2005
Mouvements
Dossier : Menaces sur la diversité culturelle
Les actions des professionnels en faveur de la diversité culturelle
Entretien avec Claude-Éric Poiroux, directeur général du programme Europa cinémas
Propos recueillis par
Dominique Sagot-Duvauroux
La diversité culturelle, cela passe également par un combat quotidien pour une programmation de qualité et non uniformisée. Il est d’ailleurs possible de remporter en la matière de réels succès. Le directeur général du programme Europa cinémas en témoigne ici.
Mouvements : Cela fait trente ans que vous déployez votre énergie à la défense d’un cinéma diversifié. Quel a été, en quelques mots, votre parcours ?
Claude-Éric Poiroux : Après une expérience de programmation de cinéma au sein d’une maison de la culture, j’ai racheté, en 1973, avec quelques amis, un cinéma de quartier à Angers, qui s’appelait le Club, à une époque où la concentration dans les premiers complexes cinématographiques conduisait à la disparition de ces salles. Nous devenions des exploitants à part entière avec une salle à programmer tous les jours de l’année. Nous voulions, bien entendu, nous différencier de la programmation des cinémas commerciaux en accordant une place centrale au cinéma d’auteur et en diffusant les films en version originale. Nous avons très vite reçu de nombreux réalisateurs pour dialoguer avec le public et susciter sa curiosité. Devant le succès de cette première entreprise j’ai, dans une deuxième étape, emprunté aux banques pour racheter un entrepôt permettant de construire au cœur de la ville un complexe d’art et d’essai de quatre salles. Ce sera « les 400 coups », créés en 1982, auquel on adjoindra un cinquième écran en 2001. Ce cinéma devient vite un lieu emblématique du réseau « Art et Essai » en France, dont chacun sait qu’il joue un rôle essentiel de diffusion d’une offre diversifiée de films par rapport aux réseaux commerciaux. De nombreuses actions y sont conduites en faveur du jeune public. En 1989, on lance à Angers le festival « Premiers plans », événement permettant de mettre en valeur la politique de sensibilisation des « 400 coups » et de développer encore plus la curiosité du public. Le principe du festival consiste à présenter les premières œuvres de cinéastes européens (films d’écoles, courts métrages, premiers longs métrages, etc.). Je souhaitais faire partager le plaisir que je prenais comme producteur et distributeur à la tête de la société Forum en découvrant des nouveaux talents. C’est passionnant de voir pour la première fois des films de jeunes gens que personne ne connaît. Je voulais aussi que ce festival soit, comme le cinéma « les 400 coups », largement ouvert au jeune public pour qu’il découvre, souvent pour la première fois de sa vie, autre chose que du cinéma commercial. Je viens de là moi aussi. À treize ans j’ai découvert le cinéma grâce à un professeur alors que je n’avais aucune raison d’aller dans cette direction. Les invités du festival sont toujours frappés par la jeunesse du public à Angers. Résultat, chaque année, soixante mille spectateurs viennent découvrir des cinéastes dont ils ne savent rien et s’enrichissent de cette profusion. De ce point de vue, je l’espère, c’est une réussite.
M. : Le goût pour la diversité, c’est donc une action de longue haleine ?
C.-É. P. : Oui, j’ai l’impression qu’il y a désormais à Angers, dans le domaine du cinéma, une vraie demande pour la diversité, pour la version originale, pour la découverte. Depuis la création des « 400 coups », la programmation a gagné la confiance du public. Son goût s’est forgé grâce aux actions spécifiques conduites notamment en collaboration avec les écoles. Si on propose à un enfant ou à un adolescent de Segré de venir voir un film à Angers, il risque de choisir le succès américain du moment en version française. Mais, si son professeur l’entraîne au festival « Premiers plans » voir un bon film suédois ou grec en langue originale sous-titrée, le gamin aura en une heure et demi découvert une histoire et des personnages venus d’ailleurs, et ressenti sûrement une émotion encore plus forte qu’elle aura été inattendue. À son retour, il racontera son expérience avec fierté. Je suis sûr que n’importe quel premier film réalisé sans budget mais avec amour et talent peut rivaliser, dans la mémoire d’un spectateur, avec une superproduction formatée. Le cinéma possède un immense pouvoir, celui d’impressionner le spectateur comme il impressionne la pellicule. Un des dangers aujourd’hui dans la diffusion commerciale des films, c’est le trop de publicité ou la surinformation qui dévoile le film au public avant qu’il ne rentre dans la salle. Ce « manque de mystère », comme dirait Godard, est sans doute ce qui pousse les spectateurs à venir à « Premiers plans » découvrir des films dont ils ne savaient rien en entrant dans la salle.
M. : Finalement, vous nous racontez une success story ! La diversité culturelle n’est donc pas menacée ?
C.-É. P. : Quand il existe une offre de qualité, le public adhère à condition qu’un bon travail d’accompagnement soit fait. Avec une programmation diversifiée et exigeante, les salles des « 400 coups » réussissent à tenir économiquement, même si cette activité reste très fragile. Dès qu’il y a une faiblesse de distribution, on est vite dans le rouge. Début 2004, je n’ai pu obtenir le film de Sofia Coppola Lost in translation sur lequel je comptais et qui correspondait parfaitement à notre programmation. Il nous a fallu deux mois pour rattraper la perte de fréquentation et retrouver l’équilibre budgétaire. Les salles de cinéma sont généralement des entreprises privées qui, lorsqu’elles sont indépendantes, ont une vraie liberté de programmation. Rien n’empêche un exploitant de choisir la facilité en alimentant sa salle de productions sans risque. Quand j’ai débuté dans le métier d’exploitant, le représentant d’une major américaine en France m’a fait comprendre que le film américain devait se mériter. C’était l’époque où les films sortaient avec peu de copies. Aujourd’hui, les temps ont changé : vous voulez un film américain, vous l’avez. En début de saison, nous avons hésité sur la programmation du film Collateral en version originale, film américain de bonne qualité, soutenu par la critique. Nous avons renoncé à le prendre pour ne pas mobiliser une salle pendant six semaines à une période où nous aurions dû refuser plusieurs films d’auteur plus pointus. Chaque semaine, ce sont donc des vrais choix de programmation que nous devons effectuer et maintenir le cap d’une politique cohérente dans une époque de surabondance. Il est donc indispensable qu’à l’échelle d’un pays ou d’un continent, une politique de soutien accompagne cet engagement des programmateurs et des exploitants.
M. : C’est précisément l’objet du réseau Europa Cinémas ?
C.-É. P. : Ce réseau s’est créé au début des années 1990, au moment où la culture est entrée dans les compétences de l’Union européenne et qu’a été mis en place le programme MEDIA. Celui-ci prévoyait trois types d’action : un soutien à la formation, un soutien au développement avec notamment des aides aux scénarios et un soutien à la distribution. L’exploitation n’apparaissait pas à cette première étape. C’est pourquoi j’ai pris l’initiative de contacter une trentaine d’exploitants en Europe pour constituer un embryon de réseau et défendre auprès de l’Union européenne la nécessité de soutenir les salles programmant un cinéma européen de qualité. Europa cinémas est ainsi né en 1992 avec un principe simple : toute salle programmant un pourcentage minimum de films européens non nationaux peut solliciter et obtenir un soutien financier communautaire. Ces aides sont accessibles à toutes les salles du continent. Évidemment les vingt-cinq mille écrans composant le parc européen des salles ne sont pas tous en mesure d’afficher les seuils de programmation suffisants pour déclencher ce soutien. Plusieurs multiplexes en bénéficient, même s’ils sont peu nombreux, l’essentiel du réseau étant composé de salles indépendantes. Pour éviter les problèmes de subsidiarité et surtout pour accélérer la circulation des films, nous soutenons les films européens diffusés en dehors de leur pays d’origine. Aujourd’hui le réseau réunit 1 300 écrans dans 322 villes.
M. : Quand on compare la structure de la programmation des salles du réseau avec celle de l’ensemble des salles européennes, qu’observe-t-on ?
C.-É. P. : Les pourcentages de 2003 sont éloquents : en première place dans les salles du réseau, nous trouvons les films européens non nationaux qui font donc l’objet du soutien communautaire. Ils représentent 33 % de la programmation contre 8 % dans les autres salles hors réseau. La différence est sensible ! La deuxième place est tenue par le film américain qui occupe 30 % des séances au lieu des 72 % dans le reste des salles. Là encore deux constatations : nos salles sont ouvertes au cinéma américain dans des proportions où celui-ci n’écrase pas le reste de la programmation et dans des conditions où il est montré sous son meilleur jour, c’est-à-dire en version originale et représentatif de la partie la plus qualitative de leur production. En troisième position, nous trouvons le cinéma national qui occupe 22 % de nos écrans contre 20 % sur l’ensemble du marché. En général, le cinéma national sur nos écrans est représenté par le meilleur de la production « Art et Essai ». Enfin, ce qui est le plus surprenant, ce sont les 15 % consacrés aux cinématographies du reste du Monde, hors Europe et hors USA, alors que ce marché ne représente que 2 % de la programmation du reste des salles. C’est dire que le dispositif Europa Cinémas produit un réel effet d’entraînement sur la diversité de la programmation. Cela jette aussi un éclairage cruel sur la colonisation des écrans par une seule cinématographie étrangère : l’essentiel du marché est accaparé par le cinéma américain sur le continent européen qui produit pourtant plus de sept cents longs métrages par an. Il suffit de lever les yeux sur les façades de certains multiplexes pour comprendre comment le public est peu invité à diversifier sa curiosité cinématographique. En 2003, les trois premiers films en tête dans le réseau Europa Cinémas étaient Good Bye Lenin, Dog Ville et Être et avoir. De nombreux films qui réalisent des audiences tout à fait estimables dans notre réseau sont totalement absents du réseau commercial. Nous en constituons l’unique débouché. Si nos salles ne diffusaient pas ces films, le cinéma européen d’auteur serait en danger !
M. : Au-delà de votre action en Europe, développez-vous des actions spécifiques en direction du cinéma du reste du monde ?
C.-É. P. : Depuis quatre ans, nous avons élargi nos activités à douze pays du bassin méditerranéen, notamment l’Afrique du Nord et le Proche-Orient. En 2003, nous avons ouvert Africa Cinémas et cette année, nous nous implantons en Amérique Latine et en Asie. Généralement, nous agissons avec les mêmes objectifs : soutien aux distributeurs et aux salles de cinéma pour la diffusion des films européens et des cinématographies régionales. Ainsi, en Méditerranée, nous facilitons également la circulation des films méditerranéens. Par exemple, nous avons aidé la sortie du film palestinien Intervention divine au Maroc, celle de Rachida dans les pays voisins du Maghreb et celle des Portes du soleil en Algérie et en Égypte. Les producteurs et les cinéastes de ces pays savent que leurs propres films ont plus de chance d’être programmés chez eux, dans les salles que nous aidons, que dans les salles dominées par le cinéma américain. La diversité profite à tous et comme le cinéma européen est le seul à pouvoir concurrencer Hollywood, les cinématographies nationales ou régionales profitent de cette brèche pour prendre place sur leurs propres écrans. Le public a tout à y gagner puisque c’est le seul moyen pour lui de connaître le cinéma mondial. En dehors de ses frontières, le cinéma européen bénéficie d’un formidable prestige : il permet souvent de déclencher des coproductions et dans les salles, il est synonyme de diversité. Pour toutes ces raisons, nous pensons qu’il est indispensable de développer notre action dans les autres parties du monde. L’idée même de réseau est très productive dans un contexte très mondialisé. Les distributeurs et les exploitants du monde entier partagent les mêmes conditions d’existence à des degrés divers, bien entendu. Le fait de les réunir sur un terrain professionnel et autour de convictions communes permet des solidarités et des échanges indispensables. Lors de nos réunions, j’ai pu voir assis côte à côte l’exploitant de la salle Al Kasaba de Ramallah et la propriétaire de salles à Tel-Aviv, cette dernière allant jusqu’à proposer de fournir des copies à la salle de Ramallah. Ce réseau professionnel est un formidable lieu de rencontre et de mobilisation.
M. : En conclusion, qu’est-ce qui vous semble important aujourd’hui pour développer la diversité culturelle ?
C.-E. P. : À l’échelle internationale, il faut évidemment entraîner le maximum de pays dans cette défense indispensable de leurs cultures et de leurs spécificités. À l’échelle de leur action individuelle et avec le soutien de l’Europe, les exploitants d’Europa cinémas savent très bien pratiquer la diversité de programmation sur leurs écrans. Ajoutez l’incitation à la conviction, vous avez des performances. •