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La pensée de midi

2003/3-1 (N° 11)

  • Pages : 174
  • ISBN : 2742747192
  • Éditeur : Actes sud


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José Maria Sicilia naît à Madrid en 1954. Son enfance et son adolescence se passent sous la dictature franquiste alors au début de sa lente décomposition. Les grandes vacances à Escurial, la ville monastère de Philippe II, au pied de la sierra Guadarrama, rythmées par l’angélus et la radio d’Etat, le marquent durablement. En 1975, l’année de la mort de Franco, dans l’euphorie des premiers jours de la movida, il entre à l’Ecole des beaux-arts de San Fernando à Madrid. En 1980, comme Miquel Barcelo, il s’installe à Paris où deux années plus tard il réalise sa première exposition. Les œuvres, souvent de grandes dimensions, qu’il présente en France, en Espagne et aux Etats-Unis lui valent une notoriété internationale. Natures mortes, paysages, fleurs, personnages et animaux mythologiques, organisés en lourds polyptyques, saturés de références picturales et travaillés selon des techniques painterly (couleurs épaisses, coulures, tracés dynamiques) dont il se débarrassera bientôt, le rangent parmi les artisans du retour au tableau. Mais davantage préoccupé par des questions liées au processus pictural que par la théorie des genres ou par le retour d’une imagerie autobiographique, Sicilia s’engage dès le milieu de la décennie dans une œuvre d’auto-effacement qui exige du visiteur une expérience du temps et de la lente plongée dans la matière devenue peinture. Lors d’un séjour à New York, en 1986, l’exemple de John Cage avec qui il se lie d’amitié l’incite à explorer en dehors des limites du tableau les territoires de la vie quotidienne et de ses états spirituels. En 1987, le CAPC de Bordeaux et plusieurs musées espagnols lui consacrent une exposition. Depuis lors de nombreuses expositions présentent chaque année des ensembles thématiques. De voyages autour de la Méditerranée et en Inde, il rapporte des carnets d’aquarelles et de brèves notations. Depuis quinze ans, à Soller, non loin de Palma de Majorque, et dans son atelier de Malakoff, il réalise des œuvres sur papier ou à la cire d’abeille, des sculptures en terre cuite, des installations et des ouvrages d’édition (avec l’atelier Michael Woolworth), parfois accompagnés d’écrits et de photographies qui évoquent la “science de l’intérieur”, l’ilm al-bâtin de la mystique arabo-andalouse.

Les œuvres de José Maria Sicilia sont exposées par la galerie Chantal Crousel, 40, rue Quincampoix, 75004 Paris. Tél. : 01 42 77 38 87

Fax : 01 42 77 59 00

Site Internet : www.crousel.com

Adresse mail : galerie@crousel.com

Les éditions de l’artiste sont réalisées chez Michael Woolworth Publications, 11, villa du Mont-Tonnerre, 75015 Paris.

Tél. : 01 42 19 92 82

Adresse mail : wool_pub@clubinternet.fr

1001 nuits

© Woolworth Publications.

You’re alone 1

© Woolworth Publications.

Alohadones (repose-têtes), vue d’exposition, 1998-1999 Galerie Chantal Roussel, Paris

© Kleinefenn.

Pigeons Céramique, huile pour lampe à huile, 2000 Galerie Chantal Roussel, Paris

© Kleinefenn.
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L’œuvre de José Maria Sicilia procède tout entière de l’instant. Aucune esquisse ne la préfigure ; ni plan ni dessin provisoire ne l’arrêtent à l’avance. Seules les conditions particulières liées aux matériaux et à la technique employés, aux états de l’ombre et de la lumière, à la température ou à l’humidité ambiantes, au climat sonore et olfactif de l’atelier et à la sensation de plus ou moins grande quiétude éprouvée par l’artiste interviennent dans son déroulement, contribuent ou non à la manifestation désirée. La succession des tâches préparatoires s’apparente ici à “l’attente méthodique” décrite par le poète et ami du peintre, José Angel Valente, dans ses Fragmentos de un libro futuro, attente “de celui qui guette un jour / le coup sec du hasard”, sans chercher à peser sur le cours du temps. Aussi, les carnets de l’artiste ne se distinguent-ils pas des œuvres elles-mêmes ; comme elles, ils nous livrent des indications précieuses sur les minutes de sa méthode créative. Sicilia les utilise uniquement en voyage : “Que je sois à Tanger, en Syrie, en Egypte ou en Inde, nous dit-il, quand je peins sur le motif je ne suis plus nulle part, mais dans le carnet comme dans une maison, je suis entièrement dans l’aquarelle, dans la fluidité de l’aquarelle, dans la justesse et la transparence des couleurs, le papier, les gestes du pinceau. Je m’éloigne du contexte et je recherche un accord, une paix, au plus proche des choses [1]  José Maria Sicilia, extraits d’un entretien de l’auteur... [1] .”

