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Raisons politiques

2003/1 (no 9)


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Dans Le pouvoir intellectuel en France, paru en 1979, Régis Debray intitulait l’une des étapes de l’histoire des intellectuels, initiée en 1968, « le cycle média ». Prenant acte de « l’accès en position dominante de l’appareil d’information (…), naguère subalterne ou périphérique », il en concluait que cet appareil « a désormais surclassé, donc déclassé et réorganisé sous sa loi » l’ensemble des appareils traditionnels de structuration de la société (politiques, syndicaux, etc.) et, par contrecoup, les coordonnées du champ intellectuel. L’intellectuel devait entrer en « résistance » pour ne pas devenir acteur et complice d’un tel phénomène : « L’audiovisuel est aujourd’hui le levier de la trahison (des clercs) parce qu’il est l’instrument principal de la domination. » [1][1] Régis Debray, Le pouvoir intellectuel en France, Éd....

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Le texte de Régis Debray illustre un thème important et récurrent de l’histoire des relations entre les intellectuels et les médias audiovisuels, qui est celui de l’inquiétude et de ses corollaires, la suspicion et l’appel à la vigilance.

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L’observation inquiète des médias par les intellectuels n’a cessé, depuis l’apparition de la radio dans les années 1920, en même temps que l’essor du cinéma, de nourrir, jusqu’à nos jours, un discours de crainte et d’alarme, en raison de leur rôle jugé néfaste pour la démocratie, pour la culture et/ou pour la morale.

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Mais le développement des médias audiovisuels a aussi suscité un discours plus optimiste, utopique même, attentif à l’étonnante révolution culturelle que constituait l’arrivée, dans chaque foyer, de programmes de toutes sortes et d’une information instantanée, venue du monde entier. Comment des humanistes, doublés de pédagogues, n’auraient-ils pas espéré que le « bon usage » de ces techniques favoriserait les progrès de la démocratie, la popularisation de la culture et le rapprochement entre les hommes ?

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L’histoire de ces attitudes, qui, tout au long du xxe siècle, accompagnent l’évolution réelle des médias audiovisuels, traduit la volonté des intellectuels de donner sens à des techniques et à des pratiques culturelles étrangères, a priori, à leur propre univers mental. Elle témoigne aussi des difficultés qu’ils éprouvèrent et éprouvent encore à ajuster théorie et pratique, car leur relation avec les médias audiovisuels ne se limite pas aux analyses abstraites et/ou aux discours prophétiques. En tant qu’auditeurs/spectateurs, ils entretinrent et entretiennent un commerce régulier avec la radio et la télévision [2][2] Les intellectuels réfléchissent-ils à leurs propres.... Ils sont aussi invités à participer à des émissions ; certains d’entre eux sont producteurs et auteurs d’émissions. C’est pourquoi on peut se demander si, étroitement mêlée à l’inquiétude et à l’ironie, voire au dédain, il n’y aurait toujours eu, de fait, une constante accommodation des intellectuels aux médias audiovisuels de leur temps. Comment ? Et cela se déroula-t-il de la même manière à la radio et à la télévision ? Le vocable « audiovisuel » regroupe trop hâtivement les deux médias et il n’est pas certain que les intellectuels aient noué des relations semblables avec l’un et l’autre.

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Encore faut-il que les institutions, dont le fonctionnement, les objectifs et les professionnels semblent, a priori, bien éloignés de l’univers des intellectuels, ouvrent leurs portes et leurs micros.

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De la Libération à 1981, la radio et la télévision furent un monopole de l’État. Sous la IVe République comme sous la Ve République, au moins jusqu’en 1974, elles furent considérées comme la « Voix de la France » dont la fonction était de seconder le pouvoir en place, ce qui en faisait les vecteurs de ce que l’on appelait alors la « propagande gouvernementale ». Le pouvoir politique exerça sur l’information audiovisuelle une tutelle durable et stricte, ce qui contribua à entretenir la suspicion à l’encontre des « Voix de son maître ».

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Comment des intellectuels, souvent très opposés au pouvoir en place, engagés dans les combats de la guerre froide et des conflits coloniaux, puis, dans les années 1960 et 1970, dans la contestation de l’État et de la culture « bourgeoise », auraient-ils pu accéder au micro ? N’étaient-ils pas, de facto, indésirables ? L’incident, demeuré célèbre, que provoqua Maurice Clavel, le 13 décembre 1971, en quittant le plateau de télévision où il devait débattre avec Jean Royer, en lançant un retentissant « Messieurs les censeurs, Bonsoir ! », serait en quelque sorte le symbole de l’impossible rencontre entre deux univers antithétiques [3][3] Lors de l’émission À Armes égales, sur le thème : « Les....

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En revanche, à partir de 1974, et surtout des années 1980, la fin du contrôle de l’État, la concurrence et la multiplication des chaînes auraient favorisé l’instauration de relations différentes, plus libres, moins conflictuelles. Mais le soupçon à nouveau se fit jour : ces intellectuels, désormais présents au petit écran et devenus, pour certains, « médiatiques », n’étaient-ils pas en train de trahir l’intelligence au profit de l’ennemi ? De composer avec un média impur, celui du spectacle pour tous, qui édicté ses propres règles et les impose à ceux qu’il consent à inviter ? D’où l’appel à la résistance, lancé par Régis Debray, que nous avons cité, suivi, dès 1986, de ce constat : « la résistance a manqué de prendre corps », et la bataille est « perdue ».

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En fait, les choses ne furent pas si simples, car les relations des intellectuels avec les médias audiovisuels ne dépendaient pas seulement de facteurs politiques.

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Les organismes de radio-télévision avaient une mission de service public à remplir, diffuser « la culture française », et ils ne pouvaient le faire sans le concours de tous ceux qui étaient, dans leur temps, les artisans et les représentants de cette culture française : écrivains, artistes, universitaires, savants, etc. Tous n’étaient pas des « intellectuels » au sens politique du terme, mais quand bien même certains d’entre eux l’eussent été, leurs travaux scientifiques, ou leurs œuvres méritaient, au nom de la culture française, d’être connus.

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Ainsi une définition trop exclusivement politique des « intellectuels » paraît-elle mal ajustée à notre sujet. L’expression, plus générale et bien plus floue, d’« hommes de culture », conviendrait peut-être mieux pour désigner l’ensemble très varié et très composite de personnalités du monde culturel qui participa, à quelque titre que ce soit, aux émissions de la radio et de la télévision.

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Faut-il étendre davantage cette notion, au vu du grand nombre d’« experts » (ingénieurs, juristes, médecins, financiers, etc.), aujourd’hui présents dans les émissions, et faire l’hypothèse que l’« intellectuel » et l’« homme de culture » n’ont pas disparu mais se sont en quelque sorte dissous dans l’énorme flux audiovisuel d’aujourd’hui, qui n’opère guère de distinction entre les « professions intellectuelles » ?

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Retracer l’histoire précise de la relation entre les intellectuels et les médias audiovisuels dans toute sa durée et sous tous ses aspects est une vaste entreprise qui reste à faire. Les travaux de chercheurs spécialistes des médias fournissent heureusement un cadre de réflexion ainsi que des données importantes [4][4] Les relations entre culture et télévision ont fait..., mais faute d’études rétrospectives suffisantes sur les programmes, le bilan historiographique demeure encore partiel, en dépit des acquis en ce domaine [5][5] L’état des travaux relatifs à « Médias et Histoire ».... C’est pourquoi cette contribution ne prétend pas proposer une synthèse véritable du sujet mais se borne à en esquisser quelques jalons.

Les paradoxes de la Langue d’Ésope

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L’apparition de la radio et son développement dans les années 1930 n’ont pas laissé les élites indifférentes. Très rapidement, apparut un discours, déjà appliqué au cinéma, qui exprimait, en utilisant la figure de la langue d’Ésope, les inquiétudes mais aussi les espérances de la culture humaniste, savante, comme l’on voudra. Les principaux éléments de ce discours furent repris, au fil du temps, dans des contextes politiques et culturels différents, et à des fins différentes mais avec des échos similaires. Il serait utile d’en retracer les filiations et les infléchissements.

