Politix 2007/2
Politix
2007/2 (nº 78 )
194 pages
Editeur
Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 9782200923815
DOI 10.3917/pox.078.0087
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Vous consultezFemmes des quartiers populaires, associations et politiques publiques

AuteursSylvia Faure du même auteur

maître de conférences à la faculté d’anthropologie et de sociologie de l’Université Lyon 2 et chercheur au Groupe de recherche sur la socialisation (GRS – CNRS). Elle a récemment publié : Culture hip-hop, jeunes des cités et politiques publiques (avec M.-C. Garcia), Paris, La Dispute, 2005 ; Les jeunes et l’agencement des sexes (avec H. Eckert), Paris, La Dispute, 2007 ; « Des effets sociaux des démolitions d’immeubles dans les grands ensembles HLM », Espaces et sociétés, 124-125, 2006 ; « HLM : côté filles, côté garçons », Agora débats jeunesse, 41, 2006 ; « Institutionnalisation de la danse hip-hop et récits biographiques des artistes chorégraphes », Genèses, 55, 2004. Sylvia. Faure@univ-lyon2.fr.

Daniel Thin du même auteur

Parmi ses publications récentes : Ruptures scolaires. L’école à l’épreuve de la question sociale (avec M. Millet), Paris, PUF, 2005 ; Classes-relais et familles. Accompagnement ou normalisation ? (avec M. Kherroubi et M. Millet), Paris, Études et recherches n˚ 8, CNFE-PJJ Vaucresson, 2005 ; « Le temps des familles populaires à l’épreuve de la précarité » (avec M. Millet), Lien social et politiques – RIAC, 54, 2005 ; « Les familles populaires sous l’emprise des logiques éducatives dominantes à travers la scolarisation », Carnets de bord en sciences humaines, 10, 2006 ; « L’école au coeur de la question sociale. Entre altération des solidarités sociales et affectations institutionnelles » (avec M. Millet), in Paugam (S.), dir., Repenser la solidarité. L’apport des sciences sociales, Paris, PUF, 2007.Daniel.Thin@univ-lyon2.fr

Au cours de deux recherches parallèles, nous avons analysé le travail de socialisation conduit par diverses associations de femmes situées dans les quartiers d’habitat social, en région Rhône-Alpes. Plusieurs associations participent à un collectif qui, depuis une dizaine d’années, s’emploie à faire connaître et reconnaître, par les pouvoirs publics, la spécificité de leur travail[1] [1] Nous parlons d’associations ou de groupes car les femmes...
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. Ces associations partagent une double revendication sociale et territoriale qui s’illustre dans l’insistance à se définir comme associations de « quartier populaire ». Leur mode d’action s’affirme en se différenciant des problématiques politiques portées par les institutions qui mettent l’accent sur l’action pour réduire la domination masculine sur les femmes des milieux populaires, en particulier celles qui sont issues de l’immigration et qui sont perçues comme soumises à une organisation traditionnelle et patriarcale des familles. En outre, leurs discours et leurs actions prennent explicitement le contre-pied de ceux que porte le mouvement Ni putes ni soumises (NPNS) – bénéficiaire d’une forte reconnaissance politique et médiatique.

2 L’émergence de celui-ci sur la scène publique a eu des effets paradoxaux. Elle a donné une nouvelle visibilité à ces groupes de femmes de quartiers populaires qui revendiquent une antériorité par rapport au mouvement Ni putes ni soumises[2] [2] Ce mouvement s’est organisé à la suite de l’agression...
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. Elle a conduit les institutions à interroger la légitimité et la pertinence de l’action de ces groupes, et contraint en retour ceux-ci à se positionner par rapport aux thématiques et aux représentations officielles et médiatiques concernant les rapports sociaux de sexe dans les grands ensembles HLM. Les groupes et associations étudiés se sont ainsi positionnés d’une part en adoptant une posture critique par rapport aux discours publics perçus comme réducteurs en ce qu’ils assignent aux quartiers populaires une image d’espace dominé par le machisme et le virilisme, et d’autre part en tentant d’occuper une place reconnue dans le champ des mouvements militants populaires en se rendant visibles auprès des pouvoirs publics. Constatant la circonspection avec laquelle beaucoup de responsables de politiques publiques (travaillant dans des organismes locaux ou au sein d’institutions nationales) perçoivent le travail de socialisation que ces groupes conduisent avec les femmes des quartiers d’habitat social, nous nous sommes donc intéressés aux modalités d’action ainsi qu’aux valeurs portées par ces groupes.

3 Les matériaux d’enquête recueillis – des entretiens et des observations de réunions publiques, ainsi que des discussions conduites dans les associations (cf. encadré) – rendent compte de critiques virulentes des adhérentes et animatrices des associations vis-à-vis des discours qui dénoncent la violence des hommes et la soumission des femmes dans les quartiers HLM, alors que par ailleurs les acteurs institutionnels rencontrés ou la lecture de divers documents ou recher-ches-actions[3] [3] Cf. par exemple Bulot (C. ), Poggi (D. ), Droit de Cité pour...
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qu’ils mobilisent, indiquent que les acteurs de politiques publiques adhèrent fortement à ces mêmes discours. Ces observations conduisent d’abord à une interprétation en termes de tension ou de concurrence symbolique entre une vision légitimiste (et tendant à devenir officielle) et une vision populaire des rapports sociaux de sexe. Toutefois, au-delà de cette tension, et en nous appuyant sur d’autres recherches conduites dans les milieux populaires[4] [4] Des travaux sur les rapports entre les familles populaires...
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, il apparaît que la difficile reconnaissance publique de ces associations renvoie à un phénomène plus général, qui est celui de l’ambivalence des institutions à l’égard des pratiques des membres des classes populaires et notamment des formes d’engagement militant « populaires ». La reconnaissance institutionnelle tend à ne s’opérer que lorsque les pratiques et les actions se soumettent aux logiques institutionnelles et adoptent des modalités conformes à celles-ci.

4 En effet, les logiques qui trament le travail de socialisation, les actions et les discours portés par les associations diffèrent des discours publics dominants et des modes d’actions qui y sont associés. L’analyse des modes de prise en charge des conditions d’existence des femmes de quartiers populaires dans les associations que l’on peut qualifier de « familialistes[5] [5] Lenoir (R. ), Généalogie de la morale familiale, Paris,...
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 » (dans le sens où les habitantes sont considérées en tant que parents et où les réunions concernent largement les questions d’éducation, de relations familiales, des rapports entre les familles et les institutions, etc.) est intéressante à double titre. En premier lieu, elle éclaire la manière dont ces associations interprètent les discours dominants sur les rapports sociaux de sexe dans les quartiers populaires et se positionnent à leur égard. En second lieu, elle éclaire, en creux, la tension entre ces associations et les orientations qui prévalent dans les institutions et les politiques publiques. Bien que non centrales dans cet article, les observations conduites auprès des acteurs de politiques publiques rendent compte de leurs critiques à l’encontre de ces associations, perçues comme « traditionnelles », « enfermant les femmes dans les rôles domestiques » et ne dénonçant pas assez la « violence des hommes ». Elles nous amènent à questionner les modalités d’exercice de la domination politique et institutionnelle sur les milieux populaires et en particulier sur les fractions issues de l’immigration.

