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Raisons politiques

2011/4 (n° 44)


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Introduction

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L'intuition de base qui anime l'idéal de neutralité est qu'aucun exercice du pouvoir politique ne peut être légitimement justifié par des raisons reposant exclusivement sur la valeur intrinsèque d'une conception controversée de la vie bonne, aussi supérieure aux autres qu'elle puisse être. Pour un certain nombre d'auteurs contemporains, l'idéal de neutralité à l'égard des conceptions de la vie bonne serait le trait distinctif du libéralisme. Toutefois, le débat à propos de la plausibilité et de la désirabilité de l'idéal de neutralité est devenu aujourd'hui un débat avant tout entre libéraux. Or, il peut sembler naturel de considérer l'exigence de neutralité de l'État comme un principe important et consensuel faisant partie d'un socle commun à la plupart des grandes théories politiques en compétition dans les régimes démocratiques occidentaux [1][1] George Sher, Beyond Neutrality : Perfectionism and.... Ce débat entre libéraux est d'autant plus surprenant que l'idéal de neutralité semble bien enraciné dans l'histoire du libéralisme. En réalité, pour un nombre important d'auteurs, il est consensuel de considérer la neutralité comme une formulation certes nouvelle, mais en parfaite continuité avec une position que les libéraux défendent depuis au moins la Lettre sur la tolérance de Locke (1689).

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Pourtant, selon certains libéraux qui rejettent l'idéal de neutralité, considérer la neutralité comme un prolongement naturel de la tolérance n'est pas fondé. Selon eux, certaines politiques de l'État peuvent être légitimement informées par une conception raisonnable de la vie bonne, et non pas être autant que possible neutres vis-à-vis de toutes les conceptions controversées de la vie bonne. Notons alors que c'est en ce sens que ces auteurs libéraux endossent une conception « perfectionniste » du libéralisme, selon laquelle l'État peut légitimement favoriser une ou plusieurs conceptions du bien jugées objectivement meilleures que d'autres. Or, selon ces libéraux, la manière perfectionniste de concevoir et de justifier les principes et les actions de l'État libéral serait aussi naturelle que dominante dans l'histoire du libéralisme. C'est pourquoi considérer la neutralité vis-à-vis des conceptions du bien comme un idéal en continuité avec l'idéal de tolérance semble, de ce point de vue perfectionniste, un contre-sens sur les fondements historiques et théoriques du libéralisme [2][2] Sur ce point exégétique, voir William Galston, Liberal.... Ces auteurs libéraux perfectionnistes estiment qu'il faut abandonner la poursuite de cet idéal, lequel de toute façon serait destiné à disparaître, s'il n'est déjà mort [3][3] G. Sher, Beyond Neutrality..., op. cit. ; Steven Wall,.... L'opposition semble donc franche entre ceux des libéraux pour qui l'État, pour être juste, doit rester neutre vis-à-vis des conceptions du bien, et ceux des libéraux qui, au contraire, défendent que l'un des buts légitimes de l'État consiste en la promotion d'une ou de plusieurs conceptions du bien jugées objectivement meilleures que d'autres.

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Cependant, cette opposition entre neutralistes et perfectionnistes doit être nuancée, car il se peut que les idéaux de neutralité et de perfection soient complémentaires. Même si cette thèse de la complémentarité possible est controversée et reste encore relativement peu explorée (peut-être pour de bonnes raisons ?) dans la littérature concernée, je voudrais défendre cette complémentarité. En réalité, je voudrais aller plus loin et montrer que le perfectionnisme libéral, même lorsqu'il est paternaliste, est toutefois compatible avec la neutralité de l'État. Je défends cette compatibilité de la manière suivante.

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D'abord, je distingue trois types de neutralité (1). Ensuite, je distingue trois types de paternalisme (2). Puis, je montre comment la neutralité et le paternalisme sont compatibles (3). Enfin, je défends que la neutralité des conséquences, qui me semble être la version la plus exigeante de la neutralité est, elle aussi, compatible avec le perfectionnisme et je termine en suggérant que la seule manière de rendre incompatibles le paternalisme et la neutralité consiste à exiger que la neutralité englobe à la fois la neutralité des justifications, des buts, et des conséquences (4).

1. Trois définitions de la neutralité

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Lorsque les philosophes disent que l'État neutre est celui qui ne favorise aucune conception du bien, cela peut vouloir dire au moins trois choses différentes :

  • (1) Neutralité des conséquences : l'État ne doit rien faire qui ait pour conséquence ­ que cette conséquence soit intentionnelle ou pas ­ de favoriser ou de défavoriser une conception du bien controversée.

  • (2) Neutralité des buts : l'État ne doit rien faire dans le but de favoriser une conception du bien controversée au détriment des autres.

  • (3) Neutralité des justifications : la justification des principes politiques ou des politiques de l'État ne doit pas reposer sur la supériorité d'une conception du bien controversée.

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Ces trois sens différents de la neutralité ont donné lieu à de nombreux développements, nous en présenterons ici l'essentiel [4][4] Voir en particulier J. Raz, The Morality of Freedom,....

1.1. La neutralité des conséquences

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Selon la neutralité des conséquences, les agents politiques ne doivent rien faire qui ait pour conséquence de favoriser ou de défavoriser une conception du bien controversée. Par exemple, les lois promulguées par un Parlement ne doivent pas permettre qu'un style de vie hédoniste soit favorisé au détriment d'un style de vie attaché aux valeurs chrétiennes. L'essentiel est que les conséquences des actions de l'État soient les mêmes pour tous les styles de vie.

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La neutralité des conséquences peut se décliner de deux manières : soit l'État dans ses politiques ne doit promouvoir aucune conception du bien au détriment des autres, soit il doit les promouvoir toutes de manière égale. Or, chacune de ces manières de décliner la neutralité semblent à première vue impraticable. Selon la première version, pour que les politiques de l'État ne puissent pas avoir des conséquences non neutres sur les conceptions du bien, il faudrait que l'État n'agisse plus, car n'importe quelle politique aura des conséquences non neutres sur les conceptions du bien. Selon la deuxième version, la neutralité des conséquences impliquerait des politiques d'État qui vont affecter de manière égale toutes les conceptions du bien [5][5] C'est par exemple la version exposée par Alan Montefiore.... Or, il est très difficile, sinon impossible, de prédire les conséquences d'une loi sur les conceptions du bien.

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À titre d'illustration, donner à chacun un droit à l'éducation gratuite n'implique pas que tous vont pouvoir en bénéficier de manière égale. La raison pour laquelle il n'est pas possible que les conséquences soient égales pour tous est que les préférences et capacités de chacun varient. Plus précisément, les ressources que l'État peut distribuer par ses politiques ont, selon chaque conception du bien, une valeur relative à la hiérarchie des valeurs spécifique à chacune de ces conceptions.

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Même en admettant qu'une neutralité des conséquences soit possible, une politique visant à affecter de manière égale toutes les conceptions du bien serait indésirable, car la mettre en  uvre impliquerait, du point de vue des libéraux neutralistes, un interventionnisme d'État bien trop important pour rester confortablement compatible avec le libéralisme. En somme, il existe un consensus largement partagé sur le fait que la neutralité des conséquences n'est pas une interprétation plausible, ni désirable, de l'idéal de neutralité.

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Il existe toutefois quelques exceptions à ce consensus, comme dans les travaux de Robert E. Goodin et Andrew Reeve [6][6] Robert E. Goodin et Andrew Reeve (dir.), Liberal Neutrality,..., mais aussi ceux de David Miller [7][7] David Miller, Market, State, and Community, Oxford,..., ou de John Tomasi [8][8] John Tomasi, Liberalism Beyond Justice, Princeton,.... Pour une remise en question instructive de ce rejet de la neutralité des conséquences, il est intéressant de lire Steven Wall [9][9] S. Wall, « Neutrality and Responsibility », Journal... ainsi que la réponse qui lui a été faite par Walter Schaller [10][10] Walter Schaller, « Is Liberal Neutrality Insufficiently.... Simon Clarke [11][11] Simon Clarke, « Consequential Neutrality Revivified »,... propose quant à lui une défense convaincante de la neutralité des conséquences. Je vais dans cet article me joindre à cette minorité et soutenir que la neutralité des conséquences est un idéal plausible et désirable (4).

1.2. La neutralité des buts

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Selon la définition de la neutralité des buts (ou des intentions), l'État ne doit rien faire avec l'intention de favoriser une conception du bien au détriment des autres. Cette définition de la neutralité se distingue de celle de la neutralité des conséquences, en ce qu'elle met l'accent sur les intentions (des élus ou fonctionnaires) de l'État et non pas sur les conséquences des politiques de l'État.

