2005
Mouvements
Dossier : Techno, une histoire de corps et de machines
I Le corps et la techno
De l’utilité des raves : consommation de psychotropes et action publique
Renaud Epstein
Astrid Fontaine
[*]
Il semble difficile de traiter du phénomène techno sans parler de l’ecstasy, cette molécule euphorisante à laquelle les raves sont intimement associées. L’assimilation du premier à la seconde explique l’histoire tourmentée des fêtes techno, confrontées depuis leur origine à la répression policière. Ce lien apparaît pourtant relativement réducteur, risquant d’occulter des évolutions qui dépassent largement la techno, tant sur le registre des consommations de psychotropes que des politiques menées en la matière.
Le numéro que Mouvements a consacré au hip-hop en septembre 2000 ne comprenait aucun article traitant des psychotropes et de leur place dans ce phénomène culturel. On peut imaginer qu’il en aurait été de même si le présent dossier avait traité du rock. S’agissant d’un numéro portant sur la techno, laisser de côté les substances psychoactives et leur usage dans le cadre des raves serait apparu comme le signe d’une recherche obsessionnelle du contre-pied. La double réduction de la techno aux raves, free parties et autres teknivals, puis de ces fêtes à des espaces de consommation généralisée de drogues est en effet quasi-systématique, tant dans la littérature universitaire, les articles de presse que les débats politiques. Le lien ainsi opéré, assimilant la rave à un vaste marché dérégulé de la drogue et donc à un problème de santé et d’ordre publics, est pourtant discutable. Après un rapide retour sur l’histoire des raves, à l’origine de cette assimilation, il est ici proposé de décaler le regard, en prenant appui sur les raves pour donner à voir les évolutions à l’œuvre en matière de psychotropes : évolutions socio-techniques tout d’abord, avec l’extension de la gamme des produits disponibles et de leurs usages ; évolution de l’action publique ensuite, marquée par le difficile passage de la prohibition à la réduction des risques.
● L’ecstasy : la drogue des années techno
Plus qu’aux drogues en général, la techno et les raves sont surtout associées à l’ecstasy, dénomination commune du MDMA (3,4-Methylenedioxymethamphetamine), molécule dont les effets mêlent sensation d’énergie et euphorie, exacerbation des sens, suppression des inhibitions et sentiment d’empathie. Autant de caractéristiques qui lui ont permis de s’imposer comme la drogue festive des années 1990. L’apparition de cette molécule est pourtant très largement antérieure à celle de la musique techno. Le MDA (3,4-methylenedioxyamphetamine) a été synthétisé en Allemagne à la veille de la première guerre mondiale par la firme Merck. Des expérimentations ont été menées par la suite aux États-Unis, utilisant le MDA pour traiter la maladie de Parkinson, comme coupe-faim ou sérum de vérité. Elles furent cependant rapidement abandonnées en raison des effets secondaires observés chez les utilisateurs. Les premiers témoignages d’un détournement du MDA à des fins récréatives et hédonistes remontent aux années 1960 et son classement parmi les substances stupéfiantes et prohibées à 1970. Pour contourner cette interdiction, des laboratoires clandestins américains ont alors tenté de synthétiser un produit analogue et y sont parvenus deux ans plus tard en créant le MDMA, qui a lui-même été interdit dans la plupart des pays au milieu des années 1980, avant de connaître un grand succès sous le nom d’ecstasy.
Si l’ecstasy a une longue histoire, son usage est demeuré confidentiel jusqu’à la fin des années 1980, du fait de son prix élevé et de sa faible disponibilité qui le réservaient aux initiés. Le succès spectaculaire qu’a ensuite connu l’ecstasy en Europe et aux États-Unis est parallèle à l’essor de la musique techno
[1]. On a coutume de faire démarrer cette association au « Summer of love » de 1988, au cours duquel des touristes anglais en vacances dans des stations balnéaires italiennes (Rimini) et surtout espagnoles (Ibiza) ont découvert simultanément l’ecstasy et la musique House. De retour en Angleterre, des DJs ont popularisé cette nouvelle musique électronique et dansante, alors nommée acid house en référence au son produit par les synthétiseurs (Roland TB-303 notamment) et aux drogues de synthèse (ecstasy et LSD) vendues et consommées dans les clubs. Le succès rencontré par la House s’est alors combiné avec trois facteurs, débouchant sur l’apparition des premières raves : une législation obligeant les clubs à fermer –hormis à Londres– dès 2 heures du matin, la présence de vastes friches industrielles dans un pays qui a renoncé à sa tradition manufacturière, la popularisation des matériels électroniques (consoles de mixage, samplers, synthétiseurs…) et d’amplification transportables et d’un coût abordable.
