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S'inscrire Alertes e-mail - Langage et société Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezDe l'utilisation du système d'adresse dans l'interview de presse écrite française
AuteurChantal Claudel du même auteur
Université Paris VIII – Vincennes-Saint-Denis Cediscor-SyledPour dégager le fonctionnement des formes d’allocution, dans l’interview de presse, on partira du mode de polyadressage qui y est mis en œuvre, puis on présentera le dispositif de superposition des niveaux de réception des textes.
2 Afin de préciser à qui renvoient préférentiellement les termes d'adresse utilisés, on envisagera d’abord les mécanismes qui régissent le fonctionnement de l'interview, en précisant la place accordée à l'interviewé et à l'intervieweur et la place qui revient au journalistescripteur et au lectorat. On procédera ensuite à une approche quantitative et descriptive des formes linguistiques mobilisées, en tenant compte des figures auxquelles ces formes renvoient (figures de l’interviewé, de l’intervieweur et du lectorat). On interprétera enfin la préférence accordée à tel ou tel marqueur linguistique, en considérant les spécificités des supports de diffusion des articles.
1- LA PLACE DES DIFFÉRENTS INTERVENANTS
3 Une interview de presse est le fruit d'une mise en scène de double niveau. Outre la mise en scène de la représentation interlocutive entre interviewé et intervieweur, il faut tenir compte d’une seconde relation entre le journaliste-scripteur et le lectorat.
4 Ce mode de positionnement différencié des instances peut être illustré de la façon suivante :

[1] [1] S01 : énonciateur rapportant; S’02 : co-énonciateur;...
suite
[1] [1] S01 : énonciateur rapportant; S’02 : co-énonciateur;...
suite
5 Ce schéma rend compte de la place occupée par les intervenants à des niveaux distincts. Il renvoie à la rencontre supposée[2] [2] Cette rencontre peut ne pas avoir eu lieu, certaines interviews...
suite avoir eu lieu entre interviewé et intervieweur, étape à laquelle le lecteur n'a pas accès puisqu’elle précède la production de l'article. L'instance de production et l’instance de réception des textes sont également présentes sous les traits du locuteur journaliste-scripteur (S1) et du co-locuteur, le lectorat (S'2). Ainsi, ce tableau met en avant l'ensemble des instances (interviewé, intervieweur, journaliste-scripteur et lectorat) perceptibles dans les textes à deux niveaux. Le premier renvoie à une mise en scène interactionnelle construite par le journaliste/scripteur, dans laquelle interviewé et intervieweur occupent les places de co-énonciateurs (S03/S04). Le second niveau instaure un rapport de co-énonciationentre le scripteur et le lectorat (S01/S’02), l’article n’étant qu’une représentation interlocutive, que l'on vient de décrire comme relevant du premier niveau, destinée au lectorat.
6 Le genre de l’interview écrite favorise le croisement des différentes figures de l'interviewé, de l'intervieweur, du journaliste-scripteur et du lectorat ; il conditionne la présence, à la surface des textes, de formes allocutoires variées. Le format de l'article et le profil de l'interviewé sont essentiels dans le choix de certains marqueurs, toute-fois la nature du support de diffusion régit en grande partie la préférence accordée à certaines expressions allocutoires plutôt qu'à d'autres, ainsi qu'on se propose de l'examiner.
7 Pour confirmer l’hypothèse de l’interaction entre les paramètres relevant des relations entre énonciateurs, le rôle des genres et le rôle du medium, un corpus varié a été rassemblé. Il est issu de quotidiens d'information générale (Le Monde, Libération) et sportif (L'Équipe), d’un hebdomadaire d'information générale (Le Nouvel Observateur), de mensuels d’orientations diverses. Outre un titre francophone (Afrique Magazine), des magazines spécialisés dans le cinéma (Première), dans le sport (Wind et Planchemag) et dans les manga et l'animation (AnimeLand) ont été consultés. Les extraits ont été recueillis entre 1996 et 2003, de façon relativement aléatoire, dans la mesure où le seul critère retenu était que ces fragments contiennent des marqueurs d'allocution. Par ailleurs, l'on a pris en compte à la fois des interviews impliquant un seul interviewé, et des interviews qui engageaient plusieurs interviewés. Cet aspect n'est pas sans incidence sur la manifestation de certaines formes d'interlocution.