La neutralité des buts semble à première vue un idéal réalisable. Pour comprendre pourquoi, prenons un exemple : supposons que l'État a pour but l'établissement d'une langue officielle d'État et doit donc en choisir une parmi plusieurs disponibles. Ce but peut être considéré neutre dans le sens où il ne s'agit pas de favoriser intentionnellement une langue au détriment des autres, mais de répondre par exemple à un besoin d'une plus grande efficacité des communications de l'État, ce besoin étant consensuel (en supposant bien entendu qu'il soit exact qu'une seule langue officielle rend l'État plus efficace). Bien que le but de l'État puisse être considéré neutre, le choix d'une langue en particulier aura certainement une conséquence non neutre, puisque tous ceux qui ne considèrent pas la langue choisie comme leur langue préférée seront défavorisés par rapport à ceux dont la langue choisie est la langue préférée.

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Malgré cette apparente plausibilité, la neutralité des buts semble prêter le flanc à l'objection selon laquelle il est difficile de connaître les buts réels de l'État [12][12] G. Sher, Beyond Neutrality..., op. cit., p. 23-25.. En effet, il se révèle difficile de savoir quand les buts de l'État sont neutres ou pas, si on considère que ces buts renvoient aux intentions de l'État. Mais comment être certain que l'on connaît les intentions réelles de l'État ? Ainsi, pour revenir à notre exemple, comment s'assurer que le but de l'État est intentionnellement neutre ? Car il se peut que la motivation réelle, derrière le masque d'un but neutre comme « le besoin d'établir une seule langue officielle afin d'améliorer l'efficacité des communications de l'État », cache en réalité le but non neutre de favoriser une langue au détriment des autres [13][13] Sur cette difficulté, cf. Kwame Anthony Appiah, The....

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Une solution consiste à tenir pour acquis que l'important ce sont les raisons avancées par l'État en faveur de telle ou telle politique, et ce indépendamment de la question de savoir si ces raisons correspondent aux réelles intentions de l'État. Dans ce cas, cette objection de la difficulté à connaître les intentions n'aurait pas lieu d'être, puisque les raisons peuvent être publiques et ouvertes à la contestation [14][14] J. Waldron, Liberal Rights, op. cit., p. 150-151..

1.3. La neutralité des justifications

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Certains auteurs semblent exclure, pour la raison mentionnée, que la neutralité des buts en tant que neutralité des intentions soit une conception plausible de la neutralité. Selon eux, la neutralité doit être comprise en tant que neutralité des justifications ce qui suppose que les justifications des politiques de l'État ne doivent pas faire appel à des raisons reposant sur la supériorité d'une conception du bien controversée. La neutralité des justifications est la version de la neutralité endossée par une majorité des défenseurs de l'idéal de neutralité.

D'autres auteurs ne semblent pas attacher beaucoup d'importance à la distinction entre buts et justifications, parlant alors indifféremment de neutralité des buts ou de la neutralité des justifications pour désigner la même chose. En effet, la distinction entre neutralité des buts et celle des justifications peut sembler peu importante dans la mesure où une justification neutre implique généralement une neutralité du but [15][15] Ch. Larmore, The Morals of Modernity, New York/Cambridge,....

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On peut comprendre que la neutralité des buts et celle des justifications puissent être assimilées, car toutes deux reposent sur les raisons des politiques de l'État. Toutefois, il est possible que l'État puisse avoir des buts non neutres tout en justifiant de manière neutre ses actions. Et inversement, il est tout aussi envisageable de justifier de manière non neutre des politiques de l'État ayant un but neutre. Par conséquent, il convient de ne pas écarter trop rapidement les différences entre la neutralité des buts et celle des justifications, ne serait-ce que parce que cette distinction peut s'avérer importante pour comprendre de quelle manière l'idéal de neutralité n'est pas nécessairement incompatible avec le perfectionnisme.

1.4. Conclusion

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Résumons les idées concernant les trois sens de la neutralité. La neutralité des conséquences est presque toujours considérée non plausible ni désirable, contrairement à la neutralité des justifications, qui est la conception de la neutralité endossée par presque tous les libéraux. Même si la neutralité des buts est le plus souvent associée à la neutralité des justifications, il existe toutefois des raisons importantes de les distinguer clairement.

Une fois que l'on admet la nécessité de distinguer la neutralité des buts de la neutralité des justifications, il est possible, afin de sauvegarder le caractère plausible de l'idéal de neutralité, soit de considérer nécessaire de les défendre les deux à la fois, soit de considérer qu'il reste plausible et désirable de défendre seulement l'une ou l'autre. Selon la première alternative, la version la plus exigeante de la neutralité implique une défense de la neutralité à la fois des buts et des justifications ; dans cette version, la neutralité semble plus difficilement compatible avec le perfectionnisme. Selon la seconde alternative, la neutralité semble un idéal davantage compatible avec le perfectionnisme, que ce soit dans la variante limitée à la neutralité des buts, ou que ce soit dans la variante limitée à la neutralité des justifications.

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Rappelons toutefois que la neutralité des conséquences est, de notre point de vue, un idéal plausible et désirable. Si cela s'avère vrai, alors il nous semble que la neutralité n'est pas si clairement compatible avec le perfectionnisme, et a fortiori avec le paternalisme. Mais avant d'en arriver là, voyons à présent quelles sont les définitions concurrentes du perfectionnisme et du paternalisme.

2. Perfectionnisme et paternalisme

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C'est de l'intérieur même de la théorie libérale que sont formulées depuis plusieurs années les plus vigoureuses critiques de l'idéal de neutralité, le plus souvent par des auteurs qui se considèrent d'une manière ou d'une autre des libéraux « perfectionnistes [16][16] Voir par exemple J. Raz, The Morality of Freedom, op.... ».

Si le sens du terme « perfectionnisme » ne semble pas fixé dans la littérature contemporaine, on peut néanmoins distinguer deux significations principales par souci de clarification : l'un éthique, l'autre politique. Le perfectionnisme éthique se construit à partir de deux thèses principales : l'une méta-éthique, l'autre normative.

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Selon la thèse méta-éthique, les jugements éthiques et moraux sont réductibles en dernière instance à des croyances qui peuvent être vraies ou fausses (et non pas, par exemple, à des désirs ou à des préférences subjectives). Selon la thèse normative du perfectionnisme, certains styles de vie éthiques et moraux, c'est-à-dire certains idéaux de la vie bonne, peuvent être jugés objectivement meilleurs que d'autres.

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Selon le perfectionnisme politique, la promotion par l'État de certains idéaux de la vie bonne jugés meilleurs que d'autres peut être un but légitime. Cette thèse politique perfectionniste doit toutefois être divisée en deux [17][17] Sur ce point, voir K. A. Appiah, The Ethics of Identity,... : (a) l'État peut légitimement promouvoir des idéaux de vie bonne qui (b) reposent sur une conception du bien plus substantielle que la satisfaction des désirs quels qu'ils soient (subjectivisme). Autrement dit, l'État peut promouvoir des conceptions du bien sans être perfectionniste, lorsque les conceptions du bien promues sont des conceptions subjectivistes [18][18] Sur cette opposition entre perfectionnisme et subjectivisme,....

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Les débats sont riches entre libéraux au sujet la plausibilité et désirabilité de la neutralité et ses rapports avec le perfectionnisme [19][19] Voir, parmi une littérature importante, K. A. Appiah,....

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Je commence dans cette section par (1) distinguer un perfectionnisme radical d'un perfectionnisme modéré. Ensuite, (2) je distingue trois variantes du paternalisme : la première (a) étant un modèle de paternalisme dur (c'est-à-dire coercitif), les deux suivantes, les (b) et (c), étant des modèles de paternalisme doux (non-coercitif).