5 La substitution depuis plusieurs années du thème de la discrimination à celui des inégalités sociales nous semble en fournir un excellent exemple. Qu’elle soit « ethnique » ou « sexuée » (ou les deux), la notion de discrimination tend à essentialiser les formes de domination, sous couvert de racisme pour les uns (discrimination à l’embauche, etc.) et de traditionalisme pour les autres. Il en découle une ethnicisation des rapports de domination ; et nous rejoignons en ce sens Saïd Bouamama pour lequel la dénonciation politique des discriminations participe au renversement symbolique des conflits de classe en conflits interculturels, opéré par le mode de gouvernement libéral[6] [6] Bouamama (S. ), « Ethnicisation et construction idéologique...
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. La question du genre participe apparemment aussi de ce renversement. Nacira Guénif-Souilamas et Eric Macé estiment que le débat public mobilise ces schèmes racistes et ethnicisants en opposant « d’un côté la modernité, le progrès, l’égalité, la République ; de l’autre côté la tradition, la régression, l’inégalité, le commu-nautarisme[7] [7] Guénif Souilamas (N. ), Macé (E. ), Les féministes et le...
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 ». La moindre reconnaissance symbolique et matérielle (car est en jeu aussi l’octroi de subventions publiques) des associations « de quartier » étudiées témoigne de ce rapport de force entre les milieux populaires (et parmi eux les fractions précarisées dans les quartiers HLM) et les représentant-e-s des politiques publiques travaillant sur les questions de discrimination et des inégalités entre les sexes quand elles s’appliquent aux familles populaires et aux jeunes issus de l’immigration[8] [8] Comme le montrent les difficultés d’une association à...
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. [9] [9] Faure (S. ), Rapports sociaux et de sexe dans un grand ensemble...
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L’enquête
Le programme de recherches dans laquelle s’inscrit l’enquête sur les associations de femmes s’est déroulé entre 2003 et 2005, en région Rhône-Alpes, auprès d’habitantes de différentes générations habitants des grands ensembles HLM[9] [9] Faure (S. ), Rapports sociaux et de sexe dans un grand ensemble...
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. La démarche de recherche d’ensemble a reposé sur 96 longs entretiens semi-directifs avec les habitants, des adolescents-es et des acteurs associatifs ou des responsables institutionnels ainsi que de la politique municipale. L’analyse de données statistiques issues de l’INSEE ainsi que de la Caisse d’allocations familiales (CAF) a été nécessaire pour rendre compte des transformations sociodémographiques entre 1980 et 2000 d’un grand ensemble HLM où une ethnographie a été conduite de manière plus ciblée. Cette ethnographie a engagé par ailleurs de nombreuses heures d’observations participantes dans les différentes structures associatives (pas seulement les associations de femmes) et dans les réunions organisées par les acteurs associatifs et institutionnels travaillant sur le quartier. L’enquête s’est quelque peu poursuivie en 2006 avec une observation participante à la préparation d’un numéro d’une revue concernant la politique de la ville en Rhône-Alpes, portant sur les questions d’égalité hommes/ femmes dans les quartiers HLM. En outre, nous avons conduit 26 entretiens formels avec les responsables et bénévoles d’associations, avec des adhérentes et des femmes relais qui participaient d’un réseau d’associations. Le matériau de recherche intègre l’analyse d’une documentation sur une dizaine d’associations ou d’« initiatives » menées en direction des femmes de ces quartiers et de textes officiels émanant de politiques publiques locales sur ces mêmes manifestations. Elle est complétée par une recherche en cours, auprès de collectifs de femmes s’organisant pour faire entendre et reconnaître leurs points de vue et leur expérience en matières éducative et scolaire. Cette recherche opère pour l’instant par observation participante des réunions des groupes de femmes, de leur expression publique et analyse de leurs productions écrites et orales.

Les associations et groupes de femmes « familialistes »

6 Plusieurs associations de femmes existent depuis les années 1980 dans les grands ensembles HLM ou dans les quartiers populaires anciens, initiées dans le cadre de la politique de la ville qui promouvait alors la participation des habitants à la vie de leur quartier et de leur ville. Certains groupes de femmes se sont mis en place dans le prolongement d’activités offertes aux femmes à l’intérieur d’une association à vocation socioculturelle ou éducative (aides aux devoirs, etc.), de cours de français, ou à l’initiative des « femmes-relais », dont nous reparlerons. Les préoccupations de ces groupes demeurent attachées aux questions sociales qui se posent dans le quartier, comme la délinquance, les détériorations de l’espace public, les difficultés scolaires des enfants, les problèmes de santé, de maîtrise de la langue française, etc. Les cours d’alphabétisation ont d’ailleurs été, un peu partout dans les quartiers HLM, des espaces d’accueil des femmes issues de l’immigration. En parallèle avec ces séances, les formatrices professionnelles ont proposé d’animer des rencontres entre femmes pour débattre de thèmes choisis par les participantes. En Rhône-Alpes, les groupes de parole ont donné lieu à un collectif créé en 1996 et soutenu à ses débuts par une formatrice adepte des pédagogies émancipatrices de Paolo Freire, et de la promotion des femmes par la « libération de la parole ».

7 Martine Berne[10] [10] Tous les prénoms et noms des personnes interviewées ainsi...
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est coordinatrice du réseau d’associations et de groupes de femmes des quartiers populaires mis en place il y a dix ans en Rhône-Alpes. Elle a une cinquantaine d’années et précise que si elle n’a jamais été membre actif de mouvements féministes, elle a toujours voulu vivre sa vie de femme librement. Elle explique que les groupes de femmes reposaient initialement sur une « parole libre », mais qu’aujourd’hui les associations sont appelées à « construire » cette parole, à la formaliser et à la communiquer (notamment lors de l’organisation de colloques qui réunissent les femmes adhérentes et militantes ainsi que des acteurs institutionnels, politiques et des universitaires qu’elles invitent à venir débattre de leurs thématiques). Le souci de parvenir à une parole « construite », reconnue et légitimée, s’actualise dans la mise en place d’une Université populaire de parents qui travaille à produire un savoir collectif issu des échanges entre femmes et entre différents groupes de femmes, action qui veut promouvoir les femmes comme « chercheurs » et comme « auteurs » de leurs propres savoirs. La production de ce savoir s’appuie sur la collaboration d’un universitaire à la fois ressource et garant (ou caution) du travail effectué. Dans l’entretien, Martine Berne évoque la « force populaire » par laquelle émerge « la parole des femmes de ces quartiers ». Les coordinatrices des groupes (des bénévoles mais aussi des formatrices ou des chargés de mission délégués au développement social des quartiers) ont à cœur de « la rendre visible » et le collectif aide à ce travail de promotion. Par rapport au mouvement NPNS, Martine Berne se dit embarrassée, parce que, selon elle, les militantes du mouvement ne sont pas celles qu’elles prétendent être, ce sont des femmes des classes moyennes et des étudiantes[11] [11] Marie-Carmen Garcia et Patricia Mercader montrent que les...
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qui se sont focalisées sur la condition des jeunes filles alors que « l’urgence sociale est du côté des garçons » et surtout parce que le mouvement a eu « une façon de stigmatiser les quartiers, certains quartiers. Moi j’ai un jeune père de famille qui m’a dit : “Alors on est tous des violeurs ?” ».

8 Souvent, dans le cadre de ces associations, des femmes originaires de pays étrangers ou épouses d’ouvriers immigrés ont acquis des dispositions à parler en public. Parmi elles, certaines ont été promues en tant que « femmes-relais » pour accompagner des familles dans leurs démarches institutionnelles lorsqu’elles étaient confrontées aux problèmes de maîtrise de la langue. Ces « femmes-relais » voient parfois leur fonction sociale reconnue par le passage du bénévolat au salariat (certaines ANPE proposent des emplois salariés sur des postes d’« adultes-relais »). Parmi celles que nous avons rencontrées, quelques-unes ont pu obtenir un emploi plus stable à la suite de cette première expérience bénévole. D’autres estiment plus humblement avoir pu réaliser un rêve impossible, celui de se prouver à elles-mêmes et à leurs proches qu’elles étaient capables d’avoir une utilité sociale en dehors de la sphère domestique.