Réunissant chaque week-end des milliers de danseurs dans la plupart des villes du Royaume-Uni, les raves ont rapidement suscité l’intérêt de la presse. La rave culture et la consommation d’ecstasy sont alors devenues visibles et ont provoqué dans le pays une « panique morale »
[2], d’autant plus forte que la
rave culture avait permis de revivifier les
free festivals, rassemblements de groupes marginaux (
travellers, squatters, militants environnementalistes radicaux…) qu’une loi de 1986 avait interdits. Une répression virulente s’est alors mise en place, avec le vote du Criminal Justice and Public Order Act de 1994, qui a interdit les raves, définies comme des rassemblements en plein air de 100 personnes et plus (autorisées ou non à occuper le lieu) dans lesquels de la musique amplifiée est jouée pendant la nuit
[3]. Cette répression conduisit des collectifs de
travellers à fuir l’Angleterre emmenant avec eux une nouvelle forme de fête (la free party, pour fête libre et gratuite) et favorisant ainsi sa diffusion dans le reste de l’Europe.
Si, au cours de cette période, l’ecstasy était perçue par ses usagers comme une drogue parfaite, sans danger, permettant d’étirer le temps d’une fête conviviale dont le « smiley » était l’emblème, il en a été différemment du côté des pouvoirs publics. La France a rapidement suivi le chemin britannique en réprimant les raves au nom de la lutte contre la drogue
[4]. Ce n’est qu’à partir de 1997, sous l’effet du succès international des DJs français, et de l’engouement populaire pour les raves, que s’est amorcé un mouvement de reconnaissance institutionnelle de la culture techno
[5], concrétisé un an plus tard par la publication d’une « Instruction sur les manifestations rave et techno », circulaire interministérielle recommandant aux Préfets une plus grande souplesse, tant dans l’instruction des demandes d’autorisation administrative, qu’à l’occasion d’interventions, des forces de l’ordre dans les fêtes clandestines. Une courte parenthèse s’est alors ouverte, au cours de laquelle les raves n’ont plus été exclusivement considérées sous l’angle de la toxicomanie, mais comme des événements culturels. Le vote de l’amendement Mariani (député UMP du Vaucluse) relatif aux « rassemblements exclusivement festifs à caractère musical, organisés par des personnes privées, dans des lieux qui ne sont pas au préalable aménagés à cette fin », à l’occasion de l’examen de la loi sur la sécurité quotidienne d’avril 2001, a rapidement mis fin à la relative tolérance dont les raves avaient bénéficié. Celles-ci se sont trouvées fermement encadrées, soumises à autorisation préfectorale préalable, en l’absence de laquelle les organisateurs s’exposent à des sanctions pénales et risquent de voir leur matériel saisi
[6].
Aujourd’hui encore, l’association entre musique techno et ecstasy demeure prégnante. C’est ainsi que sur les dix millions de pages web contenant le terme ecstasy indexées par le moteur de recherche Google, près de la moitié comprennent au moins un des mots-clés suivants : rave, techno, house music. Ce lien est pourtant doublement discutable. Tout d’abord parce que la consommation (et la vente) de cette molécule euphorisante a très largement débordé l’espace festif techno. Ensuite parce qu’elle n’y est pas, loin s’en faut, hégémonique : une large part du public des raves n’en consomme pas, et ceux qui la consomment à l’occasion de ces fêtes associent quasi systématiquement l’ecstasy à d’autres psychotropes : cannabis (pour 77 % des consommateurs), alcool (68 %), amphétamine (19 %), LSD (18 %), cocaïne (17 %), héroïne (4 %), médicaments psychotropes (4 %) et diverses autres substances (8 %)
[7].