2.1. Perfectionnisme radical et perfectionnisme modéré

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Selon le perfectionnisme politique, l'une des finalités légitimes de l'État est de promouvoir certains modes de vie éthiques et d'en décourager d'autres. Mais n'est-ce pas là une conception de l'État qui est paternaliste ? Et surtout, ne s'agit-il pas d'une conception illégitime, dans un État libéral, de l'usage du pouvoir politique ? Car cela ne revient-il pas à imposer aux individus des valeurs du bien qu'ils ne partagent nécessairement pas et qu'ils doivent être libres de rejeter ? Selon certains perfectionnistes parfois appelés radicaux [20][20] Dixit Jonathan Quong, Liberalism without Perfection,..., l'État peut légitimement restreindre la liberté des individus afin de les empêcher de mener des vies jugées dégradantes et les forcer à mener des vies meilleures. Il est consensuel de considérer que les perfectionnistes radicaux, et seulement eux, sont paternalistes, car habituellement le paternalisme est défini comme ayant pour finalité le bien d'autrui en limitant sa liberté [21][21] Gerald Dworkin, « Paternalism », The Monist, vol. 56,.... Mais d'autres perfectionnistes de tendance libérale essaient avec plus au moins de succès de dissocier le perfectionnisme du paternalisme. C'est le cas des perfectionnistes parfois appelés modérés, pour qui l'État ne doit pas utiliser de méthodes coercitives afin de promouvoir ou de décourager certains modes de vie. L'expression de « perfectionnisme modéré », dont l'idée principale est la promotion par l'État d'une ou plusieurs conceptions du bien controversées par des méthodes non-coercitives, est utilisée par Joseph Chan [22][22] J. Chan, « Legitimacy, Unanimity, and Perfectionism »,..., mais aussi Peter de Marneffe [23][23] P. de Marneffe, « Liberalism and Perfectionism », The..., bien que dans un sens différent. Parmi d'autres auteurs qui défendent un perfectionnisme modéré, dans un sens non-coercitif, on peut citer Vinit Haksar [24][24] Vinit Haksar, Equality, Liberty and Perfectionism,..., Thomas Hurka [25][25] T. Hurka, Perfectionism, op. cit., George Sher [26][26] G. Sher, Beyond Neutrality..., op. cit., Joseph Raz [27][27] J. Raz, The Morality of Freedom, op. cit., et Steven Wall [28][28] S. Wall, Liberalism, Perfectionism and Restraint, op..... Comme je l'ai suggéré, il me semble que dans la littérature contemporaine, c'est John Rawls [29][29] J. Rawls, Théorie de la justice, trad. de l'angl. par... qui lance la première salve contre le perfectionnisme politique, qu'il associe à l'élitisme, le rendant par là incompatible avec le libéralisme. Car l'élitisme repose sur l'idée que la finalité de la société est de servir les intérêts d'une minorité. Ainsi, si on admet la thèse perfectionniste selon laquelle l'État doit promouvoir une conception du bien et que cette conception du bien est seulement atteignable par quelques individus, alors l'élitisme et le perfectionnisme sont nécessairement liés. Par ailleurs, un perfectionnisme qui veillerait à ne pas être élitiste court le risque de tomber sur la même objection d'élitisme, dans la mesure où l'État promeut une conception du bien qui n'est pas partagée par certains de ses membres et qui par conséquent, pourra exclure certains de ses membres des bénéfices de la promotion de cette conception du bien. Mais cette dernière objection perd de sa force si on insiste sur le fait que le perfectionnisme n'est pas nécessairement coercitif. En effet, comme le rappelle Joseph Raz :

Toute action perfectionniste n'est pas une imposition coercitive d'un style de vie. Cela pourrait consister à encourager ou à faciliter des actions souhaitées, ou à décourager des modes de comportement indésirables. Conférer des honneurs à des artistes créatifs et performants, donner des subventions ou des prêts à des personnes qui créent des centres communautaires, taxer un type d'activité de loisir (la chasse, par exemple) plus lourdement que les autres sont tous des cas où l'action politique poursuivant des conceptions du bien ne correspond pas à l'image populaire menaçante consistant à emprisonner des personnes fidèles à leur religion, qui expriment publiquement leurs opinions, laissent pousser leurs cheveux, ou consomment des drogues inoffensives [30][30] J. Raz, The Morality of Freedom, op. cit., p. 161 (notre....

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Les perfectionnistes modérés libéraux semblent donc être à l'abri de l'objection de paternalisme, si on partage la définition du paternalisme en tant que limitation de la liberté d'un individu pour son propre bien.

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En revanche, si on estime que la définition correcte du paternalisme n'implique pas nécessairement de limitation de la liberté, comme par exemple la définition proposée par Cass Sunstein et Richard Thaler [31][31] Cass R. Sunstein et Richard H. Thaler, « Libertarian..., ou encore celle proposée par Jonathan Quong [32][32] J. Quong, Liberalism without Perfection, op. cit., dans ce cas, même les perfectionnistes modérés sont paternalistes. Dans le cas où l'on admettrait que le paternalisme d'État n'implique pas nécessairement de limitation de la liberté, on aurait donc le choix, en tant que libéral, entre considérer le perfectionnisme politique (toujours nécessairement paternaliste donc) comme inacceptable, ou bien accepter que le paternalisme politique peut être légitime lorsqu'il n'est pas coercitif. Pour pouvoir trancher cette question, le mieux est de commencer par proposer trois définitions distinctes du paternalisme. Celle qui semblera la plus plausible nous permettra ensuite de décider à quelles conditions le paternalisme politique peut être légitime.

2.2. Quel paternalisme ? Trois variantes

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La différence entre un perfectionnisme non coercitif et un perfectionnisme coercitif renvoie à celle entre un paternalisme doux et un paternalisme fort. Un exemple nous permettra de bien voir la différence entre ces deux grandes variantes du paternalisme. Imaginons une personne sur le point de traverser un pont qui s'écroulera à son passage, dont on ne peut pas savoir si elle connaît le danger auquel elle s'expose. Un paternaliste doux dira qu'il est légitime d'empêcher la personne de traverser le pont afin de l'informer de l'état du pont. Mais si la personne veut malgré tout traverser le pont, afin par exemple de se suicider, le paternaliste doux la laissera traverser, une fois qu'il a la certitude qu'elle est bien informée. En revanche le paternaliste fort dira que, du moins parfois, il serait légitime d'empêcher la personne de traverser le pont même si elle est informée qu'il s'écroulera à son passage, qu'elle en a la volonté, et qu'elle décide librement de le faire.

(a) Le paternalisme en tant que limitation de la liberté

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Selon une conception communément partagée, le paternalisme consiste en une limitation de la liberté d'un individu pour son propre bien. Ainsi, selon Gerald Dworkin, le paternalisme est une : « atteinte à la liberté d'action d'une personne justifiée par des raisons se référant exclusivement au bien-être, bien, bonheur, besoins, intérêts ou aux valeurs de la personne contrainte [33][33] G. Dworkin, « Paternalism », art. cité (notre trad... ».

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Cette limitation de la liberté d'autrui peut se manifester sous deux formes : soit en forçant l'individu à faire ce qu'il ne veut pas faire, soit en l'empêchant de faire ce qu'il veut. L'objection au paternalisme en tant que limitation de la liberté est simple : il semblerait que beaucoup d'actions qui ne limitent pas la liberté sont pourtant paternalistes [34][34] Bernard Gert et Charles M. Culver, « Paternalistic.... Par exemple, je refuse de donner vingt euros à un drogué car je crois que ce n'est pas dans son intérêt de le dépenser en drogues et qu'il est incapable d'utiliser cet argent pour se nourrir. Dans ce cas de figure, il n'y a pas de limitation de sa liberté en un sens pertinent (après tout, j'ai seulement décidé de ne pas donner mon argent), et pourtant il semblerait qu'il y a là une attitude paternaliste de ma part envers le drogué. Par conséquent cette définition du paternalisme en tant que limitation de la liberté est trop restrictive.

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Une variante de la définition classique du paternalisme, qui pourrait permettre de mieux circonscrire le paternalisme, est la suivante : une action est paternaliste lorsqu'un individu vise à améliorer le bien-être d'un autre individu contre ses désirs et croyances [35][35] Dan Brock, « Paternalism and Autonomy », Ethics, vol. 98,.... En effet, une caractéristique de l'individu paternaliste est son incapacité apparente à respecter les souhaits et croyances de l'individu « paternalisé » relatifs à son bien-être. L'exemple donné plus haut n'était pas un exemple de restriction de la liberté d'autrui, mais un exemple de cette incapacité à respecter le bien-fondé des désirs et croyances des paternalisés. En réalité, la définition du paternalisme en tant que limitation de la liberté d'autrui pour son propre bien n'est qu'une variante de cette attitude caractéristique du paternaliste qui ne croit pas au bien-fondé des désirs et croyances d'autrui. Et la limitation de la liberté ne semble être qu'une méthode parmi d'autres de cette attitude consistant à vouloir améliorer le bien-être d'autrui sans son consentement.

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L'objection la plus convaincante [36][36] J. Quong, Liberalism without Perfection, op. cit. à cette conception du paternalisme basée sur le consentement consiste à dire que cette définition ne semble pouvoir s'appliquer que dans le cas d'une inadéquation entre les désirs du paternaliste et ceux du paternalisé. Car si les préférences révélées du paternalisé correspondent à celles du paternaliste, on assiste à un cas de paternalisme avec le consentement du paternalisé. Or, s'il peut y avoir des actions paternalistes même lorsqu'il y a consentement, cette définition du paternalisme en tant que non-respect du consentement ne capte pas correctement ce que veut dire le paternalisme. En effet, concentrons-nous sur la possibilité qu'il puisse y avoir coïncidence entre les croyances du paternaliste et celles du paternalisé. Il serait bizarre que cela ne puisse pas arriver et il serait bizarre de dire que si cela arrive, il ne s'agit plus de paternalisme. Cette objection de la coïncidence permet donc de mettre en doute le bien-fondé de toutes les définitions qui font du non-consentement une condition nécessaire du paternalisme, définition d'après laquelle un individu est paternaliste seulement s'il agit contre les croyances du paternalisé. Même si cette réfutation du paternalisme en tant que limitation de la liberté d'autrui pour son propre bien va à l'encontre de nos intuitions les plus ancrées sur le paternalisme, elle a cependant le mérite de nous obliger à nous pencher sur d'autres définitions possibles.

