2003
Revue du Mauss
Dossier : Qu'est ce que le religieux? / B) Credo (Ad majorem gloriam Durkheim)
Durkheim : Entre religion et morale
Fabien Robertson
Considérons un savoir qui aurait la morale pour objet central,
qui en rendrait raison de manière scientifique et qui, de surcroît, pourrait
éclairer la direction qu’elle doit prendre. Ce savoir représente le projet même
de la socio-logie durkheimienne, tel qu’il s’exprime dès les premières œuvres.
Un projet positif en premier lieu, où la difficulté la plus évidente est
d’étudier des faits a priori
imperméables à la raison scientifique. Un projet normatif aussi, puisque
Durkheim entend tirer de la science sociologique, d’une manière ou d’une autre,
des réponses aux crises qu’affrontent ses contemporains.
L’attention accordée au fait moral ne se dément pas dans
l’ensemble de l’œuvre. Au-delà des articles et cours qui lui sont
spécifiquement consacrés, les grands ouvrages durkheimiens font toujours de la
morale une de leurs questions les plus importantes et les plus prometteuses. La
publication de la Division du travail
social en 1893 se présente précisément comme l’ébauche d’une science
de la morale; quelques années auparavant, lors de la conférence introductive au
cours de science sociale qu’il inaugure à Bordeaux en 1887, il s’adresse ainsi
aux étudiants de philosophie : « C’est de la science sociale que relèvent les
problèmes qui jusqu’ici appartenaient exclusivement à l’éthique philosophique.
Nous les reprendrons à notre tour. La morale est même de toutes les parties de
la sociologie celle qui nous attire de préférence et nous retiendra tout
d’abord. » Et son intérêt retiendra Durkheim tout le long de son œuvre, sans
jamais se démentir. « Seulement, nous essaierons de la traiter scientifiquement
» [ 1975b, p. 106].
Voilà bien tout le problème : la science a-t-elle son mot à
dire sur le bienfondé de nos actions ? au regard de quoi ? Des règles sociales
? Il faut encore trouver où elles s’expriment le mieux. Voyant progressivement
dans la religion un des lieux les plus favorables à l’élucidation de ces
règles, c’est au milieu des années 1890 que Durkheim en fera un des objets les
plus cruciaux pour l’élaboration de la discipline sociologique. Il n’est guère
de meilleur témoin pour confirmer l’importance de cette question que de
considérer rétrospectivement la publication, en 1913, des
Formes élémentaires de la vie
religieuse, qui reste un événement majeur de l’histoire de la
sociologie.
En 1907, dans une lettre au directeur de la
Revue néoscolastique, Durkheim, tout
en se défendant de l’influence des sociologues allemands sur ses théories en
matière de religion, indique clairement à quel moment celle-ci a pris une telle
importance à ses yeux : « C’est seulement en 1895 que j’eus le sentiment net du
rôle capital joué par la religion dans
la vie sociale. C’est en cette année que, pour la première fois, je trouvais le
moyen d’aborder sociologiquement
l’étude de la religion. Ce fut pour moi une révélation. Ce cours de 1895 marque une
ligne de démarcation dans le
développement de ma pensée, si bien que toutes mes recherches antérieures
durent être reprises à nouveaux frais pour être mises en harmonie avec mes vues
nouvelles. L’Ethik de Wundt, huit ans
auparavant, n’était pour rien dans ce changement
d’orientation. Il était dû tout entier aux études d’histoire
religieuse que je venais d’entreprendre et notamment la lecture des travaux de
Robertson Smith et de son école » [cité in Lukes, 1973, p. 237].
Le tournant de 1895, celui du cours sur la religion donné à
Bordeaux, est désormais bien connu comme le moment où Durkheim réévalue les
faits religieux pour leur donner in
fine une place fondamentale dans le projet socio-logique. Si ce
moment est bien repéré historiquement et si, par ailleurs, on ne manque pas
d’études spécifiques sur la sociologie religieuse durkheimienne proprement
dite, il est indispensable d’en évaluer la portée pour l’ensemble de l’œuvre.
C’est en lisant et relisant des textes postérieurs au tournant de 1895, mais
antérieurs à l’écriture des Formes,
que l’on s’aperçoit que le renouvellement du regard durkheimien ne touche pas
seulement les faits religieux eux-mêmes, mais porte sur le cœur du projet
sociologique, à savoir la formation d’une science de la morale.
« Révélation », «
ligne de démarcation », «
changement d’orientation » :
Durkheim souligne lui-même à quel point la question religieuse
va renouveler son travail à partir de 1895. Pourtant, la primauté accordée aux
faits religieux dans l’analyse sociologique est pour le moins étonnante, si
l’on considère la place qui leur était accordée jusqu’alors. Dans
De la division du travail social (
1893), la religion est évoquée à plusieurs reprises, mais comme cas
d’application d’idées plus générales, notamment celle qui affirme
l’affaiblissement de la conscience collective suite au développement de la
division du travail. Jusqu’alors, elle n’est pas considérée comme « le germe de
toutes les activités sociales », comme l’écrira Durkheim six ans plus tard dans
la préface du vol. II de l’Année
sociologique [ 1969b, p. 138]. Analysée comme un fait de
représentation ou un fait moral parmi
d’autres, la religion n’est pas encore l’objet d’une discipline
spécifique au cœur de la sociologie. Dans « Le cours de science sociale » (
1888), elle fait partie, au même titre que « les croyances populaires, les
croyances politiques, le langage, etc. », de la « psychologie sociale ». Dès
l’article « De l’irréligion de l’avenir », en 1887, la théorie de Durkheim sur
l’évolution de la religion est la suivante : 1) elle est destinée à disparaître
comme instance totalisante des différentes formes de vie sociale; 2) la science
est appelée à la remplacer comme système d’explication du monde.
Que s’est-il passé entre 1895 (cours sur la religion) et 1913
(publication des Formes)? Pour quelles
raisons le travail sur la religion acquiert-il tant d’importance dans les
recherches de Durkheim durant toute cette période ?
S’agit-il d’un élan de mysticisme qui agirait en contraste du
projet scientiste propre aux premières œuvres, dont les
Règles de la méthode sociologique (
1895)forment le manifeste ? Faut-il croire que Durkheim, à l’instar de Comte et
de Saint-Simon, a fini par baisser la garde et par admettre les forces
irrationnelles de la religion, dont la science positive aurait pourtant dû les
prévenir ? Doit-on admettre, en conséquence, que la sociologie ne peut
qu’abandonner ses ambitions normatives les plus fortes, si elle ne veut pas
céder au prophétisme ?
L’AVÈNEMENT DE LA SOCIOLOGIE RELIGIEUSE
La religion d’un point de vue
sociologique
Dans les années 1890, Durkheim lit avec beaucoup d’intérêt
les anthropologues anglo-saxons. Il en tire un ensemble d’analyses concernant
la parenté ou le droit, dont témoignent les nombreux commentaires écrits dans
l’Année sociologique. En outre, ses
lectures lui font apercevoir la possibilité d’étudier les faits religieux de
manière parfaitement sociologique,
c’est-à-dire non seulement de donner une explication sociologique de ce type de
faits mais de prétendre, par la sociologie, en donner la meilleure explication
possible.
