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Politix

2008/3 (n° 83 )



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« La métamorphose de Mauvert [1]  Les noms des lieux et des élus ont été changés, afin... [1] ,titre en 1994 un article de la presse quotidienne régionale à propos d’une commune rurale de 800 habitants environ, qui « fait figure de nantie » car les industries et la centrale nucléaire qui y sont implantées apportent alors un produit fiscal annuel de l’ordre de dix millions de francs.

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Mauvert représente en effet un exemple emblématique des projets d’aménagement du territoire et de la politique industrielle des années 1960 et 1970. Cette commune de la périphérie lointaine d’une grande agglomération est le siège d’un redéploiement industriel massif, décidé par les services de l’État et relayé par un professionnel de la politique, élu local du chef lieu voisin. Et si c’est la « manne » fiscale de l’industrie nucléaire qui retient l’attention de la presse [2]  Mauvert est par exemple présentée en 1997 dans un article... [2] , d’autres évolutions, non moins importantes, affectent les structures d’exercice du pouvoir politique local. Ce qui conduit le maire de Mauvert à déclarer, dans le même article : « nous avons voulu affirmer notre identité dans le temps et dire que l’évolution locale ne se ferait pas sans nous », avant de conclure par un bon mot, en souhaitant que le village, « à défaut d’être radioactif, soit radieux et actif ».

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Cet article aborde, à travers le cas de Mauvert, la façon dont s’exercent des formes renouvelées d’encadrement politique au sein de territoires des « mondes ruraux », dès les années 1970. L’implantation d’un pôle industriel de grande envergure entraîne en effet la création d’instances politiques dont les compétences et la représentation dépassent le strict cadre communal. Quelles positions occupent alors les édiles de Mauvert, issus des classes moyennes et populaires à l’image de la population communale, au sein des nouvelles instances supracommunales ? Plus précisément, les mandats associés à l’exercice du pouvoir intercommunal leur sont-ils accessibles ? Il s’agit alors d’éclairer l’articulation entre les différentes formes de ressources, politiques et personnelles, que le maire met en jeu sur la scène communale mais également dans la concurrence interne au conseil municipal, et enfin sur la scène politique intercommunale, dans ses rapports avec d’autres élus.

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Les travaux de sciences sociales portant sur le pouvoir local dans les communes rurales ou périurbaines, restés très peu nombreux, se sont principalement attachés aux modes d’expression des enjeux municipaux et d’accès au pouvoir, imbriqués avec les rapports sociaux et intérêts locaux en vigueur dans l’espace local [3]  Pour une présentation des travaux traitant des élections... [3] . La généralisation de nouvelles formes de coopération intercommunale, dans les années 1990, suscite des travaux plus récents, qui informent sur les caractéristiques socio-logiques du personnel politique des communes rurales, sur les mécanismes de distribution des postes intercommunaux et sur les ressources et compétences mobilisées dans les redéfinitions des rôles d’élus ruraux [4]  S. Vignon souligne ainsi que la création d’Établissements... [4] .

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Or l’intérêt du cas de Mauvert est précisément d’éclairer des évolutions plus anciennes et peu étudiées, dans le contexte de « mondes ruraux » non pas isolés mais soumis à l’industrialisation dans les années 1970. Il s’agit alors de mener l’analyse de la trajectoire du maire, un élu issu des classes populaires en ascension, et des rapports qu’il noue avec un professionnel de la politique qui domine la scène locale [5]  Les données sont issues d’une enquête ethnographique,... [5] . Cet article propose de comprendre les ressorts de la carrière politique du maire en rapport à la confrontation qui s’opère au sein des instances supracommunales avec un « grand élu ». À l’instar du travail de Jean-Louis Briquet, qui aborde la « politique au village [6]  Briquet (J.-L.), « La politique au village. Vote et... [6]  » comme le produit d’ajustements entre des manières de faire en vigueur sur la scène locale et les évolutions institutionnelles de la gestion politique des territoires, il s’agit de saisir les logiques d’investissement dans le rôle de maire [7]  La notion de rôle permet d’intégrer dans l’analyse... [7] , dans un contexte marqué par des politiques d’aménagement promues par le haut.

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Ces évolutions institutionnelles entraînent certains conseillers à imposer des exigences nouvelles au sein du conseil en matière de modes d’action municipaux et de représentation de la commune au niveau intercommunal. Des redéfinitions concurrentielles de la légitimité mayorale s’opèrent alors à partir des ressources différenciées des élus qui aspirent à tenir ce rôle. À la faveur des enjeux intercommunaux, un élu recourt ainsi à de nouveaux modes d’expression publique. Or, l’usage de ces « compétences » disqualifie en partie d’autres formes d’engagement sur la scène municipale [8]  Un tel processus a été mis en évidence par J.-N. Retière,... [8] . Les évolutions du rôle de maire renvoient ensuite aux tentatives menées par cet édile afin de participer au jeu politique et d’accéder à des positions dominantes dans l’espace politique intercommunal. Nous appréhendons ainsi un processus de notabilisation ancré dans un contexte de création de nouvelles structures politiques territoriales, et donc de nouveaux mandats, entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1990. Nous nous intéressons ainsi aux « pratiques et stratégies » qui, assurant ou non la conversion de ressources communales au sein de l’espace intercommunal, visent l’obtention de mandats extracommunaux et par là la poursuite d’une carrière politique [9]  « Trajectoires de la notabilité. Pratiques et stratégies »,... [9] .

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Après une présentation des structures politiques locales et du rôle qu’y joue un député-maire également conseiller général, on s’attache à mettre en évidence les enjeux locaux qui constituent les ressorts d’une carrière, très valorisante socialement, de maire de Mauvert. Cette carrière autorise des stratégies de notabilisation, menées sous la dépendance de l’élu dominant localement. Mais si la scène communale constitue l’espace d’une trajectoire d’ascension sociale pour l’élu, elle n’offre pas toutes les conditions nécessaires pour convertir les ressources attachées au statut de maire en reconnaissance au sein d’un espace politique élargi. Ce dernier ne parvient pas à mener une trajectoire d’ascension en politique, malgré le destin singulier de sa commune d’élection, marquée par un développement industriel de grande ampleur. C’est en ce sens que les stratégies de notabilisation du maire, « d’autonomisation d’un capital politique [10]  Zalio (P.-P.), « D’impossibles notables ? Les grandes... [10]  », restent inabouties et ont même pour conséquence la déstabilisation de l’édile sur la scène municipale.

Industrialisation exogène massive et reconfiguration des structures du pouvoir politique local

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Les politiques d’industrialisation menées autour de Mauvert s’accompagnent, avec la création en 1973 et 1974 de structures supracommunales, d’un nouveau partage des responsabilités locales. L’accès à la présidence, qui garanti l’exercice du pouvoir intercommunal [11]  Sur la caractérisation de la présidence comme position... [11] , et dans une moindre mesure aux viceprésidences, établit en particulier une hiérarchie politique intercommunale. Or, ces changements contraignent les élus de Mauvert, qui sont dépossédés de fait de certaines prérogatives. Mais ce contexte offre l’occasion, pour l’un d’entre eux, d’investir le rôle d’élu selon de nouvelles logiques, en mobilisant des ressources et compétences nouvelles dans la conduite des actions municipales.

Un professionnel de la politique à la tête des nouvelles structures supracommunales

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La construction d’une centrale nucléaire débute en 1965 sur le territoire de Mauvert. Mais la particularité de la commune, par rapport à d’autres sites nucléaires, réside dans le lancement sur ce même territoire d’une seconde vague d’industrialisation, à l’instigation de services de la DATAR, au début des années 1970. Ce second projet, celui d’une zone industrielle d’envergure régionale, est ensuite mené par le conseil général. Il est plus particulièrement défendu par Pierre de la Chanerie, conseiller général du canton où la zone est prévue et où est déjà implantée la centrale, qui est l’un des vice-présidents de l’assemblée départementale. Cet élu participe à la mise en place, encadrée par la préfecture, d’instances politiques locales dédiées à cette nouvelle opération d’aménagement industriel. Ces instances, en offrant de nouveaux mandats auxquels sont associées des positions d’exercice du pouvoir territorial, entraînent une recomposition de l’espace politique local. Elles induisent également une redéfinition des enjeux fiscaux pour les collectivités locales.

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Le district de la Riboire, créé en 1973, rassemble les communes de trois cantons ruraux, et opère une redistribution de la fiscalité qu’Électricité de France (EDF) verse à la commune de Mauvert. Cet organisme est présidé par le maire de la plus petite commune du groupement, un village limitrophe de la zone [12]  Ce maire, qui n’exerce pas d’autres mandats, a un statut... [12] . Pierre de la Chanerie y est quant à lui vice-président et président de la commission des finances, un poste crucial concernant les questions fiscales. En matière de gestion de la zone industrielle, dont l’emprise recouvre trois communes, un organisme spécifique, le syndicat mixte de la Riboire (SMR), est créé en 1974 [13]  La création du SMR signe le retrait des services de... [13] . La composition du conseil syndical du SMR reflète une hiérarchie politique préexistante, puisque ce sont les conseillers généraux qui y prédominent [14]  Le conseil syndical réunit les représentants de trois... [14] . Les maires des communes avoisinantes de la zone y sont représentés par le président du district. Mais la présidence du SMR revient à P. de la Chanerie, maire d’un des trois chefs-lieux de canton du district, qui siège au SMR en tant que conseiller général. Cet élu dispose localement d’un important pouvoir d’influence comme d’une capacité d’intervention au niveau central.

