2003
Revue du Mauss
Dossier : Qu'est ce que le religieux? / B) Credo (Ad majorem gloriam Durkheim)
Pour Durkheim
Philippe de Lara
L’héritage des Formes
élémentaires de la vie religieuse est divisé. Le prestige de
l’ultime chef-d’œuvre de Durkheim est mitigé par la méfiance ou la gêne devant
l’extravagance spéculative de la thèse : Dieu, c’est la société. « Je ne vois
dans la divinité que la société transfigurée et pensée symboliquement », écrit
Durkheim en 1906. (Marcel Mauss lui-même, en dépit de son fidèle dévouement à
son oncle, gardait une distance, préférant une approche plus sobre des «
phénomènes religieux », qu’il plaçait au demeurant au dernier chapitre de son
cours, de sorte qu’il en parlait rarement, la fin de l’année universitaire
arrivant avant qu’il ne soit parvenu à ce point.) La
théorie de la religion est-elle
vraiment une tâche (voire la tâche) de
la sociologie ? Il est tentant de répondre négativement. Mais, si la
spéculation durkheimienne sort pour beaucoup des limites de la science, faut-il
pour autant limiter l’horizon de la sociologie religieuse au morne décompte des
croyances ? Une voie est possible entre ces deux extrêmes. On notera que le
déclin de la pratique religieuse dans les démocraties libérales et, plus
encore, l’effondrement de l’autorité sociale des Églises, y compris auprès des
« croyants », mettent les deux extrémités du spectre dans un embarras
comparable (je laisse de côté ici, par incompétence et non par sous-estimation
des faits, le cas de l’islam et celui des sectes) : la thèse durkheimienne
d’une religion essentiellement sociale paraît invalidée au profit de
l’individualisation de ce qui reste de religion, et l’observation des croyances
et des pratiques bute de plus en plus sur l’évanescence de ses objets.
En tous cas, l’idée que les religions des sociétés sauvages ont
beaucoup à nous apprendre sur nous-mêmes paraît désormais peu plausible à
première vue. Les foules effervescentes semblent avoir disparu de notre monde
social.
Ce qu’il en reste est individualiste et, comme on dit, « festif
». Les passions démocratiques dissimulent la puissance de l’opinion collective
– du conformisme – sous l’allure de l’expression personnelle. Je crois
cependant que les Formes
élémentairessont une clé majeure pour l’intelligence du présent,
pour mesurer « ce que nous avons perdu avec la religion » (Marcel Gauchet,
colloque du GÉODE, juin 2001), mais aussi pour comprendre la permanence de
l’extériorité du social en ses métamorphoses. La « religion de l’avenir »
attendue par Durkheim n’est pas advenue, de quelque façon qu’on la comprenne,
version froide (républicaine) ou version chaude (mystique). Comme prophétie, la
théorie de Durkheim est morte, mais comme position d’un problème, elle est bien
vivante.
Je partirai de l’œuvre d’un durkheimien critique de Durkheim,
Evans-Pritchard ( 1903-1972), qui révélera les difficultés internes à la
théorie de Durkheim, mais aussi le caractère incontournable du programme qu’il
a fixé.
Comment conserver l’horizon (la théorie sociologique de la
religion) tout en levant ce qu’a d’inacceptable la formule de Durkheim ? On
peut comprendre la « théorie politique de la religion » de Marcel Gauchet comme
une solution à ce problème.
« LEURS DIEUX SONT LOIN D’ÊTRE INDIGNES »
Evans-Pritchard est un durkheimien parmi les plus fidèles et
les plus profonds. Mieux que les épigones français ou britanniques, qui
réduisent la socio-logie à un déterminisme du social (sous le schème de
l’intégration ou celui de la domination, peu importe), Evans-Pritchard avait
compris l’originalité de l’école française et on peut dire que cette source est
la clé de la place singulière d’Evans-Pritchard dans l’histoire de
l’anthropologie : pour lui, avec Durkheim, l’homme vit d’idées sociales, les
représentations sont l’élément (et non le supplément) de l’action, « la société
n’est pas un être alogique
[1] ».
Cependant, quand il s’agit de la religion, sa position devient
très critique.