2- LIEUX D'APPARITION DES FORMES D'ADRESSE ET MARQUEURS PRIVILÉGIÉS
8 Les termes d'adresse sont très nombreux dans les passages attribuables à l'intervieweur. Ce phénomène est étroitement lié au genre de l’interview qui implique un rapport interlocutif dans lequel les positions des protagonistes sont pré-établies : l'intervieweur pose des questions à un interviewé qui répond. La non réciprocité interlocutive de l'échange résulte de la place de questionneur occupée par l'intervieweur. Cette position dominante explique la variété de formes rencontrées dans les tours de ce dernier. La présence de termes d'adresse dans les extraits revenant à l'interviewé est beaucoup plus rare, et certains des marqueurs employés ont un mode de fonctionnement assez spécifique.
9 Dans les unités de discours dues à l'intervieweur, le scripteur recourt généralement aux pronoms de seconde personne du pluriel pour positionner l'interviewé comme allocutaire. Cependant, les pronoms de seconde personne du singulier (1 et 4), le patronyme précédé d'un appellatif – monsieurou madame– (2), le prénom (3 et 4) ou encore le statut ne sont pas exclus (5) :
10
V.J : Le double à une main. [Interview de Vidar Jensen, Wind, n°225S, août 1999]
(2) AnimeLand : Monsieur LECLERC, Les Enfants de la Pluie est le premier long métrage d'animation que vous réalisez pour le cinéma. […] [Interview de Philippe Leclerc, AnimeLand, n°86, nov. 2002]
(3) AnimeLand : Bernard, à l'époque de votre travail sur le clip Le Clash (NTM-2001), on a remarqué qu'il y avait de plus en plus de clips faisant appel à l'animation ou aux techniques de l'animation. […] [Interview des Paghaï, AnimeLand, n° 86, nov. 2002]
(4) – Dis-moi Antoine, depuis combien d'années fais-tu de la planche ?
– J'ai commencé il y a cinq ans […]
– C'est à ce moment-là que tu as attrapé le virus ? [Interview de F524, Planchemag, n°239, déc. 2001/janv. 2002]
(5) Quel est votre programme, cher président ?
Mon programme, c'est la promotion du sport, […] [Interview de Christophe Hamon, Planchemag, n°204, oct. 1998]
11 Dans les segments revenant à l'interviewé, on rencontre principalement des pronoms de seconde personne du pluriel et de façon plus marginale, des pronoms du singulier. La faible présence de formes allocutoires s’explique par l'asymétrie du rapport interlocutif dans le genre de l’interview. Que les formes d'adresse soient moins présentes et moins variées est donc à mettre en relation avec cette contrainte générique.
3- APPROCHE DISCURSIVE DES MARQUEURS
12 L’analyse reposera d’abord sur les marqueurs allocutoires qu’emploie le journaliste-scripteur pour présenter interviewé, intervieweur ou lectorat comme allocutaire. Puis l’observation des modes d'alternance des marqueurs dans les fragments de l'intervieweur et de l'interviewé permettra une approche du rapport interpersonnel.
3.1- L'interviewé comme allocutaire
13 Les procédures mises en œuvre par le journaliste-scripteur pour figurer l'interviewé comme allocutaire sont assez variées au regard de celles qui sont destinées à rendre compte de l'intervieweur et du lectorat. Le rôle de faire-valoir de l'intervieweur et la nature du support contribuent tous deux à cette situation.