Pourtant, la religion est, parmi les différents domaines de
l’activité humaine, de ceux qui échappent le plus fortement à l’arraisonnement
scientifique.
Durkheim y est sensible et tentera de montrer que, s’il veut
donner les raisons sociologiques des représentations et pratiques religieuses,
il n’entend pas dénier au croyant l’authenticité de ses sentiments. Bien sûr,
c’est déjà tout un problème, puisque ce que Durkheim marque comme « authentique
» dans l’acte de croire n’est pas tant son contenu propre que les forces
sociales qui le mettent en mouvement.
Par ailleurs si le rapport de la science à la religion est
celui d’un savoir à son objet – à un objet qui lui échappe qui plus est –, il
est, à un autre niveau, le rapport entre deux manières humaines de se
représenter le monde qui se sont affrontées au cours de l’histoire. La
rationalisation scientifique, si elle peut nier la véracité des mythes et semer
le doute sur les dogmes les plus précieux, peut-elle être amenée à remplacer la
religion ? Durkheim ne le croit pas : « En demandant que la religion devienne
objet de science, je n’entends nullement qu’elle doive disparaître dans la
science. Sous ce rapport, il y a lieu de distinguer entre les deux fonctions
très différentes que la religion a remplies au cours de son histoire. Les unes
sont vitales, d’ordre pratique : elle a aidé les hommes à vivre, à s’adapter à
leurs conditions d’existence. Mais, d’un autre côté, elle a été aussi une forme
de la pensée spéculative, un système de représentations uniquement destiné à
exprimer le monde, une science avant la science, et une science concurrente de
la science à mesure que celle-ci s’établissait » [ 1975c, p. 162].
Il est entendu que la science doit suppléer à la religion en
tant que système d’explication du monde. Mais le savoir scientifique ne peut
devenir de lui-même le ferment d’une vie pratique accomplie. La facilité avec
laquelle les religions ont su commander la vie morale échappe à la discipline
scientifique, tout entière tournée vers le savoir. Durkheim aurait pu arrêter
définitivement la question en admettant que la modernité impose un partage des
tâches entre science et religion, la première étant chargée de formuler les
lois de la nature, la seconde de donner aux hommes un système de pratiques et
d’obligations.
Il n’est pas certain, toutefois, que l’on puisse séparer
aussi facilement les deux fonctions. Ainsi, enlever à la religion la valeur de
ses croyances les plus fortes, c’est déjà saper la base de sa signification
pratique. Pourquoi ? Parce qu’elle est comprise, par Durkheim lui-même, comme
un système de pratiques et de croyances indissolublement liées. Rappelons le
résultat auquel aboutit le mémoire sur « la définition des phénomènes religieux
», paru dans le deuxième volume de l’Année : « Les
phénomènes dits religieux consistent en croyances obligatoires, connexes de
pratiques définies qui se rapportent à des objets donnés dans ces
croyances. – Quant à la religion, c’est un ensemble, plus ou moins
organisé et systématisé, de phénomènes de ce genre » [1969c, p. 159-160]. Cette
définition assume deux fonctions : 1) elle donne les moyens de distinguer un
fait, permettant ainsi au sociologue de discerner dans la vie sociale la
spécificité des phénomènesreligieux; 2) implicitement, elle indique avec
insistance au lecteur l’importance toute particulière que prend la religion
pour le savoir sociologique. « Nous sommes en présence d’un groupe de
phénomènes suffisamment déterminés. Aucune confusion n’est possible avec le
droit et la morale; des croyances obligatoires sont tout autre chose que des
pratiques obligatoires » [ ibid., p.
157]. La spécificité de la religion comme institution du social, ce qui fait sa
primauté fonctionnelle, tient donc au rapport étroit qu’elle instruit entre
croyances et pratiques, rapport que ne présentent ni la morale ni le droit – en
tout cas pas à ce degré de nécessité.
Une telle définition de la religion est pour le moins
inédite. Elle écarte explicitement certains des problèmes fondamentaux des
sciences religieuses.
Tout d’abord, elle fait passer au second plan la question du
statut du divin, arguant qu’il existe des religions sans dieu proprement dit
ou, du moins, qui ne donnent au divin qu’une place réduite et inessentielle.
Deuxièmement, cette définition permet de dépasser le conflit entre étude par
les mythes et étude par les rites
[1]; elle suppose en effet que le fait religieux est la
constitution même d’un rapport singulier – qu’il faut encore préciser – entre
représentations et pratiques. Enfin, en faisant de la notion d’Église une
notion secondaire dans la définition des faits religieux, il élargit – en
compréhension et en extension– la représentation qu’il est possible d’en
avoir
[2].
Pour toutes ces raisons, la théorie durkheimienne apparaît
plus comme une théorie du
religieux
que de la
religion. Henri Hubert
insiste tout particulièrement sur cette idée : « La formation de doctrines et
d’Églises, si elle est un fait important, n’est donc pas un fait essentiel, ce
n’est pas en tout cas un fait général, car il y a des sociétés sans systèmes
fixes de croyance et de pratique, de même qu’il y a des doctrines et des
systèmes sans Église qui leur corresponde
[3]. » Le concept central autour duquel va se construire
la sociologie religieuse durkheimienne, celui aussi qui est le plus connu,
c’est le
sacré.
Définir des représentations ou pratiques comme sacrées, c’est
se donner les moyens de voir des phénomènes religieux ailleurs que dans la
religion « proprement dite »; c’est aussi prendre le risque de perdre la
spécificité de ces phénomènes.
Faut-il alors choisir entre deux théories durkheimiennes, la
première qui tire la religion de ses fonctions sociales et la seconde qui tire
la société de fonctions religieuses ? Henri Desroches a bien cerné le problème
: « Ce serait se méprendre que d’interpréter Durkheim comme un pur et simple
“réductiviste”. Car s’il y a réductivisme dans sa pensée, c’est un réductivisme
à double sens. La religion n’est une fonction de la société que parce que, en
un autre sens, la société est ou a été une fonction de la religion, ou encore
en d’autres termes, la société ne crée une
religion que parce que l’expérience religieuse lui permet de se créer
elle-même » [ 1968, p. 61]. Ainsi, continue Desroches, « au
commencement de la religion, une expérience
sociale du sacré s’identifie ainsi avec une expérience sacrale de la
société » [ ibid., p. 63].
Tendant à ramener le religieux à un ensemble de fonctions sociales, Durkheim
lui offre, dans le même temps, une extension inédite : il est partout où se
constitue un système de devoirs impératifs liés à des croyances de même nature.
