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Le Philosophoire

2005/1 (n° 24)

  • Pages : 100
  • DOI : 10.3917/phoir.024.0132
  • Éditeur : Vrin
  • Revue précédemment éditée par les Éditions Association Le Lisible et l'Illisible (jusqu'au numéro 37).



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Vincent Descombes, Le complément de sujet — Enquête sur le fait d ’agir de soi-même. Gallimard, NRF-Essais, 2004

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Il faut probablement lire « l’enquête sur le fait d’agir de soi-même » que propose Vincent Descombes comme une sorte de complément à sa Grammaire d’objets en tout genre [1]  Grammaire d’objets en tout genre est paru aux Editions... [1] . Il s’agissait alors de montrer l’intérêt de poser des questions grammaticales en philosophie, c’est-à-dire de procéder en interrogeant le mode de composition des propositions, et les règles qui sont effectivement suivies pour l’emploi signifiant d’un mot. Ces analyses, développées dans le droit fil des travaux de Frege et Wittgenstein, portaient sur la notion d’objet et ses déclinaisons dans les théories contemporaines (l’objet de l’ontologie, de la conscience de la phénoménologie, de connaissance de l’épistémologie, etc.). Vingt ans plus tard, la méthode est identique, mais l’enquête porte cette fois sur ce que l’historiographie philosophique pose comme la ligne de démarcation entre l’Antiquité et la Modernité : la découverte de la subjectivité. Il est en effet habituellement admis que la question du sujet — de son « émancipation » — a marqué un tournant capital de l’histoire européenne : en devenant sujet, l’homme aurait instauré une nouvelle ère caractérisée par l’autorité de la science et de la conscience individuelle (en politique). Mais que peut bien signifier la formule que la philosophie idéaliste place au centre de l’interprétation qu’elle propose de l’histoire universelle : l’homme est devenu sujet ? Pouvons-nous donner un sens à l’idée qu’il existe une forme d’existence spécifique qui est d’exister comme sujet ? En posant ces questions, Descombes entend non pas prendre position dans la Querelle du sujet conscient de soi, mais bien plus radicalement mettre en question la consistance conceptuelle sur laquelle elle est censée reposer, ce qui revient à juger l’idée même d’une modernité pensée à partir de la notion d’auto-position.

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C’est donc d’une enquête sur les concepts de sujet et de subjectivité dont il est ici question, et puisque dans la perspective analytique, la voie de l’explication conceptuelle passe par l’élucidation du statut grammatical des mots, Descombes cherche tout d’abord (chapitre II) à en fournir une définition syntaxique (c’est-à-dire claire et intelligible). Développant des analyses fines sur les distinctions des degrés de l’agir à partir de la grammaire structurale de Tesnière, qu’il tient pour l’un de ses maîtres, il propose alors de caractériser le sujet comme un agent instaurant « un rapport transitif avec lui-même à la première personne », et montre les difficultés auxquelles conduit une telle conception. Car si la philosophie de l’action humaine [2]  On consultera avec profit sur ce point son article... [2] requiert bien le concept de sujet entendu dans son acception actantielle comme complément d’agent (le suppôt aristotélicien, soit l’agent doté de la capacité à faire des actions dont il peut répondre parce qu’il en est l’agent proprement dit), elle n’a nul besoin d’attribuer à cet agent « des capacité dont l’exercice doit s’exprimer par un verbe réfléchi de type subjectif » [3]  Page 119. [3] (le rapport réflexif à soi).