Dans certains textes où il fait l’éloge de Hertz ou de Mauss,
il rejette Durkheim du côté de Comte et Saint-Simon : métaphysicien, pas
sociologue. Pour résumer d’un mot sa position, il a adopté le concept de «
représentations collectives », mais rejeté celui de « vie religieuse ». Comment
peut-on approuver la théorie de la société de Durkheim et rejeter sa théorie de
la religion, tant les deux sont entremêlées ? Le cas d’Evans-Pritchard est très
éclairant, car son œuvre est du début à la fin un dialogue avec l’école
française de socio-logie, et ses réticences à la « spéculation » religieuse de
Durkheim sont révélatrices des difficultés pour la sociologie à « avaler »
cette théorie. Le cas d’Evans-Pritchard permet de dégager ce qui justifie ces
réticences, mais aussi en quoi l’horizon, le programme de Durkheim est
incontournable.
Dans son petit livre Théorie des
religions primitives ( 1961), Evans-Pritchard classe les théories de
la religion en « psychologiques » et « sociologiques ».
Le geste est en lui-même durkheimien, puisqu’il épouse la
figure classique dans l’Année
sociologique (notamment sous la plume de Mauss) de la rivalité entre
psychologie et sociologie, opposant par exemple le biais psychologique de la
tradition anthropologique britannique à la vraie sociologie des Français. La
conclusion de Nuer Religion ( 1956)
résume les vues d’Evans-Pritchard :
« [Autrefois] l’explication des religions primitives était
souvent formulée en
termes d’origine, à la fois historique et psychologique, ce
qui est une source
de grande confusion [… ] La plupart de ces théories sont
discréditées depuis
longtemps comme de naïves conjectures introspectives [faute
de données, les
théories de l’origine de la religion se ramènent
in fine à des hypothèses
psychologiques]. [Certains] soutiennent que la religion des
Nuer est une
religion de la peur, de la terreur même. C’est à mes yeux une
simplification
outrancière et un contresens. Il est vrai que les Nuer, comme
tout le monde,
craignent la mort, le deuil, la maladie et d’autres malheurs,
et c’est justement
dans les situations de ce genre qu’ils prient et font des
sacrifices [… ] Mais
on ne peut pas dire sur cette base que leur religion n’est
qu’une religion de
la peur. La peur est, au demeurant, un état mental très
complexe [ici, Evans-
Pritchard approfondit ironiquement sa critique : les théories
psychologiques
ne sont même pas de la bonne psychologie] [… ] Les théories
sociologiques
de la religion ont rejeté les explications évolutionnistes
aussi bien que
psychologiques,[…] Fustel de Coulanges, Robertson Smith,
Durkheim, Mauss
et d’autres ont montré que bien des traits de ces religions
ne peuvent être
compris que par une analyse sociologique, c’est-à-dire en les
reliant à la
structure sociale. C’est vrai de la religion des Nuer. Mais
Durkheim et ses
collègues ne se sont pas contentés de dire que la religion,
faisant partie de la
vie sociale, est fortement influencée par la structure
sociale. Ils affirmèrent
que les conceptions religieuses des peuples primitifs ne sont
rien d’autre que
la représentation symbolique de l’ordre social. »
Evans-Pritchard poursuit en remarquant que, chez les Nuer, «
l’expression collective de la religion nous apprend plus sur l’ordre social que
sur la pensée et les pratiques proprement religieuses. C’est l’expression
personnelle qui en dit le plus sur ce qu’est la religion en elle-même ».
Autrement dit, l’idée d’une religion primitive sans intériorité, tout entière
dans ses manifestations collectives, est un préjugé. C’est pourquoi la théorie
durkheimienne de la religion comme « projection de l’ordre social » est «
inacceptable ». De même que dans Les
Nuer ( 1940), Evans-Pritchard « n’a pas essayé d’expliquer leur
structure politique comme une fonction de leur économie », de même ici, il
comprend la religion « comme un système d’idées et de pratiques spécifiques […
] une relation entre l’homme et Dieu qui transcende toutes formes ».
