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2006/2 (n° 74 )


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On raconte que le cyclope Polyphème, sortant ivre de douleur de sa grotte se mit à hurler que « Personne » était la cause de son malheur… Ce que ses frères, les autres géants, comprirent ainsi : « nulle personne n’est responsable de mon malheur… », déduisant qu’il n’avait besoin de l’aide de quiconque. Le rusé Ulysse avait anticipé cette issue, prétendant s’appeler « Personne » afin de mieux échapper à la férocité des monstres siciliens. Simple boutade sortie de la tête d’un vieil aveugle soucieux de ménager les rebondissements de son récit extraordinaire ou source de réflexions et d’inspiration pour les Grecs et, audelà, pour les philosophes et les penseurs des siècles à venir ? Sûrement, les deux interprétations demeurent possibles ; mais, aujourd’hui encore, l’aventure du roi d’Ithaque rappelle que, en situation d’urgence, les individus peuvent s’inventer de fausses identités, pour s’imaginer un destin, pour s’offrir une autre personnalité et parfois, tout simplement, pour sauver leur vie.

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De nombreux travaux ont tenté de définir par quels moyens les appareils d’État avaient construit des systèmes de contraintes, de surveillance et de repérage capables de dire et de singulariser, par des procédés multiples, l’identité de chacun. Dans des sociétés de plus en plus régies par les impératifs techniques de reconnaissance, la personnalité individuelle se voit reconnue, pistée et fichée, mise en mémoire, repérable. Nul ne semble pouvoir échapper à son catalogage, sous des formes diverses, par les administrations civiles, policières, judiciaires… Ce constat induit fréquemment une posture intellectuelle qui fait de l’État un « État Léviathan », sorte de big brother scrutant sans cesse chacun d’entre nous et qui peut amener le chercheur à présenter l’individu comme un acteur démuni face à l’institution, en position forcément victimaire, en agent toujours esseulé face à l’aveugle mais féroce (à l’instar de Polyphème) machine de l’État. C’est une toute autre perspective qui est choisie dans ce dossier. Il est en effet apparu pertinent de poser le problème de l’identité à partir du vécu des acteurs eux-mêmes, à partir de leur propre prise d’initiative dans des contextes différents, de ruptures ou de fortes mutations, donnant la possibilité à des individus de se reconstruire une personnalité autre que celle qui leur était destinée ou plus volontiers dévolue. Il ne s’agit pas, en retournant l’angle d’observation habituel, d’imaginer des personnes libres de toute forme de déterminations sociales, culturelles, politiques ou professionnelles, mais de suggérer la part de volontarisme, de positivité, de reconquête de soi que l’invention d’une nouvelle identité peut laisser entrevoir – qu’elle soit stimulée par un désir d’être autre ou par la contrainte de ne plus être soi-même.

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Dans cette perspective, la personne, avec son récit biaisé et ses stratégies de travestissement, ne subit plus seulement les lois sociohistoriques ; elle les adapte, les accommode à sa façon, dans un parcours existentiel dont les motivations deviennent l’objet même de la recherche. Ce parti pris méthodologique doit beaucoup à de récents travaux qui, dans le champ de l’histoire ou des sciences sociales, ont porté une attention renouvelée, depuis la fin des années 1980, à l’identité des personnes et à sa construction par les institutions, étatiques ou scientifiques. Cet intérêt a été nourri d’abord par le développement de l’histoire de l’immigration. Issues d’interrogations sur l’histoire des ouvriers de la sidérurgie en Lorraine et sur les cadres sociaux de la mémoire, les recherches de Gérard Noiriel, dès Le creuset français, ont relié de manière décisive l’« invention de l’étranger » et du fait national avec la redéfinition juridique de la nationalité au début de la troisième République et les instruments administratifs d’identification qui la cristallisaient, comme les « papiers » ou les catégories statistiques. Le sentiment d’appartenance ou d’exclusion se trouve construit par des dispositifs concrets, comme la carte d’étranger ou, plus tard, la carte d’identité et les droits qui s’y attachent. Ces dispositifs construisent le sujet national, au moins autant que la référence à des symboles nationaux ou à la mémoire collective. Dans Réfugiés et sans-papiers : une histoire du droit d’asile en Europe, Noiriel a aussi montré le poids décisif qu’avaient acquis les documents d’identité dans la vie des migrants à l’époque contemporaine, l’existence de ces derniers étant en grande partie déterminée par leur possession.