Cela lui permet, par exemple, de concevoir les principes hérités de la
Révolution française et des penseurs du XVIIIe siècle
comme le ferment d’une nouvelle religion, sans Église et sans véritable dogme
et ritualité. « En réalité, nous voyons sans cesse du sacré se faire sous nos
yeux, l’idée du progrès, l’idée de la démocratie sont sacrées pour ceux qui y
croient » [ 1987a, p. 143]. Nous y reviendrons.
Son intuition fondamentale est qu’il ne peut y avoir de vie
sociale complète qui ne comporte une dimension religieuse, des rites et des
croyances qui s’impliquent mutuellement et fassent système. Pour bien
comprendre l’espoir que met Durkheim dans l’étude des religions, il faut
toujours garder à l’esprit cette connexion entre rites et croyances, si forte
qu’il apparaît impossible de concevoir les uns sans les autres. De même qu’une
morale solide et vivante ne peut exister sans un ensemble de croyances communes
– au premier rang desquelles la croyance en un idéal spécifique –, un système
de représentations, aussi cohérent soit-il, ne peut subsister sans l’énergie
que mettent les hommes à y conformer leurs actions.
L’étude des formes
primitives
Qu’est-ce qui justifie la primauté accordée, parmi tous les
faits sociaux, aux phénomènes religieux ? La théorie durkheimienne tire son
inspiration de plusieurs influences, mais la première envers laquelle il relève
sa dette est celle des écrits de l’ethnologie anglo-saxonne, principalement
Frazer, Tylor et surtout Robertson Smith, ce qui pousse Philippe Besnard [
1993, p. 13] à écrire que ce qui forme « le cœur de l’œuvre positive de l’école
française de sociologie », c’est l’ethnologie « de la religion (débouchant sur
une sociologie de la connaissance), du droit et de la parenté ». Dans
Religion of the Semites, publié par
Smith en 1889, Durkheim aperçoit des idées qu’il avait pressenties auparavant,
mais l’ouvrage le détermine dans une voie nouvelle :
l’étude du social à travers les fonctions
religieuses
[4]. Les lectures ethnographiques, si elles permettent
d’apercevoir la richesse des civilisations primitives, sont aussi l’occasion de
considérer la fécondité de l’étude des phénomènes religieux pour l’entreprise
sociologique.
En effet, l’étude des sociétés primitives devrait permettre
de mieux saisir la vie religieuse en général, mais aussi, et surtout, offrir
une clef de lecture de la vie sociale dans son ensemble. Aux yeux de Durkheim,
elle « contient en elle, dès le principe, mais à l’état confus, tous les
éléments qui, en se dissociant, en se déterminant, en se combinant de mille
manières avec eux-mêmes, ont donné naissance aux diverses manifestations de la
vie collective
[5]
».
Ainsi, dans les civilisations primitives, la religion étend
son influence à tous les domaines de la vie sociale, tandis que l’époque
moderne est caractérisée par une spécialisation croissante, où des domaines
entiers acquièrent leur indépendance vis-à-vis de la religion. C’est ainsi
qu’était conçue l’évolution du fait religieux dans
la Division du travail social
[6] et l’idée garde toute sa
force lorsque Durkheim détermine le plan de l’
Année sociologique. Mais, dès 1895, la religion
prend une dimension tout autre, que lui offre la
méthode génétique
[7], selon laquelle il faut remonter jusqu’à l’origine
d’un fait pour assurer sa compréhension. En plus de la thèse de la primauté
originaire du fait religieux, il en fallait une autre pour qu’elle devienne si
importante pour la socio-logie durkheimienne :
que l’origine soit dotée de vertus
explicatives.
La religion se voit ainsi accorder une double primauté :
d’ordre historique et fonctionnel. C’est ce qu’indique la métaphore du
germe : la religion comprend les
autres fonctions sociales, comme le germe comprend la plante, à l’état
élémentaire et diffus. Elle totalise l’ensemble des fonctions sociales dans son
système. Ses rites concentrent les forces sociales pour les faire rejaillir,
démultipliées, sur l’ensemble de la société. Ses symboles expriment, mieux que
n’importe quels autres, la manière dont les groupes sociaux se représentent et
s’idéalisent.
Place de la sociologie
religieuse
« La définition des phénomènes religieux » est publié par
Durkheim au moment même où il tente de mettre en place une nouvelle division
des sciences sociales, et d’y indiquer la place qu’une « sociologie religieuse
» peut y avoir.
L’émergence de cette discipline
spécifique dans l’œuvre de Durkheim est déjà un fait majeur, sur
lequel il est indispensable de s’arrêter. Le premier cours de science sociale
professé par Durkheim dans le cadre d’une sociologie conçue avant tout comme
science des représentations accordait aux phénomènes religieux une place
secondaire et relativement indéterminée; ce ne sont que des représentations, et
parmi d’autres, qui n’ont visiblement
pas la faculté de rendre intelligibles les pratiques qu’ils mettent en œuvre.
Cette conception sera confirmée dans laDivision
du travail social, où la religion est d’abord un cas d’application
des évolutions du droit et où elle ne constitue jamais le cadre symbolique
privilégié de l’analyse sociologique.
Au regard des textes où Durkheim expose une division des
sciences sociales, le véritable tournant, en ce qui concerne la sociologie
religieuse, est la constitution du plan de
l’Année sociologique
[8]. Le fait religieux sort de la socio-logie
morale et juridique où il était confiné et se voit accorder une place de
premier ordre dans la hiérarchie des sociologies spécifiques. La partie
consacrée à ces faits, dont Mauss a la charge et dont il écrit la plupart des
comptes rendus, est définitivement la première et la plus conséquente
[9].
Ainsi, le moment de la révélation ( 1895) est suivi par celui
de la rénovation épistémologique ( 1898), où Durkheim tente d’inscrire la
sociologie dans une entreprise collective et où la partie consacrée à la
religion commence à prendre consistance. Il passe d’un ensemble d’intuitions
concernant le fait religieux à la constitution d’une discipline scientifique
cohérente.
En bref, l’importance de la religion est telle 1) qu’elle
exige une science spécifique, 2) que cette science spéciale doit se situer au
premier plan. C’est ce qui fait le renouvellement épistémologique initié par la
révélation de 1895.
Celui-ci a des conséquences sur la compréhension du fait
religieux lui-même, conçu comme objet entièrement sociologique, et sur le
projet sociologique lui-même, à la fois scientifique et moral. Par le système
de rites et de croyances qu’elle forme, par la totalisation de la vie sociale
qu’elle peut ou a pu produire, la religion représente le domaine le plus à même
de donner au socio-logue la compréhension de la vie sociale dans son ensemble.
