Mouvements 2003/1
Mouvements
2003/1 (no25)
176 pages
Editeur
I.S.B.N. 2-7071-3940-8
DOI 10.3917/mouv.025.0081
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Dossier

Vous consultezUne voix du Sud

Entretien avec Walden Bello


Malgré la sensibilité spontanément « tiers-mondiste » du mouvement pour l’altermondialisation, la logique médiatique de la popularisation de ses initiatives et de ses mots d’ordre en Europe et aux États-Unis fait que les voix du Sud y sont parfois plus volontiers convoquées pour apporter une touche d’authenticité symbolique que pour fournir une véritable contribution analytique. Dans cet entretien accordé à la New Left Review (numéro 16, juillet-août 2002), l’analyste et activiste philippin Walden Bello, une des figures clés du combat contre la mondialisation néolibérale en Asie, offre un regard différent sur les acquis, les limites et les perspectives du mouvement. Porteur d’une longue et riche expérience au sein de la gauche radicale philippine, Walden Bello anime depuis Bangkok l’ONG Focus on the Global South. Il est également président du mouvement Akbayan, une organisation de gauche alternative qui se définit comme « parti d’action citoyenne » lié aux mouvements sociaux et entend refléter les aspirations de divers secteurs de la société philippine – travailleurs, paysans, jeunesse, femmes, gays et lesbiennes, classes moyennes, émigrés et secteurs populaires urbains – au service d’une nouvelle démocratie (voir le site www.akbayan.org).

2 New Left Review :Quelles sont vos origines familiales et votre formation intellectuelle ?

3 Walden Bello : Je suis né à Manille en 1945. Mon père travaillait dans le cinéma, ma mère était chanteuse et compositrice. Mon père était un gros lecteur, et on dit que c’est parce qu’il était plongé dans Thoreau quand je suis né que je m’appelle Walden. J’ai fait une bonne partie de ma scolarité chez les Jésuites, et ma radicalisation initiale est une réaction au système d’éducation conservateur réservé aux enfants de l’élite. Comme je ne voulais pas être piégé dans la logique qui oriente ce type d’étudiants soit vers une carrière dans une multinationale, soit vers le droit et la politique officielle, après ma maîtrise, je suis parti enseigner pendant un an à Jolo, dans l’archipel de Sulu. C’est là que j’ai connu les intellectuels musulmans qui devaient fonder le Mindanao National Liberation Front, qui a accueilli un certain nombre de mes étudiants. Je sympathisais avec leurs analyses de la discrimination anti-musulmane, même si j’étais réservé quant à leurs objectifs sécessionnistes. Après quoi, j’ai travaillé quelques années comme directeur de publication de l’Institute of Philippine Culture, fondé par des anthropologues de l’Université de Chicago. À l’époque, une forte proportion du financement de la recherche américaine en sciences sociales venait de l’armée. On était dans la deuxième moitié des années soixante, en pleine guerre du Vietnam. Ça m’a ouvert les yeux sur le fonctionnement du système.

4 Je suis parti étudier à Princeton juste avant la réélection de Marcos en 1969. On était en plein essor du mouvement étudiant aux Philippines, mais c’est surtout le mouvement américain contre la guerre du Vietnam qui a achevé de me politiser. Puis, j’ai effectué ma recherche doctorale dans le Chili d’Allende en 1972. Vu la montée des forces contre-révolutionnaires, j’ai rapidement orienté ma recherche vers l’étude comparative de la réaction en Allemagne, en Italie et au Chili et de l’ambivalence du rôle de la classe moyenne. Début 1973, Marcos déclara la loi martiale et la communauté philippine aux États-Unis était en émoi. Je commençai à militer au sein de l’Union des démocrates philippins – Katipunanng Demokratikong Pilipino (KDP) –, alliée au Parti communiste des Philippines (CPP) et à la New People’s Army.