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Depuis, de nombreux travaux sont venus prolonger cette attention à la « fabrication de l’individu » par les dispositifs juridiques et administratifs. L’étude des techniques d’identification, notamment policières, est en plein renouveau. L’histoire de la carte nationale d’identité de Pierre Piazza retrace ainsi, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’aux projets contemporains, la genèse et l’évolution d’un titre aux enjeux majeurs, parce qu’il matérialise le lien entre l’État national et l’individu. Les recherches de cet auteur soulignent combien le dispositif de la carte d’identité (et les débats que ces dispositifs ont suscités) est révélateur des relations que l’État et les individus qui vivent en France établissent entre eux, de la manière dont l’administration, par ce biais, s’est finalement infiltrée dans la vie quotidienne (jusqu’à risquer de devenir, demain peut-être, susceptible de suivre nos mouvements avec par exemple le développement de la biométrie et des nouvelles technologies). Dans une autre direction, plus attentive aux effets sociaux des pratiques d’identification, Emmanuelle Saada étudie l’identité ambiguë des colonisés français, telle qu’elle a été façonnée notamment par un droit qui ne se confond pas avec celui de la métropole. L’histoire de la nationalité et de l’identité personnelle croise ici le renouveau de l’historiographie en langue anglaise, notamment à la suite des ouvrages de Peter Sahlins (Frontières et identités nationales par exemple) sur la construction de la frontière dans les Pyrénées, puis sur la définition de la nationalité française sous l’Ancien Régime. Les travaux d’Andreas Fahrmeir sur la nationalité en Europe au XIXe siècle (Citizens ans Aliens : Foreigners and the Law in Britain and the Germain States, 1789-1870) montrent comment, à la suite de la Révolution française, la transformation de la carte politique du continent et la mise en place de nouvelles définitions de la nationalité se sont accompagnées de véritables processus de négociation entre les individus et les administrations soucieuses d’enregistrer et de fixer les identités selon leurs catégories propres.

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Tous ces auteurs insistent sur la nature conventionnelle des qualifications nationales. Ces dernières ne se réduisent pas cependant à celles imposées par les pouvoirs, contraignant le sujet à la seule alternative entre soumission et résistance. Elles peuvent être aussi l’objet de transactions et d’usages multiples de la part des individus. Un tel « constructivisme » identitaire marque un autre grand axe de la recherche autour de l’identité personnelle, consacré à l’identité sexuelle. Au départ largement influencé par les questionnements féministes, cet axe s’est renouvelé au contact des études américaines sur le genre (gender) et la relativité des identités sexuelles classiques à la lumière des pratiques homosexuelles (gay and lesbian studies, queer studies), dont Judith Butler est aujourd’hui la figure la plus connue en France. Dans cette perspective, l’ouvrage récent de Sylvie Steinberg, La confusion des sexes, portant sur le travestissement féminin, constitue un jalon original dans l’histoire de la formation des identités sexuées.

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Cinq articles, dans ce numéro, se proposent d’éclairer ces chantiers encore largement ouverts dans l’histoire et les sciences sociales au sujet de la question de l’identité individuelle. Celui de Vincent Denis, qui ouvre le dossier, s’attache à un personnage particulier du paysage social de la France du XVIIIe siècle : l’aventurier qui s’invente une identité, le plus souvent celle de noble. Dans une société d’ordre où les signes de l’apparence doivent dire le statut entier de la personne, où le paraître désigne l’être, la maîtrise des codes nobiliaires de la part de ces faux chevaliers et de ces fausses chevalières est une des clefs de la réussite de leur imposture. Faire croire en permanence, abuser du crédit réservé aux personnes de qualité, deviennent des activités en soi. Toute une critique sociale de l’Ancien Régime se profile au travers des situations et des objets qui impressionnent des crédules : fausse généalogie, particules illusoires, réseau de sociabilité mondaine inventé… En un siècle hanté par la question de la régénération de la noblesse, le « faux bien né » pose un authentique défi aux policiers chargés de le traquer et de le démasquer… en vain parfois.

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Vient ensuite le temps de la Révolution et de ses bouleversements sociaux et politiques. La déclaration des droits de l’homme et du citoyen a inventé l’individu moderne, libéré de la société d’ordres et des corporations, sans pour autant, toutefois, conférer une citoyenneté politique aux citoyennes. Après la période qui a vu certaines d’entre elles réclamer un statut politique à l’égal des hommes, l’entrée en guerre de la France en 1792 coïncide avec une demande, de la part de nombreuses femmes, de participation à l’action militaire, autre façon d’intégrer le corps des citoyens. Jean-Clément Martin étudie le cas de ces femmes portant les armes au sein des armées révolutionnaires et contre-révolu-tionnaires. Si les autorités réagissent vivement à ces situations, les différents cas étudiés montrent une fraternité d’armes, une forme d’égalité dans l’épreuve du feu, qui disent encore une fois l’importance d’une micro-histoire pour mieux comprendre comment les acteurs vivent sereinement ce que l’institution peut percevoir sous la forme d’une déviation. Dans le cas de ces femmes, comme l’écrit l’auteur, « le déguisement est moins une imposture qu’une affirmation ». Le jeu du brouillage entre la vérité intime et le code de la reconnaissance des personnages publics permet à ces femmes d’assumer les places dans l’appareil militaire comme une « performance », un libre choix clairement assumé.