9 Ces « femmes-relais » participent fréquemment à l’organisation des manifestations publiques qui réunissent les différentes associations du quartier ; certaines animent des groupes au sein de MJC ou de centres sociaux. Au-delà des réunions du collectif (auxquelles les groupes et les « femmes-relais » sujets de l’enquête participent de manière plus ou moins régulière), elles contribuent à organiser des manifestations publiques (comme à l’occasion de la journée de la femme, ou de l’arrivée de la Caravane des femmes dans les villes de la région Rhône-Alpes, initiative de personnes venant de trois pays du Maghreb pour faire connaître le droit des femmes, notamment face au code de la famille des pays d’origine).

10 Nadia Ben Ali est « femme-relais ». Elle a participé à la Marche des femmes qui s’est terminée à New York en 2001. Elle est arrivée en France en 1958, avec son mari et sa fille adoptive. C’est seulement en 1974 qu’elle a pu s’inscrire dans un cours d’alphabétisation. Progressivement, elle s’est impliquée dans la vie associative du quartier HLM où elle avait emménagé en 1968. Elle a attiré l’attention des animateurs et acteurs institutionnels sur les problèmes de santé de nombreuses femmes migrantes, du fait qu’elles ne pouvaient pas expliquer leurs problèmes, ne parlant pas la langue française. Une association lui a alors demandé de faire de l’interprétariat (en tant que bénévole d’abord, puis comme vacataire) dans les hôpitaux. Un peu plus tard, le ministère l’a autorisée, officiellement, à mener ce travail d’interprétariat. Elle a poursuivi ce travail sur tout le département ; elle était alors la seule femme : « Personne, aucune femme ne voulait le faire avec moi ! Parce qu’elles ont dit : les femmes ne travaillent pas, les femmes sont à la maison, leurs maris gagnent leur vie pour nourrir leur femme et leurs enfants, et pourquoi nous on va se fatiguer ? Bon. Moi je l’ai fait toute seule jusqu’à… un certain temps, après on a eu une interprète turque, cambodgienne, une Espagnole, une Italienne, enfin dans toutes les langues. » Nadia est très croyante et sans doute qu’une grande partie de son activité s’inscrit dans une perspective de « don de soi », qu’elle poursuit d’ailleurs aujourd’hui sous une autre forme, en s’occupant, avec une collègue catholique, à aider les femmes démunies dans leurs démarches de la vie quotidienne et à vivre leur foi dans la société française. Quand elle était encore « femme-relais », elle a demandé qu’un lieu de culte musulman soit prévu à l’hôpital, que des livres en arabe soient mis à la disposition des malades. Elle s’est également formée en faisant ce travail, et a suivi des stages de formation sur l’anatomie et co-animé des rencontres sur la santé avec la Croix Rouge.

Les initiatives promues par les politiques publiques

11 D’autres initiatives sont mises en œuvre dans les quartiers à habitat social, qui reçoivent un fort soutien institutionnel. Souvent présentées comme des actions innovantes par les responsables des politiques publiques qui s’occupent de la vie des quartiers populaires, elles sont finalement plus proches de l’idéologie institutionnelle et politique que ne le sont les associations de femmes réunies en collectif militant. C’est ainsi que les actions les plus encouragées par les pouvoirs publics sont celles qui ont pour particularité d’adhérer aux problématiques concernant l’égalité entre hommes et femmes, d’employer la rhétorique « républicaine » pour présenter leur « projet », défendant la laïcité, ambitionnant de lutter contre le « repli communautaire » ou encore faisant la promotion de « l’ouverture culturelle » des habitants des quartiers populaires[12] [12] Faure (S. ), Garcia (M. -C. ), Culture hip-hop…, op. cit. ...
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. De la sorte, l’action publique se voit relayée par les associations qui font montre de leur adhésion aux valeurs « universelles » (qui seraient remises en question par les « tendances communautaristes » des populations musulmanes).

12 Par exemple, sont officiellement valorisés des projets d’association ayant pour objectif l’organisation de manifestations culturelles ou artistiques en vue de « mobiliser » les habitants des cités HLM pour « créer du lien social » et éviter les « communautarismes », ou encore les projets qui visent à « promouvoir » ceux et celles qui véhiculent des « valeurs positives » au sein des quartiers défavorisés. Ces initiatives non institutionnelles mettent par ailleurs l’accent sur l’individualité des personnes : suivi individualisé ou personnalisé, connaissance de soi, révélation du potentiel intérieur de chaque personne… Les adhérentes sont ici d’abord des femmes qui passent un contrat moral avec des formateurs en vue de conduire un « projet » qui comporte des perspectives personnelles (se « mobiliser » pour pouvoir entrer sur le marché du travail ou développer sa « capacité à être ») et des perspectives collectives pour se « restructurer socialement ». On retrouve la rhétorique propre aux politiques d’insertion dont « la logique du projet constitue la clé de voûte[13] [13] Mauger (G. ), « Les politiques d’insertion. Une contribution...
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 ».

Le travail de socialisation des associations et groupes de femmes

Les conditions d’adhésion des femmes des milieux populaires issus de l’immigration

13 C’est une autre démarche qui prévaut dans les associations de femmes que nous avons étudiées. Sur nos terrains d’enquête, les femmes rencontrées dans les associations qui participent du collectif militant sont avant tout des mères de famille dont beaucoup sont issues de l’immigration maghrébine, turque ou africaine. Généralement sans activité professionnelle stable (quelques-unes avaient des emplois en contrat consolidé), elles sont plutôt âgées (quarante ans et plus). Lorsque nous les interrogeons, elles disent être intéressées par des réunions sur des thématiques concernant leur vie quotidienne. Le relogement après les démolitions des immeubles, les conditions d’obtention de la nationalité française, le redoublement des enfants et les orientations scolaires, les problèmes de santé et notamment de l’obésité, l’éducation au sens large, les codes juridiques du mariage en France et dans le pays d’origine, sont ainsi des sujets de préoccupation et donc de discussion.

14 Beaucoup de ces thématiques sont choisies ensemble, lors de discussions en début d’année et recouvrent les soucis de leur vie quotidienne. D’autres sont transversales aux associations réunies en collectif et sont proposés par leurs représentant-e-s, qui se réunissent à diverses occasions.

15 Pour donner un exemple, en vue de l’organisation des débats de la Journée de la femme du 8 mars 2007, les associations ont choisi le thème des modes d’épanouissement des femmes. Un questionnaire est envoyé à chacun des groupes en vue de mettre en débat la thématique. Les collectivités locales ont par ailleurs envoyé un courrier pour l’organisation de cette journée en proposant leur propre thème : la violence faite aux femmes et les inégalités hommes/femmes. Dans le collectif de femmes, la question des difficultés scolaires rencontrées par les enfants de plusieurs femmes adhérentes les a conduites, après plusieurs discussions, à vouloir étudier la question du « décrochage scolaire ». Partant de leur expérience et de celle d’autres familles de leurs quartiers, elles ont programmé une succession de réunions en vue de dégager une analyse des causes du « décrochage scolaire ».

