2003
Revue du Mauss
Dossier : Qu'est ce que le religieux? / A) Introït. La religion comme essence ou comme fonction ?
Les torsions de la transcendance
Shmuel Trigano
Le projet d’une sociologie de la religion a toujours consisté à
analyser dans les termes de l’immanence une réalité dont la référence à la
transcendance est la caractéristique la plus forte. En ce sens, ce projet fait
corps avec la modernité, c’est-à-dire cette entreprise de référençage du «
spirituel » au « matériel », ce renversement du ciel sur la terre, pour
reprendre les termes de la métaphore marxiste.
Pour la sociologie, c’est la socialité qui devint le critère du
« matériel », si bien que, devenue objet de l’analyse sociologique, la religion
fut « reconstruite » comme un édifice social répondant au besoin des groupes
humains ou y remplissant une fonction constitutive (Durkheim) ou idéologique
(Marx).
L’immanentisation d’une transcendance désormais tenue pour
illusoire en fournit le principe même d’explication. Le travail sociologique
s’inscrivit ainsi au cœur du projet moderne.
Si l’on juge cette entreprise à l’aune de ses résultats, on ne
peut que conclure à son semi-échec dans la mesure où les sociologues ont
paradoxalement dû recourir à une rhétorique de la transcendance pour fonder
leur analyse dans l’immanence, sans pour autant en prendre conscience et
clarifier l’opération.
La chose est vraie du point de vue heuristique, avec le
corrobori de Durkheim (ou la
communitas, c’est tout comme, de
Turner) – ce moment mythique d’effervescence de la horde totémique qui vit la
naissance de la religion –, la camera
obscura de Marx – ce dispositif physique et structurel qui fait que
la conscience renverse l’image du monde pour le comprendre –, le besoin d’ordre
symbolique de l’homme de Weber – origine de la question du « sens » et de la
théodicée prophétique, aux sources de la rationalisation du monde – ou la «
méconnaissance » de Bourdieu – au fondement du système de domination.
Les sociologues n’ont pu penser le phénomène religieux dans
l’immanence, c’est-à-dire en fonction de logiques sociales auto-constituées,
sans poser un moment originel de type mythique, ou fabuleux, échappant à la
rationalité ou à la saisie comme à la vérification empiriques et sans lequel
leur interprétation reste impossible. Toutes les théories de la sociologie de
la religion se fondent sur un mythe heuristique. L’immanentisation de la
religion supposait qu’on en maîtrise la « scène primitive », l’origine, ainsi
rapatriée du ciel vers la terre. Mais le ciel s’est reconstitué sur la terre.
Même lorsque ce mythe restait vide de tout contenu, il n’en restait pas moins
hypothétique :
avec Durkheim par exemple, pour qui l’hétérogénéité du sacré
est purement morphologique.
Ce faisant, la théorie sociologique a perpétué la formalité
même de la transcendance dans sa démarche explicative pourtant immanentiste.
Pis ! dans le même souffle qu’ils élaboraient cette théorisation de la
religion, les pères fondateurs de la sociologie inventaient de nouvelles
religiosités (le républicanisme de Durkheim avec sa morale laïque, le
communisme de Marx, la religion du Grand Être de Comte ou le « nouveau
christianisme » de Saint-Simon, etc.) sans l’appui psychologique, voire
intellectuel, desquelles leur quête d’immanence n’aurait peut-être pas été
possible.
J’ai le sentiment de faire ici un constat et non d’émettre un
jugement de valeur. Je n’avance pas que la religion échappe à toute approche
sociologique parce qu’elle a partie intrinsèquement liée avec la transcendance,
mais que les théoriciens qui ont voulu l’expliquer par l’immanence ont eu aussi
partie liée avec la transcendance, dans l’acte même de penser et dans la
croyance personnelle, même si cela s’est produit à leur insu.
Il n’y a pas encore vraiment eu d’explication sociologique de
la religion.
À moins que la sociologie n’ait donné tout ce qu’elle pouvait
donner avec les théories dont nous disposons, ce qui reviendrait à un aveu
d’échec à l’aune de ses propres
critères. Je ne demande qu’à voir ou concevoir une approche
immanentiste de la religion qui fasse l’économie d’un recours à une
transcendance substantielle ou formelle. À moins que la théorie de la religion
ne puisse pas aller au-delà d’une analyse de ses formes ni s’aventurer dans le
champ de sa causalité.
Le concept d’une « transcendance immanente » qu’on avancerait
pour sortir d’un telle déception est quelque peu problématique. Il n’est pas
nouveau tout d’abord. Ce fut là le principe de l’analyse durkheimienne, visant
à assumer et à reconnaître épistémologiquement l’expérience de la transcendance
propre à la religiosité, tout en récusant les explications religieuses du
croyant, acteur de cette religiosité. Mais surtout, le caractère d’oxymore de
ce concept en montre bien la dimension rhétorique : si cette transcendance est
immanente, c’est qu’elle est construite pour des besoins légitimes ou
illégitimes (marxisme oblige) de l’immanence. On retombe ici dans une
conception utilitariste de la religion.
La religion se voit alors forcément réduite au politique, de
façon très classique. Mais explique-t-on un phénomène en le rabattant de son
plan originel sur un autre plan ? C’est là une question épistémologique qui a
aussi des dimensions culturelles. Cette démarche ne fait en réalité que
s’inscrire dans le « tout-politique », propre à la modernité, succédant au
tout-religieux, dans la politisation tous azimuts de la condition humaine. Ce
projet n’est pas sans contradiction pour la conscience moderne car
l’autonomisation du politique sur laquelle elle se fonde ne correspond pas avec
la séparation de la religion et de la politique qui la rend possible. Ici, le
religieux se voit rabattu sur le politique au point de se confondre avec lui.