Mieux que l’économie, qui restreint la vie morale au jeu des intérêts
individuels, mieux que le droit, qui n’y voit qu’obligations et sanctions. La
distinction entre ces modèles de l’activité sociale fait rejaillir un enjeu
central, sans doute le plus fort, de l’avènement de la sociologique religieuse
durkheimienne : elle renouvelle la question morale, l’amène à se saisir de
nouveaux problèmes, à s’affiner et à se compléter. Il n’est donc pas étonnant
que la compréhension de la morale soit une des premières bénéficiaires des
études religieuses de Durkheim. Il n’est pas étonnant non plus, comme nous le
verrons peu après, qu’elle ait des incidences profondes sur la portée pratique
de la sociologie.
[… ]
UN IDÉALISME SOCIOLOGIQUE
Dans le passage de l’étude scientifique de la morale par le
détour de la religion, on voit apparaître chez Durkheim cette idée – majeure à
notre sens– qu’un système d’obligations, d’interdits et de sanctions, même le
plus cohérent et le mieux armé, ne saurait faire d’un groupe d’individus une «
société »; il s’agit, au fond, de l’idée minimale de toute morale. Et la preuve
la plus forte de la pertinence d’une telle idée est encore l’existence de la
croyance religieuse : on ne peut pas rendre obligatoires des croyances aussi
facilement que des pratiques, la force des règles de droit ne peut suffire à
assurer la croyance commune en des êtres sacrés
[10]. Il apparaît nécessaire que ces
représentations soient idéalisées, qu’elles soient tenues dans la plus haute
estime, que les symboles qui leur sont associés soient éminemment
respectés.
Ainsi la religion apparaît comme le domaine premier de la
morale, celui où elle s’origine et où elle pourrait peut-être se
ressourcer.
Rappelons les deux directions que le travail sur les rapports
entre religion et morale prend chez Durkheim : 1) une recherche sur les sources
religieuses de la morale, appuyée sur une perspective anthropologique et
génétique; 2) une mise à jour des formes contemporaines de religiosité, initiée
par une ambition normative conséquente. La première direction connaîtra son
aboutissement dans l’écriture et la publication des
Formes élémentaires de la vie
religieuse. En ce qui concerne la seconde, la réflexion
durkheimienne ne se présente pas de manière aussi unifiée et lisible; il faut
partir d’un ensemble éparpillé de textes pour connaître les thèses de Durkheim
en la matière. Il est toutefois possible d’isoler deux types de travaux, qui
font particulièrement sentir la portée des questions religieuses : le premier
consiste en l’élucidation des idéaux contemporains, au premier rang desquels
figure l’individualisme; le second est une recherche des conditions d’avènement
d’une morale contemporaine, solide et renouvelée, et il porte principalement
sur les corporations et l’éducation.
Fondamentalement, toutes ces études s’efforcent de répondre à
un seul et même problème, celui d’une crise
morale qui affaiblit les sociétés modernes, dont les causes
premières sont la division du travail, l’individualisme et la perte d’influence
du religieux. Ainsi, reconnaître le fait moral comme l’objet essentiel de la
sociologie, c’est reconnaître cette crise comme sa question la plus
essentielle.
L’individualisme
durkheimien
Où peut-on saisir ce qui, dans les sociétés modernes,
pourrait constituer une sacralité ? Le premier « objet » que retient Durkheim,
le plus fondamental et le plus digne d’intérêt, est
l’individu, non seulement l’être
individuel, mais l’être rationnel, celui aussi qui reconnaît les autres
individus comme ses égaux. Il n’accepte pas de fin dont il ne sente la raison
d’être et possède pour la justice un sentiment d’une rare acuité. La conception
de l’individu qui se dégage des textes de Durkheim postérieurs au tournant de
1895, hormis le fait qu’elle affaiblit la réputation de holiste « pur et dur »
qu’on a faite sienne pendant si longtemps, s’écarte avant tout de l’image qu’en
présente l’utilitarisme.
Elle s’y oppose même.
Le texte le plus précieux sur ce sujet reste «
L’individualisme et les intellectuels », texte d’engagement politique et donc
texte rare, publié en 1898 dans la Revue
bleue, dans lequel il justifie sa défense de Dreyfus et du camp qui
le soutient, qu’il conçoit comme la défense d’un individualisme
conséquent.
En tant que savant, il saisit l’occasion de montrer les
limites de l’utilitarisme, à nouveaux frais
[11]. Deux arguments principaux y sont développés : le
premier est celui de l’insuffisance d’une explication de la société par
l’individuel – le sociologue renouvelle des critiques déjà anciennes; le
second, connexe, porte sur la conception trop restrictive de l’individu telle
qu’elle est induite par l’utilitarisme.
« Une fois qu’on a cessé de confondre l’individualisme avec
son contraire,
c’est-à-dire avec l’utilitarisme, toutes les prétendues
contradictions [entre
l’individualisme et la morale] s’évanouissent comme par
enchantement. Cette
religion de l’humanité a tout ce qu’il faut pour parler à
ses fidèles sur un ton
non moins impératif que les religions qu’elle remplace.
Bien loin qu’elle se
borne à flatter nos instincts, elle nous assigne un idéal
qui dépasse infiniment
la nature [12]. »
L’individualisme, tel que le conçoit Durkheim, ne s’oppose
pas tant au holisme qu’aux doctrines de l’utilité
[13]. Il consiste dans « la glorification,
non du moi, mais de l’individu en général » [Durkheim, 1987a, p. 268], laquelle
doit devenir une sorte de religion, adaptée à son époque. En effet, une
religion ne peut se maintenir que si elle fait sa place à l’humain. Or,
dans les sociétés modernes, l’humain c’est
d’abord l’individu, et il requiert des droits qui lui soient
propres. Ainsi, la défense du capitaine Dreyfus, qui s’oppose à celle des
intérêts supposés de l’État ou de son armée, apparaît d’abord comme la défense
d’un individualisme conséquent, qui ne remplace pas tant le christianisme qu’il
ne le prolonge
[14].
Ainsi, la condamnation de Dreyfus constitue un sacrilège pour la religion de
l’humanité. Et « une religion qui tolère les sacrilèges abdique tout empire sur
les consciences ».
Les groupements
professionnels
L’individualisme est-il à proprement parler une religion ?
Oui, pour Durkheim, tant qu’il peut assurer une unité morale, qu’il transcende
les hommes et les réunit, même s’il ne tourne pas autour des « rites et des
symboles proprement dits, des temples et des prêtres » [
ibid., p. 270]. Que la personne
humaine soit une « chose sacrée », que son respect soit partagé par tous les
membres des sociétés modernes, et il devient alors possible pour le socio-logue
de montrer qu’une morale vivante est encore possible et comment, peut-être, un
lien de nature religieuse est encore présent. Mais pour ressouder nos sociétés
autour de croyances et de pratiques fortes, il faut avant tout des institutions
qui les soutiennent. En effet, ce qui a fait la force des religions passées, ce
qui les a rendues si désirables pour ceux qui vivaient dans leurs cadres, c’est
encore l’effervescence, la chaleur de la vie en commun.
