Raisons politiques 2006/1
Raisons politiques
2006/1 (no 21)
176 pages
Editeur
I.S.B.N. 2-7246-3046-7
DOI 10.3917/rai.021.0117
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Dossier

Vous consultezLa préservation des races (1897)[*] [*] « The Conservation of Races », American Negro Academy,...
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AuteurW. E. B. Du Bois du même auteur


1 Le Nègre d’Amérique a toujours ressenti un intérêt personnel intense pour les débats sur l’origine et le devenir des races : en premier lieu parce que se sont cachées, derrière la plupart des débats sur la race dont il est familier, des affirmations qu’il jugeait fausses à propos de ses capacités naturelles et de sa condition politique, intellectuelle et morale. En conséquence, il a été amené à désapprouver et à minimiser les distinctions de race, à croire avec chaleur que Dieu avait créé toutes les nations à partir du même sang et à envisager la fraternité humaine comme un futur possible, un lendemain déjà proche.

2 Pourtant, l’esprit une fois au repos, nous devons reconnaître que les êtres humains se divisent en races ; que dans ce pays se sont rencontrées les deux formes les plus extrêmes des races humaines, et que le problème qui en a résulté, à savoir l’avenir des relations entre ces deux types, n’est pas seulement d’un intérêt brûlant et capital pour nous : il constitue une époque dans l’histoire de l’humanité.

3 Il est donc nécessaire, afin de programmer nos actions et d’orienter notre évolution future, que nous prenions de la hauteur par rapport aux questions, pressantes mais plus étroites, de la ségrégation dans les écoles et dans les transports, de la discrimination des salaires et de la loi sur le lynchage, afin d’étudier le thème général de la race au sein de la philosophie humaine et d’établir, sur la base d’un savoir élargi et d’un examen attentif, les principes politiques et les idéaux supérieurs susceptibles de nous fournir des lignes de conduite et des limites pour affronter les difficultés pratiques du quotidien. Car il est certain que tout effort humain doit prendre en compte les dures limites de la loi naturelle et que tout effort allant contre la constitution du monde, pour intense et sincère qu’il soit, est vain. La question que nous devons alors sérieusement nous poser est la suivante : quelle est la signification réelle de la race ? Quelle fut, par le passé, la loi d’évolution raciale, et quelles leçons le peuple nègre en voie d’émergence doit-il tirer de l’histoire passée de l’évolution raciale ?

4 Au moment de rechercher les différences essentielles entre les races, nous nous heurtons immédiatement à la difficulté de parvenir à une conclusion définitive. Par le passé, nombre de critères ont été proposés pour rendre compte des différences raciales, tels que la couleur, la mesure du crâne ou le langage. Manifestement, les êtres humains diffèrent grandement sous tous ces rapports. Par exemple, ils diffèrent selon la couleur, de la pâleur marmoréenne du Scandinave au marron foncé intense du Zoulou en passant par la teinte crème du Slave, jaune du Chinois, marron clair du Sicilien et marron de l’Égyptien. Les hommes diffèrent aussi par la texture des cheveux, des cheveux obstinément raides du Chinois aux cheveux obstinément touffus et crépus du Bushman. C’est aussi le cas pour la mesure des crânes, de la tête large du Tartare à la tête moyenne de l’Européen jusqu’à la tête étroite du Hottentot ; ou, enfin, pour le langage, de la langue romane hautement flexionnelle à la langue chinoise monosyllabique. Toutes ces caractéristiques physiques sont suffisamment éloquentes. Il suffirait qu’elles soient en accord les unes avec les autres pour qu’il soit très facile d’élaborer un classement de l’humanité. Pourtant, malheureusement pour les scientifiques, ces critères de race s’enchevêtrent de la manière la plus exaspérante. La couleur ne correspond pas à la texture des cheveux, beaucoup de races noires possédant des cheveux raides. De même, la couleur n’est pas en accord avec la largeur de la tête, le Tartare jaune ayant une tête plus large que l’Allemand. Enfin, la science du langage n’a pas encore réussi à résoudre la question de l’autorité relative de ces différents critères contradictoires.

