute jamais utilisé le terme de traductologie, parlant en son temps de théorie de la traduction, voire de problèmes théoriques.

[2]

Dans sa Sociologie de la traduction, Annie Brisset analyse « les traductions théâtrales effectuées au Québec [de 1968 à 1988,] période marquée par la quête de l’identité », et elle montre en quoi de telles tentatives sont « identitaires » et « iconoclastes », les expliquant par le poids de l’imaginaire social et par les contraintes de la « doxa ».

[3]

Textes littéraires ou, du moins, textes fortement personnalisés : « "littéraire", dit Antoine Berman, englob[e] aussi bien la littérature au sens strict que la philosophie, les sciences humaines et les textes religieux », L’épreuve de l’étranger, Paris, Gallimard, 1984, p. 291.

[4]

Walter Benjamin, La tâche du traducteur, Œuvres I, Mythe et violence, Paris, Denoël, 1971 ; traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac. Une analyse fine de ce texte (souvent qualifié de « fondateur ») a été proposée par Paul de Man (« Conclusions : "La tâche du traducteur" de Walter Benjamin », TTR, IV-2, p. 21-52 ; traduit de l’anglais par Alexis Nouss) qui fait cette déclaration pour le moins surprenante : « Que dit Benjamin ?, Que dit-il au niveau le plus élémentaire ? [...] il semble que dans le cas de ce texte ce soit très difficile à établir. Même les traducteurs qui sont certainement proches du texte, qui ont dû le lire pour le moins attentivement, ne semblent pas avoir la moindre idée de ce que dit Benjamin. » (p. 31-32) Quant à Derrida, dans un séminaire consacré à ce même texte, il parle d’intraduisibilité là où Benjamin a écrit « traduisible » ! « Je suis sûr, commente de Man, que Derrida a pu expliquer qu’il s’agissait de la même chose – et je le dis positivement : c’est la même chose, mais, cependant, ce n’est pas la même chose sans une explication supplémentaire » (p. 32).

[5]

Présentation : La traduction et la traversée des savoirs, TTR, IV-2, 1991, p. 11.

[6]

Le conflit des énonciations. Traduction et discours rapporté, Québec, Éd. Balzac, coll. « L’Univers des discours », 1991, p. 11.

[7]

Dans la ruine de Babel : poésie et traduction chez Paul Celan, TTR, IX-1, 1996, p. 44. Après lecture des exemples commentés par Nouss en fin d’article, j’avoue ne pas être convaincu par la démonstration. Le traducteur a-t-il vocation pour dire ce que le poète a choisi de taire ? L’information des textes d’arrivée de Celan est-elle si éloignée que cela de celle des textes de départ ? Est-il justifié de conclure à l’oblitération de la fonction de communication ? Trois fois non.

[8]

Ibid., p. 23.

[9]

« Qu’est-ce qu’une traduction "relevante" ? », conférence inaugurale de Jacques Derrida, Quinzièmes assises de la traduction littéraire (Arles 1998), Arles, Actes Sud, 1999, p. 25.

[10]

N’ayons pas peur du mot. Et lisons, pour entendre un son de cloche discordant, ce nouveau passage de Nouss : « La phénoménologie de la traduction s’expérimente comme transformation et cette vision nous invite à abandonner les idées de parcours et même de passage, habituellement utilisées (ce dont témoignent les notions de départ et d’arrivée pour désigner les langues ou les textes en jeu), ainsi qu’à réviser les raisonnements fondés sur des postulats d’équivalence, de compensation ou de fidélité » (ibid., p. 43). C’est d’une façon beaucoup plus nuancée qu’Antoine Berman nous met en garde contre « la problématique de la fidélité et de la trahison », qui fait de la traduction une activité toujours suspecte et du traducteur « un humble médiateur [...] toujours traitre alors même qu’il se veut la fidélité incarnée ». (L’épreuve de l’étranger, Éd. Gallimard, coll. « Tel », p. 15-16). Sans tomber dans une rectitude politique toute de rigidité, sans doute devrions-nous éviter de perpétuer le sexisme inhérent à l’expression du grammairien Ménage et ne parler de « Belles infidèles » qu’avec de gros guillemets historiques. Et tâcher, autant que faire se peut, de ne pas abuser d’images superflues comme la « virginité » ou le « viol » de la langue...