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(b) Le paternalisme comme amélioration du choix

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Une deuxième définition du paternalisme est la suivante. Selon la conception du paternalisme comme amélioration du choix d'autrui, une action est paternaliste si elle vise à influencer les choix des individus de manière à améliorer leur bien-être. Comme l'écrivent Cass Sunstein et Richard Thaler : « Une action est "paternaliste" si elle tente d'influencer les choix des personnes affectées d'une manière qui les rendra mieux loties [37][37] George Sher, Beyond Neutrality : Perfectionism and.... » Afin de comprendre plus concrètement cette définition, les auteurs donnent l'exemple d'un restaurant self-service, dans lequel les gens ont tendance à choisir davantage les aliments qui sont placés au début indépendamment des qualités de ces aliments. Donc la personne en charge de placer les aliments peut décider de placer les aliments les plus sains avant ou après les aliments moins sains, choix qui va déterminer les préférences des consommateurs. Leur idée est qu'il n'y a pas d'alternative au paternalisme dans ces situations, puisque n'importe quel choix de celui qui décide comment placer les aliments va déterminer les choix des consommateurs. Cet exemple leur permet de soutenir que : « si l'arrangement des alternatives a un effet significatif sur les choix que les clients font, alors leur vraies "préférences" n'existent pas formellement  [38][38] Sur ce point exégétique, voir William Galston, Liberal... ». Cette conception du paternalisme a un avantage important sur les deux précédentes et en particulier sur la conception du paternalisme basée sur le consentement, car elle prend en compte le fait que les préférences des gens peuvent être influencées par les choix des planificateurs. Ainsi, la définition que Cass Sunstein et Richard Thaler proposent permet de prendre en compte la possibilité que : « (...) les préférences des gens, dans certains domaines et à travers une certaine gamme, sont influencées par les choix faits par les planificateurs  [39][39] G. Sher, Beyond Neutrality..., op. cit. ; Steven Wall,... ».

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L'objection principale au paternalisme en tant qu'amélioration du choix consiste à dire que cette définition du paternalisme est trop large. Car si elle est correcte, alors toute action visant à améliorer les choix des autres serait paternaliste. Mais il semble exagéré de conclure que viser à améliorer le bien-être de l'individu en lui donnant de l'information qui aura une influence sur son choix est une attitude nécessairement paternaliste. De la même façon, obliger un individu à obtenir telle ou telle information pour évaluer si son choix est bon peut être perçu comme une attitude paternaliste. Mais dans ce cas de figure, on reviendrait à la première définition du paternalisme, en tant qu'interférence sur la liberté de quelqu'un pour son propre bien. Or il ne s'agit pas ici d'obligation à s'informer, mais seulement d'information rendue disponible par l'État. Aussi, cette définition du paternalisme comme amélioration du choix souffre d'un abus de langage, car c'est une erreur de qualifier de paternalistes des institutions qui tendent à améliorer le bien-être de ceux à qui elles s'appliquent. Si le paternalisme avait un sens aussi large, nous serions tous paternalistes chaque fois que nous viserions à améliorer le bien-être de quelqu'un.

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(c) Le paternalisme comme jugement négatif sur autrui

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Le troisième type de paternalisme que j'examine est celui proposé par Jonathan Quong [40][40] Voir en particulier J. Raz, The Morality of Freedom,... :

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  1. Un individu A veut améliorer le bien d'un individu B en ce qui concerne une décision que B doit prendre.

  2. Cet individu A est motivé par un jugement négatif sur la capacité de B à prendre la bonne décision de manière à promouvoir son bien.

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Cette définition semble supérieure à la première qui faisait du paternalisme une limitation de la liberté (Gerald Dworkin), car elle permet de comprendre ce qu'il y a de paternaliste dans des actions ne limitant pas la liberté d'autrui (comme l'exemple donné plus haut du refus de donner de l'argent à un drogué sous le prétexte qu'il le dépenserait mal), du moins dans un sens normatif pertinent de la liberté, i.e. dans le sens du respect des libertés fondamentales ou secondaires de chaque personne. Bien entendu, ne pas donner de l'argent à un drogué peut être considéré comme une limitation de sa liberté, de la même manière que me cacher de quelqu'un qui essaye de me tirer dessus est une limitation de sa liberté de me tuer, mais ce n'est pas ce sens non-normatif de la liberté dont il est question dans le débat concernant la meilleure définition du paternalisme [41][41] C'est par exemple la version exposée par Alan Montefiore....

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Cette définition semble également meilleure que celle du paternalisme comme amélioration du choix  [42][42] Robert E. Goodin et Andrew Reeve (dir.), Liberal Neutrality,..., car elle n'implique pas que toutes les actions visant à améliorer le choix d'autrui sont paternalistes. En effet, lorsque l'amélioration visée n'est pas motivée par un jugement négatif sur la capacité d'autrui à agir pour son bien, il ne s'agit pas là de paternalisme. Précisons toutefois que ce jugement négatif paternaliste sur autrui peut se faire, selon Jonathan Quong, de trois manières :

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  1. en fonction de la rationalité du paternalisé (par exemple, l'irrationalité des handicapés mentaux) ;

  2. en fonction de sa volonté (par exemple, les cas de faiblesse de la volonté) ;

  3. en fonction de ses émotions (par exemple, ne pas dire certaines vérités aux enfants pour ne pas troubler leurs émotions).

41

Ainsi, du point de vue du paternaliste, le paternalisé a un niveau de rationalité, de volonté, et de capacité à gérer ses émotions qui est trop faible pour être capable d'agir avec succès pour son bien-être rationnel, volitif, et émotionnel. Selon Jonathan Quong, le fait que le paternaliste croit mieux savoir que le paternalisé ce qui est bon pour lui n'est pas suffisant pour définir un jugement négatif, car certains actes paternalistes ne reposent pas sur la capacité du paternaliste à savoir ce qui est mieux pour le paternalisé (c'est le cas du paternalisé dont la volonté est faible, qui peut donc très bien savoir ce qui est bon pour lui). Aussi Quong précise-t-il sa définition du paternalisme en ajoutant que le paternaliste croit que le paternalisé n'est pas capable de défendre correctement son intérêt. Il ne s'agit donc pas seulement d'avoir un jugement négatif sur le paternalisé, mais aussi de croire qu'il est incapable d'agir dans son intérêt propre. En outre, je peux avoir un jugement négatif sur autrui sans être paternaliste pour autant. Quong donne un exemple permettant de saisir la différence entre les deux cas de figure : celui du père qui offre de l'argent à son fils pour aller à l'université car il croit que son fils est trop inculte. Il n'est pas paternaliste dans ce cas, car s'il donne de l'argent à son fils pour l'aider, et non pas parce qu'il croit que celui-ci ne sait pas agir dans son meilleur intérêt. En revanche, ajoute Quong, si le fils hésite à aller à l'université et si le père lui offre de l'argent car il doute qu'il fera le bon choix, alors dans ce cas le père est paternaliste, car il a une attitude négative sur la capacité de son fils à promouvoir son propre bien.

2.3. Conclusion

42

L'examen de ces trois variantes de paternalisme me permet de défendre l'idée que le perfectionnisme, même lorsqu'il n'est pas coercitif, est toutefois paternaliste, puisque le paternalisme, du moins dans les versions proposées par Cass Sunstein et Richard Thaler [43][43] George Sher, Beyond Neutrality : Perfectionism and... ou par Jonathan Quong [44][44] Sur ce point exégétique, voir William Galston, Liberal..., n'est pas coercitif, mais seulement incitatif. Par conséquent ceux des libéraux perfectionnistes qui rejettent le paternalisme en le jugeant coercitif, se trompent, puisque le paternalisme n'est pas nécessairement coercitif. Ceci implique que tous les libéraux perfectionnistes sont aussi des libéraux paternalistes. Je vais par conséquent considérer à présent le perfectionnisme et le paternalisme comme synonymes. Nous pouvons dès lors examiner comment le paternalisme et la neutralité sont compatibles.

