Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2707145173
176 pages

p. 93 à 97
doi: 10.3917/mouv.037.0093

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Thèmes

no 37 2005/1

2005 Mouvements Thèmes

Pour une véritable opposition à Bush : un rôle pour la gauche ?

Jim Cohen  [*]
« Où en est la gauche US aujourd’hui ? ». Question pertinente, plus que jamais pourrait-on dire, mais il vaut mieux la poser dans un contexte plus large, celui de l’état global des forces politiques aux États-Unis. Même si on peut appeler de ses vœux des forces de gauche autonomes, il faut bien reconnaître que, dans un avenir prévisible, l’opposition politique la plus apte à battre la coalition des droites sera nécessairement – étant donné le système électoral en vigueur – une coalition où le Parti démocrate jouera un rôle prépondérant.
Des forces de gauche sont présentes aux États-Unis, elles réalisent parfois des mobilisations importantes et introduisent, dans le débat public, des idées originales mais, globalement, elles restent fragmentées et ne disposent pas d’organisations suffisamment fortes à l’échelle nationale pour sortir de la marginalité politique et de l’invisibilité médiatique pour apparaître comme une alternative concrète.
Avant même de poser la question du rôle de la gauche, il faudrait donc se demander d’abord à quelles conditions pourrait émerger une opposition efficace à l’administration Bush et, seulement ensuite, dans quelles conditions des forces de gauche pourraient peser sur l’ordre du jour de cette opposition. Nous le verrons : si les perspectives sont loin d’être brillantes, elles offrent, pour les forces de gauche prêtes à s’engager dans la vie politique telle qu’elle est, des possibilités réelles. Bon nombre de résultats du 2 novembre 2004 le démontrent.
George W. Bush, fraîchement réélu ou plutôt élu, resserre son équipe autour des hommes et des femmes les plus acquis à son radicalisme de droite, synthèse alchimique de différentes familles de droite qui s’associaient peu avant 2000 : néolibéraux, militants de droite chrétiens et antiféministes, ultrasécuritaires, néo-conservateurs, etc. Beaucoup se demandent aujourd’hui si le renforcement du « régime Bush » annonce une nouvelle configuration durable (realignment) de la vie politique, voire de toute la société états-unienne, ou bien si cette administration risque plutôt de s’exposer dans les mois qui viennent à des résistances importantes.
Quand on se situe à gauche, on peut aisément imaginer mille raisons que des citoyens des États-Unis auraient de résister contre la politique de « Bush II » : sa politique économique ultralibérale, sa tentative d’associer l’État à une mission religieuse au nom d’une morale dite « chrétienne », mais surtout antiféminine et homophobe ; sa « guerre contre le terrorisme » sans limites dans l’espace ou le temps ; sa politique liberticide ; son ouverture purement rhétorique et symbolique en direction des minorités ethno-raciales, sans aucune mesure sociale d’accompagnement…
Cependant, de la formulation des problèmes tel qu’on les définit quand on se situe à gauche ne découle, bien sûr, aucune certitude en matière d’opposition organisée à Bush. Or, une évidence s’impose : la droite qui a porté Bush au pouvoir est une droite de mouvement. En temps normal, le Parti républicain, comme le Parti démocrate, sert davantage à élire des candidats et à recueillir des fonds qu’à élaborer des programmes de gouvernement. Mais il se passe actuellement quelque chose d’exceptionnel dans ce parti : il est investi par des forces, très organisées, qui radicalisent le discours, poussent les élus à en faire autant, et placent ainsi le centre de gravité politique très à droite par rapport à ce que furent les républicains modérés, longtemps dominants, mais qui, selon de nombreuses enquêtes, ne se sentent plus « chez eux » dans ce parti.
Hypothèse : une opposition à l’administration Bush (et à ses successeurs possibles), pour être viable, doit tenir compte de cet effet de mouvement et définir des perspectives qui favorisent une dynamique de mouvement en sens inverse, suffisamment forte pour galvaniser non seulement les 48 % qui ont déjà voté contre Bush, mais une partie non négligeable des électeurs issues des couches populaires qui comptent aujourd’hui parmi les électeurs de Bush.
Or, le mode de structuration du Parti démocrate ne favorise pas spécialement un tel scénario. Le problème est systémique : il n’y a pas, à proprement parler, de programme du Parti démocrate, puisque l’élaboration d’un programme ne compte pas parmi les fonctions ordinaires des appareils nationaux des deux grands partis. Le « programme » des démocrates, en novembre 2004, n’était – comme c’est l’usage – qu’une « plate-forme » bricolée à usage purement tactique et électoraliste. Dans le domaine socio-économique, la campagne de Kerry et la plate-forme démocrate n’ont apporté aucune nouveauté par rapport au « centrisme » plutôt droitier et néolibéral de Clinton.
 
