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Le Philosophoire

2014/2 (n° 42)

  • Pages : 222
  • Affiliation : Revue précédemment éditée par les Éditions Association Le Lisible et l'Illisible (jusqu'au numéro 37).

  • ISBN : 9782353380459
  • DOI : 10.3917/phoir.042.0018
  • Éditeur : Vrin

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Remarques préliminaires sur l’intelligence et la bêtise

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De mon point de vue, l’intelligence peut être définie de trois manières différentes.

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l. L’intelligence comme propriété commune à tous les animaux. Tous les êtres humains disposent de certaines capacités qui leur permettent de résoudre les problèmes – à moins que celles-ci ne soient gravement altérées – comme le font les singes, les chiens, les souris et même les invertébrés. C’était le sens donné à l’intelligence telle que Jean Piaget – qui a écrit de nombreux livres sur l’intelligence humaine – l’a étudiée au milieu du xxe siècle.

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2. L’intelligence en tant que différence individuelle. Dans n’importe quel domaine, certains êtres humains seront « plus astucieux » que d’autres. C’est le sens donné à l’intelligence telle qu’elle a été d’abord étudiée par Alfred Binet il y a un peu plus d’un siècle, lorsqu’il a mis au point les premiers tests d’intelligence (ou tests de QI).

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C’est ce sens de l’intelligence que j’ai remis en cause dans mes propres recherches et dans mes écrits. Tandis que Binet (et, dans ce domaine, Piaget) pensaient qu’ils étudiaient l’ensemble de l’intelligence, je crois qu’ils se penchaient essentiellement sur deux formes d’intelligence – l’intelligence langagière et l’intelligence logico-mathématique. Mes recherches m’ont montré que les êtres humains disposent de formes d’intelligence beaucoup plus nombreuses, telles que l’intelligence musicale, l’intelligence du corps, l’intelligence interpersonnelle, l’intelligence intrapersonnelle, l’intelligence spatiale, l’intelligence émotionnelle étudiée par Daniel Goleman, etc. Une aptitude individuelle forte à une des formes d’intelligence – disons la musique – n’a pas de valeur prédictive en ce qui concerne les autres formes d’intelligence – disons langagière ou interpersonnelle.

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3. L’intelligence dans la manière dont une personne aborde les problèmes ou les projets. Prenez deux personnes qui ont une intelligence langagière également forte. Ils réussiront de la même manière à un test de compréhension ou de production du langage. Mais l’une d’elles peut mettre constamment son pied dans sa bouche, interrompre les autres personnes, dire des choses mûrement pesées ou insensées, écrire des lettres absurdes ou ne pas écrire du tout, ne jamais choisir d’apprendre une langue étrangère. L’autre, ayant obtenu les mêmes données de performance, peut réfléchir soigneusement avant de parler, composer des lettres avec grand soin, écouter les autres avec attention et se destiner à l’étude des langues étrangères.

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En conséquence, compte tenu de ces trois perceptions de l’intelligence, que peut-on dire de la bêtise ?

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En relation avec le premier sens, nous ne pouvons pas parler de la bêtise d’une personne particulière ou d’un animal particulier. Ce que l’on peut dire est que les oiseaux sont moins intelligents que les êtres humains dans une certaine mesure (par exemple moins capables de réparer une machine cassée), mais plus intelligents en ce qui concerne d’autres capacités (par exemple, trouver leur chemin à travers un espace inconnu).

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Par rapport au deuxième sens, on ne dit plus que A est plus stupide que B. Nous disons plutôt qu’en relation avec deux formes d’intelligence, A est plus intelligent que B ; en relation avec trois autres formes d’intelligence B est plus intelligent que A ; et en ce qui concerne encore d’autres formes d’intelligence, ils sont également intelligents, ou également stupides.

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Quant au troisième sens, je dirais que la première personne utilise son intelligence langagière de manière idiote, tandis que la seconde utilise son intelligence langagière très intelligemment, très habilement.

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En résumé, mon analyse montre que le mot « stupide » ne devrait pas être utilisé en tant que caractérisation générale d’une personne, ou de n’importe quel autre animal. Nous devons prendre en considération les formes d’intelligence qui sont en discussion, et selon que la personne les utilise – à partir d’un certain niveau d’intelligence donné – intelligemment ou sottement. Je présume que c’est le sens de « stupide » que les gens ont habituellement à l’esprit. Mais les gens peuvent varier énormément dans l’appréciation de ce qu’ils considèrent comme étant un usage intelligent d’une capacité. Par exemple, pour utiliser une comparaison tirée de la scène politique en France aujourd’hui, certaines personnes peuvent considérer que Marine Le Pen utilise ses capacités langagières intelligemment, tandis que d’autres penseront que Marine Le Pen utilise ses capacités langagières stupidement. Ce qui est en jeu ici est le système de valeurs de la personne qui utilise les mots « intelligent » et « stupide ».

Les trois facettes de l’intelligence [2][2] Première publication : « On the Three Faces of Intelligence »,...

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Un jour, lors d’un Renaissance Weekend[3][3] Il s’agit de rencontres privées organisées aux États-Unis,..., je me suis retrouvé dans une table ronde avec un sénateur américain, un membre du Congrès et un mordu de la politique. En tant que psychologue de la cognition intéressé par les sciences de l’éducation, j’étais perplexe d’être entouré de cette compagnie distinguée mais (pour moi) exotique. Après environ une demi-heure, le mystère fut brusquement levé. L’un des participants utilisa le mot « intelligence » [4][4] Confusion sur le sens du mot anglais intelligence qui..., et un autre répondit immédiatement en citant les échecs de la CIA pendant le dernier quart de siècle. Comme cela me fut confirmé par la suite, les tables rondes avaient été constituées sur la base de mots-clés dans nos biographies, et les autres participants s’étaient définis comme des experts en « intelligence », comme je l’avais fait moi-même.

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Alors que des individus venant de tous horizons se décrivent comme intéressés par l’intelligence, pour ceux d’entre nous qui ont reçu un enseignement en psychologie, le mot « intelligence » a une histoire et une connotation spécifiques. Depuis près d’un siècle, l’usage de ce mot était essentiellement l’apanage des psychométriciens. Ces derniers élaborent, administrent et évaluent des tests d’intelligence à réponse rapide qui exigent que le sujet réussisse des tâches associées à l’école : définir des mots, sélectionner des contraires, mémoriser des extraits de textes, fournir une information générale, manipuler des formes géométriques, etc. Ceux qui réussissent systématiquement ces évaluations de l’intelligence (souvent appelées tests de QI) sont considérés comme intelligents – et en effet, tout le temps que durera leur scolarité, il est probable que cette caractérisation se verra confirmée.

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Un réseau périphérique d’affirmations accompagne souvent cette information en apparence objective. Comme il est dit de manière brutale dans le best-seller The Bell Curve[5][5] The Bell Curve : Intelligence and Class Structure in..., les individus sont supposés naître avec un certain potentiel intellectuel ; il est difficile de changer ce potentiel ; et les psychométriciens peuvent nous dire dès notre jeune âge quel est notre niveau d’intelligence. Les auteurs Richard Herrnstein et Charles Murray ont identifié diverses maladies sociales chez ceux qui présentent un bas niveau d’intelligence et ont insinué que les niveaux de QI pourraient être liés à la race. Ces dernières affirmations ont dopé les ventes et nourri la colère qui a entouré le livre.

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Pendant les deux dernières décennies, l’hégémonie psychométrique sur l’intelligence s’est trouvée de plus en plus remise en question. Les spécialistes en informatique ont commencé à développer des théories et des applications en matière d’intelligence artificielle ; certains de leurs systèmes permettent de résoudre des problèmes généraux, tandis que d’autres ont un savoir-faire bien défini. Les chercheurs en neurosciences et les généticiens ont mis l’accent sur les origines évolutives et les représentations neurales des différentes facultés mentales. Et des perspectives alternatives ont également été introduites dans le champ de la psychologie : Daniel Goleman a beaucoup écrit et de façon très convaincante sur l’intelligence émotionnelle ; Robert Sternberg a ajouté l’intelligence pratique et créative au concept plus familier d’intelligence analytique. Et, au cours des vingt dernières années, j’ai moi-même développé une théorie pluraliste des « intelligences multiples ».

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Selon ma théorie, il est erroné de penser que les humains ne possèdent qu’une seule et unique capacité intellectuelle, ce qui se résume presque toujours à un agrégat de compétences langagières et logico-mathématiques. En se plaçant plutôt dans une perspective évolutionniste, il est plus logique de conceptualiser les êtres humains comme disposant de facultés mentales relativement séparées, comprenant l’intelligence musicale, l’intelligence spatiale, l’intelligence kinesthésique et l’intelligence naturaliste. Je propose aussi deux formes d’intelligence personnelle, interpersonnelle et intra-personnelle : ces dernières sont proches de ce que Goleman entend par intelligence émotionnelle.

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Lorsque j’ai mis au point cette théorie pluraliste, je pensais encore que l’intelligence était un concept singulier. Je me suis cependant peu à peu rendu compte qu’il est important de distinguer entre trois significations distinctes de l’intelligence, qui sont contenues dans les phrases suivantes :

  1. Compte tenu des analogies étroites entre le matériel génétique du chimpanzé et celui de l’homme, il est devenu difficile de délimiter les caractéristiques de l’intelligence humaine.

  2. Dans la plupart des domaines d’intérêt, Susan manifeste plus d’intelligence que John.

  3. Ce qui distingue le jeu d’Alfred Brendel au piano est moins sa technique, mais l’intelligence absolue de ses interprétations.

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Lorsque nous faisons appel au premier sens d’intelligence, nous nous rattachons à une caractérisation générale des capacités humaines (ou non humaines). Nous pourrions, par exemple, parler d’intelligence humaine en tant que capacité à résoudre des problèmes complexes, ou à envisager l’avenir, ou à analyser des modèles, ou bien à effectuer la synthèse d’éléments d’information disparates. Une discipline majeure, qui a vu le jour avec les travaux de Darwin sur la « descente de l’homme » et dont la tradition s’est poursuivie avec les investigations de Jean Piaget sur le cerveau des enfants, vise à saisir ce qui est unique et générique en ce qui concerne l’intelligence.

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Le second sens donné à l’intelligence est celui qui a été le plus abondamment employé par les psychologues. Ceux qui sont dans la tradition psychométrique – qu’ils soient unitariens ou pluralistes – considèrent que l’intelligence est un trait de personnalité, comme la taille ou l’extraversion. Les personnes peuvent être utilement comparées à d’autres dans la mesure où elles manifestent ce caractère ou cet ensemble de caractéristiques. C’est ce que j’appelle l’examen des différences individuelles sur un trait d’intérêt. Une grande partie de mon travail personnel sur les intelligences multiples a entraîné des descriptions de divers profils d’intelligence selon les individus.

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Le troisième sens de l’intelligence a été le moins étudié, bien qu’il puisse s’avérer le plus étonnant. Comme le suggère l’exemple de Brendel, l’accent est ici mis sur la manière selon laquelle une tâche est réalisée. Nous en parlons souvent : nous discutons pour savoir si une décision était sage ou peu avisée, si la manière dont la décision a été prise était intelligente ou stupide, si une passation de pouvoirs a été gérée intelligemment ou de façon inepte, si un nouveau concept a été introduit intelligemment dans une conférence, et ainsi de suite.

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Qu’est-ce qui distingue ce troisième sens de l’intelligence ?

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On ne peut pas caractériser une action ou une décision comme étant intelligente sans avoir quelque notion du but ou de l’objectif en question, des choix qu’impliquent un genre et du système de valeurs particulier des participants. Le jeu d’Alfred Brendel peut ne pas être techniquement plus pertinent comme modèle objectif. Plutôt, en considérant ses visées propres, les choix disponibles en termes d’interprétation au piano et les valeurs de l’auditeur, on peut valablement parler de l’intelligence ou du manque d’intelligence de ses interprétations. De plus, je pourrais ne pas aimer les interprétations de Brendel et convenir néanmoins qu’elles étaient intelligentes, si vous pouviez me convaincre de ce à quoi il voulait parvenir et pourquoi cela faisait sens de son point de vue. Ou bien je pourrais vous convaincre que l’interprétation du même morceau par Glenn Gould était intelligente, que vous l’ayez aimée ou non. Il n’existe pas de critère exemplaire indépendant pour ce qui constitue une décision sage ou stupide, un processus de planification, une passation de pouvoirs, la manière d’introduire un sujet devant une classe, et ainsi de suite. Pourtant, si nous disposons d’information au sujet des objectifs, des genres et des valeurs, nous pouvons émettre des jugements sur le fait de savoir si ces tâches ont été effectuées intelligemment – comme nous pouvons ne pas être d’accord sur les conclusions à en tirer.

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De quelle manière le troisième sens de l’intelligence se rattache-t-il aux intelligences multiples ? Je subodore que les différentes tâches font appel à différentes intelligences ou combinaisons d’intelligences. Jouer intelligemment de la musique suppose un ensemble d’intelligences différent que pour élaborer un repas, préparer un cours, ou résoudre une dispute.

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Que pouvons-nous retirer de cette démonstration sur la sémantique de l’intelligence ? Laissez-moi suggérer trois possibles bénéfices.

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Le premier est bien sûr lexical. Il est utile et important de savoir distinguer les trois définitions distinctes de l’intelligence ; nous risquons autrement d’engager un dialogue de sourds, avec un piagetien s’affrontant inutilement avec un psychométricien, ou un critique croyant qu’il est engagé dans la même sorte d’activité qu’un psychologue scolaire.

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Le second bénéfice concerne la recherche. Il n’y a pas de doute que les universitaires et les chercheurs continueront à travailler sur la nature de l’intelligence. Nous pouvons nous attendre à lire des choses sur la mise au point de nouveaux tests d’intelligence, de nouvelles formes d’outils d’intelligence artificielle, et même des gènes de l’intelligence. Certains chercheurs seront très précis sur ce qu’ils veulent dire en utilisant le terme « intelligence », mais nous pouvons craindre aussi que ne règne une confusion considérable, à moins que les chercheurs ne prennent le soin de dire quel aspect de l’intelligence ils étudient et comment (ou dans quelle mesure) il se rattache aux autres.

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Enfin, et c’est pour moi le plus important, il y a les implications en matière d’éducation. Quand un éducateur parle d’intelligence dans le premier sens, il se réfère à une capacité qui peut être considérée comme existant chez tous les êtres humains. Peut-être est-ce évident plus rapidement ou spectaculairement chez une personne que chez une autre, mais au final nous avons affaire à une partie de ce qui est inhérent à la personne humaine, et aucune mesure spéciale n’est nécessaire. Au contraire, l’intelligence dans le sens de la « différence individuelle » implique un jugement sur le potentiel des individus et comment chacun pourrait être éduqué de la façon la plus efficace. Si (suivant en cela Herrnstein et Murray) on considère que Sally a peu de potentiel intellectuel en général, ou (selon la théorie des intelligences multiples) un faible potentiel pour le développement de l’intelligence spatiale, on se trouve placé devant des choix éducationnels clairs. Ceux-ci peuvent se décliner depuis tout abandonner jusqu’à travailler plus dur à la recherche de moyens alternatifs pour l’instruire, qu’il s’agisse de géométrie, d’histoire ancienne ou de musique classique.

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Et qu’en est-il de faire quelque chose intelligemment ou stupidement ? Les plus grands progrès en matière d’éducation peuvent être réalisés ici. Bien trop souvent, nous ignorons les buts, les genres, ou les valeurs, ou nous considérons qu’ils sont si évidents que nous ne nous préoccupons pas de les mettre en lumière. Pourtant, les jugements sur le fait de savoir si un exercice – un article, un projet, un texte de réponse à un examen – a été fait intelligemment ou stupidement sont souvent difficiles à comprendre par les étudiants. Et il y a peu de leçons, sinon aucune, à en tirer dès lors que ces évaluations ne sont pas bien comprises. Détailler les critères sur lesquels se fondent les jugements sur la qualité d’un travail peut ne pas suffire en soi à en améliorer la qualité ; mais, en l’absence d’une telle clarification, il y a peu de raison d’attendre de nos étudiants qu’ils fassent leur travail intelligemment.

Notes

[1]

Sylvie Taussig est co-traductrice de l’ouvrage d’H. Gardner, Les formes de l’intelligence, Paris, O. Jacob, 1997; 2010.

[2]

Première publication : « On the Three Faces of Intelligence », Daedalus, vol. 131, 1, The MIT Press, 2002.

[3]

Il s’agit de rencontres privées organisées aux États-Unis, à destination de dirigeants des affaires et de la finance, du gouvernement, des médias, de la religion, de la médecine, des sciences, de la technologie et des arts, pour encourager les échanges, jeter des ponts entre ces domaines traditionnellement différents. Les discussions sont privées, et les questions abordées tendent à mettre l’accent sur la politique et les affaires. [Note des traducteurs]

[4]

Confusion sur le sens du mot anglais intelligence qui peut être compris comme désignant les services de renseignements ou d’espionnage ou bien avoir le même sens qu’en français.

[5]

The Bell Curve : Intelligence and Class Structure in American Life est un livre paru en 1994 et non publié en France, écrit par le psychologue Richard J. Herrnstein et le politologue Charles Murray, tous deux américains. Il fait référence à la répartition théorique de la population par QI, dont la représentation est une courbe de Gauss, aussi appelée « courbe en cloche », et soutient que le QI est prédictif de la réussite scolaire et professionnelle. [Note des traducteurs]

Plan de l'article

  1. Remarques préliminaires sur l’intelligence et la bêtise
  2. Les trois facettes de l’intelligence

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