5 N.L.R. :Quelle était la ligne politique du CPP ?

6 W. B. : Le CPP avait été refondé en 1968, rompant avec la ligne pro-soviétique et modérée. En mars 1969, il forma la New People’s Army, basée essentiellement au centre et au nord-est de l’île Luzon et développant une stratégie maoïste classique d’encerclement des villes par les campagnes. Pour ma part, je ne pouvais plus rentrer aux Philippines en raison de la confiscation – sans explication – de mon passeport par les autorités. J’ai enseigné au City College de San Francisco, à la State University de New York et à Berkeley pendant près de quatre ans, tout en participant aux activités militantes du CPP aux États-Unis. En même temps, je commençais à orienter mes recherches vers des institutions comme la Banque mondiale, qui n’intéressaient guère la gauche à l’époque, mais dont l’analyse me semblait stratégique. En étudiant la question de l’aide américaine à Marcos, je me suis rendu compte à quel point une bonne partie en était largement canalisée à travers la Banque mondiale. Le soutien américain direct ne représentait pas grand-chose en comparaison du rôle des institutions multilatérales. Je n’étais pas économiste et je me suis formé sur le tas dans le cadre d’une activité intellectuelle intense qui finit par déboucher sur un premier livre, Development Debacle. Aux Philippines, le début des années quatre-vingt est marqué par la crise économique et la perte de légitimité du régime Marcos. Le retour au pays et l’assassinat de Benigno Aquino galvanisèrent l’opposition des classes moyennes et des élites au régime et leur permirent de reprendre l’initiative et de marginaliser peu à peu la gauche, jusque-là hégémonique dans la lutte contre la loi martiale – ce, à la grande satisfaction des Américains, dès lors prêts à lâcher Marcos. Avec Corazon Aquino, c’est un régime de démocratie oligarchique qui fut restauré aux Philippines, alors que le CPP était marginalisé.

7 N.L.R. :Qu’avez-vous fait après la chute de Marcos ?

8 W. B. : Devenu enseignant à l’Université des Philippines à Manille, j’ai commencé à m’intéresser à des questions plus larges que la simple problématique locale : le rôle des organismes multilatéraux, le modèle de développement asiatique, les nouveaux pays industrialisés. À partir de la fin des années quatre-vingt, j’ai commencé à collaborer à titre personnel avec un certain nombre d’organisations – le Philippine Resource Centre, Food First, Oxfam et Greenpeace. J’avais l’impression que la gauche philippine avait perdu le contact avec la réalité tant locale qu’internationale. Quand la New People’s Army a exécuté nombre de ses propres militants dans un mouvement de panique face à une soi-disant infiltration d’espions de l’armée, j’ai commencé à remettre en question publiquement un certain nombre de concepts philosophiques du mouvement sur les rapports entre classe et individu. Je pensais aussi que le CPP avait eu tort de boycotter les élections de 1986, dont la manipulation par Marcos avait donné lieu au soulèvement entraînant sa chute. C’est à cette époque que j’ai fondé Focus on the Global South, un institut de recherches sur les questions économiques, politiques et écologiques en Asie et dans le monde. Nous l’avons installé à Bangkok, à cause du moindre coût et des meilleures conditions de recherche, et parce que nous ne voulions pas être absorbés par l’étroit localisme des ONG philippines. Grâce à mes recherches sur la Banque mondiale, les modèles de développement et autres structures de domination, j’étais de plus en plus conscient que la lutte ne pouvait pas se limiter au niveau national. Qu’il s’agisse d’affronter la présence militaire américaine, la Banque mondiale, le FMI ou les multinationales, il était crucial de créer des liens trans-régionaux.

9 N.L.R. :Avec qui avez-vous créé Focus on the Global South ?

10 W. B. : Le codirecteur en était Kamal Malhotra, un Indien. Des universitaires thaïs comme Suthy Prasartsert ont fourni un apport intellectuel substantiel. Nous avons également des contacts avec les mouvements sociaux coréens et des gens comme Muto Ichiyo au Japon. Le comité directeur essaie de refléter au maximum cette diversité. Et s’il est vrai que nous sommes partis des questions propres à la région Asie-Pacifique, notre horizon ultime a toujours été la logique planétaire de domination et de résistance.