3. Concilier paternalisme et neutralité ?

43

Bien entendu, pour que la neutralité et le paternalisme puissent être compatibles, il faut admettre que la définition la plus plausible du paternalisme ne correspond pas à celle qui est dominante dans la littérature, selon laquelle une action est paternaliste si elle consiste en une limitation de la liberté d'un individu pour son propre bien. Car si on accepte cette définition, il devient trop laborieux de concilier le paternalisme avec la neutralité. Les travaux de Simon Clarke donnent un exemple récent de tentative de concilier le perfectionnisme avec l'idéal de neutralité. L'auteur partage la définition classique du paternalisme selon laquelle le paternalisme consiste en une limitation de la liberté d'un individu pour son propre bien : « L'essence de paternalisme, c'est que (1) celui-ci vise à bloquer une option ou à faire un choix à la place d'une autre personne et (2) il est concerné par le propre bien de cette personne  [45][45] G. Sher, Beyond Neutrality..., op. cit. ; Steven Wall,... ». Selon lui, nous serions donc confrontés au dilemme suivant : soit nous acceptons le perfectionnisme avec toutes ses implications paternalistes, soit nous rejetons le perfectionnisme et acceptons la neutralité. Il propose d'échapper à ce dilemme en rejetant le perfectionnisme uniquement lorsqu'il est paternaliste. C'est donc seulement lorsque le perfectionnisme implique le paternalisme que l'État doit être neutre. Mais dans les cas de perfectionnisme non paternaliste, l'État peut ne pas respecter le principe de neutralité. Autrement dit, si la neutralité est requise pour des actions paternalistes, en revanche elle n'est pas requise pour des actions perfectionnistes non paternalistes : « En ce qui concerne le paternalisme, l'État doit être neutre, mais la neutralité n'est pas une exigence en matière de politiques non paternalistes [46][46] Voir en particulier J. Raz, The Morality of Freedom,.... »

44

Il s'agit donc d'une manière originale d'essayer d'éclairer les rapports entre la neutralité et le perfectionnisme. Toutefois, le raisonnement de Clarke me semble s'exposer aux trois objections suivantes :

45

(1) D'abord, sa définition du paternalisme est trop restrictive. Car comme nous l'avons examiné, le paternalisme correctement défini ne restreint pas nécessairement la liberté de l'individu, et encore moins nécessairement ses libertés fondamentales. Ce point est d'ailleurs partagé par Joseph Raz qui reconnaît que les actions qui ne sont pas coercitives peuvent être paternalistes. D'ailleurs, ici, Joseph Raz s'oppose à la coercition paternaliste, mais pas au paternalisme non coercitif  [47][47] C'est par exemple la version exposée par Alan Montefiore....

46

(2) Ensuite, le paternalisme tel que je le comprends, i.e. non coercitif, est compatible avec la neutralité.

47

(3) Enfin, le paternalisme, même lorsqu'il est accompagné de coercition, et s'il s'agit d'une coercition qui ne s'applique qu'aux libertés non fondamentales, est également compatible avec la neutralité, lorsque celle-ci s'applique seulement à la structure de base de la société.

48

Mais voyons à présent de manière plus précise de quelles manière le perfectionnisme (et donc le paternalisme) et la neutralité peuvent être compatibles.

3.1. Un accord sur une conception du bien non controversée

49

Tout d'abord, rappelons que certains neutralistes ne s'opposent pas nécessairement à la promotion par l'État de biens qui ne sont pas des biens premiers, à partir du moment où ces biens ne sont pas controversés. Ce point est partagé par ceux des neutralistes qui défendent un libéralisme politique, tels Charles Larmore [48][48] Robert E. Goodin et Andrew Reeve (dir.), Liberal Neutrality,... et John Rawls [49][49] David Miller, Market, State, and Community, Oxford,.... Ainsi, par exemple, si tous les citoyens sont d'accord pour dire que la meilleure vie possible est une vie consumériste et hédoniste passée à se promener la plupart du temps dans des centres commerciaux de préférence en consommant des drogues fortes hallucinogènes et des aliments à très haut taux de cholestérol, alors l'État peut légitiment favoriser ce type de vie au détriment d'autres. Cependant, cette manière de rendre complémentaires l'idéal de neutralité et celui de perfection (en admettant que cette conception du bien puisse être considérée comme perfectionniste) ne semble pas très attractive. En outre, la possibilité d'un accord entre tous les citoyens à propos de la supériorité d'une conception du bien, aussi excellente soit-elle, est empiriquement très improbable, étant donnée la diversité des styles de vie des sociétés libérales. Toutefois, il existe au moins trois autres manières, moins triviales et peut-être plus désirables, de rendre complémentaires l'idéal de neutralité et celui de perfection.

3.2. Une neutralité des buts sans neutralité des justifications et vice versa

50

Une deuxième manière consiste à dire qu'il faut, comme nous l'avons vu, distinguer au moins deux variantes de la neutralité : une neutralité plus concrète, la neutralité des buts, parfois appelée neutralité « législative  [50][50] John Tomasi, Liberalism Beyond Justice, Princeton,... », et une neutralité plus abstraite, appelée presque toujours neutralité « des justifications ». Selon le principe de neutralité des buts, le gouvernement ne doit pas limiter la liberté (ni, plus généralement, limiter les opportunités ou ressources) des individus dans le but de décourager des styles de vie jugés sans valeur ou dégradants. Et selon la neutralité des justifications, le gouvernement doit agir en accord avec un système de principes qui peuvent être justifiés sans référence à aucune conception de la vie bonne controversée. La neutralité des buts doit donc être vue comme un principe substantiel concernant les actions gouvernementales permissibles, alors que la neutralité des justifications est un principe abstrait concernant la manière de justifier les principes substantiels des actions gouvernementales permissibles.

Or, certains des auteurs qui défendent l'idéal de neutralité, défendent seulement une neutralité des buts, mais rejettent la neutralité des justifications. Ainsi, Ronald Dworkin, dans ses écrits plus récents  [51][51] S. Wall, « Neutrality and Responsibility », Journal..., en justifiant le libéralisme par une conception du bien qu'il appelle le « modèle éthique du défi  [52][52] Walter Schaller, « Is Liberal Neutrality Insufficiently... », peut endosser non pas la neutralité des justifications, à supposer qu'il l'ait un jour fait (comme pouvait le laisser supposer son article de 1978), mais la neutralité des buts. En effet, son argument favorable à la neutralité des buts est que les conditions sociales permettant à chacun de mieux vivre, du moins selon l'éthique du défi qu'il défend, seront le mieux remplies si le gouvernement agit selon le principe de neutralité des buts. C'est pourquoi, selon lui, la neutralité des buts est justifiée non par le recours au principe plus abstrait de la neutralité des justifications, mais en se fondant sur une conception du bien. Pour résumer, et en écho à Peter Jones, un libéralisme perfectionniste peut endosser des politiques libérales neutres si ces politiques sont les moyens appropriés pour réaliser sa conception du bien  [53][53] Simon Clarke, « Consequential Neutrality Revivified »,....

3.3. Une neutralité limitée à la structure de base

51

Une troisième manière, pas nécessairement indésirable, ni triviale, de rendre complémentaires l'idéal de neutralité et celui de perfection, est, comme nous l'avons vu à propos de la question de la portée de la neutralité, la suivante : certains auteurs neutralistes ne s'opposent pas à la promotion par l'État de conceptions du bien perfectionnistes et controversées, à condition que ces biens ne concernent pas des questions politiques essentielles pour la structure de base de la société, telles que les questions constitutionnelles majeures ou celles relatives à la justice économique et sociale. En effet, pour ce qui est des questions politiques non essentielles, l'État pourrait légitimement promouvoir certaines conceptions du bien controversées, par exemple à l'issue d'un vote majoritaire favorable à cette promotion. Ce point de vue sur la portée de la neutralité est celui défendu par John Rawls dans Libéralisme politique.

3.4. Un perfectionnisme non coercitif

52

Il existe, enfin, une quatrième manière d'envisager une compatibilité entre l'idéal de neutralité et le perfectionnisme : selon certains libéraux perfectionnistes, la promotion par l'État de conceptions du bien ne doit pas se faire selon des moyens coercitifs. Pour Thomas Hurka : « La neutralité n'est pas défendue par nos arguments perfectionnistes. Ces arguments parlent fortement contre l'idée de contraindre les citoyens à suivre le bien, mais ils n'ont pas la même force contre la promotion non-coercitive du bien. Quelques promotions du bien peuvent avoir des effets mauvais : offrir des récompenses pour l'excellence peut induire des intentions mauvaises, tout autant que des peines menaçantes. Mais un grand nombre d'entre elles ne diminuent pas l'autonomie des citoyens, ni ne réduisent leurs routes vers l'excellence, ou ne nuisent à leurs précieux états intérieurs. Il y a beaucoup de promotions non coercitives du bien que le perfectionnisme approuve  [54][54] G. Sher, Beyond Neutrality..., op. cit., p. 23-25.. »

Or, un perfectionnisme non coercitif semble compatible avec la version plus concrète de la neutralité : la neutralité des buts (ou législative) selon laquelle le gouvernement ne doit pas limiter la liberté des individus dans le but de décourager des styles de vie jugés sans valeur ou dégradants. En effet, la neutralité est un dispositif permettant de filtrer les raisons qui peuvent être utilisées pour justifier les décisions coercitives de l'État. Or, de nombreuses actions de l'État, que celles-ci concernent des questions essentielles ou non-essentielles, ne sont pas de nature coercitive. Par conséquent, on est en droit de se demander si la neutralité doit s'appliquer seulement aux décisions et actions coercitives de l'État, ou si elle doit également s'appliquer à celles non-coercitives. Cette question est intéressante, car de nombreux perfectionnistes estiment que la coercition par l'État n'est pas un moyen effectif de promouvoir des valeurs perfectionnistes. Or, des politiques perfectionnistes non coercitives peuvent être acceptables pour ceux qui défendent la neutralité en limitant son application à l'exercice coercitif du pouvoir politique  [55][55] Sur cette difficulté, cf. Kwame Anthony Appiah, The....