Le livre s’achève ainsi :
« Nous ne pouvons pas dire plus que ceci : l’Esprit [
Kwoth, la catégorie
fondamentale de la religion nuer] est une notion intuitive,
quelque chose que
l’on éprouve en réponse à certaines situations, connue
directement par la seule
imagination et non par les sens [… ] De quelle expérience
s’agit-il,
l’anthropologue ne peut en être certain. Bien que la prière
et le sacrifice soient
des actions extérieures, la religion nuer est ultimement un
état intérieur. Cet
état est extériorisé dans des rites que nous pouvons
observer, mais leur
signification dépend de la conscience de Dieu, de ce que les
hommes dépendent
de lui et doivent se soumettre à sa volonté. À ce point, le
théologien prend le
relais de l’anthropologue [2]. »
Je cite longuement parce que le livre n’est pas traduit en
français et est difficilement accessible. Ce texte condense toutes les tensions
de l’attitude d’Evans-Pritchard à l’égard de la religion : le combat contre la
réduction fonctionnaliste, la conscience aiguë de la position particulière des
études religieuses par rapport à leur objet, à savoir le fait que le savant ne
peut être ni dedans ni dehors, d’où les limites intrinsèques de la théorie,
dans la mesure où une théorie complète ne peut être que soit réductrice, soit
apologétique.
La religion primitive est élémentaire et non embryonnaire.
Contre le préjugé évolutionniste (ce qu’il appelle le « progressionnisme »),
Evans-Pritchard retient sur ce point la leçon de Durkheim : la religion pure
est au commencement. Mais cette leçon est pour lui incompatible avec la thèse
de la religion de la société, qui fait du primitif la dupe de la fonction
cachée de sa religion. Chez Durkheim, la religion est finalement une illusion,
fût-elle une illusion utile. Le phénomène religieux est bien social, mais il ne
peut être sauvé par l’entreprise sociologique que si elle renonce à la grande
théorie et reconnaît ses limites devant la théologie. Cette attitude est
empreinte de pessimisme, un pessimisme dont les racines sont profondes.
L’explication fonctionnaliste de la religion est nécessairement
extérieure au religieux et indifférente à son contenu. Elle ne retient que
l’effet
causal de la religion, comme
liant social. Louis Dumont et David Pocock affirmaient à juste raison que la
principale contribution d’Evans-Pritchard à la théorie sociologique était « le
déplacement de la fonction à la signification » ou, en termes encore plus
frappants,« le retour à l’autorité du choix des hommes
[3] » à rebours du courant
principal de l’anthropologie britannique (Malinowski, Radcliffe-Brown). Au lieu
de chercher partout la cohésion sociale, les mécanismes d’intégration, il
souligne les conflits et les tensions dans la vie et la structure sociales.
Qu’est-ce que le fonctionnalisme ? Sans prétendre y réduire les œuvres variées
réunies sous ce label, j’entends ici par fonctionnalisme un schème de
raisonnement consistant à aborder un phénomène social quelconque à partir de la
question « à quoi ça sert ?» et à attendre comme réponse la description d’un
mécanisme adaptatif tendant à l’intégration sociale.
L’argument d’Evans-Pritchard est qu’en dépit de son aspiration
à imiter la science empirique de la nature (rien que des faits observables), le
fonctionnalisme revient en définitive au genre de spéculation incontrôlée sur
l’origine dont il pensait s’affranchir. Mais le schème fonctionnaliste est très
puissant. Il y a beau y avoir une opposition complète entre l’explication par
les raisons en anthropologie (un « système d’idées » dans l’idiome
d’Evans-Pritchard, une « idéologie » dans celui de Dumont) et l’explication par
les causes que fournit le fonctionnalisme, les deux convergent, en tant que
deux modèles de l’unité de la société, de la société
comme unité. On n’échappe pas aisément
au fonctionnalisme. Evans-Pritchard lui-même retrouve malgré lui le schème
quand il relie les institutions nuer de la parenté ou les institutions zandé de
la sorcellerie au « système politique » de ces sociétés.
Je suggère que la religion est le dernier refuge du
fonctionnalisme, que le modèle de l’intégration de la communauté par la
religion est irrésistible, parce que la religion dans les sociétés non modernes
est effectivement la source de l’identité et des lois qui font ces sociétés, et
que l’explication fonctionnelle a l’immense avantage d’en rendre compte
causalement, et donc sans faire appel au contenu de la religion (à la
signification des rites ou des mythes). Le contenu manifeste des croyances ne
saurait être vrai, les rites ne sauraient avoir l’efficacité qu’ils
revendiquent, c’est donc qu’ils ont une fonction latente, dont les gens ne sont
pas conscients. Face à une religion, il n’y a que deux attitudes possibles : y
croire de l’intérieur ou l’expliquer de l’extérieur. D’où le pessimisme
épistémique d’Evans-Pritchard : il rejette ce dilemme et la nasse
fonctionnaliste dans laquelle il précipite la théorie anthropologique, mais il
n’envisage pas de théorie scientifique alternative, et préfère limiter les
ambitions de la science. La théorie de Durkheim tombe dans le piège. Ce n’est
qu’une version grandiose de la tautologie fonctionnaliste.
