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Politix

2005/4 (n° 72 )



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Condamnés – suite au dépôt d’une plainte diligentée par la société française de chirurgie cardiaque – pour la publication, en octobre 1997, d’une « liste noire des hôpitaux », trois journalistes sont invités, à titre « d’experts », en novembre 1999 au 93e Congrès français d’urologie pour communiquer sur « l’évaluation des établissements hospitaliers et le Programme médicalisé des systèmes d’information ». Si l’aspect anecdotique peut laisser penser que ces différences de traitement sont avant tout fortuites, il faut au contraire les considérer comme un indicateur de la complexité des liens qu’entretiennent les univers médical et journalistique. Bien plus, nous voudrions montrer que les relations fluctuantes entre médecins et journalistes – dans lesquelles s’inscrivent l’invention et la pérennisation de l’objet journalistique « palmarès des hôpitaux » – permettent d’interroger les rapports qui peuvent se nouer entre univers sociaux différenciés.

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Parce qu’ils résultent au moins autant de la collaboration que de la confrontation de journalistes, de médecins, de responsables associatifs et politiques, de personnels administratifs, d’économistes, les « palmarès des hôpitaux » semblent en effet emblématiques du processus d’allongement des chaînes d’interdépendance entre univers sociaux différenciés. Plus encore, en tentant « d’évaluer scientifiquement » la qualité des soins offerts dans différents hôpitaux français, ces classements mettent en relation des fractions spécifiques de ces divers espaces : chirurgiens, anesthésistes, directeurs d’Agences régionales d’hospitalisation, membres de la CNAM, responsables de section à la direction générale de la Santé, chercheurs INSERM, statisticiens, président d’une association de défense des victimes d’infection nosocomiale, etc. C’est pourquoi, si ces palmarès permettent de révéler l’emprise grandissante du journalisme sur un champ médical jusqu’alors préservé de ces entreprises de commensuration [2]  Pour une analyse de ces mécanismes concernant le champ... [2] , il faut prolonger l’explication que tendent d’ailleurs à imposer « médecins et journalistes » lorsqu’ils s’accordent involontairement sur le caractère tranché de leur opposition (les premiers, groupe homogène et solidaire, seraient ainsi aux prises avec des journalistes, également unis pour la cause, luttant pour plus de transparence) ; il s’agit en effet de rendre intelligibles les coopérations a priori improbables qui s’instaurent entre des univers régis par des principes de fonctionnement différents.

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Or, le processus général de spécialisation fonctionnelle des activités sociales invite plutôt à analyser les luttes internes qui se nouent autour d’enjeux dont la spécificité s’accroît. La multiplication des spécialités médicales et journalistiques, l’apparition de nouvelles fonctions administratives (chargé de communication [3]  Par exemple, c’est en 1988 qu’apparaissent pour la... [3] , responsable de la qualité des soins, de l’informatisation des données médicales, etc.), le regroupement de patients ou d’usagers sur des problèmes spécifiques (défense des victimes d’accidents médicaux, d’infections nosocomiales, du droit des malades [4]  La majeure partie de ces associations est créée au... [4] , etc.), constituent des terrains d’enquêtes d’autant plus « évidents » qu’ils s’accordent souvent avec les divisions du travail scientifique (sociologie des médias, de la médecine, des mouvements sociaux, du « politique »). L’activité scientifique étant elle-même soumise à ces mécanismes de spécialisation, tout se passe comme si l’étude des liens de solidarité interprofessionnelle devient d’autant moins probable que les processus de différenciation et de rationalisation des activités humaines s’affirment, et cela, alors même que ces processus semblent avoir pour pendant l’instauration et la multiplication de liens externes. Par exemple, alors qu’à la fin des années 1970, les premiers « tests de médecins » opposent quelques journalistes marginalisés à certains médecins généralistes, les « palmarès des hôpitaux » qui se multiplient dans les années 1990 rassemblent, dans un travail commun d’échange de connaissances et de savoir-faire, certains des agents les plus intéressés à l’évaluation de la qualité des soins. En somme, si pour une part ce processus de spécialisation professionnelle permet d’accroître le degré d’autonomie de certains secteurs en accentuant la spécificité des enjeux internes, on peut penser qu’il favorise également l’hétéronomie, en obligeant à des relations de coopération. La division sociale du travail produit, si ce n’est des effets opposés, du moins des tensions : d’un côté, elle crée, comme l’a souligné Émile Durkheim, de la solidarité organique, c’est-à-dire des formes de collaboration inégalement contraignantes [5]  « [La] véritable fonction [de la division du travail]... [5]  ; de l’autre, comme le prouve l’analyse des transformations de différents champs, elle contribue à clôturer les luttes autour d’investissements singuliers. Il faut donc, pour restituer les rapports qui s’instaurent entre des univers sociaux largement différenciés, prendre en compte cette tension qui résulte du processus continu de division sociale du travail.

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L’évolution des relations médico-médiatiques [6]  Pour être exhaustif, il aurait également fallu inclure... [6] dans le cadre spécifique des palmarès des hôpitaux constitue un exemple suffisamment circonscrit pour permettre d’apporter quelques éléments de réponse. Car, si ces palmarès sont surtout devenus visibles en octobre 1997 [7]  Depuis octobre 1997,19 classements hospitaliers ont... [7] – date à partir de laquelle un trio de journalistes va multiplier les classements et rencontrer un succès tant professionnel (ils passent de Sciences et avenir au Figaro magazine, puis au Point ; du CDD au CDI) que commercial (voir tableau des ventes) – il faut inscrire l’analyse dans un temps plus long afin de ne pas naturaliser – sous la dénomination homogénéisante « palmarès » – une forme particulière de classement qui n’a pu s’imposer au milieu des années 1990 comme un événement « inédit » et « révolutionnaire » qu’au prix d’oublis. Rappelons-le : les palmarès n’ont pas toujours connu le même degré de visibilité et n’ont pas toujours suscité des investissements économiques et politiques importants. Certaines recherches focalisent sur les médias dominants (quotidiens nationaux, news magazines, télévision…), ignorant – au moins de manière implicite – les discours médiatiques les moins légitimes (en l’espèce, les « tests de médecins » des supports de presse marginalisés). Or, en fonction des médias choisis comme source d’information [8]  Alors que de nombreux ouvrages dissèquent les différentes... [8] , la « mise en intrigue » finale peut varier considérablement [9]  Mis à part le travail d’Emmanuel Henry sur la contribution... [9]  : la question de la sélection scientifique des médias est donc indissociable de celle de la sélectivité médiatique et constitue à ce titre un problème épistémologique central.

 - Comparaison entre les ventes habituelles en kiosque et les ventes de numéros où figurent des palmarès
journalistes.

Dénoncer l’emprise médicale

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L’émergence de journalistes médicaux, entendus comme journalistes spécialisés sur les questions médicales qui ne se contentent pas de relayer les propos des porte-parole officiels de la médecine, a été relativement lente. Dominique Marchetti montre ainsi que les journalistes sont, jusqu’au milieu des années 1980, sous l’emprise du champ médical : soit ils entretiennent avec les « médecins » des relations excessivement proches, comme le Dr. Escoffier-Lambiotte qui monopolise la rubrique santé du Monde ; soit ils sont trop distants avec les enjeux médicaux, comme ces journalistes non spécialisés qui, s’estimant incompétents, ne font que retranscrire l’information médicale « officielle » ; soit enfin ils tentent, paradoxalement, de produire une information « autonome » dénuée de tout sensationnalisme, comme ces agents qui, voulant imposer un journalisme médical spécialisé, sont obligés dans un premier temps de nouer des contacts actifs avec les médecins pour s’imposer comme interlocuteur légitime [10]  Pour une description détaillée de ces différentes « configurations »... [10] . C’est cette dépendance affirmée du champ journalistique à l’égard du champ médical que confirme, par contraste et en creux, la marginalité des premiers « tests de médecins ». En effet, en s’inscrivant dans la logique de la lutte anti-institutionnelle spécifique à la période des années 1970 [11]  Cf. Lacroix (B.), L’utopie communautaire, Paris, PUF,... [11] , ils tentent de produire une « information de santé », c’est-à-dire une information qui ne dépend ni dans son contenu ni dans ses conditions de production, des médecins.

« La médecine n’a pas pour objet la santé » : l’émergence de « l’information de santé »

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Ce sont peut-être les propos du rédacteur en chef de L’Impatient de l’époque qui offre la meilleure définition de cette « information de santé » :

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« [...] Effectivement, depuis le départ du Dr. Pradal, il n’y a pas de médecin dans l’équipe de L’Impatient. Et c’est probablement là ce qu’il y a de plus intéressant et de plus novateur dans notre expérience. Il est traditionnellement admis comme dogme absolu que pour parler de santé et de médecine, il faut être médecin. Le seul discours digne de foi et d’intérêt, le seul discours autorisé est celui des spécialistes. Il est entendu que les usagers, les malades, ceux sur qui s’exerce l’art médical, ne savent rien, n’observent rien, n’ont rien à dire d’intéressant et doivent garder en la matière un silence déférent. C’est ce silence que nous avons voulu rompre [12]  « Bref éloge de l’ignorance », L’Impatient, 58, septembre... [12] . »

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Le Dr. Henri Pradal et L’Impatient sont en fait intimement liés aux courants minoritaires qui émergent au milieu des années 1970 et qui cherchent à rendre visibles certaines inégalités du système de soins à une époque où la médecine et ses représentants bénéficient toujours de l’aura des progrès médicaux réalisés depuis la Libération (découvertes en pharmacologie, progrès dans les techniques d’opération et le matériel médical, amélioration des conditions d’asepsies, etc.). Parce qu’ils inventent une définition alternative de la santé, ces groupes contestataires sont alors confrontés aux caciques du corps médical qui exercent un véritable magistère sur les « choses de santé ». Les quelques critiques émises restent très largement inaudibles, faute de canaux d’expression. C’est donc en grande partie du fait de cette censure que naît en novembre 1977 le mensuel L’Impatient, journal de défense et d’information des consommateurs de soins médicaux. En associant alors le Dr. Pradal à cette création et en lui confiant la fonction essentiellement symbolique de directeur de la publication, il s’agit surtout de bénéficier de sa notoriété de « dissident de l’institution médicale ». Médecin généraliste spécialisé en toxico-pharmacologie, il a en effet travaillé pour l’industrie pharmaceutique pendant de longues années avant de rompre tout lien, par la publication d’un ouvrage dénonçant les effets iatrogènes des médicaments et de la surconsommation médicale. Ce livre, publié trois ans auparavant, avait alors suscité de vives réactions [13]  Pradal (H.), Guide des médicaments les plus connus,... [13] .

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Mais il serait inexact de limiter à la mobilisation d’un homme, ce qui est avant tout le produit d’un travail collectif, réalisé au jour le jour :

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« S’il fallait caractériser d’un mot la création de L’Impatient je dirais que c’est d’abord une improvisation : une improvisation matérielle puisque nous n’avions au départ ni finances, ni locaux, ni techniciens, ni rien de ce qu’on réunit d’ordinaire pour lancer une revue. Improvisation intellectuelle surtout : nous étions vigoureusement décidés à combattre le pouvoir médical et à faire entendre la voix des usagers, mais nous n’avions encore que des idées assez imprécises sur le fonctionnement et le rôle de l’institution médicale dans notre société. […] À notre grande surprise, nous nous trouvâmes aussitôt portés par un courant qui, à ce jour, n’a cessé de grossir [14]  Clermont (P.), « L’Impatient : dénoncer l’OPA sur les... [14] . »

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En fin de compte, le nom du Dr. Pradal a vraisemblablement permis de catalyser les « idées contestataires » de quelques militants liés aux mouvements écologistes naissants, à l’extrême gauche ou encore aux mouvements consuméristes. Ça n’est que très progressivement que L’Impatient va devenir – après avoir réussi à cristalliser leurs revendications – le fer de lance des divers groupes « d’usagers de la santé » qui fleurissent alors dans quelques grandes villes de France.