Le pronom de seconde personne "vous"
14 Dans le corpus, le signalement de l’interviewé comme allocutaire s’effectue essentiellement par des tournures comportant le pronom vous lequel possède quatre valeurs pouvant s’associer (1+2 / 1+3 / 1+4) :
- vous s’oppose à tu pour signifier un niveau de relation poli. Il détermine par conséquent le rapport interlocutif entre interviewé et intervieweur et correspond au rôle communicatif;
- vous souligne le statut de destinataire de la personne impliquée dans l’énoncé. Tout en conservant son rôle actanciel, cette seconde valeur de vous isole le renvoi à une quantité plurielle pour ne marquer que le singulier;
- vous équivaut à tu + X et traduit non seulement le renvoi à la représentation de l’interviewé-allocutaire, mais également à celle d’un ou de plusieurs tiers. Dans ce cas, vous est exclusif et renferme une dimension plurielle;
- vous correspond à tu +tu (+ tu) et renvoie de façon personnelle aux individus mis en scène. Cette configuration est inclusive, comme dans (6) où ce marqueur réfère aux trois interviewés présents, Noiret, Marielle et Rochefort :
15
16 L’association des valeurs 1+2 est la plus répandue. Par ce dispositif, le scripteur oriente la question vers un unique destinataire, l’interviewé. Ce vous peut parfois être renforcé par l’adjectif indéfini même ou la préposition selon, qui neutralisent son éventuelle ambiguïté et apporte une dimension moins générale à l’interrogation :
17
(8) N’y avez-vous pas vous-même adhéré ? [Interview de François Léotard, Le Nouvel Observateur, 7-13 mars 1996]
(9) Le CSA pouvait-il faire quelque chose, selon vous ? [Interview de Jacques Peskine, Libération, 19 mars 1996]
(10) Selon vous, même si les indicateurs économiques repassent au vert et que l’emploi s’améliore, on ne consommera jamais plus de la même manière ? [Interview de Françoise Toulemonde, Libération, 22 mars 1996]
18 L’alliance des valeurs 1+3 est plus rare, mais elle n’est pas exclue, surtout lorsque l’interview se base sur les dires de représentants d’un groupe professionnel ou d’un parti politique. C’est alors le contexte qui dicte l’interprétation, comme dans (11) où vos (vos positions) laisse entrevoir un renvoi aux positions de Madelin aussi bien qu’aux positions de l’interviewé Léotard. Il en va de même pour (12) où vous réfère aux adhérents de l’Uspa[3] [3] Union syndicale de la production audiovisuelle. ...
suite et non à son seul Présidentinterviewé, les conséquences de l’application des quotas à la télévision ne pouvant revenir à ce dernier uniquement. Dans (13), les nous de la réponse de l'interviewé établissent clairement la valeur collective du pronom vous, entendu comme marqueur pluriel référant à l'interviewé et à son équipe de chercheurs :
19
F. Léotard. – Il y a quand même une certaine prétention à dire qu’il y aurait à l’UDF d’un côté le « Danube de la pensée » et de l’autre une inquiétante progression de l’illettrisme. […]
N.O. – Vos positions notamment sur la trop grande pression fiscale sont pourtant proches… [Interview de François Léotard, Le Nouvel Observateur, 7-13 mars 1996]
(12) Finalement est-ce que l’application des quotas à la télévision a été bénéfique pour vous ? [Interview de Jacques Peskine, Libération, 19 mars 1996]
(13) Vous étudiez toujours ce crâne en ce moment ?
Toumaï nous a été prêté pour que nous puissions conduire d'autres études. La sonde ionique de Nancy nous permettra d'avoir une idée de son régime alimentaire. [Interview de Michel Brunet, Afrique Magazine, n° 203/204 août 2002]
20 Le recours au pronom vous pour mettre en scène l'interviewé comme allocutaire est à ce point répandu dans l’interview de presse écrite que cette forme peut être considérée comme l'expression allocutoire de base du genre.