« Nous avons vu que, parallèlement aux progrès des sentiments
collectifs qui ont pour objet l’homme en général, l’idéal humain, le bien et
matériel et moral de l’individu, se produisaient une régression, un
affaiblissement des sentiments collectifs qui ont pour objet le groupe, famille
et État, indépendamment du profit qu’en peuvent retirer les particuliers »
[Durkheim, 1997, p. 147]. Il faut donc des institutions capables de recréer un
peu de cette effervescence, mais qui soient adaptées aux conditions de
l’époque. Si l’on considère, d’un côté, que la puissance de l’État et la
reconnaissance de l’individu sont toutes deux inséparables du développement des
sociétés modernes mais que, de l’autre, ils agissent en sens inverse l’un de
l’autre, il faut trouver des institutions capables de s’intercaler entre les
deux. « Notre malaise politique tient donc à la même cause que notre malaise
social : à l’absence de cadres secondaires intercalés entre l’individu et
l’État » [ ibid., p. 129].
C’est le rôle que peuvent tenir les réunions territoriales,
les congrégations religieuses, etc. Or, si l’on tient compte de l’influence
grandissante du domaine économique sur l’ensemble de la vie sociale, il faut
placer les instances premières de socialisation dans ce domaine précis, et donc
promouvoir les
corporations de
métier
[15].
Il y a lieu de s’interroger sur le rapport que peut
entretenir la proposition de développer les corporations de métier avec la
question religieuse, telle que nous l’avons mise en valeur jusqu’ici. C’est
qu’à l’époque même où Durkheim entreprend de diriger toutes ses forces vers
l’élucidation des formes primitives de religiosité, il abandonne son projet
d’écriture d’un grand livre sur les corporations. Les deux types de travaux
tirent-ils dans des directions contraires ? En tout cas, ils sont tous deux
œuvres de sociologie et reconnaissent l’idéal comme une de ses dimensions les
plus essentielles, à ceci près que les recherches sur les corporations aspirent
à trouver les conditions actuelles de reviviscence d’un idéal spécifique,
l’individualisme, dans une visée explicitement normative. Le travail sur les
formes primitives de religiosité est nécessairement éloigné de ce genre de
considérations; il devient insuffisant pour faire apparaître une morale adaptée
aux sociétés modernes parce que ces dernières s’opposent fondamentalement à la
manière dont les religions traditionnelles ont conçu et dirigé la morale. C’est
certainement dans les cours et les textes sur les questions éducatives que
cette opposition est la plus saillante.
L’éducation
morale
Dans l’Éducation
morale (cours donnés entre 1906 et 1908), Durkheim veut mettre à
jour les conditions d’avènement d’une morale « laïque »; il reconnaît qu’il est
impossible de détacher complètement la morale existante des formes religieuses
auxquelles elle a été « accoutumée » pendant des millénaires, mais appelle
aussi à dépasser la « mythologie » religieuse pour mieux découvrir le fondement
réel de la morale. Dans la mesure où il appartient aux enseignants de former
les futurs citoyens de manière laïque, de leur apprendre la discipline autant
que l’autonomie, de leur apprendre la toute-puissance de la raison tout en les
habituant à reconnaître les symboles sacrés de la République, « il faut
découvrir ces forces morales que les hommes, jusqu’à présent, n’ont appris à se
représenter que sous forme d’allégories religieuses; il faut les dégager de
leurs symboles, les présenter dans leur nudité rationnelle, pour ainsi dire »
[Durkheim, 1992, p. 9]. Dans le cadre de ses cours sur l’enseignement de la
morale, la recherche est définitivement marquée par un paradoxe dans le
traitement des formes religieuses : une
fascination pour la religiosité de la morale et, dans le même temps, un rejet
des symboles religieux.
Ce paradoxe tient surtout à deux choses. D’une part, il
s’explique par la théorie de l’évolution du fait religieux, amené à disparaître
comme sphère totalisante du social. Cette évolution, conçue comme nécessaire,
implique qu’il faudra bien, dans un sens, retrouver la morale en dehors de ses
conditions religieuses traditionnelles. D’autre part, il s’explique par la
théorie limitée de Durkheim sur le statut des représentations et des symboles,
qui sont généralement réduits à de simples expressions de faits sociaux, dont
la forme est arbitraire et accidentelle. Durkheim voit bien que la force de la
religion – par rapport au droit ou à l’économie par exemple – est contenue en
partie dans les symboles eux-mêmes, mais estime qu’ils n’ont de force qu’autant
que la société leur en cède et que la relation est unilatérale. Pour lui, le
sociologue doit s’attacher à ce que les symboles expriment plus qu’aux signes
qui les habillent. Mais si « la société conditionne, limite et produit la
culture, cette création collective, donc sociale, comme l’écrit Camille Tarot [
1997, p. 280], la culture déborde la société, la travaille de l’intérieur, la
transforme, la complexifie et finalement la conditionne aussi ». Cette idée
d’une influence du symbolique sur le social, Durkheim l’entrevoit dans les
Formes, mais n’en tirera jamais une
conception vraiment aboutie du symbolisme
[16].
Morale et idéal
Présenter la théorie durkheimienne comme un idéalisme est
pour le moins étrange, si l’on considère son opposition farouche aux moralistes
et aux philosophes, qui tirent leurs théories de quelques idées générales quand
il faut avant tout être fidèle à l’empirie. La sociologie durkheimienne a pour
projet fondamental la recherche d’une science dédiée à la morale, d’un savoir
respectueux des faits et aux implications pratiques certaines, ce qui suppose
de ne jamais céder aux sirènes du mysticisme ou des spéculations trop
lointaines.
Preuve en est sa conception de la morale, opposée à tout
transcendantalisme et soucieuse de trouver les sources sociales et donc
immanentes aussi bien des obligations les plus petites que des idéaux les plus
grands de l’action humaine. On pourrait parler d’un « idéalisme réaliste »,
mais cette dénomination efface trop rapidement les subtilités de la théorie
durkheimienne.
En quoi consiste donc l’idéalisation? Le texte le plus instructif, et le
plus abouti, restera la conclusion des Formes. La religion est d’un côté un système de
croyances, et c’est par ce côté qu’elle est étudiée le plus souvent.
Pourtant elle reste, de l’autre, un système de rites qui
permettent à ces idées de nourrir ou de consolider la vie morale. « Le fidèle
qui a communié avec son dieu n’est pas seulement un homme qui voit des vérités
nouvelles que l’incroyant ignore; c’est un homme qui
peut davantage » [1998, p. 595].
Ainsi, le monde idéal, s’il est superposé au réel, s’il a une dignité plus
élevée que le réel, n’est pas inaccessible à l’homme, pas plus qu’un luxe de
son imagination. « Une société ne peut se créer ni se recréer sans, du même
coup, créer de l’idéal. Cette création n’est pas pour elle une sorte d’acte
surérogatoire, par lequel elle se compléterait, une fois formée; c’est l’acte
par lequel elle se fait et se refait périodiquement » [
ibid., p. 603]. La faculté d’idéaliser
apparaît ainsi comme une condition fondamentale de la socialité
humaine.