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Ces groupes ont cherché à produire des connaissances totalement indépendantes de l’emprise médicale, dont la diffusion devait inciter les « usagers » à se « réapproprier une santé », trop longtemps « spoliée » par la médecine. Rejetant le postulat médical d’une indispensable compétence spécifique (sanctionnée par un diplôme de docteur en médecine) pour parler des choses de santé, ils affirment au contraire que « la santé est l’affaire de tous », et critiquent les effets contre-productifs de la surmédicalisation. En fin de compte, les participants de ces groupes – issus de la petite bourgeoisie culturelle pour la plupart (ils sont très souvent enseignants dans le primaire ou le secondaire, éducateurs, psycho-logues, travailleurs sociaux, etc.) – ne font que prolonger, en les institutionnalisant dans diverses associations, les critiques émises quelques années auparavant par Ivan Illich [15]  Illich (I.), Némésis médicale. L’expropriation de la... [15] . Certains d’entre eux tendent à élargir leur surface sociale (en réunissant différents « groupes santé », en tissant des liens avec les associations de consommateurs, avec les « boutiques santé », etc.) et à constituer un corpus de connaissances originales (en recensant des thérapeutiques non officielles, en élaborant différents principes « d’hygiène de vie », en mobilisant des ouvrages de sciences humaines, en réécrivant l’histoire officielle de la médecine [16]  Ils rappellent par exemple ce que Pasteur doit au Dr.... [16] , etc.). Par ailleurs, et parallèlement à ce travail d’institutionnalisation, ils mènent une action de dénigrement systématique du lien alors naturalisé entre santé et médecine :

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« Il faut se rendre à l’évidence : la médecine n’a pas pour objet la santé. La santé n’intéresse pas la médecine. Sans doute est-elle une affaire trop sérieuse pour cela. La médecine a pour objet la maladie. Et de préférence la maladie sans les malades, c’est-à-dire la seule pathologie “universitaire”, sans toutes les composantes compliquées qui amènent ou même “appellent” la maladie chez un individu donné [17]  Briche (G.), « Au carrefour du solitaire et du politique »,... [17] . »

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Finalement, L’Impatient et ces différents groupes parviennent à inventer dans les années 1970 une information inédite pour l’époque – l’information de santé – dont l’originalité n’est d’ailleurs pas sans lien avec la position marginale de ces individus. C’est donc dans ce contexte militant hétéroclite (politique, syndical, consumériste) que vont naître les premiers « palmarès » de médecins qui ne s’appellent pas encore ainsi. Car si la constance du nominal fait courir le risque de rassembler sous une même étiquette des objets sociaux hétérogènes, des désignations éloignées ne doivent pas empêcher des comparaisons improbables.

« La médecine en flagrant délit » : la ressource du test comparatif

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En janvier 1977, un journaliste de Libération publie ses conversations téléphoniques avec les secrétaires médicales de différents « grands patrons » hospitaliers pour « démonter les rouages d’une médecine de classe ». En cherchant à prouver qu’en fonction des secteurs (public ou privé) et donc des moyens du patient, « les prestations offertes » sont incomparables – alors qu’il faut attendre plusieurs mois pour obtenir un rendez-vous avec, si ce n’est « le professeur » lui-même, un de ses assistants, il suffit de payer le triple pour être certain de le rencontrer le lendemain dans le cadre du secteur privé [18]  Il note ainsi : « Selon que l’on est opulent ou démuni,... [18] –, son travail s’inscrit parfaitement dans la ligne éditoriale d’un journal récent, nourri de réflexions marxistes. Mais ce ne sont pas tant les attaches politiques de ce journal que sa position alors très marginalisée dans l’espace de la presse écrite quotidienne qui pourrait expliquer qu’il soit l’un des premiers à faire paraître ce type d’information. Il est autrement difficile de rendre compte de la parution l’année suivante dans Minute d’un « test » qui dispose de ressorts scénographiques équivalents : en parfaite santé, une journaliste se rend au cabinet de différents praticiens et demande un arrêt de travail pour participer à la campagne électorale socialiste. Elle constate alors que « sur six médecins visités, un seul a refusé de se livrer à ce trucage, celui qui, bien que ses sympathies soient connues, ne figurait pas sur les listes que se passent les militants socialistes ». Aussi, une fois parvenue à « démasquer les médecins de gauche qui délivrent des certificats de complaisance », et à prouver que les soins reçus sont fonction de l’étiquette partisane affichée, elle peut ajouter : « Le fait que certains médecins se rendent complices de ce véritable fléau économique qu’est l’absentéisme n’est pas, en soi, une nouveauté. Mais, jusqu’ici, les adeptes de ces procédés se donnaient volontiers des alibis “humanitaires” ou “sociaux” [19]  « Le scandale des faux malades. Des noms, des preuves »,... [19] . »

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Cette entreprise de dénonciation du pouvoir médical va alors s’amplifier avec la publication par Que Choisir ? de « tests de médecins ». Leur émergence est associée aux mobilisations de membres de la petite bourgeoisie culturelle qui forme l’essentiel du lectorat de la presse consumériste. Les travaux qui retracent l’évolution de cette presse spécialisée [20]  Sur la figure du consommateur, cf. Pinto (L.), « Le... [20] tendent à montrer que les préoccupations de ses lecteurs [21]  En 1984 les lecteurs de 50 millions de consommateurs... [21] convergent autour de quatre secteurs principaux : l’alimentation, le logement, le transport et la santé. Or, c’est par le transfert de l’un à l’autre de ces secteurs – du plus trivial (alimentation) au plus scientifique – que va s’affiner la méthode du test comparatif, considérée comme une véritable « technique d’investigation journalistique [22]  Cf. l’éditorial de Que Choisir ?, 200, novembre 1984,... [22]  ». Dans un premier temps, la revue limite les tests à des produits, bon marché d’abord, de plus en plus onéreux ensuite (boîtes de raviolis puis postes de radio puis voitures, etc.). Ce n’est que dans un second temps que les journalistes passent « au banc d’essai » des services en s’attaquant à des professions de plus en plus prestigieuses socialement (ramoneur, garagiste, teinturier puis avocat, médecin). En fait, le passage progressif des produits aux services, de même que l’augmentation corrélative de « l’importance sociale » des objets/services testés sont indissociables de l’accroissement graduel des ressources tant matérielles que symboliques de l’Union fédérale des consommateurs (UFC) à laquelle appartient le mensuel Que choisir ? Tout comme L’Impatient a dû parvenir à amasser des ressources et compétences extra-médicales pour produire une information de santé suffisamment crédible, tout se passe comme si l’UFC avait attendu d’avoir un nombre de bénévoles suffisant dans ses associations locales pour s’opposer aux médecins. D’abord, parce que le budget de l’UFC est proportionnel au nombre de ses adhérents : ceux-ci permettent donc non seulement de réunir les fonds nécessaires pour l’achat des produits testés et la mise en place de laboratoires, mais encore d’organiser des tests d’ampleur nationale, en s’appuyant sur les réseaux associatifs locaux. Ensuite, parce que l’augmentation des fonds propres (adhérents, abonnements à la revue [23]  Pour donner un simple indicateur, le tirage de la revue... [23]  ) réduit d’autant la part de subvention étatique dans le budget global [24]  Ainsi, alors que la subvention de l’État représentait... [24] , et permet donc d’atténuer une forme de contrainte politique [25]  Sur ce passage de la contrainte politique à la contrainte... [25] .

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Ainsi, il faudra attendre 1971 – soit dix ans après la création du mensuel – pour que soient publiés un article sur le prix des médicaments et une enquête sur les analgésiques. Le passage du « test de produit » au « test de service » se fait en février 1973 [26]  Que Choisir ?, 73, février 1973, p. 25-31. [26] , lorsque seront classés pour la première fois 234 pharmaciens. Puis le mouvement s’accélère en février 1978, lorsque se multiplient les tests de médecins qui doivent « forcer les étapes qui permettront aux usagers de la médecine de ne plus se laisser déposséder, par les techniques et un certain pouvoir médical, de leur bien le plus précieux : la santé [27]  Que choisir ?, 126, février 1978, p. 3-10. [27]  ». Or, si ces tests soulignent – tout comme les médecins – l’irréductibilité des mondes profane et professionnel, c’est ici pour revendiquer l’existence d’un savoir spécifique au malade, par un mécanisme d’inversion du stigmate. C’est pourquoi les individus qui réalisent ces essais sont de « simples malades » et jugent les médecins comme tels. Un individu se rend chez différents praticiens, relève divers « paramètres » (temps de l’attente et de la consultation ; « qualité » de l’interrogatoire du médecin ; type de médicaments prescrits ; arrêt de travail ou pas, etc.) qui, étant chacun affecté d’un coefficient, donneront lieu in fine à une étude comparative, publiée sous forme de tableau comprenant noms et adresses des intéressés. Ce n’est pas tant dans le nombre de médecins testés (entre dix et vingt) que réside la représentativité d’une telle enquête, mais plutôt dans leur sélection arbitraire dans l’annuaire – comme est supposé le faire tout malade qui doit trouver un médecin –, et dans la « banalité » de la pathologie – un mal de gorge – qui peut pourtant être, d’après les résultats, à l’origine des « pires erreurs médicales ». Ces tests s’inscrivent donc dans un cadre cognitif paradoxal : alors que la grille de lecture « contestataire » qu’ils appellent prétend mettre en exergue les inégalités face à la santé, ils tendent au contraire à les masquer, en déplaçant la mise en forme problématique vers ce que nous appelons désormais les « nouveaux risques » – erreur médicale par exemple – faisant ainsi oublier les « anciens » pourtant bien connus et circonscrits (inégalités sociales et économiques face à la maladie, à la mort), mais spécifiques aux classes populaires [28]  Pour une analyse fine de ces mécanismes de « dénégation... [28] .

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Le degré d’autonomie entre différents espaces sociaux étant un des moyens d’appréhender la « nature » de leurs rapports [29]  D’une manière générale, cf. Bourdieu (P.), Les usages... [29] , cette première période des relations médico-médiatiques souligne une emprise rarement contestée du « pouvoir médical » sur le champ journalistique. Cette information de santé – historiquement exceptionnelle et socialement circonscrite – demeure donc extrêmement marginale, au regard des pratiques qui ont alors cours chez les journalistes scientifiques. Elle permet pourtant, par contraste, de mesurer l’intensité des liens qui vont s’instaurer par la suite entre médecins et journalistes. En effet, cette information de santé subversive et autonome disparaît à la fin des années 1980, au moment où, d’une part, l’exacerbation de la concurrence interne au champ journalistique engendre une spécialisation des journalistes médicaux et la multiplication des titres d’information médicale [30]  Entre 1990 et 1993, huit titres de magazine santé sont... [30] , et où, d’autre part, certains médecins vont s’allier avec des journalistes pour rendre publique leur « humeur anti-institutionnelle », cette collaboration leur permettant ainsi de court-circuiter les hiérarchies médicales traditionnelles.