16 Les femmes en viennent à fréquenter régulièrement ces associations, au début parce que leurs conditions d’existence les contraignent à maîtriser davantage la langue française, mais aussi le fonctionnement des institutions. Elles attendent donc de ces réunions des informations particulières, ou souhaitent suivre des cours d’alphabétisation. En même temps, beaucoup témoignent de l’absence (symbolique ou effective) d’hommes. « Les pères, ils ont perdu leur autorité » ; « Seule, je dois travailler. Qui s’occupe de mes enfants ? » Elles évoquent une autre violence que celle des hommes sur les femmes : la violence qu’elles subissent à travers la violence sociale faite aux hommes quand ils sont touchés par la précarité professionnelle, par la relégation sociale et scolaire. Elles expriment leur « volonté de réhabiliter » les hommes, allant jusqu’à tenter d’initier des groupes de parole d’hommes au sein de l’association de femmes. Elles affichent également leur distance vis-à-vis du discours sur les violences faites aux femmes et sur la domination masculine, discours qui leur semble stigmatiser les hommes des quartiers populaires en les assimilant à des violeurs potentiels et qui leur renvoie l’image de femmes immigrées soumises et « porteuses de voile[14] [14] Guénif-Souilamas (N. ), « Ni pute, ni soumise ou très...
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 ». Elles insistent en revanche sur l’affaiblissement symbolique des hommes qui les pénalisent dans leur vie quotidienne : « Nos hommes sont morts » ; « Nos hommes sont malades ou morts », dit Aïcha Maklouf (femme mariée de 56 ans, d’origine algérienne, participant depuis quelques années à une association de femmes de quartiers populaires et « femme-relais » depuis quatre ans) lors d’une réunion pour la Journée de la femme en mars 2004.

17 Si les femmes résidant dans les quartiers HLM des grandes villes viennent chercher un recours dans les associations, c’est souvent parce que leur rôle et leur place dans la famille ont été bouleversés dans leur cours de vie par une absence réelle ou symbolique des hommes dans la famille[15] [15] Faure (S. ), Rapports sociaux et de sexe…, op. cit. ...
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. Ayant perdu ou n’assumant plus leur autorité domestique pour les raisons évoquées plus haut, ayant quitté le domicile conjugal ou étant trop affaiblis physiquement (maladies, vieillesse[16] [16] Sur les effets de la maladie sur les « immigrés »,...
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 ), nombreux sont les hommes qui abandonnent aux femmes leur autorité parentale[17] [17] Guénif Souilamas (N. ), Des beurettes, Paris, Hachette,...
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. Ces ouvriers immigrés ont supporté à la fois l’expérience du racisme et celle la domination au travail, double domination par laquelle ils ont pu intérioriser des dispositions de remise de soi dans les rapports hiérarchiques de travail mais aussi, parfois, dans la division sexuée du travail domestique[18] [18] Schwartz (O. ), Le monde privé des ouvriers. Hommes et femmes...
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. Si nombre d’entre eux ont perdu, en même temps qu’un travail stable, leur raison sociale d’existence, cette perte de statut social les a aussi disqualifiés dans le domaine familial et éducatif ; elle a affaibli leurs possibilités de contrecarrer les pratiques institutionnellement réprouvées de leurs enfants[19] [19] Millet (M. ), Thin (D. ), Ruptures scolaires. L’école à...
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. En outre, beaucoup de femmes décrivent des interactions avec des acteurs institutionnels auxquelles elles ont dû faire face seules, sans l’appui d’un conjoint (qu’il soit effectivement ou symboliquement absent), ce qui constitue, disent-elles, des charges lourdes à assumer dans le cadre de conditions sociales d’existence déjà difficiles. Les associations locales vont alors les aider à apprendre à faire face à ces responsabilités, et, comme le disent les coordinatrices des associations, à « reconquérir aussi leur amour-propre », souvent malmené dans leur vie quotidienne, c’est-à-dire à se requalifier symboliquement.

Les cadres sociaux de la socialisation des femmes des milieux populaires

18 Les différences entre les groupes ou associations étudiés et les orientations dominantes des institutions porteuses des politiques publiques dans les quartiers populaires peuvent apparaître à travers les discours des adhérentes et des animatrices. Elles se révèlent surtout dans l’analyse de la socialisation qui s’opère dans les groupes de femmes. Le travail de socialisation commence sans aucun doute avec l’action pour faire venir les femmes aux réunions de l’association. Ce qui est en jeu, c’est la possibilité que les femmes sortent de chez elles, c’est-à-dire de ce qui paraît à la fois comme un isolement et comme un enfermement dans les rôles féminins traditionnels ou associés à la division sexuelle du travail. Pour obtenir l’adhésion des femmes, la proximité géographique entre l’association et le logement est au départ un élément favorable. Même si par ailleurs les femmes savent prendre les transports en commun et s’aventurent régulièrement dans d’autres secteurs de la ville, les raisons invoquées pour privilégier l’association de proximité plutôt que les organismes éloignés sont nombreuses. Le manque de temps pour pouvoir revenir chercher les enfants à la sortie de l’école et assurer les tâches domestiques est ainsi régulièrement invoqué. Mais l’essentiel n’est pas là. Ces femmes redoutent de se retrouver avec des femmes d’origines sociales et résidentielles différentes, d’avoir à se confronter à un langage, à des codes d’interaction qu’elles ne sauraient maîtriser et utiliser, ou encore aux codes sociaux des pouvoirs publics, qu’elles ne maîtrisent pas ou qu’elles maîtrisent « mal ». L’entre-soi des groupes de voisines a aussi pu servir d’alibi pour rassurer les conjoints réticents, et parfois les fils, quant au fait que leurs épouses ou mères soient occupées plusieurs après-midi ou soirées par semaine par l’association. Celles-ci ont appris auprès de leurs voisines à trouver les arguments pour négocier auprès du conjoint et des proches un temps à soi, en dehors du domicile et du travail domestique.

19 Cette action de proximité, tout en se maintenant dans le temps, constitue une étape pour, en quelque sorte, « sortir du quartier », se confronter à d’autres groupes, aux agents des institutions, et apparaître sur la scène publique. Le travail d’étayage (au sens de Robert Castel[20] [20] Castel (R. ), Haroche (C. ), Propriété privée, propriété...
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 ) effectué dans l’association va permettre aux femmes de prendre confiance en elles et de progressivement participer à des réunions publiques ailleurs que dans l’entre-soi de l’association de quartier. Les entretiens avec une responsable d’un centre social et des femmes qui fréquentent le cours d’alphabétisation montrent qu’il y a une progression dans les possibilités de déplacement et d’éloignement du domicile des personnes. Celles qui viennent dans ce centre social (assez décentré par rapport au grand ensemble HLM où nous avons mené l’enquête) ont pour beaucoup commencé par fréquenter les associations de proximité, où elles ont acquis des bases en français. Elles viennent se perfectionner auprès de formatrices professionnelles et rejoignent un groupe de personnes qui habitent des secteurs différents. L’association de proximité a ainsi constitué un espace de socialisation aux effets plus variés que l’acquisition de compétences linguistiques.

20 La question des temporalités traverse le travail de socialisation effectué. S’inscrire dans l’organisation spatio-temporelle des réunions n’est pas toujours aisé pour les femmes concernées. Dans les cours d’alphabétisation par exemple, il s’agit de convertir des dispositions au temps différentes de celles qui sont requises par ce mode scolaire d’apprentissage : arriver à l’heure, venir régulièrement, justifier son absence ou le départ prématuré de la séance, sont des conditions indispensables pour que l’adhérente poursuive les séances. Les bénévoles disent d’ailleurs leurs difficultés à faire respecter de telles « règles » à une partie des femmes. Le problème se pose également pour les réunions des groupes de parole, pourtant moins formels. Les réunions du collectif de femmes connaissent souvent un début étalé et retardé par l’arrivée échelonnée après l’heure prévue de la plupart des participantes. Les femmes se brocardent régulièrement à ce propos en début de réunions. « C’est toujours les mêmes qui sont en retard », entend-on souvent plaisanter alors que rares sont celles qui arrivent à l’heure prévue. Les participantes exercent ainsi une sorte de contrôle ou de rappel à l’ordre les unes sur les autres, en même temps qu’elles se moquent de leurs propres retards.