11 N.L.R. :N’avez-vous pas de réserves vis-à-vis de l’usage de termes comme « Sud », « Nord », « développement » ou « mondialisation », que les institutions internationales utilisent souvent de façon mystificatrice ?

12 W. B. : Le mot « développement » nous a toujours laissés sceptiques : mieux vaudrait parler de développement capitaliste, de même que nous employons généralement la formule de « mondialisation capitaliste » (corporate-driven globalization). D’ailleurs, dans un premier temps, je me refusais à parler de « mondialisation », considérant que ce terme créait un brouillard rhétorique qui occultait les rapports de classe en présence. Tous ces termes tendent à être utilisés de façon trop laxiste, comme quand Oxfam désigne certains de ses alliés comme des « globophobes », ce qui est une caricature de ce pour quoi nous luttons. En revanche, la distinction entre les pays super-industrialisés et le reste du monde, ou bien entre le centre et la périphérie me semble pertinente. Cela dit, il y a des relations d’inégalité de type Nord-Sud au sein même du Nord, de même qu’existent dans le Sud des élites dont les intérêts économiques et le style de vie sont proches de celles du Nord.

13 N.L.R. :Quelles sont les activités de Focus ?

14 W. B. : Nous travaillons en fonction des priorités des luttes au niveau mondial. En premier lieu, il y a la question du commerce international, de l’OMC, etc., qui est devenue centrale dans la structuration de l’économie mondiale. Ensuite, il y a les questions de sécurité. Il s’agit d’identifier les nouvelles tendances de l’hégémonie politique et militaire des États-Unis, en particulier dans la région Asie–Pacifique, ainsi que la façon dont les élites locales s’intègrent à ce contexte stratégique. En troisième lieu, nous étudions la société civile et les différentes facettes des organisations populaires qui la composent, autant pour leur apport potentiel à la démocratisation de la société que pour leur tendance à être récupérées par le système et à imposer leurs propres objectifs aux mouvements de base. Enfin, nous travaillons aussi sur le rôle des idéologies. Nous souhaitons par exemple adopter une perspective critique dépourvue de simplisme sur les diverses tendances du renouveau islamique. Tout en ayant conscience de ses nombreux aspects rétrogrades, nous essayons de comprendre pourquoi il est à l’avant-garde de la lutte contre la domination américaine ? Mais nous examinons aussi le rôle des fondamentalismes hindou et chrétien, par exemple. Cela dit, nous en revenons toujours à deux institutions clés, l’OMC et le Pentagone. Un de nos reproches au mouvement anti-mondialisation concerne sa tendance à ne pas faire le lien entre la logique économique des multinationales et de l’OMC de celle de l’hégémonie militaire américaine.

15 Si vous jetez un coup d’œil à nos publications et à notre site web – www.focusweb.org –, vous aurez une idée de la gamme de nos activités, qui passe aussi bien par l’organisation de conférences sur les questions commerciales, financières et militaires que par la promotion de la coopération entre les mouvements sociaux, en particulier entre les mouvements pacifistes et le mouvement anti-mondialisation. Nous faisons aussi du conseil et de la formation. Le gouvernement vietnamien a pris contact avec nous pour savoir s’ils devaient rejoindre l’OMC. Nous leur avons fourni toute une série d’informations techniques plaidant à l’encontre de ce choix. Nous diffusons des informations sur le fonctionnement et les stratégies des organisations internationales tant auprès des mouvements locaux de base que des organisations nationales, gouvernements inclus. C’est ce qui nous permet de prendre connaissance de toutes sortes d’initiatives locales très intéressantes, comme la création de monnaies régionales alternatives en Thaïlande, par exemple, ou les systèmes de troc mis en place en Argentine et au Chili. L’apprentissage se fait donc dans les deux sens.