Le poids de la spécialisation professionnelle dans les logiques d’alliances externes

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Ainsi, « la liste des urgences à éviter », publiée en décembre 1992 par le mensuel 50 millions de consommateurs [31]  50 millions de consommateurs, 256, décembre 1992, p. 14-26.... [31] , révèle les transformations internes aux champs médical et journalistique qui ont favorisé une recomposition des liens médico-médiatiques : d’une relation de domination médicale, on passe à des systèmes d’alliance entre certains médecins et certains journalistes qui bénéficient de ressources utiles pour s’imposer dans leurs luttes spécifiques respectives.

Quelques effets des transformations du recrutement des journalistes médicaux

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Parce qu’elle a eu des conséquences largement opposées pour le journaliste pigiste et le rédacteur en chef qui l’ont produite, cette « liste » permet de rendre intelligible quelques-unes des mutations du journalisme médical. D’un côté, un pigiste qui, du fait des 53 mises en examen suite aux 75 plaintes des directeurs d’hôpitaux, quitte définitivement la profession à la suite de cette parution [32]  Sur les usages sociaux du droit, et plus particulièrement... [32] . De l’autre, la consécration du rédacteur en chef du mensuel, qui parvient par cette publication à se faire connaître et reconnaître par ses pairs – il décrochera le « prix du scoop de l’année » quelques jours plus tard – et obtiendra la place de directeur de la rédaction à Sciences et avenir peu de temps après.

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Lorsqu’il va proposer au rédacteur en chef de 50 millions de consommateurs une liste de piges dont celle sur les urgences, ce journaliste, âgé de 54 ans, vient d’être licencié de L’Impatient. Si son intérêt pour les questions de santé ne s’inscrit pas dans une tradition familiale – père professeur de sport et mère au foyer – et n’est pas le résultat d’études médicales – sans aucun diplôme, « [il s’est] fait tout seul [33]  Entretien réalisé le 15 novembre 2000. [33]  » –, il peut par contre se lire comme la suite logique d’expériences malheureuses et prolongées avec le milieu hospitalier, d’un apprentissage pratique, « par corps [34]  Bourdieu (P.), Méditations pascaliennes, Paris, Le... [34]  » relativement constant : « 750 jours et 750 nuits passés sur 1,6 mètre de literie pour trois maladies mortelles, dont deux provoquées par le traitement de la première, énigme pour les médecins qui en ont fait la “maladievedette” » de la recherche… Cela ne fait que sept années environ d’une carrière d’infirmière à l’hôpital, congés et absences compris [35]  Ainsi commence le livre, publié à compte d’auteur,... [35] . » Dit autrement, sa vie sociale et sa carrière professionnelle étant rythmées par les aléas de l’hospitalisation, il va convertir sa connaissance empirique du milieu médical en expertise critique [36]  Pour un autre exemple de ce type de dispositions, cf.... [36] , pour la mettre à disposition de L’Impatient pendant quinze années. C’est au sein de ce mensuel – dont il est l’un des cofondateurs – qu’il bénéficie pour la première fois d’un poste de salarié et fait l’essentiel de sa carrière, après avoir d’abord été stagiaire à France-Soir, puis pigiste à l’AFP et dans la revue Détective. Il ne peut donc s’appuyer que sur sa seule expérience de malade et sur son savoir-faire contestataire acquis à L’Impatient pour mener à bien la publication de cette liste. Il continue ainsi à offrir des justifications militantes à ce type d’enquêtes, alors que les mises en scène sensationnalistes prennent de plus en plus d’importance, pour répondre à des exigences de rentabilité auxquelles il est en fin de compte très peu réceptif. (Pour ne prendre qu’un exemple, son départ de L’Impatient à la fin des années 1980 est intimement lié à un renouvellement de la direction qui, en sus de modifier la politique éditoriale du mensuel, a introduit la publicité jusqu’alors refusée par les fondateurs.)

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C’est pourquoi, les « stratégies commerciales » mises en œuvre par son rédacteur en chef – qui cherchait alors à multiplier les ventes pour émanciper financièrement 50 millions de consommateurs de la contrainte étatique de l’INC (en diminuant la part de subvention dans le budget global du magazine), et à s’engager explicitement dans la compétition avec Que Choisir ?, son principal concurrent – ont entraîné quelques conflits lors de la production de cette enquête. Ainsi, alors que l’ancien journaliste de L’Impatient ne voulait au départ proposer qu’une liste des urgences « où aller », il devra présenter celles « à éviter ». Mais c’est à l’occasion d’une réimpression qu’il va découvrir la nouvelle « technique marketing » de son rédacteur en chef :

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« [...] Et puis je vois sur l’infographie : “service d’urgences à éviter et à fermer.” Alors là quand je vois “à fermer”, je dis : “Non ! Moi j’ai jamais demandé qu’on ferme ! C’est pas mon but. Et puis j’ai pas les moyens, j’ai pas les compétences, moi je suis qu’un petit journaliste.” Et là il [le rédacteur en chef] me prend l’épaule et il me dit : “G., tu vas voir ça va bien se passer”. Et puis avec le rédacteur en chef on discute pas. […] Trois jours après il a eu le prix du scoop. Et deux mois après il se fait embaucher par Sciences et avenir. Moi, ça a été ma sortie professionnelle [37]  Entretien réalisé le 15 novembre 2000. [37] . »

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En fait, ces conceptions opposées de l’information ne font que révéler certains des changements qui affectent le recrutement des journalistes médicaux durant les années 1980 et 1990. Comme le note Dominique Marchetti [38]  Marchetti (D.), Contribution à une sociologie…, op.... [38] , à cette époque, la population des journalistes s’accroît, rajeunit et on assiste à une élévation de son capital scolaire global (ils ne sont plus que 10 % à n’avoir aucun diplôme en 1990 [39]  Ibid., p. 175. [39]  ). Or, ce journaliste est alors pigiste, âgé de 54 ans et ne possède aucun diplôme. À l’inverse, son rédacteur en chef est plus jeune, il a fait une année de médecine, quatre années de pharmacie, les beaux-arts. Il a pu assez rapidement grâce à son frère entrer à Paris-Match comme pigiste à l’occasion d’un job étudiant, et s’est en fin de compte retrouvé – comme il le note lui-même – « assez rapidement » rédacteur en chef de 50 millions de consommateurs. En fait, ces nouvelles trajectoires (médecins ou étudiants en médecine qui deviennent journalistes) sont significatives du poids croissant pris par le pôle spécialisé dans le champ journalistique en général, et dans le journalisme médical en particulier [40]  Cf. Marchetti (D.), « Les sous-champs spécialisés du... [40] .

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Or, alors que ces nouveaux recrutements contribuent à décrédibiliser les journalistes qui ne disposent que de ressources critiques liées à leur expérience personnelle, l’apparition d’une concurrence spécifiquement médicale va renforcer ces effets et annihiler l’originalité des analyses émises par ces journalistesmalades. Alors que ces derniers revendiquaient avec un certain succès le monopole d’une vision contestataire du milieu médical, ils sont de plus en plus fréquemment concurrencés par des médecins qui ont tout intérêt à médiatiser les conflits internes. C’est ce qui se produit en 1992 lorsqu’un syndicat d’anesthésistesréanimateurs va en partie se saisir des projets de ce journaliste pigiste.

Des usages médicaux du journalisme

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Au début des années 1990, l’intensification des mesures visant à la maîtrise des dépenses de santé conduit à mettre en place une Commission nationale de restructuration des urgences. Les services d’urgences français occupent en effet, depuis la publication en 1989 d’un rapport rédigé par le Pr. Steg à la demande du Conseil économique et social, une place de choix sur la scène politique française, et constituent le terrain d’essai et d’acclimatation des « politiques volontaristes » de restructuration hospitalière. C’est ainsi qu’un décret de mai 1991, sous couvert de décrire l’équipement et les conditions minimales de fonctionnement pouvant être exigés d’un service d’urgences, permet en fait soit de maintenir, voire de renforcer ces derniers, soit au contraire de les regrouper ou fermer. Or, si ces projets de restructuration sont désavoués par la majeure partie des médecins, ils sont énergiquement soutenus par le Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes-réanimateurs (SNPHAR), dont les principaux représentants semblent alors convertis aux bienfaits de la rationalisation des soins. Aussi, se retrouvant minoritaires au sein d’une population largement composée de médecins libéraux (au sens de profession autonome), ils vont chercher à mobiliser « l’opinion et les médias ». C’est donc très logiquement que le SNPHAR va organiser en juin 1992 un forum sous le haut patronage de l’Assemblée nationale. Le dossier de presse explique ainsi : « Si techniquement, le dossier de modernisation des urgences paraît prêt, il doit maintenant être défendu tant auprès des élus que de l’opinion publique. […] Les professionnels témoigneront devant les médias afin que l’opinion publique comprenne et admette que la sécurité médicale n’est nullement dépendante de la proximité. »

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Le pigiste de la liste des urgences va alors être happé dans ce projet syndical de communication, à un moment où il cherche des critères de classification, empiriquement réalistes, des services d’urgences. Il va ainsi trouver un soutien décisif dans le SNPHAR qui lui préparera les questionnaires devant permettre de vérifier la conformité des services d’urgences au décret de mai 1991. Par ailleurs, à ce premier principe politico-juridique de classement, il va associer un principe pratique, celui des médecins, voire des conducteurs des véhicules du SAMU, qui opèrent un choix déterminant dans l’orientation des patients. Il va faire appel à leurs connaissances « de terrain » pour confirmer ou infirmer ce que les comparaisons « objectives » (conformité ou pas au décret) avaient commencé à dessiner, en leur posant une simple question : « Lorsque vous avez le choix entre deux services d’urgences, où allez-vous ? ». Mais, en se faisant l’écho des arguments du SNPHAR – et plus particulièrement de la logique économique de rationalisation des soins que le syndicat cherche à imposer en stigmatisant l’insécurité de certains services –, ce journaliste contribue involontairement au discrédit de ses propres ressources critiques de malade, en favorisant la mise en visibilité de développements d’autant plus efficaces qu’ils peuvent se présenter non seulement comme des « témoignages de l’intérieur », mais encore comme bénéficiant d’une légitimité professionnelle. Ainsi, le début des années 1990 marque une double rupture dans le traitement des questions de santé : d’une part, on vient de le voir, la grille de lecture économique du monde médical tend à s’imposer subrepticement. D’autre part, les politiques de santé deviennent de « plus en plus publiques », par le transfert du débat, de lieux réservés aux seuls professionnels, à un espace plus large, désormais ouvert à un nombre d’agents indéfinis et donc potentiellement illimité. En somme, on passe d’une « mise sur agenda corporatiste et silencieuse [41]  Cf. Garraud (P.), « Politiques nationales : élaboration... [41]  » à une « publicisation des politiques de santé [42]  Gaïti (B.), « La publicisation des politiques de santé »,... [42]  », ce qui ne va pas sans heurter les habitudes des médecins les plus liés au principe de règlement interne des questions médicales.

