Accueil Revues Revue Numéro Article

Psychothérapies

2003/4 (Vol. 23)


ALERTES EMAIL - REVUE Psychothérapies

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 233 - 240
1

Qu’est-ce que la psychothérapie ? Qu’est-ce qu’un psychothérapeute ? Questionnement sans fin. Aujourd’hui plus que jamais et dans tous les domaines, la pensée multiréférentielle, avec la variété des méthodes d’observation et d’analyse qui l’opérationalisent, ne peut que révéler la complexité de ce qui est étudié. La psychothérapie n’y échappe pas. Depuis ses origines et balisant son histoire, des textes clés l’ont interrogée radicalement dans ses fondements, chaque fois selon des thématiques particulières. Pensons aux écrits de Sigmund Freud (1904), Ludwig Binsvanger (1935), Jay Haley (1963), et dans un autre registre, Gérin et Vignat (1984). En ce début de XXIe siècle, le questionnement ne faiblit pas. Au contraire, la psychothérapie me semble devoir relever deux défis de taille. Leur résolution va probablement influencer considérablement son évolution et rejaillir sur l’identité du psychothérapeute.

2

Le premier défi concerne la pluralité des méthodes en psychothérapie. Comment se positionner sans que cela ne nuise à sa crédibilité ? Plus particulièrement pour le futur psychothérapeute : quel choix de méthode doit-il faire et quelle formation va-t-il recevoir ?

3

Le second défi porte sur la preuve d’efficacité exigée du psychothérapeute. Toute pratique sociale étant de plus en plus soumise à évaluation, quel type de psychothérapie émergera d’une telle mise à l’épreuve ?

4

Les deux questions qui vont être successivement traitées touchent directement l’identité du psychothérapeute en tant qu’il s’inscrit, de par son travail, dans un réseau d’institutions, d’associations professionnelles et d’instances publiques qui structurent son identité. Elles concernent plus indirectement un autre aspect tout aussi fondamental de son identité : sa motivation à soigner. Je terminerai l’article sur ce dernier point.

Diversité ou modèle unique ?

5

La pluralité des méthodes psychothérapeutiques n’est pas un phénomène entièrement nouveau. Il est intéressant de relire ce que Jung écrivait déjà en 1934 à ce sujet, en évoquant les dissensions existant à l’intérieur du mouvement psychanalytique : « Un regard jeté sur la littérature psychothérapeutique, considérable et confuse, suffit à corroborer ce fait. Non seulement on compte diverses écoles qui récemment encore évitaient consciencieusement de se concerter sur le fond, mais il existe également des groupes ou associations qui, tels des cellules, se ferment à tout ce qui n’est pas leur croyance. Il est hors de doute que cet état de choses est un signe indéniable de vitalité (…). Mais, pour instructif qu’il soit, cet état de chose est peu réjouissant ; et d’autre part, il est peu compatible avec la dignité de la science que la discussion, si nécessaire à son développement, soit entravée par un dogmatisme borné ou par des susceptibilités personnelles » (p. 189).

6

Ce qu’il y a probablement de nouveau aujourd’hui, c’est que le phénomène de la pluralité des méthodes psychothérapeutiques s’est d’une certaine manière officialisé. A la faveur d’une démocratisation des pensées et des pratiques sociales, de l’émergence de nouvelles formes de pathologie ou souffrance psychiques, de l’évolution des institutions de soins et d’enseignement, où l’hégémonie psychanalytique n’est souvent plus de mise, un nombre important de méthodes psychothérapeutiques se sont fait reconnaître à côté de la psychanalyse et avec lesquelles il faut désormais compter. Parmi les plus importantes, mentionnons les thérapies d’orientation cognitive-comportementale, systémique, humaniste (en particulier, la Gestalt, la thérapie centrée sur le client), la bioénergie, l’analyse transactionnelle, l’hypnose, etc. En Suisse, par exemple, la Fédération Suisse des Médecins a reconnu dans son cursus trois orientations (psychanalytique, systémique et cognitivo-comportementale), dans l’une desquelles doit s’effectuer la formation postgrade en psychothérapie du psychiatre. L’Association Suisse des Psychothérapeutes a rédigé une « Déclaration concernant le concept et les exigences d’une validation scientifique des méthodes psychothérapeutiques », à laquelle ont souscrit plusieurs instituts psychothérapeutiques et centres de formation. La Fédération Suisse des Psychologues, quant à elle, a accrédité à ce jour dix-sept cursus de formation à la psychothérapie, débouchant sur un certificat de psychothérapeute.