Le pronom de seconde personne "tu"
21 Tu correspond au rôle communicatif et met parallèlement en avant un rapport interlocutif de solidarité entre les intervenants. En ce sens, il s'oppose au vous de “pouvoir” (cf. Brown & Gilman 1972) dès lors qu'employé de façon réciproque, il constitue la marque d'un rapport égalitaire.Tu signale donc le statut du destinataire et renvoie de façon personnelle à l'interviewé comme dans les occurrences 14 et 15, toutes deux extraites de magazines spécialisés dans les sports nautiques :
22
P.V : Air spock et aerial duck jibe. [Interview de Peter Volwater, Wind, n°225S août 1999]
(15) Tu cherches sans cesse de nouveaux spots pour fuir la surpopulation dans les vagues et une fois découverts, tu les médiatises à fond… ce qui amène fatalement du monde ! C’est pas un peu curieux comme attitude ?
Effectivement, c’est paradoxal, mais mon travail m’impose de trouver toujours de nouveaux clients, donc de « médiatiser », comme tu le dis, un spot. […] [Interview de Pedro Bracar, Planchemag, n°231, avril 2001]
23 Dans le milieu de la planche à voile ou du surf, le tutoiement est de rigueur indépendamment du statut ou de l'âge de l'interlocuteur. Ce phénomène met en relief la primauté de l'environnement contextuel dans lequel évolue l'interviewé sur des paramètres d'ordre sociaux établis entre individus (cf.Coffen 2002 : 238). La procédure privilégiée par les magazines Windet Planchemagest donc en adéquation avec les pratiques de la communauté sportive que ces revues représentent.
Le patronyme accompagné de “Madame” ou “Monsieur”
24 L'adresse à l'interviewé peut aussi s'effectuer par le biais du patronyme, accompagné de l'appellatif madame ou monsieur. Dans les occurrences 16 à 18, l'emploi du nom propre de l'interviewé comme mode d'adresse dans les séquences d'ouverture et, de façon moins systématique, dans les séquences de fermeture de l'interview paraît spécifique au magazine AnimeLand :
25
(17) AnimeLand : M. ARETOS, comment fait-on, quand on est français, pour rentrer à DreamWorks […] ? […]
AL : M. ARETOS, merci beaucoup ! [Interview de Guillaume Aretos, AnimeLand, n°73, juil./août 2001]
(18) AnimeLand : Bonjour M. SMITH ! Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Jeff Smith : Bonjour. Je dessine un comics dont le titre est Bone. […]
AL : Merci beaucoup, M. SMITH ! [Interview de Jeff Smith, AnimeLand, n°75, oct. 2001]
26 L'examen de près d'une quarantaine d'interviews diffusées dans cette revue spécialisée dans les manga et les dessins animés confirme le recours à une forme d'adresse proche de ce que l'on rencontre dans des situations de face-à-face. Cet emploi, peu recommandé en raison de sa connotation populaire (Kerbrat-Orecchioni 1992 : 53)[4] [4] Voir S. Weil (1983 : 12) qui précise : « Dans...
suite est fréquent à l’oral. Mais plutôt que d’y voir une démarche rappelant le face-à-face, on peut se demander si ce choix ne résulte pas de l'emprunt culturel, qui consiste à conserver des éléments de la langue de départ dans la langue d'arrivée, au risque de donner au texte une tonalité exotique. AnimeLand étant une revue très largement tournée vers des productions nipponnes, les interviews de Japonais sont en grand nombre. Et comme en japonais, l'une des formes d'adresse répandue consiste à nommer l'allocutaire par son patronyme en l'accompagnant d'un terme permettant de déterminer sa position ou la qualité de la relation – formelle ou usuelle – qui unit les interactants (Claudel 2002 : 180), le choix de ce procédé peut être mis sur le compte de traductions du japonais au français. La technique s'est peut-être transmise par contagion jusqu’à constituer un trait caractéristique des interviews de ce magazine. Pour être confirmée, cette hypothèse nécessiterait une analyse diachronique des interviews d’AnimeLand.