Transformation des conditions médicales d’accès aux médias

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Alors qu’auparavant c’était surtout la position institutionnelle – en général les chefs de service des grands hôpitaux parisiens – qui permettait à certains médecins de s’imposer dans les médias, ce sont désormais les journalistes qui choisissent parmi des médecins « spécialisés en communication » : qu’ils soient désignés ou auto-proclamés porte-parole de la profession, leur multiplication, en sus de favoriser une concurrence exacerbée, a pour effet principal de déposséder les anciens représentants du monopole de la parole autorisée.

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Ainsi, le lendemain de la parution de cette « liste des urgences », le plus médical des quotidiens se félicite du caractère « salutaire » d’une enquête qui « porte le fer dans la plaie en dénonçant les aberrations du système français [43]  Le quotidien du médecin, 18 novembre 1992, p. 1. [43]  », et relaie les propos confortants de Bernard Kouchner alors ministre de la Santé : « S’il ne s’agit pas de faire un guide Michelin des services d’urgences, il est vrai que certains services n’ont d’urgences que le nom [44]  Ibid., p. 8-9. [44]  ». Vivement critiqué pour ses déclarations, B. Kouchner va quelques jours plus tard faire acte de contrition en s’appuyant sur la découverte d’erreurs dans certaines des cartes publiées. Il explique ainsi que les affirmations du mensuel « ne sont fondées sur aucune évaluation des pratiques et des techniques, mettant en cause injustement le personnel médical et paramédical de certains établissements », tout en maintenant cependant que « l’harmonisation des urgences et leur humanisation sont des problèmes réels, sur lesquels travaille le ministère de la Santé, en concertation avec les professionnels [45]  Le quotidien du médecin, 24 novembre 1992, p. 8. [45]  ».

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En fait, si la position de B. Kouchner est en partie intenable, c’est peut-être parce qu’il est pris entre deux manières radicalement opposées de traiter des politiques de santé. D’un côté, le ministre ne peut rester muet face au retentissement considérable d’un classement qui lui permet en partie de justifier les politiques impopulaires de restructuration du système de santé (impliquant dans certains cas la fermeture de services, d’hôpitaux de « proximité ») mises en œuvre par son ministère. De l’autre, en l’approuvant, il met en péril le long travail de négociations entamé, en dehors de toute médiatisation, avec certains médecins dans le cadre de la Commission nationale de restructuration des urgences (CNRU). En fait, en laissant penser à ces médecins que tout est déjà décidé – 50 millions de consommateurs étant le mensuel de l’Institut national de la consommation, certains ont pu voir dans la publication de cette liste journalistique, la simple mise en forme médiatique de la « liste ministérielle des urgences à fermer » –, il compromet les discussions futures. C’est ainsi que, le jour même où B. Kouchner revient sur ses déclarations, un des membres de la CNRU, menace dans une interview accordée au Quotidien du médecin :

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« On peut en effet se demander à qui profite le crime. C’est une affaire énorme, relayée par les médias qui affolent la population. Le courage politique qu’il faut pour réorganiser les urgences ne doit pas être confondu avec la démagogie. Les pouvoirs publics ne doivent donc pas céder à la tentation de faire une restructuration à la hussarde, mais réorganiser le paysage hospitalier dans la sagesse avec une implication des professionnels. On ne semble pas en prendre le chemin de cette manière. Si la liste des services à fermer est déjà prête, ce qui semble être le cas, alors toutes les structures de concertation existantes y compris la commission Steg [la CNRU], n’ont plus lieu de se réunir [46]  Ibid. [46] . »

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La réaction de ce médecin est instructive à un double titre. D’une part, elle tend à montrer que l’on ne peut appréhender les relations que les différents champs entretiennent avec les médias par le seul prisme des stratégies des sources explicitement orientées vers la captation de l’intérêt des journalistes (séduction, contrôle, production d’événements, etc.). Prolonger la rupture avec le « médiacentrisme [47]  Cf. Schlesinger (P.), « Repenser la sociologie du journalisme.... [47]  » nécessite de relativiser l’idée selon laquelle l’attention des journalistes serait un trophée essentiel, incontournable, convoité par l’ensemble des agents, puisqu’elle est supposée élargir la surface de visibilité d’un « objet ». Plus encore, faire comme si les stratégies de séduction et de contrôle mises en œuvre par les sources étaient les seules pertinentes pour l’analyse, c’est contribuer indirectement à faire le jeu des journalistes, en ne donnant pas à voir les stratégies de ceux qui « ne jouent justement pas » avec les médias, ou du moins avec certains d’entre eux. En conséquence, si la rupture avec le médiacentrisme a permis dans un premier temps de focaliser l’attention sur les stratégies des sources, peut-être faudrait-il désormais prendre en compte et analyser les mécanismes de mise à distance et d’évitement des journalistes – ou tout du moins de certains journalistes – par certaines sources. Au-delà d’une analyse du travail des médias, il faut ainsi prendre le parti d’observer dans les univers médiatisés la façon dont est géré, accordé, transmis le droit de parole médiatique, ou bien au contraire la façon dont sont sanctionnées les interventions « abusives [48]  Ne pouvant développer plus en détail ici, nous renvoyons... [48]  ».

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Le caractère « public » de la réaction de ce médecin laisse d’autre part penser que les anciens « grands patrons » – parce que leur pouvoir de gestion « silencieuse » des problèmes professionnels est publiquement contesté par certains médecins – sont désormais obligés de prendre la parole dans les médias, voire de collaborer avec eux. Cependant, tout comme les témoignages des « médecins-médiatiques » ne s’adressent pas, et ne sont pas acceptés par tous les médias, ces médecins conduits à prendre publiquement la parole ne collaborent pas avec n’importe quel journaliste. Autrement dit, on assiste au début des années 1990 à la structuration de diverses configurations relativement autonomes : les palmarès publiés dès 1995 semblent ainsi opposer différents mondes [49]  Becker (H.), Les mondes de l’art, Paris, Flammarion,... [49] médico-médiatiques, chacun mettant en relation des médecins et des journalistes particuliers. Parce qu’il incite à centrer l’analyse sur les multiples chaînes de coopération interprofessionnelle qui régissent la production de certains objets matériels ou symboliques, le concept de monde paraît en effet dans un premier temps parfaitement adapté pour appréhender ces classements. Et pourtant, en étant défini par Howard Becker comme « le réseau de tous ceux dont les activités, coordonnées grâce à une connaissance commune des moyens conventionnels de travail, concourent à la production des œuvres [50]  Ibid., p. 22. [50]  », il présente l’inconvénient de limiter l’étude aux relations entre « individus concrets ». Plus encore, alors qu’il vise à rendre intelligible les « structures d’activité collective [51]  Ibid., p. 27. [51]  », ce concept ne détaille pas – paradoxalement – la structuration interne de ces mondes. En effet, si l’auteur évoque les « conventions » censées régir les liens tissés entre différentes sphères d’activités, elles ne donnent lieu à aucune systématisation théorique, et semblent renvoyer à l’étude, au cas par cas, des pratiques modales des acteurs. De même, la notion de « francs-tireurs » qui désigne les acteurs non intégrés au « monde conventionnel » aurait pu ouvrir la réflexion sur la manière dont ces individus constituent des réseaux de coopération concurrents et originaux ; mais elle ne donne lieu qu’à une analyse des relations – plus ou moins distantes – entre francs-tireurs et monde conventionnel. Pour le dire vite, si l’analyse de H. Becker permet de dépasser un strict cadrage professionnel des activités humaines, il n’offre pas la possibilité d’analyser de manière rigoureuse la structuration de ces rapports interprofessionnels.

La structuration de deux configurations médico-médiatiques

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Étudier la structuration de ces configurations médico-médiatiques c’est poser la question de la délimitation de l’objet, c’est-à-dire de la détermination des unités pertinentes d’analyse. C’est pourquoi, le choix d’insister sur les liens interprofessionnels ne peut être qu’une décision de méthode qui repose sur un double parti pris. Tout d’abord celui de mettre en suspens le découpage professionnel a priori « évident » du monde social [52]  P. Champagne travaillant sur la délimitation du « groupe »... [52] . Ensuite celui de présupposer l’importance des liens entre univers sociaux différenciés et donc de relativiser la prééminence des enjeux internes. Aussi, pour prolonger l’explication des rapports entre médecins et médias et ne pas la limiter à des mécanismes de domination ou à des stratégies d’alliance interne/externe comme nous l’avons fait jusqu’à maintenant, il faut trouver des indicateurs permettant d’objectiver les différentes formes de solidarité interprofessionnelle.

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Or, la plupart des concepts disponibles pour rendre compte de ces relations ont été forgés dans le cadre d’une vision réifiante de la division sociale du travail [53]  Conception qui incite, soit à surévaluer l’intensité... [53]  : ainsi, les notions de « traducteur [54]  Callon (M.), « Éléments pour une sociologie de la traduction.... [54]  », « passeur », « interface », « marginaux sécants », « marginaux possédant une configuration de statuts non congruents [55]  Jamous (H.), Sociologie de la décision. La réforme... [55]  » non seulement ne permettent qu’une rupture imparfaite avec le découpage professionnel du monde social (puisqu’elles n’ont de sens que si la séparation des activités humaines est considérée comme primordiale), mais encore n’éclairent pas toujours les raisons de ce positionnement sécant. Il faut donc construire un continuum d’indicateurs de ces liens qui, ne se limitant pas à la seule analyse des relations de co-présence corporelle entre individus concrets, permettrait de saisir les systèmes de relations entre individus épistémiques. On peut ainsi envisager un ensemble de scénarii explicatifs qui va de l’examen des interactions sociales entre individus concrets (de l’étude des simples relations de juxtaposition physique, de co-présence corporelle, jusqu’à la constitution de communitas) à l’analyse des « champs de relation » entre individus épistémiques (mise en évidence des homologies structurales), en passant par l’étude des agents multipositionnés [56]  Boltanski (L.), « L’espace positionnel. Multiplicité... [56] , de la circulation des discours et des savoirs [57]  Berlivet (L.), « Argumentation scientifique et espace... [57] , des situations de partage d’un cadre de référence commun, des mécanismes de reconversion de capital, mais aussi par l’exposé des effets des socialisations contradictoires (habitus clivé), ou au contraire de l’acquisition de dispositions proches, etc. L’étude de la pérennisation des relations entre un trio de journalistes et certains médecins permet ainsi de tester quelques-uns de ces cadres explicatifs.