La perspective pratique que nourrit l’étude des religions de
la sociologie durkheimienne est claire : comprendre les idéaux d’une société et
leurs conditions d’inscription dans le réel, pour rendre plus vivante et plus
solide la vie morale qui s’y déroule. En effet, « une société où les échanges
se feraient pacifiquement, sans conflit d’aucune sorte, mais qui n’aurait rien
de plus, ne jouirait encore que d’une médiocre moralité. Il faut, en plus,
qu’elle ait devant elle un idéal auquel elle tende. Il faut qu’elle ait quelque
chose à faire, un peu de bien à réaliser, une contribution originale à apporter
au patrimoine moral de l’humanité » [ 1992, p. 11].
Vouloir tirer des pratiques d’un savoir est un exercice
difficile et périlleux, où la science prend le risque de se donner elle-même
pour une religion; les œuvres de Saint-Simon et de Comte sont là pour en
témoigner. Le tournant de 1895, qui impose la religion comme objet premier de
la sociologie durkheimienne, marque aussi un changement, plus discret, dans la
conception de la science. Si le fait de prendre conscience de la dimension
morale de la socialité, puis de la dimension religieuse de la morale, permet de
se saisir des possibilités normatives de la sociologie, en offrant à ce savoir
les moyens d’appréhender les fins dernières de l’action sociale, d’un autre
côté, il doit permettre de comprendre que la société n’est pas un objet
facilement élucidable, parce qu’il est pétri de morale et de symbolisme
[17]. Pour Durkheim, la
mission du sociologue est analogue à celle d’un éducateur
[18] : « Nous sommes faits pour aider nos
contemporains à se reconnaître dans leurs idées et dans leurs sentiments
beaucoup plus que pour les gouverner; et dans l’état de confusion mentale où
nous vivons, quel rôle plus utile à jouer ?» [ 1987b, p. 280].
Il ne s’agit pas de faire de la sociologie une théorie du
mystère et de l’indicible, mais une théorie du lien entre idéalisation et
socialisation, en refusant que la vie sociale soit comprise comme l’expression
des seuls intérêts économiques (matérialisme exclusif) ou des seuls besoins
individuels (utilitarisme). Durkheim choisit la religion comme domaine premier
de travail pour la sociologie, en s’écartant aussi bien d’une compréhension
juridique qu’économique du monde social, en refusant, de surcroît, que la
société soit le produit de l’opposition des intérêts individuels et des
sanctions sociales.
Il nous est apparu in
fine que la vie morale, pour s’épanouir, doit conserver des traits
religieux et que la compréhension des idéaux d’une société doit permettre de
renouveler la vie sociale. Nous avons là, de manière extrêmement synthétique,
un des plus beaux apports de l’étude des phénomènes religieux à la formation
d’une sociologie morale et pratique conséquente. On pourra arguer que ces
éléments de réflexion ne sont que relativement neufs, et que Durkheim aurait pu
se passer de l’étude des phénomènes religieux et faire une place à ces idées
dans une théorie déjà bien solide. C’est vrai, dans la mesure où Durkheim voit
dans la religion des questions qui appartiennent d’abord à la sociologie; le
champ du religieux ne serait alors qu’un terrain d’expérimentation de certaines
théories dont la portée générale n’est encore qu’intuitive.
Mais il devrait nous apparaître étonnant que la religion soit
un terrain si bien adapté aux
interrogations de type sociologique – ce qui veut dire que, si l’objet «
religion » n’est pas nécessairement indispensable au travail des sociologues
(en dehors de ceux qui en ont fait leur spécialité), elle leur est tout de même
extrêmement utile. Pourquoi ? Les réponses se lisent dans l’évolution de la
pensée durkheimienne : parce que la vie
religieuse est un lieu et un moment du social où le social est vécu plus
intensément et plus explicitement. Parce que la vie religieuse est
une condensation de sentiments de nature sociale, parce qu’elle use de symboles
plus que tout autre domaine de la vie sociale, elle devient pour l’observateur
attentif une formidable clef de lecture de la vie en société. Ainsi, introduire
des concepts propres à la sociologie religieuse en des lieux qui lui sont
a priori étrangers, c’est prendre le
risque de surinterpréter, mais aussi se donner la chance d’une compréhension
pour le moins inédite du monde social. C’est surtout un point de vue fécond
pour la dimension normative de la sociologie – Durkheim en est la preuve
flagrante.
Un dernier mot sur la définition
de la religion. Son principal enjeu est de permettre d’écarter deux
problèmes : le risque de perdre la religion comme instance spécifique et celui
de voir partout du religieux là où il y a du social.
Toutes les tentatives de définition sociologique de la religion
se sont confrontées à ce double risque, qui est celui de la confusion entre la
religion proprement dite et le religieux.
La tentation est particulièrement grande de se saisir
d’éléments d’analyse tirés de pratiques et de croyances religieuses pour les
faire parler en des lieux où nous n’avons pas coutume de les voir. Cette
pratique méthodologique peut s’avérer tout à fait féconde : étudier,
comme si on avait affaire à du
religieux, les événements politiques ou sportifs, l’engagement professionnel ou
associatif, la fonction des intellectuels, des médias, etc., nous y fait voir
bien plus que ce que l’on aurait aperçu au départ : les dimensions sacrées d’un
engagement, l’importance du symbolisme, la nécessité des croyances, la
puissance des phénomènes d’effervescence… Mais alors, il s’agit de montrer dans
des faits extra-religieux des phénomènes qui ne sont peut-être pas spécifiques
à la religion. Il n’est pas garanti qu’ils offrent la même
unité que dans la sphère
religieuse.
Vers quoi se tourner pour trouver l’unité de la religion ? Dès
le mémoire de 1899, Durkheim détache la religion des faits religieux comme « un
ensemble, plus ou moins organisé et systématisé » [ 1969c, p. 160]. Quel peut
bien être le principe d’unification du religieux ? La cohérence des dogmes ? La
répétition des rites ? Tout cela à la fois, mais qu’est-ce qui les fait tenir
ensemble ?
Ce qui permet la cohérence entre pratiques et représentations,
leur condition de possibilité même, s’avère être l’
Église
[19]. Dans les
Formes, Durkheim insiste particulièrement sur ce
principe, bien plus qu’auparavant [
cf. 1998, p. 65], pour une simple raison :
pouvoir distinguer le domaine de la religion de celui de la magie. La magie
s’occupe aussi de sacré, mais ne l’administre pas de la même façon que la
religion. Elle est toujours plus individuelle, plus cachée, comme l’avaient
montré Mauss et Hubert dans leur « Esquisse d’une théorie générale de la magie
» (1902-1903). Si l’expérience intime, le divin ne suffisent pas à distinguer
la religion, si dorénavant la catégorie de sacré n’y parvient plus
stricto sensu, reste l’Église comme
institution sociale, comme « communauté morale » [
ibid.].