LA RELIGION DES ANTHROPOLOGUES
J’aimerais étayer cette interprétation d’Evans-Pritchard par la
conférence sur « La religion et les anthropologues », reprise dans ses
Essais d’anthropologie sociale. Texte
étonnant, décevant, car il ne dit presque rien sur les religions primitives, et
parle surtout, dans un style narratif plus que théorique, des idées et des
passions religieuses dans le monde universitaire autour de 1900. L’étude des
religions et les sciences sociales en général sont prises dès leur naissance
dans des conflits religieux. Elles sont liées à un climat rationaliste et
anticlérical. En France, avec Comte et Saint-Simon, l’affaire prend un tour
spécial, les pères fondateurs de la sociologie visant à bâtir une
contre-religion séculière, qui sera le couronnement de la science. Durkheim est
l’héritier direct de ce mélange de métaphysique et de zèle
réformateur.
À leur manière, les premiers anthropologues britanniques,
héritiers des Lumières écossaises, étaient pris dans les mêmes débats. La
plupart d’entre eux étaient agnostiques et hostiles à la religion. « Le but du
Rameau d’or de Frazer, écrit
Evans-Pritchard, était de discréditer la religion révélée en montrant que tel
de ses aspects essentiels, par exemple la résurrection d’un dieu-homme, était
analogue à ce qu’on trouve dans les religions païennes » (« Religion and the
Anthropologists », p. 35). Mais considérer la religion comme une illusion n’est
pas seulement une attitude pratique, c’est aussi et nécessairement une thèse
scientifique. Au conflit entre science et religion succéda une situation
d’indifférence pire encore : « De plus en plus, les gens ne savaient même plus
à quoi ils étaient indifférents, et même se déclarer agnostique apparaissait
comme un engagement dépourvu d’enjeu » (p. 43, Evans-Pritchard cite le M. Tigg
de Dickens : « Je ne crois même pas que je ne crois pas, Dieu me damne si
c’était le cas ! »). Ces considérations ne sont pas anecdotiques car elles
décrivent pour leur auteur une difficulté inhérente à l’étude des religions
primitives. Comment échapper à l’alternative entre théorie de l’illusion et
apologétique ? Comment libérer l’anthropologie du gâchis théologique dans
lequel elle est née ?
Mais la théorie de Durkheim n’est ni une critique de la
superstition au nom des Lumières, ni une réduction de la religion à un
phénomène émotionnel assurant l’harmonie de la société primitive, même si cette
idée est présente chez lui. Durkheim était conscient du dilemme
théologicoscientifique d’Evans-Pritchard et il lui a donné une expression
suggestive : pour lui, l’explication de la religion exige à la fois
l’indépendance d’esprit du « libre penseur » et la compréhension interne du «
libre croyant ». « Toute explication rationnelle de la religion ne peut être
fondamentalement irréligieuse
[4]. » Ces propos nuancent pour le moins ce qu’on appelle
le fonctionnalisme durkheimien. La causalité de l’effervescence est mitigée
d’une acception intellectualiste de la thèse « Dieu, c’est la société », à
savoir l’idée que la religion incarne l’extériorité à soi qui est le propre de
l’être humain-social, l’homme n’étant humain que dans et par la société. D’où
la permanence du problème religieux dans toute société humaine, y compris la
société moderne. Une société n’est pas une chose tout court mais une chose qui
existe en se pensant elle-même. La société « ne peut pas se constituer sans
créer de l’idéal
[5] ».
Ceci n’est pas une hypostase métaphysique de la société, qu’elle soit le fait
de Durkheim ou des aborigènes australiens, mais la tentative de formuler une
conception réflexive de la société.
Bien entendu, ces remarques n’annulent pas l’obscurité et
l’ambiguïté des Formes élémentaires.
Mais la vision impressionnante de la société se symbolisant et se créant
elle-même ne peut pas être confondue avec une théorie prosaïque de
l’intégration sociale et fait signe vers une autre direction.