Le prénom
27 Un autre mode d'adresse consiste à user du prénom de l'interviewé. Ce procédé concerne les deux mensuels sportifs Wind et Panchemag (19 et 20) et touche, plus marginalement et de façon différente, AnimeLand (21 et 22) :
28
Tony Garcia : Je suis un mec qui ne voulais [sic] qu'une chose : être comme Léon (ndlr : Léon Bélanger) sur l'eau. [Interview de Tony Garcia, Wind, n° 238, oct. 2000]
(20) – Dis-moi Antoine, depuis combien d'années fais-tu de la planche ?
– J'ai commencé il y a cinq ans, […] [Interview de F524, Planchemag,n°239, déc. 2001/janv. 2002]
(21) AnimeLand : Marie-Martine, bonjour ! Racontez-nous d'abord comment vous avez débuté. […]
AL : Merci beaucoup. [Interview de Marie-Martine, AnimeLand, n° 73, juil./août 2001]
(22) AL :
suite
29 Alors que l'emploi du prénom dans Windet Panchemag va de paire avec le tutoiement, dans les interviews d'AnimeLand, cette utilisation n'entraîne pas l'effacement de la distance véhiculée par vous. Comme dans la situation orale de face-à-face, en français, « cesser de s'appeler Madame ou Monsieur n'implique pas nécessairement que l'on aboutisse au T. [tutoiement] » (Coffen 2002 : 235).
30 Dans les autres supports, le prénom est très rare. Lorsqu’il apparaît (23 à 25), il s’agit d’articles impliquant plus d'un interviewé. Le recours au prénom permet la mise en scène d'une dynamique interactionnelle orchestrée par l'intervieweur (23) ou l'un ou l'autre des interviewés (24 et 25) :
31
Dominique / Non, même si je l'appréhendais beaucoup. […] [Interview de Dominique Blanc, Catherine Frot et Ornella Muti, Première, n°311, janv. 2003]
(24) Marielle [Exalté.] Et cette course entre les différents théâtres, c’est un grand classique. Ça n’existe plus, mais certains faisaient quatre cabarets dans la soirée, hein, Philippe ? [Interview de J.-P. Marielle, P. Noiret et J. Rochefort, Première, mars 1996]
(25) Rochefort [Ravi.] Tu as très bien posé le problème Jean-Pierre : nous avions envie de faire CE film… [Interview de J.-P. Marielle, P. Noiret et J. Rochefort, Première, mars 1996]
32 Car, dans les interviews rassemblant plus de deux participants, la mise en scène du propos nécessite un dispositif relationnel varié entre intervieweur et interviewé A, interviewé B et/ou interviewé A, interviewé A et interviewé C, etc. À l’oral, en face-à-face, la présence de plusieurs intervenants engendre un croisement ininterrompu de tours de parole qui demande parfois de préciser à qui l’on s’adresse. À l’écrit, comme la linéarité qu’impose le médium permet d’ordonner les tours sans qu’il y ait chevauchement de paroles, interpeller nommément les interlocuteurs relève plutôt d’un mode de figuration du dynamisme interactionnel et, ce faisant, d'une stratégie de crédibilité dont la fonction est de faire-croire que l'interview livrée est en conformité avec l'interactionqui l'a précédée.
33 Dans les médias non spécialisés, la limitation de la démarche à des articles réunissant plus d'un interviewé fait apparaître la procédure comme un des traits distinctifs du sous-genre dans lequel “plus d’un interviewé est engagé”.
Le statut
34 Bien que le procédé soit marginal, l'occurrence 26, extraite de Planchemag, est intéressante parce qu’elle lie la mention du statut de l'interviewé et le vouvoiement, ce qui est exceptionnel dans ce magazine. Pour amoindrir l'importance de la fonction président, et la déposséder de sa valeur première, le scripteur lui adjoint l'adjectif cher porteur d'une tonalité un peu moqueuse. Il neutralise ainsi l'inflexion solennelle de l'interpellation pour s'accommoder au style du magazine et au profil de son lectorat :
35
Mon programme, c'est la promotion du sport, et surtout du grand public, […] [Interview de Christophe Hamon, Planchemag, n°204, oct. 1998]
36 La valeur de distance véhiculée par l'emploi de vous est atténuée par l'utilisation quelque peu décontractée d'un appellatif. Cette stratégie de compensation permet de signaler le caractère inopportun du vouvoiement dans Planchemag et, ce faisant, illustre la façon dont la distance est gommée grâce à des tournures désinvoltes plus conformes à la tonalité habituelle du magazine.