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Âgé d’une cinquantaine d’années, Pierre de la Chanerie est en effet au début des années 1970 au faîte de sa carrière politique. Celle-ci se caractérise par le cumul successif de mandats locaux et centraux, ayant pour corollaire une professionnalisation politique. Élu maire en 1953 à l’âge de trente ans, il est également conseiller général du canton depuis 1958, ainsi que député depuis 1967 [15]  Nous qualifions P. de la Chanerie de professionnel... [15] . Les responsabilités nouvelles que P. de la Chanerie acquiert à la faveur de l’industrialisation lui permettent de renforcer le statut dont il jouit localement, en tirant parti du capital politique accumulé. La présidence du SMR lui confère le rôle de principal promoteur politique de l’opération d’aménagement de la zone, ainsi que le pouvoir décisionnel concernant son développement. En outre, l’on peut penser que P. de la Chanerie dispose de soutiens à l’échelon central, en tant que parlementaire affilié aux républicains indépendants (RI) [16]  Le groupe parlementaire des RI, formé en 1962, constitue... [16] , puisque Valery Giscard d’Estaing, ministre de l’Économie et des Finances, devient président de la République en 1974.

Trente ans d’industrialisation à Mauvert

Si l’implantation de la centrale est menée directement par EDF, le développement de la zone industrielle s’effectue à partir des années 1980 au fil du travail, mené par le SMR, d’aménagement et de promotion de ce nouvel espace auprès d’entreprises intéressées pour y implanter de nouveaux sites de production. La zone se développe ainsi progressivement selon une logique de concentration d’entreprises de tailles et de secteurs d’activité divers (chimie, logistique, maintenance). Elle rassemble environ deux cent emplois en 1983, plus de mille en 1989 au sein d’une trentaine d’entreprises, et près de mille huit cent en 1999 [17]  Données du SMR. [17] .

Cette industrialisation ne s’accompagne cependant pas de programme d’urbanisation dans la commune de Mauvert. Les agents EDF, qui sont environ 1 350 au milieu des années 1980, sont logés dans des cités construites dans les années 1970 dans les trois bourgs chef-lieu de canton, qui enregistrent alors une hausse démographique importante. Quant aux entreprises de la zone, elles recourent à une main d’œuvre dispersée sur quatre cantons ruraux, sans que d’importants programmes d’urbanisation ne soient menés ailleurs que dans les bourgs. C’est par contre une urbanisation pavillonnaire diffuse que connaissent les communes rurales, à partir du milieu des années 1980. La commune de Mauvert n’est donc pas confrontée à une arrivée massive de salariés des sites industriels, et ne compte par exemple qu’un seul agent EDF de la centrale parmi ses habitants.

Ces programmes d’industrialisation prennent place dans une région rurale où l’on enregistre déjà une forte surreprésentation des ouvriers, autour de gros sites industriels présents dans deux des trois bourgs du secteur. Ainsi, en 1968, plus de 50 % de la population active du canton de Mauvert appartient à cette catégorie, quand la moyenne nationale est de 38 %. Avec la chute du nombre d’actifs agricoles, ce sont les ouvriers et employés qui prédominent parmi la population active des trois cantons, les ouvriers restant surreprésentés en 1982 et 1999 [18]  RGP INSEE. [18] . Le district compte vingt-neuf communes, quasiment toutes rurales hormis les trois bourgs, et rassemble une population de 31 800 habitants en 1973, et 48 000 en 1993. Mauvert, comptant moins de 1 000 habitants, n’a donc qu’un faible poids démographique au sein du district. Si les élus des communes rurales sont nombreux à appartenir aux catégories populaires et moyennes, les membres des catégories supérieures sont surreprésentés parmi les délégués au district [19]  En 1977, parmi les 46 actifs (sur 50 délégués au district),... [19] .

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Face à ce professionnel de la politique, le conseil municipal de Mauvert ne compte aucun élu qui disposerait d’un mandat extracommunal, ni même d’une position sociale élevée ou valorisée. Ces élus sont d’emblée exclus des positions de pouvoir au sein des deux nouvelles instances, contrôlées par P. de la Chanerie. La création du SMR, au sein duquel ils ne siègent pas, contribue à les priver d’un rôle décisionnel concernant la zone industrielle qui est pourtant située en grande partie sur le territoire communal. Plus, les statuts du district instaurent la mise en commun, au sein d’un vaste territoire, de la fiscalité issue des activités industrielles. Cela prive la commune d’une part importante des recettes fiscales qu’elle pouvait escompter, même si le budget communal augmente considérablement. Les élus de Mauvert occupent donc une position singulière dans l’espace politique local, puisque aucun d’entre eux n’est en mesure de s’y imposer directement, malgré la centralité de la commune du point de vue des enjeux fiscaux.

Un conseil qui ressemble sociologiquement à la population qu’il représente politiquement

En 1968, la population active de Mauvert est presque exclusivement composée d’actifs agricoles et d’ouvriers travaillant dans les bourgs avoisinants, auxquels s’ajoutent quelques artisans. En 1965, le conseil municipal est composé de onze membres, six agriculteurs, trois ouvriers et deux inactifs. Un remaniement important s’opère en 1971, avec huit jeunes entrants, qui diversifient la composition du conseil, puisqu’on y compte six agriculteurs mais aussi un commerçant, un employé de banque, un agent technique, un ouvrier et un comptable. Ce dernier, ancien secrétaire de mairie, accède au poste de maire bien que n’étant pas originaire de Mauvert, en partie poussé par ses colistiers qui souhaitent qu’il puisse répondre à l’accroissement des tâches administratives dû au chantier de la centrale. La présence au sein du conseil repose alors en grande partie sur une logique de transmission familiale des charges électives, logique qui perdure par-delà la diversification des lieux de travail au sein des plus jeunes générations.

La commune connaît ensuite une croissance démographique continue : 370 habitants sont recensés en 1968,464 en 1982. La croissance la plus soutenue est enregistrée entre 1982 et 1990, date à laquelle la commune atteint 710 habitants, puis 804 en 1999. Entièrement due au solde migratoire, cette croissance correspond à l’arrivée de ménages, très majoritairement issus des classes populaires et moyennes, qui accèdent à la propriété aux franges de l’espace périurbain d’une grande agglomération régionale. Comme dans l’ensemble du canton, la prédominance des catégories populaires et moyennes à Mauvert s’est donc renouvelée en parallèle d’autres évolutions de la population active (quasi disparition des agriculteurs, faible présence de cadres et professions supérieures enregistrée à partir de 1990). Les groupes sociaux majoritaires dans la population sont donc ceux qui de façon générale sont sous-représentés parmi les élus municipaux français [20]  Pour les catégories socioprofessionnelles des maires... [20] . En 1989, comptant alors quinze conseillers, le conseil est majoritairement composé de salariés intermédiaires (agents techniques, chef de chantier, dessinateur, laborantine, etc.). Les agriculteurs, devenus très peu nombreux dans la commune, n’ont pas réussi à continuer à être représentés au conseil municipal. À partir de 1995, le renouvellement du personnel politique est le fait d’habitants sans ancrage familial local, mais investis dans les activités associatives de loisir, qui appartiennent aux fractions supérieures des classes populaires ou aux classes moyennes. En 2001, le conseil ne compte toujours aucun élu des professions supérieures.

Reconfigurations de la hiérarchie municipale et notoriété locale

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Or, la situation des élus de Mauvert, faiblement représentés dans les instances supracommunales alors que le développement de la zone industrielle prend effet sur le territoire communal, devient un enjeu autour duquel s’opposent certains conseillers. Cette situation permet alors à un jeune élu de faire valoir des connaissances et compétences spécifiques. À travers la trajectoire de cet élu, il s’agit de saisir les déterminants de son investissement dans le rôle de maire ainsi que des stratégies de notabilisation qu’il mène par la suite.

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Jean Dupuis, né en 1944, est petit-fils d’agriculteurs de Mauvert et fils d’un ouvrier, lampiste à la SNCF. Porté par une trajectoire familiale d’ascension sociale, il s’inscrit à la faculté de Lyon pour devenir professeur de géographie. Mais il abandonne ses études et réussit un concours militaire. Il est alors opérateur radio et projette de devenir officier. Il renonce cependant une seconde fois à ses aspirations professionnelles, car, déclare-t-il, il refuse l’obligation d’engagement militaire quel que soit le résultat au concours d’officier. Grâce à la formation technique reçue à l’armée, il entre alors dans une entreprise du secteur pétrochimique. Il devient donc agent technique dans une raffinerie de la grande agglomération voisine de Mauvert. À la faveur de cette conversion, il revient s’installer dans sa commune natale et y fait construire un pavillon avec son épouse, salariée dans l’industrie textile qui cesse alors son activité.

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De retour à Mauvert, J. Dupuis dispose de ressources familiales qui lui permettent d’investir l’espace politique communal. Il s’y engage cependant selon des dispositions constituées au cours de son parcours de formation. Car ce parcours, bien qu’interrompu, le dote de ressources et de dispositions qui le distinguent d’élus plus âgés. Ainsi, ses aspirations initiales à une profession intellectuelle, puis de commandement, trouvent en partie à être réinvesties dans des activités d’élu, du fait d’un contexte porteur de changements.

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Dès l’année de son installation à Mauvert, en 1971, J. Dupuis entre au conseil municipal. Il succède à vingt-sept ans à son père qui quitte au même moment son siège d’élu. L’insertion de sa famille dans le réseau au sein duquel se distribuent les charges électives explique sa présence sur la liste unique élue en 1971. C’est au cours de cette mandature municipale que les changements institutionnels évoqués précédemment interviennent. Le nouvel élu, s’il ne s’implique pas directement au sein du district, s’oppose à l’implantation d’un premier site industriel sur la zone.