3.5. Conclusion

53

Nous avons vu qu'il existe au moins quatre façons de concilier la neutralité et le perfectionnisme (ainsi que le paternalisme), que celui-ci soit coercitif ou bien seulement incitatif. Toutefois, cette compatibilité est davantage plausible si on défend la neutralité des justifications ou celles des buts. Je voudrais maintenant tester la plausibilité de cette compatibilité entre neutralité et paternalisme pour ce qui est de la neutralité des conséquences.

4. Neutralité des conséquences comme égalité des chances : compatible avec le paternalisme ?

54

Nous l'avons vu, selon la neutralité des conséquences, les agents politiques ne doivent rien faire qui ait pour conséquence de favoriser ou de défavoriser une conception du bien controversée.

55

Par exemple, une politique d'État de défense de la tolérance religieuse qui est neutre dans ses conséquences doit avoir le même effet sur toutes les conceptions de la vie bonne. Si on prend à titre d'exemple trois types de conceptions du bien concernant la religion, une politique neutre dans ses conséquences sur la tolérance religieuse devrait avoir les mêmes conséquences sur ceux qui pensent qu'il y a une seule vraie religion et que seule celle-ci devrait exister, sur ceux qui pensent qu'il vaut mieux qu'il y ait plusieurs religions en concurrence, et sur ceux qui pensent que la religion est l'opium du peuple. Mais cela semble impossible  [56][56] J. Waldron, Liberal Rights, op. cit., p. 150-151..

56

En effet, la neutralité de conséquences, si elle est définie comme une neutralité des résultats, ou une neutralité d'impact, semble impossible à accomplir, car chaque personne ayant une conception différente du bien, elle réagit différemment selon ses convictions et ses capacités aux politiques de l'État. Il est donc impossible que les politiques neutres de l'État aient le même impact sur la capacité et le succès que chacun peut avoir à suivre ses propres conceptions du bien.

57

Pour prendre un autre exemple que celui de la tolérance religieuse, une politique de neutralité fiscale de redistribution des richesses aura inévitablement des conséquences non neutres : ceux qui paient plus de taxes voient réduite leur capacité de mener à bien leur conception du bien. Et ceux qui reçoivent les avantages de cette politique fiscale vont augmenter leur capacité de réaliser leur conception du bien. Ainsi, la neutralité des conséquences, quant elle est comprise en tant que neutralité des résultats ou d'impact, n'est pas plausible. Et même si elle est plausible, elle n'est pas un idéal désirable, car il serait trop coûteux et trop intrusif dans la vie de chacun de tenter de vérifier comment les lois et les politiques publiques peuvent être effectivement neutres dans leurs conséquences.

58

Bien que la neutralité des conséquences en tant que neutralité des résultats ou d'impact n'est ni plausible ni désirable, il me semble toutefois que nous pouvons la rendre plausible si nous la comprenons en tant qu'égalité des chances [57][57] Ch. Larmore, The Morals of Modernity, New York/Cambridge,.... La neutralité des conséquences en tant qu'égalité des chances implique que l'État est neutre dans les conséquences de ses politiques si celles-ci ne donnent pas plus d'opportunités à certains individus par rapports à d'autres en fonction de leur conception du bien.

59

Si on reprend l'exemple d'une politique d'État relative à la religion, nous pouvons supposer qu'un État favorise une religion afin de garantir la paix civile. Intuitivement, cette politique ne semble pas neutre, car elle semble favoriser les croyants de cette religion. Pourtant, cette politique peut avoir une justification neutre. En effet, instaurer une religion d'État peut être justifié de manière neutre, par exemple en invoquant comme justification la paix civile. Ou encore le but de l'État peut être neutre (la paix civile) tout en justifiant une religion d'État de manière non neutre (il existe une seule vraie religion permettant d'instaurer la paix civile). Toutefois, bien que cette politique puisse être considérée neutre dans ses justifications ou dans ses buts, elle a cependant des conséquences non neutres, car elle aura pour effet de donner à certaines personnes plus d'opportunités de poursuivre leurs idéaux.

60

La neutralité des conséquences en tant qu'égalité des chances signifie que les gens devraient avoir les mêmes opportunités de réaliser leur conception du bien. Cette conception de la neutralité des conséquences est compatible avec des impacts ou des résultats non neutres : certaines personnes peuvent avoir plus de succès que d'autres dans la poursuite de leurs idéaux. Mais si la neutralité des conséquences en tant qu'égalité des chances est respectée, alors l'absence de neutralité des résultats est sans importance.

61

Nous avons suggéré qu'il est tout à fait possible qu'un État soit neutre dans ses buts ou dans les justifications de ses politiques, tout en étant perfectionniste dans les conséquences de ses politiques. Donc, bien que la neutralité des justifications ou des buts et le perfectionnisme soient compatibles, on peut considérer que pour que les politiques soient légitimes, il faut également que les conséquences des politiques de l'État ne soient pas perfectionnistes.

62

On peut retirer de cette analyse des rapports entre neutralité et paternalisme la conclusion suivante : il semblerait que la neutralité des justifications et la neutralité des buts ne sont pas des conditions suffisantes de la neutralité, puisqu'elles sont compatibles avec le perfectionnisme et le paternalisme politiques. On peut d'ailleurs aller plus loin et se demander si elles sont des conditions nécessaires de la neutralité [58][58] Voir par exemple J. Raz, The Morality of Freedom, op..... Car il se peut que la neutralité des conséquences, en tant qu'égalité des chances, soit la seule forme nécessaire et suffisante de la neutralité. En effet, un État qui promeut la neutralité des conséquences en tant qu'égalité des chances vise à garantir à chacun une égalité des chances de poursuivre sa propre conception du bien. Or il est tout à fait possible que les politiques permettant de réaliser cette égalité des chances soient justifiées de manière non neutre, ou encore que les buts de ces politiques soient non neutres. Mais est-il important, pour sauvegarder l'idéal de neutralité, que les justifications ou les buts soient neutres ? Il me semble, en suivant Simon Clarke  [59][59] Sur ce point, voir K. A. Appiah, The Ethics of Identity,..., que l'essentiel est que les conséquences soient neutres. En ce sens, la neutralité des justifications ou des buts ne semblent pas être des conditions suffisantes ni nécessaires de la neutralité.

63

Toutefois, les défenseurs de la neutralité des justifications peuvent, en faisant appel à un argument de type contractualiste, insister sur le fait que les justifications des politiques de l'État doivent être neutres pour être légitimes. Dans ce cas, la neutralité des justifications serait une condition nécessaire de la neutralité, bien qu'insuffisante. Et dans ce cas également, la neutralité des conséquences serait aussi une condition nécessaire, bien qu'insuffisante, de la neutralité (et non pas une condition nécessaire et suffisante). Autrement dit, la conception la plus exigeante de la neutralité devrait englober à la fois la neutralité des justifications, des buts et des conséquences. Serait-ce seulement dans ce cas de figure que la neutralité et le paternalisme seraient incompatibles ? Mais nous savons qu'il est difficile sinon impossible de connaître les buts de l'État : les buts peuvent donc toujours être paternalistes. Dans ce cas, même lorsque la neutralité des conséquences et des justifications sont respectées, cela n'empêche pas l'État d'agir selon des buts paternalistes.

Conclusion

64

La neutralité des buts et la neutralité des justifications sont compatibles avec le paternalisme politique, que ce paternalisme soit accompagné de coercition ou pas. De même, la neutralité des conséquences est compatible avec un paternalisme des justifications (ou encore des buts) des politiques de l'État.

65

Par conséquent, soit on estime que des politiques paternalistes ne sont jamais légitimes, ni dans leurs justifications, ni dans leurs conséquences, ni dans leurs buts, et dans ce cas l'idéal de neutralité doit englober à la fois la neutralité des justifications, des buts, et des conséquences, soit on estime que certaines formes de paternalisme peuvent être acceptables, et dans ce cas on peut admettre qu'il n'est pas nécessaire que la neutralité englobe à la fois les justifications, les conséquences et les buts de l'État.