7

Dans ce contexte, la question cruciale qui se pose est la suivante : faut-il accepter cette pluralité ou faut-il plutôt tendre vers un modèle unique ? Dans l’introduction au Traité de Psychothérapie Comparée (Duruz et Gennart, 2002), j’examine les pro et contra de chaque position de cette alternative. Une solution qui s’offre aux psychothérapeutes affrontant la pluralité des méthodes en psychothérapie est bien sûr de revendiquer une pensée d’école. Tout en développant en profondeur un modèle rigoureux et systématique, ceux qui s’attachent à une seule orientation psychothérapeutique risquent toutefois de s’enfermer dans un dogmatisme, qui devient vite disqualifiant à l’égard des collègues qui pratiquent différemment. La voie éclectique est une autre possibilité, qui s’impose de plus en plus depuis environ trente ans : selon l’étymologie du terme, il s’agit d’une tendance à choisir dans une ou plusieurs orientations les meilleurs éléments. Basé sur le refus d’allégeance à une unique méthode qui serait jugée la seule efficace, l’éclectisme réunit et combine des éléments variés en un ensemble, sans avoir la prétention de créer un nouveau système de pensée. Il pèche souvent par un excès de pragmatisme technique, dont la négligence théorique tend à être corrigée par le courant dit « intégrationniste », à la recherche d’un modèle de psychothérapie générale (cf. par exemple, Prochaska et Di Clemente, 1986 ; Norcross et Goldfried, 1992).

8

J’aurais tendance à prôner une voie médiane, celle de l’articulation épistémologique différentielle. Cela consiste pour le psychothérapeute à travailler selon une orientation définie, voire deux assez proches, de manière ouverte et éclairée. Je pars de l’idée que le thérapeute ne peut pas ne pas engager dans sa démarche psychothérapeutique, si scientifique se veut-elle, des convictions, prémisses ou présupposés d’ordre aussi bien personnel qu’idéologique, son épistémologie, si l’on veut ; et cela, même quand il prétend vouloir exercer une activité purement technique. Chaque orientation engage des conceptions de l’homme, du lien social et de la science, pour ne considérer que ces trois points forts, à certaines desquelles le thérapeute sera plus ou moins sensible. En fonction de ses présupposés, peut-il être ouvert à n’importe quelle méthode de psychothérapie ? N’est-il pas plus orienté vers telle méthode spécifique ? Par exemple, un psychothérapeute d’orientation psychanalytique, sensible à la dimension dramatique et conflictuelle de l’existence humaine, et pour lequel sa mise en sens échappera toujours à une pleine conscience, peut-il sans autre utiliser des techniques cognitivo-comportementales, favorisant la maîtrise de soi en vue d’une meilleure adaptation sociale ? En prenant davantage conscience de ses présupposés – ce que j’appelle sa charte épistémologique –, le psychothérapeute peut alors mieux se situer et articuler sa méthode par rapport à celles de ses collègues, dialoguer avec eux et les reconnaître dans leur différence (cf. Duruz et Lob, 1997).

9

De ce point de vue, la position de l’articulation épistémologique différentielle a l’avantage d’empêcher que le choix combinatoire des techniques psychothérapeutiques dérive vers un syncrétisme pragmatique, ou vers une pseudo-synthèse pour ce qui concerne le courant intégratif. Face à la pensée d’école, tout en reconnaissant que chaque modèle a son originalité, elle met l’accent, dans une optique de complexité tensionnelle, sur la construction partielle que chacun d’eux représente par rapport à un modèle idéal de psychothérapie. Et cliniquement, cela a une certaine importance. Aucun de ces modèles ne peut avoir la prétention d’être le meilleur ou le seul valable. Si l’on se trouve avec l’éclectisme en présence d’un psychothérapeute plutôt généraliste, dont la tendance est de ne renoncer à rien, toujours disposé de manière un peu mégalomaniaque à augmenter ses potentialités d’aide, le danger que connaît le « puriste » n’est-il pas d’adapter exagérément à son modèle et à ses techniques les demandes qui lui sont adressées, d’encastrer au nom de sa méthode le patient sur un lit de Procuste ? Dans l’exercice même de la psychothérapie, cela revient à penser que le psychothérapeute ne peut pas répondre à toutes les demandes qui lui sont adressées.