Si l’ecstasy et le LSD étaient effectivement les principaux produits consommés en milieu festif techno au début des années 1990, de profonds changements se sont opérés depuis, renvoyant à des évolutions techniques d’une part, dans les comportements et les modes de consommation d’autre part.
L’évolution la plus notable concerne l’offre de psychotropes, marquée par l’industrialisation de leur production et une extension inédite de l’offre de produits de synthèse. Les chiffres des saisies opérées par les douanes françaises témoignent de la croissance exponentielle de la production d’ecstasy : 32 comprimés saisis en 1987, 62 000 en 1991, 350 000 en 1996, 600 000 en 1998 et plus de 2 000 000 en 2000. Cette abondance s’est accompagnée d’une baisse très sensible des prix et d’une détérioration globale de la qualité. Alors qu’ils coûtaient près de 300 francs au début des années 1990, les comprimés d’ecstasy sont aujourd’hui fréquemment vendus au détail pour 5 ou 10 euros. Plus de 80 % des comprimés vendus sous ce nom contiennent effectivement de la MDMA, et 90 % au moins une molécule amphétaminique (MDMA et/ou MDA, MDEA, amphétamines, métamphétamines…). Mais 5 à 8 % des comprimés vendus ne contiennent pas de MDMA. Les usagers d’ecstasy sont alors trompés par des dealers qui leurs vendent divers médicaments (anti-paludéens, corticoïdes, diurétiques, paracétamol, benzodiazépines…). Enfin, 6 à 9 % des comprimés ne contiennent aucun principe actif
[8].
La palette des molécules disponibles ne se limite donc pas à l’ecstasy. D’autant plus que cette dernière a ouvert la voie à la multiplication des
designer drugs, substances caractérisées par une structure moléculaire très légèrement modifiée par rapport aux substances prohibées, permettant ainsi de contourner la loi : metamphétamines (vendues sous de multiples appellations : speed, ice, cristal…), PCP, MBDB, 2CB, 2CI, pour ne citer que quelques produits qui circulent dans le milieu festif. L’extension de la gamme des substances utilisées à des fins récréatives a été amplifiée par le détournement de plus en plus commun des produits pharmaceutiques, le gamma OH et la kétamine
[9] venant s’ajouter au poppers et au protoxyde d’azote
[10], dont la consommation est relativement ancienne. Rappelons enfin que l’usage de ces « nouvelles drogues » de synthèse demeure relativement marginal dans l’espace techno, par rapport à celui des drogues d’origine naturelle que sont l’alcool, le tabac, l’héroïne, la cocaïne ou les plantes hallucinogènes.
Ces évolutions techniques se sont accompagnées d’une transformation des comportements et des modes de consommation. Disposant d’une pharmacopée en constante extension, les consommateurs tendent à utiliser les substances psychoactives comme des outils, permettant de modifier leur humeur à la carte. L’usage, comme les substances, tend à être « désigné », adapté, selon la nature de l’effet recherché : être éveillé, désinhibé, détendu, déconnecté, ouvert aux autres ou plongé dans un voyage intérieur… A chaque état recherché correspond une substance, dont les effets peuvent être nuancés ou amplifiés par une autre. Cette forme d’auto-médication, qui accompagne les différents temps de la fête, s’accompagne d’une banalisation des substances, ou tout du moins d’une prise de distance considérable par rapport à l’interdit prohibitionniste.
Ces évolutions sociales sont particulièrement marquées dans le milieu techno, mais le dépasse largement. La tendance à la banalisation de la consommation de psychotropes –ou tout du moins de leur expérimentation– dans la société française est avérée, notamment chez les jeunes
[11]. La croissance du nombre d’usagers de drogues dites « récréatives » s’inscrit dans un mouvement général d’intégration des psychotropes dans la société française. A cet égard, il n’est pas inutile de rappeler que les Français consomment trois fois plus de médicaments psychotropes que leurs voisins allemands et britanniques.