21 Cependant, l’entre-soi des réunions du collectif autorise le maintien des temporalités ordinaires des femmes de milieux populaires qui s’accommodent souvent mal de la logique du chronos, de l’agenda et du rendez-vous (ce qui agace parfois les animatrices ayant acquis par leur histoire des dispositions temporelles différentes). En outre, les femmes tendent à s’excuser mutuellement en invoquant la contrainte des enfants ou les horaires de travail qui rendent difficile le respect des heures de réunion[21] [21] Plusieurs d’entre elles travaillent « en plusieurs fois »...
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. C’est surtout au cours des réunions publiques ou avec les institutions et les politiques qu’apparaissent les transformations des dispositions temporelles. Les femmes des collectifs sont à l’heure lorsqu’il faut rencontrer un conseiller régional ou lorsqu’il s’agit de présenter publiquement leurs réalisations ou leurs projets. Lors d’une réunion préparant une rencontre avec des représentants de la région, plusieurs femmes interviennent au côté des animatrices pour insister sur l’importance d’être à l’heure : « On ne peut pas être en retard », « Case tes gamins à l’avance pour arriver à temps », etc. On assiste ainsi à une socialisation temporelle par la confrontation à des situations officielles.

22 Le travail accompli dans les groupes, en particulier dans les groupes de parole, est inséparablement un travail de socialisation, c’est-à-dire de transformation des pratiques et des dispositions. L’effort pour organiser la parole dans les groupes, tout en laissant une place à la « parole spontanée », vise aussi à discipliner la parole à travers des petits rappels : « On ne parle pas toutes ensemble », « On essaie de s’écouter », « Laissez parler Lamia… ». Au-delà, tout un travail d’apprentissage est mis en œuvre, qui consiste à maîtriser des techniques d’exposition des propos, notamment en public et face aux institutions. Les femmes sont invitées à intervenir dans des débats publics, à témoigner publiquement de leur histoire et à se confronter à d’autres points de vue, comme on l’observe au cours d’une réunion publique en 2004 pour la Journée de la femme organisée par les associations de femmes de différents quartiers HLM de la région.

23 La journée débute par un débat public organisé dans la salle de spectacle d’une MJC. Une jeune femme de trente ans, agent de sécurité dans la société de transports de la ville, ouvre les débats. Elle commence par présenter sa vie de fille « des cités », parle de sa difficulté (comme celle de ses pairs) à l’adolescence de savoir « qui elle était ». Une femme issue de l’immigration, plus âgée, dit aussi « s’être sortie » de son « conflit identitaire », mais parce qu’il lui fallait « être là pour ses enfants nés en France ». Un conflit s’établit entre les femmes issues de l’immigration et quelques métropolitaines habitant le quartier HLM où le débat a lieu, et qui veulent rappeler qu’elles aussi connaissent des conditions de vie difficiles, sans mari le plus souvent. Une tension se fait jour entre des femmes « françaises » et des femmes « issues de l’immigration » : « J’ai pas de maison moi, contrairement à elles qui ont souvent fait construire au pays ! Et pourtant je suis pas en train de me plaindre ! » (femme d’une cinquantaine d’années). Une autre dispute éclate lorsqu’une animatrice arrivée d’Algérie en 1998 et d’origine sociale favorisée (son mari est cadre supérieur en France) dit s’en être « bien sortie », parce qu’elle a su « être forte ». Une « femme-relais » rétorque alors : « Avec le RMI, la vie dans le quartier, on peut pas avoir les mêmes préoccupations ! » Une dame coiffée d’un foulard, « algérienne se disant française », lève la main et demande à parler. Elle dit vivre mal aujourd’hui, car elle porte le foulard et qu’elle est très mal reçue dans les administrations : on la renvoie à son port du foulard, à ses « origines », ce qu’elle ne semblait pas vivre comme un problème « avant ». Plusieurs acquiescent devant ce constat.

24 Les femmes sont également amenées à présenter les résultats de leurs actions ou leurs projets comme lors de la présentation de l’Université populaire de parents. À cette présentation, sont invités des représentants des institutions comme l’Éducation nationale, la Région, le Département, mais aussi des journalistes. À la tribune, sont côte à côte des femmes des collectifs, deux universitaires, deux animatrices. Chacune des femmes prend le micro à son tour pour dire une phrase ou deux résumant les questions qu’elles se posent sur le « décrochage scolaire » et expliquant quels sont leurs objectifs en organisant une Université populaire de parents sur ce thème. L’une d’entre elles souligne que, bien que « pauvres », elles ont des choses à dire sur cette question et qu’elles veulent être entendues, en particulier par l’Éducation nationale. Une autre lit un poème qu’elle a conçu pour résumer son sentiment. Si elles s’expriment clairement et avec force, notamment parce qu’elles n’en sont pas à leur première expérience, on peut observer que plusieurs tremblent alors que d’autres prennent une grande inspiration avant de prendre la parole.

25 À travers des débats publics, à travers les prises de parole des femmes (préparées parfois à l’écrit et effectuées devant un micro), à travers la constitution de panneaux résumant ou présentant les paroles collectives et individuelles, à travers la problématisation des questions soulevées dans l’expérience ordinaire (comme celles qui sont liées à la culpabilisation opérée parfois par les agents de l’institution scolaire qui renvoient sur la défaillance des parents la responsabilité des difficultés des enfants ou de leurs comportements contraires à l’ordre scolaire), ce sont les dispositions à se présenter, à exposer ses idées, ses opinions, ses requêtes, etc., qui sont transformées. Les questions éducatives sont souvent abordées car elles apparaissent comme une préoccupation centrale des femmes. À partir des problèmes que rencontre l’une d’entre elles, des conseils sont prodigués par les autres femmes mais aussi par les animatrices qui, du même coup, interviennent sur les pratiques socialisatrices, sur les modes d’autorité, sur l’autonomie laissée aux enfants ou sur la manière de les aider scolairement. Ainsi, en même temps qu’un travail de support collectif aux pratiques socialisatrices des mères (selon le mot d’ordre porté par le collectif : « Il faut tout un village pour élever un enfant »), un travail de modification de ces pratiques est à l’œuvre dans l’action des associations. Se combinent ainsi une socialisation de renforcement et une socialisation de transformation[22] [22] Darmon (M. ), La socialisation, Paris, Armand Colin, 2006. ...
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 : renforcement des pratiques et des dispositions propres aux femmes de milieux populaires par le partage des expériences vécues dans des conditions sociales similaires ; transformation des pratiques par la discussion des manières de faire, l’apport des animatrices ou la reprise des exigences scolaires. Les observations montrent que plusieurs femmes reprennent à leur propre compte des discours psycho-éducatifs ou des normes éducatives qui appartiennent davantage aux familles des classes moyennes qu’à celles des milieux populaires, tout en prenant leurs distances à leur égard ou en les retraduisant dans leurs propres logiques, comme lorsqu’elles débattent de l’autonomie des enfants et de l’autorité dans la famille et qu’elles soutiennent que les châtiments corporels n’entravent pas l’autonomie enfantine[23] [23] Ce qui est loin d’être compatible du point de vue des...
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26 Si le travail implicite de socialisation des associations locales consiste à soutenir les femmes face à leurs tracas du quotidien, l’objectif affiché est également d’aider les femmes à conquérir une place de « pouvoir » au sein de leur famille, car elles apprennent à parler en public, rencontrent des acteurs institutionnels qu’elles sollicitent pour qu’ils apportent des informations sur un thème sur lequel elles travaillent. L’échange d’expériences est primordial, étayé par l’apport de connaissances pratiques, voire savantes, sur le monde et sur sa propre condition de femmes dans les quartiers populaires. Le savoir apporté par des « intervenants extérieurs » (représentant par exemple des normes d’éducation ou de santé), peut parfois s’imposer comme une norme universelle proche des valeurs dominantes.