• Pas d’effondrement du Parti démocrate
 
 
La nouveauté, en 2004, est venue du camp d’en face, dont la radicalité a obligé la campagne Kerry à réagir en se revigorant pour mieux se défendre. Kerry a dû, par exemple, « durcir » et « radicaliser » sa position sur la guerre en Irak, après avoir initialement voté pour le principe de l’usage de la force contre le régime de Saddam Hussein (mais refusé, il est vrai, de voter le crédit correspondant à cette intervention). De l’intérieur comme de l’extérieur de la campagne Kerry sont venus des pressions pour inciter le candidat à remettre plus directement en cause le projet de cette guerre et de proposer avec plus de vigueur un « plan » – qui est resté finalement assez flou – mais qui devait rendre possible un retrait militaire au terme d’une occupation revue et corrigée avec le concours d’une large coalition internationale.
La défaite de Kerry ne signifie pas un effondrement du Parti démocrate, loin de là. Paradoxalement, à bien des égards, il est sorti renforcé de cette campagne. Si l’on réunit toutes les forces qui ont manifesté, même passivement, leur opposition à Bush, cela fait beaucoup de monde : 48 % des électeurs qui ont trouvé le moyen de dire « non » à ce « président de guerre » autodéclaré. Le degré exceptionnel de polarisation entre les deux camps a favorisé des efforts, couronnés de succès, pour augmenter la participation (même si les républicains ont fait encore mieux), mobiliser les jeunes (Kerry a attiré une majorité nette des voix des moins de vingt et un ans), rallier un important soutien financier, développer de nouveaux organes d’information et d’analyse critique. En termes de contenu politique, ces efforts de mobilisation ont couvert une large gamme, du plus « centriste » au plus « social-démocrate » ou vert. Certaines forces de gauche – les mieux positionnées, c’est-à-dire pas trop coupées du mainstream de la vie politique états-unienne – ont pu ainsi ouvrir des espaces.
Si, à l’échelon fédéral, les résultats ont été décevants pour les démocrates (les républicains renforcent leur avantage dans la Chambre des représentants et au Sénat), on trouve, localement, de nombreux « points de lumière » (bright spots), bien énumérés par Evan Derkacz [1], qui relève sept victoires sur sept parmi les sénateurs-sénatrices qui s’étaient opposés tôt à la guerre en Irak, chaque fois avec des marges très confortables ; la victoire d’un démocrate à la mairie de Salt Lake City (Utah), bastion d’un conservatisme fortement teinté de religion mormone ; la reprise par les démocrates de la majorité à la Chambre des représentants de la Caroline-du-Nord (État qui a voté Bush), avec (en prime) une lesbienne en chef de file ; des victoires pour toute une série de candidats défendus comme « champions de l’environnement » par la League of Conservation Voters (LCV). En Floride et au Nevada, des États classés « Bush », les électeurs ont dit « oui » à des mesures d’augmentation du salaire minimum – orientation très éloignée de celle du Président ! Bref, l’image d’un pays tout entier passé sous la domination d’une caste de prédicateurs fondamentalistes s’avère un peu schématique…
Parmi les élus démocrates de la Chambre des représentants, on trouve une poignée d’hommes et de femmes qui se démarquent nettement du mainstream du parti (on pense à Barbara Lee de la Californie, Dennis Kucinich de l’Ohio, Bernie Sanders du Vermont, etc.), en déclarant leur refus de la guerre en Irak ou du modèle socio-économique dominant. Mais il serait, bien sûr, illusoire de penser que, par accumulation linéaire d’élus progressistes, les démocrates pourraient peu à peu se convertir en parti de gauche. Pour qu’une dynamique progressiste commence à exercer un effet notable sur le Parti démocrate, et pour qu’une aile gauche de ce parti puisse représenter une véritable force sur le plan national, il faudrait également que des organisations de mouvement poussent les démocrates à produire un discours et un programme plus clairs et plus mobilisateurs.
En l’absence d’une nouvelle dynamique de mouvement susceptible de contrer celle de la droite, le danger serait que pour la présidentielle de 2008, selon un scénario déjà évoqué dans les milieux démocrates, le parti se contente d’une solution très « design » et bureaucratique, à savoir, désigner un candidat charismatique, de préférence originaire du Sud, capable de « prêcher la morale », c’est-à-dire de tenir un discours sur les « valeurs » avec autant de succès que Bush [2]. Dans ce scénario, le candidat n’apporterait que quelques vagues innovations au programme social et économique, mais se concentrerait sur la recherche d’un discours aussi « fort » et « lisible » que celui des républicains.
Il est communément admis, dans les rangs démocrates et plus à gauche, que la campagne de Kerry a eu du mal à définir un sens global déchiffrable par les électeurs et les médias [3]. Maintenant que ce problème est identifié, il reste à voir si des forces de gauches pourront peser dans la définition de nouvelles perspectives.
 
• Inventaire des forces de gauche
 
 
On peut énumérer, parmi ces forces de gauche, littéralement des dizaines de partis politiques et de mouvements à ambition politique. Il ne s’agit pas ici de proposer une typologie complète de ces forces, mais il importe en tout cas de rendre compte de toute la diversité qui les caractérise.
Des organisations, ou coalitions, qui se consacrent à la mobilisation électorale, mais aussi à l’introduction de nouveaux thèmes critiques dans le débat politique. Ces groupes (America Coming Together, Move.on, League of Conservation Voters, Emily’s List, mais aussi la centrale syndicale AFL-CIO) ont fait preuve d’un grand dynamisme le 2 novembre 2004 et sont généralement perçus comme une source d’espoir pour les démocrates [4].
Des organisations de défense des droits, pour l’ensemble des citoyens ou pour certaines catégories de la population (femmes, Africains Américains, Hispaniques/Latinos, etc.) : American Civil Liberties Union (ACLU), National Organization of Women (NOW), National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), National Council of La Raza (NCLR), etc.
Des groupements politiques de gauche : Green Party of the United States [5], son rival Green Party USA, Labor Party, New Party, Socialist Party USA, Communist Party USA, et bon nombre de formations (encore) plus petites. Le Green Party of the United States, avec ses quelques cent soixante-dix élus locaux ou d’État (chiffre de 2002), est probablement la mieux placée de ces organisations électoralement, bien que le système de scrutin à un seul tour la marginalise sur le plan national.
Un mouvement syndical qui connaît toutes les difficultés du monde à maintenir une base nombreuse, mais dont la direction nationale s’est renouvelée depuis le milieu des années quatre-vingt-dix et fait désormais l’effort d’intégrer dans sa base et dans sa direction des salariés d’origine étrangère (notamment, de nombreux Latinos).
D’innombrables mouvements localisés de féministes, d’écologistes, de militants antiguerre, de défenseurs des droits des immigrés, etc.
Des mouvements ou coalitions antiguerre ou anti-impérialistes, mobilisés depuis 2002 contre la guerre et l’occupation en Irak. Dans ce domaine, la coalition United for Justice and Peace (UFJP) s’est particulièrement distinguée.
Des mouvements altermondialistes, moins visibles qu’en France… mais leurs analyses du système mondial sont indispensables pour la définition de perspectives politiques à long terme.
Les instituts stratégiques ou « think tanks » de gauche méritent une mention particulière, puisque ceux qui y travaillent ont prouvé leur capacité à élaborer des orientations stratégiques sérieuses. Il faut bien reconnaître que leur produit attire encore peu l’attention des grands « décideurs » à Washington, mais par le sérieux de leur travail, leurs idées commencent à faire leur chemin. Exemples : l’Institute for Policy Studies (Washington), le collectif Foreign Policy in Focus, le World Policy Institute du New School à New York.
Certains médias « alternatifs » deviennent de très bonnes sources d’informations et d’analyses et contribuent à l’éclosion d’une véritable « culture politique » de gauche. Toutes les nuances de la gauche y sont représentées. Parmi les plus influents : The Nation, AlterNet, Common Dreams, ZNet, truthout.org, In These Times, CounterPunch, Monthly Review