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La construction d’une usine de traitement de déchets toxiques est en effet annoncée en 1975. La municipalité se prononce, à l’encontre du SMR, contre l’installation d’un tel site. J. Dupuis, rédige alors, en mettant à profit ses qualifications professionnelles dans le domaine de l’industrie chimique, un argumentaire d’opposition au nom de la municipalité. Cette intervention le dote d’une légitimité spécifique, même si la position de la municipalité reste sans effet quant à la décision finale d’implantation de l’usine. Deux ans plus tard, en 1977, à la suite de la réélection de l’équipe municipale, J. Dupuis brigue auprès de ses pairs le poste de premier adjoint au maire. Mais l’élu se heurte à la concurrence interne que lui oppose un autre conseiller, agriculteur dans la commune. Les agriculteurs, qui prédominent toujours en nombre dans l’assemblée communale, sont alors confrontés à la réduction des surfaces agricoles au profit de l’industrialisation. Le scrutin interne au conseil municipal pour la désignation du rang des adjoints est très disputé. J. Dupuis en sort perdant face à son concurrent, mais obtient tout de même le rang de second adjoint, avec le soutien de deux jeunes élus qui sont agent technique, comme lui, et employé de banque.

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Cette même année 1977, l’usine de traitement des déchets toxiques provoque une grave pollution dans la commune. Le second adjoint se voit confier par le maire la responsabilité directe de gérer ce problème. C’est l’occasion pour lui de lancer un nouveau mode d’action municipale, la distribution de bulletins d’information à la population. S’étant ainsi constitué un espace d’expression, il y rédige les comptes-rendus des interventions faites au nom de la population, qu’il adresse également à la presse locale. Il devient ainsi, aux yeux des habitants et des autres élus locaux, l’interlocuteur de la municipalité de Mauvert auprès des responsables de la zone.

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Lorsque le maire de Mauvert décède en 1979, le premier adjoint démissionne pour des raisons familiales, et c’est Jean Dupuis qui, à trente-cinq ans, devient premier magistrat [21]  Avec le retrait de son principal concurrent, J. Dupuis... [21] . Les bouleversements liés à l’industrialisation permettent donc, non sans provoquer de tensions entre conseillers, l’ascension rapide à la tête de la municipalité de ce jeune élu. En mettant en œuvre un mode formel d’expression municipale et en entrant en relation avec les responsables de l’industrialisation, l’élu contribue à disqualifier les formes d’engagement d’autres élus, reposant davantage sur la disponibilité dans l’espace local. En outre, l’épisode de pollution chimique crée les conditions à partir desquelles J. Dupuis peut disposer d’une notoriété dépassant sa commune. Adossée à un « territoire qui puisse constituer une ressource en termes d’enjeux et d’intérêts socio-économiques et symboliques [22]  Mattina (C.), « L’intermédiation politique des présidents... [22]  », cette notoriété autorise ensuite l’édile à engager des tentatives de notabilisation dans l’espace politique local.

Ressources sociales localisées et tentatives de notabilisation sous contrôle

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L’étude de la carrière municipale de J. Dupuis permet de décomposer ce processus de notabilisation en cours. L’élu s’appuie tout d’abord sur la défense des intérêts fiscaux de la commune, aux prises avec le vice-président du district en charge des finances. Puis, à partir des moyens d’action que constitue l’important budget municipal, l’élu s’emploie à se doter d’un statut qui soit reconnu au sein d’un espace politique élargi.

Intérêts fiscaux et lutte entre représentants politiques

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J. Dupuis se saisit dès 1977, en tant que second adjoint, de la question du produit fiscal lié à la présence de la centrale nucléaire. Cette question constitue en effet, avec la création du district, un enjeu majeur : celui du partage des ressources budgétaires entre collectivités locales et structure intercommunale. Ce partage, en ce qu’il détermine les moyens d’action dont disposent les représentants des différentes structures du pouvoir local, résulte en partie d’un équilibre entre les intérêts de ces différents représentants [23]  Gaxie (D.), dir., Luttes d’institutions. Enjeux et... [23] . Les interventions de J. Dupuis visent donc, face à des espaces décisionnels qui dépassent le cadre communal, à obtenir une capacité d’intervention pour et au nom de sa commune. L’élu adhère également au cours de cette période au RPR [24]  Si le parti gaulliste entretient sur la scène nationale... [24] . Cette inscription partisane l’habilite symboliquement à adopter une posture de défense des intérêts de la collectivité qu’il représente.

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Le mode de financement du district, fixé en 1973 dans ses statuts, empêche que les recettes fiscales versées par EDF ne restent à disposition de la seule commune de Mauvert [25]  Le district de la Riboire ne dispose pas d’une fiscalité... [25] . Ce qui a deux conséquences : Mauvert est la seule commune qui contribue de façon significative au financement de l’organisme intercommunal, et, du côté du budget de Mauvert, la taxe professionnelle, due par EDF à sa commune d’implantation, est quasi entièrement reversée au district [26]  De 1976 à 1980, la contribution annuelle de Mauvert... [26] . J. Dupuis effectue plusieurs déclarations à ce sujet en ouverture des bulletins municipaux annuels, comme en 1980 :

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« La menace… deviendra-t-elle RÉALITÉ ? […] Mauvert, la “riche” enviée de tous ceux qui limitent leur champ de vision à l’argent, sera demain une collectivité en détresse si les dispositions qui s’imposent ne sont pas prises à temps. Est-ce là la vraie particularité qu’on veuille désormais lui reconnaître ? NON. Mauvert doit garder le “privilège” d’une indemnisation financière en rapport avec les contraintes, pour ne pas dire les nuisances qui lui sont imposées. »

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Ces prises de position constituent les questions fiscales en intérêt communal, un intérêt antagonique de ceux portés par la commission des finances du district, que P. de la Chanerie préside. Outils de publicisation des déclarations du maire, les bulletins municipaux deviennent une tribune afin de peser dans les « luttes d’institution [27]  Gaxie (D.), op. cit. [27]  » qui opposent la commune au district, et en creux, le maire de Mauvert au promoteur de la zone industrielle. Le premier souhaite faire valoir la situation de sa commune qui, touchée par de graves pollutions, subi de plein fouet les conséquences de la seconde vague d’industrialisation [28]  Ces nuisances, bien que n’étant pas liées à la centrale,... [28] . Car si les interventions du maire pour la sécurisation de l’usine polluante se font aux côtés de P. de la Chanerie, elles mettent cependant indirectement l’action de ce dernier en cause. Comme président du SMR, il a en effet été l’initiateur de l’installation de cette usine. J. Dupuis entend ainsi participer au jeu politique local en s’opposant à P. de la Chanerie, à partir de l’argument selon lequel la commune de Mauvert, exposée aux nuisances industrielles, doit bénéficier des recettes fiscales versées par les industries qui y résident.

Un compromis inégal

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L’élaboration d’un compromis fiscal apparaît donc déterminée par les positions respectives des deux élus. Toutefois, c’est une évolution majeure de la fiscalité locale qui établit le cadre au sein duquel intervient ce compromis. La loi du 10 janvier 1980, aménageant la fiscalité locale, donne en effet un plus grand pouvoir décisionnel aux élus. La municipalité de Mauvert vote alors une augmentation importante du taux de taxe professionnelle, ce qui permet de doubler les recettes fiscales globales de la commune à partir de la taxe professionnelle d’EDF. Dans le même temps, la contribution de la commune au district n’augmente pas, car les responsables de l’organisme intercommunal décident de maintenir son budget au même niveau qu’auparavant, sans profiter de la nouvelle masse fiscale disponible localement. La commune de Mauvert garde donc le bénéfice de la hausse des recettes fiscales. De ce fait, la municipalité vote un taux nul pour la taxe d’habitation, ce qui revient, de manière concrète, à procéder à une exonération de cet impôt pour tous les ménages résidant à Mauvert. Enfin, ces évolutions entraînent au cours de l’année 1981 un changement des statuts du district, là encore favorable à Mauvert. À partir de 1982, le mode de calcul des contributions communales versées au district est figé. Ceci implique que les recettes issues des futures entreprises de la zone demeureront acquises à la commune d’implantation de ces entreprises, donc à Mauvert, hors de toute redistribution intercommunale. Ces aménagements des statuts du district, forgés pour ménager les intérêts fiscaux de la commune de Mauvert, semblent entériner une reconnaissance des revendications de J. Dupuis. Mais le compromis ainsi établi est en réalité largement maîtrisé par P. de la Chanerie.

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Tout d’abord parce qu’à l’occasion du vote de la loi sur la fiscalité locale, le parlementaire est intervenu pour défendre les ressources fiscales du district. P. de la Chanerie s’est en effet opposé à une disposition législative qui aurait entraîné, sur le plan local, la redistribution d’une part de la fiscalité de la centrale à l’extérieur du district [29]  Il s’agit d’une disposition de la loi du 29 juillet... [29] . Il en retire des bénéfices sur la scène intercommunale, puisqu’il apparaît alors comme le seul à pouvoir ainsi intercéder à l’échelon central en faveur de son territoire d’élection.

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Ensuite, parce que ce compromis participe d’une marginalisation de J. Dupuis sur la scène intercommunale en même temps qu’elle entérine sa dépendance envers P. de la Chanerie. La singularité de Mauvert, sur le plan des ressources budgétaires, entraîne en effet un isolement du maire vis-à-vis des édiles des communes rurales avoisinantes, avec lesquels il ne partage plus guère de revendications ni de préoccupations communes. P. de la Chanerie semble par là le seul à disposer de la légitimité nécessaire pour imposer un tel compromis auprès de l’ensemble des délégués du district. À la différence du maire de Mauvert, ce professionnel de la politique entretient un réseau de relations avec les élus du canton sur la base de l’intermédiation qu’il effectue pour eux au conseil général. Deux maires lui sont par ailleurs plus particulièrement liés, par le biais d’emplois de la fonction publique territoriale [30]  Le premier, maire d’une commune de 850 habitants, est... [30] . Concernant J. Dupuis, la nouvelle donne fiscale dont bénéficie la commune qu’il dirige contribue à restreindre ses chances de se voir accorder la présidence, le poste le plus convoité du district. En effet, l’aisance budgétaire de Mauvert est en quelque sorte gagnée au détriment des recettes financières du district. La position qu’il a adoptée en tant que maire de Mauvert apparaît, vis-à-vis des autres membres du conseil du district, difficilement conciliable avec l’exercice de responsabilités à la tête de cet organisme, où il s’agit de promouvoir et de financer des réalisations intercommunales [31]  L’obtention de la présidence du district n’est pas... [31] .