5 Pour l’instant, la science estime qu’il existe au moins deux, peut-être trois grandes familles d’êtres humains : les Blancs et les Nègres, peut-être la race jaune. Les autres races auraient émergé du mélange sanguin de ces deux-là. Cette grande division des races humaines, introduite par des hommes comme Huxley[1] [1] Il s’agit du biologiste Thomas Henry Huxley (1825-1895),...
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et Raetzel[2] [2] Il s’agit en fait du géographe Friedrich Ratzel (1844-1904). ...
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(sic) qui la considéraient comme plus vraisemblable que le vieux modèle des cinq races de Blumenbach[3] [3] Johann Friedrich Blumenbach (1752-1840) est un naturaliste...
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, n’est pas autre chose que le constat selon lequel, au moins en ce qui concerne les caractéristiques purement physiques, les différences entre les hommes ne rendent pas compte de toutes les différences dans leur histoire. Elle affirme, comme le disait Darwin lui-même, qu’aussi grandes que puissent être les dissemblances physiques entre les différentes races humaines, leurs ressemblances sont encore plus grandes et que c’est sur ce point que repose toute la doctrine scientifique de la fraternité humaine.

6 Si les fantastiques découvertes de l’histoire humaine nous enseignent que les différences physiques les plus flagrantes en termes de couleur, de cheveux et de squelette sont très loin de pouvoir expliquer les rôles distincts qu’ont joué les groupes humains dans le progrès de l’humanité, il existe pourtant des différences – aussi fines, subtiles et insaisissables soient-elles – qui, en silence, ont définitivement séparé les hommes en groupes distincts. Ces forces subtiles ont généralement suivi les clivages naturels du sang partagé, de la descendance et des particularités physiques mais elles les ont parfois balayés et ignorés. De tout temps, en revanche, elles ont divisé les êtres humains en races qui, si elles échappent peut-être à toute définition scientifique, n’en sont pas moins clairement repérables par l’historien et le sociologue.

7 Si tout cela est vrai, alors l’histoire du monde est l’histoire, non des individus mais des groupes, non des nations mais des races et celui qui ignore ou tente de passer outre l’idée de race dans l’histoire humaine ignore et passe outre l’idée centrale de toute histoire. Alors, qu’est-ce qu’une race ? C’est une vaste famille d’êtres humains, généralement unis par le sang et par la langue, toujours rassemblés par une histoire, des traditions et des pulsions communes, et qui, volontairement comme involontairement, luttent ensemble pour la réalisation d’idéaux de vie dont la conception est plus ou moins claire.

8 Quand on se tourne vers l’histoire réelle, la prédominance largement répandue, voire universelle, de l’idée de race, de l’esprit de race, de l’idéal de race ne fait aucun doute, de même que l’efficacité de cette invention, la plus immense et la plus ingénieuse qui soit pour le progrès humain. Nous qui avons été élevés et formés par la philosophie individualiste de la Déclaration d’Indépendance et la philosophie du laissez-faire[4] [4] En français dans le texte [NdT]. ...
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d’Adam Smith, nous hésitons à voir et à reconnaître cette évidence de l’histoire humaine. Nous voyons les Pharaons, les Césars, les Toussaints[5] [5] Il s’agit de Toussaint Louverture (1743-1803), esclave...
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et les Napoléons de l’histoire et nous oublions les races immenses dont ils n’étaient que l’incarnation. Dans notre impatience toute américaine, nous avons tendance à penser que, s’il a pu être vrai par le passé que des groupes raciaux fermés fassent l’histoire, ici, dans le conglomérat américain, nous avons changé tout cela[6] [6] En français dans le texte [NdT]. ...
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et n’avons nul besoin de cet ancien instrument de progrès. Cette affirmation, que les Nègres apprécient particulièrement, ne résiste pas à un examen attentif de l’histoire.

9 Aujourd’hui, on trouve sur la scène mondiale huit races nettement différenciées, le mot « race » étant entendu dans le sens que nous indique l’histoire. Il s’agit des Slaves d’Europe de l’Est, des Teutons d’Europe centrale, des Anglais de Grande-Bretagne et d’Amérique, des nations romanes d’Europe méridionale et occidentale, des Nègres d’Afrique et d’Amérique, des Sémites d’Asie occidentale et d’Afrique du Nord, des Hindous d’Asie centrale et des Mongols d’Asie orientale. Il existe bien sûr d’autres groupes raciaux mineurs, tels que les Indiens d’Amérique, les Esquimaux et les insulaires des mers du Sud. Par ailleurs, ces grandes races sont loin d’être homogènes : les Slaves comprennent les Tchèques, les Magyars, les Polonais et les Russes ; les Teutons comprennent les Allemands, les Scandinaves et les Hollandais ; les Anglais comprennent les Écossais, les Irlandais et le conglomérat américain. Sous le nom de nations romanes sont englobés les Français, les Italiens, les Siciliens et les Espagnols, qui diffèrent grandement les uns des autres. Le terme Nègre est peut-être le plus indéfini de tous, rassemblant les Mulâtres et les Zambos[7] [7] Le terme « zambo » désigne en anglais aussi bien l’enfant...
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d’Amérique ainsi que les Égyptiens, les Bantous et les Bushmen d’Afrique. On trouve parmi les Hindous des traces de nations très différentes tandis que les grandes familles chinoise, tartare, coréenne et japonaise tombent toutes sous une seule appellation, celle de Mongols.