27 Plus particulièrement, le savoir médical, considéré comme une connaissance neutre, permet de discuter avec les femmes de leurs habitudes et de les inviter à modifier leur comportement quand celui-ci est considéré comme impropre à leur santé. Les conduites alimentaires sont l’objet de nombreux débats et des représentants des normes dominantes en la matière (intervenant extérieur, adhérentes issues des classes moyennes…) tendent à persuader les mères de famille de changer d’habitudes. Notamment, des animatrices d’origines sociales plus favorisées pensent que le corps de certaines femmes est trop lavé en raison des ablutions pour les prières, ce qui soulèverait un problème d’hygiène (en favorisant l’apparition de mycoses). Par conséquent, la référence au savoir médical ou aux connaissances savantes dans ce cas-là conduit quelques-unes à exercer une violence symbolique sur les femmes les plus éloignées des normes dominantes. Aussi, toute une politique implicite des corps participe de ce travail de conversion des dispositions, qui s’appuie sur la conquête de l’adhésion[24] [24] Kherroubi (M. ), Millet (M. ), Thin (D. ), « Classes-relais...
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des mères (parfois en les culpabilisant). Mais d’autres modalités de socialisation sont à l’œuvre, par exemple la mise en place d’une enquête effectuée par les femmes qui ont élaboré un questionnaire sur les pratiques de santé, l’ont administré dans leur quartier pour produire une analyse de ces pratiques et la présenter à des représentants de l’institution médicale (médecins, infirmières). De fait, les processus de socialisation dans ces groupes ne se réduisent pas à un travail de coercition des femmes relatif à une imposition de valeurs ou de manières de faire.

28 Plus largement, pour les coordinatrices des groupes, les groupes de parole constituent une méthode d’analyse et de conversion des visions du quotidien, la réalité pouvant dès lors être comprise différemment si le « cadre » de perception se modifie[25] [25] Tralongo (S. ), « Des livres pour repenser le quotidien :...
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. Les discussions sont des moyens pour amener les femmes à se questionner sur des problèmes de la vie quotidienne (reconnaître un enfant drogué, s’informer sur le droit du travail, se charger des démarches administratives diverses, etc.). Dans une certaine mesure, il s’agit d’acquérir des dispositions à la réflexivité, et parfois des réunions avec des universitaires sont requises. Martine Berne (déjà présentée) le dit d’une certaine façon : « Les femmes sont contentes de voir que leurs interrogations croisent celles des sociologues […] : c’est très valorisant pour les groupes de femmes. » Les universitaires sont ainsi mobilisés pour leur expertise, mais aussi pour les effets de légitimation qu’ils peuvent avoir sur les femmes ainsi que sur les interlocuteurs institutionnels des groupes. C’est le cas dans l’Université populaire de parents organisée par le collectif de femmes, qui travaille régulièrement avec un sociologue chargé de suivre et de soutenir la réflexion collective. D’autres intervenants sont invités selon les sujets abordés, comme lors d’une réunion portant sur la nationalité française.

29 L’association de femmes et une autre association non féminine ont invité une juriste pour qu’elle explique les procédures pour les demandeurs de la nationalité française. Quarante personnes assistent à la réunion. L’auditoire se compose de trente-sept femmes et de trois hommes. La juriste évoque longuement le « contrat d’intégration » mis en place avec les nouvelles lois sur l’immigration, qui fait l’objet de nombreux questionnements de la part de l’assistance. En effet, cette loi impose un niveau de maîtrise de la langue, que ce soit pour faire la demande de nationalité ou pour obtenir dorénavant une carte de séjour. Elle comporte par ailleurs une information sur les droits et devoirs, et l’obligation d’avoir un projet d’insertion professionnel. Rappelant la procédure pour remplir le dossier à retirer à la préfecture, la juriste insiste sur l’importance de la présentation de soi lors de ces rencontres avec les fonctionnaires. Elle en vient à dire clairement que les femmes, pour « montrer leur bonne volonté d’intégration dans une société laïque », doivent de préférence ôter le foulard lors de la rencontre. Ce conseil fait débat. Les femmes ne comprennent pas pourquoi elles auraient à modifier leur tenue. Un homme se montre tout aussi tracassé et pose des questions sur le sens de la laïcité. Les femmes métropolitaines présentes ne voient pas où est le problème, car pour elles, enlever son foulard occasionnellement, c’est faire la démonstration « qu’on est capable de s’adapter ». La juriste conseille également de préparer l’entretien, de s’entraîner pour être le plus à l’aise possible à l’oral (des femmes issues de l’immigration se mettent à parler entre elles dans leur langue maternelle). Toutes sont extrêmement tracassées pour leurs enfants en cas de condamnation, car l’intervenante précise que le retrait de la nationalité française est possible. Un monsieur demande si la double peine s’applique toujours pour les jeunes français issus de l’immigration ; l’intervenante confirme. L’auditoire (femmes métropolitaines comme femmes issues de l’immigration) s’interroge sur ce que devient alors la personne apatride.

La socialisation politique

30 Il y a sans doute une autre dimension de la socialisation mise en œuvre par ces groupes que l’on pourrait qualifier de politique. En effet, dans la confrontation aux institutions et aux pouvoirs publics – confrontation qui croise recherche de reconnaissance et revendication de droits –, c’est une sorte de socialisation militante en même temps qu’un capital social qui se construit. Dépassant la dimension locale du groupe qui s’attache à essayer de régler les problèmes des femmes et à transformer leurs pratiques quotidiennes, les collectifs opèrent une « montée en généralité » pour rattacher ces problèmes « ordinaires » aux conditions économiques et sociales qui les génèrent ou en constituent le terreau. On passe ainsi des difficultés rencontrées dans la scolarisation des enfants à la mise en cause des effets de la précarité sur la vie familiale ou à l’interpellation de l’institution scolaire sur la manière dont elle prend en charge les difficultés scolaires des enfants de milieux populaires. En même temps, les femmes sont amenées à rencontrer des élus locaux (municipaux ou régionaux), des représentants de l’État (préfet) ou de différentes institutions chargées de l’action publique dans les quartiers populaires. En présentant leur travail, leurs actions, elles exposent aussi leurs doléances et, surtout, elles revendiquent le droit à avoir des points de vue, voire des savoirs, sur les problèmes qui les concernent, et demandent que ces points de vue ou ces savoirs issus de leur expérience soient pris en compte et reconnus. On peut donc parler d’une socialisation politique pratique à travers la confrontation aux « décideurs institutionnels » et à leurs positions. Cette socialisation s’accompagne de la constitution d’un capital social collectif, les femmes des groupes apprenant à repérer ceux qui pourraient être leurs alliés dans les institutions, à tisser des liens avec des hommes ou des femmes politiques, avec des responsables institutionnels, avec des universitaires… Ainsi, au cours d’un repas suivant une rencontre avec les autorités régionales, les femmes invitent un conseiller régional, qui leur semble avoir une écoute « positive » à l’égard de leur démarche, à les rejoindre à table. Elles l’entreprennent ensuite pour voir comment il pourrait aider au financement de leurs déplacements pour participer à des forums sociaux à l’étranger.