Direction institutionnelle et politique, telle que Marcel
Gauchet l’a formulée. L’intuition centrale de Gauchet est que l’existence
humaine est intrinsèquement « politique ». La société humaine, à la différence
des sociétés animales, « fait face à l’énigme de cette division qui unit ».
Cette expression saisit des idées philosophiques anciennes, comme la thèse de
l’animal politique d’Aristote, ou la découverte de Ferguson que la société «
est le résultat de l’action humaine mais non l’exécution d’un dessein humain »
et,
last but not least, l’
Homo duplex de Durkheim, animal et social. La
vie en communautés organisées est à la fois un fait de base (une « nécessité
naturelle » aurait dit Hume) et un problème de la vie humaine, irréductible à
des mécanismes adaptatifs, en particulier parce que l’existence sociale ne
supprime pas la séparation des individus. Gauchet monte sur les épaules de
Durkheim en reprenant son ambition tout en rejetant son naturalisme, qui le
rattache au fonctionnalisme. En dépit de l’universalité du phénomène, il y a un
«
choix de la religion », c’est-à-dire
de l’idée que « c’est aux dieux ou à des êtres d’une nature différente que nous
devons d’être ce que nous sommes ». Pour Gauchet, la découverte par Clastres de
la société contre l’État est essentielle : les sociétés « sans État » ne sont
pas des sociétés qui ignorent une différenciation encore à venir, elles sont
intentionnellement organisées contre leur propre division. C’est pourquoi la
société primitive « se pense elle-même en pensant qu’un autre la pense ». Il y
a choix de la religion parce que « la dictature des origines est préférable à
la soumission de l’homme par l’homme
[6] ».
Cette perspective a reçu depuis vingt-cinqans de nombreux
développements et attestations que je ne peux pas évoquer ici. J’ai voulu
simplement souligner sa filiation durkheimienne et montrer qu’une sortie « par
le haut » de la nasse fonctionnaliste était possible. Elle se recommande à tout
le moins comme une nouvelle possibilité conceptuelle, une extension de l’espace
logique de la théorie de la religion. Elle dépasse ainsi les perplexités
d’Evans-Pritchard : elle pense certes la religion à partir de sa « fonction »,
mais il s’agit d’une fonction voulue et non d’un mécanisme adaptatif. Si
problématique que soit la notion d’un choix collectif inconscient (« le mystère
de la forme sujet sans sujet du collectif
[7] »), un des arguments en faveur de cette théorie est
la faiblesse des autres théories, de la disposition naturelle de l’homme à la
religion ou du déterminisme par les circonstances extérieures (la peur du
tonnerre, le faible niveau des forces productives, etc.). Toutes les versions
de l’émergence naturelle de la religion dans l’humanité naissante succombent
sous des objections empiriques ou conceptuelles fatales, celles que soulève
justement Evans-Pritchard. L’aliénation universelle de la vie sociale à des
législateurs non humains ne trouve pas d’explication (de cause) satisfaisante.
D’où l’hypothèse du choix, de l’institution. Alors que le cœur de la théorie
fonctionnaliste est que la religion
n’est
pas instituée. En renversant la théorie de Durkheim (la religion est
voulue et non produite par la société), Marcel Gauchet en poursuit l’ambition.
Reste à recueillir l’autre part de l’héritage, celle de la permanence
anthropologique, au-delà de l’histoire politique. La sortie de la religion
n’est pas la sortie de la société. Ce sera l’objet d’une autre étude.
[1]
Formes élémentaires de la vie
religieuse, Paris, PUF, 1994 ( 1912), table des matières.
[2]
Nuer Religion, Oxford,
1956 [p. 313-320]. Le titre de cette section est une citation de ce
livre.
[3]
David Pocock,
Social
Anthropology, Londres, 1961 [p. 65 et 79]. Voir également la préface
de Louis Dumont à Evans-Pritchard,
Les
Nuer, Paris, Gallimard, 1972.
[4]
« L’avenir de la religion » ( 1914),
inLa Science sociale et l’action,
Paris.
[5]
« Jugement de valeur et jugement de réalité »,
inSociologie et Philosophie, Paris,
1926.
[6]
Toutes ces citations sont tirées de l’article de Marcel
Gauchet, « La dette du sens et les racines de l’État. Politique de la religion
primitive »,
Libre, n°2,1977.
[7]
Le Désenchantement du
monde, Paris, Gallimard, 1985 [p. 21].