Un dernier point mérite d’être souligné, quant aux liens unissant les évolutions technologiques et les usages de drogues : l’apparition du réseau Internet a contribué à la dynamique d’extension des consommations de psychotropes, en servant de canal pour la commercialisation de certaines designer drugs (utilisation qui demeure somme toute marginale et très risquée) mais surtout en permettant à l’ensemble des usagers d’accéder à un savoir sur les drogues, leurs effets, leurs conditions d’utilisation et les risques associés. Ce réseau virtuel a ainsi permis de démocratiser l’accès à une information jusque-là inaccessible à de nombreux usagers, parce que prohibée et dépendante de l’insertion dans des réseaux réels.
● De la prohibition à la réduction des risques
Les consommations de psychotropes dans les fêtes techno sont généralement présentées sous l’angle de la rupture (« nouvelles drogues », « nouveaux usages », « pratiques émergentes »…). Pourtant, ce qui s’observe dans ce contexte relève moins de l’extraordinaire que de l’amplification de tendances lourdes qui dépassent les seules raves. S’il est pertinent de parler de nouveauté ou de « pratiques émergentes », c’est sans doute plus à propos des objectifs des politiques de lutte contre la toxicomanie, et de la manière dont ces dernières se sont appuyées sur la fête techno au tournant du siècle.
Pendant près de trente ans, la politique française en matière de toxicomanie s’est fondée sur deux principes complémentaires : la distinction entre drogues légales et illégales d’une part, un idéal normatif d’abstinence d’autre part. En instaurant le délit d’usage illicite de stupéfiants, la loi du 31 décembre 1970 relative aux mesures sanitaires de lutte contre la toxicomanie et à la répression du trafic et de l’usage illicite des substances vénéneuses a organisé une répression non seulement du trafic et de la vente mais aussi des usages de drogues. Parallèlement, une alternative sanitaire a été mise en place, de portée limitée, et essentiellement réservée aux usagers d’opiacés.
Deux politiques publiques contradictoires ont ainsi durablement structuré la réponse publique au problème-drogue, comme le note Michel Setbon
[12] : une politique de sécurité publique, ancienne et bien structurée, et une de santé publique, qui est longtemps restée marginale et mal définie. Bien que concernant un même public, ces politiques différaient dans leurs contenus comme dans leurs objectifs. La concurrence qui en résultait a longtemps été favorable au volet répressif. Ce n’est qu’avec l’épidémie de sida, et la mise en évidence de taux de prévalence élevés chez les usagers de drogues injectables, que le volet santé publique a trouvé une amorce de légitimation politique, autour de la réduction des risques
[13]. Se sont alors mises en places de nouvelles pratiques, initiées par les usagers eux-mêmes et centrées sur l’offre d’outils (seringues stériles, produits de substitution, etc.) et des approches (dispositifs dits de bas seuil, approches communautaires…) visant à éviter de nouvelles contaminations plutôt qu’à aboutir au sevrage des personnes
[14].
Cette évolution, pour être salutaire, n’en est pas moins demeurée limitée dans sa portée. En se concentrant sur la prévention des contaminations par le HIV pour les usagers de drogues par voie intraveineuse, la politique de réduction des risques a maintenu intacts les fondements de la politique prohibitionniste, pourtant contestés par un nombre croissant de travaux scientifiques
[15]. Au cours des années 1990, une forme de consensus s’installe dans les débats savants, autour du constat d’un brouillage des frontières entre les usages de tous les produits psychoactifs, licites ou non
[16]. Ce constat a servi de base à une remise en cause frontale de la politique menée dans l’hexagone, fondée sur une distinction arbitraire des produits psychotropes. Il a servi de fondement à l’énonciation d’une politique alternative, approchant globalement la drogue en termes d’usage, de pratique ou de comportement. L’intégration dans l’action publique de ces avancées scientifiques ne s’est pas opérée sans heurts. La prohibition a en effet organisé un déficit aussi sensible que durable des connaissances sur le phénomène, laissant libre cours aux croyances les plus diverses
[17] et réduisant d’autant l’audibilité de tout questionnement de la politique menée, immédiatement assimilée à une volonté dépénalisatrice. Les polémiques suscitées par la publication du rapport du professeur Roques en mai 1998 en fournissent une illustration, alors même que celui-ci se contentait de proposer une refonte de la classification des drogues illicites, pour mieux adapter la législation à la dangerosité des différents psychotropes.