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En dernier lieu, ce compromis restreint la marge de manœuvre du maire quant au développement industriel qui se poursuit sur la zone. Il est en effet contraint, de façon tacite, à faire preuve de loyauté envers le président du SMR, et donc à se positionner favorablement vis-à-vis de nouvelles implantations d’entreprises. Malgré cela, un compromis favorable à la commune de Mauvert est inscrit de façon pérenne dans les statuts du district, ce qui entérine la réussite de J. Dupuis dans la défense des intérêts communaux. Il existe dès lors un décalage entre la « fortune » de Mauvert et la position qu’occupe son jeune maire sur la scène intercommunale, à l’écart des mandats permettant d’y jouer un rôle. Or, les moyens budgétaires inédits de la collectivité au nom de laquelle il intervient représentent dorénavant d’importantes ressources d’action politique sur lesquelles il a la maîtrise. Ces ressources, J. Dupuis va cependant essayer de les faire valoir au-delà de la scène municipale.

Ressources communales et tentatives de constitution d’une éligibilité supracommunale

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Il s’agit maintenant d’analyser les choix d’intervention ainsi que la présentation de soi qu’adopte J. Dupuis. Maire d’une commune « riche », il s’approprie tout d’abord les profits symboliques liés à la réalisation d’équipements prestigieux, et affiche une posture politisée, à rebours du rôle de gestionnaire apolitique souvent perçu comme caractéristique des maires ruraux. Il s’efforce enfin de favoriser l’industrialisation et, par là, de se doter d’un rôle propre dans la poursuite du développement de la zone de la Riboire.

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La municipalité de Mauvert mène au cours des années 1980 et 1990 un programme d’équipements collectifs qui, généralement, ne sont accessibles qu’à de plus grosses communes. Le maire promeut en effet des projets pour lesquels il ambitionne une zone d’attraction étendue à l’ensemble du canton, voire au-delà. Un an après la modification des statuts du district, en 1982, la commune organise ainsi la présentation publique de la maquette du futur centre de loisir communal [32]  En 1982, cinq millions de francs sont dégagés pour... [32] . À cette occasion, la presse locale relate les objectifs du maire [33]  Quotidien régional, 09 mai 1982. [33] . Grâce à ce nouveau lieu d’activités sportives et culturelles, le village de Mauvert doit devenir un point de passage entre le pôle industriel et le pôle urbain des chefs lieux inclus dans le district. Cette manifestation publique est aussi l’occasion de recueillir le soutien de P. de la Chanerie, dont les propos sont rapportés par la presse :

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« C’est un autre visage de Mauvert que l’on connaîtra, une utilisation intelligente d’un capital car un troisième élément manquait à la vie de la région pour se distraire et se cultiver. C’est bien d’avoir vu grand quand on a les possibilités et qu’on peut en faire profiter les voisins qui ne le peuvent pas. »

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J. Dupuis façonne ainsi une notoriété basée sur l’aisance budgétaire dont bénéficie Mauvert et qui le distingue des autres maires ruraux. La personnalisation de la figure du maire, outre qu’elle éclipse en grande partie les conseillers municipaux, renforce cette image d’élu instigateur de projets ambitieux et soucieux de répondre aux besoins locaux, au-delà de son territoire d’élection.

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Connaissant donc une promotion dans son statut de maire à travers la conduite de réalisations importantes, J. Dupuis adopte progressivement une posture plus politisée. Celle-ci transparaît au travers des nombreuses références à la figure politique de de Gaulle, dans ses discours [34]  Selon ce qu’en rapportent les actuels élus de Mauv... [34] comme dans le choix des noms de la nouvelle mairie, « l’Espace Charles de Gaulle », et du groupe scolaire, « l’école du 18 juin ». Le maire, qui s’exprime avec aisance en public lors des cérémonies d’inauguration, porte un costume cravate dans ses activités municipales. Sa présentation de soi dénote des efforts qu’il mène pour endosser les signes distinctifs du statut d’homme politique, efforts que la mairie, d’architecture moderne et somptuaire, matérialise et cristallise. La posture adoptée par J. Dupuis s’appuie en effet sur le caractère « atypique » de Mauvert, par lequel l’édile justifie son adhésion au RPR. Du fait des réalisations qu’il souhaitait mener, explique-t-il, « il [lui] paraissait indispensable de sortir des sentiers battus, de côtoyer le monde politique en dehors du territoire communal, [et être membre du RPR], pour aller dans les ministères, pour aller sur Paris, pour avoir un laissez-passer, ça aide » [35]  Entretien du 31 juillet 2007. [35] .

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L’affiliation partisane du maire n’est certes pas étrangère à ces manières de faire. Mais cette inscription du rôle de maire dans un registre politique, par l’adoption d’une posture d’homme politique, doit somme toute peu à un soutien partisan localisé. D’abord parce que les ressources politiques dont il dispose, essentiellement liées à son mandat de maire, semblent trop circonscrites localement pour lui permettre de jouer un rôle dans l’organisation départementale du RPR [36]  Illustration de cette faiblesse, il semble que J. Dupuis... [36] . Ensuite parce que l’espace politique local et les rapports qui s’y développent entre élus sont dominés par P. de la Chanerie [37]  Son titre de président départemental de l’association... [37] . La politisation du rôle de J. Dupuis s’adosse donc plutôt aux interactions entretenues avec cet homme politique. En manifestant son soutien aux réalisations de Mauvert, ce dernier autorise en retour les tentatives de notabilisation du maire. Comme en témoigne en entretien J. Dupuis :

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« Pierre de la Chanerie, […] il était député, je le convoquais, entre guillemets, dans ma mairie. Je me souviendrais toujours, un soir, il arrive, il me dit “excu-sez-moi, M. le maire, je ne suis pas en retard ?” Il était très habile, très fin ! […] Et il savait que j’étais prêt… pas à n’importe quoi, mais à dire ou à faire ce que d’autres n’auraient pas dit ou pas fait, et il avait bien conscience de la situation de cette commune, qu’il ne pouvait plus ignorer. Donc il préférait satisfaire à quelques exigences, effectivement. »

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Enfin, troisième aspect de ces tentatives de notabilisation, le maire de Mauvert entend jouer un rôle dans la promotion de la zone industrielle auprès des futures entreprises souhaitant s’y implanter. Voulant faire de Mauvert un « pôle attractif » en lien avec la zone, J. Dupuis intègre dans la conception du centre de loisir, bien que cela ne convienne pas à certains conseillers municipaux, des salles de réunion et un restaurant, destinés aux activités des responsables industriels. Par la suite, le conseil municipal de Mauvert vote, à plusieurs reprises, sur proposition du maire, des exonérations fiscales aux nouvelles entreprises. Ces mesures peuvent être comprises comme le résultat du compromis fiscal établi au sein du district, en conséquence duquel le maire se sent fondé à soutenir l’installation de nouvelles entreprises. Mais J. Dupuis souhaite également apparaître comme l’un des responsables politiques qui, en participant à la promotion du territoire de la Riboire, contribue au développement local. Malgré cela, le maire reste en butte à la mainmise de P. de la Chanerie sur la politique de développement de la zone industrielle. C’est en effet le président du SMR qui gère les contacts noués avec les milieux économiques de l’agglomération voisine. Il est ainsi en mesure de façonner dans la presse locale un discours associant l’essor de la zone à son investissement personnel pour son territoire, et de s’attacher les profits politiques qui y sont liés [38]  C. Le Bart souligne que, bien que les interventions... [38] .

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L’entretien d’une notoriété d’élu contribuant au développement du territoire, ainsi que l’affichage d’orientations politiques, donnent à penser que J. Dupuis tente d’établir son éligibilité, c’est à dire sa légitimité à accéder aux responsabilités intercommunales ou bien à briguer un mandat de conseiller général. Être à la tête d’une collectivité territoriale « riche » constitue donc une ressource pour la constitution d’une « éligibilité intercommunale » par l’affirmation de capacités gestionnaires. Mais cette ressource ne vaut pas en soi, puisqu’elle est en jeu relativement à d’autres formes de capitaux au sein d’un espace de concurrence politique où interviennent également des relations interpersonnelles nouées dans la durée entre élus. Ainsi, la stratégie de notabilisation du maire achoppe sur sa dépendance persistante à l’égard de P. de la Chanerie.

Ascension professionnelle et dépendance politique

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Un événement de sa vie professionnelle va contribuer à renforcer cette dépendance. En 1987, Jean Dupuis est sous la menace d’un licenciement. P. de la Chanerie décide alors, en tant que président du SMR, de l’embaucher au sein de cette structure. Le professionnel de la politique est en effet en mesure d’opérer la redistribution d’emplois liés à l’industrialisation qui, bien qu’en nombre restreint, n’en jouent pas moins un rôle dans l’établissement d’un système clientélaire.