10

Cette position est exigeante pour le futur psychothérapeute aussi. En soutenant qu’un psychothérapeute n’exerce pas indifféremment, c’est-à-dire de manière totalement indépendante de sa Weltanschauung, voire de ses valeurs de vie, elle introduit la question pour le futur psychothérapeute du choix de la méthode à laquelle il va se former. Aujourd’hui, moins porté par l’idéologie thérapeutique d’un milieu professionnel, face à plusieurs méthodes qui revendiquent leur efficacité, il est un peu dans la même position que plusieurs de ses futurs patients en quête d’un « bon » psychothérapeute : quelle est la « bonne » méthode psychothérapeutique, peut-il se demander, qui mérite ma confiance, sachant en effet qu’elle exigera de sa part, en termes de formation, passablement de temps, d’énergie, voire d’argent ? Jusqu’à maintenant, on a peu réfléchi à la dynamique du processus de choix qui conduit un futur psychothérapeute à s’orienter vers telle ou telle méthode. Une bonne information suffisamment complète et nuancée, mais aussi sa sensibilisation à la résonance personnelle qu’évoque en lui chacune de ces méthodes sont des moments clés dans ce processus d’accompagnement et d’éducation au choix d’une méthode. Cela mériterait plus ample étude.

11

Par ailleurs, en termes de formation, cela signifie-t-il aussi que le futur psychothérapeute sera instruit à la seule méthode qu’il aura choisie ? N’y a-t-il pas un enseignement qui pourrait être valable pour toutes les méthodes et qui relativiserait ainsi chacune d’elles ?

12

Deux courants de pensée vont un peu dans ce sens. Ils viennent nuancer l’alternative des positions extrêmes présentées plus haut : pensée d’école versus éclectisme, et jusqu’à un certain point la position de l’articulation épistémologique différentielle. Le premier, assez connu, est celui qui souligne les facteurs non spécifiques thérapeutiques, communs à toutes les méthodes, comme l’ont bien mis en évidence des auteurs comme Frank et Frank (1991) ou Garfield (1992). Parmi ces facteurs ont été mis en évidence, par exemple, l’attente du patient, l’intensité émotionnelle du processus, l’expérience de changement que doit vivre le patient en cours de traitement, et surtout l’alliance thérapeutique. Une telle approche a l’avantage de rendre possible une réflexion d’ordre psycho-anthropologique sur la rencontre thérapeutique, comparée à d’autres formes de rencontres humaines. En termes de processus, elle relativise le poids des facteurs spécifiques de chaque méthode, même si certaines études, dans le cadre de l’alliance thérapeutique en particulier (cf. De Roten, 2002), ont pu mettre en évidence que l’élaboration et le maintien de cette alliance étaient fonction de l’ajustement des interventions du thérapeute au fonctionnement défensif du client. Paradoxalement, l’alliance thérapeutique ne serait donc pas seulement à considérer comme un facteur non spécifique, mais aussi comme un facteur très spécifique, créé par l’application adéquate d’une technique psychothérapeutique en fonction du patient. C’est une manière nuancée de dire qu’on ne peut pas se passer entièrement de modèles et de leurs propriétés spécifiques et que s’il existe probablement un processus thérapeutique-noyau, commun à toutes les méthodes, celui-ci n’est vraiment saisissable et exploitable qu’à partir de points de vue et d’outils spécifiques que chaque méthode développe.

