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Pôle Sud

2007/2 (n° 27)



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L’Italie offre à l’analyste un exemple extraordinaire de système politique dans lequel aucun parti d’importance ne peut être rattaché à la famille des partis sociaux-démocrates européens. Jusqu’au mois d’avril 2007, il existait deux partis : Democratici di Sinistra (DS – les Démocrates de Gauche) et Socialisti Democratici Italiani (SDI – les Socialistes Démocrates Italiens). Ils représentaient respectivement 16,6% et moins de 2% aux élections nationales de 2001 et tous deux étaient membres de l’Internationale Socialiste.

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Les Démocrates de Gauche demeurent les héritiers du Parti Communiste Italien (PCI) jadis très puissant, alors que les Socialistes Démocrates Italiens ne représentent qu’une faction du Parti Socialiste Italien (PSI) puisque au moins deux tiers des leaders et des électeurs du PSI ont rejoint et supporté la coalition de centre-droit, alors au pouvoir, dirigée par Silvio Berlusconi et nommée La Casa delle Libertà. En avril 2007, lors de leur convention nationale, les Démocrates de Gauche et les membres de la Marguerita (des démocrates-chrétiens pour la plupart) décidaient de dissoudre leurs partis respectifs et de former dans la foulée un parti unique nommé « Parti Démocrate. » En octobre, tous ceux qui avaient apporté leur soutien au Parti Démocrate élisaient leur secrétaire : le maire de Rome, Walter Veltroni. La longue histoire de la gauche italienne, qui n’aura finalement jamais été social-démocrate, connaissait donc un virage brutal.

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La situation actuelle n’est pas simplement le produit occasionnel, fortuit ou malchanceux d’une série d’évènements. Ses origines remontent à la naissance de la République Italienne et à la formation du système de partis de l’après-guerre. L’histoire de la gauche italienne après 1945 est marquée par la nature des relations établies entre un parti socialiste déclinant et un parti communiste en voie de renforcement. Pendant les dix premières années, c’est-à-dire jusqu’en 1956, les socialistes s’associèrent aux communistes à travers un « Pacte d’Unité et d’Action » qui leur coûtera très cher politiquement et électoralement. En 1947, les quelques socialistes opposés à cette alliance quittaient le PSI et fondaient le Parti Social-Démocrate Italien (PSDI), alors trop faible pour offrir une alternative social-démocrate et qui prouvera par la suite qu’il en était incapable. Lors des élections cruciales de 1948, le PSI et le PCI ont conduit des listes communes sous la bannière du « Front Populaire. »

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Non seulement tous deux furent battus, mais les socialistes perdirent de nombreux sièges, qu’ils ne devaient jamais récupérer, au profit des communistes. En raison de leur relation à l’Union Soviétique, mais avant tout pour des raisons d’ordre idéologique, les communistes ont toujours rejeté, et peu importe la formule, tout ce qui était lié à la social-démocratie occidentale. Même les socialistes sont longtemps restés hostiles à toute voie social-démocrate et, quand ils essayèrent de l’emprunter, ils furent incapables de l’imposer au reste de la gauche italienne. Qui plus est, à cause de cette alliance à un parti, le PSDI, qui collaborait en permanence avec les démocrates-chrétiens dans la mise en place de politiques publiques modérées, la labellisation « social-démocrate » a fini par devenir, que ce soit vrai ou faux sur le fond, incompatible dans le contexte politique italien.

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Pour faire d’une longue histoire un court récit, quand, pour une multitude de raisons, il est devenu absolument impossible aux communistes italiens de faire de l’U.R.S.S. un modèle, certains d’entre eux lorgnaient vers la Chine de Mao, d’autres vers le Cuba de Fidel Castro, alors que la majorité se lançait dans la quête impossible du nouveau modèle politique. Pratiquement tous les leaders communistes italiens, leurs « organes » intellectuels et leurs électeurs continuèrent de rejeter le terme « social-démocratie », quel que fût ce que l’on pouvait y associer. Les expériences social-démocrate étaient le plus souvent considérées comme étant « démodées », « dépassées », « en crise », « inadéquates » ou nécessitant une sérieuse « mise à jour. »

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Dès lors aucun remaniement sur le fond de ce que pouvait représenter la social-démocratie ne fut véritablement entrepris par le personnel politique ou les électeurs de cette gauche. De leur côté, les socialistes n’ont jamais été assez puissants pour formuler, lancer et maintenir leur propre stratégie sociale-démocrate. En outre, ils ont laissé émerger une forme de subordination culturelle particulière à l’égard des communistes, du moins jusqu’à ce que Bettino Craxi ne conquiert le secrétariat général du PSI en 1976. À partir de là, et à chaque fois, les politiques ou la stratégie de Craxi n’étaient pas seulement controversées : elles n’étaient jamais complètement « social-démocrate. » De tout cela on peut dire qu’à peu d’exceptions près, la gauche italienne pensait qu’il était possible et nécessaire de dépasser les expériences social-démocrate passées, ce qu’affirmaient d’ailleurs la plupart des hommes politiques et certains intellectuels. Aujourd’hui encore, la majorité de la gauche italienne tente toujours d’aller « au-delà », bien qu’il soit difficile d’y parvenir puisque aucune expérience social-démocrate n’a jamais été mise en œuvre véritablement. Si l’on en vient à rechercher ce que la social-démocratie signifiait à l’origine et ce qu’elle pourrait engendrer politiquement et socialement pour l’Italie, il reste beaucoup de travail de terrain à faire. Tout analyse politique et culturelle des idées, des pratiques, de l’organisation et des activités de gouvernement de la « social-démocratie » italienne est à construire puisque rien n’existe aujourd’hui.