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Cette reconversion professionnelle, qui constitue une ascension sociale, est présentée par J. Dupuis comme le signe d’une reconnaissance de ses actions d’élu. L’entrée au SMR représente pour lui « la chance de [sa] vie professionnelle », chance au sujet de laquelle il précise « ça, je le dois quand même à la politique [39]  Entretien, 17 avril 2003. [39]  ! » Devenu chargé de mission du SMR pour les travaux d’aménagement de la zone, il travaille dorénavant avec le directeur du syndicat mixte, un polytechnicien recruté en 1976 par P. de la Chanerie, et se présente donc comme « le bras droit d’un polytechnicien ». Mais l’embauche de J. Dupuis, qui occupe dorénavant une position de subordination salariale vis-à-vis des président et directeur du SMR, est de nature à répondre aux intérêts de ces derniers. Bien que le poste de J. Dupuis soit sans lien direct avec les implantations d’entreprises sur la zone, ces derniers peuvent cependant l’inciter à faciliter, du côté du pouvoir communal, le traitement des dossiers administratifs des futurs sites industriels. En tant que maire, J. Dupuis conserve en effet le pouvoir d’accorder ou pas un avis favorable aux permis de construire déposés par les entreprises. L’ascension professionnelle de J. Dupuis s’inscrit ainsi dans le cadre d’une domination personnalisée exercée par P. de la Chanerie. Ce que reflète la déférence de J. Dupuis à son égard : « On se vouvoyait, puis après on se tutoyait, enfin lui me tutoyait, moi je ne l’ai jamais tutoyé ! »

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Et si le maire de Mauvert ne parvient pas à accéder à certaines responsabilités politiques qu’il convoite, c’est notamment en raison de cette relation. J. Dupuis regrette ainsi de n’avoir pu exercer la présidence du district, car, explique-t-il : « Ça, j’ai bien compris que, dixit M. de la Chanerie, je ne pouvais pas, parce que cela me mettrait en situation de surpuissance : au SMR, à la mairie, au district… [40]  J. Dupuis détient entre 1989 et 1995 l’une des trois... [40]  ». De plus, son entrée au SMR lui interdit toute prétention future à siéger en tant qu’élu au conseil syndical de cet organisme, dans le cas où il obtiendrait un mandat de conseiller général. Enfin, cette conversion professionnelle intervient un an avant les élections cantonales de 1988. P. de la Chanerie, alors sénateur-maire, ne se représente pas, souhaitant se retirer en raison de son âge. Mais le maire de Mauvert se heurte à une logique de reproduction d’un capital social et politique bien plus grand que le sien, puisque c’est Louis de la Chanerie, le fils de Pierre, qui brigue à trente-trois ans son premier mandat politique à l’occasion des élections cantonales.

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Ce dernier, énarque après des études à Science Po Paris, mène depuis 1979 une carrière de haut fonctionnaire au Conseil d’État [41]  Il gravit successivement les trois grades du Conseil... [41] . Élu conseiller général en 1988, il poursuit ensuite dans la voie de la professionnalisation politique ouverte par son père, en cumulant responsabilités et mandats locaux. Au cours de son premier mandat au conseil général, il obtient en 1992 une viceprésidence avec délégation de l’assemblée départementale. Il effectue également son entrée sur la scène intercommunale, bien qu’il ne détienne pas de mandat municipal. Il est en effet désigné comme délégué du chef-lieu de canton au district, par un conseil municipal auquel il n’appartient pas mais à la tête duquel se trouve toujours son père [42]  Louis de la Chanerie bénéficie très rapidement d’une... [42] . En 1995, âgé d’une quarantaine d’années, il devient à la fois maire de cette commune et président de la structure intercommunale.

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Les efforts du maire de Mauvert pour se forger un statut d’éligible à un niveau cantonal ou intercommunal achoppent sur le fait qu’il soit l’obligé de P. de la Chanerie, dont la succession dans l’espace politique local est organisée par et pour son fils. La précarisation que connaît J. Dupuis en tant que salarié a en effet pour conséquence de le placer en position de dépendance non plus seulement politique, mais aussi professionnelle, à l’égard de celui qui domine la scène politique locale. Et le processus de notabilisation qu’il connaît tranche avec la carrière politique qu’entame alors L. de la Chanerie, que son héritage politique et son mandat de conseiller général, conjugués à un statut social dominant, dispensent de l’exercice préalable d’un mandat municipal pour être élu par les délégués des communes à la tête du district. Les ressources attachées à l’exercice du rôle de maire – même dans le cas où celles-ci distinguent un élu de ses pairs et sembleraient discriminantes – apparaissent donc insuffisantes pour pallier les effets d’une position sociale dominée face à d’autres élus dotés de capitaux personnels.

Statut notabiliaire et sociabilité communale : une équation impossible ?

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Les efforts menés par J. Dupuis, bien que tournés en partie vers des espaces politiques élargis, sont étroitement liés à son statut de maire. Or, les évolutions qu’il impulse ne restent pas sans conséquence sur ses rapports avec les conseillers municipaux et plus généralement avec les habitants de la commune. Il s’agit donc d’analyser les contradictions qui se font jour, entre actions municipales et intérêts sociaux portés par certains groupes d’habitants, comme entre manières de faire de l’élu et attendus en matière de sociabilité, dans un village où l’interconnaissance reste grande malgré la dispersion des lieux de travail. Ces contradictions émergent alors que la population de la commune connaît un renouvellement important dû à l’urbanisation des années 1980. Plusieurs remises en cause successives de J. Dupuis entraînent alors l’expression, à travers une concurrence ouverte, de nouvelles divergences quant à la définition de la légitimité mayorale.

La déstabilisation partielle du maire en 1989

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La construction de la nouvelle mairie, loin d’être profitable pour le maire, s’avère un facteur de discrédit sur la scène municipale. Les élections de 1989, qui précèdent de quelques mois l’inauguration de la mairie, voient s’affronter deux listes. La configuration compétitive de ce scrutin provient de l’organisation de la contestation du maire et de son équipe, portée par un ancien élu. Il s’agit de l’ancien premier adjoint, qui s’était déjà opposé à J. Dupuis en 1977, avant de se retirer lorsque ce dernier accède à la tête de la municipalité. L’expérience municipale de cet ancien élu lui permet d’affronter le maire avec une légitimité que n’aurait pas un impétrant [43]  Cet habitant dispose également d’un statut social reconnu... [43] . Constituée sur la base des réseaux familiaux et affinitaires de l’ancien élu, cette liste rassemblant des agriculteurs, ouvriers et employés, reproche à J. Dupuis sa « folie des grandeurs » et sa manière de « commander seul », selon les termes d’une candidate. Le maire sortant promet alors dans sa profession de foi d’œuvrer pour que « l’action [municipale] bénéficie plus directement aux habitants de la commune ». Cette précaution signale a contrario que les actions municipales peuvent être perçues par certains groupes d’habitants comme répondant insuffisamment à leurs intérêts.

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J. Dupuis, réélu au premier tour ainsi que huit de ses colistiers, a l’assurance d’être reconduit comme maire par le conseil [44]  Dans une commune de moins de 3 500 habitants, les suffrages... [44] . Mais au second tour, deux membres de la liste adverse sont également élus, dont l’ancien opposant au maire qui entre à nouveau au conseil. Sous l’effet du panachage, la liste présentée par J. Dupuis n’est donc pas entièrement réélue. Et ces résultats signent l’éviction du premier adjoint sortant. Or celui-ci, agent technique comme J. Dupuis, était très proche de lui. C’est un conseiller sortant qui le remplace donc. Roland Martet, qui est dessinateur industriel, devient premier adjoint sans l’assentiment direct de J. Dupuis, qui déplore la non réélection de celui qu’il présente comme son plus fidèle collaborateur.

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Ces élections entraînent une déstabilisation partielle de la position du maire. Car cette nouvelle configuration municipale se traduit par une publicisation de la contestation dans la commune. Peu de temps après l’élection, une dizaine d’habitants, rassemblés autour des deux élus de l’opposition, distribuent un journal dactylographié afin, annoncent-ils, de remédier au manque d’information qui serait entretenu par le maire autour des dépenses communales [45]  Le journal livre des comptes-rendus des conseils municipaux... [45] . Les rédacteurs dénoncent en particulier le coût de la nouvelle mairie :

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« Plus de sept millions de francs pour un hôtel de ville, qui ne revêt pas un caractère prioritaire, alors que l’eau courante n’est pas distribuée à certaines habitations de la commune. Une table de conseil de 229 000 F hors taxes, deux millions de F pour de superflus aménagements extérieurs. […] Sachez que Mauvert se compose du bourg, luxueuse vitrine que vous connaissez, et des hameaux, sombre arrière-boutique, où l’indispensable est occulté [46]  Ces chiffres sont démentis dans deux notes d’information... [46] . »

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Cette critique met en cause l’appropriation symbolique des ressources municipales qu’opère J. Dupuis, à travers l’exemple emblématique de la mairie, bâtiment par lequel l’élu met en scène sa mainmise croissante sur les ressources fiscales locales. En posant la question des choix d’investissement du maire, cette critique remet plus largement en cause la légitimité associée à la conduite de grands projets et à la constitution d’une notoriété à l’extérieur de la commune.

Un désajustement dans l’interprétation du rôle de maire

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En outre, les réalisations municipales telles que la mairie et la maison de retraite peuvent paraître éloignées des intérêts et préoccupations de certains habitants. À la fin des années 1970 pourtant, J. Dupuis lance des actions et mots d’ordre municipaux que les habitants peuvent se réapproprier. C’est le cas des actions de sauvegarde du cadre communal, avec en particulier la participation de la commune au concours des villages fleuris. Les moyens engagés pour le fleurissement offrent un cadre pour la participation des habitants, même s’ils n’y concourent pas tous. Or, au fil de sa carrière, le maire engage principalement des réalisations plus importantes. Il mène pour cela une politique de préemption, au centre du village, qui retire aux particuliers la possibilité d’y acquérir les biens mis en vente, et va donc à l’encontre des intérêts de certains ménages de la commune.

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Le maire affronte également en 1991 la contestation d’une de ses décisions, révélatrice de contacts distants avec certains de ses mandants. Un bâtiment de stockage de pièces radioactives doit être construit sur le site de la centrale. J. Dupuis autorise sa mise en œuvre en signant le permis de construire d’EDF. Cette décision déclenche l’organisation des habitants du hameau limitrophe du site de la centrale. La mobilisation est menée entre autre par un professeur de l’enseignement technique et par un chef de chantier d’entreprise sous-trai-tante d’EDF, non originaires de Mauvert mais qui y sont connus, pour l’un par des activités associatives, pour l’autre par un engagement de pompier volontaire. Ils n’acceptent pas la position de J. Dupuis qui affirme que ce bâtiment, sécurisé, n’aura aucun impact dangereux. Une pétition circule dans le hameau pour exiger la tenue d’une réunion publique avec les responsables du site nucléaire. Cette mobilisation, qui échoue face à la direction du site EDF, engage une critique du maire, et de son manque de considération envers l’avis des habitants.