Remarquons qu’alors on ne parle plus de religion mais
du religieux, de la politique mais
du politique, ce qui est le signe–
avec ces instances quasi métaphysiques – que la religion est sortie des limites
de sa sphère et que le politique n’est plus dans les limites de la sphère de la
politique. Tout est politique. Tout est religieux. Nous sommes ici confrontés à
nouveau à la contradiction qui structure la conscience moderne : séparer la
politique de la religion, séculariser le monde tout en confondant le politique
et le religieux dès qu’il s’agit d’expliquer la religion. Oxymore.
Ce phénomène dialectique est l’axe de toute la modernité qui a
vu naître des substituts de religion qui ont caractérisé toute l’histoire
politique contemporaine, du XIXe au XXe siècle, avec les grandes idéologies
politiques devenues des foyers de sacré et de religiosité d’une puissance
exceptionnelle. Le phénomène a fini par être finalement pensé, avec le concept
oxymorique de « religion politique » (ou « religion civile », « religion
métaphorique »… ). À cette occasion, nous avons assisté à une démarche inverse
de celle de la politisation de la religion qui a concerné les fondateurs de la
sociologie et qui équivaut à une « relativisation » de la politique. Avec la «
religion politique », véritable « coup de force » théorique pour l’axiologie
moderne, on expliquait désormais (avec un certain succès) la politique moderne
par la religion… Un point limite a été ainsi atteint dans les possibilités
d’explication qu’offre cette logique de type duel (transcendance/immanence;
religion/politique; tradition/modernité).
Tant que ces religions politiques étaient « politiques », avec
une transcendance sauvage (le Parti, le Chef, la Cause… ), le cadre
spécifiquement sociologique restait sauf. Dès que l’inverse se produisit avec
le « retour du religieux », cher aux journalistes, ce cadre perdait toute
validité. Il ne pouvait plus porter l’explication exigée par le défi d’une
réalité inattendue car, ici, c’est la religion « classique » et non plus une
idéologie politique (génératrice de religiosité) qui revenait sur scène et sur
la scène de la politique censée être structurellement séparée de la religion.
Il devenait impossible d’expliquer la religion par la politique. La politique
se prêtait alors à une explication par la religion, brouillant tous les repères
et les normes. Et de fait, une des premières réactions des sociologues fut de
nier la réalité en avançant qu’il n’y avait pas de retour du religieux, que
c’était une illusion, que la sécularisation était totale et sans rémission. Ils
avaient raison sauf que… le religieux n’avait jamais disparu.
Un tel jugement supposait en effet implicitement que la
sécularisation était irréversible et entérinait la disparition de la religion
(comme le pensèrent tous les fondateurs de la sociologie). La prise de
conscience de l’existence de « religions politiques » avait déjà constitué un
choc pour cette doctrine, mais la « religion politique » restait malgré tout
dans le domaine de la politique dominante. Le « retour du religieux »
constituait à l’inverse un phénomène beaucoup plus grave, car il démontrait que
la religion constituait toujours une force active dans la modernité et cette
fois-ci sans ses habits idéologicopolitiques… La version
soft du rapport religion-politique,
soit le discours fondé sur la notion du religieux et du politique, n’était plus possible. En effet,
ce discours supposait que la religion et la politique étaient sorties de leurs
limites au point de se diffuser l’une dans l’autre, ce qui constituait le signe
de la crise et de la religion et de la politique en tant qu’institutions et
systèmes normatifs. Crise de la démocratie. Avec ce « retour », la politique se
voyait à nouveau mise au défi par la religion, dans des termes que l’on croyait
archaïques et révolus mais qui en fait s’avèrent tout à fait modernes.
Nous nous trouvons aujourd’hui toujours à ce stade de la
réflexion et de la théorie. La théorie de la sécularisation, qui a sa part de
vérité, a révélé sa défaillance dans sa prétention à se poser comme philosophie
de l’histoire.
Nous ne sommes jamais sortis de la religion, ou plus
exactement, de la religiosité, une religiosité susceptible de s’instituer de
différentes façons et dans différentes formes (la religion, les idéologies
politiques). La religiosité se réfère systématiquement à une transcendance,
c’est cette référence qui est restée inexpliquée, en deçà de l’explication des
formes religieuses. Il n’y a pas eu de sortie hors de la religiosité dans la
sécularisation ni de retour de la religion dans un lieu dont elle aurait été
absente. En revanche, il y a eu une sortie de l’interprétation de la
religiosité par la religion.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que nos repères sont
brouillés, tout spécialement ceux qui ont à voir avec les valeurs modernes. Il
est fort possible que l’on n’ait pas encore compris les ressorts ultimes de la
religion, ce qui n’annule aucunement les connaissances précieuses accumulées à
son propos par les sciences sociales. Ce qui est en jeu me semble davantage
relever de notre conscience moderne, de ce que Dumont définissait comme «
l’idéologie moderne ». La religion a joué comme le critère du partage
traditionmodernité, inhérent à cette idéologie a
priori qui a commandé la théorie de la sécularisation autant que sa
philosophie de l’histoire, la modernité se définissant par la disparition de la
religion ou sa séparation d’avec elle, dans le paysage général d’une
autonomisation du politique. C’est cette vision des choses qui n’est plus
tenable épistémologiquement. Je n’ai
pas dit politiquement.