Là encore, s’il s’agit de définir la religion, des enjeux
pratiques surgissent. Le paragraphe qui précède la définition dans les
Formes peut paraître déplacé. Il ne
l’est pas, puisqu’il rappelle la sociologie à ses enjeux pratiques :
« Il est possible que cet individualisme religieux soit appelé
à passer dans les faits; mais pour pouvoir dire dans quelle mesure, il faudrait
déjà savoir ce qu’est la religion, de quels éléments elle est faite, de quelles
causes elle résulte, quelle fonction elle remplit » [
ibid.]. Les enjeux pratiques et
théoriques, la question de la morale, n’ont certainement jamais été autant
interrogés et aussi féconds qu’au cours des recherches menées par Durkheim sur
les faits religieux, qu’ils appartiennent aux peuples « primitifs » ou aux
sociétés modernes.
En fin de compte, voilà bien la raison pour laquelle la
religion n’est pas un objet appartenant à la sociologie, parmi d’autres, mais
de ceux qui sont le plus à même de nourrir les ambitions de cette discipline,
de donner une pleine consistance au projet d’une science sociale à la fois
synthétique et empirique, pleinement consciente de la perspective morale qui
est la sienne.
·
BESNARD Philippe, 1993, « Le centenaire d’une entreprise
fondatrice », L’Année sociologique n°
1 (vol. 48).
·
DESROCHES Henri, 1968, Sociologie
des religions, PUF.
·
DURKHEIM É., 1907, « Lettre au directeur de la
Revue néoscolastique »,
Revue néoscolastique, XIV.
·
– [ 1898] 1969a, préface du vol. I de
l’Année sociologique, in Journal
sociologique,
·
PUF.
·
– [ 1899] 1969b, préface du vol. II de
l’Année sociologique,
inJournal sociologique.
·
– [ 1899] 1969c,« De la définition des phénomènes religieux »,
inJournal sociologique.
·
– (et M. Mauss) [ 1903] 1969d, « De quelques formes primitives
de classification.
·
Contribution à l’étude des représentations collectives »,
in Journal sociologique,
·
PUF.
·
– [ 1887] 1975a, « De l’irréligion de l’avenir »,
Revue philosophique, 23, inTextes
2.
·
Religion, morale, anomie, Éditions de Minuit.
·
– [ 1888] 1975b, « Cours de science sociale »,
in Textes 2.
·
– [ 1908] 1975c, « Débat sur la possibilité d’une science
religieuse », inTextes 2.
·
– [ 1898] 1987a, « L’individualisme et les intellectuels »,
in La Science sociale et l’action,
PUF.
·
– [ 1904] 1987b, « L’élite intellectuelle et la démocratie »,
in La Science sociale et l’action,
PUF.
·
– [ 1886] 1987c, « Les études de science sociale »,
in La Science sociale et
l’action.
·
– [ 1902/1903] 1992, L’Éducation
morale, PUF.
·
– [ 1893] 1996a, De la division
du travail social, PUF-Quadrige.
·
– [ 1906] 1996b, « Détermination du fait moral »,
inSociologie et Philosophie,
PUF-
·
Quadrige.
·
– 1997, Leçons de
sociologie, PUF-Quadrige (cours donné dans les années 1890, repris
en 1904, puis en 1913).
·
– [ 1913] 1998, Formes
élémentaires de la vie religieuse, PUF-Quadrige.
·
– [ 1897] 1999, Le
Suicide, PUF-Quadrige.
·
HUBERT Henri, 1904, « Introduction » à la traduction française
du Manuel d’histoire des religions de
P.-D. Chantepie de la Saussay, Armand Colin.
·
HUBERT H., MAUSS M., [ 1902-1903] 1993,« Esquisse d’une théorie
de la magie », in
·
MAUSS, Sociologie et
Anthropologie, PUF.
·
ISAMBERT F.-A., 1993,« La naissance de l’individu », Division
du travail et lien social.
·
Durkheim unsiècle après.
·
KARADY Victor, 1979,« Stratégies de réussite et modes de
faire-valoir de la sociologie chez les durkheimiens »,
Revue française de sociologie, vol.
XX, n°1.
·
LUKES Steven, 1973, Emile Durkheim. His life and Work. A
Historical and Critical
·
Study, Penguin Press.
·
MAUSS Marcel, 1997, Écrits
politiques, Fayard.
·
TAROT Camille, 1997,« Unité et diversité des sciences sociales
de Durkheim à Mauss »,
·
La Revue du MAUSS
semestrielle n°10,2e semestre.
·
– 1999, De Durkheim à Mauss.
L’invention du symbolique. Sociologie et science des religions, La
Découverte/MAUSS.
·
VATIN François, 2003,« À quoi rêvent les polypes »,
inLes Cigognes de la
philosophie,
·
L’Harmattan.
[1]
Durkheim souligne en note que « cette définition se tient à
égale distance des deux théories contraires qui se partagent actuellement la
science des religions. D’après les uns, c’est le mythe qui serait le phénomène
religieux essentiel; d’après les autres, ce serait le rite » [
ibid., p. 160, n. 1].
[2]
Une des principales distinctions qu’apporte la définition
donnée par Durkheim dans les
Formes
tient à l’
Église, considérée
dorénavant comme un des éléments fondamentaux de la religion. Elle est en effet
ce qui la distingue de la magie où, s’il y a indubitablement des objets sacrés,
il ne se trouve jamais à proprement parler d’Église [Durkheim, 1998, p.
65].
[3]
Henri Hubert [ 1904, p. XXII]. Ce texte est précieux quand il
s’agit de comprendre la socio-logie religieuse durkheimienne et ses
implications théoriques.
[4]
D’après StevenLukes [ 1973, p. 450], en plus d’une théorie du
totémisme primitif, Durkheim reprend trois idées majeures formulées par
RobertsonSmith : la conception des fonctions régulatrices et stimulatrices de
la religion; la distinction entre la religion constituée en Église et la magie
comme son résidu externe; le rapprochement entre les fonctions politiques et
religieuses.
[5]
Préface du vol. II de
l’Année
sociologique [ 1969b, p. 138]. Une seule de ces manifestations
semble pouvoir s’écarter de la synthèse originelle du religieux : l’économie.
Durkheim juge que cette exception n’est que temporaire et qu’il reste encore à
prouver les origines religieuses de la vie économique.
[6]
« À l’origine, elle [la religion] s’étend à tout; tout ce qui
est social est religieux; les deux mots sont synonymes. Puis, peu à peu, les
fonctions politiques, économiques, scientifiques s’affranchissent de la
fonction religieuse, se constituent à part et prennent un caractère temporel de
plus en plus accusé » [ 1996a, p. 143]. Les premiers comptes rendus publiés par
Durkheim présentaient déjà cette idée. Ainsi, en 1886, au moment où il débute
la rédaction de sa thèse, il commente les théories de J.-M. Guyau : « C’est
aujourd’hui que la morale est devenue indépendante de la religion; à l’origine,
au contraire, les idées morales, juridiques et religieuses étaient confondues
dans une synthèse un peu confuse dont le caractère était avant tout religieux »
[ 1975a, p. 161].