3.2- L'intervieweur comme allocutaire
37 Compte tenu de la position attribuée à l'interviewé et à l'intervieweur dans le genre interview, la mise en avant explicite de la figure de l’intervieweur comme allocutaire, sous quelque forme que ce soit, est inhabituelle. L’utilisation d’un pronom de deuxième personne peut néanmoins être un moyen mis en œuvre par le scripteur pour manifester le désaccord de l’énonciateur-interviewé (S03) face aux positions avancées par l'intervieweur et pour mettre en place une forme de dynamisme interactionnel :
38
Effectivement, c’est paradoxal, mais mon travail m’impose de trouver toujours de nouveaux clients, donc de « médiatiser », comme tu le dis, un spot. […]
Pourquoi n’as-tu jamais posé ta griffe sur des planches de série ? Surtout qu’à un moment, ton frère Philippe était l’homme de chez Mistral France, ça aurait pu te faciliter la tâche…
Aïe ! Bonne question… […] tre libre dans son travail, être son propre patron, je n’aurais jamais pu fonctionner autrement.
Avec cette philosophie, pourquoi aurais-tu voulu que j’aille m’aliéner chez un gros producteur de flotteurs ? [Interview de Pedro Bracar, Planchemag, n°231, avril 2001]
39 À moins que la procédure ne permette de structurer l’intervention de l’interviewé (S03). En dépit de son ambiguïté[6] [6] Les maximes de quantité et de modalité de H. -P. Grice...
suite la question de l’occurrence 28 comporte deux avantages spécifiques à l’interview de presse : elle est brève, ce qui ménage de l’espace pour l’interviewé, et elle nécessite l’explication de l’expression polysémique sur quoi écrire :
40
Si vous parlez du contenu, encore une fois, il n’y a pas de règle. […] Si vous parlez du support, le grand gagnant, c’est le cahier […] [Interview de Philippe Lejeune, Libération, 19 mars 1996]
41 L'adresse à l'intervieweur est en ce cas un moyen de recadrer la question et permet d'introduire des éclaircissements destinés au lectorat qui, s'il n'apparaît pas explicitement dans l'énoncé 28, n'en est pas moins pris en considération par le scripteur.
3.3- Mode de figuration du lectorat
42 Il arrive cependant que le lectorat soit montré de façon plus éclatante sous les traits de l'allocutaire. C'est notamment le cas lorsque, dans les fragments de l'interviewé, des pronoms allocutoires pluriels sont présents, alors que les questions de l'intervieweur comportent des marqueurs singuliers, ainsi qu'en témoigne les tours de 29. Outre l'utilisation non réciproque du tutoiement, l'adresse au lecteur est renforcée sur le plan pragmatique par l'acte de conseil véhiculé dans les énoncés et sur le plan grammatical, par l'accord du participe passé persuadés :
43
P.V : Avoir une super condition physique et beaucoup de confiance en soi.
Si vous êtes persuadés de passer le move, vous le réussirez.
W : Quels sont tes tricks préférés ?
P.V : J'aime beaucoup l'helicopter tack avec pirouette et le spock parce que ces manœuvres vont très vite. Le Lady Susan est aussi très radical mais celui qui me cause le plus de problème, c'est le goiter sur eau plate (cf. Stinger Wind 223) W : Est-il obligatoire d'avoir une planche de freestyle pour faire ces moves ?
P.V : Non pour la plupart des figures vouspouvez utiliser une planche de vagues avec pas mal de volume. […] [Interview de Peter Volwater, Wind, n°225S, août 1999]
44 C’est ainsi que le destinataire direct – en l'occurrence l'intervieweur S'04 – est placé en position de destinataire secondaire, tandis que le destinataire indirect – soit le lectorat S'02 – constitue le réel destinataire.