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A travers le concept de sujet dont Descombes conteste la pertinence et dont il nie qu’il puisse servir à caractériser la modernité, c’est en définitive la philosophie cartésienne de l’esprit (la philosophie de la conscience) qui est visée, celle qui distingue par son dualisme le sujet de la pensée de l’ agent du comportement, et à quoi s’oppose la philosophie subjective de l’esprit qui procède par la voie grammaticale. C’est pourquoi les propositions soutenues par l’égologie cognitive font l’objet d’un examen minutieux (chapitre III), où la question porte notamment sur la thèse qui voit dans la conscience (de soi) une forme réfléchie d’activité cognitive. A l’analyse subjective de l’emploi de la première personne en termes d’auto-position (cet acte qui suppose une identité nécessaire de l’être qui est l’agent de l’acte et de l’être qui en est le patient), Descombes répond en s’appuyant sur des arguments tirés de la philosophie de la psychologie de Wittgenstein, qui montre que s’il existe effectivement des verbes psychologiques (où joue l’autorité de la première personne, puisque personne ne peut dire à ma place quelles sont mes sensations), ces derniers ne sont pas des verbes de conscience (au sens de la philosophie de la conscience, celui d’un rapport cognitif à soi). Il entend ainsi prouver qu’il ne manque rien à un sujet conçu sur le mode d’un complément de sujet d’un verbe d’action humaine, pour qu’il puisse dire, en s’exprimant à la première personne, qu’il en est l’agent.

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Mais la philosophie du sujet ne se réduit pas à l’égologie cognitive. Elle a également donné naissance à des éthiques où l’acte d’auto-position prend la forme du souci de soi, supposé permettre à un individu de se constituer soi-même en sujet (chapitre IV). Cette thèse renvoie évidemment aux analyses que Michel Foucault a consacré au processus de subjectivation, mais si Descombes lui reconnaît le mérite d’avoir récusé l’affirmation naïve caractérisant la modernité par la découverte d’une réflexion sur soi, il lui reproche de n’avoir pas su poser le problème conceptuel du sujet et d’avoir persisté à formuler la question dans une forme syntaxique (celle des verbes réfléchis) incapable de rendre compte de ce que pourrait être le rapport à soi entendu comme action sur soi comme sujet. L’erreur tragique de ces éthiques consiste donc finalement à tenir les verbes pronominaux tels que « s’occuper de soi » pour des verbes impliquant une auto-position de l’agent, ce qui les condamne au cercle vicieux inhérent à toute pensée de l’émancipation de soi par soi. Sortir du problème logique (et non pas simplement moral) de l’autonomie exige ainsi l’abandon de l’idiome philosophique égarant d’un sujet qui se veut lui-même au profit de l’idée d’un agent choisissant de vivre pour soi en individualisant les fins de son agir. Seul le holisme anthropologique [4]  Le holisme anthropologique est la thèse qui affirme... [4] , soutient Descombes, peut donc fournir le cadre intelligible nécessaire à la compréhension du processus d’individualisation d’un être humain : devenir autonome est une possibilité qui ne s’offre qu’à l’homme social, et c’est la raison pour laquelle une philosophie des verbes sociologiques (tels que « autoriser » ou « obliger ») est ici esquissée.

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On aboutit dès lors à ce qui est censé révéler le véritable sens de la Querelle du sujet : le terrain politique (chapitre V). Là encore, la méthode est la même, et l’analyse syntaxique subjective appliquée cette fois aux verbes fondamentaux du vocabulaire politique (« commander », « obéir ») révèle que la philosophie du sujet, pour qui « l’homme devient sujet quand il décide d’être à lui-même son propre fondement dans la science comme dans l’action » [5]  Page 325. [5] , ne parvient pas à démontrer que ces verbes peuvent être employés dans un sens réfléchi correspondant à un régime politique de l’autonomie. La légende française du sujet moderne, selon laquelle le cogito a fondé en métaphysique la politique des droits naturels de l’homme, tombe, et avec elle l’identification du sujet de la conscience (l’ego cartésien) et de la personne juridique conçue comme titulaire de « droits subjectifs » (chapitre VI). L’examen des incidences de la philosophie du sujet sur la pensée éthique, politique et juridique conclut par conséquent à l’inutilité d’ajouter au subjectum de la logique et au premier actant de la théorie de l’action, le soi que promeut cette philosophie.