[11]

Le conflit des énonciations, p. 11-12.

[12]

Le style contre les idées. Rabelais, Zola, Sartre et les autres..., Bruxelles, Éd. Complexe, coll. « Le regard littéraire », 1987, p. 68.

[13]

La communication et l’articulation linguistique, Presses Universitaires de Bruxelles/PUF, 1970, p. 23.

[14]

La confusion est quasi permanente, me semble-t-il, dans les écrits marxisants de Lawrence Venuti (voir, en particulier, The Translator’s Invisibility. A History of Translation, London and New York, Routledge, 1995).

[15]

La traduction et les traducteurs. Le point de vue d’un éditeur, Traduire l’Europe, sous la direction de Françoise Barret-Ducrocq, Paris, Éd. Payot, 1992, p. 139.

[16]

Ibid., p. 139.

[17]

Sherry Simon, Le trafic des langues. Traduction et culture dans la littérature québécoise, Québec, Éd. du Boréal, 1994, p. 24.

[18]

Lire à ce propos, de Henry Schogt et Claude Tatilon, Georges Mounin : la traduction sans fard, La linguistique, 29-2, 1993, p. 69-77, où il est écrit (p. 77) : « En traduction, lorsqu’une structure s’avère pertinente, parce qu’elle assume une certaine fonction tenue pour importante, cette structure est à "traduire" impérativement : non pas pour sa forme mais pour sa fonction ! Il faut alors recréer cette fonction à l’aide des moyens formels spécifiques à la langue d’arrivée, de manière à ce que la nouvelle structure (qui peut fort bien n’offrir aucune ressemblance formelle avec la structure de départ) assume une fonction analogue (voire identique) à l’usage des lecteurs du texte d’arrivée. »

[19]

Lire aussi, de Claude Tatilon, Traduire la parole publicitaire, La linguistique, 14-1, 1978, p. 75-87.

[20]

Cette traduction a fait couler beaucoup d’encre dans les années 1960. Antoine Berman a rendu compte du débat dans un article très fouillé, « L’Énéide de Klossowski », Les tours de Babel, Mauvezin, Éd. Trans-Europ-Repress, 1985, p. 127-150.

[21]

Phonostylistique et traduction, Revue d’esthétique, 12, 1986, p. 15.

[22]

On lira avec profit sur le sujet : Un vieux débat, de Françoise Wuilmart Translittérature, 12, hiver 1996, Paris, p. 50-53.

[23]

Rapporté par Antoine Berman dans L’épreuve de l’étranger, p. 280.

[24]

Cette opposition humoristique a fait florès. Elle est de Jean-René Ladmiral, Sourciers et ciblistes, Revue d’esthétique, 12, 1986, p. 33-42.

[25]

Claude Tatilon, Traduire. Pour une pédagogie de la traduction, Toronto, Éd. du Gref, coll. « Tel », 1986, p. 13.

Résumé

English

Why is it that translation still seems to be a mysterious phenomenon ? There are a good number of reasons for this but chief among them is the fact that Translation Studies (traductologie) have been dominated (and to a certain degree still are) by the long debate about the status and function of literary texts, and preoccupied (mainly) with the translation of literary masterpieces. And it is so in spite of the fact that, in today’s world, the vast majority of translated texts are not literary but « utilitarian » – administrative, legal, technical, scientific, and so on. This paper argues that, from the point of view of Functional Linguistics, a translation, even a literary one, has to be described in terms of communication, functional equivalence and transfer of pertinent information.

Pour citer cet article

Tatilon Claude, « Traduction : une perspective fonctionnaliste », La linguistique 1/ 2003 (Vol. 39), p. 109-118
URL : www.cairn.info/revue-la-linguistique-2003-1-page-109.htm.
DOI : 10.3917/ling.391.0109

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