13

Un autre courant de pensée mérite également d’être mentionné. Renonçant à procéder par la mise en commun de modèles d’école préexistants, il prône une psychothérapie orientée sur le problème. Grawe (1997) en est un des éminents représentants. La thérapie ne doit pas être conduite sur la base d’un manuel ou d’un protocole, qui standardise le processus, mais selon un ensemble de stratégies choisies différentiellement après chaque séance en fonction de l’évolution des schémas d’existence et d’action du patient. L’intérêt de cette approche, qui rejoint en partie l’approche par la formulation du cas de Persons (1991), provient du fait qu’elle se veut essentiellement centrée sur le client et ses problèmes, refusant d’entrer dans la querelle des écoles. On peut toutefois s’interroger sur l’épistémologie trop réaliste ou empirique qui la porte, où les comportements de l’individu sont observés et décodés trop indépendamment des a priori et constructions de celui qui observe, en l’occurrence de la dimension autoréférentielle de l’intervenant ou du psychothérapeute. Mais il n’en reste pas moins qu’elle offre une visée intégrative, sans favoriser la vision d’un « superthérapeute intégrateur ». Elle pourrait rendre la formation du futur psychothérapeute un peu moins morcelée ou dogmatique. En effet, ne peut-on pas craindre que celui-ci, dépassé ou peu intéressé par les subtilités, certes enrichissantes, des différences théoriques existant entre les écoles, et refroidi par ailleurs par les rivalités parfois cruelles qu’elles génèrent, soit peu enclin à s’investir intellectuellement pour les saisir. Il se contente ainsi d’une pratique psychothérapeutique très technique, à la recherche d’une efficacité toute pragmatique, faisant fi de son implication personnelle.

14

Enfin, du côté des enseignants appartenant à une orientation spécifique, le risque existe réellement qu’ils en viennent à défendre leur méthode au détriment du patient, enfermant les futurs psychothérapeutes dans des concepts et des techniques qui les privent de découvrir la richesse des autres orientations. Les formateurs comme les futurs psychothérapeutes sont vraiment placés devant des choix difficiles, dont la réponse va déterminer en grande partie la psychothérapie de demain.

Treatments that work

15

Le deuxième défi que doivent affronter les psychothérapeutes aujourd’hui concerne l’efficacité de leurs traitements. En fournir la preuve serait la condition pour que ceux-ci soient reconnus comme scientifiques. Le souci d’être efficace n’est certes pas nouveau ; depuis la naissance de la psychothérapie, il anime tout psychothérapeute. Mais le réel défi consiste aujourd’hui dans le type de preuves exigé. De manière à mieux mesurer ce défi, rappelons très brièvement comment dans l’histoire de la psychothérapie on a cherché à répondre à cette question.

16

Bien qu’au centre des débats chez Freud déjà, l’efficacité des psychothérapies a été étudiée empiriquement pour la première fois par Fenichel et Abraham à partir de 1920 à la consultation de l’Institut Psychanalytique de Berlin. Il fallut toutefois attendre Eysenck et son « manifeste » de 1952 pour que des recherches empiriques soutenues soient entreprises. En effet, celles-ci voulurent surtout réagir à la provocation d’Eysenck, qui se demandait s’il y avait réellement une différence, quant aux améliorations observées, entre des personnes traitées ou non : le temps, les rémissions spontanées, l’effet placebo n’opéreraient-ils pas tout aussi favorablement que les techniques thérapeutiques ? Les recherches ainsi déclenchées purent mettre en évidence de manière assez convergente une amélioration supérieure chez les personnes traitées. Mais on s’aperçut en même temps que le problème était trop simplement posé. Dès lors, s’ouvrirent successivement de nouveaux champs d’investigation, chaque fois portés par une question plus complexe et pertinente. Considérant l’histoire de la recherche en psychothérapie, Grawe (1997) propose de la lire en quatre étapes :

  1. la phase de légitimation : la psychothérapie est-elle efficace ?

  2. la phase de compétition : quelle forme de psychothérapie est-elle la plus efficace ?

  3. la phase de prescription : quelle forme de psychothérapie est efficace pour quel client ?

  4. la phase de compréhension : qu’est-ce qui permet à la psychothérapie d’être efficace ?

Dans cette dernière phase, un grand intérêt est porté au processus thérapeutique.