Un monde managérial en voie de constitution

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Cette première configuration médico-médiatique émerge en octobre 1997 lorsque Sciences et avenir publie une « liste noire des hôpitaux », et perdure encore aujourd’hui avec la parution par le journal Le Point en juin 2003 d’un treizième classement. Les médecins qui ont collaboré avec ces trois journalistes figurent ainsi régulièrement sous forme d’encarts (avec photos et extraits d’interview), ou de citations plus ou moins longues dans le corps des articles. S’il est tentant de limiter ces apparitions à de simples échanges cyniques – les journalistes bénéficient de la légitimité de certaines autorités médicales, et les médecins d’une publicité peu onéreuse – les nombreux échanges épistolaires amicaux, d’ailleurs soigneusement conservés par les journalistes, viennent tem-pérer cette première analyse. En effet, de nombreux courriers permettent de souligner la régularité des encouragements médicaux dont ont pu bénéficier les journalistes lors de la construction des palmarès. Plus encore, et sauf à les considérer comme étant purement stratégiques, ces lettres de médecins semblent confirmer des relations que les journalistes présentent comme privilégiées, amicales, voire même d’un autre ordre :

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« […] Le patron de X [médecin], qui est un monsieur merveilleux humainement parlant – je dis pas ça parce qu’il nous aime bien – mais c’est un mec, j’aurai aimé l’avoir comme papa. […] Parce que lui, il tient le même discours, enfin pas le même discours, mais un discours qui est assez similaire au nôtre, mais qui est tenu par un professionnel de santé. Tenez, il nous a envoyé ses vœux [il lit alors un extrait] : “[...] Le succès de vos travaux, l’intérêt de vos lecteurs. Je passe toujours avec vous un moment décapant. J’espère que lorsque vous en aurez fini, nous pourrons travailler ensemble, pour que le public sache évaluer la qualité en santé et la réclamer.” [58]  Entretien journaliste au Point, 14 février 2001. [58]  »

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Ces rapports sont ainsi toujours vécus et présentés comme spontanés, désintéressés, en somme inscrits dans une logique de don/contre-don, alors même qu’ils semblent avoir une incidence directe sur les classements. Quand les journalistes obtiennent de ces médecins des recommandations pour rencontrer d’autres praticiens, bénéficient de leur relecture critique, ou sont invités à débattre dans différentes sociétés savantes de leur travail [59]  Ces réunions sont d’ailleurs l’occasion de réaffirmer... [59] , on ne peut que constater la présence régulière de certains cliniciens aux premières places des classements. Aussi, les différentes formes « matérielles » que peuvent prendre ces relations médico-médiatiques (fréquence des apparitions dans les classements, des lettres échangées, des réunions, etc.), de même que leurs justifications (« contenu » des lettres, des entretiens, etc.) semblent donc vouées à osciller entre suspicion radicale et compréhension béate, entre distanciation et empathie. C’est pourquoi, il faut plutôt s’appuyer sur ces différents éléments pour « procéder à des recensions [60]  Sur l’intérêt de produire ce type de données, cf. Olivier... [60]  », et les convertir en indice de l’intensité des liens (leur « nature » important dès lors peu).

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Dans le cadre de cette première configuration médico-médiatique, il semble ainsi que les médecins les plus liés aux journalistes partagent avec ces derniers non seulement un rapport critique au milieu médical, mais encore des dispositions managériales affirmées. Plus précisément, ces affinités résultent des positions si ce n’est dominées, du moins largement concurrencées et incertaines (elles ne sont pas « établies ») qu’occupent ces agents, et de la relative inadéquation de leurs dispositions aux postes que leur offrent les institutions journalistique ou médicale.

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C’est pourquoi, la situation des journalistes en 1997 ne doit pas être jugée à l’aune du succès qu’ils ont connu par la suite. À l’époque, leur avenir professionnel dans la presse générale est improbable, non seulement parce qu’ils ne sont pas diplômés d’une école de journalisme – alors que cela devient un « point de passage obligé » – mais encore, parce qu’ils ne bénéficient d’aucune ressource permettant d’envisager un passage de la presse. C’est le cas du premier des trois journalistes : ancien preneur de son, titulaire du bac, il fait ses débuts à France-Soir magazine grâce à un ami qui lui confie la rubrique des faits divers pendant quatre ans. Il exerce ensuite quelques années comme journaliste indépendant avant d’entrer en 1992 à 50 millions de consommateurs (où il assistera d’ailleurs aux conséquences de la publication de la liste des urgences). En 1997, il est alors à Sciences et Avenir depuis quatre ans, et a principalement réalisé une enquête sur l’amiante spécialisée aux newsmagazines. De même, les diplômes de docteur en médecine dont sont pourvus les deux autres membres du trio ne doivent pas leurrer. D’une part, parce que leurs études médicales n’ont pas été – comme ils aiment à le rappeler – un franc succès (passage en seconde année pour quelques centièmes de point ; abandon du concours de l’internat et donc sélection par l’échec comme généraliste, etc.), mais surtout parce qu’ils n’ont quasiment jamais pratiqué la médecine (ils n’ont fait que des remplacements) alors qu’ils se sont très rapidement engagés dans le journalisme, au départ, à l’occasion de job étudiant, puis définitivement, dans la presse médicale professionnelle pour l’un (Impact Médecin), dans la presse santé grand public pour l’autre (Top Santé). Or, alors qu’ils quittent le milieu médical pour échapper à la position subalterne qui leur était assignée, ils se retrouvent une nouvelle fois sous son emprise : l’un parce qu’il travaille dans un journal où la dépendance à l’égard des médecins et des laboratoires est trop pesante ; l’autre parce que le « journalisme de service » empêche toute prise de position critique. Les différents classements qu’ils produisent leur permettent ainsi de reconvertir le capital médical acquis, tout en laissant libre cours à leur « humeur anti-institutionnelle », fruit de cette double socialisation universitaire et professionnelle.

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Ces dispositions critiques ont rencontré un écho chez quelques médecins hospitaliers qui tentaient également de contester les hiérarchies médicales établies. C’est pourquoi, avant de pouvoir spécifier ces affinités structurales, il faut évoquer rapidement les oppositions qui traversent le milieu hospitalier. Le lieu d’exercice peut constituer un premier indicateur. Non pas tant qu’il engendrerait en lui-même des pratiques hétéronomes, mais tout simplement parce qu’il naturalise des différences de trajectoires dans le long processus de sélection des études médicales. On peut ainsi différencier des pratiques médicales à dimension intellectuelle et scientifique avec les « gros » CHU et leurs centres de recherches d’un côté ; de l’autre, la multitude de petits établissements privés où l’activité médicale est pensée comme une activité économique de coûts/ rentabilité ; et au centre, les établissements privés participant au service public hospitalier (PSPH), tiraillés entre l’obligation d’avoir un établissement rentable, et la « prétention » de concurrencer l’hôpital public, voire les CHU pour certains, en recrutant des internes « brillants », en ayant une technique médicale équivalente, en publiant des recherches originales.

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Par ailleurs, si un des principes fondamentaux de structuration du champ médical réside dans l’opposition primaire (à la fois évidente, et première étape de la sélection) entre médecins généralistes et spécialistes – l’internat constituant à cet égard un véritable rite d’institution–on peut ajouter que non seulement la discipline (médecine, chirurgie, psychiatrie…) mais encore la spécialisation au sein de cette discipline (chirurgie orthopédique, digestive… ; cardiologie, gynécologie…) constituent de bons indicateurs de position. L’internat, en attribuant un rang de classement à chacun des candidats reçus, hiérarchise les différentes disciplines existantes. Ainsi, si l’on se réfère au rang limite d’affectation constaté pour l’année 1999, les neuf disciplines en jeu se classent dans l’ordre suivant : chirurgie (rang : 412), médecine [61]  Chacune de ses deux disciplines regroupent, respectivement,... [61] (rang : 595), pédiatrie (rang : 621), gynécologieobstétrique (rang : 661), anesthésie-réanimation (rang : 852), psychiatrie (rang : 982), santé publique (rang : 1340), biologie médicale (rang : 1530), médecine du travail (rang : 1669) [62]  Source : Centre national des concours d’internats (CNCI).... [62] . Or, cette hiérarchisation universitaire recoupe la présence d’agents aux propriétés sociales distinctes, ou bien des conditions pratiques d’exercice de la médecine différentes. Ainsi, le taux de féminisation d’une activité étant un bon indicateur du prestige de celle-ci, on s’aperçoit que les disciplines qui nécessitent une « moindre » réussite au concours de l’internat, sont celles où la présence féminine est la plus importante [63]  Pour rappel, les femmes constituent en 1999 36,4 %... [63] . Hormis les spécificités de la pédiatrie et la gynécologie-obstétrique [64]  On peut penser que la pédiatrie « attire » plus de... [64] , on constate en effet une concordance quasi parfaite entre le classement de ces disciplines et la répartition en leur sein des hommes et des femmes.

 - Pourcentages d’hommes et de femmes par disciplines, classés par rang limite d’affectation à l’internat, au 31 décembre 1998 pour la France [65]  Pourcentages obtenus en se référant aux effectifs de... [65]
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De même, il existe une relation forte entre cette hiérarchisation des disciplines, et le type de pratique, libérale ou salariée. En effet, si l’on se penche sur la répartition par spécialités entre les praticiens libéraux et les praticiens salariés, les résultats sont les suivants :

 - Pourcentages de libéraux et de salariés par disciplines, classées par rang limite d’affectation à l’internat, pour la France en 1999 [66]  Source : site Internet « SCORE-santé », niveau 1. [66]
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On peut ainsi déceler au sein de ce sous-espace dominant des spécialistes hospitaliers une opposition entre – pour reprendre les termes de Eliot Freidson [67]  Freidson (E.), La profession médicale, Paris, Payot,... [67] – les « professions consultantes » (chirurgie, certaines spécialités médicales) majoritairement masculines, où la pratique, essentiellement libérale et solitaire, s’exerce principalement sous la « dépendance du client » (le colloque singulier) [68]  Pour une analyse plus fine de la hiérarchisation des... [68] , et les « professions de savoir » (santé publique, biologie), plutôt féminine, où l’activité est salariée, de groupe, et sous la « dépendance des confrères » (laboratoire, institution, etc.). Les palmarès s’évertuent ainsi à classer la frange dominante du milieu médical – et d’une certaine manière, la plus hétéronome – celle des professions consultantes hospitalières dépendant des profanes.

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Ainsi, sous ces deux rapports – lieu d’exercice et spécialité exercée – les collaborateurs médicaux des journalistes occupent des positions marginales pour certains, très concurrencées pour d’autres. S’ils sont professeurs et/ou chefs de service, ils travaillent dans un établissement qui tend à relativiser – par rapport aux critères internes de hiérarchisation – le prestige du poste. C’est le cas par exemple de ce professeur des universités, chef de service en chirurgie digestive qui, pourtant passé par les différentes étapes de la « voie royale » (externat, internat des hôpitaux de Paris [69]  Il reconnaît cependant avoir été « classé tout juste »... [69] , chef de clinique, etc.) et attendant d’être nommé chef de service dans un CHU parisien, va quitter l’hôpital public pour s’installer dans un établissement privé participant au service public hospitalier (PSPH) récent, où « tout reste à faire ». Il se place alors en concurrence directe et explicite avec ces anciens collègues. À l’inverse, s’ils travaillent dans un établissement prestigieux, ils occupent un poste largement dévalorisé. C’est le cas de ce praticien hospitalier anesthésiste-réanimateur dans un CHU parisien, qui explique :

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« Je suis aussi dans une position très atypique. Je suis praticien hospitalier, je ne serai jamais professeur des universités. Si j’avais voulu être professeur des universités, il aurait fallu que je fasse tout à fait autrement, et en particulier que je courbe beaucoup l’échine, ce que je n’ai jamais pu faire. […] Je n’ai pas d’élèves à faire nommer. Je ne suis pas chef de service. Je n’ai donc pas d’unité particulière à défendre. Je m’occupe ici de l’hôpital de jour, celui qui veut ma place, il la prend. Je le dis à qui veut l’entendre ; personne n’en veut, et donc j’ai une liberté de parole absolument totale [70]  Entretien anesthésiste réanimateur, 27 février 2001.... [70] . »

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Sur le plan de la discipline et/ou de la spécialité, il en va de même : tous exercent dans des secteurs plus ou moins dépréciés. Par exemple, s’ils sont chirurgiens, ils s’occupent des parties les moins nobles du corps comme l’appareil digestif. Sinon, ils sont très souvent médecin urgentiste, anesthésisteréanimateur ou encore épidémiologiste. Marginalisés sur le plan du poste ou de la spécialité, ils sont aussi parfois discrédités par les positions extra-médicales qu’ils investissent, et dont ils se servent pour amplifier leurs propos critiques. Ainsi, le médecin anesthésiste-réanimateur a été pendant cinq ans président du SNPHAR, puis de l’intersyndicat national des praticiens hospitaliers (INPH). Il a été élu à la commission médicale d’établissement de l’Assistance publique des hôpitaux de Paris, où il a acquis une réputation de « dissident ». Mais c’est peut-être le cas de ce dernier praticien qui incarne le mieux ces stratégies de « multipositionnement » décrites par Luc Boltanski [71]  Boltanski (L.), « L’espace positionnel. Multiplicité... [71]  : ancien interne, chirurgien, il est par ailleurs diplômé de l’IEP de Paris, de l’ENA et d’une école supérieure de commerce. Au moment de l’enquête, il dirigeait une start-up spécialisée dans le traitement des bases de données médicales (mise à disposition des journalistes) et par ailleurs cotée en bourse au « nouveau marché », tout en consacrant une demi-journée par semaine à sa pratique médicale.