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De plus, on peut faire l’hypothèse que J. Dupuis, engagé dans une notabilisation qui implique des efforts de distinction, vestimentaires et de correction langagière, n’est plus tout à fait disposé à souscrire à une sociabilité en vigueur dans les réseaux d’interconnaissance de la commune. Enfin, son étiquetage politique, qu’il ne mentionne d’ailleurs pas dans ses professions de foi, peut être perçu comme le signe d’une ambition déplacée, car la politique partisane apparaît, à de nombreux habitants de communes rurales, comme un « mode impropre d’expression des enjeux locaux [47]  Vignon (S.), « La dynamique des marchés électoraux... [47]  ». Malgré une dynamique de valorisation sociale, de nature à nourrir l’estime et la considération dont jouit le maire, certains attributs notabiliaires, mal appropriés au rôle d’élu d’une petite commune attendu par certains de ses mandants, affaiblissent sa légitimité mayorale.

Proximité sociale et concurrence municipale

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Le mandat de J. Dupuis est remis en jeu en 1995. Ce scrutin se caractérise par un affrontement pour le pouvoir mayoral. Affrontement constitué d’abord au sein du conseil municipal puisque à l’issue de sa première mandature en tant qu’adjoint, R. Martet se présente contre le maire. Les responsabilités communales sont ainsi disputées entre des élus qui se côtoient de longue date et dont les trajectoires sociales montrent une grande proximité, non sans susciter de vives inimitiés interpersonnelles.

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Roland Martet est né à Mauvert, dans une famille vivant d’une petite exploitation agricole, jusqu’à ce que son père, au début des années 1960, devienne ouvrier dans une usine du chef lieu de canton. Fils unique, R. Martet est scolarisé en internat jusqu’à l’obtention du bac. À vingt-trois ans, en 1972, il devient dessinateur industriel dans une entreprise de la région et s’installe à Mauvert, où il investit, à travers la société de chasse et le comité des fêtes, les lieux traditionnels de la sociabilité villageoise. En 1979, il entre à trente ans au conseil municipal, alors que J. Dupuis devient maire. Comme ce dernier, R. Martet a grandi dans une famille qui délaisse une activité agricole devenue trop peu rentable. Il dispose également d’un héritage politique familial, par l’intermédiaire de son parrain, ancien conseiller municipal et secrétaire de mairie, et salarié à la SNCF comme le père de J. Dupuis. Les deux élus appartiennent à une même génération, qui bénéficie dans les années 1960 de l’accès à un niveau scolaire plus élevé que les générations précédentes, et connaissent tous deux une promotion sociale restreinte. Mais le nouvel adjoint n’est toutefois pas exactement doté des mêmes dispositions que le maire. Notamment parce que les aspirations de J. Dupuis, bien que déçues, signalent une plus grande propension à se projeter dans une trajectoire d’ascension envisagée un temps à l’extérieur de la commune. À l’inverse, R. Martet revient dès la fin de ses études à Mauvert, et sa participation à la chasse signale un attachement à son appartenance villageoise [48]  La participation aux sociétés de chasse joue, pour... [48] .

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Le premier adjoint prend la décision de se présenter aux municipales de 1995, reprochant au maire de ne pas consulter les conseillers, tenus à l’écart des affaires importantes [49]  Selon l’ancien premier adjoint, J. Dupuis aurait traité... [49] . Quatre conseillers font défection à J. Dupuis, en raison de son « autoritarisme » et d’un manque d’indépendance à l’égard du SMR. Rejoints par le conseiller de l’opposition, ils forment aux côtés de R. Martet une liste appelée « Mauvert autrement… Une équipe à votre écoute », dont le nom accuse la distance affichée par rapport aux manières de faire du maire sortant. Cette liste fait aussi une grande place à de nouveaux entrants, des habitants venus habiter à Mauvert au cours des années 1980. Ceux-ci, issus des classes populaires et moyennes, sont membres de nouvelles associations, formées autour de la scolarisation des enfants et d’activités sportives et de loisir.

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Le programme électoral de cette équipe livre en creux une critique du positionnement de J. Dupuis. Les candidats se déclarent par exemple « sans appartenance politique », faisant valoir qu’ils sont « pour la plupart, investis au sein de la vie associative locale ». Ils proposent d’informer et de consulter la population sur les futurs projets municipaux, qu’ils souhaitent moins ambitieux, en organisant des réunions publiques. J. Dupuis s’appuie à l’inverse sur son « bilan », sur les « relations privilégiées […] nouées au sein des organismes intercommunaux », et promet la défense du « rayonnement de notre commune dans le canton, le département, la région ». Mais son équipe, rassemblée dans l’urgence, présente des colistiers ne disposant pas tous d’une notoriété locale.

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Enfin une troisième liste, incomplète puisqu’elle ne compte que quatre jeunes habitants [50]  Qui sont respectivement gérant de société, technicien,... [50] , se présente plutôt comme une critique ouverte du maire. Son programme « pour une commune plus sociale et plus sociable » propose de « stopper l’hémorragie d’investissements abusifs et superflus en architecture », ainsi que d’opérer une « révision des préemptions communales envahissantes », deux aspects de la politique d’équipement promue par J. Dupuis. Y figure également l’exigence du « non cumul du pouvoir de décision entre la commune et la zone de la Riboire », qui constitue une dénonciation de la position professionnelle du maire au SMR.

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Dans cette commune où le renouvellement de la population est majoritairement le fait de ménages des classes populaires et moyennes, la composition sociologique des listes ne présente pas de différences notables [51]  À la différence de ce qu’observe F. Desage, dans une... [51] . Les candidats sont presque exclusivement des salariés du domaine technique ou des employés, à l’exception de quelques petits indépendants. La hiérarchisation liée à l’ancienneté de l’ancrage local de certaines familles [52]  Elias (N.), Scotson (J. L.), Logiques de l’exclusion,... [52] structure ainsi de façon durable les trajectoires électives et détermine l’accès à la représentation politique. La compréhension des positionnements des candidats est ensuite à rechercher au sein des différenciations internes à ces classes sociales qui s’établissent sur la scène communale. Les colistiers de R. Martet prévoient par exemple une action municipale plus « proche » des attentes des habitants. Ce programme est en effet porté par des candidats, salariés intermédiaires, qui ne peuvent se prévaloir d’un ancrage local de longue date, mais qui, devenus propriétaires dans la commune, souhaitent, selon des dispositions à l’engagement local entretenues dans les associations, participer à la gestion communale. Les modes d’action mis en œuvre par le maire, axés sur la démonstration de ses compétences de gestionnaire, sont à l’inverse en partie délégitimés.

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R. Martet est élu à l’issu d’un premier tour très tendu. J. Dupuis qui est en ballottage renonce alors au second tour. On peut ainsi penser que le réseau familial et de soutiens du maire ne suffit plus pour assurer sa réélection, du fait du nombre croissant de ménages plus récemment installés [53]  La liste électorale de Mauvert compte 340 inscrits... [53] . Certains de ces « nouveaux » habitants sont peut-être moins disposés à reconduire le maire sortant que ceux ayant connu ses débuts. Car, pour certains d’entre eux, R. Martet serait plus « abordable » et moins « distant » que son prédécesseur [54]  J. Dupuis accordait par exemple de l’importance aux... [54] . Les résultats du vote doivent toutefois être interprétés en tenant compte d’une configuration compétitive particulière. L’offre électorale se constitue en effet d’une liste conduite par le maire sortant et, face à lui, d’une liste où figurent plusieurs conseillers sortants, qui disposent donc d’une certaine légitimité, et dont la candidature signe le désaveu collectif et public de leur ancien leader.

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Jean Dupuis, qui n’a pas suivi le cursus honorum classique pour accéder au poste de maire, en est évincé à cinquante et un ans alors que, de manière générale, entrées tardives et longévité s’additionnent pour expliquer une moyenne d’âge élevée des maires [55]  Le Bart (C.), Les maires. Sociologie d’un rôle, Villeneuve... [55] . Cet élu a investi la « scène locale comme lieu de prestige social [56]  Chamboredon (J.-C.), Mathy (J.-P.), Méjean (A.), Weber... [56]  » et y a constitué les supports d’une trajectoire d’ascension sociale. La façon dont il inscrit son rôle dans un registre politique et tente de se doter d’un statut notabiliaire renvoie à la fois aux ressources et dispositions acquises lors de sa trajectoire scolaire et à un contexte marqué par des politiques d’industrialisation de grande ampleur.

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Mais le processus de notabilisation qu’il poursuit reste inabouti : maire d’une petite commune, en position de subordination salariale et de dépendance politique à l’égard d’un élu dominant la scène politique locale, ses activités d’élu restent non professionnalisées. De plus, la situation singulière de sa commune contribue à le désolidariser des autres élus locaux. Ses efforts achoppent notamment sur le fait qu’il gère des ressources fiscales ne pouvant être imputées à son action propre, puisque c’est P. de la Chanerie qui détient toute légitimité à se prévaloir de la réussite économique de la zone. En outre, l’industrialisation déstabilise la vie communale, et si les évolutions de la fin des années 1970 favorisent la prise de pouvoir du maire au sein du conseil municipal, cela autorise par la suite l’affichage de désaccords envers ses actions. Les conflits interpersonnels incessants sur la scène municipale révèlent ainsi la double injonction qui pèse sur les élus : il faut au maire à la fois répondre aux attentes communales, en matière notamment d’entretien d’une sociabilité locale, mais également se doter d’une notabilité requise dans l’espace intercommunal. Car la déconnexion des scènes sur lesquelles se jouent les conditions d’accès au pouvoir municipal et intercommunal exige de la part de l’élu de concilier des registres d’action différenciés.