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En arrière-plan de tous ces longs développements grammaticaux et logiques pointe en fait l’une des questions les plus débattues de la philosophie du langage : celle du pouvoir instituant de l’esprit et de sa capacité à suivre une règle. La philosophie du sujet, en assumant des thèses construites sur l’idée d’une auto-position par laquelle le sujet se pose lui-même comme sujet, se heurte en effet inéluctablement « au cercle logique d’une fondation sur elle-même de la chose à fonder », et constitue de ce fait le repoussoir idéal d’une philosophie de l’esprit qui appréhende quant à elle la problématique de l’autonomie en fonction du cercle familier de l’apprentissage. A la question « comment acquérir le pouvoir de se diriger soi-même ? », elle répond en somme : « en s’exerçant à se diriger soi-même ». Si l’auto-position, dans ses versions principales, fait l’objet d’un examen aussi systématique et implacable, c’est donc en définitive parce qu’elle constitue de façon élective ce que doit et peut récuser une philosophie de l’action dont le modèle de concept de sujet est fourni par la notion de complément d’agent. Par ailleurs, en exigeant que la philosophie du sujet formule clairement par une caractérisation de type syntaxique le champ de son appellation, Descombes se donne les moyens non seulement d’en faire la critique la plus radicale qui soit, mais également de ruiner les prétentions des philosophies politiques fondées sur un individualisme qui prétend poser, au fondement d’un régime politique légitime, un rapport du citoyen à la cité qui ait le caractère d’une relation réfléchie à soi.

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En associant Wittgenstein à Dumont, l’interrogation sur le pouvoir normatif des règles et leur statut ontologique à la thèse sociologique pour laquelle l’exercice d’une raison individuelle suppose nécessairement une raison collective, Descombes ajoute un chapitre supplémentaire original à l’histoire des disputes de l’esprit [6]  Vincent Descombes a réuni sous cette appellation ses... [6] , et en la situant dans le vif d’une des problématiques les plus débattues, livre ainsi un nouveau combat aux philosophies à qui il reproche de se raconter sans jamais s’expliquer. Peu à peu, c’est en somme sa propre philosophie qu’il construit, sous la haute autorité de Lucien Tesnière (pour son approche grammaticale), Louis Dumont (pour son holisme anthropologique) et Ludwig Wittgenstein (pour sa philosophie de l’esprit), et si la technicité des objections qu’il formule à l’encontre des pensées de l’auto-position rend la lecture de son ouvrage difficile et nécessite une attention soutenue, leur profondeur justifie amplement les efforts qu’elle demande. Il est à craindre cependant que l’aspect nécessairement polémique du Complément de sujet ne masque précisément l’intérêt et la valeur des analyses qui y sont développées. Il faudra donc à ceux qui entendent lui répondre se hisser au niveau où il porte la question, ce qui risque à coup sûr de réduire considérablement le nombre des prétendants…

Notes

[1]

Grammaire d’objets en tout genre est paru aux Editions de Minuit dans la collection « Critique » en 1983.

[2]

On consultera avec profit sur ce point son article « Action » dans les Notions de philosophie publiées sous la direction de Denis Kambouchner (collection Folio essais, 1995), ou bien pour une vue plus synthétique, son article « Causes de l’action » publié dans le tome I du Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale (sous la direction de Monique Canto-Sperber), paru en 2004 aux PUF, collection Quadrige.

[3]

Page 119.

[4]

Le holisme anthropologique est la thèse qui affirme que l’esprit objectif des institutions précède et rend possible l’esprit subjectif des individus empiriques. Cette thèse est développée dans Les institutions du sens de Descombes.

[5]

Page 325.

[6]

Vincent Descombes a réuni sous cette appellation ses ouvrages La denrée mentale et Les institutions du sens, parus tous deux aux Editions de Minuit, dans la collection « Critique », respectivement en 1995 et 1996.

Titres recensés

  1. Vincent Descombes, Le complément de sujet — Enquête sur le fait d ’agir de soi-même. Gallimard, NRF-Essais, 2004

Pour citer cet article

Fouré Lionel, « Le complément de sujet, de Vincent Descombes », Le Philosophoire 1/ 2005 (n° 24), p. 132-135
URL : www.cairn.info/revue-le-philosophoire-2005-1-page-132.htm.
DOI : 10.3917/phoir.024.0132


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