Pendant près de trente ans, la législation de 1970 a résisté à toutes les tentatives de mise en débat et à toutes les alternances politiques, pour faire de la France le pays le plus répressif d’Europe –avec la Suède– sur le plan des drogues. Il a fallu attendre 1999 et le plan triennal de lutte contre la drogue et de prévention des dépendances établi par la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et les toxicomanies (MILDT) pour que s’ouvre une brèche. Partant du constat de la multiplicité de produits et de pratiques en matière d’addiction, ayant pour dénominateur commun leur dangerosité, le plan triennal a opéré une triple rupture : l’extension de la cible de la politique de lutte contre la toxicomanie, le passage d’un idéal normatif d’abstinence à l’idée qu’il n’existe pas de société sans drogue et le rééquilibrage des volets répressif et sanitaire.
Pendant plus de vingt ans, cette politique avait été circonscrite aux seuls usagers dépendants aux opiacés. En effaçant la distinction de statut (légal / illégal) entre les produits, le plan triennal a élargi le champ de la lutte contre la drogue à l’ensemble des produits psychoactifs, intégrés dans une politique de prévention globale. La cible de cette politique s’est alors brusquement étendue, passant de quelque cent cinquante mille héroïnomanes aux millions de consommateurs de toutes drogues, dont les médicaments psychotropes, le tabac et l’alcool
[18]. Mais plus qu’une simple évolution quantitative, l’intégration des drogues légales dans le champ d’action de la MILDT correspond à un changement du paradigme sur lequel reposait la loi de 1970, fondée sur la distinction entre drogues légales et illégales. La nouvelle théorie d’action proposée par le plan triennal est d’autant plus claire qu’elle a été résumée dans un slogan compréhensible par tous : « savoir plus, risquer moins ».
Erigée en priorité, le développement de la connaissance sur le phénomène des drogues s’est décliné dans le soutien à la production de savoirs (recherches, suivi des grandes tendances de consommation, évaluation de l’action publique) et une stratégie de diffusion des connaissances, visant à réduire le poids des représentations erronées, en rendant accessibles au public (et aux professionnels) les connaissances validées. L’avancée est sensible en regard de la situation antérieure, la loi de 1970 ayant introduit dans le Code de la santé publique des dispositions (article L 630
[19]) qui ont servi d’obstacle non seulement à tout débat public sur les drogues, mais aussi à toute diffusion d’information sur celles-ci. Cette avancée s’apparente néanmoins à une politique des petits pas : l’article L630 n’est pas évoqué dans le plan triennal, et la proposition de loi déposée par les députés Verts en 2002, visant à l’abroger, n’a pas été soumise au vote des parlementaires.
S’il ne s’est pas limité à ce seul volet cognitif, le plan triennal a fait de l’amélioration de la connaissance un élément central, érigé à la fois en fin et en moyen pour l’action. Le dispositif d’observation, d’études et de recherche mis en place avait en effet pour fonction d’alimenter le volet opérationnel du plan, organisé autour de la prévention des dépendances (décliné en trois niveaux : prévenir le passage de l’abstinence à l’usage occasionnel, de l’usage occasionnel à l’usage abusif ou nocif et de l’abus à la dépendance) et de la réduction des risques (actions qui visent à réduire les conséquences néfastes de l’usage de drogues).
● La fête techno, levier du changement de politique
Bénéficiant d’un soutien politique réel mais prudent de la part du gouvernement de Lionel Jospin, les promoteurs de cette nouvelle politique avaient besoin de faire rapidement la preuve de sa faisabilité et de son efficacité. La scène techno s’est alors imposée comme un terrain privilégié pour la conduite de recherches et d’études sur les drogues et leurs usages, mais aussi pour l’expérimentation d’actions de prévention et de réduction des risques.