17

Mais curieusement, depuis quelques années, on assiste à un retour quasi fondamentaliste de type scientiste, qui cherche à nettoyer le champ psychothérapeutique de toute pratique non scientifique. Pour ce faire, il est prévu de dresser la liste des traitements qui ont prouvé scientifiquement leur efficacité pour des troubles bien spécifiques, tels qu’ils sont définis par le DSM ou la CIM. La preuve scientifique de l’efficacité d’un traitement est considérée comme acquise dans la mesure où cette efficacité a été mise en évidence dans le cadre de dispositifs expérimentaux (randomized controlled trials), 1. qui exigent un groupe homogène de patients, 2. lequel doit être comparé à un groupe contrôle sans traitement, avec placebo ou traitement alternatif, 3. et être soumis à un processus thérapeutique standardisé et contrôlé par un manuel. C’est l’objectif que s’est donné, dès 1995, la Task Force de la Clinical Division de l’American Psychological Association (APA), sous la direction de Diane Chambless (1996) de l’Université de Caroline du Nord. Cet effort, soutenu par le courant de l’evidence-based medicine, répond à l’idéologie utilitariste et aux impératifs d’ordre économique de notre société, tout en cherchant au nom d’un professionnalisme parfois discutable à garantir à certains une place sur un marché qu’on sait de plus en plus concurrentiel. A ce jour, une trentaine de traitements spécifiques auraient donné leur preuve : les fameux Empirically Supported ou Validated Treatments (EVT). Un ouvrage au titre parlant : A guide to treatments that work, de Nathan et Gorman (2002), en fait état.

18

Heureusement, le comité central de l’APA a préféré pour l’instant ne pas entériner cette procédure, vu le large débat scientifique auquel elle a donné lieu. On ne peut entrer ici dans le détail des arguments que des auteurs comme Fonagy (2002), Henry (1998) et Wampold (2001) ont bien développés. Retenons quelques critiques essentielles à ce sujet.

19

L’application de la méthode expérimentale pour apporter la preuve scientifique de l’efficacité ne convient pas à certaines formes de psychothérapie où les critères de changement, comme la nature du processus thérapeutique, ne se laissent pas objectiver aussi simplement, voire naïvement. Utiliser ces seuls critères pourrait conduire à ce que ces psychothérapies, ne pouvant pas être l’objet de recherches dites scientifiques selon la méthode expérimentale, soient ipso facto exclues de la liste des traitements reconnus. Autre problème : les recherches empiriques d’efficacité se réalisent habituellement avec des patients « purs », qui doivent présenter si possible un seul symptôme et dont les conditions concrètes et sociales d’existence (âge, motivation, ressources, ethnicitié, etc.) ne sont guère prises en compte, bref, des patients que nous rencontrons rarement dans nos consultations. D’où la nécessité pour beaucoup d’auteurs (cf. Lambert et Ogles, 2004) de distinguer entre une efficacité générale, abstraite (efficacy) et une efficacité clinique (effectiveness), telle qu’elle peut être observée dans les traitements tous venants, et qui est la seule digne d’études selon ces auteurs. La même critique de standardisation faite au sujet du profil du patient porte aussi sur le processus thérapeutique. Si celui-ci doit obéir essentiellement aux règles prescriptives d’un manuel, quelle est la part laissée à l’implication du psychothérapeute et à sa créativité inventive, si nécessaires lorsqu’il veut prendre en compte la singularité souffrante de son patient ? On pourrait craindre qu’à l’avenir les futurs psychothérapeutes entretiennent de meilleures relations avec leur manuel qu’avec leurs patients ! Mentionnons enfin un des effets pervers d’une telle procédure de validation scientifique sur les recherches futures en psychothérapie : celles-ci pourraient être confisquées dans la seule étude de l’efficacité, excluant toute réflexion sur le processus thérapeutique ainsi que sur ses liens aux effets recherchés, sans parler qu’un tel purisme scientifique pourrait en venir à considérer comme non pertinent l’intérêt porté aux recherches sur les patients polysymptomatiques ou chroniques, sur les traitements longs, etc.

20

Il y a un bon consensus parmi les critiques pour dénoncer la constitution d’une liste de méthodes psychothérapeutiques, recensées comme Empirically validated treatment, au profit d’une Research-informed practice. Fonagy propose dans ce sens le modèle de pragmatic ou ‘real-word’ trials, pour favoriser des recherches empiriques davantage en prise sur la pratique clinique. Il ne s’agit donc pas de rejeter tout programme de recherches sur base de données empiriques. Bien au contraire, celles-ci sont d’autant plus nécessaires que les « psy » sont trop enclins, selon moi, à dire ce qu’ils ne font pas ou à ne pas dire ce qu’ils font, plutôt que de montrer ce qu’ils font réellement. Il y a toutefois deux questions qui me semblent insuffisamment mises en avant par ces auteurs critiques, et les mentionner brièvement permettra de mesurer jusqu’au bout le réel défi lancé aux psychothérapeutes de demain, sollicités impérativement d’être efficaces.