16 N.L.R. :Comment êtes-vous financés ?

17 W. B. : Par plus d’une vingtaine de sponsors, dont des ONG européennes comme NOVIB, Oxfam ou Inter Pares, mais aussi Development and Peace au Canada. Nous recevons aussi des donations de la Fondation Ford et d’autres organisations sur la base de projets spécifiques. Nos principes en matière de financement sont : diversification des sources, aucun donateur ne devant représenter plus de 20 % de nos ressources ; pas de conditionnement de nos objectifs ; pas d’argent du gouvernement américain : et pour ce qui est des autres gouvernements et institutions, notre comité directeur examine toutes les propositions au cas par cas. Cela a très bien marché jusqu’à présent. Ainsi, par exemple, malgré les sommes importantes que nous avons reçues d’Oxfam et le respect que nous éprouvons pour nombre d’aspects de leur travail, nous n’avons nullement dissimulé nos critiques à l’égard de leur campagne récente pour un commerce équitable, qui soutient que c’est l’accès des pays du Sud aux marchés du Nord qui est le problème essentiel. À notre avis, cela revient à sanctionner le paradigme de la croissance fondée exclusivement sur les exportations et suppose l’ouverture réciproque des marchés du Sud. En outre, la campagne d’Oxfam détourne l’attention du mouvement de problèmes bien plus importants, comme la lutte prioritaire contre l’extension du mandat de l’OMC. Sur la base des concessions imposées aux pays en voie de développement à Doha, l’OMC veut profiter de la cinquième ronde de négociations à Mexico en 2003 pour inclure dans ses compétences les questions d’investissement, de contrats publics et de régulation de la concurrence. Dans chaque pays, les adversaires du néolibéralisme devraient mettre l’accent sur les questions qui font véritablement contentieux au sein de l’OMC, en exacerbant les conflits autour de l’acier ou des subventions agricoles, par exemple. Les accords parrainés par l’OMC exigent formellement le consensus entre les participants, ils peuvent donc échouer, et c’est là une faiblesse qu’il faut exploiter.

18 N.L.R. :Pouvez-vous résumer votre critique de l’OMC ?

19 W. B. : L’OMC est un organisme opaque, non représentatif et non démocratique, dominé par une idéologie libre-échangiste dont les recettes – libéralisation, privatisation, déréglementation – ont engendré une inégalité et une pauvreté croissantes partout où elles ont été appliquées dans le tiers-monde au cours des vingt dernières années. Par ailleurs, l’OMC n’est pas un organisme indépendant, mais reflète étroitement les intérêts des entreprises et du gouvernement américains. Les États-Unis sont passés du soutien à un GATT faible à la promotion d’une OMC pseudo-multilatérale et tendanciellement omnipotente. Quand l’OMC a été fondée sous l’impulsion de l’administration Clinton, ni le Japon ni les États-Unis n’étaient particulièrement enthousiastes, mais Washington fait preuve d’une grande flexibilité dans la poursuite de ses objectifs, sachant jouer alternativement ou simultanément du multilatéralisme et de l’unilatéralisme. Le talon d’Achille de l’OMC, c’est le caractère secret et oligarchique de ses mécanismes de décision. Telle doit être notre cible.

20 N.L.R. :Quelle alternative à l’OMC proposez-vous ?

21 W. B. : Nous appelons ça la « démondialisation », en espérant que ce terme n’ajoutera pas à la confusion. Quand une institution centralisée impose un modèle univoque dans le monde entier, les divers pays en voie de développement ne peuvent plus déterminer eux-mêmes leur stratégie économique. Et pourtant, l’expérience des nouveaux pays industrialisés – ou de l’Amérique latine des années soixante et soixante-dix, par exemple – démontre que tout ce qu’ils ont accompli en matière de développement capitaliste reposait précisément sur une telle marge de manœuvre, en particulier en matière de politique commerciale. Il faut affaiblir, voire supprimer entièrement les organismes du type OMC, et renforcer au contraire des institutions comme l’UNCTAD – la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement –, qui fonctionnait plutôt bien avant d’être délégitimée par l’OMC. De même, il faut renforcer des organisations comme le Mercosur, qui peut devenir le cadre d’une politique régionale efficace de substitution des importations, et créer des institutions financières régionales. Si un Fonds monétaire asiatique avait existé en 1997 et 1998, le cours de la crise financière asiatique en aurait été changé. Mais Rubin et Summers se sont férocement opposés à sa création, car il aurait constitué un défi à l’hégémonie du FMI.