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Cependant, si des positions mal assurées et une humeur critique à l’égard de la médecine caractérisent l’ensemble de ces médecins et journalistes, ils sont avant tout liés par des dispositions managériales. Tous s’accordent en effet pour appréhender la médecine comme une prestation de service, la rencontre entre une offre et une demande, l’ajustement nécessaire entre des ressources et des besoins. On peut faire l’hypothèse que l’acquisition de schèmes économiques de perception du monde médical a été favorisée par la socialisation familiale (très souvent la profession du père de ces individus est liée au secteur économique : directeur d’une maison d’édition, PDG de différentes sociétés internationales, etc.), ces schèmes étant ensuite « réactivés » lors des études pour certains (ajustement du poste aux dispositions par des spécialisations en économie de la santé), par la découverte de certains aspects du travail médical pour d’autres. Un des deux journalistes « ex-médecins » dont le père avait une activité libérale de vétérinaire note ainsi : « J’avais cette expérience d’activité de petits commerçants qu’ont les médecins, qui font leurs comptes tous les jours ou toutes les fins de semaine. C’est une activité vachement importante. Comme un boucher, comme un charcutier, comme un épicier [72]  L’activité libérale de son propre père, vétérinaire,... [72] . » De même, le chirurgien chef de service en chirurgie digestive – qui a quitté l’hôpital public « écœuré par la gabegie de l’AP-HP » – travaille depuis peu dans un établissement privé né du regroupement de deux hôpitaux (ce qui est exceptionnel à l’époque), au sein duquel, en tant que chef de département – « [qui constitue] autant de petites PME très dynamiques d’une centaine de personnes chacune [73]  Interview au Point, mars 2004. [73]  » il se voit attribuer tous les ans un budget global de fonctionnement, négocié avec ses collègues et la direction, ce qui constitue dans ce milieu une expérience originale. Autre indice de ces dispositions économiques, le praticien hospitalier anesthésiste-réanimateur spécialisé en économie de la santé prêche les avantages d’une vision « managériale » de l’activité soignante :

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« À titre personnel alors, moi j’essaye de faire comprendre à mes petits camarades que leur avenir, c’est-à-dire leur environnement professionnel, il se lit pas dans les pages du Quotidien du médecin, ou du Concours médical ou dans la Revue du praticien, il se lit dans les pages des Echos et de La Tribune. C’est la situation économique internationale, qui va guider probablement leurs ressources, les ressources de l’assurance maladie, et partant leurs propres ressources, et qui va fortement contraindre, guider l’exercice médical [74]  Entretien anesthésiste réanimateur, 27 février 2001.... [74] . »

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En fait, on peut penser plus généralement que ces investissements extramédicaux sont intimement liés à l’augmentation significative du nombre de médecins [75]  Entre 1980 et 1992, le nombre de médecins actifs passe... [75] dans les années 1980. L’exacerbation de la concurrence semble alors favoriser différentes stratégies : soit une spécialisation au sein même du champ médical dans des techniques encore marginales (c’est le cas de plusieurs des médecins de ce premier monde qui se sont spécialisés en robotique médicale [76]  Ce qui heurte, on va le voir, l’image jusqu’alors dominante... [76]  ), soit des investissements dans des activités externes (c’est le cas du médecin anesthésiste, par ailleurs syndicaliste, spécialisé en économie de la santé), soit enfin une reconversion dans un autre espace (c’est le cas des deux médecins qui sont devenus journalistes [77]  On peut penser que ces reconversions contribuent elles-mêmes... [77] , mais également de ce chirurgien énarque qui a fondé une start-up spécialisée dans le traitement des données médicales).

51

Cette analyse des rapports qu’ont pu nouer certains médecins et journalistes montre ainsi que les liens de solidarité interprofessionnelle sont socialement structurés et ne s’appuient pas simplement sur des intérêts cyniques. Dit autrement, ces premières constatations permettent de valider a posteriori le double parti pris de départ (mise en suspens du découpage professionnel du monde social, et présupposition que les solidarités interprofessionnelles sont plus importantes que les conflits). On pourrait cependant objecter que ces alliances ne semblent pouvoir se concrétiser et se pérenniser qu’entre des secteurs marginalisés, non reconnus, des champs journalistique et médical. Dit autrement, la relative constance et l’intensité de ces relations médico-médiatiques ne seraient qu’une exception liée aux propriétés largement marginales, non assurées des agents en lice, tant il semble vrai que d’une manière générale, ce sont souvent les agents les moins pourvus en capital spécifique qui tentent, par des alliances avec l’extérieur, de subvertir les hiérarchies en place. Contre cette argumentation, il faut décrire un second monde qui, s’il ne s’objective pas dans des relations régulières entre un nombre limité de journalistes et de médecins, rassemble, sous différents rapports, des individus qui occupent les positions les plus légitimes de leur espace respectif. Le monde des consacrés

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Puisque qu’on a fait l’hypothèse que ce sont les relations entre individus épistémiques, plus qu’entre individus concrets, qui priment, on peut analyser la spécificité des solidarités interprofessionnelles de ce monde en mêlant différents exemples. L’Express [78]  « Le palmarès des hôpitaux Paris – Ile-de-France. Les... [78] a ainsi publié en mars 1995 un palmarès demeuré confidentiel au regard des réactions suscitées par les classements de 1992 et 1997, une seule plainte ordinale déposée par la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF) pour « publicité et concurrence déloyale » ayant rompu cette indifférence généralisée. En fait, ce classement peut se lire comme une véritable mise en scène hagiographique de treize « grands patrons » parisiens (association du service à leur nom, photo, encart biographique, etc.), « élus » lors d’un sondage par un collège de 834 médecins généralistes d’Ile-de-France, L’Express ayant choisi « de s’entourer de cautions et d’apporter des réponses issues du monde médical lui-même ». Ce faisant, les journalistes à l’origine de cette enquête affirment ainsi leur respect pour la médecine libérale (au sens de profession autonome) puisqu’ils laissent le jugement aux mains des pairs. En fait, cet accord sur des critères endogènes de classement repose dans une large mesure sur des affinités structurales qui ne prennent tout leur sens que dans une perspective relationnelle, dans l’opposition avec le premier monde.

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D’abord, les agents de ce « monde des consacrés » sont en général plus vieux, mais surtout, ils occupent des positions assurées. Du côté des médecins distingués par ce classement, ils sont tous professeurs, chefs de service en CHU parisien, et disposent souvent d’une notoriété internationale. Pour le dire autrement, les médecins en tête du classement de L’Express ont des propriétés sociales en tout point identiques à celles des médecins qui ont compté à l’époque parmi les plus vifs opposants des palmarès du « monde managérial » (Sciences et avenir, Le Figaro… ). Pour ne prendre qu’un exemple, on peut évoquer la trajectoire de ce chirurgien cardiaque et thoracique : fils d’un père chirurgien et d’une mère médecin, il a franchi avec succès les différentes étapes de la scolarité médicale la plus légitime – externat, internat (classé 5e sur 230), clinicat, professorat – pour actuellement occuper le poste de chef de service dans un CHU parisien. Par ailleurs, alors que les agents de l’autre monde investissaient dans des activités externes dévalorisées du point de vue strictement médical (syndicalisme, économie), la multipositionnalité de ce praticien contribue à renforcer son capital spécifique (directeur d’un laboratoire de recherche CNRS, membre de l’académie de médecine). Du côté des journalistes, ce palmarès de L’Express a mobilisé la rédactrice en chef du magazine, deux grands reporters, et des journalistes de différents services (science, politique, culturel, société) : c’est donc autant le nombre et le statut des journalistes que le prestige des rubriques mobilisées qui soulignent leur position assurée.

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Ensuite, médecins et journalistes de ce monde partagent tous la vision traditionnelle de la médecine comme profession libérale ; plus précisément, ils s’accordent pour laisser à la médecine la plus large autonomie que ce soit sur le plan de l’évaluation (ce palmarès s’appuie sur un sondage auprès de généralistes pour classer ces médecins, contrairement aux autres qui usaient de critères économiques), ou de l’économie (libre choix des honoraires dans ce cas, alors que le « monde managérial » prône la rationalisation des soins). C’est dans ce cadre qu’il faut appréhender la publication par L’Express [79]  « Les mandarins dénoncent les bricolages quotidiens... [79] en mars 2000, d’un article qui relaie les plaintes de « quinze grands patrons parisiens ». Alors qu’ils avaient déposé une plainte auprès du procureur de la République signalant des « infractions pouvant mettre en danger la sécurité des malades », ces quinze praticiens ont pu en effet bénéficier du soutien d’Anne-Marie Casteret [80]  La compassion toute récente d’une journaliste qui fustigeait... [80] pour publiciser leurs récriminations. Ainsi, à l’inverse du « monde managérial » qui avançait que l’insécurité était liée à une mauvaise répartition/gestion des structures, le « monde des consacrés » s’accorde pour stigmatiser le manque de moyens alloués et l’emprise grandissante d’une « administration gestionnaire et tatillonne ».