21

1) Si l’on admet vraiment que la psychothérapie relève des sciences de l’homme, alors il convient de vérifier que les résultats obtenus à l’aide des méthodes de recherche utilisées concernent bien l’homme réel que nous rencontrons dans nos consultations. Dès que celui-ci devient objet d’étude, on observe curieusement qu’il est souvent lesté de sa subjectivité, entendue ici au sens fondamental de ce qui définit l’activité de pensée d’un être vivant, langagier et culturel. Insister sur la pertinence des recherches en prise sur la pratique clinique, comme le font les auteurs critiques mentionnés, est déjà un premier pas. Il s’agit d’en faire un supplémentaire, qui consiste à promouvoir des méthodes tout aussi rigoureuses mais non quantitatives, comme les approches qualitatives, compréhensives ou herméneutiques. Celles-ci ont l’avantage de prendre en compte la subjectivité de leur objet d’étude, sans oublier celle de son observateur. Dans ce sens, par rapport aux études statistiques se référant à la loi des nombres, les études de cas bien documentées ont tout autant de valeur pour attester de l’efficacité de la psychothérapie.

22

2) Les critères à considérer pour qualifier une méthode psychothérapeutique de scientifique ne peuvent être ramenés au seul critère de son efficacité validée empiriquement. Il faudrait établir selon nous d’autres critères, dont la vérification ne doit pas par ailleurs nécessairement obéir à une logique de type empirique. Ainsi, en plus de la preuve d’efficacité attestée à l’aide de méthodes aussi bien qualitatives que quantitatives, il s’agirait d’exiger d’une méthode psychothérapeutique revendiquant un statut scientifique, qu’elle puisse

  1. rendre compte historiquement de ses filiations thérapeutiques et de son contexte socio-culturel d’émergence ;

  2. faire valoir un modèle théorique de la personnalité cohérent, où les critères de santé et de pathologie sont clairement définis ;

  3. expliquer le rationale du processus thérapeutique en jeu, en fonction des liens conceptuels qu’elle établit entre sa théorie étiopathogénique du trouble, les techniques thérapeutiques utilisées et le changement recherché ;

  4. attester de son insertion sociale dans la communauté scientifique de par ses appartenances professionnelles, ses activités de formation, de recherche et de publication.

Tous ces critères mériteraient évidemment d’être précisés et opérationalisés. On voit que se joue ici un débat important. Il y va de la réduction toujours possible de la psychothérapie à une entreprise purement technique, mesurée par sa seule efficacité. Est-ce là ce que veulent les patients et l’homme du XXIe siècle, la psychiatrie en voie de neurobiologisation, ainsi que les futurs psychothérapeutes ? Demain plus que jamais, il ne sera pas facile d’allier, lors d’une rencontre thérapeutique unique et singulière, vie et créativité d’une part, rigueur et efficacité scientifiques, d’autre part.

Le désir de soigner

23

Comme on l’a vu, les deux grands défis portant sur le devenir des psychothérapeutes mettent en jeu des forces d’ordre social et politique. Cela ne signifie pas pour autant qu’en tant qu’individus les psychothérapeutes, de par leur motivation à soigner et leur engagement personnel dans les traitements, n’aient rien à dire. Façonnés dans leurs pensées et leurs pratiques par l’évolution de la société, ils ne sont pas moins des acteurs sociaux qui peuvent l’influencer en retour. La circularité des interactions individu-société est aujourd’hui reconnue et bien établie, à l’abri de conceptions déterministes trop psychologisantes ou sociologisantes. Une réflexion approfondie sur le désir de soigner, sur ce qui le porte et l’institue dans la relation psychothérapeutique, pourrait apporter au débat un éclairage décisif et infléchir les réponses données aux deux défis, si elles cédaient trop à une injonction technicienne.