10 La question est alors la suivante : quelle est la différence réelle entre ces nations ? S’agit-il des différences physiques liées au sang, à la couleur et à la taille de crânes ? Bien sûr nous devons tous reconnaître que les différences physiques jouent un grand rôle et que, à de larges exceptions et réserves près, les huit grandes races d’aujourd’hui suivent les limites des distinctions raciales physiques : les Anglais et les Teutons représentent la partie blanche de l’humanité ; les Mongoliens la jaune ; les Nègres la noire. Il existe des croisements et des mélanges entre ces races, là où les Mongols et les Teutons ont fusionné pour donner le Slave, d’autres mélanges ayant produit les nations romanes et les Sémites. Mais tandis que les différences raciales ont principalement suivi les caractéristiques raciales physiques, ces dernières ne permettraient pas de définir ou d’expliquer les différences plus profondes – la cohésion et la continuité de ces groupes. Ces différences profondes sont spirituelles et psychiques ; si elles sont indubitablement fondées sur les différences physiques, elles les transcendent infiniment. Les forces qui unissent les nations teutonnes sont alors, premièrement, leur identité raciale et leur communauté de sang ; deuxièmement, et c’est plus important, une histoire commune, des lois et une religion communes, des habitudes de pensée similaires et leur lutte consciente pour certains idéaux de vie. Le processus global qui a conduit à ces différenciations raciales est une expansion (growth) dont la principale caractéristique est la différenciation des différences spirituelles et mentales entre les grandes races humaines ainsi que l’intégration de leurs différences physiques.

11 L’époque des tribus nomades composées d’individus étroitement apparentés représente le temps de l’apogée des différences physiques. En pratique, il s’agissait de vastes familles et il existait autant de groupes que de familles. Quand ces familles se regroupèrent pour former des cités, les différences physiques s’amoindrirent et la pureté du sang fut remplacée par l’exigence de résidence ; tous ceux vivant à l’intérieur des limites de la cité furent progressivement considérés comme des membres du groupe, les barrières physiques se désagrégeant doucement et lentement. Cela s’accompagna d’un accroissement des différences spirituelles et sociales entre les cités. Telle cité fut celle des agriculteurs, telle autre celle des marchands, telle autre encore celle des guerriers etc. Les idéaux de vie pour lesquels combattaient les cités n’étaient pas les mêmes.

12 Quand enfin les cités commencèrent à fusionner en nations, il se produisit une nouvelle désagrégation des barrières séparant les groupes humains. Les différences de couleur, de cheveux et de proportions physiques, plus grandes et plus larges, ne furent pas ignorées, mais une myriade de différences mineures disparurent et les races humaines, sous leur forme historique et sociologique, commencèrent à se rapprocher de la division contemporaine entre les races, telle que nous la montrent les recherches sur les critères physiques. Dans le même temps, les différences spirituelles et psychiques entre les groupes raciaux qui constituaient les nations devinrent profondes et déterminantes. La nation anglaise représentait la liberté constitutionnelle et la liberté du commerce ; la nation allemande la science et la philosophie ; les nations romanes la littérature et l’art ; les autres groupes raciaux luttant, chacun de son côté, pour développer leur propre contribution à la civilisation, leur idéal spécifique permettant de conduire le monde au plus près de la perfection de la vie humaine à laquelle nous aspirons tous, ce « seul lointain et divin idéal[8] [8] Du Bois cite ici, sans en signaler la référence, un vers...
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 ».

13 Telle a été jusqu’à maintenant la fonction tenue par les différentes raciales. Quelle sera-t-elle dans le futur ? De toute évidence certaines des grandes races d’aujourd’hui – en particulier la race nègre – n’ont pas encore offert à la civilisation l’intégralité du message spirituel qu’elles sont capables de délivrer. Je ne dirai pas que la race nègre n’a encore délivré aucun message au monde car la question des origines nègres de la civilisation égyptienne divise encore les scientifiques. Si elle n’était pas entièrement nègre, elle en était certainement très proche. Ceci dit, quoi qu’il en soit, il n’en demeure pas moins que le message plein et entier de l’ensemble de la race nègre n’a toujours pas été donné au monde ; que les messages et l’idéal de la race jaune n’ont pas été réalisés et que la lutte des puissants Slaves ne fait que commencer.

14 La question est alors la suivante : comment ce message doit-il être délivré ? Comment ces idéaux variés doivent-ils s’accomplir ? La réponse est simple : par le développement de ces groupes raciaux, non en tant qu’individus, mais en tant que races. Pour le développement du génie japonais, de la littérature et de l’art japonais, de l’esprit japonais, seuls les Japonais, unis et soudés, inspirés par un immense et unique idéal, peuvent produire dans son intégralité le merveilleux message que le Japon peut donner aux nations de la terre. Pour le développement du génie nègre, de la littérature et de l’art nègre, de l’esprit nègre, seuls les Nègres, unis et soudés, inspirés par un immense et unique idéal, peuvent produire dans son intégralité le grand message que nous avons pour l’humanité. Nous ne pouvons inverser l’histoire ; nous sommes sujets aux mêmes lois naturelles que les autres races, et si le Nègre doit jamais jouer un rôle dans l’histoire du monde, si un drapeau d’un noir immaculé doit être hissé parmi les bannières aux couleurs vives ornant les larges remparts de la civilisation, alors il doit y être hissé par des mains noires, conçu par des têtes noires et sanctifié par le dur labeur de deux cent millions de cœurs noirs battant le rythme d’un triste chant de jubilé.

15 Pour cette raison, l’avant-garde du peuple nègre – les huit millions de gens de sang nègre aux États-Unis d’Amérique – doivent vite réaliser que, s’ils doivent prendre la place qui leur revient dans le wagon du pan-négrisme, alors leur destinée ne se trouve pas dans l’absorption par les Américains blancs. S’il faut prouver, en Amérique, et pour la première fois du monde moderne, que les Nègres sont non seulement capables de faire naître des individus comme Toussaint le Sauveur, mais constituent une nation riche de merveilleuses possibilités en termes de culture, alors leur destinée ne se trouve pas dans l’imitation servile de la culture anglo-saxonne, mais dans une originalité résolue respectant fidèlement les idéaux nègres.

16 On peut toutefois objecter à cela que la situation de notre race en Amérique rend cette posture impossible ; que notre seul espoir de salut réside dans notre capacité à perdre notre identité de race dans le sang mélangé de la nation et que tout autre cap ne ferait qu’augmenter la friction des races que nous appelons préjugé racial, contre lequel nous avons si longuement et si sincèrement lutté.

17 C’est donc là que se trouve le dilemme, et j’admets qu’il est troublant. Aucun Nègre ayant sérieusement considéré la situation de son peuple en Amérique n’a manqué, à un moment ou à un autre de sa vie, de se retrouver dans cette situation cruciale, n’a manqué de se demander un jour : après tout, qui suis-je ? Suis-je un Américain ou suis-je un Nègre ? Puis-je être les deux ? Est-il de mon devoir de cesser d’être un Nègre aussi vite que possible pour être un Américain ? Si je lutte en tant que Nègre, ne suis-je pas en train de perpétuer le fossé qui menace et sépare l’Amérique noire et l’Amérique blanche ? Mon seul et unique objectif pratique n’est-il pas de soumettre au côté américain tout ce qui est nègre en moi ? Mon sang noir me donne-t-il plus le droit d’affirmer ma nationalité que le sang allemand, irlandais ou italien ?

18 C’est cet incessant questionnement de soi, et l’hésitation qui en résulte, qui fait de la période actuelle un moment de vacillement et de contradictions pour le Nègre d’Amérique : l’action raciale organisée est étouffée, la responsabilité de race est négligée, les entreprises raciales dépérissent et le meilleur sang, le plus grand talent, la plus grande énergie du peuple nègre ne peuvent être rassemblés pour obéir aux ordres de la race. Ils se tiennent en retrait pour laisser la place à toute canaille et à tout démagogue décidant de couvrir sa malignité égoïste du voile de la fierté raciale.

19 Est-ce bien ? Est-ce rationnel ? Est-ce une bonne politique ? En tant que race, avons-nous en Amérique une mission distincte, une sphère d’action spécifique et une opportunité d’évolution de notre race, ou bien l’oblitération de soi est-elle l’objectif le plus haut auquel le sang noir puisse oser aspirer ?

20 Si l’on examine soigneusement ce qu’est réellement le préjugé racial, on se rend compte qu’il n’est historiquement que la friction existant entre différents groupes de gens ; c’est la différence de but, de sentiment et d’idéal entre deux races distinctes. Maintenant, si cette différence concerne le territoire, les lois, la langue ou même la religion, il est évident que ces peuples ne peuvent vivre sur le même territoire sans se heurter mortellement. Si, d’un autre côté, il existe une concordance importante entre leurs lois, leur langue et leur religion, s’il existe un ajustement satisfaisant sur le plan de la vie économique, alors il n’y a aucune raison pour que, sur un même territoire et dans la même rue, deux ou trois grands idéaux nationaux ne puissent pas prospérer et se développer, pour que des hommes de race différente ne puissent pas lutter ensemble pour leurs idéaux raciaux aussi bien, et peut-être même mieux, que s’ils étaient isolés les uns des autres.

21 Telle est la lecture que je fais de l’énigme qui intrigue tant d’entre nous. Nous sommes américains, non seulement par la naissance et par la citoyenneté, mais aussi par nos idéaux politiques, par notre langue, par notre religion. Notre américanisme ne va pas plus loin que cela. À partir de ce point, nous sommes Nègres, nous sommes les membres d’une grande race historique endormie depuis l’aube de la création, mais qui s’éveille à moitié dans les sombres forêts de sa patrie africaine. Nous sommes les premiers fruits de cette nouvelle nation, les signes annonciateurs de ces lendemains noirs destinés à adoucir la blancheur teutonique d’aujourd’hui. Nous sommes ce peuple dont le subtil sens du chant a donné à l’Amérique sa seule musique proprement américaine, ses seuls contes de fée proprement américains, sa seule touche de pathos et d’humour au milieu de sa folle ploutocratie avide d’argent. Puisque nous sommes cela, il est de notre devoir de préserver nos forces physiques, nos talents intellectuels, nos idéaux spirituels ; en tant que race, nous devons lutter, par l’organisation de race, par la solidarité de race, par l’unité de race, pour la réalisation d’une humanité plus large qui reconnaisse librement les différences entre les hommes mais désapprouve sévèrement toute inégalité dans leurs possibilités de développement.

22 Pour la réalisation de ces objectifs, nous avons besoin d’organisations fondées sur la race : d’établissements d’études supérieures nègres, de journaux nègres, d’entreprises nègres, d’une école nègre pour les arts et la littérature, ainsi que d’un organisme chargé d’évaluer tous les productions de l’esprit nègre, organisme que l’on pourrait appeler l’Académie nègre. Tout cela n’est pas seulement nécessairement pour aller positivement de l’avant, c’est absolument indispensable pour se défendre. Ne nous méprenons pas sur notre situation dans ce pays. Notre histoire passée nous a légué un lourd héritage d’iniquité morale, nous sommes économiquement harcelés par les immigrants étrangers et par le préjugé des natifs, ici nous sommes détestés, là nous sommes méprisés, partout nous faisons pitié. Nous sommes notre seul refuge et nous n’avons qu’un seul moyen d’avancer, la croyance en notre grand destin et la confiance implicite dans nos capacités et dans notre valeur.

23 Aucun pouvoir sur cette terre ne peut stopper la marche en avant de huit mille mille personnes honnêtes, sincères, inspirées et unies. Mais, et c’est là toute la difficulté, ils doivent être honnêtes, capables sans peur de critiquer leurs propres erreurs et de les corriger rapidement ; ils doivent être sincères. Aucun peuple n’a inscrit son nom dans l’histoire en riant de lui-même, en se ridiculisant, en priant Dieu pour être différent de ce qu’il est ; il doit être inspiré par la foi Divine de nos mères noires qui croyaient que du sang et de la poussière de la bataille sortirait une armée victorieuse, une puissante nation, un peuple unique, afin de délivrer aux nations de la terre une vérité divine qui les rendra libres. Un tel peuple doit être uni, non pour le simple vol organisé des dépouilles électorales, non pour déshonorer la religion avec des amateurs de prostituées ou des démagogues professionnels ; non seulement pour protester et voter des résolutions, mais bien pour mettre fin aux ravages de la consomption chez les Nègres, pour tenir les garçons noirs loin de la fainéantise, du jeu et du crime ; unis pour sauvegarder la pureté des femmes noires et réduire cette immense armée de prostituées noires qui marche aujourd’hui vers l’enfer ; unis au sein d’organisations sérieuses afin de déterminer, par des rencontres approfondies et de profonds échanges de vues, les grandes lignes de politique et d’action pour le Nègre d’Amérique. C’est la raison d’être de l’Académie nègre américaine. Elle se donne pour but d’être à la fois l’incarnation et l’expression de l’intelligence des gens de sang noir vivant en Amérique, ainsi que le défenseur des idéaux raciaux de l’une des grandes races mondiales. Pour réussir dans ses objectifs, l’Académie se doit donc d’avoir :

  1. un caractère représentatif
  2. une conduite impartiale
  3. une direction ferme

Avoir un caractère représentatif ne signifie pas qu’elle représente tous les intérêts ou toutes les factions, mais qu’elle s’efforce d’englober les meilleures idées, les efforts les plus désintéressés et les idéaux les plus élevés. Car ceux-ci sont dispersés dans les coins et les recoins à travers tout le pays, ce sont des Nègres possédant une très grande formation, des hommes dont l’esprit et la motivation sont élevés, mais qui sont inconnus de leurs semblables et ne peuvent avoir qu’une influence bien trop réduite. L’Académie nègre doit s’efforcer de les mettre en relation les uns avec les autres et de leur donner un porte-parole commun.

24 La conduite de l’Académie doit être impartiale. Son objectif est de magnifier le peuple, mais elle doit le faire au moyen de la vérité, non du mensonge, au moyen de l’honnêteté, pas de la flatterie. Elle doit continuellement insister sur le fait que les Nègres ne doivent pas attendre qu’on fasse les choses pour eux – ils doivent les faire par eux-mêmes ; qu’ils ont un immense travail à accomplir sur leur propre conduite, qu’un peu moins de plaintes et de pleurs, et un peu plus de travail acharné et d’efforts virils nous donneraient plus d’honneur et nous serviraient plus qu’un millier de Force Bill ou de Civil Rights Bill[9] [9] « Civil Rights Bill » fait ici référence à différents...
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.

25 Enfin, l’Académie nègre américaine doit montrer au peuple nègre un chemin possible pour avancer. Aujourd’hui, il se pose à chaque Nègre des centaines de questions de politique et de droit pour lesquelles il faut prendre une décision et pour lesquelles chacun prend déjà des décisions, mais en l’absence de toute règle, selon son propre instinct ou sa préférence. Ainsi, quelle devrait être l’attitude des Nègres devant l’obligation de passer un test d’alphabétisation afin de pouvoir voter ? Quelle devrait être leur attitude à propos de la séparation dans les écoles ? Comment devons-nous affronter les discriminations dans les trains et dans les hôtels ? Ces questions ont moins besoin de réponses spécifiques que d’une politique générale, et personne n’est mieux placé pour faire connaître cette politique qu’une Académie nègre honnête et représentative.

26 Pour autant, tout ceci ne doit intervenir qu’après une organisation méticuleuse et une longue rencontre. Le travail qui nous incombe immédiatement doit être pratique et avoir une influence directe sur la situation du Nègre. Le travail d’histoire consistant à rassembler les lois des États-Unis ainsi que des différents États de l’Union concernant les Nègres est d’une telle ampleur et d’une telle importance qu’aucun autre organisme ne pourrait l’entreprendre. Si nous pouvions accomplir cette tâche, nous justifierions notre existence. Un travail extraordinaire nous attend dans le domaine de la sociologie. Nous devons tout d’abord résolument et courageusement affronter la vérité, sans nous excuser, mais avec le plus grand des sérieux. L’Académie nègre doit lancer un avertissement qui résonnera dans chaque cabane noire de ce pays : si nous ne vainquons pas nos vices actuels, ils nous vaincront ; nous sommes malades, nous développons des tendances criminelles et un pourcentage inquiétant de nos hommes et de nos femmes sont sexuellement impurs. L’Académie nègre doit se lever et proclamer, avec Garrison, par-dessus les toits : je ne tergiverserai pas, je ne bougerai pas d’un pouce et l’on m’entendra. L’Académie doit réunir autour d’elle les hommes désintéressés et talentueux, les femmes pures et nobles d’esprit, afin de combattre l’armée de démons qui déshonore notre virilité et notre féminité. Il n’existe pas aujourd’hui, sur la terre de Dieu, de race plus forte, plus intelligente et plus morale que le Nègre d’Amérique, à condition qu’il concentre ses énergies dans la bonne direction, à condition qu’il :

27

« Brise les barrière jalouses où l’enfermait sa naissanceSaisi[sse] le manteau de la fortuneTien[nne] tête aux coups de l’adversitéEt lutte contre sa mauvaise étoile[10] [10] Encore une fois, Du Bois cite, sans indiquer la référence,...
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 ».

28 En ce qui concerne la science et la morale, j’ai indiqué deux champs de recherche pour l’Académie. Pour finir, en ce qui concerne la politique pratique, j’aimerais proposer à l’Académie le credo suivant :

  1. Nous croyons que les Nègres, en tant que race, ont une contribution à apporter à la civilisation et à l’humanité, et qu’aucune autre race ne peut l’apporter.
  2. Nous croyons qu’il est du devoir des Américains de descendance nègre, en tant que corps, de conserver leur identité raciale jusqu’à ce que la mission du peuple nègre soit accomplie et que l’idéal de fraternité humaine soit devenu réalisable.
  3. Nous croyons qu’il est totalement possible et réalisable, à moins que la civilisation moderne ne soit un échec, que deux races comme les Blancs et les gens de couleur en Amérique, vivant dans une telle harmonie, essentielle dans le domaine politique, économique et religieux, puissent développer, l’une à côté de l’autre, dans la paix et le bonheur mutuel, leur propre contribution à la culture de leur pays commun.
  4. Afin d’atteindre ces objectifs, nous revendiquons, non une égalité sociale entre ces races car cela ne tiendrait pas compte des préférences humaines, mais un équilibre social qui, dans toutes les relations complexes de la vie, offrirait une prise en compte juste et méritée de la culture, de l’habileté et de la valeur morale, qu’elles se trouvent sous des peaux blanches ou sous des peaux noires.

Nous croyons que le premier et le plus grand pas vers la résolution de la friction actuelle entre les races – ce qu’on appelle communément le problème nègre – consiste à corriger l’immoralité, le crime et la paresse existant chez les Nègres eux-mêmes et qui demeure un héritage de l’esclavage. Nous croyons que seuls des efforts sincères et longuement renouvelés de notre part peuvent guérir ces maux sociaux.

29 Nous croyons que le deuxième grand pas vers un meilleur ajustement des relations entre les races devrait être une sélection plus impartiale des compétences dans le monde économique et intellectuel, ainsi qu’un plus grand respect pour la liberté et la valeur individuelle, indépendamment de la race. Nous croyons que seuls de sincères efforts de la part des Blancs de ce pays apportera les changements dont nous avons tant besoin dans ces domaines.

30 Sur la base de ce qui précède, croyant fermement en notre propre destinée, nous, Nègres d’Amérique, sommes résolus à nous battre, de toutes les manières honorables possibles, pour l’accomplissement des objectifs les meilleurs et les plus élevés, pour le développement d’une virilité forte et d’une féminité pure, ainsi que pour l’épiaison d’un idéal racial en Amérique et en Afrique, pour la gloire de Dieu et pour l’édification du peuple nègre. ◆

31 Traduit de l’anglais par Stéphane Dufoix

 

Notes

[ *] « The Conservation of Races », American Negro Academy, Occasional Papers, n° 2, 1897.Retour

[ 1] Il s’agit du biologiste Thomas Henry Huxley (1825-1895), surnommé « le bouledogue de Darwin » pour sa défense acharnée de la théorie de l’évolution. Il rédige en 1863 un ouvrage intitulé Evidence on Man’s Place in Nature dans lequel il applique la théorie de l’évolution à l’espèce humaine [NdT].Retour

[ 2] Il s’agit en fait du géographe Friedrich Ratzel (1844-1904). Auteur en 1899 d’un ouvrage intitulé Anthropogéographie, il y défend l’idée d’une division du genre humain en deux races : la race septentrionale et la race méridionale [NdT].Retour

[ 3] Johann Friedrich Blumenbach (1752-1840) est un naturaliste allemand auteur en 1775 d’un ouvrage intitulé Sur les variétés de l’espèce humaine dans lequel il propose une nouvelle classification des êtres humains. En 1795, il fixe le nombre de races à cinq : caucasienne (terme dont il est l’inventeur), mongole, nègre, américaine et malaise [NdT].Retour

[ 4] En français dans le texte [NdT].Retour

[ 5] Il s’agit de Toussaint Louverture (1743-1803), esclave affranchi de Saint Domingue qui prend la tête de la rébellion contre la tutelle française. Il proclame la liberté de l’île, qu’il rebaptise Haïti, en 1800. Arrêté par le général français Leclerc sur ordre de Napoléon, il est emprisonné en France où il meurt en 1803. Haïti devient indépendante en 1804 [NdT].Retour

[ 6] En français dans le texte [NdT].Retour

[ 7] Le terme « zambo » désigne en anglais aussi bien l’enfant né d’un parent mulâtre et d’un parent noir que celui né d’un parent indien et d’un parent noir. Il fut également utilisé sur un registre comique pour décrire les Noirs dans leur ensemble [NdT].Retour

[ 8] Du Bois cite ici, sans en signaler la référence, un vers de la dernière strophe du long poème d’Alfred Tennyson (1809-1892) In memoriam. Nous citons ici la traduction française de Madeleine Cazamian parue dans l’édition bilingue des poèmes de Tennyson, Paris, Aubier-Montaigne, 1938, p. 233 [NdT].Retour

[ 9] « Civil Rights Bill » fait ici référence à différents Civil Rights Acts garantissant aux anciens esclaves l’accès à l’intégralité des droits civils et politiques : ils furent votés en 1866, 1870, 1871 et 1875. En 1883, la Cour suprême déclare le Civil Rights Act de 1875 non constitutionnel. Il faut ensuite attendre 1957 puis 1964 pour que de nouveaux Civil Rights Acts soient votés. « Force Bill » est le nom populaire de plusieurs lois américaines, dont la première remonte à 1833. Il est vraisemblable que celle qu’évoque Du Bois ici est la loi du 31 mai 1870 qui avait pour but d’assurer l’exécution du quinzième amendement à la Constitution américaine et condamnait toute action consistant à empêcher les Noirs Américains de pouvoir voter [NdT].Retour

[ 10] Encore une fois, Du Bois cite, sans indiquer la référence, la strophe LXIV de In Memoriam de Tennyson. Voir A. Tennyson, In Memoriam, op. cit., p. 115 [NdT].Retour

Résumé

L’histoire du monde n’est pas l’histoire des individus, mais des groupes. Cependant, ce n’est pas l’histoire des classes, mais celle des races. Ces dernières ne sont pas des réalités biologiques, mais des réalités sociales et historiques possédant chacune un message particulier à délivrer à l’humanité. Or, la race nègre, contrairement aux autres, n’a pas encore délivré son message. Pour qu’elle puisse le faire, il est nécessaire qu’elle travaille sur deux fronts : celui de la bonne santé morale du peuple noir d’un côté, celui de son éducation et de sa formation de l’autre. Le Nègre d’Amérique étant partagé, tout à la fois Américain et Nègre, il ne doit pas oublier son appartenance raciale et veiller à ce que la condition des Noirs d’Amérique puisse être améliorée afin de garantir la délivrance du message de la race nègre. La mise en place de l’American Negro Academy a pour but de garantir cette éducation des Noirs par les Noirs pour la préservation de leur race.



The history of the world is not that of individuals, but of groups. And yet it is not the history of socioeconomic classes, but of races. Races are not biological realities, but social and historical realities, each of which has a special message for humanity. But the Negro race, in contrast to the others, has yet to deliver its message. In order to do so it needs to work on two fronts: that of the good moral health of the Black people on the one hand, and that of their education on the other. At once American and Negro, the Black American must not forget to which race he belongs and must ensure that the condition of American Blacks can be improved in order to guarantee the delivery of the message of the Negro race. The object of the American Negro Academy is to guarantee the education of Blacks by Blacks for the conservation of their race.


POUR CITER CET ARTICLE

W. E. B. Du Bois « La préservation des races (1897) », Raisons politiques 1/2006 (no 21), p. 117-130.
URL :
www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2006-1-page-117.htm.
DOI : 10.3917/rai.021.0117.