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Enfin, contrairement aux médecins et journalistes du « monde managérial » qui pensaient la médecine comme une activité avant tout technique, les individus s’accordent ici pour préserver une définition artistique, artisanale de la médecine, et donc à ce titre incommensurable, irréductible à toute entreprise de rationalisation économique. C’est ainsi que le chirurgien cardiaque évoqué plus haut dispose d’un vaste bureau aux murs duquel ont été encadrés, en plus des photos avec un ancien ministre de la Santé, des clichés de certaines opérations à cœur ouvert, qu’il prend d’ailleurs la peine de décrire dans un ouvrage consacré à sa spécialité ; après avoir comparé les différents temps opératoires « aux rythmes d’une valse bien orchestrée », il dépeint ainsi, non sans émerveillement, l’un d’entre eux :

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« J’apprécie tout particulièrement la mise en place d’une valve aortique artificielle. L’aorte est ouverte, prête à recevoir cette prothèse de métal. Les fils verts ont été passés dans l’anneau de l’orifice puis dans la collerette de la prothèse. Ils sont réunis en trois faisceaux, par des pinces. La prothèse se tient à mi-chemin, horizontale, au-dessus du thorax, prête à glisser vers l’orifice aortique. Sur le fond vert des champs opératoires, l’observateur ne verra plus que cette prothèse noire, brillante, réfléchissant la lumière du scialytique, immobile au-dessus du cœur, tenue dans cette position d’équilibre par la seule traction sur les faisceaux de fils. Un ami photographe a pu faire des images magnifiques de ce temps opératoire… »

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À l’inverse, le médecin anesthésiste-réanimateur par ailleurs spécialisé en économie de la santé met en scène avec un soin tout particulier la vétusté de son bureau pour souligner son souci de contribuer à la maîtrise des dépenses : plus petit, meublé de vielles armoires métalliques grises dont les portes ne ferment plus, d’une chaise en partie évidée de sa mousse, il n’a pour seule décoration qu’une carte administrative écornée du Schéma régional d’organisation sanitaire et sociale qui propose une vision purement comptable du parc hospitalier.

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On le voit, ne serait-ce que parce que les plus établis des médecins trouvent également des soutiens dans certains médias, il semble bien que la frontière entre des agents qui se conformeraient de manière exclusive à des principes de reconnaissance interne et ceux qui se soumettraient à la reconnaissance externe n’est qu’une caricature scolastique. Il faudrait montrer que l’évolution des rapports entre journalistes et médecins n’est pas un cas exceptionnel et isolé, et continuer à interroger ces processus de recomposition des solidarités interprofessionnelles en intégrant d’autres univers sociaux (politiques, administratifs, associatifs, etc.). On pourrait ainsi établir une cartographie [81]  Cf. François (B.), Neveu (E.), dir., Espaces publics... [81] , non pas « d’un espace public de la santé », mais des différents espaces publics de la santé, et en préciser les conditions d’accès. Plus généralement, cela permettra d’interroger plus finement l’allongement des chaînes d’interdépendance entre univers sociaux différenciés, et de replacer au cœur de l’analyse le processus continu mais fluctuant de division sociale du travail.

Notes

[1]

Cet article, issu d’un travail de DEA soutenu en septembre 2001, a depuis donné lieu à des recherches complémentaires exposées en partie ici. Cf. Philippe Ponet, Le champ médical à l’épreuve du journalisme. Le cas des « palmarès des hôpitaux » parus dans la presse entre 1992 et 2000, DEA de sociologie de l’action publique, Paris I, 2001. Je tiens à remercier Patrick Champagne, Vincent Goulet, Stéphane Latté, Frédérique Niel et Frédéric Rousseau pour leurs lectures critiques et leurs conseils stimulants, quand bien même je n’aurais pas toujours su tenir compte de ces derniers.

[2]

Pour une analyse de ces mécanismes concernant le champ intellectuel, cf. Bourdieu (P.), « Le hit-parade des intellectuels français ou qui sera juge de la légitimité des juges ? », Actes de la recherche en sciences sociales, 53,1984 ; concernant le champ politique, cf. Bon (F.) « Les représentations de la politique », in Schemeil (Y.), dir., Les discours de la politique, Paris, Economica, 1991 ; enfin, concernant le milieu artistique, cf. Verger (A.), « L’art d’estimer l’art. Comment classer l’incomparable », Actes de la recherche en sciences sociales, 66-67,1987.

[3]

Par exemple, c’est en 1988 qu’apparaissent pour la première fois ces postes, et en 1990, l’AP-HP va créer un « diplôme universitaire de communication » pour les cadres médicaux et administratifs.

[4]

La majeure partie de ces associations est créée au début des années 1990.

[5]

« [La] véritable fonction [de la division du travail] est de créer entre deux ou plusieurs personnes un sentiment de solidarité » (p. 19). « Le plus remarquable effet de la division du travail n’est pas qu’elle augmente le rendement des fonctions divisées, mais qu’elle les rend solidaires. Son rôle n’est pas simplement d’embellir ou d’améliorer des sociétés existantes, mais de rendre possibles des sociétés qui, sans elles, n’existeraient pas » (p. 24), Durkheim (E.), De la division du travail social, Paris, PUF, 1994.

[6]

Pour être exhaustif, il aurait également fallu inclure les différents personnels administratifs, politiques, scientifiques, associatifs, etc., qui ont collaboré avec les journalistes, ce qui était impossible ici. Le principe d’analyse reste cependant semblable.

[7]

Depuis octobre 1997,19 classements hospitaliers ont été publiés (sans compter les parutions régionales, qui doublent approximativement le nombre, et un ouvrage sous forme de guide des hôpitaux), cette prolifération n’étant d’ailleurs pas l’apanage des journalistes français, puisque le magazine US News and World Report réalise tous les ans depuis 1990 un classement des meilleurs hôpitaux américains, tout comme certains hebdomadaires italiens et allemands depuis 1994.

[8]

Alors que de nombreux ouvrages dissèquent les différentes « sources » des sciences sociales (entretien, questionnaire, observation participante, mais aussi archive, document interne), il est révélateur qu’aucun n’entame, à notre connaissance, une réflexion sur les usages scientifiques du discours journalistique, pourtant souvent mobilisé pour sa « force probante ».

[9]

Mis à part le travail d’Emmanuel Henry sur la contribution des journalistes au processus de « production et d’entretien de la méconnaissance sociale » (Un scandale improbable. Amiante : d’une maladie professionnelle à une « crise de santé publique », thèse de sciences de l’information et de la communication, Compiègne, 2000), on peut, concernant les processus d’oubli et de refoulement de l’histoire, se reporter à Gaïti (B.), « Les ratés de l’histoire. Une manifestation sans suites : le 17 octobre 1961 à Paris », Sociétés contemporaines, 20,1994 ; concernant l’imposition d’une histoire « officielle », cf. Sommier (I.), « Mai 68 : sous les pavés d’une plage officielle », Sociétés contemporaines, 20,1994.

[10]

Pour une description détaillée de ces différentes « configurations » de dépendance au champ médical dans les années 1970, cf. Marchetti (D.), Contribution à une sociologie des transformations du champ journalistique dans les années 1980 et 1990. À propos « d’événements sida » et du « scandale du sang contaminé », thèse pour le doctorat de sociologie, Paris, EHESS, 1997, p. 259-288.

[11]

Cf. Lacroix (B.), L’utopie communautaire, Paris, PUF, 1981 ; Léger (D.), Hervieu (B.), Le retour à la nature. « Au fond de la forêt… l’État », Paris, Le Seuil, 1979, p. 37-68.

[12]

« Bref éloge de l’ignorance », L’Impatient, 58, septembre 1982, p. 3.

[13]

Pradal (H.), Guide des médicaments les plus connus, Paris, Le Seuil, 1974. Si H. Pradal a certainement été le premier à dénoncer les laboratoires pharmaceutiques et à critiquer les effets néfastes des médicaments, il convient de noter qu’à partir de la seconde moitié des années 1970, s’affirme une information médicale hétérodoxe promue par certaines franges marginalisées du corps médical : le syndicat de la médecine générale fonde ainsi la revue Pratiques ou les cahiers de la médecine utopique en juin 1975, puis plus tard, en décembre 1980, la revue Prescrire est lancée sous l’impulsion de l’UNAFORMEC (qui est une fédération d’associations de formation médicale continue). Remarquons cependant qu’il existe une différence de « nature » entre ces médias et un journal comme L’Impatient (« information médicale » contre « information de santé »), et cela même si les critiques émises se rejoignent sur différents aspects.

[14]

Clermont (P.), « L’Impatient : dénoncer l’OPA sur les corps », Autrement, 26,1980, p. 178-179. Ce numéro – « La santé à bras le corps » – constitue une mise en récit intéressante de l’apparition de ces mouvements marginaux et de leur relation avec le mouvement consumériste.

[15]

Illich (I.), Némésis médicale. L’expropriation de la santé, Paris, Le Seuil, 1975.

[16]

Ils rappellent par exemple ce que Pasteur doit au Dr. Semmelweis.

[17]

Briche (G.), « Au carrefour du solitaire et du politique », Autrement, 26,1980, p. 14-15.

[18]

Il note ainsi : « Selon que l’on est opulent ou démuni, on sera bien ou mal, lentement ou vite examiné, soigné, guéri. » (« La médecine en flagrant délit. – Les obligations du Pr. Lortat-Jacob », Libération, 5 janvier 1977).

[19]

« Le scandale des faux malades. Des noms, des preuves », Minute, 22-28 février 1978, p. 4-5.

[20]

Sur la figure du consommateur, cf. Pinto (L.), « Le consommateur : agent économique et acteur politique », Revue française de sociologie, XXXI, 1990 ; pour une histoire de la presse consumériste, cf. Moreno (C.), Presse et mouvement : le cas des consommateurs du XVIIIe au XXe siècle , thèse de sciences de l’information et de la communication, Strasbourg, 2000 ; sur 50 millions de consommateurs et Que choisir ?, cf. Piot (A.), Pouvoir des consommateurs ou pouvoir consommer. Fonction sociale du consumérisme français, thèse de sciences de l’information et de la communication, Paris IV, 1987.

[21]

En 1984 les lecteurs de 50 millions de consommateurs et Que choisir ? se répartissent respectivement par CSP comme suit : 15,5 et 22,5 % de cadres supérieurs, 34 et 42 % de cadres moyens, 26,5 et 14,5 % d’ouvriers, 18 et 13 % d’inactifs, 3,5 et 5,5 % de petits commerçants, 2,5 et 2,5 % d’agriculteurs (Ibid., p. 102 et p. 106).

[22]

Cf. l’éditorial de Que Choisir ?, 200, novembre 1984, p. 2.

[23]

Pour donner un simple indicateur, le tirage de la revue passe de 35 000 exemplaires en 1971, à plus de 200 000 en décembre 1973 et plus de 300 000 en 1974.

[24]

Ainsi, alors que la subvention de l’État représentait 50 % des ressources totales de l’UFC en 1968, elle ne représente plus que 6 % en 1971.

[25]

Sur ce passage de la contrainte politique à la contrainte économique, cf. Champagne (P.), « La double dépendance. Quelques remarques sur les rapports entre les champs politique, économique et journalistique », Hermès, 17-18,1995.

[26]

Que Choisir ?, 73, février 1973, p. 25-31.

[27]

Que choisir ?, 126, février 1978, p. 3-10.

[28]

Pour une analyse fine de ces mécanismes de « dénégation du social » à propos des maladies professionnelles, cf. Henry (E.), Un scandale improbable. Amiante : d’une maladie professionnelle à une « crise de santé publique », op. cit., p. 73-259.

[29]

D’une manière générale, cf. Bourdieu (P.), Les usages sociaux de la science, Paris, INRA, 1997, p. 12-23 ; pour des pistes programmatiques de recherche sur les rapports entre le champ journalistique et les autres espaces sociaux, cf. Marchetti (D.), « Les sous-champs spécialisés du journalisme », Réseaux, 111,2002.

[30]

Entre 1990 et 1993, huit titres de magazine santé sont créés ; cf. Tableaux statistiques de la presse 1996. Résultats définitifs, La Documentation française, 1998, p. 116.

[31]

50 millions de consommateurs, 256, décembre 1992, p. 14-26. Des cartes sur lesquelles figurent les « services conseillés », entourées en contrepoint de cadres à fond rouge qui indiquent les « services à éviter et à fermer », constituent cette liste, en sus de l’article.

[32]

Sur les usages sociaux du droit, et plus particulièrement des procès, par les médecins pour réaffirmer l’ordre médical, et ainsi préserver, au moins symboliquement, son autonomie, cf. Ponet (P.), Le champ médical à l’épreuve du journalisme..., op. cit., p. 52 et sq.

[33]

Entretien réalisé le 15 novembre 2000.

[34]

Bourdieu (P.), Méditations pascaliennes, Paris, Le Seuil, 1997, p. 153-193.

[35]

Ainsi commence le livre, publié à compte d’auteur, qu’il a consacré à son « expérience de malade ».

[36]

Pour un autre exemple de ce type de dispositions, cf. Memmi (D.), Faire vivre et laisser mourir. Le gouvernement contemporain de la naissance et de la mort, Paris, La Découverte, 2003, p. 247-251.

[37]

Entretien réalisé le 15 novembre 2000.

[38]

Marchetti (D.), Contribution à une sociologie…, op. cit., p. 173-221.

[39]

Ibid., p. 175.

[40]

Cf. Marchetti (D.), « Les sous-champs spécialisés du journalisme », art. cité.

[41]

Cf. Garraud (P.), « Politiques nationales : élaboration de l’agenda », L’année sociologique, 40,1990.

[42]

Gaïti (B.), « La publicisation des politiques de santé », in Mathien (M.), dir., Médias, santé, politique, Paris, L’Harmattan, 1999.

[43]

Le quotidien du médecin, 18 novembre 1992, p. 1.

[44]

Ibid., p. 8-9.

[45]

Le quotidien du médecin, 24 novembre 1992, p. 8.

[46]

Ibid.

[47]

Cf. Schlesinger (P.), « Repenser la sociologie du journalisme. Les stratégies de la source d’information et les limites du média-centrisme », Réseaux, 51,1990.

[48]

Ne pouvant développer plus en détail ici, nous renvoyons à P. Ponet, Le champ médical à l’épreuve du journalisme..., op. cit., p. 103-118. Concernant les rapports entre le champ journalistique et les magistrats, on peut se reporter à Lenoir (R.), « La parole est au juge. Crise de la magistrature et champ journalistique », Actes de la recherche en sciences sociales, 101-102,1994 ; sur les rapports entre champs politique et journalistique, cf. Le Bohec (J.), Les rapports presse-politique. Mise au point d’une « typologie idéale », Paris, L’Harmattan, 1997.

[49]

Becker (H.), Les mondes de l’art, Paris, Flammarion, 1988.

[50]

Ibid., p. 22.

[51]

Ibid., p. 27.

[52]

P. Champagne travaillant sur la délimitation du « groupe » villageois note : « Toute recherche se trouve nécessairement enfermée dans un cercle de méthode : si pour étudier des groupes, il faut les constituer, comment pourra-t-on en effet les constituer si on ne les a pas étudiés ? » (Champagne (P.), « La restructuration de l’espace villageois », L’Héritage refusé. La crise de la reproduction sociale de la paysannerie française 1950-2000, Paris, Le Seuil, 2002, p. 80-81).

[53]

Conception qui incite, soit à surévaluer l’intensité des conflits strictement « interprofessionnels », soit à méconnaître la violence des luttes, le caractère parfois insurmontable des oppositions internes, en homogénéisant les espaces en présence.

[54]

Callon (M.), « Éléments pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jac-ques et des marins pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc », L’année sociologique, 36,1986.

[55]

Jamous (H.), Sociologie de la décision. La réforme des études médicales et des structures hospitalières, Paris, CNRS, 1969.

[56]

Boltanski (L.), « L’espace positionnel. Multiplicité des positions institutionnelles et habitus de classe », Revue française de sociologie, 14,1973.

[57]

Berlivet (L.), « Argumentation scientifique et espace public. La quête de l’objectivité dans les controverses autour des risques de santé », in François (B.), Neveu (E.), dir., Espaces publics mosaïques. Acteurs, arènes et rhétoriques des débats publics contemporains, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1999.

[58]

Entretien journaliste au Point, 14 février 2001.

[59]

Ces réunions sont d’ailleurs l’occasion de réaffirmer l’intensité de ces liens : « Et puis on était porté dans notre truc. La dernière réunion qu’on ait eu devant une clinique privée, devant tout le staff de la clinique, il y a un mec qui nous a dit : “Mais qu’est ce qu’on peut faire pour vous aider à continuer ?” Parce qu’ils savent que si on ne continue pas nous, c’est pas l’État qui va faire une publicité des performances ou des non-performances des établissements » (entretien journaliste au Point, 14 février 2001).

[60]

Sur l’intérêt de produire ce type de données, cf. Olivier de Sardan (J.-P.), « La politique du terrain. Sur la production des données en anthropologie », Enquête, 1,1995, p. 87-89.

[61]

Chacune de ses deux disciplines regroupent, respectivement, 15 et 17 spécialités.

[62]

Source : Centre national des concours d’internats (CNCI).

[63]

Pour rappel, les femmes constituent en 1999 36,4 % des 192 944 médecins actifs. Source : Ordre national des médecins, « La démographie médicale française. Situation au 31 décembre 1998 », Étude, 32, octobre 1999, p. 12.

[64]

On peut penser que la pédiatrie « attire » plus de femmes du fait même des malades suivis, les repoussant ainsi dans une activité purement féminine : « s’occuper des enfants ». Cet écart se constate d’ailleurs au niveau de la chirurgie infantile où, contrairement aux autres spécialités chirurgicales où le pourcentage d’hommes est toujours supérieur à 95 %, mis à part pour la chirurgie plastique (77,7 %), la répartition entre les deux sexes est égale (50 %). La pédiatrie est d’ailleurs la spécialité où les revenus moyens annuels pour les médecins libéraux sont les plus faibles. Pour donner un ordre d’idée, le revenu annuel moyen d’un pédiatre est de 329 KF, celui d’un chirurgien 722 KF ; cf. Lefaou (A.-L.), L’économie de la santé en questions, Paris, Ellipses, 2000, p. 155. De même, il semble qu’il faille faire une distinction entre la gynécologieobstétrique à orientation chirurgicale, et la gynécologie et l’obstétrique à orientation médicale où le pourcentage de femmes reprend le dessus (58,3 %).

[65]

Pourcentages obtenus en se référant aux effectifs de médecins par discipline et par spécialité. Source : Ordre national des médecins, op. cit., p. 26-45.

[66]

Source : site Internet « SCORE-santé », niveau 1.

[67]

Freidson (E.), La profession médicale, Paris, Payot, 1984, p. 31,83-85 et 108.

[68]

Pour une analyse plus fine de la hiérarchisation des « spécialités consultantes », cf. Jaisson (M.), « La mort aurait-elle mauvais genre ? La structure des spécialités médicales à l’épreuve de la morphologie sociale », Actes de la recherche en sciences sociales, 143,2002.

[69]

Il reconnaît cependant avoir été « classé tout juste » pour faire chirurgie (classé 112 sur 331 en 1975).

[70]

Entretien anesthésiste réanimateur, 27 février 2001.

[71]

Boltanski (L.), « L’espace positionnel. Multiplicité des positions institutionnelles et habitus de classe », art. cité.

[72]

L’activité libérale de son propre père, vétérinaire, a très largement contribué à forger ce jugement.

[73]

Interview au Point, mars 2004.

[74]

Entretien anesthésiste réanimateur, 27 février 2001.

[75]

Entre 1980 et 1992, le nombre de médecins actifs passe de 117 920 à 178 530 – le nombre de médecins généralistes passant de 65 094 à 98 021, et celui des spécialistes de 39 314 à 77 890 – et la densité médicale pour 100 000 habitants passe de 216 à 307 (soit une augmentation de 42,1 %), Ordre national des médecins, La démographie médicale française, situation au 1er janvier 1993, 26, p. 2,6,12 et 28.

[76]

Ce qui heurte, on va le voir, l’image jusqu’alors dominante du « médecin artiste », en renforçant la dimension technique, et donc « rationalisable », de l’acte médical.

[77]

On peut penser que ces reconversions contribuent elles-mêmes à accélérer les transformations du journalisme médical en y accentuant la concurrence.

[78]

« Le palmarès des hôpitaux Paris – Ile-de-France. Les meilleurs services, les meilleurs spécialistes », L’Express, 16-22 mars 1995. Ce premier classement sera suivi par sept autres publications régionales.

[79]

« Les mandarins dénoncent les bricolages quotidiens qui peuvent se révéler risqués pour la vie des patients », L’Express, 9 mars 2000, p. 98-102.

[80]

La compassion toute récente d’une journaliste qui fustigeait au moment de « l’affaire du sang contaminé », en sus des pouvoirs publics, l’irresponsabilité des médecins, alors qu’elle était pigiste (cf. Marchetti (D.), Contribution à une sociologie des transformations du champ journalistique…, op. cit., p. 321-322) est sans doute liée à l’évolution de sa position dans le champ journalistique. Ayant su se faire connaître et reconnaître comme journaliste médicale, son regard sur les « consacrés » est devenu plus empathique – « [Elle qui a] été pendant longtemps du côté des directeurs d’hôpitaux plutôt que des médecins, [s’est] aperçue que le rapport de force est inversé, qu’il y a trop d’administration, qu’il y a une dégradation » (entretien téléphonique, 27 juin 2001) au point que l’on peut se demander si elle n’a pas changé de monde.

[81]

Cf. François (B.), Neveu (E.), dir., Espaces publics mosaïques. Acteurs, arènes et rhétoriques des débats publics contemporains, op. cit.

Résumé

Français

En prenant pour objet l’émergence et la pérennisation des « palmarès des hôpitaux », il s’agit moins dans cet article de restituer certaines des transformations qui travaillent les champs journalistique et médical, que de rendre compte de la fluctuation des liens entre ces deux espaces : les nombreux classements parus depuis les années 1970 permettent en effet de reconstruire avec précision les différents temps de ces « collaborations conflictuelles ». Plus généralement, cette étude se veut une contribution à l’analyse des rapports entre univers sociaux différenciés (et non à l’analyse juxtaposée de différents espaces), paradoxalement peu pris en considération, alors que leurs chaînes d’interdépendance ne cessent de s’allonger.

Plan de l'article

  1. Dénoncer l’emprise médicale
    1. « La médecine n’a pas pour objet la santé » : l’émergence de « l’information de santé »
    2. « La médecine en flagrant délit » : la ressource du test comparatif
  2. Le poids de la spécialisation professionnelle dans les logiques d’alliances externes
    1. Quelques effets des transformations du recrutement des journalistes médicaux
    2. Des usages médicaux du journalisme
    3. Transformation des conditions médicales d’accès aux médias
  3. La structuration de deux configurations médico-médiatiques
    1. Un monde managérial en voie de constitution

Pour citer cet article

Ponet Philippe, « La guerre des mondes : de quelques rapports entre univers sociaux différenciés  », Politix 4/ 2005 (n° 72 ), p. 125-154
URL : www.cairn.info/revue-politix-2005-4-page-125.htm.
DOI : 10.3917/pox.072.0125

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