3.4- Le rapport interlocutif entre interviewé et intervieweur
45 L'observation de la façon dont se croisent les formes d'adresse dans les différents tours permet de rendre compte de la représentation du rapport interlocutif qui se noue entre interviewé et intervieweur.
46 Le positionnement prédéterminé assigné aux intervenants dans le genre interview n'implique pas une asymétrie de la relation interpersonnelle entre ces derniers. L'utilisation réciproque des marqueurs est en effet largement répandue. Dans 30, on constate que le tutoiement en vigueur dans les tours de l'intervieweur trouve un écho dans les tours de l'interviewé. En 31, c'est le vouvoiement qui est tour à tour employé par l'intervieweur et l'interviewé :
47
Effectivement, c’est paradoxal, mais mon travail m’impose de trouver toujours de nouveaux clients, donc de « médiatiser », comme tu le dis, un spot. [Interview de Pedro Bracar, Planchemag, n°231, avril 2001]
(31) N.O. Les journalistes n'arrêtent pas de dire du mal de vous. Et vouscontinuez de les recevoir ?
R. Courbis. Il faut bien. Vous-même, comme les autres, vous allez bien sûr m'enfoncer !
N.O. Vous verrez. La critique, ça vous fait mal ? [Interview de Roland Courbis, Le Nouvel Observateur, n°1800,6-12 mai 1999]
48 L'utilisation des pronoms allocutoires s'effectue donc sur la base de la réciprocité : tu impliquant un tu en retour, et vous un vous. Et, conformément à ce que l'on rencontre en français standard où « le vous reste bien ancré » (Coffen 2002 : 237), l'interview de presse use plus largement de ce pronom pluriel que de son pendant singulier.
49 L'emploi asymétrique des formes d'adresse dans l'interview n'est cependant pas exclu, notamment lorsque le pronom tu entre dans la composition d’une expression qui ne se rencontre jamais au pluriel. En 32, l'interviewée qui utilise tu parles pour signifier son désaccord avec la proposition avancée par l'intervieweur, explicite moins un rapport de pouvoir qu’une réaction émotionnelle dont l’inflexion spontanée crée un effet de vérité :
50
– Tu parles ! Ce serait une énorme frustration ! Énorme ! […] [Interview de Laure Pequegnot, L'Equipe, 26 janv. 2003]
EN GUISE DE CONCLUSION : L'IMPACT DU SUPPORT DE DIFFUSION DANS LE CHOIX DES MARQUEURS
51 L’examen des formes allocutoires employées dans l'interview de presse, conduit à un certain nombre de réflexions sur leur fonctionnement. Les pratiques diffèrent notablement selon la nature du support et sa fréquence de parution, ainsi que selon l’importance et le profil de la cible visée. Dans les quotidiens et les magazines d'information générale, le mode allocutoire prédominant est le vouvoiement qui fonctionne comme un emploi non marqué. La relation distante instaurée par vous est à rapporter à la diversité des thèmes abordés (cf. Kerbrat-Orecchioni 1992 : 55) et, corrélativement, à l’étendue de la cible. Dans ce cadre, le scripteur dont la visée est avant tout informative, se soucie peu d’établir un sentiment d’appartenance à une communauté entre l'interviewé et l'intervieweur et entre la rédaction et ses lecteurs.
52 Dans les revues spécialisées qui touchent une cible bien définie, le scripteur adapte la tonalité de ses articles à un public dont il connaît précisément les attentes. Le tutoiement – largement répandu dans Wind ou Planchemag, s’inscrit dans la continuité de ce qui se passe sur le terrain, au cours de situations de face-à-face entre planchistes et/ou windsurfeurs. C'est de la sorte que se construit, par des procédures d'identification au modèle véhiculé par le groupe, une forme de complicité entre le journal et son lectorat.
Bibliographie
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
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GRICE H.-P. (1979), « Logique et conversation », Communications, n°30 : 57-72.