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Les médias audiovisuels sont la pire des choses car ils contribuent à l’asservissement de l’opinion par la propagande politique. Ils sont aussi dangereux parce qu’ils sont de remarquables vecteurs de diffusion de la culture de masse, de ses productions, divertissements futiles, vulgaires et aliénants, qui maintiennent le plus grand nombre dans un univers borné, prosaïque, dont il ne s’échappe que par le rêve stéréotypé et sentimental, la croyance en la bonne fortune, le dépaysement facile de l’exotisme ou du pittoresque.

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La morale humaniste s’inquiète de ce que les médias audiovisuels, davantage que d’autres supports de la culture de masse, flattent « les plus bas instincts de l’homme », « les passions les plus viles », c’est-à-dire la sexualité, l’appât du gain, la volonté de puissance et son corrolaire, la violence.

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Il est vrai que ces passions et bas instincts fournissent la substance de la production culturelle la plus prestigieuse, celle des tragédies et des opéras, par exemple, mais les médias audiovisuels, en proposent, surtout par l’image, une représentation réaliste et simpliste, à l’opposé de la transfiguration qu’opèrent l’écriture et la création artistique singulière. C’est ce que Malraux exprimait quand il dénonçait l’action néfaste des « industriels du sexe, du sang et du rêve ».

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Les intellectuels se sont aussi inquiétés de ce que la culture de masse pourrait imposer ses règles commerciales et techniques à la création originale, jusqu’à l’étouffer. Elle mettrait en péril le patrimoine culturel lui-même. Jusqu’où, en effet, l’industrie du loisir, qui inclut les médias audiovisuels, peut-elle adapter et transformer des œuvres héritées du passé sans dénaturer leur sens propre, à la fois atemporel et universel ? Les analyses d’Hannah Arendt dans La crise de la culture trouvent écho dans des réflexions plus récentes [6][6] Alain Finkielkraut conclut ainsi La défaite de la pensée :....

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Le contenu des médias n’est pas seul en cause. Leur mode de consommation induit des attitudes, des comportements, une psychologie même, qui déroutent et inquiètent.

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La diffusion en flux continu de productions diverses entretient la passivité et la confusion mentale du spectateur, qui ne leur prête souvent qu’une attention distraite et fugace, dans le bruit et le désordre. Cette « culture mosaïque », selon l’expression d’Abraham Moles [7][7] Abraham Moles, Sociodynamique de la culture, Mouton,..., non structurée, aléatoire, s’oppose aux règles de l’apprentissage de la culture savante, qui procède par étapes et de manière logique. Il requiert de la concentration et impose le temps du silence, voire de la solitude ; il s’inscrit dans la durée et il inculque le sens de la patience et de l’effort pour un résultat incertain, souvent différé. Les médias audiovisuels, au contraire, entretiennent par leurs spectacles sans cesse renouvelés la spirale du désir et de l’impatience, ainsi que l’habitude de l’assouvissement immédiat.

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Ce perpétuel renouvellement, associé à l’instantanéité, engendre l’amnésie et s’oppose, en tous points, à la temporalité et aux fondements de la culture légitime : « Public sans mémoire, technique sans passé, durée sans histoire et œuvres sans référence », diagnostiqua le poète Jean Lescure qui connaissait bien la radio, car il avait assuré à la Libération la direction des émissions littéraires [8][8] Dans le t. III de l’Histoire des littératures, La Pléiade/Gallimard,....

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L’Église, les mouvements familiaux, les éducateurs en général ne pouvaient demeurer indifférents aux effets néfastes des médias audiovisuels sur les enfants et les adolescents. Ils paraissaient intellectuellement et moralement plus dangereux que le cinéma parce que les émissions étaient reçues à domicile, donc aisément accessibles et difficilement contrôlables. Mais la vigilance des pédagogues ne fut pas synonyme de rejet absolu, bien au contraire.

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Les médias audiovisuels purent apparaître comme la « meilleure des choses » aux Stratèges de la culture[9][9] Nous reprenons le titre de l’ouvrage d’Evelyne Ritaine,..., combattants de l’éducation populaire et de l’action culturelle. Les médias peuvent être bénéfiques, non seulement quand ils popularisent la culture savante, par l’adaptation de grandes œuvres, par exemple, mais, plus généralement quand ils sont des « fenêtres ouvertes sur le monde », c’est-à-dire quand ils proposent de découvrir et de rencontrer, quand ils contribuent à élargir l’horizon du quotidien, en incitant à la réflexion et au partage.

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« Nous sommes au commencement de tout », écrivait Jean Richard Bloch, en 1936, célébrant les vertus de la « téhessef » (sic), qui, de par ses caractéristiques de média de masse et de média de l’intimité, paraissait pouvoir être l’instrument de tous les progrès. « Chaque fois qu’un être humain qui mérite d’être connu entre dans le champ de l’iconoscope, l’image se fait plus dense et quelque chose de cet homme nous est donné », écrivait André Bazin, en 1955 [10][10] Cité in Marie-Françoise Lévy (dir.), La télévision.... En février 2000, Thierry Garrel, responsable de l’unité documentaire de la chaîne Arte, déclarait : « La culture, c’est ce qui interpose un regard singulier. » [11][11] Le Monde télévision, 6-7 février 2000.

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Chrétiens ou laïques, des hommes de culture ont donc constamment œuvré pour que l’usage des médias soit moralisé et subordonné à des fins d’éducation et de communication sociale [12][12] Cf. L’expérience des télé-clubs en milieu rural est....

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Cet optimisme s’accompagne néanmoins d’une interrogation sur les effets à moyen et long terme de la civilisation audiovisuelle sur la civilisation tout court : « Ces références que ne possédaient pas les hommes d’avant la radio et la télévision, ces connaissances d’un type nouveau, que changent-elles à la manière de sentir, de penser, d’agir ou de réagir ? » [13][13] Télévision et éducation, Bulletin international trimestriel,...

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À la fin des années 1960, déjà, Jean Guéhenno confessait sa tristesse devant « ce peuple devenu incapable de reconnaître le mal dans les images qui passent au petit écran, distrait, vidé, ennuyé, féroce, heureux, conforme » [14][14] Jean Guéhenno, Ce que je crois, Paris, Grasset, 19.... Vingt ans, trente ans plus tard, les pessimistes constatent que l’extension du rôle de la télévision a provoqué une totale inversion des valeurs : « Le grand roque du Journaliste et de l’Auteur, c’est la destitution de l’Œuvre par L’Événement », écrit Régis Debray, tandis qu’Alain Finkielkraut, en 1989, dénonce le primat de « la maison » sur « le monde ». Les études consacrées aux programmes télévisuels montrent effectivement que les frontières du privé et du public sont devenues incertaines, ce qu’atteste le succès de la « télé miroir », très éloignée de la relation que les utopies pédagogiques souhaitaient voir s’établir entre les deux univers, grâce à la médiation de la télévision [15][15] Dominique Mehl, La fenêtre et le miroir, La télévision....

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Cette présentation des termes du débat ne permet pas de conclure que les intellectuels s’intéressèrent continûment et attentivement au développement des médias audiovisuels. Par ailleurs, quand ils s’y intéressèrent, ce fut précisément avec le regard d’hommes de culture, qui plaçait ces objets en position « subalterne ou périphérique », comme l’exprime si bien Régis Debray. Or, ces vecteurs de la culture de masse s’implantèrent précocement et rapidement au cœur de la vie quotidienne du plus grand nombre.

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Dès les années 1930, la radio connut un succès rapide et populaire [16][16] Cécile Méadel, La radio des années 1930, ina/Anthropos,.... Elle exerçait déjà une fonction de compagnie, de participation, de proximité par les émissions de jeux, les variétés, les pots pourris musicaux.

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La guerre révéla et intensifia le rôle de la radio, support des propagandes adverses, dont les intellectuels furent des auditeurs semblables aux autres, à la fois témoins et cibles. La radio entretenait et comblait une attente interminable, tantôt découragée, tantôt impatiente. Des journaux d’écrivains témoignent de leur relation singulière au média durant cette période [17][17] André Gide constate : « Je me penche jusqu’à six fois.... La guerre aurait-elle modifié leur attitude, jusque-là ignorante ou dédaigneuse à l’encontre de la radio ? La réponse est ambivalente.

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Fait surprenant, à la différence des États-Unis et de la Grande-Bretagne, la réflexion intellectuelle en France sur le rôle des médias dans l’information et la propagande fut assez limitée dans les années 1950 [18][18] Ce constat s’appuie sur le recensement bibliographique....

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Pourtant, les intellectuels ne dédaignèrent pas de venir au micro, comme nous le verrons plus loin. L’équipe des Temps modernes, par exemple, anima pendant quelques semaines, à l’automne 1947, une émission débat qui fut suspendue pour des raisons politiques par le gouvernement Schuman. Or, la revue ne souffla mot de cette affaire [19][19] Le cas de Raymond Aron est aussi intéressant à cet....

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Faut-il attribuer cette absence de réflexion au primat de l’écrit, qui, la guerre achevée, fit oublier l’expérience de la propagande radiophonique et renvoya l’information à sa fonction « subalterne » ? Faut-il songer au fait que les intellectuels français, trop engagés dans la bataille idéologique, ne pouvaient, en même temps, en être les observateurs et les analystes lucides [20][20] L’équipe d’Esprit fournit un exemple de cette « schizophrénie »... ?

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Dans les années 1950, les revues intellectuelles les plus renommées, Esprit, Les Temps modernes, Preuves, ne consacrèrent aucun article important et spécifique à la radio populaire, de grande audience. Elle ne suscitait guère d’interrogations alors que son développement, provisoirement interrompu par l’Occupation, reprenait dès le retour de la prospérité. Loin de la politique ou, plus exactement, parallèlement aux affrontements politiques et aux engagements militants, les auditeurs retrouvaient, à l’écoute de Radio-Luxembourg, leurs styles d’émissions favoris : le feuilleton des Duraton, les jeux avec le Quitte ou Double de Zappy Max, la récompense de l’anonyme méritante, sacrée Reine d’un jour, grâce à Jean Nohain, symbole, comme souvent les animateurs, du divertissement décervelant et cible de tous les sarcasmes [21][21] Sartre écrivait, dans Les Temps modernes, en avril....

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En fut-il de même pour la télévision, quelques années plus tard ? À quel moment les revues intellectuelles prirent-elles en compte le phénomène télévisuel ? Le processus d’équipement et de fidélisation du public n’était-il pas déjà presque achevé (le taux d’équipement des foyers ouvriers et employés en récepteurs passa de 30 à 80 % entre 1962 et 1972) ?

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Et si ces revues prirent en considération le nouveau média, en quels termes cela s’opéra-t-il ? Se bornèrent-elles, dans une perspective exclusivement politique et critique, à dénoncer la censure de l’information et le néant des émissions de variétés, destinées à la « France de Guy Lux », symbole, à son tour, du confort et de la médiocrité petits-bourgeois ? ou bien commencèrent-elles à s’interroger sur la signification du succès du divertissement populaire ? Cette cécité, si cécité il y eut, pose la question du décalage existant entre l’histoire sociale de la culture audiovisuelle et celle de l’évolution de l’univers de la culture savante.

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C’est cependant dans cette période que les médias audiovisuels devinrent l’objet d’études spécialisées et de réflexions approfondies. S’efforçant d’échapper à l’alternative rhétorique de la langue d’Ésope, « anathème et/ou prédicat », l’équipe du Centre d’études des communications de masse (cecmas), de la VIe section de l’École pratique des hautes études concrétisait, avec le premier numéro de la revue Communications en 1962, la volonté d’engager une recherche scientifique systématique sur ces sujets. Elle était dirigée par Georges Friedmann et animée, entre autres personnalités, par Claude Brémond et Edgar Morin. L’on relève, sans surprise, la participation d’intellectuels catholiques à ces travaux pionniers [22][22] Ceux des sociologues Jules Gritti et Michel Souchon,.... Ils ne restèrent pas confidentiels, comme en témoignent les débats sur « école et télévision », auxquels Georges Friedman donna un grand retentissement, par une série d’articles parus dans Le Monde, en janvier 1966, sous le titre, « L’école parallèle ». La réflexion sociologique contribua aussi, par exemple, à faire entrer dans le champ des politiques culturelles, la question des rapports entre développement culturel et télévision [23][23] Cf. l’enquête « Télévision et développement culturel,....

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En raison des compétences administratives, c’est au ministère de l’information et non à celui de la Culture qu’il incombait de la résoudre. Mais le ministère orientait-il véritablement les missions culturelles des médias audiovisuels ? L’autorité politique qui contrôlait si étroitement l’information, était-elle aussi tâtillone en ce qui concerne les programmes ? C’est poser la question des cadres de la liberté d’expression accordée aux « hommes de culture » conviés à s’exprimer et des limites qui ont pu leur être imposées.

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C’est aussi rappeler que les médias audiovisuels ne sont pas seulement des institutions d’État mais des métiers, exercés par des professionnels qui sont les interlocuteurs obligés des intellectuels. Quelles furent les relations établies au fil du temps ? Rencontres ? Dialogues ? Ignorances ? Frictions ? L’histoire de la relation des deux univers reste à écrire mais l’on peut proposer quelques observations.

La Radio d’État : lieu de rencontres

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La radio a très tôt, nous l’avons vu, inventé les formes et les contenus de son caractère de média de masse (les jeux, les feuilletons, les variétés), mais elle diffusait aussi du théâtre, de la musique et ouvrait le micro aux gens de lettres. Les causeries, les adaptations littéraires, les « évocations » et autres « pièces radiophoniques » étaient importantes. Dans les années 1930, il s’est constitué un milieu professionnel composé de « touche-à-tout » de la culture : comédiens, auteurs de théâtre, journalistes, écrivains et critiques littéraires, scénaristes de films, qui ajoutaient la radio à leurs différentes activités. Ce milieu ne s’illustrait pas par de grands noms d’auteurs ou d’intellectuels renommés, mais il représentait une partie non négligeable du monde composite de la « gendelettrie » qui n’était pas coupé de l’aristocratie littéraire.

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Ce milieu s’efforça de donner ses lettres de noblesse à la radio et de la hisser au rang de 8e art, sous l’impulsion notamment de jeunes gens influencés par le surréalisme. Nous sommes loin de La Famille Duraton, mais c’est précisément ce qui faisait l’originalité de la radio : la coexistence des approches, des genres, la multiplicité des propositions faites à l’auditeur par des hommes très éclectiques de par leurs préoccupations, leurs goûts et leurs relations. Ils constituaient un milieu déjà spécialisé mais ouvert, médiateurs au sens plein du terme, à l’instar de Paul Gilson, journaliste, auteur-réalisateur d’émissions à Radio-Luxembourg puis à la Radiodiffusion de Vichy, passionné de cinéma, poète, ami de Blaise Cendrars, qui prit en 1946 la direction des programmes de la Radiodiffusion française. Wladimir Porché, directeur de la rtf de 1946 à 1956, était le fils de l’écrivain François Porché, très célèbre en son temps, et le beau-fils de Madame Simone. Il faudrait aussi évoquer la figure d’Henry Barraud, musicien, compositeur, directeur de la Chaîne nationale, de la Libération aux années 1960, et celle de Jean Tardieu, poète et écrivain, ami de Francis Ponge, qui publia ses premières œuvres à la NRF, avec les encouragements de Jean Paulhan, et qui eut pour tâche de développer la création radiophonique au Club d’Essai.

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Ces responsables considéraient qu’ils étaient chargés de « jeter des ponts », selon l’expression de Paul Gilson, entre le monde de la culture et le grand public. Ils s’efforcèrent de convaincre les plus grands noms du temps de collaborer aux émissions, d’écrire des textes originaux, d’accepter que leur œuvre soit adaptée [24][24] Georges Duhamel, qui avait eu, avant la guerre, des... en dépit des contradictions culturelles et politiques de l’institution.

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La rtf devait servir la culture française mais aussi affronter la concurrence de Radio-Luxembourg, et donc divertir le plus grand nombre. C’est pour répondre à ce problème que dès 1948, fut créée une chaîne culturelle spécialisée, la Chaîne nationale, ancêtre de France-Culture, au risque d’en faire une chaîne prestigieuse mais de faible audience.

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L’autre contradiction était politique.

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La radio, du fait du monopole instauré en 1945, était le média de tous les Français et ne pouvait être confiée à un courant d’opinion particulier qui l’eût accaparée à des fins partisanes. D’autre part, elle était la Voix de la France, c’est-à-dire dire de l’État et du gouvernement, mais, la France étant une démocratie, il fallait bien que le micro fût ouvert à toutes les opinions. Le respect du pluralisme se traduisit par la création en 1946 de l’émission-débat, La Tribune de Paris. L’émission connut de nombreuses péripéties en raison des affrontements politiques. D’une manière générale, l’antenne était très surveillée, y compris les émissions culturelles. C’est donc dans un cadre d’expression bien défini que les intellectuels furent conviés à prendre la parole mais ils ne refusèrent pas de le faire.

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Dans les années 1950, la presse d’opinion, bien qu’ébranlée par les difficultés financières, était encore vivante, et nombre d’intellectuels étaient journalistes, chroniqueurs réguliers ou collaborateurs occasionnels de cette presse. C’est souvent à ce titre que Raymond Aron, Claude Bourdet, David Rousset, Claude Roy, etc., furent conviés au micro. On invitait aussi des professeurs d’université, des fonctionnaires, des « experts », des auteurs, à débattre d’un thème d’actualité. Le nom d’Ernest Labrousse, par exemple, figure aux génériques de La Tribune, à intervalles réguliers. D’autres émissions firent appel à des intellectuels. En 1956, par exemple, Maurice Duverger participait à une émission hebdomadaire de commentaire de l’actualité, sous la forme d’un dialogue contradictoire qui l’opposait à Pierre André, député indépendant de Meurthe-et-Moselle [25][25] Archives Phonothèque/ina. Un autre dialogue opposait....

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En ce qui concerne les programmes culturels, séparés administrativement de l’information, la rtf s’efforça de distinguer l’homme de culture de l’intellectuel engagé, de séparer radicalement le savant du politique. L’affaire n’était pas commode, mais les intellectuels ou du moins certains d’entre eux acceptèrent ce contrat. Paul Éluard, par exemple, ne refusa pas d’écrire pour la radio, en 1949, alors que L’Humanité, au même moment, dénonçait avec violence la propagande atlantiste et anticommuniste de la radio d’État. Cette position devenait parfois intenable : Claude Roy, qui participait régulièrement à l’émission La Causerie du samedi, consacrée à l’« actualité intellectuelle », démissionna avec fracas, en novembre 1949, lorsqu’une interview de Maurice Thorez, fort brève d’ailleurs, consacrée à Fils du peuple, fut interdite par le ministère de l’information. Ce geste, que Roy qualifia de « grossier, bête et inutile », entraîna aussi la démission de Georges Sadoul, critique de cinéma.

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L’étude approfondie de ces rencontres entre intellectuels et radio permettrait de mieux mesurer l’ampleur du phénomène et de préciser la position exacte de l’institution dans les débats idéologiques. Penchait-t-elle à droite comme l’en accusaient ses adversaires ? Ou bien fut-elle véritablement équitable ?

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Rappelons que l’accès au micro ne dépendait pas seulement de facteurs politiques. Les relations personnelles, les réseaux d’amitiés et les inimitiés comptaient beaucoup dans le choix des producteurs et des invités et ces éléments constituèrent parfois une censure aussi rude que celle du ministère.

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Néanmoins, cette collaboration, en dépit de ses péripéties et de ses limites, montre qu’il existait, par-delà les clivages et les anathèmes politiques, un consensus des élites, fondé sur la culture littéraire. L’amour des Belles Lettres (titre d’une émission littéraire, créée en 1952), était le fondement d’une possible connivence. En 1957, la radio faisait place aux ouvrages de Pierre Gaxotte et de Roger Peyreffitte comme à ceux de Michel Butor et de Roger Vaillant.

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Les responsables des chaînes accomplirent un travail, méconnu mais réel, d’intercesseurs auprès du ministère pour désamorcer sa méfiance et négocier le passage à l’antenne de personnalités ou d’œuvres que les politiques n’approuvaient pas. Servir la « culture française » justifiait que la radio d’État exerçât, sous forme de cachets, un « mécénat sournois, pudique et dérobé », pour « mettre les poètes en état de survivre », comme dit joliment Claude Roy [26][26] Claude Roy, « Esquisse d’un portrait de Loÿs Masson »,....

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Bien qu’on ne lui reconnût officiellement aucune dignité, le média assura avec constance sa fonction de « haut-parleur » de la vie culturelle et de médiateur entre élites et grand public, à travers les émissions d’actualité et de critique de théâtre et de cinéma (Le Masque et la Plume date de 1954), les émissions littéraires, intitulées pour certaines « revue littéraire radiophonique » [27][27] Cf. Pascale Fauchard, L’évolution des émissions littéraires..., les retransmissions théâtrales et musicales, etc.

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Des historiens de la Sorbonne (André Aymard et André Piganiol, par exemple) participèrent à L’Heure de culture française, comme bien d’autres professeurs. Les entretiens littéraires (Gide, Léautaud, Breton, etc.) firent grand bruit [28][28] Le Centre d’étude du xxe siècle de l’Université Paul-Valéry... et ouvrirent la voie à un genre durable : du Qui êtes vous ?, d’André Gillois (1949), à la Radioscopie de Jacques Chancel (1968-1989), la radio, par l’interview, contribua, ou du moins chercha à présenter au grand public la personnalité des grands noms de la culture, des « gens du siècle » [29][29] Guy Robert, « Gens du siècle à micro ouvert. Radioscopie....

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Lorsque Wladimir Porché quitta ses fonctions, André Brincourt écrivit dans le Figaro, le 11 février 1957 : « Sans fondation ni charpente, ce monument (la rtf) tient en l’air (…). Nous devons à Wladimir Porché, qui a permis à ce prodige de s’accomplir, une grande reconnaissance. Comme le disait André Gide, il a construit sur le sable une cathédrale impérissable. »

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Le rôle culturel de la radio d’État n’était peut-être pas en définitive aussi « périphérique » que cela, comme le montra l’Affaire du manifeste des 121, à l’automne 1960. Le gouvernement, en interdisant aux signataires l’accès aux médias audiovisuels, condamnait d’autres acteurs de la vie culturelle au chômage (comédiens, critiques, etc.). Ce fut un tollé et Le Masque et la Plume se saborda [30][30] Pascale Fauchard, L’évolution des émissions littéraires....

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Lorsqu’Alain Peyrefitte réforma, en décembre 1963, l’organisation des chaînes, Le Monde publia une pétition d’écrivains favorables à la chaîne culturelle. Les protestations des milieux culturels se firent entendre lorsque, à différentes reprises, il fut question de réduire les budgets de France-Culture, voire même de la supprimer.

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France-Culture est véritablement la chaîne des artisans de la vie culturelle du temps, et le phénomène d’osmose entre les deux univers paraît total [31][31] Article « France Culture » et références bibliographiques,....

De la médiation vertueuse à la médiatisation néfaste : l’accommodation difficile à la télévision

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La relation précoce et constante de la radio avec les milieux intellectuels ne s’est pas engagée avec la même intensité au début de la télévision. Les raisons principales en sont connues [32][32] Jérôme Bourdon, Histoire de la télévision sous de Gaulle,... : la télévision, peu répandue jusqu’au milieu des années 1950, était véritablement un nouveau média. Il fallait produire et montrer des images, inventer une esthétique pour en promouvoir l’originalité. Cela fut fait par un groupe restreint de réalisateurs-pionniers, qui ont exploré et inventé les usages possibles de la technique, défini ses genres et sa grammaire et qui l’ont fait fonctionner. Contrairement au processus de développement de la radio dans les années 1930, celui de la télévision n’a donc pas fait appel à de nombreuses collaborations extérieures, ce qui contribua à faire du milieu professionnel un « bocal ». Cette politique, conduite par Jean d’Arcy, directeur de la télévision de 1952 à 1959, fut d’ailleurs vivement critiquée par certains administrateurs de la rtf, qui redoutaient que les réalisateurs n’accaparent l’instrument, au prétexte qu’ils étaient seuls capables de manier l’image [33][33] Comme en témoignent les rapports très sévères de l’Inspection.... Ils préservèrent, jusqu’en 1968 « une bonne part de leur influence », note Jérôme Bourdon [34][34] Jérôme Bourdon, Histoire de la télévision sous de Gaulle,....

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Ces professionnels, très attachés à l’institution et aux missions du service public, secondèrent une politique qui souhaitait faire de la télévision une « fenêtre ouverte sur le monde ». La télévision, comme la radio, adapta les classiques, produisit des feuilletons historiques, mit en scène des dramatiques, avec des scénarios bien construits.

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Mais les conditions de diffusion et de réception n’étaient pas semblables à celles de la radio. Le nombre d’heures de diffusion était limité et il n’existait qu’une chaîne pour tous. Dans ces conditions, il était bien difficile de concilier l’audience et la qualité. L’embarras de l’institution transparaît dans cette (très) longue phrase de présentation des programmes de l’année 1962 :

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« Dans le cadre d’une évolution comportant, d’une part des limites à accepter et qui sont celles de la chaîne unique contraignant à un panachage des genres et des thèmes propre à satisfaire – dans la mesure du possible – tous les publics, d’autre part, des devoirs imposés, correspondant à un souci constant de ne point succomber, pour plaire à bon compte, à la tentation du “crime contre l’esprit”, les programmes de tv doivent se renouveler tout en sacrifiant au goût de l’habitude largement acquise. » [35][35] Extrait de rtf, Annuaire du spectacle, 1962, p. 34

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Rappelons enfin que l’essor de la télévision s’accomplit dans les années 1960 sous la présidence du général de Gaulle. On sait à quel point le contrôle politique en fut sévère. Les espaces de discussion que la radio avait pu mettre en place sous la IVe République, en dépit de bien des difficultés, ne furent pas immédiatement ouverts à la télévision.

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Peut-on, pour autant, parler de divorce originel entre les hommes de culture et la télévision ?

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Ce serait faire fi des émissions produites et animées par Jean-Marie Drot, Roger Stéphane, Max-Pol Fouchet, entre autres, et oublier l’histoire des émissions littéraires qui précédèrent Apostrophes, dont Lectures pour tous[36][36] Cf. « Littérature et télévision », Dossiers de l’audiovisuel,.... Ce serait aussi négliger l’attention que certains grands noms, dont François Mauriac, portèrent au nouveau média [37][37] Merryl-Claude Moneghetti, « François Mauriac », in.... Mais il semble bien que la télévision n’ait pas pu ou pas voulu nouer des liens étroits avec les milieux intellectuels.

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Le « bocal » ne pouvait cependant rester à l’écart des évolutions et des bouillonnements culturels de l’après 1968. Dans quelle mesure cela se réalisa-t-il ? Il faudrait mieux connaître les productions de la période de libéralisation ouverte par Jacques Chaban-Delmas en 1969 [38][38] Des émissions comme Lire et comprendre ou Italiques,... et consolidée par la fin de l’ortf, en 1974. Il est vrai qu’elle n’emporta pas tout à fait les contradictions politiques passées, ce qu’illustre l’échec du projet d’émissions que Sartre devait préparer pour Antenne 2 [39][39] Isabelle Veyrat-Masson analyse les causes de cet échec....

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La rencontre de la télévision et des intellectuels en cette période ne pouvait être sereine. Tout le milieu intellectuel n’était pas engagé dans la voie politique de la contestation radicale, loin s’en faut. Comme durant les années de guerre froide, une part de la création littéraire et de la recherche universitaire se poursuivaient, à l’écart des extrêmes. Mais les intellectuels les plus radicaux dénonçaient avec violence la culture humaniste/bourgeoise que le service public, depuis ses origines, s’efforçait d’illustrer et de servir. Comment résoudre cette contradiction et redéfinir le pacte culturel qui avait permis à l’audiovisuel d’accueillir les grands noms de la culture française, même par temps d’orage politique ?

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En fait, la contestation avait besoin de se faire entendre et elle coexistait fort bien avec le sens de la médiatisation. Le coup d’éclat de Maurice Clavel était-il un acte isolé ou bien était-il symptomatique d’une attitude nouvelle qui consistait, pour certains intellectuels, à se servir des dispositifs propres au média et de son audience pour renforcer l’impact de leur message ? Quand Sartre descendait dans la rue vendre La Cause du Peuple, n’était-ce pas aussi parce que des caméramen et des photographes guettaient cette « image »-là ?

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On vit apparaître sur les plateaux des jeunes gens aux cheveux longs, qui n’hésitaient pas à reprendre leurs interlocuteurs avec impertinence. Ils montraient leur capacité à utiliser les ressorts de l’image et du spectacle.

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L’émission Ouvrez les guillemets, animée par Bernard Pivot, était consacrée, le 24 juin 1974, à la parution de L’Archipel du Goulag et rassemblait Max-Pol Fouchet, Jean Daniel, Alain Bosquet, Francis Cohen et André Glucksman. Ce dernier, présenté comme « un jeune écrivain gauchiste, qui ne récuse pas cette étiquette de gauchiste », interpella violemment et personnellement Francis Cohen, directeur de La Nouvelle Critique, au cours de l’émission. Les bras levés, la voix forte, il lui demanda : « Vous avez essayé, vous, qui êtes correspondant, d’aller en urss et de fouiller dans les archives ? Vous avez renseigné le lecteur français de ce qui se passait en urss ? » Il dit aussi, en réponse à des participants qui exprimaient leur regret que l’ouvrage de Soljenitsyne ne soit qu’un « document » et non une grande œuvre littéraire : « La littérature ? Je ne sais plus ce qu’est la littérature. Depuis mai 1968, on ne sait plus ce qu’est la littérature pure » [40][40] Archive ina, consultable à l’Inathèque de France..

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Par-delà les attitudes individuelles, il s’est produit à ce moment-là un changement générationnel dans le milieu intellectuel, en même temps qu’un élargissement des contenus de la culture, sortie des limites traditionnelles des Belles lettres. La télévision, et notamment l’émission Apostrophes en fut peut-être le révélateur et l’acteur. De l’entretien-portrait déférent de l’Auteur en majesté, on passait au débat contradictoire, sous la houlette de Bernard Pivot, qui revivifiait la fonction traditionnelle du médiateur par son jeu à la fois vif, drôle et sérieux.

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Le retentissement de l’émission fut peut-être aussi l’effet d’un contraste avec la période précédente : liberté de ton et d’allure en phase avec l’évolution de la société, nouveaux visages et nouveaux noms, proximité et réalisme accrus, peut-être grâce à la couleur. Cet effet « jeune » est l’équivalent de celui que recherchait Valéry Giscard d’Estaing, en politique, dans la même période. Il resta cependant dans les limites raisonnables d’un débat de bonne compagnie. Michel Polac, au contraire, avec Droit de réponse, de 1981 à 1987, s’efforça d’ouvrir un espace de discussion composite, sans grand souci d’ordre. Est-ce cela qui lui valut une « mauvaise réputation ? » [41][41] Noël Nel, A fleurets mouchetés, vingt-cinq ans de débats....

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La place d’Apostrophes dans la vie culturelle suscita beaucoup de débats car elle apparut comme le symptôme d’une dérive de la culture, de plus en plus subordonnée à la puissance hégémonique de l’audiovisuel, et en quelque sorte trahie par les intellectuels « médiatiques », soucieux de promouvoir leur personne et d’étendre leur notoriété.

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L’origine et la signification de cette expression qui fit florès mériteraient d’être examinées. N’est-ce pas un pléonasme ? Les « intellectuels » ne doivent-ils pas leur existence aux médias, et ce depuis Zola ? Combien de personnalités qualifiées d’« intellectuels » furent quasi exclusivement des journalistes ? Claude Bourdet ou Jean Daniel, par exemple. La jeune équipe gauchiste de Libération, comme, avant elle, celle du Nouvel Observateur, incarnait l’interpénétration du monde intellectuel et du monde journalistique [42][42] Bernard-Henri Lévy juge « essentielle, cette “grande.... Pourquoi, dès lors que le vecteur de leur expression n’était plus seulement l’écrit, être « médiatique » revêtait une connotation péjorative ?

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En ce qui concerne les créateurs et les hommes de sciences, la télévision aurait-elle consacré des médiocres ou des charlatans qui ne disposaient d’aucune notoriété ni, plus grave encore, d’aucune légitimité dans les milieux autorisés ? « L’intellectuel médiatique », serait-il, intrinsèquement, un usurpateur ? À moins qu’il ne fût, dans le cas des savants et des universitaires, « un traître » : traître à sa communauté scientifique d’origine, seule habilitée à établir et à valider les notoriétés, et traître à sa pensée, malmenée par les impératifs de la vulgarisation et de la médiatisation (temps d’expression ridiculement courts, langage pauvre, affirmations sans nuance, etc.).

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La querelle d’Apostrophes et la figure de l’« intellectuel médiatique » renvoient autant et peut-être davantage à l’histoire des intellectuels qu’à celle de la télévision. Car, en fait, le phénomène était-il si nouveau que cela, si l’on se souvient des relations établies avec la radio ? Et par ailleurs, que représentait-il, quantitativement, au regard du nombre croissant de membres des professions intellectuelles et du volume de la production culturelle ?

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L’exemple des historiens illustre la réalité mais aussi les limites du phénomène qui fit, dans une certaine conjoncture, se rejoindre la traditionnelle médiation des savoirs par l’audiovisuel et la médiatisation des auteurs. Rémy Rieffel montre comment, dans la décennie 1975-1985, les universitaires ont pu supplanter dans les médias les vulgarisateurs traditionnels de leur discipline, grâce, en partie, à « une minorité active et influente », qui a donné à l’histoire un retentissement appréciable auprès d’un public élargi ; mais la recherche et les processus de légitimation du milieu restent irréductibles à la simple demande sociale [43][43] Rémy Rieffel, « Les historiens, l’édition et les médias »,.... Isabelle Veyrat-Masson confirme que la télévision a pu modifier la position et augmenter la notoriété de certains historiens, ce qui alimenta l’inquiétude d’autres membres de la corporation, mais le média « n’a découvert personne : Braudel était Braudel avant fr3, Duby était Duby avant Roger Stéphane, et Jacques Le Goff n’avait pas besoin de Pierre Dumayet pour être un grand historien [44][44] Isabelle Veyrat-Masson, Quand la télévision explore... ».

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Il n’en demeure pas moins que l’entrée dans La Société du spectacle, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Guy Debord, fut un révélateur d’une phase de l’évolution du milieu intellectuel et des supports de son expression. L’accès à l’écran, paradoxalement, suscita de nouvelles inquiétudes parce qu’il concernait la représentation que le milieu se forge (et forge pour les autres) de son rôle dans la société et que ce rôle, manifestement, s’amenuisait. Mais n’avait-il pas toujours été surestimé ? Les « intellectuels », nous l’avons vu, ont tardé à prendre conscience du décalage de leur histoire avec celle de la culture audiovisuelle, sauf à constater, un peu tardivement, qu’elle était « hégémonique » et qu’elle mettait la pensée en péril. En réalité, la question ne se posait pas en termes de conflits de modèles culturels. Elle était autre, et Michel Souchon, en spécialiste des médias, la formulait très clairement en 1980 :

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« Ceux qui tiennent les médias considèrent que leur culture est la culture. Leurs discours et leurs pratiques oscillent entre la discipline de l’arcane et la diffusion culturelle. Dans ce deuxième cas, les détenteurs des médias proposent l’accession à leur culture. Et ils se lamentent lorsque leurs efforts rencontrent la mauvaise volonté culturelle des autres : d’où tous les discours gémissants sur le refus des classes non cultivées d’accéder à la culture. Même s’ils sont souvent émouvants, ils ont un défaut majeur : ils éliminent l’altérité. On n’a pas commencé à prendre en compte la culture des autres (…). Le véritable retournement, la révolution copernicienne de la politique culturelle à la télévision supposerait l’expression par les classes non cultivées de leur culture, de ce qui les aide à vivre le temps présent. » [45][45] Michel Souchon, Petit écran, grand public, ina/La Documentation...

Banalisation et dissolution de l’intellectuel ?

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Les conditions de la relation entre médias audiovisuels et intellectuels se sont considérablement modifiées depuis le milieu des années 1980, qui marque le passage d’une histoire politique et culturelle du monopole de l’État à une histoire économique d’entreprises, de plus en plus nombreuses et engagées dans la concurrence.

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tf1, privatisée en 1987, rafle les records d’audience de la télévision du divertissement populaire tandis qu’Arte puis la Cinquième deviennent les France-Culture de la télévision. La mutation des conditions techniques d’accès aux programmes audiovisuels, par le câble et le satellite, ébranle le système de la télévision de masse, fondé sur la diffusion centralisée de programmes et la réunion de publics considérables. tf1 conserve encore une grande audience mais l’abondance de l’offre provoque une fragmentation progressive des publics, en même temps qu’elle développe des modes de consommation polymorphes. La culture audiovisuelle est aujourd’hui une « culture de l’écran » [46][46] Josiane Jouët et Dominique Pasquier, « Les jeunes et..., qui associe la télévision à la vidéo et à l’informatique.

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Dans ce déferlement (plus de 100 chaînes), comment entendre la parole des intellectuels, si l’on excepte Arte et la Cinquième, chaînes spécialisées, mais d’audience restreinte ?

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La notion d’« intellectuel » ou même d’« homme de culture », s’applique-t-elle encore aux invités des plateaux des chaînes généralistes ?

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L’on peut hésiter à dénommer de la sorte les personnalités aux compétences très diverses dont la présence à l’écran se justifie par le besoin d’« éclairer les téléspectateurs » sur les questions de tous ordres que l’actualité propulse au premier plan. Il s’agit moins de solliciter la parole d’un individu, si prestigieux soit-il, que d’obtenir l’avis technique d’un expert, le plus neutre possible, appelé à la rescousse pour apporter des informations et des explications utiles aux questions traitées : travail, santé, famille, environnement, psychologie, droit, tous « sujets de société » dont la télévision assure la présentation, dans la recherche d’une plus grande proximité avec les spectateurs. La parole donnée à l’« expert » dans ce cadre n’est en rien une forme de reconnaissance de son aura personnelle.

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Ce phénomène n’est pas nouveau, mais il s’est développé avec l’extension du domaine d’intervention de la télévision tandis que parallèlement, l’augmentation et la spécialisation des professions intellectuelles banalisent le rôle de l’expert-technicien. Le phénomène d’« effacement des maîtres et des modèles », que décrit Rémy Rieffel pour les historiens [47][47] Rémy Rieffel, « Les historiens, l’édition et les médias »,..., n’est-il pas un phénomène commun à tous les champs des savoirs et à nombre d’institutions ?

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En outre, les journalistes de l’audiovisuel, soucieux d’affirmer leur liberté et leur légitimité de contre-pouvoir, ont développé le rôle de « redresseur de torts » que le média parfois s’attribue. Non d’une façon abstraite, avec les catégories de la pensée intellectuelle, mais avec les modes de traitement et de mises en scène du réel qui lui sont propres : donner la parole à des citoyens ordinaires en sollicitant leur témoignage, montrer, quelles qu’en soient les exagérations spectaculaires, « la vie des gens ». La télévision sait se faire l’écho d’un quotidien heureux ou difficile, tant au plan matériel qu’affectif, à travers les émissions d’information comme à travers la fiction.

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Elle interpelle directement les pouvoirs publics en organisant la confrontation des citoyens avec des hommes politiques ou des fonctionnaires. Ce n’est pas toujours un dialogue fictif, surtout lorsque le journaliste responsable du plateau tient ostensiblement un langage de vérité face aux pouvoirs qu’il interpelle, comme le fit Jean-Marie Cavada dans le magazine La Marche du Siècle.

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Enfin, l’audiovisuel mais aussi les télécommunications, modifient l’espace social et culturel dans lequel les intellectuels pouvaient intervenir et tenter de se faire entendre.

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Les mouvements sociaux et les interventions d’associations comme sos Racisme, Act Up, Les restos du cœur, Droit au logement, et, plus récemment, Attac se sont organisés en fonction d’une stratégie médiatique, qui compte sur la présence des caméras, des micros et des photographes pour se faire entendre dans l’espace public. Leur notoriété et leur possibilité de passer au « jt de 20 heures » sont accrues lorsque des vedettes du cinéma, de la chanson ou du sport cautionnent leur action.

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La télévision assure ainsi une fonction de médiation sociale concrète, d’intercesseur même, visible aux yeux du plus grand nombre, que les intellectuels ne peuvent remplir. Leur discours, à l’aune de cette communication omniprésente, directe et efficace, risque fort de n’apparaître, au mieux, que comme le commentaire critique et brillant d’une réalité qui leur échappe.

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L’histoire de la relation entre les intellectuels et les médias audiovisuels serait-elle une histoire linéaire, qui aurait fait passer les élites d’une attitude d’ignorance ou de mépris à l’acceptation tranquille de la désacralisation de leur magistère ? Par accommodations successives, l’« intellectuel » serait entré dans l’anonymat de la profession culturelle qui, comme les autres, peut obtenir cinq minutes de célébrité en passant au petit écran ? Par accoutumance, il aurait appris, en consommateur averti, à choisir ses programmes et ses chaînes pour rejoindre la tribu des cultivés, loin des soirées « Loft S tory » des gens ordinaires ?

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On ne saurait pourtant passer trop vite sur les tensions, les malentendus et les méfiances qui, par cycles, nourrissent le débat et relancent la polémique sur la relation entre culture et télévision.

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La fin de rémission Bouillon de Culture en fournit un exemple. Alors qu’une grande partie de l’élite cultivée célébrait (en définitive) le rôle de ce médiateur dont, selon Daniel Schneidermann, « la principale qualité était de ne pas être interchangeable » (Le Monde télévision, 1er-2 juillet 2001), une autre partie devait certainement approuver le jugement lapidaire de Philippe Lançon, journaliste à Libération, qui intitulait son article « Pivot, le fossoyeur » : « Avec lui, les écrivains pivotent et tombent dans l’image pour devenir, comme tout le monde, des personnages (…) Ses grands entretiens avec les derniers monstres littéraires sont les alibis du naufrage de la culture dans l’univers de la télé (…). »

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Décidément, comme le souligne Rémy Rieffel, le « statut culturel de la télévision en France n’a pas fini de faire couler beaucoup d’encre », probablement parce que l’intellectuel français est une figure encore vivante, héritière d’une histoire qui se perpétue… grâce aux médias.

Notes

[1]

Régis Debray, Le pouvoir intellectuel en France, Éd. Ramsay, 1979. Rééd., Folio/Essais, 1986, p. 203.

[2]

Les intellectuels réfléchissent-ils à leurs propres usages de la télévision ? Combien de temps lui consacrent-ils et que regardent-ils ? Les enquêtes d’audience montrent que les catégories sociales les plus instruites passent moins de temps que les autres devant leur récepteur mais qu’en définitive elles ne regardent pas des émissions très différentes.

[3]

Lors de l’émission À Armes égales, sur le thème : « Les mœurs : la société française est-elle coupable ? »

[4]

Les relations entre culture et télévision ont fait l’objet d’analyses théoriques, très clairement exposées par Rémy Rieffel, in Sociologie des médias, chap. 4, « Les médias contre la culture ? », Ellipses, 2001, p. 63-86. Du même auteur, Les intellectuels sous la Ve République (1958-1990), 3 vol., coll. « Pluriel », 1995, notamment, vol. 3, chap. V, « Les médias audiovisuels ».

[5]

L’état des travaux relatifs à « Médias et Histoire » a fait l’objet d’exposés lors de l’Assemblée générale des historiens contemporanéistes, le 18 novembre 2000. Un compte rendu en a été publié dans le Bulletin d’information de l’Association, n° 22, avril 2001.

[6]

Alain Finkielkraut conclut ainsi La défaite de la pensée : « L’industrie du loisir, cette création de l’âge technique, réduit les œuvres de l’esprit à l’état de pacotille. » Pierre Bourdieu prononçait, en octobre 1999, une allocution devant le Conseil international du Musée de la télévision et de la radio, qui réunit la majorité des dirigeants des grandes firmes audiovisuelles internationales, et il déclarait : « Réintroduire le règne du commercial dans des univers qui ont été construits, peu à peu, contre lui, c’est mettre en péril les œuvres les plus hautes de l’humanité, l’art, la littérature et même la science. »

[7]

Abraham Moles, Sociodynamique de la culture, Mouton, 1967, 343 p.

[8]

Dans le t. III de l’Histoire des littératures, La Pléiade/Gallimard, 1958. On pourrait citer d’autres exemples de ce type de remarques. Cf. Les réflexions d’universitaires et d’écrivains », in La culture est-elle en péril ? Débat sur les moyens de diffusion (presse, cinéma, radio, télévision), La Baconnière, 1955. Mais rappelons que la presse écrite, elle aussi, a contribué à désacraliser l’écrit, en développant des modes spécifiques de lecture, comme l’expliquent les historiens du livre et de la lecture.

[9]

Nous reprenons le titre de l’ouvrage d’Evelyne Ritaine, paru aux Presses de la fnsp, 1983, 189 p.

[10]

Cité in Marie-Françoise Lévy (dir.), La télévision dans la République, Les années 1950, Éd. Complexe/ihtp/cnrs, 1999, p. 20.

[11]

Le Monde télévision, 6-7 février 2000.

[12]

Cf. L’expérience des télé-clubs en milieu rural est retracée par Marie-Françoise Lévy, « La création des télé-clubs. L’expérience de l’Aisne », in Marie-Françoise Lévy (dir.), La télévision dans la République, Les années 1950, op. cit., p. 107-133.

[13]

Télévision et éducation, Bulletin international trimestriel, n° 31, janvier 1973, avant propos de Joseph Rovan. Cf. aussi l’article de Georges Friedmann, « Télévision et démocratie culturelle », in Communications, n° 10, 1967, p. 122-134.

[14]

Jean Guéhenno, Ce que je crois, Paris, Grasset, 1969.

[15]

Dominique Mehl, La fenêtre et le miroir, La télévision et ses programmes, Paris, Payot, 1992, 299 p.

[16]

Cécile Méadel, La radio des années 1930, ina/Anthropos, 1994, 438 p.

[17]

André Gide constate : « Je me penche jusqu’à six fois par jour sur la radio, avec cette enfantine illusion que l’excès de mon attention va pouvoir faire avancer les événements » ; Roger Martin du Gard juge cette attitude stupide, mais tourne le bouton de son poste quatre fois par jour. La solitude de Léon Werth, réfugié dans un petit village de Franche-Comté isolé de tout, en fait un auditeur attentif, remarquable observateur et critique de sa propre écoute.