[7]
Sur ce point, il faut souligner une tout autre source
d’influence majeure : les sciences de la nature, et principalement la biologie,
dont Durkheim fait un modèle de la théorie sociologique [
cf. Vatin, 2003].
[8]
Parmi tous les textes où Durkheim élabore une division des
sciences sociales en spécialités, les préfaces des deux premiers volumes de
l’
Année sociologique sont cruciales(
1898-1899). Cette revue représente d’abord l’inscription de la sociologie dans
une organisation véritable et celle d’une équipe dans un travail régulier.
Outil de travail pour une discipline jeune et ambitieuse, elle doit servir de
référence aux sociologues présents et à venir. Elle doit aussi permettre de
combler un manque en termes de reconnaissance institutionnelle – scientifique
mais aussi universitaire – de la sociologie [
cf. Karady, 1979, p. 49-82]. Il faut lire ces
préfaces pour bien se rendre compte de l’ambition du projet. C’est une revue,
certes, mais qui a pour but d’édifier solidement la sociologie, en reprenant ce
qui a déjà été fait pour en intégrer les meilleurs éléments dans une science
unique. C’est le moment où, l’unité et la spécificité de la sociologie étant
supposées acquises, elle peut et doit se spécialiser.
[9]
Au départ,
L’Année
contient quatre sections principales, dont l’ordre de présentation restera
toujours le même, même si des découpages nouveaux interviendront à l’intérieur
de chaque section, et si de nouvelles sections seront progressivement ajoutées.
Les rubriques de base sont : 1. La sociologie générale; 2. La sociologie
religieuse; 3. La sociologie juridique et morale (que nous regroupons avec la
statistique morale et la criminologie); 4. La sociologie économique. Si elle
suit la partie consacrée à la sociologie générale, celle qui concerne la
sociologie religieuse est pourtant la plus importante. En effet, la section «
sociologie générale » n’a pas un rôle aussi décisif et consiste essentiellement
en critiques méthodologiques. Comme le dit Durkheim dans la préface au premier
volume de la revue : « Nous avouons que nos efforts tendront surtout à
provoquer des études qui traitent de sujets plus restreints et qui
ressortissent aux branches spéciales de la sociologie. Car, comme la sociologie
générale ne peut être qu’une synthèse de ces sciences particulières, comme elle
ne peut consister que comme une comparaison de leurs résultats les plus
généraux, elle n’est possible que dans la mesure où elles sont elles-mêmes
avancées » [ 1969a, p. 34]. Pour Durkheim, l’ordre des généralités n’a pas de
véritable intérêt en socio-logie, et seules les conclusions des différents
travaux empiriques, réunies et liées entre elles, pourraient aboutir à une
science générale certes, mais légitime d’un point de vue épistémologique. Ainsi
qu’il l’écrit dans les
Formes élémentaires de la
vie religieuse, le général, c’est « le particulier simplifié et
appauvri » [ 1998, p. 617].
[10]
Comme l’écrit si bien Hubert [ 1904, p. XLI], « la floraison
des croyances, dans le droit et dans l’économie politique, est loin d’être
aussi belle qu’en religion; c’est la pratique qui y domine ».
[11]
Dans
De la division du travail
social, la critique de l’utilitarisme consistait avant tout en une
critique de Spencer et du contractualisme.
[12]
[Durkheim, 1987a, p. 267]. Dans sa correspondance avec Mauss,
Durkheim insiste à plusieurs reprises sur l’importance que revêt à ses yeux ce
texte.
[13]
« Ainsi, bien loin qu’entre l’individu et la société il y ait
l’antagonisme qu’on a si souvent admis, en réalité, l’individualisme moral, le
culte de l’individu humain est l’œuvre de la société » [Durkheim, 1996b, p.
84].
[14]
Durkheim parle de « cet individualisme restreint qu’est le
christianisme » [ 1987a, p. 273].
[15]
On trouve le même raisonnement dans
le Suicide, quand il s’agit de
rechercher des solutions capables de résorber les suicides égoïstes. « La
famille, la religion, la patrie » ont pu constituer un remède adéquat au
suicide égoïste, non pas tant à cause des sentiments qu’ils mettent en œuvre
que
parce que ce sont des
associations, qui donnent une fin aux individus, les obligent sans
toutefois les étouffer. Et le type d’association qui est apte, mieux que
n’importe quel autre, à offrir une assise morale aux individus contemporains,
est « celle que forment [… ] tous les travailleurs du même ordre, tous les
coopérateurs de la même fonction, c’est le groupe professionnel ou la
corporation » [ 1999, p. 435 – nous soulignons], c’est-à-dire une institution
intermédiaire entre l’individu et l’État dont la fonction est d’abord
économique mais la finalité explicitement sociale.
[16]
Dès 1886, les phénomènes religieux sont reçus par Durkheim
comme le symbole d’autre chose : « les traditions, les cultures, les besoins
collectifs » [ 1987c]. Il y aurait à redire sur une conception aussi
restrictive du symbolisme. Dans l’étude sur les classifications sociales écrite
en collaboration avec Mauss, Durkheim estime que ce qui caractérise les
classifications sociales, « c’est que les idées y sont organisées sur un modèle
qui est fourni par la société. Mais une fois que cette organisation de la
mentalité collective existe, elle est susceptible de réagir sur sa cause et de
contribuer à la modifier » [ 1969d, p. 417]. Toutefois, l’idée apparaît plus
comme celle de Mauss que celle de Durkheim, pour lequel les symboles se
réduisent, au bout du compte, à des signes, qui ne tiennent leur sens que de ce
qu’ils expriment et ne font que refléter des forces dont ils dépendent. Sur
cette question, voir C. Tarot [ 1999].
[17]
En simplifiant à l’extrême, il est possible d’opposer deux
sociologies durkheimiennes successives : a) une conception positiviste de la
science; une théorie de la morale fondée sur l’obligation et la sanction; les
phénomènes religieux vus comme des phénomènes secondaires; b) une conception
plus modeste de la science; une théorie plus ouverte de la morale; la prise en
compte de la primauté de la sphère religieuse pour le sociologue.
[18]
C’est exactement le sens pratique que Mauss confère à son
travail. En 1924, en conclusion de l’« Appréciation sociologique du bolchevisme
», il écrira que le rôle du philosophe, du sociologue, du moraliste « est
d’habituer les autres à penser, modestement et pratiquement, sans système, sans
préjugés, sans sentiment. Il faut que les penseurs éduquent les peuples à user
de leur simple bon sens qui, en l’espèce, en politique, est également le sens
du social, autrement dit du juste » [ 1997, p. 566].
[19]
« La religion est inséparable de l’idée d’Église » [ 1998, p.
62].