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Cet article renvoie à trois objectifs que nous voulons atteindre au terme de la démonstration. D’abord nous tenterons d’expliquer pourquoi, selon nous, aucun parti italien ne peut être défini comme « social-démocrate. » Ensuite nous explorerons les raisons sociales et culturelles qui ont rendu si difficile la création d’un parti social-démocrate en Italie. Enfin, nous montrerons comment deux, voire trois fenêtres d’opportunité se sont présentées au moment où des politiques social-démocrates étaient réalisables, et même formulées et appliquées. La conclusion finale sera consacrée à la situation actuelle en Italie et aux probabilités (plus que réduites) qu’un parti social-démocrate émerge en Italie.

À la recherche d’un parti social-démocrate

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Nous l’avons évoqué, le premier et le seul parti qui a choisi et retenu précisément l’appellation « Parti Social Démocrate » (PSDI) est le produit de l’éclatement du PSI à la fin de l’année 1947. La scission interne est due à ce qui était, et demeure depuis longtemps, le problème le plus important que les socialistes aient eu à affronter : la nature de leur attitude et de leurs relations à l’égard du PCI. Pendant au moins trente ans, il était certain que ni l’alliance aveugle, ni la confrontation directe avec les communistes n’étaient de l’intérêt des socialistes. Mais il était tout aussi clair que les socialistes ne seraient jamais assez puissants pour manœuvrer seuls et que, dans tous les cas, ils devaient définir l’attitude à adopter face aux démocrates-chrétiens du gouvernement. Quant au PSDI, ni sa composition sociale, ni son idéologie, ni son positionnement politique ne pouvaient suffire pour créer un parti social-démocrate viable, en mesure d’influencer les politiques menées par le gouvernement démocrate-chrétien.

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À ses débuts, et afin de survivre, le PSDI dut collaborer de manière subordonnée avec les démocrates-chrétiens, il est rapidement et inexorablement devenu un parti d’importance mineure pendant la séquence des coalitions centristes qui ont gouverné l’Italie de 1948 à 1962. Totalement pro-américain en termes de politique internationale, incapable de se frayer un chemin politique et électoral au sein de la classe ouvrière, le PSDI représentait certaines franges laïques des classes moyennes, mais il a toujours subi les incursions politiques des démocrates-chrétiens. Dans tous les cas, il n’est jamais parvenu à mettre en place des politiques publiques dont le contenu aurait pu être « social-démocrate. » L’existence même du PSDI représentait une contrainte supplémentaire si l’on considère le rôle et l’espace politiques du PSI.

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D’un côté, les socialistes italiens devaient se différencier des communistes qui, dans de nombreux domaines et par différents moyens, égrenaient l’électorat socialiste. Cela est apparu clairement lors des élections cruciales de 1948 qui ont conduit au surpasso (surclassement) du PSI par le PCI. De l’autre côté, le PSI ne pouvait s’aligner politiquement au centre sans craindre de perdre des voix au profit des communistes. En effet, quand le PSI décidait de rejoindre la coalition au sein de laquelle il retrouvait les démocrates-chrétiens, le « centre gauche » (1962-1974), cela lui coûta très cher. Son aile parlementaire la plus à gauche claqua la porte et donnait naissance à l’éphémère Parti Socialiste Italien d’Union Prolétarienne (PSIUP, 1964-1972). Ce divorce a constitué un événement aussi inhabituel que dommageable politiquement. Le PSIUP sut capter un tiers des députés et sénateurs du PSI et il réduit considérablement la présence du PSI au sein du CGIL, le principal syndicat socialo-communiste. À la grande satisfaction des communistes, la naissance même du PSIUP a influencé plus que négativement le PSI dans son choix inavoué d’orienter progressivement la politique italienne sur la voie social- démocrate. Incidemment, autant pour contrer les démocrates-chrétiens que pour produire un effet d’agrégation positif, le PSI et le PSDI décidaient de s’associer au sein d’un même parti politique : le Parti Socialiste Unifié (PSU, 1966-1969). Réalisé dans la hâte, affaibli dès sa conception par des rivalités claniques, le nouveau parti éclatera rapidement autour des filiations social-démocrate et socialistes antérieures qui laisseront le PSI et le PSDI en plus mauvais état qu’ils ne l’étaient au moment de l’unification. Dans ce sens, les élections de 1972 marqueront le PSI puisque c’est à cette occasion qu’il atteignait son plus mauvais score (qu’il obtiendra à nouveau en 1976) : 9,6% des suffrages exprimés.

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À observer l’ensemble des partis de la gauche italienne aucun d’entre eux ne sut définir précisément ce qui relevait de la « social-démocratie », tant et si bien qu’ils étaient encore moins intelligibles pour les électeurs. Cinq organisations partisanes arboraient le marteau et la faucille, de la gauche jusqu’au centre : le Parti Marxiste-Léniniste (principalement des étudiants pro-chinois), le Manifesto (des communistes très à gauche, prochinois, exclus du PCI en 1969), le PCI, le PSIUP et le PSI. Rassemblés, ils avaient remporté les élections de 1968. Divisés, trois d’entre eux ne parvenaient même pas au Parlement en 1972 après des élections qualifiées par la suite de « virage à droite » (svolta à destra). Elles ont notamment conduit à la formation du gouvernement italien le plus conservateur, mené par Andreotti et à l’élection à la présidence du démocrate-chrétien Giovanni Leone, grâce aux votes des parlementaires néo-fascistes. Inutile de préciser ici que l’enjeu n’était pas de formuler l’alternative « social-démocrate » mais de rendre la défense des institutions démocratiques prioritaire face à l’irruption de groupes terroristes, qu’ils furent de droite ou de gauche. Avec 9,6% au mieux, les socialistes n’étaient pas en mesure de pouvoir jouer les premiers rôles à gauche. À l’inverse, placés en orbite avec un score qu’ils n’avaient jamais atteint (34% : ce qui demeure le meilleur score jamais obtenu par un parti communiste lors d’élections libres et démocratiques), les communistes rechignèrent une fois de plus à toute transformation social-démocrate en Italie.