22 En bref, nous réclamons plus de décentralisation, plus de pluralisme, plus d’équilibre des pouvoirs. Les mouvements sociaux seraient alors plus à même de peser sur les stratégies économiques. Les élites locales ne pourraient plus prétendre qu’elles n’ont pas le choix, que le FMI et l’OMC risquent de sanctionner leur politique pour cause de protectionnisme. Nous ne sommes pas opposés au commerce en soi ; bien géré, un accroissement des échanges peut être une bonne chose. Mais il est temps de tordre le bâton dans l’autre sens, de mettre un frein à l’extraversion économique excessive des pays du tiers-monde et de promouvoir le marché intérieur. Il faut remplacer le libre-échangisme généralisé de l’OMC par une politique de négociation commerciale en fonction des intérêts des différentes parties. Cela peut passer par les organisations régionales existantes, mais seulement dans la mesure où elles ne fonctionnent pas simplement comme des avant-postes de la mondialisation néolibérale.

23 N.L.R. :Qu’en est-il de la démondialisation en matière de finances ?

24 W. B. : Il faut absolument réinstaurer un contrôle des mouvements de capitaux, que ce soit au niveau local ou régional. Les initiatives prises en ce sens par la Malaisie, le Chili et la Chine ont montré leur efficacité. Je pense à un mécanisme monétaire asiatique qui permettrait non seulement de venir au secours des monnaies attaquées mais de fournir un cadre de contrôle régional. Je suis très sceptique sur la capacité de contrôle d’une autorité monétaire mondiale. Une telle institution serait trop soumise au pouvoir des marchés et des grandes banques centrales et ne défendrait pas efficacement les pays du Sud. Et je n’ai jamais cru que l’accès au capital extérieur soit stratégique pour le développement, il s’agit tout au plus d’un facteur auxiliaire. En réalité, les élites du tiers-monde disposent d’énormes réserves de capital. Manque la volonté politique de les contrôler. Même chose en matière de politique fiscale : en Asie du Sud-Est et ailleurs, la richesse des élites échappe largement à l’impôt.

25 N.L.R. :Et la réforme agraire ?

26 W. B. : Une des raisons pour lesquelles le modèle exportateur a pu être prêché par la Banque mondiale avec tant de succès auprès des élites et les technocrates du Sud dans les années soixante-dix, c’est précisément la faiblesse du marché intérieur due à l’énorme inégalité de la distribution des revenus. Lier les perspectives d’industrialisation à l’accès aux marchés extérieurs permettait de faire l’impasse sur la profonde réforme agraire nécessaire pour créer le pouvoir d’achat local susceptible d’amorcer une logique d’industrialisation autonome. En Asie comme en Amérique latine, la réforme agraire est donc indispensable pour des raisons à la fois économiques et sociales.

27 N.L.R. :N’y a-t-il pas depuis Seattle une divergence entre les mouvements – essentiellement issus du Nord – qui prêchent ce que vous appelez une espèce de « protectionnisme vert », insistant sur la protection de l’environnement et des conquêtes sociales, et ceux du Sud, attachés à une conception plus globale développement ?