La consommation de produits psychotropes y est non seulement avérée, mais visible, assumée et sujette à de nombreuses discussions parmi des usagers férus d’expérimentations. Alors que la toxicomanie avait été renvoyée dans la sphère privée par la prohibition, les raves (et plus encore les free parties) ont instauré des scènes ouvertes de consommation, à partir desquelles la production de connaissances sur les psychotropes et leurs usages s’est avérée nettement plus aisée. Ce d’autant plus qu’à partir de la fin des années 1990, les fêtes techno se sont multipliées, attirant un public large, dont l’expérience et les pratiques en matière de consommation de psychotropes sont diversifiées. Cette dynamique s’est même amplifiée à la suite du vote de l’amendement Mariani, qui a brusquement projeté les free parties dans le débat public. En dépit des principes affichés (ouverture et libre accès), ces fêtes clandestines s’accompagnaient jusque-là d’une sélection implicite. L’accès était en effet conditionné par l’inscription dans des réseaux d’informations spécifiques. Sous l’effet d’une couverture médiatique soutenue, l’obtention d’informations sur les free parties est devenue plus aisée et les barrières qui en restreignaient l’accès aux initiés sont devenues poreuses. Elles ont alors fait face à l’afflux d’un public de curieux, composé majoritairement d’adolescents et de jeunes adultes attirés par les récits de fêtes gratuites, dans des lieux inattendus où la consommation des psychotropes n’est pas cachée.
Prenant appui sur ce terrain favorable, le plan triennal a mis en place deux outils complémentaires, pour organiser la collecte d’une information aussi riche qu’inédite : un dispositif d’identification et de description des tendances récentes et des nouvelles drogues (TREND) et un Système d’identification national des toxiques et substances (SINTES). Le dispositif TREND s’appuie sur un réseau national d’équipe locales, chargées de la collecte d’informations et de l’analyse des pratiques des usagers de drogues, notamment par le biais d’observations ethnographiques réalisées dans les lieux de consommation, complétés par des questionnaires qualitatifs (par produit). Alimenté par les équipes du réseau TREND et les services répressifs (police, gendarmerie, douanes) qui transmettent leurs résultats aux laboratoires toxicologiques, le système SINTES a systématisé l’analyse des produits psychoactifs de synthèse disponibles en France (plus de six mille échantillons collectés et analysés sur la durée du plan triennal). Dans les deux cas, les espaces festifs techno ne constituaient qu’une des sources d’information initialement prévues. Ils se sont cependant rapidement imposés comme la principale, apportant un volume d’information supérieur à celui provenant des équipes intervenant dans les espaces urbains (TREND) et des services répressifs (SINTES) : alors que plus de 80 % des échantillons de la base SINTES avaient été apportés par les services de police, de gendarmerie et des douanes en 1999, cette proportion a progressivement diminué, pour devenir inférieure à 50 % en 2002
[20].
De la même façon, le plan triennal a trouvé dans les raves un terrain privilégié pour la mise en œuvre des actions de prévention et de réduction des risques. Il a pu s’appuyer pour ce faire sur les initiatives développées depuis 1995 par diverses associations issues du mouvement techno ou proches de celui-ci (Tipi, Techno Plus, Keep Smiling mais aussi Act up et Aides), relayées à partir de 1997 par la mission rave de Médecins du monde. Intervenant dans les lieux des fêtes, ces associations ne se sont pas contentées d’assurer une présence sanitaire. Elles ont aussi développé la pratique de
testing, qui permet aux usagers d’opérer une évaluation grossière (présence ou non de MDMA) mais immédiate de la composition des comprimés vendus sous le nom d’ecstasy qu’ils s’apprêtaient à consommer. Le service ainsi rendu a permis à ces associations d’être acceptées et reconnues par des usagers souvent méfiants vis-à-vis des intervenants institutionnels et plus encore à l’égard des messages que ceux-ci diffusent en matière de psychotropes
[21]. Intégrées dans le réseau TREND
[22], ces associations ont servi de canal pour établir un contact avec les utilisateurs de drogues et les alerter sur les risques qu’ils encouraient : diffusion d’alertes sanitaires lorsque les résultats d’analyse issus de SINTES révélaient la circulation de comprimés dangereux ; mise à disposition de messages de prévention sur les moyens de limiter les risques liés à l’usage des produits, mais aussi sur les maladies sexuellement transmissibles, la conduite de véhicules ou les risques liés aux pratiques du piercing ou du tatouage…