[18]

Ce constat s’appuie sur le recensement bibliographique effectué dans le cadre de notre thèse, La radiodiffusion française sous la IVe République, Monopole et service public (août 1944-décembre 1953), sous la direction de Jean-Jacques Becker, Université Paris X – Nanterre, 1997.

[19]

Le cas de Raymond Aron est aussi intéressant à cet égard. Il a réfléchi et écrit durant la guerre sur la propagande (cf. son article, « Bataille des propagandes », rédigé en 1942 pour la France Libre, repris dans L’Homme contre les tyrans a été réédité dans Machiavel et les tyrannies modernes, texte établi, présenté et annoté par Rémy Frémond, Éd. de Fallois, 1993, 418 p., p. 332-344). Il est, en 1945, chef de cabinet d’André Malraux au ministère de l’Information. Dans ses Mémoires, il évoque ses années de journalisme et de militantisme au rpf mais n’évoque jamais le fait qu’il participa régulièrement entre 1946 et 1949 à l’émission-débat de la radio, La Tribune de Paris, à laquelle le monde politique accordait beaucoup d’importance à l’époque.

[20]

L’équipe d’Esprit fournit un exemple de cette « schizophrénie » de l’intellectuel engagé. Elle signe en novembre 1951 un article collectif intitulé « Le pourissement », qui dénonce la propagande orchestrée par les camps adverses mais n’engage pas une réflexion plus approfondie sur les formes et les mécanismes de cette propagande. Jean-Marie Domenach, cependant, avait publié, en 1950, dans la collection « Que Sais-Je ? », un des rares ouvrages de ce temps consacré à La propagande politique. La critique que J.-W. Lapierrre en fit dans Esprit, en janvier 1951, était sévère.

[21]

Sartre écrivait, dans Les Temps modernes, en avril 1957, à propos de Jean Nohain : « Ce personnage mythique par excellence de la France petite-bourgeoise. » Armand Robin signait, en octobre 1952, dans Esprit une chronique consacrée à l’émission Télé-Paris, de Roger Féral et Jacques Chabannes, qu’il qualifiait de « hiéroglyphe de la sottise satisfaite ».

[22]

Ceux des sociologues Jules Gritti et Michel Souchon, tous deux s.j. Le dépouillement des premiers numéros de Communications montre que l’orientation sociologique des études relatives aux « mass media » fut étroitement mêlée à l’approche sémiologique, qui se développa ensuite davantage.

[23]

Cf. l’enquête « Télévision et développement culturel, réactions d’un public de paysans et d’ouvriers devant la Télévision », suscitée par le Bureau des études et recherches du ministère des Affaires culturelles, fut effectuée par le Service de la recherche de l’ortf sous la direction scientifique de Michel Crozier. Renaud Sainsaulieu « Les classes sociales défavorisées et la télévision », Revue française de sociologie, VII-2, avril-juin 1966, p. 201-214.

[24]

Georges Duhamel, qui avait eu, avant la guerre, des mots très sévères pour la radio, accepta une adaptation de La chronique des Pasquier et la trouva excellente.

[25]

Archives Phonothèque/ina. Un autre dialogue opposait Maurice Schumann à Jean Guignebert, de Libération.

[26]

Claude Roy, « Esquisse d’un portrait de Loÿs Masson », préface à Loÿs Masson, Des bouteilles dans les yeux, Robert Laffont, 1970.

[27]

Cf. Pascale Fauchard, L’évolution des émissions littéraires à la Radio d’État en France de 1948 à 1974, étude de cas précis, mémoire de maîtrise préparé sous la direction de Jean-Jacques Becker, Université Paris X – Nanterre, 1987, 160 p.

[28]

Le Centre d’étude du xxe siècle de l’Université Paul-Valéry de Montpellier, sous la direction de Pierre-Marie Héron, a engagé des travaux sur l’histoire des rapports entre littérature et médias, dont la tenue d’un colloque, en mai 2002, sur Les écrivains et la radio.

[29]

Guy Robert, « Gens du siècle à micro ouvert. Radioscopie de Jacques Chancel », Cahiers d’histoire de la radiodiffusion, n° 62, oct.-déc. 1999.

[30]

Pascale Fauchard, L’évolution des émissions littéraires à la Radio d’État en France de 1948 à 1974, étude de cas précis, op. cit., p. 143-148.

[31]

Article « France Culture » et références bibliographiques, in Jean-Noël Jeanneney, L’Écho du siècle, Dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France, Hachette/Arte Éd./La Cinquième Éd., 2001, 815 p., p. 136-139. Rappelons que l’émission Les Lundis de l’histoire existe depuis 1968.

[32]

Jérôme Bourdon, Histoire de la télévision sous de Gaulle, ina/Anthropos, 1990, 359 p. ; Jean-Louis Missika et Dominique Wolton, La folle du logis, La télévision dans les sociétés démocratiques, Gallimard, 1983, 338 p.

[33]

Comme en témoignent les rapports très sévères de l’Inspection générale de la rtf sur la direction de la télévision, conservés dans les archives du ministère de l’information, Archives nationales, F41/2641-2649.

[34]

Jérôme Bourdon, Histoire de la télévision sous de Gaulle, op. cit., p. 117.

[35]

Extrait de rtf, Annuaire du spectacle, 1962, p. 34.

[36]

Cf. « Littérature et télévision », Dossiers de l’audiovisuel, n° 29, janvier-février 1990, ina/Documentation française et Yannick Dehée, « Les magazines littéraires », in Jean-Noël Jeanneney, L’Écho du siècle, Dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France, op. cit., p. 532-536.

[37]

Merryl-Claude Moneghetti, « François Mauriac », in Jean-Noël Jeanneney, L’Écho du siècle, Dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France, op. cit., p. 652-654.

[38]

Des émissions comme Lire et comprendre ou Italiques, par exemple.

[39]

Isabelle Veyrat-Masson analyse les causes de cet échec in Quand la télévision explore le temps. L’histoire au petit écran, Fayard, 2000, 567 p., p. 281-294.

[40]

Archive ina, consultable à l’Inathèque de France.

[41]

Noël Nel, A fleurets mouchetés, vingt-cinq ans de débats télévisés, ina/La Documentation française, 1988, 243 p., p. 66-68.

[42]

Bernard-Henri Lévy juge « essentielle, cette “grande alliance” des intellectuels et des journalistes nouée avec Zola, renouée avec Sartre et Foucault et venue, en cette fin de siècle, à sa vraie maturité », in « Grandeur ou décadence des intellectuels français », Le Monde, 15 décembre 2000.

[43]

Rémy Rieffel, « Les historiens, l’édition et les médias », in François Bédarida (dir.), L’Histoire et le métier d’historien en France (1945-1995), Éd. de la Maison des sciences de l’homme, 1997, p. 57-73.

[44]

Isabelle Veyrat-Masson, Quand la télévision explore le temps. L’histoire au petit écran, op. cit., p. 330.

[45]

Michel Souchon, Petit écran, grand public, ina/La Documentation française, 1980.

[46]

Josiane Jouët et Dominique Pasquier, « Les jeunes et la culture de l’écran. Enquête nationale auprès des 6-17 ans », Réseaux, cnet/Hermès Science publications, n° 92-93, 1999, p. 27-102.

[47]

Rémy Rieffel, « Les historiens, l’édition et les médias », in François Bédarida (dir.), L’Histoire et le métier d’historien en France (1945-1995), op. cit., p. 71.

Plan de l'article

  1. Les paradoxes de la Langue d’Ésope
  2. La Radio d’État : lieu de rencontres
  3. De la médiation vertueuse à la médiatisation néfaste : l’accommodation difficile à la télévision
  4. Banalisation et dissolution de l’intellectuel ?

Pour citer cet article

Ménissier Thierry, « Philosophie politique et anthropologie de la férocité », Raisons politiques, 1/2003 (no 9), p. 19-31.

URL : http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2003-1-page-19.htm
DOI : 10.3917/rai.009.0019


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