2006
Monde en développement
Le " réseau communautaire", instrument de développement urbain durable en Chine ?
Jie Li
Amandine Monteil
[1]
Sous le slogan de "la construction des communautés", la constitution de
réseaux sociaux de quartiers rassemblant de manière informelle des acteurs
privés, publics et parapublics est encouragée en Chine. Cette mobilisation
d’acteurs hétérogènes dans des domaines touchant à l’administration de la
société urbaine et aux politiques sociales est loin d’être dénuée d’ambiguïtés.
Mots-clés :
réseaux sociaux, politiques urbaines, parti communiste chinois, développement communautaire, société civile, gouvernance, changement institutionnel.
Under the "community building" banner, Chinese municipalities are
encouraged to experiment with a new model of urban management, based on
creating grassroots social networks gathering a variety of private and public
players to deal with community matters. The informal mobilization of
heterogeneous social actors in fields related to urban public administration and
social politics is far from unambiguous.
Keywords :
social networks, urban politics, community development, Chinese Communist Party, civil society, governance, institutional change.
Depuis plus d’une décennie, le slogan "construire des communautés" sert au
gouvernement chinois pour encourager une coopération accrue au sein des
quartiers, entre les autorités locales et un éventail d’acteurs économiques et
sociaux. La structuration en "réseaux communautaires", autour de comités de
résidents modernisés, est présentée comme une innovation en vue d’une
efficacité accrue des services municipaux et de l’administration urbaine.
Appuyée sur des concepts promus par les organisations internationales, la
"construction des communautés" est loin d’être exempte d’ambiguïtés. Au-delà
des slogans, la politique de construction des communautés urbaines demeure
floue, dépourvue de cadre théorique et d’objectifs politiques cohérents. Le
discours sur la démocratisation de la gouvernance locale et l’approche libérale
des questions de protection sociale cohabitent avec un redéploiement du
contrôle urbain et un effort de cooptation des forces populaires.
À travers la promotion du rôle des réseaux communautaires se dessine une
gestion informelle des tensions générées par le changement social urbain. Ne
constitue-t-elle qu’une étape, au sein d’une approche graduelle et expérimentale
du développement communautaire, ou révèle-t-elle une conception de
l’exercice de la politique au plan local ?
Le réseau communautaire, initiative en adéquation avec les "meilleures
pratiques" de développement ?
La "construction des communautés" (shequ jianshe) dans la Chine de la
transition mobilise un faisceau de notions faisant l’objet d’un consensus dans la
sphère du développement international : développement communautaire et
participatif, mise en réseau, partenariats public-privé, gouvernance,
encouragement à l’initiative individuelle, développement durable… Si la
référence aux racines occidentales de ces concepts est explicite, l’utilisation qui
en est faite en modifie souvent sensiblement la signification, tandis que la
volonté de mettre au point un système adapté au "socialisme de marché" à la
chinoise est mise en avant.
Le réseau communautaire et les préceptes de la "nouvelle école de la gestion
publique"
La politique de "construction des communautés" est fille de la transition
chinoise. Initiée par la prise de conscience de la nécessité de transférer les
fonctions sociales et politiques dont étaient libérées les "unités de travail", elle a
évolué pendant plus d’une décennie en poursuivant l’objectif de moderniser et
d’adapter au nouveau contexte économique et social le système de
gouvernement de la société urbaine. L’influence libérale est manifeste dans la
réflexion sur la "socialisation" (shehuihua) de services autrefois publics et le
rejet du principe de l’État-Providence à l’européenne. L’encouragement à la
formation de "réseaux communautaires" (shequ wangluo) organisant la
collaboration entre acteurs publics locaux et une multitude d’acteurs privés à
but ou non lucratif s’inspire explicitement des théories de la "nouvelle école de
gestion des affaires publiques" (xin gonggong guanli xue), selon laquelle l’État,
dans la poursuite du bien commun, doit savoir s’appuyer sur des acteurs privés,
lorsque ceux-ci disposent d’avantages comparatifs. Le fait que les relations
entre cette multitude de nouveaux acteurs hétérogènes puissent se nouer de
manière plus ou moins informelle est également caractéristique des théories
occidentales de la gouvernance (Chen, 2004 ; Peng, 2004). Le critère d’efficacité
est le principal argument mis en avant pour démontrer la nécessité d’une
"construction des communautés" fondée sur la mise en réseau des acteurs
locaux. L’autogestion par les résidents, organisés en réseau, de leurs propres
problèmes permet de limiter le recours à des ressources budgétaires en
exploitant les "ressources communautaires" (shequ ziyuan), c'est-à-dire en
s’appuyant sur le travail de volontaires et "d’organisations à but non lucratif"
(fei yingli zuzhi) dont les activités de loisirs et les services de proximité sont
autofinancés grâce aux frais d’utilisation et aux cotisations (MAC, 2000 ; Yang
2002). Le caractère non-lucratif ne doit, en effet, pas empêcher l’adhésion aux
mécanismes de marché (Shen, 2004). Les comités de résidents, chargés de
coordonner le bon fonctionnement du réseau communautaire et subventionnés
par la municipalité, sont même encouragés à financer une part de leurs frais de
structure en menant des activités commerciales ou en levant des fonds auprès
des entreprises locales. Par ailleurs, la mise en œuvre de mesures d’entraide et
de prévention, aussi bien dans le domaine de la santé publique que de la
sécurité, contribue à minimiser le coût de l’administration urbaine.
Théoriquement, la maximisation des services de santé offerts dans le quartier
doit permettre de minimiser les coûts engendrés par une hospitalisation (Gao,
2002,39). Enfin, l’implication des acteurs locaux permet d’améliorer le flux
d’information entre les différents acteurs non-gouvernementaux et officiels
(Chen, 2004) et de réduire le risque d’asymétries d’information en matière de
protection sociale : les comités de résidents contribuent ainsi à juger de
l’éligibilité des postulants à l’allocation chômage ou au revenu minimal garanti
(Tang, 2004).
1. LE RÉSEAU COMMUNAUTAIRE, UN CONCEPT
AU SECOURS D’UN DÉVELOPPEMENT DURABLE
URBAIN " À LA CHINOISE"
La politique de "construction des communautés" constitue un des piliers du
discours sur le développement durable (kechixu fazhan), repris par Hu Jintao
avec le slogan de "développement scientifique durable et coordonné" (xietiao
kechixu de kexue fazhan). L’implication des réseaux communautaires est censée
permettre l’articulation des dimensions économiques, sociales et écologiques du
développement urbain. La vision des "communautés" proposée par le ministère
des Affaires civiles est en effet holistique : auto-gestion communautaire,
amélioration des services communautaires et contribution au développement
local, promotion de la santé publique dans les communautés, accès des citadins
à la culture et aux loisirs, entretien de l'environnement communautaire, et enfin
maintien de la sécurité dans les quartiers (MAC, 2000 ; Gao, 2002,31). L’accent
mis sur le "mode de vie" (shengtai) mêle des préoccupations liées à un cadre de
vie agréable, des relations interpersonnelles harmonieuses et la préservation de
l’équilibre écologique (Zhang, 2003). Les communautés peuvent alors être
adoptées comme unité de base par les urbanistes pour imaginer une ville du
futur offrant à ses résidents bien-être matériel et moral (Wang & Zhang, 2004).
Dans le contexte de transition économique, la construction des communautés,
nouvelles institutions situées entre l’État et le marché, est censée humaniser la
croissance économique et ainsi permettre un développement plus équilibré
(Chen, 2004).
"Établissons une société harmonieuse et conduisons-nous de manière civilisée"
rappellent les responsables de la communauté de la rive nord de la Mer de
devant à Pékin.
Accroître la participation des résidents au réseau communautaire : un pas vers
la démocratisation locale ?
Depuis 2003, la mise à l’honneur des réseaux communautaires dans la
construction de "communautés de nouvelle génération" (xinxing shequ)
témoigne de la volonté d’accroître la participation des résidents à la gestion des
affaires du quartier. Dans les années 1990, le terme de "communauté" (shequ),
pourtant explicitement emprunté à la sociologie occidentale (Yang, 2002 ;
Zhang, 2004,3), servait moins à nourrir une réflexion sur les relations au sein
de groupes structurés par des liens organiques qu’à désigner une réforme de
l’administration municipale (MAC, 2000). La prise de conscience des
déficiences de cette politique a nourri une réévaluation du concept de
communauté : désormais, celle-ci ne doit plus être vue dans une simple
perspective de réforme administrative et d’offre de services mais elle doit
chercher à rendre les citoyens plus actifs, individuellement et collectivement,
dans leur propre développement et dans celui de leur shequ (Derleth & Koldyk,
2004). À travers la structure du réseau communautaire, les résidents devraient
exprimer eux-mêmes leurs attentes, corrigeant ainsi le défaut de politiques
publiques déterminées avant tout par l’offre (Saich, 2004). Le thème de la mise
en réseau révèle aussi l’ambition d’organiser une coopération entre les
différents acteurs locaux qui ne soit pas orientée seulement vers la réussite d’un
projet ponctuel spécifique, mais qui fonctionne de manière plus globale et
durable (Read, 2003,235-236). Ceci permet aux autorités de faire de la
construction des communautés le pilier du développement de la "démocratie de
base" (jiceng minzhu ou caogen minzhu) dans les villes (CAE, 2005 ; Chen,
2004,129).
Même si le réseau peut permettre aux résidents de prendre part, dans une
certaine mesure, à certaines décisions locales, ce mode de gouvernement ne suit
pas les règles d’une représentation démocratique. Les réseaux, constitués à
partir d’intérêts communs et recèlant des jeux internes de pouvoir, ne peuvent
prétendre défendre l’intérêt général (Shen, 2004 ; Yang, 2002). De plus,
l’encouragement à la participation concerne surtout des réseaux d’entraide ou
de loisirs : l’implication des résidents se focalise ainsi sur des questions
difficilement politisables (Chen, 2004). Il s’agit davantage d’apporter, au coup
par coup, des réponses concrètes à des besoins spécifiques que de prendre part
à un processus de décision concernant les orientations plus globales du
quartier, qui sont, elles, définies en plus haut lieu. L’activisme s’apparente alors
à une sorte de "volontariat mobilisé par l’État" visant à faciliter l’administration
et à soutenir l’ordre établi plutôt qu’à insuffler des changements (Read, 2003,
189).
Le "tiers secteur" (Di san bumen) à l’œuvre dans les shequ ne constitue pas
vraiment un véhicule pour la participation des individus aux affaires de la
communauté et l’émergence d’une "société civile" (gongmin shehui). Les
organisations populaires (minjian zuzhi) ou organisations à but non lucratif
(feiyingli zuzhi) sont loin d’être autonomes des organes de l’administration ou
du Parti, notamment en termes de ressources humaines et matérielles. Le
comité de résidents (juweihui), qualifié "d’organisation populaire autogérée",
chargé de coordonner les différentes initiatives au sein de la communauté et de
les articuler avec l’administration, en constitue un bon exemple. Si ses membres
ne sont pas fonctionnaires, certains reçoivent un salaire de la municipalité, et la
majorité sont membres du Parti. Au début des années 2000, les textes officiels
plaçaient les juweihui directement sous la direction des organes locaux du Parti
et de l’administration (MAC, 2000), et même si la nouvelle génération de shequ
vise à leur offrir davantage d’autonomie, ils demeurent largement considérés
comme une extension du pouvoir officiel. D’autres organisations populaires
sont plus indépendantes, mais, par définition, dès lors qu’elles jouent un rôle
sur la scène communautaire, elles sont soumises à la supervision des
représentants locaux du Parti et de l’administration. S’il est reconnu que
l’absence de formalisation (contrats, règles écrites, etc.) de la coopération entre
organisations à but non lucratif, sociétés commerciales et organes administratifs
dans la fourniture de biens communs dans les shequ peut soulever des
problèmes de gouvernance (Yang, 2002), ces liens étroits sont loués comme un
progrès par rapport à l’antagonisme supposé entre État et organisations non-gouvernementales en Occident (Guo & Zhu, 2004 ; Liu, 2005).
Dans ce contexte, la participation effective des résidents aux activités de la
shequ est délicate à analyser. Le manque d’autonomie des organisations
communautaires pourrait expliquer, en partie, la faible participation que
regrettent les autorités. Pourtant, si l’activisme ne concerne qu’une minorité –
essentiellement des femmes relativement âgées – qui recherchent dans la
participation au réseau une activité sociale plus que des bénéfices matériels,
l’immense majorité des résidents entrent épisodiquement volontairement en
contact avec le réseau communautaire, ne serait-ce que pour bénéficier de
services (Read 2003,138). Si le réseau ne suscite pas d’engagement volontaire
massif, il semble jouir d’une bonne couverture dans les quartiers.
2. LE RÉSEAU COMMUNAUTAIRE, INSTRUMENT
D’UNE POLITIQUE DE L’INFORMEL ?
Si l’efficacité économique et les bienfaits sociaux de la mise en réseau
communautaire sont largement mis en avant, on peut également s’interroger
sur la place centrale de l’informel dans le processus de construction des shequ.
En effet, d’une part, les organisations à but non lucratif impliquées dans le
développement communautaire sont dépourvues d’un statut juridique clair, et
leur degré de dépendance envers les organes du Parti et de l’administration est
également flou. D’autre part, la coopération entre entités commerciales, sociales
et gouvernementales repose moins sur la signature de contrats ou l’existence de
règles écrites que sur les relations interpersonnelles.
3. LE RÉSEAU COMMUNAUTAIRE ET
LE REDÉPLOIEMENT DU CONTRÔLE SOCIAL
Les relations informelles entre individus ou entités officielles et non-officielles
jouent tout d’abord un rôle sur le plan du contrôle social. Les comités de
résidents, placés au centre de la construction actuelle des shequ, ont constitué la
pierre d’angle d’un système de maillage de la société urbaine dès les années
1950, visant, en complément des unités de travail, à surveiller des résidents, à
renforcer l’éducation politique et à faciliter l’application locale des politiques
délivrées en haut-lieu. Avec le démantèlement du système de l’unité de travail et
l’accélération du changement social dans les villes, une réorganisation du
système d’administration urbaine s’impose afin de maintenir l’impératif de
stabilité (Chen, 2004). Mais si les comités de résidents de nouvelle génération
présentent de très nombreuses similitudes avec leurs ancêtres maoïstes, le
thème de la participation des résidents au développement de la shequ permet
de ne plus s’appuyer que marginalement sur des principes de coercition : la
coopération informelle entre acteurs hétérogènes fonde la bonne conduite des
résidents sur des motivations plus variées, allant de la solidarité locale au
clientélisme (Read, 2003,88-97). La politique de construction des
communautés illustre le caractère ténu de la frontière entre protection et
contrôle social. Elle permet que ce dernier soit davantage perçu par les
résidents comme un moyen de préserver leur sécurité que comme une
oppression. Ainsi, le contrôle exercé par le juweihui à l’encontre des migrants
ruraux est largement considéré comme un moyen de lutter contre la
délinquance. De même, les rondes de quartier réalisées par des résidents
bénévoles ou la transmission volontaire d’information à la police via le juweihui
sont perçues comme des formes d’auto-protection. Les mesures de prévention
des épidémies ou des incendies justifient des intrusions dans la vie privée des
résidents, permettant notamment le contrôle de l’application de la politique de
limitation des naissances. Le fonctionnement informel du réseau
communautaire aide à faire accepter localement les arrangements prévus par les
institutions officielles, à maximiser la participation des résidents aux efforts
collectifs, à encourager la population à refreiner des conduites mauvaises et à
collaborer, si besoin est, avec l’administration ou la police (Read, 2003,98-99).
L’informel constitue aussi un outil d’évitement des confrontations : ainsi, la
médiation communautaire doit permettre d’éviter l’expression ouverte des
conflits et le recours au système judiciaire formel, en proposant un mode
consensuel et autogéré de résolution des différents entre résidents ou avec des
organisations actives dans la shequ (Peng, 2004).
4. LES MEMBRES DU RÉSEAU COMMUNAUTAIRE :
DES CONSOMMATEURS PLUTÔT QUE DES
CITOYENS MILITANTS
En se constituant en plate-forme locale de services de proximité peu onéreux,
la shequ contribue au bien-être des résidents, et les pousse à s’intéresser à la
consommation de services plutôt qu’à la défense de droits économiques,
sociaux ou politiques. Si l’offre de services proposés par le réseau
communautaire peut souvent apparaître comme relevant du service public
(enlèvement des ordures, entretien de l’environnement communautaire,
sécurité, santé publique, procédures administratives) (Read, 2003,194-215), la
multiplication des acteurs et la manière informelle dont ils interagissent
permettent de la présenter comme une facilité consentie aux résidents, et non
plus comme un ensemble de services auxquels tous devraient pouvoir exiger un
égal accès - impossible à garantir à l’heure actuelle. Ce mode de traitement des
besoins sociaux, qui met en avant le rôle de l’écoute et d’une présence
rassurante de représentants informels des autorités au sein de chaque quartier,
vise aussi à éviter que les groupes vulnérables ne se sentent abandonnés dans
un contexte de changement social rapide, même si le réseau communautaire ne
peut pas leur apporter d’aide concrète et matérielle décisive.
La politique de construction des communautés semble aider à prévenir que les
problèmes individuels des résidents, comme le chômage ou l’absence de
protection sociale, ne puissent être constitués en "question sociale". Le
traitement au cas par cas des difficultés évite de soulever des questions telles
que la justice sociale et la redistribution. Alors qu’internationalement le thème
du développement communautaire vise à penser les trajectoires collectives des
quartiers sensibles et les trajectoires socioprofessionnelles des personnes en
difficulté, l’utilisation des notions de "communauté" et "réseau
communautaire" dans les shequ tend à nier l’existence de problèmes structurels
en se concentrant sur la résolution de problèmes isolés et dans le cadre étroit
du quartier. À cet égard, il est révélateur qu’il soit interdit aux organisations
sociales encouragées à se développer dans le cadre des shequ de mener des
activités impliquant un trop grand nombre de résidents ou des acteurs
extérieurs au territoire de la communauté. Les programmes réalisés dans les
shequ constituent aussi un canal pour véhiculer des normes facilitant
l’acceptation du changement social par les résidents. Ainsi, la promotion des
emplois communautaires, présentés comme des activités tertiaires répondant
aux besoins des résidents et contribuant à la modernisation urbaine, est un
moyen de faire accepter aux personnes en difficulté un "emploi informel" (fei
zhenggui jiuye) – c'est-à-dire "non protégé" (au sens où l’entend le Bureau
International du Travail) en termes de sécurité économique, de protection
sociale ou de statut social. Le projet de construction des communautés a pour
objectif explicite de transformer "l’homme de l’unité de travail" (danwei ren) en
"homme de la société" (shehui ren) (MAC, 2000). En filigrane, le discours des
centres de réemploi communautaires diffuse aussi des normes d’autoresponsabilisation des chômeurs : ils ne doivent plus se plaindre et exiger une
aide mais entreprendre dans l’espace que leur offre la communauté.
5. LE RÉSEAU COMMUNAUTAIRE :
UNE CONTRIBUTION AU CHANGEMENT
INSTITUTIONNEL ?
Malgré le discours sur l’autogestion, la construction des shequ relève d’une
volonté du gouvernement de "s’étendre vers le bas" (xiang xia yanshen) en
rendant les organisations officielles plus indispensables que jamais, puisqu’elles
constituent la condition de développement des initiatives communautaires. Il
s’agit d’occuper l’espace public laissé libre par le démantèlement du système de
l’unité de travail, et de contrer le développement d’organisations populaires
informelles en s’y substituant (Tsai, 2004). Les "organisations autogérées"
encouragées à se développer dans la shequ, sous l’égide du Parti, sont censées
remplir les fonctions des réseaux sociaux autoconstitués et incontrôlables, tant
en termes d’offre de services (loisirs, entraide… ) que de participation aux
affaires locales. La marge de liberté dont jouissent les individus à l’intérieur
d’un cadre défini par le Parti contribue à garantir la pérennité de ce cadre : en
donnant aux citadins l’impression de bénéficier d’un espace d’expression et de
liberté, elle améliore leur satisfaction, ce qui renforce la stabilité du système. Les
organisations populaires ainsi cooptées sont faciles à surveiller et à orienter.
Loin d’échapper au contrôle officiel, les acteurs des réseaux sociaux informels
ne peuvent opérer que par la relation non institutionnalisée qu’ils entretiennent
avec les acteurs formels. En ce sens, la construction des communautés
s’apparente à un phénomène de "bureaucratisation du social" (Peng, 2004). Les
initiatives communautaires en faveur des individus vulnérables permettent de
casser la dépendance de ceux-ci envers des réseaux clandestins – comme les
tontines ou le mouvement Falungong – et de les transférer sous la dépendance
d’associations sociales plus officielles.
La politique de construction des communautés occupe une position centrale
dans le débat sur l’adaptation du "rôle du gouvernement" (zhengfu zhineng) au
nouveau contexte social. Le transfert de nombreuses missions à des
organisations non gouvernementales s’intègre bien au mot d’ordre officiel de
"petit gouvernement et grande société" (xiao zhengfu, da shehui). Mais la
manière dont se produit ce mouvement illustre aussi à quel point il n’équivaut
pas à un retrait de l’État : le caractère informel de la coopération entre les
différents acteurs des communautés constitue un levier pour les autorités –
notamment locales – afin de conserver bien plus qu’un simple pouvoir de
" supervision ". De plus, le caractère souple et non-institutionnalisé des
relations au sein du réseau facilite la collaboration et les compromis entre des
acteurs peu habitués à coopérer, que ce soit verticalement, au sein de la
hiérarchie administrative, ou horizontalement, entre différents domaines du
développement urbain. Toutefois la diversification des acteurs en présence et
l’absence de règles claires de négociation entre des intérêts nécessairement
multiples risquent d’aggraver l’opacité des modes de décision, alors même que
la construction des shequ est censée contribuer au renforcement de la
"démocratie de base" (jiceng minzhu). L’absence de statut légal est aussi
identifiée comme un facteur nuisant à la capacité d’initiative des shequ (Shen,
2004 ; Yang, 2002). Le développement par différentes municipalités d’une
diversité de "modèles" d’insertion institutionnelle des réseaux communautaires
dans le système municipal constitue également une facette de l’informalité qui
caractérise la politique de construction des shequ. Si celle-ci est généralement
présentée comme une preuve de pragmatisme et d’adaptation aux besoins
locaux, elle témoigne aussi d’un flou dans les objectifs et les moyens
préjudiciable au développement des communautés (Derleth & Koldyk, 2004).
La coopération informelle se nouant entre l’administration et les résidents du
quartier prenant une part active à la vie du réseau communautaire vise aussi à
renforcer la légitimité du pouvoir : la transformation d’un simple bras exécutif
de l’administration et du Parti en une organisation "à visage humain" doit
permettre d’améliorer l’image du pouvoir, alors même que celle des autorités
locales est actuellement particulièrement mauvaise (Saich, 2004). Le fait que le
système communautaire soit fondé sur l’interaction entre résidents qui se
connaissent et non sur une bureaucratie anonyme est en adéquation avec
l’objectif d’un développement dont l’humain serait la "racine essentielle" (yi ren
wei ben). Mais cela ouvre aussi une porte à l’arbitraire. Curieusement, cet aspect
ressort peu dans les enquêtes de terrain, et l’on peut se demander si cela est dû
à la réticence à évoquer cette question sensible ou si, réellement, les résidents
ne sont pas gênés par cette éventualité. De même, l’utilisation du mode de
gestion informel des communautés pour entretenir une relation clientéliste avec
les individus en situation difficile n’est jugée que comme une situation
marginale, ne concernant qu’un nombre restreint de migrants et de
bénéficiaires de l’aide sociale, ne voulant pas courir le risque d’être "oubliés"
(Read, 2003,126-134). Pourtant, la mobilisation des réseaux interpersonnels
comme moyen de gouvernement semble impliquer des conséquences plus
profondes : même si le réseau communautaire demeure très peu puissant, il
constitue potentiellement une ressource permettant à ses membres de
poursuivre des intérêts variés – par exemple sous la forme de licences
nécessaires à l’exercice de certaines activités ou d’accès à des opportunités
professionnelles. De plus, le renforcement du rôle du réseau communautaire au
détriment de celui de l’État dans le domaine de la protection sociale menace
l’intérêt général. En effet, d’une part, les organisations populaires sont orientées
avant tout vers la poursuite de leur intérêt particulier (Shen, 2004). D’autre part,
la défense de la justice sociale est rendue difficile par une gestion différenciée
de chaque communauté limitant les possibilités de redistribution et par l’appui
du système sur les relations personnelles, qui tend à reproduire les rapports de
force existants. Ainsi, le modèle de la gouvernance communautaire reposant sur
des relations interpersonnelles plutôt que sur des règles clairement définies,
pourrait avoir un effet encore plus néfaste qu'un système bureaucratique, du
point de vue de la justice et de la défense des intérêts individuels (Peng, 2004).
Contrairement à la rhétorique officielle, la "construction des communautés" ne
semble pas constituer une étape vers le changement institutionnel mais un
moyen de renforcer le statu quo. S’il s’agit bien d’adapter le système politicoadministratif au nouvel environnement économique et social, l’objectif est
clairement éloigné de la constitution d’une "société civile", dont le réseau
communautaire nie les fondements, en refusant d’admettre une séparation
d’intérêts entre les organisations de base du Parti et les résidents. Toutefois,
même si la construction des communautés n’engendre pas de significative
reconfiguration de l’articulation entre État et société, elle ne saurait être réduite
à une simple manœuvre discursive. À terme, l’évolution de la nature ambiguë
des réseaux communautaires, émanations des résidents soutenues par le
pouvoir, demeure susceptible d’évoluer dans des dimensions très divergentes
suivant la manière dont les différents acteurs locaux se l’approprieront.
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[1]
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