66

Il me semble que le fait d'avoir d'une part, suggéré que le paternalisme n'est pas essentiellement coercitif, et, d'autre part, d'avoir essayé de rendre plausible la neutralité des conséquences, permet de comprendre un peu mieux à quel point il est difficile de séparer clairement le paternalisme et la neutralité, ce qui devrait nous inquiéter si nous sommes des libéraux défendant la neutralité de l'État.

Notes

[1]

George Sher, Beyond Neutrality : Perfectionism and Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 2.

[2]

Sur ce point exégétique, voir William Galston, Liberal Purposes, Cambridge, Cambridge University Press, 1991 ; Joseph Raz, The Morality of Freedom, Oxford, Clarendon Press, 1986 ; « Facing Up : A Reply to Critics », Southern California Law Review, vol. 62, 1989, p. 1230 ; Thomas Hurka, Perfectionism, Oxford, Oxford University Press, 1993, p. 159 ; Joseph Chan, « Legitimacy, Unanimity, and Perfectionism », Philosophy and Public Affairs, vol. 29, no 1, 2000, p. 5-42, p. 5-6.

[3]

G. Sher, Beyond Neutrality..., op. cit. ; Steven Wall, Liberalism, Perfectionism and Restraint, Cambridge, Cambridge University Press, 1998. ; T. Hurka, « Review of George Sher, Beyond Neutrality, Perfectionism and Politics », Ethics, vol. 109, no 1, 1998, p. 187-190, p. 190 ; Richard J. Arneson, « Liberal Neutrality on the Good : An Autopsy », in Steven Wall et George Klosko (dir.), Perfectionism and Neutrality : Essays in Liberal Theory, 2003, p. 191-208 ; Peter de Marneffe, « The Slipperiness of Neutrality », Social Theory and Practice, vol. 32, no 1, 2006, p. 17-34.

[4]

Voir en particulier J. Raz, The Morality of Freedom, op. cit., p. 114-115 ; Charles Larmore, Patterns of Moral Complexity, Cambridge, Cambridge University Press, 1987, p. 44 ; Jeremy Waldron, Liberal Rights, Cambridge, Cambridge University Press, 1993, p. 143-167 ; Will Kymlicka, Liberalism, Community, and Culture, Oxford, Oxford University Press,1989 ; W. Galston, Liberal Purposes, op. cit., p. 100-101 ; John Rawls, Libéralisme politique, trad. de l'angl. par Catherine Audard, Paris, PUF, coll. « Philosophie morale » ; 1995, p. 235-238 (Political Liberalism, New York, Columbia University Press, 1993) ; G. Sher, Beyond Neutrality..., op. cit., p. 22-23 ; S. Wall, Liberalism, Perfectionism and Restraint, op. cit. ; Daniel Weinstock et Roberto Merrill (dir.), Political Neutrality : a Re-evaluation, Basingstoke, Hants, Palgrave Macmillan ; à paraître en 2012.

[5]

C'est par exemple la version exposée par Alan Montefiore (dir.), Neutrality and Impartiality, Londres, Cambridge University Press, 1975, p. 5.

[6]

Robert E. Goodin et Andrew Reeve (dir.), Liberal Neutrality, Londres, Routledge, 1989, p. 193-210.

[7]

David Miller, Market, State, and Community, Oxford, Clarendon Press, 1990, p. 72-97.

[8]

John Tomasi, Liberalism Beyond Justice, Princeton, Princeton University Press, 2001.

[9]

S. Wall, « Neutrality and Responsibility », Journal of Philosophy, vol. 98, no 8, 2001, p. 389-410.

[10]

Walter Schaller, « Is Liberal Neutrality Insufficiently Egalitarian ? Neutrality of Justification versus Strong Egalitarianism », The Journal of Philosophy, vol. 101, no 12, 2004, p. 639-650.

[11]

Simon Clarke, « Consequential Neutrality Revivified », in D. Weinstock et R. Merrill (dir.), Political Neutrality : a Re-evaluation, op. cit.

[12]

G. Sher, Beyond Neutrality..., op. cit., p. 23-25.

[13]

Sur cette difficulté, cf. Kwame Anthony Appiah, The Ethics of Identity, Princeton, Princeton University Press, 2005, p. 91 ; « Expressive Neutrality », in D. Weinstock et R. Merrill (dir.), Political Neutrality : a Re-evaluation, op. cit.

[14]

J. Waldron, Liberal Rights, op. cit., p. 150-151.

[15]

Ch. Larmore, The Morals of Modernity, New York/Cambridge, Cambridge University Press, 1996, p. 126.

[16]

Voir par exemple J. Raz, The Morality of Freedom, op. cit. ; Liberal Purposes, op. cit. ; T. Hurka, « Indirect Perfectionism : Kymlicka on Liberal Neutrality », Journal of Political Philosophy, vol. 3, no 1, 1995, p. 36-57 ; G. Sher, Beyond Neutrality..., op. cit. ; et S. Wall, Liberalism, Perfectionism and Restraint, op. cit.

[17]

Sur ce point, voir K. A. Appiah, The Ethics of Identity, op. cit., p. 157.

[18]

Sur cette opposition entre perfectionnisme et subjectivisme, voir les analyses de G. Sher, Beyond Neutrality..., op. cit., chap. 8.

[19]

Voir, parmi une littérature importante, K. A. Appiah, The Ethics of Identity, op. cit. ; S. Clarke, « Debate : State Paternalism, Neutrality and Perfectionism », The Journal of Political Philosophy, vol. 14, no 1, 2006, p. 111-121 ; P. de Marneffe, « The Slipperiness of Neutrality », art. cité ; Ruwen Ogien, L'éthique aujourd'hui : maximalistes et minimalistes, Paris, Gallimard 2007 ; Steven Lecce, Against Perfectionism : Defending Liberal Neutrality, Toronto, University of Toronto Press, 2008 ; D. Weinstock et R. Merrill, Political Neutrality : a Re-evaluation, op. cit.

[20]

Dixit Jonathan Quong, Liberalism without Perfection, Cambridge, Oxford University Press, 2010.

[21]

Gerald Dworkin, « Paternalism », The Monist, vol. 56, no 1, 1972, p. 64-84.

[22]

J. Chan, « Legitimacy, Unanimity, and Perfectionism », art. cité.

[23]

P. de Marneffe, « Liberalism and Perfectionism », The American Journal of Jurisprudence, vol. 43, 1998, p. 99-116.

[24]

Vinit Haksar, Equality, Liberty and Perfectionism, Oxford, Oxford University Press, 1979.

[25]

T. Hurka, Perfectionism, op. cit.

[26]

G. Sher, Beyond Neutrality..., op. cit.

[27]

J. Raz, The Morality of Freedom, op. cit.

[28]

S. Wall, Liberalism, Perfectionism and Restraint, op. cit.

[29]

J. Rawls, Théorie de la justice, trad. de l'angl. par C. Audard, Paris, Seuil, 1987 (A Theory of Justice, Oxford, Oxford University Press, 1971).

[30]

J. Raz, The Morality of Freedom, op. cit., p. 161 (notre traduction).

[31]

Cass R. Sunstein et Richard H. Thaler, « Libertarian Paternalism Is Not An Oxymoron », University of Chicago Law Review, vol.70, 2003, p. 1159-1202 ; Nudge. Improving Decisions About Health, Wealth, and Happiness, New York, Penguin, 2008.

[32]

J. Quong, Liberalism without Perfection, op. cit.

[33]

G. Dworkin, « Paternalism », art. cité (notre traduction).

[34]

Bernard Gert et Charles M. Culver, « Paternalistic Behaviour », Philosophy & Public Affairs, vol. 6, 1976, p. 45-57.

[35]

Dan Brock, « Paternalism and Autonomy », Ethics, vol. 98, 1988, p. 550-565.

[36]

J. Quong, Liberalism without Perfection, op. cit.

[37]

George Sher, Beyond Neutrality : Perfectionism and Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 2.

[38]

Sur ce point exégétique, voir William Galston, Liberal Purposes, Cambridge, Cambridge University Press, 1991 ; Joseph Raz, The Morality of Freedom, Oxford, Clarendon Press, 1986 ; « Facing Up : A Reply to Critics », Southern California Law Review, vol. 62, 1989, p. 1230 ; Thomas Hurka, Perfectionism, Oxford, Oxford University Press, 1993, p. 159 ; Joseph Chan, « Legitimacy, Unanimity, and Perfectionism », Philosophy and Public Affairs, vol. 29, no 1, 2000, p. 5-42, p. 5-6.