24

A ce jour, les études sur la motivation à devenir psychothérapeute ne sont pas nombreuses. Enquêtant sur le sentiment d’identité des psychothérapeutes à partir de la satisfaction à pratiquer la psychothérapie, Gérin et Vignat (1984) ont pu mettre en évidence chez eux trois types de désir : celui de comprendre, d’aider ou de rencontrer le patient, désirs relativement indépendants l’un de l’autre chez les sujets de leur enquête. Evidemment, la seule motivation est insuffisante à rendre compte de ce que va dire et faire le psychothérapeute in actu. Il faut y ajouter, si on se limite, un peu artificiellement il est vrai, au seul psychothérapeute, son profil de santé et ses compétences professionnelles. Mais le plus décisif semble être la confiance qu’il a en lui-même, incluant – chose particulièrement difficile chez les débutants – sa capacité à légitimer sa propre expérience de vie dans un cadre professionnel. Binswanger, sensible à la dimension directement dialogique de la rencontre psychothérapeutique – ce « rapport de l’être humain dans-une-réciprocité-avec autrui » – aime à souligner que cette confiance en lui-même se nourrit de la confiance que le psychothérapeute a en son patient, un Mitmensch comme lui, mais aussi et tout autant de celle que ce dernier lui manifeste. Dans la relation existentielle de communication et de confiance qui se noue entre eux, le psychothérapeute est ainsi porté par la confiance de son patient à son égard, ce qui correspond pour Binswanger (1935) à « la ‘loi’ individuelle de l’être-en-commun concret de ce médecin avec cette patiente dans ce moment » (p. 126).

25

Toutes ces dimensions autour du désir de soigner me semblent importantes à approfondir. Leur présence garantit que dans la rencontre psychothérapeutique il y ait événement au sens fort d’avènement (Ereignis). Du côté du psychothérapeute, elles signent l’entrée irréversible de la subjectivité, renvoyant aussi bien à ses angoisses, à ses incertitudes qu’à sa créativité. Le « côté obscur de la psychothérapie », comme en a parlé une fois Andreoli (1982), ne renvoie-t-il pas à l’expérience d’une rencontre jamais semblable aux précédentes, se heurtant à de l’indécidable du fait de sa singularité et de l’implication du psychothérapeute par rapport à ses modèles de référence ? Parce qu’on n’applique jamais une théorie à une situation donnée, mais qu’on construit celle-ci à l’aide d’éclairages spécifiques, la décision thérapeutique à prendre ne peut jamais être évidente. Parce qu’il y a toujours plusieurs alternatives à cet engagement thérapeutique, la possibilité surgit alors pour le thérapeute de créer. Pour le client, également, et pour lui surtout.

26

Si cette qualité de présence n’est pas assurée, il y a fort à parier que le psychothérapeute de demain ne travaillera qu’au service d’une rencontre où la vie consiste essentiellement en un problème à résoudre. Au lieu d’offrir l’espace d’une expérience pathique de l’existence, ouvrant à la rencontre de soi-même et d’autrui, à travers des mondes et des ambiances spécifiques, la psychothérapie risque de se réduire à des pratiques uniformisées, crispées sur leur seule efficacité symptomatique. Les défis à relever sont réels !


