2005
Mouvements
Thèmes
La Ruhr ouvrière entre réveil et reprise. L’exemple des usines Opel à Bochum
Alex Neumann
[*]
Multitude, retour à la classe ouvrière ? Les débats théoriques se poursuivent mais ce regard en instantané sur une grève dans l’automobile à Bochun est une autre façon de penser le problème.
Le vendredi 15 octobre 2004, une grève sauvage a éclaté à Bochum, sur l’un des sites du groupe mondial de l’automobile General Motors (Opel). Les grands médias allemands, européens et nord-américains ont largement couvert ce phénomène très inhabituel, au vu des traditions allemandes. Les syndicats, le gouvernement fédéral et le management multinational font ainsi l’expérience d’une réaction immédiate des salariés à la mondialisation, face à l’ébranlement du capitalisme rhénan.
Ce conflit de travail, qui porte en apparence sur un plan de licenciements, a suscité nombre de commentaires qui témoignent de la surcharge symbolique de cet événement. L’une des dirigeantes du DGB (la Confédération syndicale allemande) interprète le transfert d’une partie de la production en Pologne comme une mesure répressive du gouvernement des États-Unis à l’égard de l’Allemagne, suite à l’opposition du chancelier Schröder contre l’intervention militaire en Irak. Certains médias affirment que la re-localisation de la production serait motivée par des critères de « compétitivité », argument qui ne résiste pas à la critique sociologique.
Au moment où Toni Negri avance la thèse de la « multitude » pour saisir le salariat contemporain et alors que Paul Bouffartigues recourt au concept de « classe ouvrière », il nous semble intéressant d’aborder la question à partir d’un phénomène singulier : la grève de Bochum.
• Les raisons et origines d’un conflit
Nous proposons de comprendre les raisons d’agir des salariés sur la base des résultats d’une recherche sociologique portant sur le site de Bochum, que nous avons entamée en 1998.
À quatre reprises, nous avons séjourné dans la ville de Bochum, qui se situe dans notre région natale. En dehors d’un travail de documentation continu, nous avons effectué des séries d’entretiens semi-directifs avec les ouvriers de chaîne et les délégués du personnel, dont la dernière a eu lieu en 2003. Nous avons évoqué cette recherche dans plusieurs articles, sans jamais l’exposer d’une manière cohérente
[1].
Cette enquête empirique permet de situer la grève sauvage de 2004 dans une continuité avec une grève à caractère international qui a pris son essor sur ce même site en 2000, et qui fut animée par des syndicalistes issus des grèves sauvages de 1973. Des débrayages contre la généralisation de la flexibilité du temps de travail ont aussi eu lieu en 1999, etc.
L’ancien responsable du département de formation du syndicat de la métallurgie et sociologue critique, Oskar Negt, a introduit les concepts de « subjectivité rebelle » et d’« espace public oppositionnel » pour saisir ce type d’expressivité des salariés, qui n’est pas visible en permanence, mais qui peut être retracé grâce à une orientation de recherche appropriée.
• Entreprise, monde vécu du salariat et espace public
La démarche que proposent Stéphane Beaud et Michel Pialoux à travers leur grande enquête sur la « condition ouvrière » des ouvriers de Sochaux mérite ainsi d’être comparée à la théorie critique, qui est partagée par des auteurs comme Gerhardt Brand, Jean-Marie Vincent et Oskar Negt. Ces derniers nous invitent à tourner le regard sociologique vers le monde vécu et l’espace public pour comprendre ce qui se passe à l’intérieur des entreprises.
Notre recherche montre, en effet, à quel point les conflits, mobilisations et restructurations chez Opel-Bochum s’inscrivent dans le changement structurel de l’espace public de l’Allemagne fédérale. L’épuisement de la culture ouvrière, syndicale et sociale-démocrate de la région, qui apparaît lors des élections, entre en correspondance avec un discours de la réforme qui est porté par les principaux acteurs publics et le gouvernement fédéral. Ce discours s’incarne en quelque sorte dans la figure du responsable des relations humaines de Volkswagen, M. Hartz. Il s’agit d’un personnage médiatique qui mène la modernisation flexible de son entreprise en même temps qu’il inspire une réforme du marché du travail portant son nom. Les manifestations du lundi de l’été 2003, qui ont débuté en Allemagne de l’Est mais qui ont connu une extension rapide aux villes de la Ruhr, ont été provoquées par ce dispositif.
Un autre aspect de la correspondance entre le changement des entreprises et de l’espace public est le « pacte pour l’emploi », inventé par Volkswagen, puis étendu à l’échelle nationale par le chancelier Schröder.
Le fait que la contestation s’exprime à Bochum, et non pas au sein du principal site de production de Volkswagen, à Wolfsburg (Basse-Saxe) pourrait donc étonner. À notre sens, il est important de saisir l’importance du contexte régional, culturel et politique des sites de production, afin de cerner les motivations des salariés. Cela signifie sortir d’une certaine tradition de la sociologie du travail qui focalise l’analyse sur le rapport à la production, au lieu de prêter une attention singulière au monde vécu du salariat.
La comparaison rapide des deux cas de figure régionaux illustre notre propos. Ainsi, le site de VW Wolfsburg, que nous avons également examiné, a été érigé par les responsables nationaux-socialistes en 1938, au milieu de nulle part. L’unité urbaine fonctionnelle entre usine et habitat fut accompagnée de la mise en place d’un système corporatiste qui comprend des œuvres sociales, la gestion des retraites, un club de foot, une fondation, etc. Le syndicalisme a été intégré dans ce cadre par le biais de la co-gestion de l’entreprise.
Contrairement à cette situation, le site de Bochum se situe dans l’une des zones historiques du mouvement ouvrier qui a marqué la mémoire collective. Les rencontres avec les étudiants de l’université, qui se trouve à deux cents mètres de l’usine, est fréquente. Beaucoup d’étudiants font des stages ou ont des CDD dans l’entreprise, certains sociologues participent aux groupes de formation des syndicalistes et le centre-ville proche brasse les milieux sociaux. Un groupe de délégués du personnel se réunit d’ailleurs dans un centre culturel municipal où se côtoient artistes, lycéens et militants associatifs. Nous avons également constaté qu’un cercle d’autoformation s’est formé parmi le personnel de l’entreprise automobile et qui étudie un livre de Negt et Kluge intitulé Espace public et expérience.
Notre interprétation cherche à dépasser les survivances du discours ouvriériste afin de mettre en lien l’entreprise, le monde vécu et l’espace public. •
[1]
Voir notamment A.
Neumann, « Le sort des 35 heures allemandes. Une critique de la flexibilité moderne »
in C.
Durand,
Temps de travail et temps libre, De Boeck Université, Bruxelles, 2001.