31 On a donc affaire à un travail de socialisation qui ne se limite pas à une conversion, plus ou moins normative, des pratiques et des dispositions. On peut parler d’une posture militante avec des femmes qui « revendiquent » et mettent en avant leurs spécificités, leurs traditions, leurs manières de faire. Certes, les groupes étudiés peuvent différer quant aux caractéristiques qu’ils mettent en avant et aux valeurs qu’ils soutiennent. Certains groupes insistent davantage sur les spécificités culturelles et religieuses des femmes immigrées et en appellent au respect de leurs traditions, indiquant que celles-ci n’interdisent pas une vie de femmes autonomes et capables d’intervenir dans les affaires de la cité. D’autres soulignent surtout les caractéristiques sociales des femmes, travaillant à faire reconnaître le fait que ce sont les conditions sociales d’existence qui devraient être les premiers et principaux combats des pouvoirs publics. Ils tentent à la fois de dénoncer le sort qui est le leur et de valoriser « l’esprit d’initiative » ou encore « l’énergie » présents dans les quartiers populaires. Il reste que ces groupes entendent émerger sur la scène publique à partir des manières d’être et de faire des femmes adhérentes (malgré tout transformées dans les groupes par le travail de socialisation[26] [26] Dans le collectif de femmes, l’insistance est mise sur...
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 ), avec leurs caractéristiques de « femmes de quartier » (pour reprendre leur propre expression) et leurs revendications propres. Il s’agit pour elles de faire reconnaître leurs visions du monde, et notamment leurs critiques des institutions. Enfin, l’objectif des plus militantes d’entre elles est d’obtenir une place dans le débat public sans se soumettre à un modèle (notamment féministe) porté par les institutions.

Conclusion : du travail social aux « mouvements de femmes »

32 Les modalités pratiques de la socialisation des fractions féminines des milieux populaires, ainsi que les catégories de pensée qui les justifient, au sein de ces dispositifs associatifs, ne relèvent pas d’un travail de revendication d’un « droit à la féminité » ni, comme le notent Marie-Carmen Garcia et Patricia Mercader à propos de l’association Ni putes ni soumises, d’« une égalité à être comme les autres femmes des classes sociales supérieures[27] [27] Garcia (M. -C. ), Mercader (P. ), « Immigration, féminisme...
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 ». Travaillant depuis le point de vue des femmes dans leurs familles et dans leurs rôles de mères et de compagnes, les associations de quartier relèvent davantage des « mouvements populaires » de femmes décrits par Dominique Fougerollas-Schwebel, qui « ne mettent pas directement en avant l’exigence de droits spécifiques pour les femmes […][28] [28] Fougerollas-Schwebel (D. ), « Mouvements féministes »,...
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 ».

33 Les associations et collectifs de femmes des « quartiers » réalisent un travail social auprès des femmes et des familles populaires (en les aidant à connaître le fonctionnement des institutions publiques, en débattant de thèmes sur la santé, de l’éducation et de l’école, à faire des sorties collectives dans l’espace public : visiter une maison du droit, aller voir un spectacle, etc.) et notamment des fractions issues de l’immigration. Ce travail comporte une dimension « militante » au sens où il s’agit de les aider à formuler leurs propres questions, à prendre la parole en public même si elles ont des difficultés à s’exprimer en français, à accepter l’échange de point de vue (parfois conflictuel) avec les autres, par exemple en ce qui concerne leur croyance religieuse et le port du foulard. Même s’il n’est pas question pour l’ensemble des associations de femmes de participer d’un mouvement politique, les prises de position de ces associations construisent des positions politiques dont la visibilité publique est rendue possible par les collectifs qui tentent de faire reconnaître leur démarche auprès des institutions publiques et des collectivités locales.

34 Ces groupes se confrontent toutefois à la problématique dominante concernant les droits des femmes et les inégalités des sexes, insistant unilatéralement sur la dénonciation de la violence masculine faite aux femmes, qui a pris une orientation particulièrement stigmatisante concernant les rapports sociaux de sexe dans les quartiers populaires. Les associations refusent finalement que les habitants de ces quartiers populaires soient instrumentalisés au profit d’une représentation politique et journalistique qui a largement pris appui sur des faits-divers dramatiques pour monter en généralité et produire un discours stigmatisant sur les populations issues de l’immigration et plus encore sur les « jeunes des banlieues[29] [29] Voir à ce propos Mucchielli (L. ), Le scandale des « tournantes »,...
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 ». Que les associations qui travaillent avec les femmes résistent à cette représentation ne signifie pas qu’elles occultent les difficultés rencontrées par les femmes en tant que femmes des quartiers populaires ou les rapports avec les hommes dans ces quartiers. Si elles s’inscrivent, malgré elles, dans un contexte social et politique qui ne cesse de stigmatiser les quartiers et milieux populaires (surtout composés de fractions issues de l’immigration), elles œuvrent essentiellement pour l’amélioration de la vie quotidienne des femmes en apportant des informations de divers ordres, tout en les encourageant à conserver (ou à renouer avec) des solidarités masculines. Leur travail collectif tend à affirmer un mouvement de femmes spécifique aux publics concernés par leur travail de socialisation.

35 Ce mouvement associatif prend bien en considération les situations sociales et conjugales des femmes, mais, pourrait-on dire, il les prend davantage en actes que par des discours féministes. Son pragmatisme le conduit à prendre en charge, à partir des conditions sociales d’existence des femmes, des problèmes quotidiens qu’elles ont à affronter, que ce soit à partir des difficultés socio-éco-nomiques qui sont leur lot quotidien ou dans les relations avec les différentes institutions, notamment l’institution scolaire, ou encore dans les relations au sein de leur famille, avec « leurs hommes ». Martine Berne, coordinatrice d’un réseau d’associations et de groupes de parole, précise que « les femmes ne vont pas prendre comme étendard la liberté ou la parité, ça veut pas dire non plus qu’on est contre, mais qu’à un moment donné, c’est toujours finalement la vie quotidienne qui va rattraper, et que les autres choses se jouent à l’intérieur de tout ça […] ; chacune déjà dans le cadre familial va essayer de gagner des billes et puis dans le cadre plus large être reconnue, pas “contre” les hommes mais “avec” ». Ainsi, l’implication des femmes dans les groupes ou les associations réorganise les rapports entre hommes et femmes au sein des familles. Une femme a dû affronter l’hostilité de son fils aîné lors de ses premières participations aux réunions ; aujourd’hui, celui-ci l’encourage à poursuivre et manifeste sa fierté pour l’action de sa mère. Autre exemple : un mari, d’abord réticent, finit par écrire un petit mot pour le groupe de femmes comme contribution à leurs échanges… Si la question des rapports avec les hommes n’est pas absente des préoccupations de ces groupes de femmes, elle n’est pas construite d’abord selon une logique de l’opposition. Au contraire, ce qui domine, c’est la perception que les difficultés rencontrées par les femmes sont aussi dues à l’affaiblissement économique et symbolique des hommes (« nos hommes sont morts »), ce qui conduit les groupes à chercher une requalification de ces derniers.

36 – L’espace du travail associatif donne ainsi à voir des conceptions contrastées, voire contradictoires, du rôle et du droit des femmes ; des notions comme la « domination masculine », la « violence des hommes », la « soumission » ou l’injonction à l’autonomie n’y prennent pas les mêmes sens. Les modèles et valeurs de genre ne sont donc pas transposables de manière univoque d’une association de femmes à une autre, parce que celles-ci dépendent des contextes sociaux où se recrutent leurs adhérentes. Ces différences et divergences conduisent à rappeler que les rapports et les inégalités de sexe reposant sur des divisions et une hiérarchisation du travail entre les deux sexes, comme l’a particulièrement théorisé Danièle Kergoat[30] [30] Kergoat (D. ), « Division sexuelle du travail et rapports...
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, sont à saisir dans l’ensemble des rapports sociaux et des formes de domination qui s’exercent sur les unes et les autres.