28 W. B. : Cette divergence tendancielle existe, mais n’oublions pas qu’au Nord comme au Sud, ces mouvements partagent une même critique des multinationales et du capitalisme mondialisé et un même attachement à une intervention plus énergique des citoyens. Cela dit, la question de la défense des acquis sociaux doit être repensée. Nous avons été très critiques de la façon dont les syndicats américains – mais aussi européens, à travers la CISL – ont soutenu l’idée que l’OMC devait lier la question des barrières douanières à celle de la protection des droits des travailleurs. Derrière la rhétorique de surface sur les droits de l’homme au Sud, il s’agit essentiellement d’arguments protectionnistes destinés à sauver des emplois au Nord. Il nous faut élaborer des stratégies à long terme pour répondre à la façon dont le capital est en train de re-stratifier la classe ouvrière mondiale, laissant des centaines de millions de travailleurs ruraux complètement sans protection, et sans aucun soutien de la part des syndicats du Nord. Mais les mouvements du Nord – en particulier les syndicats – adoptent une position très défensive face à cette critique et se retranchent derrière les droits de l’homme, allant parfois jusqu’à accuser des organisations du Sud pourtant à l’avant-garde des luttes sociales et écologiques dans leur pays d’être hostiles à la défense des droits des travailleurs et de l’environnement.

29 L’accès aux marchés du Nord n’est pas le problème central, mais reste un problème. Certains écologistes du Nord – mais pas tous – ont tendance à prendre prétexte des normes de protection de l’environnement pour bloquer les importations des pays du Sud, que ce soit en vertu de la nature des produits eux-mêmes ou de leurs méthodes de production. C’est là une forme de discrimination à laquelle nous devons trouver une alternative. Nous avons lancé l’idée d’un Plan Marshall mondial – avec la participation active des organisations environnementalistes – pour améliorer les méthodes de production du Sud et accélérer le transfert de technologies « vertes ». Il est plus correct de soutenir les organisations écologistes du Sud et ce type de transfert de technologie que d’imposer aux pays pauvres des sanctions qui flattent les intérêts protectionnistes du Nord. Il est fort dommage que les syndicats américains adoptent une telle position défensive et prétendent être préoccupés par les droits des travailleurs chinois alors qu’ils défendent des objectifs tout à fait égoïstes. Il faut dissiper ce genre d’hypocrisie et renouer le dialogue au niveau des principes et des véritables intérêts des travailleurs à l’échelle du monde entier.

30 N.L.R. :Le Forum social mondial (FSM) de Porto Alegre est-il le cadre approprié d’un tel débat ?

31 W.B. : Quand l’idée du FSM a été lancée, Focus lui a immédiatement apporté son soutien. Les Brésiliens proposaient un espace autonome de débat et de solidarité. En 2001, lors du premier Forum, on a fortement ressenti la nécessité de débattre des alternatives après Seattle et il y a eu un véritable effort d’intégrer les représentants des mouvements du Sud, tant au niveau de l’organisation du FSM que des « panels », même si ça n’a pas marché dans tous les cas. Dès le départ, on a intégré sans paternalisme les suggestions de gens comme l’indienne Vandana Shiva et d’autres militants du Sud. Il est vrai que Le Monde Diplomatique et Attac ont joué un rôle important dans la convocation du FSM, et que le soutien des autorités du Rio Grande do Sul a été crucial. Mais dès le deuxième Forum, le rôle d’Attac et du Monde Diplomatique, quoique toujours important, a cessé d’être aussi central et ce sont plutôt les organisations de la société civile brésilienne, les ONG et le PT qui ont été la force propulsive du FSM. Une des initiatives positives du premier FSM a été la création d’un comité international où les questions de représentation régionale peuvent être débattues. La plupart des participants du tiers-monde continuent toutefois à être Latino-américains, et il est nécessaire d’intégrer les Africains et les Asiatiques au processus – raison pour laquelle les Brésiliens eux-mêmes ont proposé que le prochain FSM ait lieu en Inde. Il est vrai que dans nombre de panels, les principaux intervenants étaient des figures du Nord, comme Noam Chomsky et Immanuel Wallerstein. Mais je n’y vois pas d’inconvénient, vu la richesse de leur apport, et des gens comme Rigoberta Menchú et Samir Amin ont également joué un rôle central. Il faut intégrer plus de gens du Sud, c’est un processus en cours. Mais le plus important, c’est de pouvoir disposer tous les ans, ou tous les deux ans, d’un espace de rencontre et de débat dans un cadre serein, qui ne soit pas simplement une grande manif. Il faut maintenant développer la bataille d’idées au sein du FSM pour que ça ne soit pas simplement un grand happening festif où tout le monde prétend être d’accord.