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Notes
[ 1] S01 : énonciateur rapportant; S’02 : co-énonciateur; S1 : locuteur; S2 : co-locuteur; S03 S04 : énonciateurs rapportés; S'03 S'04 : co-énonciateurs rapportés.
[ 2] Cette rencontre peut ne pas avoir eu lieu, certaines interviews se déroulant par téléphone, par courrier, par courriel, etc.
[ 3] Union syndicale de la production audiovisuelle.
[ 4] Voir S. Weil (1983 : 12) qui précise : « Dans les relations mondaines, on évitera le "Bonjour Madame (ou Monsieur) Durand" considéré comme particulièrement cordial à la campagne, dans le commerce et, surtout au masculin, dans les relations professionnelles. En ville, dans le monde, on dira "Bonjour Madame", "Bonjour Monsieur"» (1992 : 53).
[ 5] Dans toute cette interview, c'est le pronom de seconde personne du pluriel qui est utilisé.
[ 6] Les maximes de quantité et de modalité de H.-P. Grice sont en effet transgressées. Partant de l'idée que tout échange est le résultat d'efforts de coopération, H.-P. Grice dégage un principe de coopération auquel il associe les catégories suivantes : quantité, qualité, relation et modalité. À chacune de ces catégories correspond une des règles que voici : pour la catégorie de quantité : « 1. Que votre contribution contienne autant d'information qu'il est requis […] 2. Que votre contribution ne contienne pas plus d'information qu'il n'est requis »; pour la catégorie de qualité : « N'affirmez pas ce que vous croyez être faux. » « N'affirmez pas ce pour quoi vous manquez de preuves. »; pour la catégorie de relation : « Parlez à propos »; pour la catégorie de modalité : « Soyez clair. » (1979 : 61)
Résumé
L'observation, dans des interviews de presse, des contextes d'occurrences des formes allocutoires est croisée avec la nature des supports de diffusion des articles. Cela donne lieu à une approche des marqueurs à la lumière des mécanismes qui régissent le double niveau de réception d’une interview et amène à déterminer l'influence du profil de l’interviewé, du journal et du lectorat sur les formes linguistiques privilégiées. Dans les médias d’information générale, l’emploi non marqué du vouvoiement est mis en relation avec la visée d’information des interviews dont la cible est hétérogène et étendue. Dans les magazines spécialisés, l’utilisation des formes allocutoires est rapportée à l'environnement contextuel de l'interviewé qui favorise un rapprochement avec le lectorat.
Marqueurs d’allocution, Genre, Interview écrite, Polyadressage
Use of address forms in French press interviewsThe article shows that the contexts in which address forms occur in press interviews correlates with the type of media in which the articles are published. Address forms are assessed in the light of the mechanisms governing the double levels of reception which obtain in an interview, and in terms of the impact of the interviewee’s profile, the media, and the readership, on a selection of linguistic markers. In newspapers, the V form “vous” is not so much a deferential pronoun as a non-marked pronoun, whose use is linked with the informative aim of this type of media. Conversely the use of address forms in specialized magazines is connected to the interviewee’s language community practices, practices he/she shares with the readership
Address forms, Genre, Press interview, Multiple addressing
PLAN DE L'ARTICLE
- 1- LA PLACE DES DIFFÉRENTS INTERVENANTS
- 2- LIEUX D'APPARITION DES FORMES D'ADRESSE ET MARQUEURS PRIVILÉGIÉS
- 3- APPROCHE DISCURSIVE DES MARQUEURS
- EN GUISE DE CONCLUSION : L'IMPACT DU SUPPORT DE DIFFUSION DANS LE CHOIX DES MARQUEURS
POUR CITER CET ARTICLE
Chantal Claudel « De l'utilisation du système d'adresse dans l'interview de presse écrite française », Langage et société 2/2004 (n° 108), p. 11-25.
URL : www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2004-2-page-11.htm.
DOI : 10.3917/ls.108.0011.