 

Notes

[ 1] Nous parlons d’associations ou de groupes car les femmes ne sont pas toujours organisées en association loi 1901, certaines travaillant ensemble depuis plusieurs années dans le cadre d’une structure de type centre social ou MJC qui les accueille.Retour

[ 2] Ce mouvement s’est organisé à la suite de l’agression de Sohane (19 ans), brûlée vive par un jeune homme dans un local d’une cité HLM en région parisienne en 2003. L’émotion engendrée par le drame a été à l’origine de la Marche des femmes contre les ghettos et pour l’égalité (1er février-8 mars 2003) à travers toute la France, achevée par une manifestation à Paris réunissant 30 000 personnes dont beaucoup d’acteurs de la scène publique, représentants institutionnels, politiques, artistes, etc. Le mouvement revendique une « nouvelle forme de féminisme » fondé sur « la mixité, le respect, la laïcité et l’égalité des sexes tout en luttant contre toute forme de discrimination […] ». Le mouvement a créé une Maison de la mixité (inaugurée à Paris le 8 mars 2006 en présence du président de la République et du maire de Paris) dont l’objectif est de « lutter contre les inégalités ». Nous renvoyons au site officiel du mouvement : http ://www.niputesnisoumises.com.Retour

[ 3] Cf. par exemple Bulot (C.), Poggi (D.), Droit de Cité pour les femmes, Paris, Éditions de l’Atelier, 2004.Retour

[ 4] Des travaux sur les rapports entre les familles populaires et les institutions publiques d’une part (Thin (D.), Quartiers populaires : l’école et les familles, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1998) ; ceux s’intéressant à la rencontre entre les politiques publiques et les jeunesses populaires des quartiers HLM d’autre part (Faure (S.), Garcia (M.-C.), Culture hip-hop, jeunes des cités et politiques publiques, Paris, La Dispute, 2005).Retour

[ 5] Lenoir (R.), Généalogie de la morale familiale, Paris, Seuil, 2003.Retour

[ 6] Bouamama (S.), « Ethnicisation et construction idéologique d’un bouc émissaire », in Nordmann (C.), dir., Le foulard islamique en questions, Paris, Editions Amsterdam, 2004.Retour

[ 7] Guénif Souilamas (N.), Macé (E.), Les féministes et le garçon arabe, Paris, Éditions de l’Aube, 2004, p. 12.Retour

[ 8] Comme le montrent les difficultés d’une association à obtenir des subventions d’un organisme qui lui reproche de ne parler ni de discrimination ni des violences masculines faites aux femmes dans le projet présenté. Une autre, plus récemment, voit sa demande de création de postes d’adultes-relais repoussée pour les mêmes motifs.Retour

[ 9] Faure (S.), Rapports sociaux et de sexe dans un grand ensemble en transformation. Sexuation de la vie quotidienne et les arrangements de sexe à l’adolescence, Rapport final, Université Lyon 2, G.R.S. et Fasild, 2005.Retour

[ 10] Tous les prénoms et noms des personnes interviewées ainsi que les noms d’associations sont anonymisés.Retour

[ 11] Marie-Carmen Garcia et Patricia Mercader montrent que les adhérentes de l’association locale du mouvement Ni putes ni soumises qu’elles ont étudiées regroupent des jeunes femmes revendiquant souvent leurs origines maghrébines et/ou leurs appartenances à la religion musulmane, mais ne sont absolument pas issues des quartiers populaires HLM et ont été plutôt en réussite scolaire (Garcia (M.-C.), Mercader (P.), « Le mouvement Ni putes ni soumises : un féminisme nouveau ? », in Tain (L.), Planté (C.), dir., Cahiers masculin/féminin, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2006).Retour

[ 12] Faure (S.), Garcia (M.-C.), Culture hip-hop…, op. cit.Retour

[ 13] Mauger (G.), « Les politiques d’insertion. Une contribution paradoxale à la déstabilisation du marché du travail », Actes de la recherche en sciences sociales, 136-137,2001, p. 5.Retour

[ 14] Guénif-Souilamas (N.), « Ni pute, ni soumise ou très pute, très voilée. Laïcité d’en haut et féminisme d’en bas », in Nordmann (C.), dir., Le foulard islamique en questions…, op. cit.Retour

[ 15] Faure (S.), Rapports sociaux et de sexe…, op. cit.Retour

[ 16] Sur les effets de la maladie sur les « immigrés », cf. Sayad (A.), « La maladie, la souffrance et le corps », in La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Paris, Seuil, 1999. Sur le vieillissement (que l’on peut dire prématuré) physique et social des ouvriers non qualifiés, cf. Beaud (S.), Pialoux (M.), Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard, 1999.Retour

[ 17] Guénif Souilamas (N.), Des beurettes, Paris, Hachette, 2000 ; Hammouche (A.), « La ville et les rapports de génération », Regards sociologiques, 15,1998 ; Sayad (A.), La double absence…, op. cit.Retour

[ 18] Schwartz (O.), Le monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord, Paris, PUF, 1990.Retour

[ 19] Millet (M.), Thin (D.), Ruptures scolaires. L’école à l’épreuve de la question sociale, Paris, PUF, 2005.Retour

[ 20] Castel (R.), Haroche (C.), Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi. Entretiens sur la construction de l’individu moderne, Paris, Fayard, 2001.Retour

[ 21] Plusieurs d’entre elles travaillent « en plusieurs fois » dans la journée, ce qui les conduit à terminer leur travail tard en soirée.Retour

[ 22] Darmon (M.), La socialisation, Paris, Armand Colin, 2006.Retour

[ 23] Ce qui est loin d’être compatible du point de vue des « nouvelles normes de l’éducation ». Cf. de Singly (F.) Le soi, le couple et la famille, Paris, Nathan, 2004.Retour

[ 24] Kherroubi (M.), Millet (M.), Thin (D.), « Classes-relais et familles. Accompagnement ou normalisation ? », Études et recherches, 8, CNFE-PJJ Vaucresson, 2005.Retour

[ 25] Tralongo (S.), « Des livres pour repenser le quotidien : le cas de la réception de l’œuvre de Christian Bobin », Sociologie de l’art, 7,2005.Retour

[ 26] Dans le collectif de femmes, l’insistance est mise sur l’idée qu’il faut « garder la force de la parole des femmes », c’est-à-dire garder le mode d’expression direct et peu académique tout en construisant une compétence à parler en public qui soit acceptée par les interlocuteurs institutionnels.Retour

[ 27] Garcia (M.-C.), Mercader (P.), « Immigration, féminisme et genre dans le traitement médiatique du mouvement “Ni putes ni soumises” », Médiation et information, 20,2004.Retour

[ 28] Fougerollas-Schwebel (D.), « Mouvements féministes », in Hirata (H.) et al., dir., Dictionnaire critique du féminisme, Paris, PUF, 2000.Retour

[ 29] Voir à ce propos Mucchielli (L.), Le scandale des « tournantes », Paris, La Découverte, 2005.Retour

[ 30] Kergoat (D.), « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe », in Hirata (H.) et al., dir., Dictionnaire critique du féminisme…, op. cit.Retour

Résumé

Les associations d’habitantes des quartiers populaires, composées principalement de femmes issues de l’immigration, existent depuis le début des années 1980. Revendiquant un mode d’action ainsi que des valeurs spécifiques, elles se confrontent aujourd’hui aux modes d’actions et aux problématiques des politiques publiques qui portent généralement un regard différent sur les femmes des quartiers HLM et sur les rapports sociaux de sexe. L’article vise donc à mettre en évidence les modalités d’action et de socialisation à l’œuvre dans ces associations en ce qu’elles insistent sur les conditions d’existence et la reconnaissance des femmes concernées et souligne ce qui les différencie de ces problématiques institutionnelles.


PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Sylvia Faure et Daniel Thin « Femmes des quartiers populaires, associations et politiques publiques », Politix 2/2007 (nº 78 ), p. 87-106.
URL :
www.cairn.info/revue-politix-2007-2-page-87.htm.
DOI : 10.3917/pox.078.0087.