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Au contraire même, leur stratégie tout azimut de recherche d’un compromis « historique » avec les démocrates-chrétiens pour la défense de la démocratie italienne et pour gouverner un pays à l’inflation galopante et au chômage en hausse, aura fini de décourager le moindre électeur potentiel. La base communiste (et son influence politique) commença à décliner à partir de 1970 (le 30 avril pour être précis) alors que le nouveau leader socialiste Bettino Craxi semblait prêt, du moins initialement, à reconstruire un parti et se lancer dans un véritable challenge social-démocrate. Encore une fois, et malgré tout, pendant que le parti « social-démocrate » officiel se condamnait lui-même par sa propre incohérence, les socialistes et les communistes choisissaient la confrontation sans compromis plutôt que la collaboration négociée, comme s’ils devaient être « ennemis » et ne pouvaient être « alliés » (Amato, Cafagna, 1982).

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Au sortir de cette phase, qui aura duré plus de dix ans, le PSI a remporté certaines élections avec des scores pouvant atteindre 13,4%. Les communistes, aujourd’hui réunis au sein du Partito Democratico delle Sinistra, ont souffert d’une scission qui a conduit à la naissance de Rifondazione Comunista et à leur propre effondrement (avec des scores très bas : 16,6%). Finalement, totalement corrompu et affecté par plusieurs scandales, et notamment celui de son « secrétaire général » Craxi, un temps leader puis fugitif en Tunisie, le PSI finissait de disparaître en 1994. Dans les nouvelles conditions d’un système politico-institutionnel créé par l’éclatement du groupe démocrate-chrétien et par l’avènement de la réforme du code électoral en faveur d’un plus grand pluralisme, les possibilités pour qu’émerge une nouvelle gauche semblaient réunies, du moins le croyait-on.

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Bien au contraire, refusant toutes réformes politique ou structurelle, refoulant toujours l’autocritique d’un passé communiste, très hostile et critique à l’égard d’une expérience social-démocrate jugée obsolète, la majorité officielle des communistes s’est laissé séduire par la « troisième voie » de Tony Blair, et avant lui Anthony Giddens, pour une courte période. Quant aux socialistes, ils sont tombés en désarroi politique, perdant ainsi les dernières influences politiques dont ils disposaient. Ce qui est intéressant, c’est que les communistes, alors qu’ils en avaient clairement l’opportunité, refusèrent d’accoler au nom de leur « nouveau » parti l’adjectif « socialiste » ou « social-démocrate. » Par contre, cela n’aura pas empêché leurs représentants au Parlement Européen de rejoindre le Parti Socialiste Européen et de suivre sa ligne de conduite en permanence.

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Finalement, les Démocrates de Gauche (DS), alors qu’ils en avaient la possibilité, ont abandonné sans avoir fourni d’efforts la construction d’un parti socialiste, arguant qu’il serait trop long de le faire émerger, et ont préféré rejoindre la coalition menée par les démocrates-chrétiens (et d’autre formations plus modestes) : Ulivio (l’Olivier). Ils avaient pour objectif de réaliser une large fédération de centre gauche.

Volonté politique, structure sociale et autres inconvénients

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À l’évidence, le manque de volonté politique pour aboutir à la création d’un parti social-démocrate devrait suffire à expliquer cette absence notable et remarquée en Italie. Il remonte d’ailleurs à fort longtemps. Ce n’est pas seulement l’opposition des communistes, mais aussi la division des socialistes et l’éparpillement à gauche qui auront empêché l’émergence d’un parti social-démocrate viable. Si l’on observe ce qui s’est passé dans tous les autres pays d’Europe, même en France, on peut remarquer que les partis social-démocrate ont su s’autonomiser et ont exercé des responsabilités gouvernementales partout. C’est particulièrement vrai en Grèce, au Portugal ou en Espagne, à partir du moment où ces pays retournaient vers la compétition politique démocratique, les socialistes n’étaient pas seulement majoritaires : ils dominaient à gauche. En France, il en a été différemment. De nombreux éléments la rapprochent de l’Italie, mais aujourd’hui les différences entre les deux nations sont plus grandes encore, en termes de dynamiques suscitées et d’effets produits. L’identification des différences entre ces deux pays va nous permettre d’élaborer une explication.