Bibliographie

  • Andreoli, A. (1982) : Au-delà de la « psychothérapie analytique », in : Abraham, G., Andreoli, A. (Eds) : La psychothérapie aujourd’hui. Villeurbanne, Simep, pp. 111-205.
  • Binswanger, L. (1935) : De la psychothérapie. Introduction à l’analyse existentielle. Paris, Minuit, 1971, pp. 119-147.
  • Chambless, D.L. et al. (1996) : An update on empirically validated therapies. The Clinical Psychologist, 49 : 5-18.
  • De Roten, Y. (2002) : Résultats de la recherche sur l’efficacité des psychothérapies. Le verdict de l’oiseau Dodo. Psychoscope, 23 (1) : 24-27.
  • Duruz, N., Gennart, M. (2002) : Traité de psychothérapie comparée. Genève, Médecine et Hygiène.
  • Duruz, N., Lob, R. (1997) : II. Psychothérapeutes : analyse de trois présupposés. Psychothérapies, 17 (2) : 67-78.
  • Eysenck, H.J. (1952) : The effects of psychotherapy : An evaluation. J. Consult. Psychol., 16 : 319-324.
  • Fonagy, P. (2002) : « How can psychotherapy practice be informed by research findings : The pros and cons of evidence-based psychotherapy ». Conférence au World Congress of Psychotherapy, Trondheim, Norvège, août 2002. Ronéotypé.
  • Frank, J.D., Frank, J.B (1991) : Persuasion and healing : A comparative study of psychotherapy (3rd ed.). Baltimore, Johns Hopkins University Press.
  • Freud, F. (1905a [1904]) : De la psychothérapie, in : La technique psychanalytique. Paris, PUF, 1972, pp. 50-60.
  • Garfield, S.L. (1992) : La psychothérapie éclectique : des facteurs communs, in : Norcross, J.T., Goldfried, M.R. (Eds), Psychothérapie intégrative. Paris, Desclée de Brouwer, 1998, pp. 177-210.
  • Gerin, P., Vignat, J.P. (1984) : L’identité de psychothérapeute. Paris, P.U.F.
  • Grawe, (1997) : Research-informed psychotherapy. Psychother. Res., 7 (1) : 1-19.
  • Haley, J. (1963) : Stratégies de la psychothérapie. Toulouse, Erès, 1993.
  • Henry, W.P. (1998) : Science, politics, and the politics of sciences : The use and misuse of empirically validated treatment research. Psychother. Res., 8 : 126-140.
  • Jung, C.G. (1934) : La névrose et l’auto-régulation psychologique. Situation de la psychothérapie en 1930, in : La guérison psychologique. Genève, Georg & Cie, 1953.
  • Lambert, M.J., Ogles, B.M. (2004) : The efficacy and effectiveness of psychotherapy, in : Lambert, J.M. (Ed). Bergin et Garfield’s handbook of psychotherapy and behaviour change (5th ed.). New-York, Wiley, pp. 139-193. (In press).
  • Nathan, P.E., Gorman, J.M. (Eds) (2002) : A guide to treatments that work (2nd ed.). New-York, Oxford University Press.
  • Norcross, J.T., Goldfried, M.R. (Eds) (1992) : Psychothérapie intégrative. Paris, Desclée de Brouwer, 1998.
  • Persons, J. (1991) : Psychotherapy outcome studies do not accurately represent current models of psychotherapy. Amer. Psychologist, 46 : 99-106.
  • Prochaska, J.O., Di Clemente, C.C. (1986) : The transtheoretical approach : Crossing the traditional boundaries of therapy. Homewood, Dow-Jones-Irwin.
  • Wampold, B.E. (2001) : The great psychotherapy debate. Models, methods, and findings. Mahwah and London : Lawrence Erlbaum Assoc.

Notes

[1]

Professeur à l’Institut de Psychologie de l’Université de Lausanne. Codirecteur de l’Institut Universitaire de Psychothérapie au Département de Psychiatrie Adulte à Lausanne.

Résumé

Français

S’interrogeant sur l’avenir de la psychothérapie, l’auteur analyse deux défis de taille qu’elle a à relever et dont la résolution sera décisive selon lui pour l’identité des psychothérapeutes de demain. Le premier porte sur la pluralité des méthodes psychothérapeutiques : quels en sont les effets sur la formation des futurs psychothérapeutes ? Le second concerne la preuve d’efficacité, qu’on exige des traitements : quel type de preuve est acceptable, qui ne conduise pas à une conception étriquée de la psychothérapie ?
Dans un débat où l’enjeu socio-politique est évident, l’auteur insiste pour que soit aussi pris en compte le désir de soigner, ce qui le soutient en chaque psychothérapeute : une manière de garantir que la psychothérapie de demain reste un acte rigoureux et créateur.

Mots-clés

  • psychothérapie
  • pluralité des modèles
  • formation
  • efficacité
  • identité professionnelle

English

SummaryPsychotherapy is now faced with two important challenges. Their resolution will have a great influence on the identity of future psychotherapists. The first concerns the plurality of psychotherapeutic methods. The second relates to proof of treatment efficacity required by social authorities. The debate is thus socially and politically oriented. However the psychotherapist’s personal motivation in providing treatment must be taken into account so as to ensure that psychotherapy remains both scientific and creative.

Keywords

  • psychotherapy
  • plurality of models
  • training
  • outcome efficacy
  • professional identity

Plan de l'article

  1. Diversité ou modèle unique ?
  2. Treatments that work
  3. Le désir de soigner

Pour citer cet article

Duruz Nicolas, « Être psychothérapeute demain », Psychothérapies, 4/2003 (Vol. 23), p. 233-240.

URL : http://www.cairn.info/revue-psychotherapies-2003-4-page-233.htm
DOI : 10.3917/psys.034.0233


Article précédent Pages 233 - 240
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback