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Outre-Terre

2011/4 (n° 30)

  • Pages : 440
  • ISBN : 9782918587088
  • DOI : 10.3917/oute.030.0381
  • Éditeur : Outre-terre

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Le Burkina Faso [2][2] Les informations et données sont majoritairement issues... est un État enclavé de l’Afrique de l’Ouest d’environ seize millions d’habitants. Inscrit parmi les « pays pauvres très endettés » depuis 2002, le PNUD le classait en 2010 au 161e rang des 169 pays pour lesquels est calculé l’indicateur de développement humain [3][3] PNUD, Rapport sur le développement humain 2010, New.... Il reste aujourd’hui l’un des rares États africains à reconnaître la République de Chine (Taiwan) [4][4] Taiwan a 18 ambassades à travers le monde dont 4 sur.... L’histoire de cette relation singulière, compliquée par les revirements politico-diplomatiques de Ouagadougou, demande des éclaircissements. Un regard sur le cas burkinabè permet également de mieux appréhender les multiples virages politiques entrepris par la dizaine d’États africains qui, au cours des cinquante dernières années, ont joué le jeu des « deux Chines », reconnaissant tour à tour la République populaire de Chine (RPC) et Taiwan. Si les intérêts économiques prédominent, ils ne sont pas les seuls. Aussi convient-il d’éclairer les points d’achoppement ayant entraîné ces glissements de l’approche idéologique vers une realpolitik assumée aujourd’hui par l’ensemble des responsables africains, l’un des plus représentatifs ayant certainement été le Sénégalais Abdoulaye Wade en 2005. Au Burkina Faso, les paradoxes sont nombreux, et l’on peut dès lors s’interroger sur le bien-fondé de la relation taiwano-burkinabè. Les conséquences de la mise à l’écart de facto de la RPC sont-elles politiquement un angle mort, un jeu à somme négative ou au contraire un pari constructif sur l’avenir à moyen terme ?

COOPÉRATIONS « CHINOISES »

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Le Burkina Faso a donc, comme quatorze autres États africains (document 1), reconnu au cours du XXe siècle tantôt la Chine populaire, tantôt Taiwan. Du 15 septembre 1973 au 4 février 1994, Ouagadougou et ses cinq présidents successifs [5][5] Ce fut le lieutenant-colonel Lamizana qui officialisa... vont entretenir une saine relation, mais modeste en termes de projets et financements, avec Pékin. Opportuniste, cette reconnaissance intervenait deux années après l’accession de la Chine dite continentale au Conseil de sécurité de l’ONU où le Burkina Faso (alors encore « Haute-Volta ») s’opposa avec les États-Unis [6][6] Dans un courrier adressé au ministre des Affaires étrangères... à la résolution 2758 de l’Assemblée générale des Nations unies du 25 octobre 1971 décidant le « rétablissement » de la RCP dans ses droits légitimes. Maurice Yaméogo (président de 1959 à 1966) avait toutefois entretenu des relations avec Pékin avant l’officialisation des relations bilatérales, c’est-à-dire pendant la coopération taiwano-burkinabè. Mais le Burkina Faso est le seul État africain à avoir reconnu par deux fois la République de Chine : en 1964 et en 1994. Suivant l’exemple de nombreux États de la sous-région dont le Nigeria, le Cameroun, la Sierra Leone, le Sénégal, le Ghana, le Togo et le Bénin, le futur « pays des hommes intègres » suivit ainsi ce qu’il convient de nommer le sens de l’histoire. Le statut international de la Chine continentale permit le rétablissement des relations avec le Ghana et le Bénin (1972). Surtout, l’appui technique et financier offert aux États africains incitait ces derniers à choisir Pékin, comme allaient le faire le Gabon et le Niger un peu plus tard (en 1974).

DOCUMENT 1 - ÉTAT DES RECONNAISSANCES

Années de reconnaissance

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Fort logiquement, les principaux accords de coopération et investissements chinois remontent à la décennie 1970 quand plus de dix projets furent signés et entrepris. Parmi ces derniers, l’aménagement des vallées du Kou, de Banfora, du Sourou ou de la plaine de Banzon. La Chine réalise également l’adduction d’eau pour les villes de Koudougou et Ouagadougou, monte plusieurs unités de production et étudie la faisabilité de lignes de chemin de fer vers Tambao ou Lomé… Ancrés dans l’accord économique et technique du 17 octobre 1973, ces projets font l’objet d’un prêt établi sur 15 ans, dont « le remboursement peut se faire par des marchandises voltaïques diverses livrées à la Chine » [7][7] Direction des archives nationales, ministère des Affaires.... Durant les 21 années de la coopération, 19 millions d’euros furent investis dans 36 projets (document 2) encadrés par trois accords : celui de 1973 (100 millions de yuans ou 150 millions de dollars), celui de 1984 (35 millions de yuans ou 98 millions de dollars) et celui de 1989 (50 millions de yuans ou 236 millions de dollars).

DOCUMENT 2 - RÉALISATIONS DE LA RPC (1973 À 1994)
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Taipei dispose également de tous les procédés usités dans la coopération bilatérale : prêts à taux nul ou préférentiel, dons et investissements privés plus ou moins encadrés par la représentation locale. L’ambassade, inaugurée quelques mois après l’établissement des relations entre le Burkina Faso et la République de Chine en 1995, gère depuis quinze années les concertations et suivis des huit commissions mixtes de coopération se déroulant alternativement et deux fois l’an à Taiwan et au Burkina Faso. Pierres angulaires de cette relation, les commissions ont d’ores et déjà mis en œuvre 68 projets, pour un montant équivalent à 256 millions d’euros [8][8] À titre de comparaison, la France a octroyé de 2006 à 2008 167 millions... (document 3) jusqu’à la huitième commission des 14 et 15 juin 2010. Reprenant les projets abandonnés par Pékin au lendemain de la volte-face diplomatique – dont l’aménagement de 1 260 hectares dans la vallée du Kou – Taipei est devenu l’un des principaux partenaires de Ouagadougou. Parmi ces projets, le programme de renforcement de la formation professionnelle, la construction d’un centre hospitalier universitaire dans la capitale, les projets rizicoles « Pluvial I et II » (7 500 hectares), la construction d’un échangeur de l’Est de la capitale, mais également un programme de 1 000 forages, 350 terrains de football départementaux, un abattoir frigorifique ou encore l’approvisionnement en eau potable de cinq villes. Quantitativement – 68 contre 36 – et qualitativement – meilleure répartition sur le territoire burkinabè (documents 4 et 5), ces réalisations jouent de fait un rôle à forte connotation sociale et participent au développement d’un État incapable – tant économiquement que politiquement – d’assurer certains services publics de base (accès à l’eau et à électricité par exemple). Si les programmes taiwanais précédant la reconnaissance de la Chine continentale de 1973 étaient limités au secteur agricole, ceux des années 1990 et 2000 couvrent un spectre autrement plus large, du secteur informel (fonds d’appui au secteur informel ou FASI) à la condition féminine (fonds d’appui aux activités rémunératrices des femmes ou FAARF), ou encore au tourisme sanitaire (centre de repos et de remise en forme de Bagré). La coopération touche ainsi l’ensemble des domaines et secteurs : l’agriculture qui reste la porte d’entrée de Taiwan au Burkina, la santé, la culture, la défense, le BTP et les infrastructures, l’éducation et la recherche, le sport, l’environnement et jusqu’à l’administration de l’État. Ceci étant bien entendu à mettre en comparaison avec les pays de la sous-région et de leurs relations respectives avec la RPC, laquelle finance à différentes échelles des projets dont la similitude est frappante. Soutenir la RPC – condition préalable pour l’obtention de relations diplomatiques et d’une coopération – est objectivement un choix géopolitique et économique essentiel dès lors que cet État apparaît comme la seconde puissance mondiale et qu’il est devenu le premier investisseur étranger en Afrique sub-saharienne [9][9] En 2008, la Chine était passée premier partenaire économique.... Au début des années 1990, Taipei adopte sous l’impulsion de son président Lee Tenghui une nouvelle stratégie en vue de récupérer plusieurs États africains : la diplomatie du chéquier. Le Liberia en 1989, puis le Burkina Faso en 1994 et le Sénégal en 1996 s’essayent ainsi à ce que plusieurs États occidentaux pratiquent avec plus ou moins d’ostentation, la double reconnaissance. Une tentative qui échouera, Pékin fermant son ambassade et rappelant ses ressortissants, mais était-ce réellement-là la volonté de Blaise Compaoré ?

DOCUMENT 3 - RÉALISATIONS TAIWANAISES DEPUIS 1994
DOCUMENT 4 - CHINE (RPC) : COOPÉRATION DE 1973 À 1994
DOCUMENT 5 - TAIWAN : COOPÉRATION DE 1994 À AUJOURD’HUI

LA RECONNAISSANCE DE 1994

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Au début de l’année 1994, le Burkina est confronté à de profondes difficultés budgétaires. Le plan d’ajustement structurel imposé depuis mars 1991 et la dévaluation du franc CFA contraignent Ouagadougou à rechercher des financements étrangers, de préférence non occidentaux. Les impacts probables de la dépréciation monétaire et la situation économique générale du pays incitent le chef d’État burkinabè à choisir le seul partenaire capable de financer rapidement et sans condition – hormis sa reconnaissance – ses futurs « engagements nationaux » : Taiwan. En perpétuelle quête de porte-parole sur la scène internationale, et ce notamment depuis le début des années 1990, alors que la Chine limite ses investissements étrangers et particulièrement africains, l’île distribue ses dollars à qui les accepte ; une opportunité que saisit Blaise Compaoré alors à mi-mandat. Opportunité d’ordre économique car les financements sont très majoritairement des dons, mais aussi politique car en défendant la cause de l’île, le facilitateur ou négociateur Compaoré s’impose pendant un court laps de temps devant les puissants et les organisations internationales. Quoi qu’il en soit de la sincérité de la démarche, le statut du Burkina Faso s’en trouve diplomatiquement rehaussé. Au-delà des motivations essentielles, les rapports d’activités de l’ambassade de Ouagadougou à Pékin proposent une lecture plus approfondie des relations sino-burkinabè pré-1994 : « viol du courrier diplomatique », « hausses anarchiques » des salaires des employés chinois ainsi que des loyers de bâtiments occupés par l’ambassade, « opacité des termes des accords passés favorisant des interprétations abusives par la partie chinoise à son seul profit », « humiliations à peine voilées qui s’appliquent sans discernement aux missions diplomatiques des pays faibles », « pure provocation », « locaux truffés de microphones », « mauvaise volonté manifeste… [10][10] Rapport d’activité de l’ambassade aux mois de septembre... Les griefs étaient considérables. Dans le bilan des liens d’amitié et de coopération du 13 avril 1983, l’analyse burkinabè relative aux engagements et financements chinois est pour le moins incisive : « Les apports publics sont constitués de dons et subventions généralement sinon toujours liés, ils s’accompagnent de publicité tapageuse. Bien qu’engendrant des obligations financières peu contraignantes (taux d’intérêts très bas) ils portent le plus souvent atteinte à la souveraineté ». Enfin, à propos du forage de puits dans la région de Koudougou : « La technique employée par la partie chinoise était plutôt désuète et il était douteux que les équipements utilisés servent à la fin du projet ».

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Défendant les valeurs démocratiques véhiculées par Taiwan et se jouant par là du monde occidental et de ses organisations, le gouvernement burkinabè récupère et développe sa niche diplomatique. La singularité de cette relation ayant cependant ses limites. À l’ambassade, au cœur de la capitale africaine, certains responsables burkinabè (employés à la représentation) critiquent « l’opacité des débats, des termes de la coopération et des décisions », les « bakchichs », les « échanges limités » et l’« esprit de mendicité » lesquels créent une relation de dépendance vis-à-vis de l’île. Certaines de ces affirmations sont véridiques. Dans un courrier adressé à la présidence du Burkina Faso, le consultant anonyme d’un cabinet de conseil basé à Londres écrit : « L’année dernière, j’ai été dûment et officiellement reconnu comme un expert-conseil basé à Londres par un consultant taiwanais afin de solliciter et de négocier entre les gouvernements africains sélectionnés la possibilité de la reconnaissance et l’établissement de relations diplomatiques complètes avec le gouvernement de Taiwan […] en vertu de l’accord, mon organisation a été chargée de négocier une compensation financière pour le Burkina Faso par le gouvernement de Taiwan dans le cas de la reconnaissance officielle […] les propositions ont été soumises au ministre des Affaires étrangères […] iI m’a été donné l’assurance complète par les consultants d’affaires taïwanais à Londres et à Taipeh que toute nation africaine, qui accorde au gouvernement taïwanais la reconnaissance diplomatique sera payé sous la table, un certain pourcentage des sommes en dollars américains en fonction de la population de ce pays. Dans le cas du Burkina Faso qui a une population de 9 millions [en 1994], nous sommes conscients que le gouvernement de Taiwan a mis à la disposition de votre gouvernement entre 50 et 60 millions de dollars y compris le don de trois grandes industries à mettre librement en place pour former des travailleurs locaux » [11][11] Courrier n° 0972 daté du 4 août 1994.. Suivent plusieurs phrases selon lesquelles le correspondant réclame 10 % « des sommes versées aux fonctionnaires du Burkina Faso », menaçant le cas échéant de révéler le marchandage à « l’ONU et aux organisations internationales ». Ceci n’est certes pas une découverte ; qu’il s’agisse en effet des relations sino-africaines ou taiwano-africaines, la corruption et la concussion sont, pour reprendre un terme médical, endémiques. Les partenaires ne peuvent en tout état de cause être considérés comme des parangons de vertu. Et l’on comprend dès lors beaucoup mieux la volte-face du Sénégal d’Abdou Diouf en janvier 1996. Celle du Lesotho qui avait précédé en 1990 semble par comparaison dérisoire si l’on compte six millions de dollars par million d’habitants comme le suggère le courrier précité. La répétition dans le cas burkinabè (1964 et 1994) semble attester d’une malhonnêteté politique certaine en même temps que se font jour plusieurs paradoxes.

LES PARADOXES DE LA RELATION TAIWANO-BURKINBÈ

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« Les rapports entre Pékin et Ouagadougou paraissent désormais si étroits que notre pays ne se permettrait pas de troquer la Chine-mère contre Taiwan comme l’ont déjà fait plusieurs États en contrepartie d’une fallacieuse manne financière ». Cette phrase, rédigée par l’ambassadeur Ouédraogo en janvier 1992 dans un mémorandum sur la coopération Chine-Burkina, illustre l’état d’esprit présidentiel début 1994. Il pourrait en être de même aujourd’hui avec Taipei. Monsieur S., du service commercial de l’ambassade de Taiwan déclarant en aparté : « Il faut être réaliste, ils [les Chinois de RPC] mettent la pression sur nos autorités et n’accordent que très peu de visas [aux commerçants burkinabés] ». Le contraire serait étonnant. La Chine populaire est devenue l’un des principaux fournisseurs du Burkina Faso et devance amplement Taiwan à cet égard (document 6). À l’instar des commerçants ivoiriens, sénégalais ou maliens, les Burkinabè tentent de s’approvisionner à Yiwu, Shanghai ou Canton. Céréales, produits chimiques, caoutchouc ou engins agricoles utilisés dans certaines rizières exploitées par des techniciens taiwanais sont importés à partir de la côte méridionale de Chine continentale. De fait, si les rapports politiques sont en faveur de Taipei, les échanges économiques privilégient, eux, Pékin.

DOCUMENT 6 - VOLUME MOYEN DES ÉCHANGES DE MARCHANDISES (1995-2009) ENTRE LA CHINE, TAIWAN ET QUATRE PAYS OUEST-AFRICAINS (MILLIONS DE DOLLARS)
BASE DE DONNÉES EN LIGNE DE LA CNUCED
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Si l’on compare avec la Côte d’Ivoire, le Sénégal et le Mali [12][12] Respectivement classés au 149e, 144e et 160e rang de... qui avaient reconnu la Chine populaire respectivement en 1983, en 1971 (mais avec une période taiwanaise de 1996 à 2005) et en 1960, les échanges taiwano-ivoiriens sont six fois plus importants que ceux de Taiwan avec le Burkina Faso. Le Sénégal et même le Mali – partenaire historique de Pékin dans la sous-région – échangent 1,33 fois plus que Ouagadougou. Si les flux sino- et taiwano-ivoiriens sont logiquement [13][13] La Côte d’Ivoire représentant près de 33 % du PIB de... supérieurs à ceux des États ouest-africains considérés, il est plus étonnant de constater que le ratio Chine-Burkina et Taiwan-Burkina est de 10.

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En ce qui concerne le Burkina Faso stricto sensu, la Chine avait au cours de ces quinze dernières années non seulement rattrapé son retard sur Taiwan en termes d’échanges, mais multiplié ces derniers par 7 (importations du Burkina) et par 70 000 (exportations chinoises). Dans le même temps, Taiwan triplait seulement ses exportations vers Ouagadougou et importait pour presque trois fois moins malgré le rétablissement des relations diplomatiques entre Taipei et le gouvernement de Ouagadougou.

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Les exportations représentent environ 44 % des échanges sino-burkinabè. Ces marchandises, embarquées à Shanghai ou Ningbo et transitant via Abidjan ou Lomé, sont pour leur majorité exportées par des spécialistes de l’import-export chinois. L’obtention de visas pour les commerçants burkinabè s’avère effectivement ardu, leur gouvernement n’étant pas reconnu par Beijing et inversement. De ce fait, ce sont les ressortissants chinois installés à Ouagadougou et Bobo Dioulasso qui assurent la vente en gros des produits exportés. Ces grossistes s’appuient cependant sur le réseau marchand local pour irriguer le territoire de produits made in China. Ils ne disposent pas, comme à Abidjan, Dakar ou Bamako, de relais spécifiques – les échoppes chinoises. L’absence d’ambassade reste donc un frein au développement des activités chinoises au Burkina Faso, mais demeure un moyen de pression pour Ouagadougou : dans l’éventualité où ces ressortissants deviendraient gênants ou imposeraient une concurrence inappropriée (comme au Sénégal, en Côte d’Ivoire ou au Cameroun), les autorités ne sont théoriquement pas tenues de justifier leur expulsion.

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Le nombre de ressortissants chinois est cinq fois supérieur à celui des Taiwanais (500 et 100 environ). De même, 90 % des entreprises « chinoises » sont gérées par des représentants de la Chine populaire. Sept des onze entreprises répertoriées par la Chambre de commerce et d’industrie exercent dans le commerce (de détail ou de demi-gros). D’autres entreprises opèrent dans le BTP, les supermarchés, l’eau minérale, la restauration et l’hôtellerie. Des logements dans le centre-ville à proximité de la résidence de l’ambassadeur de France sont à la disposition des employés chinois de la société Lehui (de RPC). L’absence de relations politiques officielles bilatérales influe donc sur l’intégration des huaqiao (personnes d’origine chinoise). En somme, pas de regroupements territoriaux ostentatoires (comme à Dakar ou Abidjan), mais un rôle économique et social substantiel : ils restent indispensables à une population forcée de consommer des marchandises à bas prix et donc de basse qualité – du made in China que les Burkinabè ne sont pas encore en mesure d’importer.