32 N.L.R. :Pensez-vous que d’ici quatre à cinq ans, le FSM devrait organiser des actions collectives ? Au-delà des protestations ponctuelles comme celles de Seattle, Prague ou Washington, n’est-il pas nécessaire de promouvoir des campagnes mondiales synchronisées sur des thèmes spécifiques ?

33 W. B. : Je ne crois pas que le FSM soit structuré à cette fin. Il s’agit surtout d’un forum de débat et d’une manifestation de solidarité internationale, et on peut difficilement le transformer en une organisation de lutte. Le FSM doit rester un espace le plus inclusif possible, où les gens peuvent être en désaccord sur les questions de stratégie à moyen terme sans que ça les empêche d’avoir des débats éclairants et de qualité. On peut simplement souhaiter qu’il soit suffisamment inclusif pour fournir également un espace de discussion des questions de tactique et de stratégie, et pas seulement des alternatives globales. C’est au niveau des coalitions concrètes de mouvements sociaux que les stratégies effectives seront élaborées. Ainsi, le réseau Our World is Not For Sale est en train de travailler à faire échouer la prochaine réunion ministérielle de l’OMC. Un groupe comme Fifty Years is Enough, qui a également joué un rôle clé dans le FSM, est en train de mobiliser contre le FMI et la Banque mondiale. La campagne contre Nike et les ateliers à sueur est extrêmement dynamique. Le mouvement anti-guerre est en voie de renaissance. C’est au sein de ces coalitions, plutôt que le FSM, que peuvent émerger des stratégies globales.

34 N.L.R. :En 2002, à Porto Alegre, on a vu se pavaner tout un tas de responsables politiques de la gauche modérée venus d’Italie, de France et d’ailleurs.

35 W. B. : Une partie des gens qui sont venus à Porto Alegre n’étaient là que pour redorer leur blason progressiste alors même qu’ils jouent un rôle pernicieux dans leur pays. Le FSM peut essayer d’être plus sélectif, mais il est difficile d’empêcher que les gens s’invitent d’eux-mêmes. Mais nombre de ces politiciens n’ont de toute façon pas été invités à s’exprimer. Des fonctionnaires de la Banque mondiale sont venus et ont exigé qu’on leur donne la parole. À quoi il leur fut répondu : « Pas question. Vous avez bien d’autres lieux pour vous exprimer, mais ici, ce n’est pas votre espace. » Bien entendu, l’hebdomadaire The Economist s’est empressé de dénoncer cette soi-disant censure. Il y a un autre défi : comment rester indépendant des partis politiques établis ? Le centre de gravité du FSM continue à être les mouvements sociaux. Le PT, malgré son rôle crucial, n’a pas encouragé d’autres partis politiques proches de lui à l’investir. Mais il y a le danger que les partis sociaux-démocrates traditionnels y voient un espace où gagner de nouveaux types d’adhésions en cooptant les mouvements de base.