[39]

G. Sher, Beyond Neutrality..., op. cit. ; Steven Wall, Liberalism, Perfectionism and Restraint, Cambridge, Cambridge University Press, 1998. ; T. Hurka, « Review of George Sher, Beyond Neutrality, Perfectionism and Politics », Ethics, vol. 109, no 1, 1998, p. 187-190, p. 190 ; Richard J. Arneson, « Liberal Neutrality on the Good : An Autopsy », in Steven Wall et George Klosko (dir.), Perfectionism and Neutrality : Essays in Liberal Theory, 2003, p. 191-208 ; Peter de Marneffe, « The Slipperiness of Neutrality », Social Theory and Practice, vol. 32, no 1, 2006, p. 17-34.

[40]

Voir en particulier J. Raz, The Morality of Freedom, op. cit., p. 114-115 ; Charles Larmore, Patterns of Moral Complexity, Cambridge, Cambridge University Press, 1987, p. 44 ; Jeremy Waldron, Liberal Rights, Cambridge, Cambridge University Press, 1993, p. 143-167 ; Will Kymlicka, Liberalism, Community, and Culture, Oxford, Oxford University Press,1989 ; W. Galston, Liberal Purposes, op. cit., p. 100-101 ; John Rawls, Libéralisme politique, trad. de l'angl. par Catherine Audard, Paris, PUF, coll. « Philosophie morale » ; 1995, p. 235-238 (Political Liberalism, New York, Columbia University Press, 1993) ; G. Sher, Beyond Neutrality..., op. cit., p. 22-23 ; S. Wall, Liberalism, Perfectionism and Restraint, op. cit. ; Daniel Weinstock et Roberto Merrill (dir.), Political Neutrality : a Re-evaluation, Basingstoke, Hants, Palgrave Macmillan ; à paraître en 2012.

[41]

C'est par exemple la version exposée par Alan Montefiore (dir.), Neutrality and Impartiality, Londres, Cambridge University Press, 1975, p. 5.

[42]

Robert E. Goodin et Andrew Reeve (dir.), Liberal Neutrality, Londres, Routledge, 1989, p. 193-210.

[43]

George Sher, Beyond Neutrality : Perfectionism and Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 2.

[44]

Sur ce point exégétique, voir William Galston, Liberal Purposes, Cambridge, Cambridge University Press, 1991 ; Joseph Raz, The Morality of Freedom, Oxford, Clarendon Press, 1986 ; « Facing Up : A Reply to Critics », Southern California Law Review, vol. 62, 1989, p. 1230 ; Thomas Hurka, Perfectionism, Oxford, Oxford University Press, 1993, p. 159 ; Joseph Chan, « Legitimacy, Unanimity, and Perfectionism », Philosophy and Public Affairs, vol. 29, no 1, 2000, p. 5-42, p. 5-6.

[45]

G. Sher, Beyond Neutrality..., op. cit. ; Steven Wall, Liberalism, Perfectionism and Restraint, Cambridge, Cambridge University Press, 1998. ; T. Hurka, « Review of George Sher, Beyond Neutrality, Perfectionism and Politics », Ethics, vol. 109, no 1, 1998, p. 187-190, p. 190 ; Richard J. Arneson, « Liberal Neutrality on the Good : An Autopsy », in Steven Wall et George Klosko (dir.), Perfectionism and Neutrality : Essays in Liberal Theory, 2003, p. 191-208 ; Peter de Marneffe, « The Slipperiness of Neutrality », Social Theory and Practice, vol. 32, no 1, 2006, p. 17-34.

[46]

Voir en particulier J. Raz, The Morality of Freedom, op. cit., p. 114-115 ; Charles Larmore, Patterns of Moral Complexity, Cambridge, Cambridge University Press, 1987, p. 44 ; Jeremy Waldron, Liberal Rights, Cambridge, Cambridge University Press, 1993, p. 143-167 ; Will Kymlicka, Liberalism, Community, and Culture, Oxford, Oxford University Press,1989 ; W. Galston, Liberal Purposes, op. cit., p. 100-101 ; John Rawls, Libéralisme politique, trad. de l'angl. par Catherine Audard, Paris, PUF, coll. « Philosophie morale » ; 1995, p. 235-238 (Political Liberalism, New York, Columbia University Press, 1993) ; G. Sher, Beyond Neutrality..., op. cit., p. 22-23 ; S. Wall, Liberalism, Perfectionism and Restraint, op. cit. ; Daniel Weinstock et Roberto Merrill (dir.), Political Neutrality : a Re-evaluation, Basingstoke, Hants, Palgrave Macmillan ; à paraître en 2012.

[47]

C'est par exemple la version exposée par Alan Montefiore (dir.), Neutrality and Impartiality, Londres, Cambridge University Press, 1975, p. 5.

[48]

Robert E. Goodin et Andrew Reeve (dir.), Liberal Neutrality, Londres, Routledge, 1989, p. 193-210.

[49]

David Miller, Market, State, and Community, Oxford, Clarendon Press, 1990, p. 72-97.

[50]

John Tomasi, Liberalism Beyond Justice, Princeton, Princeton University Press, 2001.

[51]

S. Wall, « Neutrality and Responsibility », Journal of Philosophy, vol. 98, no 8, 2001, p. 389-410.

[52]

Walter Schaller, « Is Liberal Neutrality Insufficiently Egalitarian ? Neutrality of Justification versus Strong Egalitarianism », The Journal of Philosophy, vol. 101, no 12, 2004, p. 639-650.

[53]

Simon Clarke, « Consequential Neutrality Revivified », in D. Weinstock et R. Merrill (dir.), Political Neutrality : a Re-evaluation, op. cit.

[54]

G. Sher, Beyond Neutrality..., op. cit., p. 23-25.

[55]

Sur cette difficulté, cf. Kwame Anthony Appiah, The Ethics of Identity, Princeton, Princeton University Press, 2005, p. 91 ; « Expressive Neutrality », in D. Weinstock et R. Merrill (dir.), Political Neutrality : a Re-evaluation, op. cit.

[56]

J. Waldron, Liberal Rights, op. cit., p. 150-151.

[57]

Ch. Larmore, The Morals of Modernity, New York/Cambridge, Cambridge University Press, 1996, p. 126.

[58]

Voir par exemple J. Raz, The Morality of Freedom, op. cit. ; Liberal Purposes, op. cit. ; T. Hurka, « Indirect Perfectionism : Kymlicka on Liberal Neutrality », Journal of Political Philosophy, vol. 3, no 1, 1995, p. 36-57 ; G. Sher, Beyond Neutrality..., op. cit. ; et S. Wall, Liberalism, Perfectionism and Restraint, op. cit.

[59]

Sur ce point, voir K. A. Appiah, The Ethics of Identity, op. cit., p. 157.

Résumé

Français

Je défends dans cet article que le perfectionnisme libéral, même lorsque paternaliste, est toutefois compatible avec la neutralité de l’État. Je défends cette compatibilité de la manière suivante. Je distingue d’abord trois types de neutralité, puis trois types de paternalisme. Ensuite, j’examine sous quelles conditions la neutralité et le paternalisme peuvent être compatibles. Enfin, je défends que la neutralité des conséquences, qui me semble être la version la plus exigeante de la neutralité est, elle aussi, compatible avec le paternalisme et je termine en suggérant que la seule manière de rendre incompatibles le paternalisme et la neutralité consiste à exiger que la neutralité englobe à la fois la neutralité des justifications, des buts, et des conséquences.

English

How can the liberal state be neutral and paternalistic ? In this article I defend that liberal perfectionism, even when paternalistic, is compatible with state neutrality. I defend this compatibility as follows. First, I distinguish three types of neutrality. Then, I distinguish three types of paternalism. I then examine under what conditions neutrality and paternalism can be compatible. Finally, I argue that neutrality of consequences, which seems to be the most demanding version of neutrality, is also compatible with paternalism and will conclude by suggesting that the only way to make paternalism and neutrality incompatible is to require that neutrality encompasses at the same time neutral justifications, aims, and consequences.

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. 1. Trois définitions de la neutralité
    1. 1.1. La neutralité des conséquences
    2. 1.2. La neutralité des buts
    3. 1.3. La neutralité des justifications
    4. 1.4. Conclusion
  3. 2. Perfectionnisme et paternalisme
    1. 2.1. Perfectionnisme radical et perfectionnisme modéré
    2. 2.2. Quel paternalisme ? Trois variantes
    3. 2.3. Conclusion
  4. 3. Concilier paternalisme et neutralité ?
    1. 3.1. Un accord sur une conception du bien non controversée
    2. 3.2. Une neutralité des buts sans neutralité des justifications et vice versa
    3. 3.3. Une neutralité limitée à la structure de base
    4. 3.4. Un perfectionnisme non coercitif
    5. 3.5. Conclusion
  5. 4. Neutralité des conséquences comme égalité des chances : compatible avec le paternalisme ?
  6. Conclusion

Pour citer cet article

Merrill Roberto, « Comment un État libéral peut-il être à la fois neutre et paternaliste ? », Raisons politiques, 4/2011 (n° 44), p. 15-40.

URL : http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2011-4-page-15.htm
DOI : 10.3917/rai.044.0015


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