L’actualité récente pourrait laisser croire que les raves constituent des espaces de périls pour la jeunesse, appelant un ferme encadrement public. Il n’en a pas toujours été ainsi. Loin d’être un problème pour les pouvoirs publics, la fête techno est au contraire apparue –pendant une courte période– comme une solution, ou tout du moins un des principaux leviers mobilisés pour amorcer la réforme d’une politique aussi anachronique qu’inefficace. De ce point de vue, la nouvelle vague de répression des fêtes techno qui s’est amorcée en 2002 n’est pas seulement le signe d’une crispation française sur les thématiques d’ordre public. Elle peut aussi être lue comme le point de départ d’une politique réactionnaire en matière de drogues, revenant sur les avancées récentes de la prévention des dépendances et de la réduction des risques. Dans un premier temps, l’encadrement administratif des raves et la multiplication des saisies de drogues lors d’interventions policières dans les teknivals (vite renommés « sarkoval » par les participants) ont fragilisé les dispositifs mis en place : dès lors qu’elles sont redevenues risquées sur le plan pénal, les consommations se sont faites moins visibles dans les espaces festifs, réduisant d’autant l’efficacité des opérations de collecte d’information et de diffusion de messages de prévention. Cette remise en cause des instruments de la politique de réduction des risques s’est prolongée avec la publication, en avril 2005, d’un décret
[23] censé protéger les intervenants de cette politique du risque d’incrimination d’usage ou d’incitation à l’usage au cours de leurs interventions, mais qui interdit le
testing, outil sur lequel s’était fondée la réduction des risques dans les raves.
Ces éléments s’inscrivent dans un mouvement plus général de revanche des tenants de la prohibition sur la coalition de chercheurs, d’acteurs sanitaires et sociaux porteurs de la politique de réduction des risques. La réversibilité de la dynamique de changement qui semblait à l’œuvre est avérée avec le plan gouvernemental de lutte contre les drogues illicites, le tabac et l’alcool 2004-2008, qui revient à une approche par produits (à la différence du plan triennal 1999-2002 organisé autour d’un concept d’approche globale), mettant de nouveau en avant les différences entre les produits stupéfiants du point de vue de leur licéité.
Force est donc de constater que la stratégie développée au tournant du siècle, visant à produire du changement social et politique par la connaissance, en prenant fortement appui sur les fêtes techno, est aujourd’hui en échec. Mais pouvait-il en être autrement, s’agissant d’une politique de prévention et de réduction des risques qui présentait la double tare d’être libérale sur le plan moral et communautaire dans ses modes d’action ? Dans le contexte politique actuel, marqué par la réduction du libéralisme au néo-libéralisme et l’assimilation de tout phénomène communautaire à une remise en cause de la République, on peut en douter. ●
[*]
Respectivement sociologue et ethnologue. Les auteurs remercient Éric Labbé pour ses remarques.
[1]
OFDT (1999) « Les drogues synthétiques en Europe : Uniformisation et généralisation du phénomène »,
Tendances, 3.
[2]
S.
Redhead (1993) « The politics of ecstasy » in S.
Redhead (dir.),
Rave off : politics and deviance in contemporary youth culture, Avebury.
[3]
On notera dans cette loi une délicieuse définition juridique de la musique techno : des sons entièrement ou principalement caractérisés par l’émission d’une succession de battements répétitifs
(« music » includes sounds wholly or predominantly characterised by the emission of a succession of repetitive beats).
[4]
Par le biais d’une circulaire du ministère de l’Intérieur (Mission de lutte anti-drogue) de janvier 1995, à l’intitulé explicite : « les soirées-rave : des situations à hauts risques ».
[5]
Le 21 novembre 1997,
Catherine Trautmann —alors ministre de la Culture— publiait une tribune dans Le Monde (« Pour une politique des arts de la scène ») dans laquelle elle défendait une musique « diabolisée » et un mouvement « méprisé ». Trois semaines plus tôt, l’ancien ministre de la Culture
Jack Lang avait pris position dans Libération en faveur de la « culture techno » et de sa reconnaissance officielle (« Rave universelle », 30 octobre 1997).