36 N.L.R. :Quels ont été les effets du 11 septembre sur le mouvement ?

37 W. B. : L’impact initial des attentats a été très démobilisateur, en particulier quand la Banque mondiale et le FMI ont annulé leur sommet de septembre 2001 à Washington. Grâce à Al Qaeda, ils ont ensuite réussi à paralyser tant les protestations de masse que les revendications des pays en voie de développement. Ils ont pu faire passer la déclaration de l’OMC à Doha – alors que, dans d’autres circonstances, nous aurions eu 50 % de chances de la stopper. Il s’agit clairement d’une défaite. Mais d’autres événements sont venus contrebalancer cet échec, comme le scandale Enron. On ne saurait sous-estimer la perte de légitimité qui s’en est ensuivie et qui a battu en brèche le triomphalisme idéologique entraîné par le 11 septembre. Il y a aussi la crise argentine, une catastrophe économique et sociale provoquée par le néolibéralisme. Ces deux événements ont ravivé le scepticisme ambiant face à la mondialisation capitaliste. Quant à la performance de Washington dans la guerre antiterroriste, le fait est que le Pentagone n’a pas encore réussi à capturer Ben Laden et se trouve maintenant impliqué tous azimuts dans des régions dont il lui sera difficile de se dégager sans casse. La guerre contre l’Irak ne fera que créer des problèmes supplémentaires. Vu la tension en Asie du Sud et le conflit au Moyen-Orient, on peut soutenir que la situation stratégique des États-Unis est aujourd’hui pire qu’avant le 11 septembre, précisément en raison de cette sur-extension. La réaction américaine a renforcé les tendances islamistes fondamentalistes au lieu de les affaiblir. Mahathir et Musharraf ont fait preuve de plus de complaisance envers les États-Unis, mais un fossé est en train de se creuser entre eux et leur société. Enfin, je crois que nombre de ceux qui luttent contre la mondialisation capitaliste commencent à affronter le problème de la guerre et du militarisme. En témoignent tous les militants qui ont essayé de franchir les lignes israéliennes en Palestine.

38 Il y a eu 50 000 participants au Forum social mondial (FSM) en janvier 2002, contre seulement 15 000 en 2001. Au sommet de l’Union européenne à Barcelone, on a compté 300 000 manifestants – beaucoup plus qu’à Gênes. Il y a beaucoup de travail à faire pour revenir à la situation d’avant septembre 2001, mais tout indique que le mouvement est de nouveau sur le pied de guerre. Quand les Américains ont envoyé des troupes aux Philippines en janvier 2002, nous avons lancé un appel à participer à une mission internationale de paix et nous avons eu tellement de volontaires que nous avons pu effectuer une enquête exhaustive et publier un rapport qui a fait sensation dans notre pays et a été fustigé par le gouvernement. Des gens d’abord concernés par les questions de commerce se sont mobilisés sur ces questions de sécurité. L’eurodéputé Matti Wuori, qui est venu aux Philippines, est un ancien dirigeant de Greenpeace, par exemple.

39 N.L.R. :Vous parlez souvent de « politique de classe », ce qui n’est pas si fréquent au sein du mouvement anti-globalisation. À quelle tradition intellectuelle vous rattacheriez-vous aujourd’hui ?

40 W. B. : Je suis un pragmatique qui travaille avec tous les concepts qui lui paraissent utiles, ce qui inclut bien entendu l’arsenal théorique du marxisme. Mais je rejette désormais l’étiquette léniniste, car je pense que la crise des sociétés communistes était liée au caractère élitiste des organisations léninistes. Je me sens attiré par nombre d’aspects des nouveaux mouvements – leur caractère décentralisé, leurs fortes tendances anti-bureaucratiques et leur penchant pour la démocratie directe. Cela dit, c’est leur critique de la mondialisation capitaliste, plutôt que leur modèle de mobilisation et de prise de décision qui me semble être pour l’instant leur contribution décisive. Mais on assiste à une crise globale de la démocratie représentative, que ce soit en Occident ou dans des pays comme les Philippines, et ces mouvements représentent une alternative dans ce sens. La démocratie directe fonctionne-t-elle ? Elle l’a fait à Seattle et à Gênes ; il s’agit donc de trouver le moyen de la développer et d’institutionnaliser – bien que je n’aime guère ce mot – des méthodes de gestion démocratique directe. •

 

POUR CITER CET ARTICLE

« Une voix du Sud », Mouvements 1/2003 (no25), p. 81-91.
URL :
www.cairn.info/revue-mouvements-2003-1-page-81.htm.
DOI : 10.3917/mouv.025.0081.