61

En 1995, la défaite de J. Dupuis coïncide avec le retrait complet de P. de la Chanerie et l’installation de son fils à la tête de la structure intercommunale. Le nouveau maire de Mauvert est exclu de la distribution des mandats intercommunaux, justifiant cette position, qu’il choisit en partie mais qui est déterminée par la concurrence entre élus, par la volonté de se consacrer à la commune. La marginalisation renouvelée des élus de Mauvert sur la scène intercommunale se joue donc à partir de leur appartenance aux classes sociales dominées, dans un espace politique où la gestion intercommunale exige des ressources socialement très sélectives, accaparées ici par la famille de la Chanerie. La trajectoire de J. Dupuis montre en effet que, pour un élu d’une commune rurale au statut de salarié intermédiaire, les processus de conversion de ressources sociales et politiques en position notabiliaire exigent pour se déployer un temps long, quand l’héritage familial de L. de la Chanerie autorise une entrée en politique qui s’effectue directement à l’échelon cantonal.

Conclusion

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En se penchant sur les recompositions de la représentation politique au sein d’un territoire rural soumis aux politiques d’aménagement du territoire des années 1970, nous avons vu que ces recompositions ne peuvent être analysées à partir des seules caractéristiques internes aux communes, à leur population ou à leur personnel politique : elles sont liées au rôle de « grands » élus, qui promeuvent de nouvelles structures du pouvoir territorial et exercent ainsi des formes renouvelées d’encadrement politique.

63

À partir de la notabilisation incomplète et sous contrôle du maire de Mauvert, on a souhaité mettre en évidence les ressorts d’une relation de domination politique, exercée par un professionnel de la politique. Car l’influence de ce « grand » élu, établie sur la scène politique élargie, se recompose au sein des instances politiques de coopération intercommunale, au cours des années 1970. Pourtant, la mise en place de ces instances, et la création en leur sein de nouveaux mandats politiques locaux, semble offrir une voie de notabilisation et d’ascension en politique aux maires ruraux. Mais la désignation au second degré, par les pairs, à la présidence de telles structures, entraîne au contraire une mise en concurrence des élus, qui renforce les formes de dépendance politique. L’espace municipal apparaît ainsi comme le lieu possible d’un investissement en politique pour des élus issus des classes populaires en ascension, quand la capacité à s’inscrire dans de nouveaux espaces de concurrence politique – pour l’accès au pouvoir intercommunal notamment – nécessite, de façon beaucoup plus discriminante, un ensemble de ressources très inégalement distribuées socialement.

Notes

[1]

Les noms des lieux et des élus ont été changés, afin de garantir l’anonymat des enquêtés.

[2]

Mauvert est par exemple présentée en 1997 dans un article du Monde comme « l’une des communes les plus riches de France », qui « croule sous les revenus de l’atome ».

[3]

Pour une présentation des travaux traitant des élections municipales dans des communes rurales, cf. Vignon (S.), « La dynamique des marchés électoraux périphériques : le cas des communes rurales de la Somme », in Lagroye (J.), Lehingue (P.), Sawicki (F.), dir., Mobilisations électorales. Le cas des élections municipales de 2001, Paris, PUF, 2005.

[4]

S. Vignon souligne ainsi que la création d’Établissements Publics de Coopération Intercommunale à fiscalité propre opère « une partition entre des espaces de représentation politique, les communes, et des espaces décisionnels de l’action publique, les structures intercommunales, où sont produites les politiques publiques ». Vignon (S.), « Les rétributions inégales de l’intercommunalité pour les maires ruraux. Les improbables retours sur investissement(s) politique(s) », in Le Saout (R.), Madoré (F.), dir., Les effets de l’intercommunalité, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004. Cf. aussi Marmont (T.), En quête de compétences. Le personnel politique local et l’intercommunalité en milieu rural (haute Côte d’Or), thèse pour le doctorat de sociologie, Université de Bourgogne, 2007.

[5]

Les données sont issues d’une enquête ethnographique, menée par observations et entretiens auprès des élus de Mauvert et de l’espace politique local, et sont croisées avec des données issues d’archives publiques et privées.

[6]

Briquet (J.-L.), « La politique au village. Vote et mobilisation électorale dans la Corse rurale », in Lagroye (J.), dir., La politisation, Paris, Belin, 2003.

[7]

La notion de rôle permet d’intégrer dans l’analyse les attentes, potentiellement contradictoires, portées par divers groupes d’habitants. Ces attentes constituent autant de « prescriptions de rôle » que le maire perçoit ou anticipe et auxquelles il se conforme plus ou moins selon ses dispositions propres. Lagroye (J.), « Être du métier », Politix, 28,1994.

[8]

Un tel processus a été mis en évidence par J.-N. Retière, à partir de la rationalisation opérée dans le recrutement des pompiers volontaires. Cette rationalisation se traduit par une hétéronomie du recrutement, qui entraîne la déqualification progressive d’un engagement fondé sur le dévouement dans l’espace d’interconnaissance local. Retière (J.-N.), « Être sapeur-pompier volontaire. Du dévouement à la compétence », Genèses, 16,1994.

[9]

« Trajectoires de la notabilité. Pratiques et stratégies », Politix, 65,2004.

[10]

Zalio (P.-P.), « D’impossibles notables ? Les grandes familles de Marseille face à la politique (1860-1970) », Politix, 65,2004.

[11]

Sur la caractérisation de la présidence comme position d’exercice du pouvoir intercommunal, cf. Le Saout (R.), « L’intercommunalité, un pouvoir inachevé », Revue française de science politique, 50 (3), 2000.

[12]

Ce maire, qui n’exerce pas d’autres mandats, a un statut d’indépendant à la tête d’une entreprise artisanale. Sa désignation à la présidence du district tient semble-t-il à la combinaison de plusieurs critères liés aux enjeux d’équilibre entre élus : il représente tout d’abord les nombreux élus de petites communes, qui pouvaient craindre que le nouvel organisme soit dominé par les maires des trois chefs-lieux ; il appartient ensuite au même canton que P. de la Chanerie. Ce dernier aurait imposé, de façon tacite, d’attribuer la présidence à un élu du canton dont il est le conseiller général. Cette règle peut en effet lui assurer une plus grande maîtrise dans ses relations avec le président du district.

[13]

La création du SMR signe le retrait des services de l’État, puisque l’opération est dorénavant financée et gérée par des collectivités territoriales, au premier rang desquelles le conseil général qui bénéficie des recettes fiscales de la centrale nucléaire.

[14]

Le conseil syndical réunit les représentants de trois conseils généraux, des Chambres régionale et départementales de Commerce et d’Industrie, de l’agglomération régionale et de trois structures intercommunales.

[15]

Nous qualifions P. de la Chanerie de professionnel de la politique, non pas en raison des revenus que la politique lui procure, mais parce qu’il exerce, à l’exclusive de toute autre activité professionnelle, des activités politiques spécialisées, en particulier de parlementaire (il est député de 1967 à 1980 puis sénateur jusqu’en 1989). Offerlé (M.), dir., La profession politique XIXe - XXe siècles, Paris, Belin, 1999. Cette professionnalisation ne va toutefois pas sans l’entretien d’un ancrage politique local. Propriétaire terrien, issu d’une famille d’aristocrates qui a compté plusieurs notables dans la région au siècle précédent, il joue de son titre de noblesse dans la presse locale, se laissant surnommer « le Marquis ». Il maintient également des liens dans son canton d’élection avec les agriculteurs, profession dont il s’est lui-même réclamé plus jeune, puisqu’il a acheté des terres et un moulin dans sa commune.

[16]

Le groupe parlementaire des RI, formé en 1962, constitue le principal soutien politique, d’orientation libérale, de V. Giscard d’Estaing face à la droite gaulliste. Ce groupe participe à la constitution de l’UDF en 1978.

[17]

Données du SMR.

[18]

RGP INSEE.

[19]

En 1977, parmi les 46 actifs (sur 50 délégués au district), neuf élus appartiennent à la catégorie des cadres et professions intellectuelles supérieures, dix à celle des professions intermédiaires, pour sept employés et quatre ouvriers du côté des catégories populaires, et pour huit agriculteurs et huit artisans, commerçants ou chefs d’entreprise.

[20]

Pour les catégories socioprofessionnelles des maires entre 1977 et 2001, cf. Koebel (M.), Le pouvoir local ou la démocratie improbable, Broissieux, Éditions du Croquant, 2006, p. 27.

[21]

Avec le retrait de son principal concurrent, J. Dupuis parvient à accéder à la tête de la municipalité, également parce que ses actions ont conforté au cours des deux années précédentes son rôle dans la commune.

[22]

Mattina (C.), « L’intermédiation politique des présidents de comités d’intérêt de quartier : le territoire de la notabilité », in Fournier (P.), Mazzella (S.), dir., Marseille, entre ville et ports. Les destins de la rue de la République, Paris, La Découverte, 2004.

[23]

Gaxie (D.), dir., Luttes d’institutions. Enjeux et contradictions de l’administration territoriale, Paris, L’Harmattan, 1997.

[24]

Si le parti gaulliste entretient sur la scène nationale des relations de concurrence partielle avec l’UDF, auquel est affilié P. de la Chanerie, les élus locaux et notamment les conseillers généraux des deux partis collaborent cependant au gré des enjeux locaux.

[25]

Le district de la Riboire ne dispose pas d’une fiscalité propre, mais est financé par les contributions budgétaires des communes adhérentes. Celles-ci sont calculées au prorata de l’augmentation des bases fiscales communales, augmentation qui reflète principalement à l’implantation d’industries.

[26]

De 1976 à 1980, la contribution annuelle de Mauvert au district représente entre 93 et 98 % du montant total des contributions des 29 communes. En 1980, la contribution de la commune au district s’élève à neuf millions de francs, alors que les recettes fiscales communales atteignent dix millions de francs environ. Sources : statuts et délibérations du district et bulletins municipaux.

[27]

Gaxie (D.), op. cit.