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Non seulement l’Italie disposait du parti communiste le plus puissant d’Europe occidentale, car même si le Parti Communiste Français (PCF) était relativement structuré, il était moins réformiste sur le plan des politiques internes, mais elle disposait également d’un parti démocrate-chrétien important, juste après le CDU/CSU allemand, qui dans tous les cas était plus important que le Mouvement Républicain Populaire (MRP). Au commencement de la cinquième république, le MRP avait quasiment disparu et le PCF commençait lui aussi à décliner électoralement. Dans un tel contexte, le facteur le plus déterminant dans la résurgence d’un parti socialiste tient d’abord à la pugnacité et aux capacités de François Mitterrand. S’appuyant sur certaines opportunités électorales et sur certaines spécificités institutionnelles, et plus précisément le système électoral de fuite en avant et l’élection au suffrage universel direct du président de la république, il a d’abord su convaincre une multitude de petits regroupements ou clubs de réflexion à gauche. Et notamment les anciens de la S.F.I.O., ceux-là mêmes qui risquaient de disparaître. Ensuite il a fait savoir aux communistes qu’une coalition entre le PS et le PCF devenait impérative politiquement et électoralement. Pendant un temps, c’est cette méthode que les socialistes italiens ont mise en application.

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Au début des années 1980, Bettino Craxi s’imaginait en Mitterrand italien, alors que plusieurs intellectuels de gauche croyaient à la possibilité de réorganiser le PSI et à l’ouverture vers de nouveaux mouvements et groupes sociaux qui seraient impliqués dans la création d’une « fédération à gauche. » Malgré cela, la stratégie socialiste n’a jamais été partagée par les communistes. D’abord car elle impliquait un rééquilibrage du pouvoir aux dépens des communistes. Mais aussi car les conditions électorales et institutionnelles ne s’y prêtaient tout simplement pas. Le système institutionnel italien demeure caractérisé par la représentation proportionnelle et la « partitocrazia » et non par la présence d’un leader puissant, capable de former des dynamiques de coalition. Troisième point, ni le PSI ni le PCI ne croyaient véritablement à la coalition de gauche, et logiquement, ils n’essayèrent donc pas de participer à sa création. C’est même le contraire. Comme je l’ai déjà indiqué, lors d’un tournant politique crucial, les communistes ont poursuivi la stratégie du compromis historique avec les démocrates-chrétiens, laissant les socialistes en dehors du jeu.

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Quant à Craxi, non seulement gouvernait-il au sein de cette coalition avec les démocrates-chrétiens, obtenant d’ailleurs en échange le poste de Premier ministre (1983-1987), mais il le fit avec la volonté clairement affichée, explicite d’affaiblir le pouvoir politique et la base électorale du PCI. Le secrétaire socialiste était alors déterminé à démontrer que les communistes n’étaient pas seulement devenus bien moins puissants que par le passé, mais presque incohérents politiquement. L’espoir de nombreux intellectuels socialistes et de quelques leaders politiques qui préparaient l’alternative aux coalitions menées par les démocrates-chrétiens fut définitivement brisé en 1984 (j’expliquerai plus loin pourquoi cette année précisément).

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En plus de cette absence de volonté politique de la plupart des partis de gouvernement, si l’on veut examiner les raisons de l’absence d’un parti social-démocrate viable en Italie, il faut prendre en compte la structure sociale italienne. Le « mythe » de la classe ouvrière a été un facteur politique déterminant, mais seulement pour une courte période et exclusivement dans le triangle industriel du Nord, c’est-à-dire entre les villes de Milan, Turin et Gènes où la plupart des grandes entreprises étaient regroupées. La classe ouvrière de l’industrie italienne, dans sa globalité, était renouvelée et rajeunie par l’arrivée de paysans du Sud entre le milieu des années 1950 et la fin des années 1960. À partir de la moitié des années 1970, cette classe ouvrière n’est plus en progression mais en phase de décroissance. Comme Marx et Lénine l’ont justement décrit, il existe une différence claire entre l’appartenance de classe objective et l’appartenance de classe subjective. La « classe en elle-même » qui n’existe pas, et n’existera probablement jamais, ne doit pas être confondue avec la notion de « classe pour elle-même. » Seulement celle-ci peut être évoquée comme « la » conscience de classe. Les syndicats dans ces industries vont essentiellement forger une conscience du salaire, autour de l’argent, alors que ceux qui sont plus à gauche, comme la CGIL ou la CGT française, ont toujours développé, même exagérément selon certains, une dimension politique. Quand ils existent et qu’ils en manifestent la volonté, c’est aux partis de gauche qu’il appartient d’insuffler une conscience de classe à chaque travailleur.

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En Italie, on peut identifier trois problèmes vis-à-vis de cette conscience de classe. Le premier renvoie à l’un des trois syndicats majoritaires : le CISL. Fondé et dirigé par certains leaders démocrates-chrétiens, ce syndicat ne mettait pas l’action judiciaire collective ou la promotion sociale au cœur de ses préoccupations. Le deuxième problème tenait à la concurrence et à l’opposition des syndicats politiquement affiliés (socialiste ou communiste). Enfin, le troisième, probablement décisif, était que plus qu’un pays où l’appartenance sociale comptait, l’Italie semblait être une société consciente des statuts sociaux, dans lesquels les travailleurs, les citoyens, les individus recherchaient plus la promotion et les honneurs que l’appartenance revendiquée à une communauté. La division, la segmentation et la différenciation de la structure sociale italienne, l’importance de la religion catholique et l’existence d’un parti politique explicitement « catholique » ont rendu très difficile la création d’un ethos de classe ouvrière « socialement construit » qui aurait pu contribuer à renforcer un parti social-démocrate. Plus que cela, ni la chute ni l’explosion du parti démocrate-chrétien n’ont provoqué le moindre changement ou réalignement du CISL. L’Italie n’a pas connu une transition comparable à celle qui a conduit le syndicat catholique français, la Confédération Française Démocratique des Travailleurs, à soutenir le parti socialiste.

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Peu importe d’ailleurs les divergences qui sont apparues dans la pratique, l’existence d’un syndicat de travailleurs bienveillant est un pilier fondamental pour tout parti social-démocrate, pour sa stratégie, ses politiques publiques. En Italie, un syndicat de faible importance, l’UIL, était proche du PSI, mais la majorité des travailleurs syndiqués, également sympathisants socialistes, étaient affiliés à la CGIL. Dans tous les cas de confrontations qui opposaient syndicats et gouvernement, la position politique du CGIL était le plus souvent dictée par son leadership communiste, si ce n’est par les dirigeants du PCI directement. Cette classe ouvrière si divisée politiquement et structurellement, incapable de se trouver un rôle dans une société fondée sur l’appartenance à une classe, ne pouvait soutenir efficacement les partis de gauche ou permettre la création d’un parti social-démocrate uni. L’importance du clivage Nord/Sud a également joué un rôle indéniable, puisque la classe ouvrière de l’industrie italienne, de plus en plus confinée au Nord, diminuait invariablement.

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Selon le sociologue allemand Ralf Dahrendorf, le vingtième siècle aura été « le » siècle social-démocrate, et cela pour différentes raisons : la transformation du rôle de l’État, le type de politique économique et l’importance accordée à la science. Quand cela semblait être le cas partout, et particulièrement en Europe, il faut dire qu’en Italie le vingtième siècle aura été démocrate-chrétien. En effet, les démocrates-chrétiens italiens ont gouverné pendant quasiment toute la période de l’après-guerre, un peu moins de cinquante ans. Leurs politiques sociales et économiques ont certes favorisé la classe ouvrière, mais surtout les petits fermiers, la petite bourgeoisie et certains industriels. Mais surtout, la culture politique des démocrates-chrétiens italiens ne pouvait être considérée social-démocrate en aucun cas.

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Les catholiques de gauche étaient bien plus enclins à soutenir et à rejoindre les communistes plutôt que le PSI, essentiellement car les socialistes n’étaient pas prêts d’abandonner leurs positions laïques, voire dans certains cas, anticléricales. Il suffit de rappeler qu’ils étaient les premiers à défendre la loi sur le divorce, à propos de laquelle de nombreux dirigeants communistes s’étaient déchirés, et la loi sur l’avortement. Les catholiques de gauche étaient catalogués, non sans condescendance, « catto-comunisti » (catho-communiste), mais, et c’est plus que probable, ils n’étaient pas « sociaux-démocrates » pour autant.

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En parlant de la culture politique de gauche, il est devenu évident qu’elle était largement dominée par les apports de la figure tutélaire que le communiste Antonio Gramsci représentait. Alors qu’il n’y avait que peu d’intellectuels socialistes italiens, et c’est toujours le cas aujourd’hui, aucun d’entre eux n’obtint de reconnaissance à l’échelle de l’Europe, à l’exception de Noberto Bobbio. Ce philosophe politique prolifique était particulièrement en phase avec le PSI, même si ce n’était pas le cas au moment où le parti était dirigé par Craxi. Il est d’ailleurs difficile de retrouver des contributions de Bobbio de cette époque, visant à influencer les programmes et les politiques socialistes qui émergent à ce moment-là (Bobbio, 1976, 1984 et 1994). Les commentateurs politiques du centre droit n’eurent de cesser de dénoncer « l’hégémonie culturelle de la gauche » durant la période d’après-guerre. Si elle a véritablement existé, cette hégémonie n’a jamais consisté en un complot des partis de gauche mais elle a été largement diffusée par les auteurs de nouvelles, les artistes et les réalisateurs de films. Dans tous les cas, elle cohabitait avec « l’hégémonie » des démocrates-chrétiens sur le contrôle de la diffusion télévisuelle publique.

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En définitive, si une hégémonie a bien joué un rôle, il s’agit des versions et des nombreuses interprétations de la pensée et des écrits de Gramsci, dans lesquels on retrouve les éléments pour une compétition politique plus démocratique (et social-démocrate) pendant la deuxième moitié du XXe siècle et c’est celle-ci qui doit être légitimement questionnée. En effet, ces intellectuels socialistes qui étaient intéressés par les idées politiques, parmi lesquels nous retrouvons Bobbio, questionnaient la pertinence des idées politiques de Gramsci à l’intérieur d’une société en mutation et à une époque plus largement démocratique. Malgré cela, la plupart des intellectuels socialistes participèrent activement à la définition des politiques du PSI en deux phases distinctes.

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La première fut courte et se situe au début de l’expérience de centre gauche quand il semblait que les gouvernements véritablement réformistes pouvaient changer la politique, la société et l’économie italiennes. La deuxième phase renvoie à l’élection de Craxi au secrétariat du bureau du PSI et à sa volonté manifeste de donner au parti de nouvelles fondations culturelles. Ce fut la meilleure année pour la diffusion du mensuel du parti Mondoperaio, un moment d’innovation et d’excitation autour de différentes problématiques : le renouvellement de l’organisation du parti, la nouvelle relation du parti à la société italienne, le rôle du mouvement politique d’union, la représentation des femmes et de la jeunesse, la réforme de la constitution italienne. Toutes ces idées étaient mises en avant, discutées, élaborées (Colarizi, 2004). Les effets de cette période se retrouvent dans le non moins célèbre discours de Claudio Martelli, un des collaborateurs les plus influents de Craxi, sur la nécessité pour le parti socialiste d’identifier les besoins et de récompenser les efforts. Malgré tout, dans la pratique, le parti, mais surtout ses leaders, mis en pratique des politiques bien plus proches du néo-conservatisme.

Les fenêtres d’opportunité social-démocrate

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Les appareils des partis de gauche italiens n’ont pas su et n’ont pas voulu évoluer vers un aboutissement véritablement social-démocrate. Néanmoins, il y eut quelques périodes pendant lesquelles certaines politiques social-démocrate semblaient moins réalisables. Celle du Centre Gauche (1962-1976), plus spécialement lors des premières années, constitue une de ces périodes. A cette époque, le programme du PSI n’était pas seulement très ambitieux, il exprimait aussi ce que les socialistes, qui avaient acquis une certaine influence au sein du gouvernement, pouvaient mettre en application en termes de politiques publiques social-démocrate (bien que cet adjectif n’ait jamais été employé).

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Il s’agissait d’un réformisme pragmatique, emprunt d’objectifs stratégiques clairs, mais il s’agissait surtout d’un défi lancé au parti démocrate-chrétien alors à la tête du gouvernement. Il n’est donc pas étonnant à partir de là que le plan des réformes socialistes soit demeuré inachevé. Mais il serait tout aussi erroné de penser que ce plan a échoué totalement. Au contraire, non seulement ces réformes étaient véritablement social-démocrate au fond, mais surtout elles ont effectivement conduit à introduire des changements dont on peut encore retrouver les traces aujourd’hui. C’est bien à ce caractère irréversible sur le fond que les socialistes voulaient parvenir au moment où ils annonçaient les réformes structurelles (Favretto, 2003) [1]  Et plus particulièrement les chapitres II et IV. [1] . Ici, je me limiterai à souligner que les socialistes ont réussi des réformes importantes dans le domaine de l’école ou au niveau du système de santé. De la même manière, et sous leur impulsion, les gouvernements de centre gauche ont nationalisé les sociétés d’électricité pour des raisons d’efficacité et de développement et avec pour objectif principal de fournir de l’énergie aux régions du Sud. Plus que cela, ils sont parvenus à esquisser et à obtenir l’application d’une loi très progressiste sur les relations employés/employeur (Statuto dei Lavoratori, charte des droits des travailleurs de 1970).

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Finalement les socialistes ont formulé une vision de la société dans laquelle l’importance de la consommation privée était restreinte dans laquelle les investissements publics conduisaient à la création de biens publics. Cela devait se faire par le recours à une planification flexibilisée de l’économie italienne. À travers un de leurs leaders les plus influents, Amintore Fanfani, les démocrates-chrétiens ont rapidement critiqué la proposition socialiste de planification, la qualifiant même de « livre des rêves. » Il ne fait plus aucun doute qu’à la fin de l’expérience de centre gauche, les socialistes pouvaient déclarer ce que leur leader, Pietro Nanni, affirmait dés le début : « les italiens étaient plus libres. » Malgré tout, l’expérience de centre gauche se termina dans la déception et par des accusations. L’éclatement du PSIUP, les divisions syndicales, l’ambiguïté du PCI, tiraillé entre le soutien des politiques socialistes qui lui ferait perdre en conséquence des voix et l’opposition pour en gagner, compromettant d’ailleurs certains avantages acquis pour la classe ouvrière, tout cela explique la grande difficulté et, dans une certaine mesure, l’impossibilité de poursuivre une voie social-démocrate avec détermination et succès.

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Quand les socialistes sont revenus au pouvoir dans les années 1980 et quand leur premier secrétaire Bettino Craxi est devenu Premier Ministre, le climat général ne permettait plus de mener une nouvelle vague de réformes. En 1962, John F. Kennedy était le président des États-Unis, le Pape Jean XXIII lançait le chantier Vatican II et la « détente » semblait améliorer les relations internationales. En 1983, Ronald Reagan était président des États-Unis, le Pape Jean-Paul II se désintéressait complètement des évènements italiens et le risque nucléaire dominait les relations entre l’Europe occidentale et un pouvoir soviétique vieillissant. Il n’existait donc pas un enthousiasme débordant à l’égard du Premier Ministre socialiste et surtout, il n’y avait aucune proposition politique fondée sur des programmes innovants. D’ailleurs, Craxi lui-même dut mettre un terme à la phase d’effervescence qui avait accompagné « Mondoperaio » autour de la production d’idées intellectuelles dont les auteurs avaient quitté le parti pour la plupart. À partir de là, Craxi a proposé une alternative socialiste et s’est mis en quête d’une grande réforme de la constitution italienne et de ses institutions (Amato, 1980) [2]  Sur ce point, voir, car il s’agit d’un document révélateur... [2] . Ensuite, il a pris l’engagement de moderniser l’économie et la société italiennes. Enfin, il a mis en place un système de gouvernance qui devait être interprété comme une alliance de long terme entre les socialistes, les démocrates-chrétiens et les formations centristes plus modestes afin d’assurer la stabilité du gouvernement, tout en gardant les communistes en dehors de l’arène gouvernementale.

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En même temps, il faut rappeler la politique étrangère de Craxi et notamment son implication dans l’approbation de l’Acte Unique Européen. Mais surtout sa politique la plus importante sur l’entrée en vigueur d’un décret très controversé qui, pour faire court, modifiait le système d’indexation des salaires. Si les conséquences économiques demeuraient relativement limitées, l’impact politique, lui, fut important et dévastateur. Cette réforme renforça la division du mouvement d’union et creusa un fossé abyssal entre le PSI et le PCI qui ne disparaîtrait plus. Il y eut cependant plusieurs tentatives pour en sortir, notamment avec le réformisme entrepris par Craxi, avec la fin du pentapartito, durant lequel les démocrates-chrétiens avaient obtenu une forte représentation. Mais la balance pesait toujours du même côté. Aucune modernisation du système économique et aucune réforme des institutions n’avaient été véritablement entreprises. Le nouveau profil du rôle de l’État n’avait pas été esquissé. Si l’importance de la dette publique représente un indicateur pertinent dans l’évaluation des politiques économiques d’un pays, les résultats sont sur ce point plus que probants : la dette italienne a quasiment doublé en 10 ans, passant de 60% du produit intérieur brut à plus de 120%. Même en mettant de côté les scandales qui ont affecté et dévasté les cinq partis, la décennie des gouvernements du pentapartito ne peut être définie comme une période social-démocrate. Comme de nombreux, et certains socialistes, l’ont écrit le PSI de Craxi perdait son âme pendant que, et il faut le préciser, les communistes, toujours hostiles à employer l’adjectif « social-démocrate », se montraient incapables de trouver une nouvelle identité politique (Pasquino, 1993).

Conclusions : la « social-démocratie » aujourd’hui et ses perspectives

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La décennie qui a suivi l’année 1994, pendant laquelle les politiques et les institutions italiennes furent tourmentées, n’a certainement pas favorisé l’élaboration d’un parti social-démocrate ou la formulation de politiques publiques social-démocrate. Au terme d’une brève tentative fondée sur la « Troisième Voie », l’idée de construire un parti social-démocrate ou de mettre en œuvre une stratégie de même nature n’as pas du tout été abandonnée par les Démocrates de Gauche (DS). Manifestement, une tâche de cette ampleur aurait dû être confiée au seul parti qui disposait des ressources intellectuelles et de la solidité organisationnelle – pourtant limitée – nécessaires. Quoi qu’il en soit, et comme sur bien d’autres points, les Démocrates de Gauche semblent être en désaccord sur le point central qui concerne et définit leur propre identité politique. Pour être précis, les lignes de clivages sont de deux ordres. La première oppose ceux des Démocrates de Gauche qui invoquent l’impossibilité de construire un parti social-démocrate à ceux, une infime minorité, qui affirment que l’Italie a besoin d’un vrai parti social-démocrate à gauche. La seconde ligne de clivage renvoie dos-à-dos ceux qui estiment que la construction d’un tel parti n’est pas souhaitable car il est important de rejoindre les communistes au sein d’une formation réformiste à ceux qui estiment qu’une large formation permettrait l’alignement progressif, équivalent plus ou moins à la coalition de l’Olivier. Ainsi la tâche des réformateurs consiste-t-elle à élargir et renforcer cette coalition. De l’autre côté, on estime qu’aucun élargissement n’est envisageable tant qu’un noyau dur en interne n’est pas constitué et qu’il soit véritablement social-démocrate, moderne et à jour. Voici résumées les positions respectives des différents partis.

Graphique n°1 - Faisabilité et désirabilité d’un parti social-démocrate en ItalieGraphique n°1
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Pendant la dernière décennie, le débat sur la faisabilité et la désirabilité d’un parti social-démocrate en Italie a été confiné à tel point qu’il était en réalité question d’une bataille sans idées. S’il n’y a aucun avenir pour un tel parti, alors ceux qui sont déçus du manque de persévérance et d’opportunités pourraient retourner vers Rifondazione Comunista et/ou vers Comunisti Italiani qui, de toute façon, ont poursuivi une stratégie commune à tous les partis : la survie en tant qu’organisation. D’un autre côté, la constitution d’un parti socialiste de gauche ne peut aboutir, à moins que les partis officiels ne se déclarent pour le ralliement à une nouvelle organisation politique. Mais l’émergence d’un parti social-démocrate dépend également plus ou moins de certains facteurs structurels. La fragmentation de la gauche est bien sûr, en même temps, une cause et un effet de l’inexistence d’un tel parti. Le second facteur qui joue contre l’émergence de ce parti tient à l’incapacité, et à cette époque la volonté claire, des trois syndicats majoritaires de ne pas se retrouver au sein d’une seule organisation politique. Le déclin numérique et les changements qualitatifs de la classe ouvrière ont ajouté une dimension sociale aux facteurs structurels, empêchant ainsi toute constitution de ce parti politique ou la rendant encore plus improbable. Pour le dire brutalement, il n’y a pas dans l’Italie contemporaine de demandes ou de pressions sociales qui permettraient de conduire à l’émergence de ce parti. Dans un tel contexte, c’est la raison essentielle qui fait que les Démocrates de Gauche se sont rapprochés de manière décisive de la Margherita (comme je l’ai précisé, elle est composée pour l’essentiel du centre gauche, dominé par les démocrates-chrétiens). Ce ralliement récent fait qu’en Italie il n’y a pas de place pour un parti social-démocrate véritable, capable de jouer les concurrents sérieux face à tout mouvement politique créé par Silvio Berlusconi.