CONCLUSION

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Quantitativement et qualitativement, les commissions mixtes de coopération taiwano-burkinabè ont produit des résultats cohérents durant les 16 dernières années du partenariat (1994-2010). Après avoir réactivé les projets abandonnés et/ ou non finalisés par la Chine durant 21 années de la coopération, Taiwan a profité d’un relatif retrait africain de cette dernière, mais surtout d’une coïncidence d’intérêt avec le président Blaise Compaoré. Soumis à de fortes pressions de la part du FMI et de la Banque mondiale, il a rapidement saisi l’opportunité que représentait alors la reconnaissance de Taiwan pour son pays et sa personne : assainir les finances tout en laissant la responsabilité à Taipei d’investir et de développer plusieurs secteurs clés. Le jeu des « deux Chine » est également l’occasion pour Compaoré de s’afficher comme le défenseur d’un État mis au ban de la communauté internationale. Peu importe finalement si Taiwan paie sa reconnaissance en « dessous de table », l’important pour la présidence burkinabè est avant tout l’image qu’elle donne et celle qu’elle acquiert sur la scène internationale. Contesté et contestable, le capitaine Compaoré surfe sur une vague instable. La disparition de la République de Chine (agrégée à la RPC) signifierait une fin de partie. Exigée par une partie de la société pour des raisons strictement économiques et commerciales, la reconnaissance de la Chine populaire n’est en définitive qu’une question de temps et d’acteurs. Les enjeux, dans un monde politique et économique de plus en plus tourné vers la Chine, sont trop importants pour que ce petit État sub-saharien s’entête encore longtemps dans un rôle sans avenir.

Notes

[1]

Doctorant à l'université Paris VIII.

[2]

Les informations et données sont majoritairement issues de l’étude de terrain réalisée du 6 au 24 mars 2010 dans le cadre du Doctorat « Géopolitique de la Chine en Côte d’Ivoire ».

[3]

PNUD, Rapport sur le développement humain 2010, New York, Nations unies, 2010, p. 166.

[4]

Taiwan a 18 ambassades à travers le monde dont 4 sur le continent africain, le Burkina Faso étant l’État le plus peuplé.

[5]

Ce fut le lieutenant-colonel Lamizana qui officialisa ces relations avec son homologue Dong Biwu, le colonel Zerbo, le commandant Ouédraogo, les capitaines Sankara et Compaoré.

[6]

Dans un courrier adressé au ministre des Affaires étrangères burkinabé Joseph Conombo le 10 septembre 1971, le secrétaire d’État William Pierce Rogers incitait la Haute-Volta à adopter le projet de résolution albanais proposant la double représentation ; cette dernière solution n’ayant pas été retenue, les deux États voteront contre la résolution (archive du ministère des Affaires étrangères du Burkina Faso).

[7]

Direction des archives nationales, ministère des Affaires étrangères, Ouagadougou.

[8]

À titre de comparaison, la France a octroyé de 2006 à 2008 167 millions d’euros (site du ministère des Affaires étrangères français). La Côte d’Ivoire a elle obtenu pour la même période plus de 90 millions d’euros de la Chine populaire.

[9]

En 2008, la Chine était passée premier partenaire économique de l’Afrique sub-saharienne avec 78,2 milliards d’euros (devant les États-Unis et la France à respectivement 76 et 52,5 milliards d’euros).

[10]

Rapport d’activité de l’ambassade aux mois de septembre et d’octobre 1991.

[11]

Courrier n° 0972 daté du 4 août 1994.

[12]

Respectivement classés au 149e, 144e et 160e rang de l’indicateur de développement humain du PNUD (le Burkina Faso au 161e). Ces États sont classés au 100e, 118e, 133e et 126e rang en terme de PIB en parité de pouvoir d’achat (CIA Factbook 2009) et comptent 21, 12, 13 et 16 millions d’habitants en 2010 (CIA Factbook 2010).

[13]

La Côte d’Ivoire représentant près de 33 % du PIB de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, UEMOA (CIA Factbook 2009).

Plan de l'article

  1. COOPÉRATIONS « CHINOISES »
  2. LA RECONNAISSANCE DE 1994
  3. LES PARADOXES DE LA RELATION TAIWANO-BURKINBÈ
  4. CONCLUSION

Pour citer cet article

Aurégan Xavier, « Le Burkina Faso et les " deux Chines " », Outre-Terre, 4/2011 (n° 30), p. 381-390.

URL : http://www.cairn.info/revue-outre-terre1-2011-4-page-381.htm
DOI : 10.3917/oute.030.0381


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