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Cependant la Révolution a ouvert la possibilité d’un désordre social, faisant des puissants d’hier les pauvres de demain et permettant à de nouveaux riches dont on ne sait rien de tenir le haut du pavé. La « comédie humaine » qui en résulte a angoissé bien des hommes de lettres et parmi eux, Honoré de Balzac, soucieux de dénicher la « vérité » du monde social et de démasquer la personnalité de ces individus de façon scientifique et irréfutable. Dominique Guillo revient sur le débat qui, au début du XIXe siècle, voit Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire tenter de classifier les espèces vivantes, soit selon les fonctions qu’elles effectuent (lesquelles ont un rapport avec leur destination ultime et la disposition de leurs organes selon Cuvier), soit en fonction d’une corrélation entre tous les êtres vivants (reliés par une unité de plan et différenciés par l’excellence de leur perfection chez Geoffroy Saint-Hilaire). À partir de ce constat, l’auteur montre comment Balzac se fit l’interprète, parfois maladroit, de ces théories scientifiques sans en saisir toutes les subtiles différences. Le romancier les réutilise pourtant comme un outil de reconnaissance des « types » que lui seul sait démasquer dans ses propres pages. Balzac prétend donner les moyens de saisir, par un indice physique, toute la personnalité de ses créatures fondues dans le monde que la Révolution a inventées, en une époque démocratisant tout, c’est-à-dire égalisant tout, ou plutôt rendant toutes et tous indifférents pour qui ne sait les dévisager. Ici, ce n’est pas tant une stratégie de changement d’identité qui est proposée qu’une technique pour dévoiler l’identité usurpée ou contre-faite.

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C’est une technique ressemblante – mais dans un contexte sensiblement différent – que se propose d’étudier Dominique Linhardt, lorsqu’il scrute les façons dont les terroristes allemands des années de plomb, au début de la décennie 1970, décident de se fondre dans la foule pour cacher leurs activités subversives. Les hommes et les femmes des groupuscules violents maîtrisent de façon subtile des identités « sur-connotées » que d’autres tenteraient d’exclure de leurs panoplies parce que trop facilement repérables par la police. Ces horslaloi, au contraire, décident de les adopter, anticipant sur la propension des policiers à imaginer que jamais des terroristes ne se laisseraient aller à adopter les habits et les habitudes d’une jeunesse en marge ou dissidente. Une construction risquée s’élabore entre clandestinité et publicité, dans laquelle les policiers finissent à leur tour par intégrer ces différents niveaux de faux-vrais travestissements. Cachés dans la foule et de plus en plus difficiles à dénicher, les gauchistes en rupture de ban obligent les forces de police à adopter des techniques de plus en plus lourdes et par là même, bien que traqués, ces terroristes allemands tentent non pas seulement de fuir et de se terrer mais cherchent à révéler également, à leur façon, la nature réelle d’un État selon eux liberticide et contre lequel ils ont déclaré une guerre.

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L’article de Béatrice Fraenkel et Dominique Pontille pose enfin la question actuelle de la certification de la signature électronique. Le courrier électronique, les nouvelles transactions sécurisées fonctionnent sur des moyens, à la complexité variable, de reconnaissance de l’émetteur. Les systèmes de codification ne laissent plus que de rares initiatives au signataire, dont la réelle identité n’est plus l’objet d’une affirmation volontaire mais d’une reconnaissance médiatisée par des moyens techniques visant à garantir le secret. L’identité ne dépend plus de soi mais de toute une série de normes qui disent qui l’on est et le certifient. Il en va de même dans la pratique de reconnaissance des articles scientifiques envoyés, traités par courrier électronique et étudiés ici au travers de la revue Nature.

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De Polyphème à Internet la même angoisse régit le dirigeant ou le puissant : qui est le petit être qui se cache dans la grotte ou dans la boîte ? Sans avoir la prétention d’être aussi rusé que le héros de l’Odyssée, par le jeu de la technique, n’importe quel utilisateur peut se construire plusieurs identités et affirmer au travers d’elles une performance qui dit toujours la capacité de dissidence et de vigilance de n’importe lequel d’entre nous face à des pouvoirs de plus en plus scrutateurs. On le voit bien la question demeure encore pertinente : Qui est qui ? Personne ?…

Pour citer cet article

« Impostures », Politix, 2/2006 (n° 74), p. 3-8.

URL : http://www.cairn.info/revue-politix-2006-2-page-3.htm
DOI : 10.3917/pox.074.0003


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