[6]
Pour de plus longs développements sur l’histoire de la fête techno, voir E.
Racine (2002)
Le phénomène Techno. Clubs, raves, free-parties, ed. Imago. Pour une comparaison franco-britannique sur les fêtes techno et les interventions publiques en leur direction, voir L.
Tessier (2003) « Musiques et fêtes techno : l’exception franco-britannique des free parties »,
Revue Française de Sociologie, 44-1.
[7]
I.
Giraudon, P-Y.
Bello (2003)
Regards sur l’ecstasy et d’autres produits de synthèse en France, OFDT.
[9]
Deux anesthésiques vendus dans les espaces festifs sous les noms de GHB ou de liquid ecstasy pour le premier, de Special K ou de K pour le second.
[10]
Le poppers est composé de nitrites aliphatiques utilisés en cardiologie pour leurs propriétés vasodilatatrices ; le protoxyde d’azote est un gaz largement utilisé en milieu hospitalier pour ses propriétés anesthésiques, en milieu festif comme « gaz hilarant ».
[11]
A titre d’illustration, l’enquête « lasanté et consommation » réalisée au cours de l’appel de préparation à la Défense en 2002 a montré qu’un Français de 17 ans sur deux avait déjà fumé du cannabis au moins une fois dans sa vie (contre moins d’un sur quatre en 1993) et que l’ecstasy, le poppers et les champignons hallucinogènes avaient été expérimentés par près de 5 % des appelé-e-s.
[12]
M.
Setbon (1995) « Drogue, facteur de délinquance ? D’une image à son usage »,
Revue française de science politique, 45-5.
[13]
H.
Bergeron (1999)
L’État et la toxicomanie. Histoire d’une singularité française, Paris, PUF.
[14]
N.
Gourmelon (2005)
Les toxicomanes en temps de SIDA ou les mutations d’une prise en charge, L’harmattan.
[15]
Voir A.
Ogien (1992) « Situation de la recherche sur les toxicomanies en Europe et aux États-Unis »,
in A.
Ehrenberg,
Penser la drogue. Penser les drogues, éditions Descartes.
[16]
A.
Ehrenberg (dir.) (1998),
Drogues et médicaments psychotropes. Le trouble des frontières, éditions Esprit.
[17]
Sur l’importance des croyances dans champs des drogues et des politiques publiques en la matière : H.
Bergeron (1999) « Politiques publiques et croyances collectives. Analyse socio-historique de la politique française de soins aux toxicomanes de 1970 à 1995 »,
Déviance et Société, 23-2.
[18]
La France compte neuf millions de personnes fumant au moins dix cigarettes par jour. S’agissant de l’alcool, le nombre de « consommateurs à problème » est estimé entre quatre et cinq millions de personnes, dont deux millions sont dépendantes. Enfin près de 20 % des adultes consomment des médicaments psychotropes (somnifères, tranquillisants), dont la moitié régulièrement (au moins une fois par semaine depuis six mois).
[19]
Cet article liberticide punit d’amende (500 000 francs) et d’emprisonnement (cinq ans) toute présentation des stupéfiants « sous un jour favorable ».
[20]
M.
Setbon, O.
Guerin, S.
Karsenty, P.
Kopp (2003)
Evaluation du plan triennal de lutte contre la drogue et de prévention des dépendances (1999-2002), OFDT.
[21]
On mesure là l’ampleur des effets pervers de la politique antérieure, qui avait promu la diffusion de messages parfois inexacts et souvent marqués d’une connotation morale (« la drogue, c’est de la merde »). Résistant à l’expérience des usagers, ces messages ont durablement sapé la crédibilité de toute information publique relative aux psychotropes.
[22]
Cette intégration ne s’est pas opérée sans difficultés. Plusieurs structures ont ainsi choisi de sortir du dispositif SINTES, se jugeant instrumentalisées par un dispositif auquel elles contribuaient fortement (alimentation de la base) mais dont elles n’avaient que peu de retour (messages d’alerte).
[23]
Décret du ministère des Solidarités, de la santé et de la famille du 14 avril 2005, approuvant le référentiel national des actions de réduction des risques en direction des usagers de drogue et complétant le code de la santé publique.