[28]

Ces nuisances, bien que n’étant pas liées à la centrale, représentent pourtant un argument du maire contre la redistribution de la taxe professionnelle d’EDF, car cette redistribution a été promue en 1973 au nom du financement de l’industrialisation de la nouvelle zone.

[29]

Il s’agit d’une disposition de la loi du 29 juillet 1975 instaurant la taxe professionnelle. Selon cette disposition, la commune d’implantation d’un établissement dit exceptionnel ne peut percevoir la taxe professionnelle au-delà d’un seuil proportionnel à son nombre d’habitants. Est donc prévu un écrêtement de la part supérieure à ce seuil, redistribuée aux communes avoisinantes. Dans le cas de Mauvert, l’écrêtement doit bénéficier à plusieurs communes du département voisin, non incluses dans le district mais proches de la centrale. Le député de la Chanerie dépose alors un amendement, intégré dans la loi du 10 janvier 1980, pour aménager l’application de l’écrêtement aux communes adhérentes de structures intercommunales créées avant la loi de 1975 – ce qui est le cas du district de la Riboire. Grâce à cet amendement, les sommes écrêtées sur la taxe professionnelle de la centrale sont reversées prioritairement au district, au détriment des communes du département voisin.

[30]

Le premier, maire d’une commune de 850 habitants, est le secrétaire général du chef lieu de canton, un bourg de 5 500 habitants. Il travaille donc sous le contrôle du député-maire du bourg, P. de la Chanerie. Le second, maire d’une commune de 700 habitants environ, est secrétaire général du district.

[31]

L’obtention de la présidence du district n’est pas incompatible avec le statut de maire de Mauvert. Mais au vu de la dépendance budgétaire du district à l’égard de la seule commune de Mauvert, elle semble difficilement accessible pour J. Dupuis, sauf peut-être à faire montre d’un engagement en faveur de l’intercommunalité, en renonçant à la défense les ressources fiscales de Mauvert.

[32]

En 1982, cinq millions de francs sont dégagés pour la section investissement du budget.

[33]

Quotidien régional, 09 mai 1982.

[34]

Selon ce qu’en rapportent les actuels élus de Mauvert.

[35]

Entretien du 31 juillet 2007.

[36]

Illustration de cette faiblesse, il semble que J. Dupuis n’obtienne pas de figurer sur la liste présentée par le RPR aux élections régionales de 1986 comme il l’aurait souhaité.

[37]

Son titre de président départemental de l’association des maires signale qu’il dispose d’une reconnaissance qui dépasse certains clivages partisans.

[38]

C. Le Bart souligne que, bien que les interventions des communes en matière de développement économique soient de peu d’influence sur celui-ci au regard d’autres facteurs locaux, les efforts des élus pour imputer le développement économique local à leurs actions ne se départissent pas, et produisent des effets de légitimation bien réels. Le Bart (C.), « Sur l’intervention économique des communes », Politix, 7-8,1989.

[39]

Entretien, 17 avril 2003.

[40]

J. Dupuis détient entre 1989 et 1995 l’une des trois vice-présidences du district, mais ne le mentionne pas en entretien. Cette charge, qui ne s’accompagne pas de la présidence d’une commission de travail du district, semble en effet revêtir un caractère honorifique. Elle lui est attribuée sur proposition de P. de la Chanerie auprès du président et de l’ensemble des délégués. Elle n’intervient donc pas selon une logique de concurrence entre pairs, comme pour l’élection du président, et du fait d’un mode de désignation moins légitime, revêt un caractère beaucoup moins valorisant.

[41]

Il gravit successivement les trois grades du Conseil d’État : auditeur, puis maître des requêtes en 1984 et conseiller d’État en 1996.

[42]

Louis de la Chanerie bénéficie très rapidement d’une légitimité locale, malgré un titre d’énarque qui pourrait jouer comme stigmate aux yeux d’élus locaux. Mais la mise en scène d’une présence régulière aux manifestations publiques a au contraire permis à Louis de contrecarrer son image de haut fonctionnaire parisien, tout en tirant parti d’un statut social supérieur, à la suite de la domination politique exercée par son père. Comme le dit un conseiller actuel de Mauvert, L. de la Chanerie n’est pas un « parachuté ».

[43]

Cet habitant dispose également d’un statut social reconnu localement : il gère une exploitation agricole ainsi qu’une scierie, qu’il doit abandonner en raison d’un accident vasculaire et de problèmes familiaux. Il mène à partir de 1983 une carrière de responsable dans l’enseignement agricole.

[44]

Dans une commune de moins de 3 500 habitants, les suffrages sont comptés par candidat et non par liste.

[45]

Le journal livre des comptes-rendus des conseils municipaux sur un ton caustique. Six numéros sont distribués entre avril 1989 et l’été 1990, puis la réalisation du journal cesse par « manque de temps » de ses rédacteurs.

[46]

Ces chiffres sont démentis dans deux notes d’information signées par la majorité puis le maire luimême.

[47]

Vignon (S.), « La dynamique des marchés électoraux périphériques… », op. cit.

[48]

La participation aux sociétés de chasse joue, pour une part de la population des communes rurales qui connaît dans les années 1970 d’importantes transformations sociologiques, comme un « trait constitutif du symbolisme de l’autochtonie ». Bozon (M.), Chamboredon (J.-C.), « L’organisation sociale de la chasse en France et la signification de la pratique », Ethnologie française, X (1), 1980.

[49]

Selon l’ancien premier adjoint, J. Dupuis aurait traité avec mépris certains conseillers ayant pris l’initiative, afin de suivre les affaires municipales, d’organiser une réunion par mois, en les gratifiant d’un « bonjour messieurs, travaillez bien, au revoir messieurs ! » Cette vexation aurait déterminé le premier adjoint à entrer en dissidence sur la scène municipale.

[50]

Qui sont respectivement gérant de société, technicien, comptable et étudiante.

[51]

À la différence de ce qu’observe F. Desage, dans une commune périurbaine résidentielle, où de nouveaux entrants issus des classes supérieures entraînent la disqualification des ressources de l’élite rurale. Desage (F.), « Une communes résidentielle suburbaine en pleine campagne. Contraintes de notoriété, clôture des enjeux et disqualification sociale de l’adversaire », in Lagroye (J.), Lehingue (P.), Sawicki (F.), dir., Mobilisations électorales. Le cas des élections municipales de 2001, Paris, PUF, 2005.

[52]

Elias (N.), Scotson (J. L.), Logiques de l’exclusion, Paris, Fayard, 1997.

[53]

La liste électorale de Mauvert compte 340 inscrits en 1989, et 441 en 1995, soit une hausse importante enregistrée entre les deux scrutins du fait de nouveaux habitants. Les scores individuels des candidats sont ainsi pour J. Dupuis et pour R. Martet, candidats sur la même liste en 1989, de respectivement 178 et 170 suffrages ; en 1995, pour le maire sortant et pour son concurrent de 162 et 202 suffrages.

[54]

J. Dupuis accordait par exemple de l’importance aux distinctions honorifiques : il est président d’honneur de plusieurs associations communales, titre que son successeur délaisse.

[55]

Le Bart (C.), Les maires. Sociologie d’un rôle, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2003.

[56]

Chamboredon (J.-C.), Mathy (J.-P.), Méjean (A.), Weber (F.), « L’appartenance territoriale comme principe de classement et d’identification », Sociologie du Sud-Est, 41-44,1984.

Résumé

Français

Cet article porte sur les reconfigurations, issues de la création d’instances supracommunales, des rapports de deux élus au sein d’un territoire rural industrialisé, des années 1970 au milieu des années 1990. La trajectoire de notabilisation du maire d’une commune rurale, issu des classes populaires en ascension, apparaît en effet menée sous le contrôle d’un professionnel de la politique dans le cadre d’une relation de domination politique personnalisée. Analyser les modes d’entrée sur la scène communale et d’accès au pouvoir municipal comme les conditions d’accès aux mandats intercommunaux permet alors de mettre en évidence la différenciation des ressources sociales et politiques en vigueur dans ces deux types d’espaces politiques.

English

When Becoming a Political Elite Remains Under the Control of Another Politician: a Rural Mayor and a Professionalized Intercommunal Politician’s Relationship (1971-1995) This paper focuses on the evolutions of the relationship between two local politicians representing the population of a rural industrialised territory between the 1970s and the mid 1990s. French institution policy has indeed led to the design of intercommunal governments on top of existing local governments. Thus, a new level of government and a new political space appeared, within which the relationship between a rural mayor and a professional politician turns out to be tight as well as unsteady. Coming from a poor social background who has risen in social status, the mayor of a rural area clearly appears to be in a lower position than the professional politician. By analysing the different entries to the communal and intercommunal political institutions and the different paths to becoming a legitimate politician within these levels of government, we aim at identifying the most “useful” social and political resources respectively linked to these different levels.

Plan de l'article

  1. Industrialisation exogène massive et reconfiguration des structures du pouvoir politique local
    1. Un professionnel de la politique à la tête des nouvelles structures supracommunales
    2. Reconfigurations de la hiérarchie municipale et notoriété locale
  2. Ressources sociales localisées et tentatives de notabilisation sous contrôle
    1. Intérêts fiscaux et lutte entre représentants politiques
    2. Un compromis inégal
    3. Ressources communales et tentatives de constitution d’une éligibilité supracommunale
    4. Ascension professionnelle et dépendance politique
  3. Statut notabiliaire et sociabilité communale : une équation impossible ?
    1. La déstabilisation partielle du maire en 1989
    2. Un désajustement dans l’interprétation du rôle de maire
    3. Proximité sociale et concurrence municipale
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Girard Violaine, « Une notabilisation sous contrôle : la trajectoire d'un maire rural face à un professionnel de la politique sur la scène intercommunale (1971-1995) », Politix 3/ 2008 (n° 83 ), p. 49-74
URL : www.cairn.info/revue-politix-2008-3-page-49.htm.
DOI : 10.3917/pox.083.0049


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