Une future opposition à la droite bushienne comportant une aile gauche visible et efficace, est-ce un pur rêve ? Bien que les temps paraissent obscurs, tout indique, au contraire, que c’est possible, à condition que les principales forces qui composent cet éventail d’organisations s’impliquent dans les grands débats sociaux et politiques plutôt que de rester en marge sous prétexte d’être supérieurement éclairées. La question n’est donc pas de savoir « où est la gauche ? », mais de comprendre ses possibilités pour s’intégrer dans un mouvement d’ensemble qui tendrait « vers » la gauche tout en étant soumis, jusqu’à nouvel ordre [6], aux contraintes d’un cadre institutionnel « hégémonisé » par le Parti démocrate. L’audace et la créativité de la gauche de mouvement seront à mesurer, non seulement en propositions pour le changement social, mais aussi en capacité à traduire celles-ci en idées mobilisatrices, non seulement pour les électeurs urbains et diplômés, mais aussi pour les membres des couches populaires qui ont voté pour Bush.
Les organisations et les intellectuels de la gauche européenne ont un rôle de première importance à jouer dans la (re)naissance et l’entrée en scène d’une gauche politique et de mouvement aux États-Unis. Il n’est plus nécessaire, après 2004, de convaincre les Européens de leur intérêt à mieux connaître le système politique US, ses arcanes et son rapport à la société ambiante, puisque ces dynamiques « internes », aux États-Unis, ont des conséquences pour le monde entier. Mais il faudrait que les gauches en Europe se préoccupent plus activement du sort de la gauche états-unienne, en lui proposant un dialogue permanent pour l’aider à exister – sujet sur lequel il faudrait revenir… •
 
NOTES
 
[*]Politologue, membre des Américains contre la guerre (AAW).
[1]E. Derkacz, « Bright Spots », AlterNet du 10 novembre 2004.
[2]J. Cummings, « Wanted : Charismatic Leader to Capture Religious Vote and Retake the South », Wall Street Journal du 4 novembre 2004.
[3]H. Meyerson, « What Are Democrats About ? », The American Prospect en ligne du 18 novembre 2004.
[4]H. Meyerson, « The Tsunami : Can the Democratic ground game elect John Kerry – and create an enduring progressive movement ? », The American Prospect du 28 octobre 2004.
[5]Rappelons qu’en novembre 2004 le candidat Ralph Nader n’était plus, comme en 2000, le candidat des Verts : le Green Party of the United States, très divisé sur l’idée de présenter Nader, lui a dit « non » et choisi un autre candidat, Davi d Cobb, issu de la base du parti et décidé à éviter de faire le jeu de Bush en se présentant partout, comme le souhaitait Nader.
[6]Les débats sur le système de scrutin ne font que commencer. Des intellectuels et certains grands journaux se sont prononcés en faveur d’une abolition du système des « grands électeurs » (the electoral college), mais de là à obtenir une réforme, qui passe obligatoirement par un amendement constitutionnel, il y a de la marge et une telle réforme pourrait tarder des décennies…
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