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La nature ambivalente de l’aquarelle rejoint ainsi celle de la sieste, moment aimé du peintre, car quand on fait la sieste, dit-il, “on est entre deux, pas vraiment endormi et pas éveillé non plus ; on est attentif sans l’être, des idées vous viennent, se mélangent, ça ne dure pas beaucoup, ce n’est pas un rêve ; on lutte pour ne pas dormir, on ne s’abandonne pas, on entend et on n’entend pas, on se laisse aller et en même temps on est retenu. C’est un kaléidoscope, comme les couleurs qui se déposent du vitrail sur le sol, ici et là, dans un tapis, un tableau, un dallage, et ça change tout le temps comme des nuages de couleur*”. Chez Sicilia, que fascinent les mosquées, le tapis, à l’image du firdaws, le jardin d’Eden de l’islam irrigué par les quatre couleurs du paradis est “un lieu de paix et de bonheur terrestre, c’est l’endroit où nous sommes. Quand on rêve de tapis, tout fait tapis ; la terrasse du café, la ville, le monde sont des tapis*”. Les tapis de mosquée, les taches de couleur sur le pavement d’une église, les almohadones, repose-têtes en céramiques colorées que montrent les travaux récents sont la métaphore d’un sommeil de midi, “une tranquillité sans lendemain [2]  José Maria Sicilia, Una tumba en el aire, catalogue,... [2] ” où fusionneraient dedans et dehors, présent et passé, éveil et dilution des pensées, ombre et lumière dans un mouvement de descente, de lent dépôt apaisant dans l’épaisseur de la matière jusqu’à ce “point zéro” de la tradition mystique, ce point où le sujet découvre la pure palpitation de ce qui est [3]  Palpitation, mot aimé de José Angel Valente que l’on... [3] .

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Que la matière participe à ce dévoilement de l’immatériel est l’une des plus anciennes obsessions du peintre. Les fleurs, ou plutôt l’efflorescence, le fleurissement liquide qui éclate dans un grand nombre d’œuvres qu’on dirait marquées au fer rouge comme la mémoire des cyclamens pourpres qui flamboie dans les fonds de L’Atelier rouge de Matisse en sont un bon exemple. Comme les fleurs de lumière de Redon, ouvertes sur elles-mêmes en une sorte d’apothéose érotique et tournées vers nous, les fleurs de Sicilia sont moins des tulipes ou des sexes que des centres de vision, des “transformateurs” qui donnent accès à l’infiniment ouvert d’une apparition sans image.

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Les travaux en cire d’Espagne (Colmenas, ruches présentées chez Chantal Crousel ; Sanlucar de Barrameda, plaques de cire et lithographies (2002) figurant des textes de saint Jean de la Croix butinés par l’abeille) mettent en œuvre une autre figure de ce renversement symbolique : “Les abeilles, note Sicilia, sont à la fois lumineuses et obscures. Elles travaillent dans l’obscurité incandescente de la ruche. La cire qu’elles fabriquent est un peu de cette lumière coagulée ; les couleurs y sont en suspension. Dans la cire les choses sont simplement là, en attente. La cire apprend à faire les choses sans les faire. Elle apprend à ne pas vouloir. C’est un travail qu’on ne fait pas. Le résultat n’est pas à voir mais à découvrir peu à peu*.” Entre le miel incorruptible et la lueur de la cire Les Pigeons 2000, une installation formée de pigeons photophores, mettent en scène une autre sorte de lien secret. Sicilia en eut l’idée à Cordoue devant des anges porteurs de feu dont les pinceaux de lumière lui firent songer à des jets de salive ou de sperme projetés vers la nef. Les petites lueurs votives qui vacillent dans le corps des oiseaux pourraient bien alors brûler, en deçà des symboles religieux, d’une écriture rêvée [4]  José Angel Valente, Mandorle, Gallimard, coll. “Poésie”,... [4] qui sécréterait dans l’obscurité sa propre substance lumineuse.

Manuscrito de Sanlucar de Barrameda Neuf plaques, techniques mixte, huile, papier et cire, 1992-1996 Galerie Chantal Roussel, Paris

© Kleinefenn.

Les nuits II

© Woolworth Publications.

Notes

[1]

José Maria Sicilia, extraits d’un entretien de l’auteur avec l’artiste réalisé à Paris le 11 octobre 2003.

[2]

José Maria Sicilia, Una tumba en el aire, catalogue, galerie Soledad Lorenzo, Madrid, 2002.

[3]

Palpitation, mot aimé de José Angel Valente que l’on rencontre dans les poèmes galiciens des Chansons d’au-delà (éditions Unes, trad. Jacques Ancet, 1995) comme Latexa a poldo ar : La Fleur de l’air palpite.

[4]

José Angel Valente, Mandorle, Gallimard, coll. “Poésie”, 1998.

Pour citer cet article

Girard Xavier, « José Maria Sicilia », La pensée de midi 3/ 2003 (N° 11), p. 154-160
URL : www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2003-3-page-154.htm.


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