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À partir de ce constat, il semble nécessaire de conclure l’analyse menée jusque-là en revenant sur l’importance des idées et des intellectuels, qui sont d’abord des intellectuels publics engagés dans un débat public. Il y a, il est vrai, quelques voire peu d’intellectuels qui défendent les solutions social-démocrate et qui adoptent des propositions de même nature. Même après les avoir comptés et recomptés, Ils représentent une très faible minorité. Le plus important d’entre eux est un ministre socialiste et parlementaire européen : Giorgio Ruffolo. Alors que Guliano Amato semble avoir déserté le champ de bataille. Globalement, la démocratie sociale n’apparaît pas comme une thématique suffisamment captivante, intéressante et analysée par les anciens comme les plus jeunes de ces intellectuels. Il est certainement difficile d’identifier les thèmes qui provoqueront des débats sur le fond et non ceux qui « durent le temps d’une matinée. » Ceux qui pourraient relever de la social-démocratie n’en font pas partie. De toute façon, les idées aussi attractives et bonnes soient-elles ne sont pas suffisantes si elle ne conduisent pas à des organisations viables et puissantes.

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Pour conclure, l’Italie confronte l’analyste (et les citoyens) à une version « bizzarre » du système politique pour une société définitivement post social-démocrate, sans pour autant avoir connu l’expérience de gouvernement social-démocrate. À en juger d’après le fonctionnement du système politique italien et d’après la qualité de la démocratie italienne, ça n’aura pas été et ce n’est pas une situation saine.


Références/References

  • Amato. G., Una Repubblica da riformare, Bologna, Il Mulino, 1980.
  • Amato. G., Cafagna, L., Duello a sinistra, Bologna, Il Mulino, 1992.
  • Bobbio. N., Quale Socialismo ?, Torino, Einaudi, 1976.
  • Bobbio. N., Il futuro della democrazia, Torino, Einaudi, 1976.
  • Bobbio. N., Destra e Sinistra, Roma, Donzelli, 1994.
  • Colarizi. S., « la transformazione della leadership. Il PSI di Craxi (1976-1981) », in Colarizi. S., Craveri, P., Pons. S., Quagliarello. G., (dir.), Gli anni Ottanta come storia, Soveria Mannelli, Rubettino, 2004.
  • Favretto. I., Alle radici della svolta autonomista. PSI e Labour Party, due vicende parallele, Roma, Carocci, 2003.
  • Pasquino. G., « Programmatic Renewal, and Much More : From the PCI to the PDS », in Gillepsie, R., Patterson, W. E., (dir.), Rethinking Social Democracy in Western Europe, London, Franck Cass, 1993, pp. 156-173.

Notes

[1]

Et plus particulièrement les chapitres II et IV.

[2]

Sur ce point, voir, car il s’agit d’un document révélateur de cette époque, le livre de cet auteur, largement influencé par son évaluation de la cinquième république. Une critique anticipée des années Craxi, puisque pendant plus de 10 ans, Amato était considéré dans les rencontres officielles comme son collaborateur le plus proche et le plus influent : il était sous-secrétaire du Premier Ministre, Ministre du Budget, Député et Secrétaire du PSI.

Résumé

Français

Depuis 1945 la gauche italienne a toujours été fragmentée en plusieurs partis. Les communistes sont rapidement devenus la formation dominante à gauche. Idéologiquement et politiquement, ils sont demeurés farouchement opposés à toute velléité de poursuivre une voie social-démocrate. Même le Parti Socialiste Italien (PSI) à ses débuts affichait des réserves sur une telle opportunité, alors que ses politiques publiques pendant l’expérience de centre gauche relevaient indéniablement d’un modèle social-démocrate. Quoi qu’il en soit, le PSI n’est jamais devenu assez puissant pour imposer ses choix et il dut composer avec les démocrates-chrétiens au moment où il exerçait le pouvoir. Ni la chute du mur de Berlin ni la transformation du Parti Communiste en Démocrates de Gauche n’auront permis d’emprunter la voie social-démocrate. Non seulement car la classe ouvrière était considérablement diminuée, mais aussi car les trois syndicats majoritaires seront restés divisés. Plus important, le PSI s’est écroulé, les Démocrates de Gauche tournent toujours le dos à toute perspective social-démocrate mais ils ont décidé de s’associer aux démocrates-chrétiens sur le long terme, alors que ces derniers ne sont pas du tout prêts à travailler vers une persepective social-démocrate.

Mots-clés

  • classe ouvrière
  • Italie
  • Partic Communiste
  • Parti Socialiste
  • social-démocratie

English

Since 1945 the Italian left has always fragmented into several different parties. The Communists quickly became the dominant party of the left. Ideologically and politically, they have remained adamantly opposed to any attempt to pursue a social democratic path. Though at the beginning, the Italian Socialist Party harboured reservations of its own on the desirability of social democracy, its policies, especially during the centre-left experience, had a social democratic imprint. However, the PSI never succeeded in becoming strong enough to impose its view and had always to govern in a coalition with the Christian Democrats. Not even the fall of the Berlin wall and the transformation of the Communist Party into the Left Democrats has opened the path toward a social democratic experience. By this time, the Italian industrial working class has considerably shrunk and the three major unions remain divided. More importantly, the PSI has collapsed and the Left Democrats are still rejecting social democracy and supporting a long term alliance with former Christian Democrats who are not at all inclined to work in a social democratic perspective.

Keywords

  • Communist Party
  • industrial working class
  • Italy
  • Socialist Party
  • social democracy

Plan de l'article

  1. À la recherche d’un parti social-démocrate
  2. Volonté politique, structure sociale et autres inconvénients
  3. Les fenêtres d’opportunité social-démocrate
  4. Conclusions : la « social-démocratie » aujourd’hui et ses perspectives

Pour citer cet article

Pasquino Gianfranco, Préau Julien, « Pourquoi il n'y a pas de social-démocratie en Italie », Pôle Sud 2/ 2007 (n° 27), p. 143-157
URL : www.cairn.info/revue-pole-sud-2007-2-page-143.htm.


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