2003
Revue du Mauss
Dossier: Qu'est ce que le religieux? / E) Offertoire Retour vers le don via le sacré et le symbolique
L’irréligion de l’avenir. Jean-Marie Guyau et l’option nominaliste
Jean-Paul Lambert
Quinze ans auront suffi à Jean-Marie Guyau
[1] ( 1854-1888) pour couvrir
l’ensemble des champs de l’
engagement individuel ou collectif, tous les risques
du
croire jusqu’au plus délicat; celui qui touche au religieux, dont il renouvelle l’approche sur deux points :
l’extension de la notion de sociabilité à
des entités créées par l’esprit et
la croyance religieuse comme paradigme de
toute recherche.
UNE SOCIABILITÉ ÉLARGIE « JUSQU’AUX ÉTOILES »
La façon dont, en fin de parcours
[2], il définit le religieux déborde résolument du « lien social » auquel on l’arrimait jusqu’alors et débouche sur une
« sociabilité » d’une autre ampleur.
« L’idée d’un lien de société entre l’homme et les puissances supérieures, plus
ou moins semblables à lui, est précisément ce qui fait l’unité de toutes les
conceptions religieuses.
L’homme devient vraiment religieux, selon nous, quand il superpose à la
société humaine où il vit une société plus puissante et plus élevée, une société
universelle et pour ainsi dire cosmique. La sociabilité, dont on fait un des
traits du caractère humain, s’élargit alors et va jusqu’aux étoiles. Cette sociabilité
est le fond durable du sentiment religieux, et l’on peut définir l’être religieux
un être sociable non seulement avec tous les vivants que nous fait connaître
l’expérience, mais avec des êtres de pensée dont il peuple le monde »
( L’Irréligion de l’avenir, préface, p. I).
Reprise et majoration du thème un peu plus loin :
« Toute religion est l’établissement d’un lien, d’abord mythique, ensuite
mystique, rattachant l’homme aux forces de l’univers, puis à l’univers lui-
même, enfin au principe de l’univers » (p. II).
« La religion est une explication physique, métaphysique et morale de
toutes choses par analogie avec la société humaine. Elle est, en deux mots,
une explication sociologique universelle, à forme mythique.
Le sentiment religieux commence là où le déterminisme mécanique paraît
faire place dans le monde à une sorte de réciprocité morale et sociale, là
où nous concevons un échange possible de sentiments et même de désirs,
une sorte de sociabilité entre l’homme et les puissances cosmiques quelles
qu’elles soient. [… ] Le sentiment religieux devient alors le sentiment de
dépendance par rapport à des volontés que l’homme primitif place dans
l’univers et qu’il suppose elles-mêmes pouvoir être affectées agréablement
ou désagréablement par sa volonté propre » (p. III, soulignés par Guyau).
Cette idée sera reprise tout à la fin
[3] :
« L’idée pratique la plus durable qu’on trouve au fond de l’esprit religieux,
comme au fond des tentatives de réforme sociale, est l’idée d’association.
À l’origine, nous l’avons vu, la religion est essentiellement sociologique,
par sa conception de “la société des dieux et des hommes”. Ce qui subsistera
des diverses religions dans l’irréligion future, c’est cette idée que le suprême
idéal de l’humanité, et même de la nature, consiste dans l’établissement de
rapports sociaux toujours plus étroits entre les êtres » (p. 339).
La préface de l’Irréligion de l’avenir témoigne de ce qu’avait de fébrile,
à l’époque, la production relative aux religions et à leur avenir :
« Dans beaucoup de cas, la “religion de l’avenir”est un compromis quelque
peu hypocrite avec les religions positives. [… ] C’est pour opposer à ce point
de vue le nôtre propre que nous avons adopté le terme plus franc d’irréligion
de l’avenir. Nous nous éloignons ainsi de M. de Hartmann [4] et des autres
prophètes qui nous révèlent point par point la religion du cinquantièmesiècle. »
Suit une mise en garde contre un asymptotisme sans cesse renaissant :
« On a tout fait rentrer dans la philosophie, même les sciences, sous prétexte
que la philosophie comprit à l’origine toutes les recherches scientifiques; la
philosophie, à son tour, rentrera dans la religion, sous prétexte qu’à l’origine
la religion embrassait en soi toute philosophie et toute science. Étant donné
une religion quelconque, fût-ce celle des Fuégiens, rien n’empêche de prêter
à des mythes le sens des spéculations métaphysiques les plus modernes; de
cette façon on laisse croire que la religion subsiste, quand il ne reste plus qu’une
enveloppe de termes religieux recouvrant un système tout métaphysique et
purement philosophique. Bien mieux, avec cette méthode, comme le
christianisme est la forme supérieure de la religion, tous les philosophes finiront
par être chrétiens; enfin l’universalité, la catholicité étant l’idéal du christianisme,
nous serons tous catholiques sans le savoir et sans le vouloir [5] » (préface, p. XIII).
Après avoir rappelé – mais n’est-ce pas toujours utile ? – que les trois
éléments essentiels de « toute religion positive et historique » par lesquels la
religion se distingue de la métaphysique sont : un essai d’explication mythique,
un système de dogmes et un culte, Guyau enchaîne :
« Les éléments qui distinguent la religion de la métaphysique, et qui la
constituent proprement religion positive, sont, selon nous, essentiellement
caducs et transitoires. En ce sens nous rejetons donc la religion de l’avenir
comme nous rejetterions l’alchimie de l’avenir ou l’astrologie de l’avenir.
Mais il ne s’ensuit pas que l’irréligion ou l’a-religion – qui est simplement
la négation de tout dogme, de toute autorité traditionnelle et surnaturelle, de
toute révélation, de tout miracle, de tout mythe, de tout rite érigé en devoir–
soit synonyme d’impiété, de mépris à l’égard du fond métaphysique et moral
des antiques croyances. Nullement; être irréligieux ou a-religieux n’est pas
être anti-religieux. Bien plus, comme nous le verrons, l’irréligion de l’avenir
pourra garder du sentiment religieux ce qu’il y avait en lui de plus pur :d’une
part l’admiration du cosmos et des puissances inférieures qui y sont déployées,
d’autre part la recherche d’un idéal non seulement individuel mais social et
même cosmique, qui dépasse la réalité actuelle » (p. XIV ).
Unsiècle après, force est de reconnaître que cette vision s’impose aujourd’hui à ceux-là mêmes qui affichent leur attachement à une religion révélée.
Aucune religion ne songe plus sérieusement à absorber les autres. C’est bien
plutôt l’« irréligion » telle que la définit Guyau qui semble en passe d’absorber la possibilité d’être chrétien, musulman ou bouddhiste. Ce n’est cependant pas cette victoire en elle-même qui nous retiendra ici mais bien plutôt
la façon dont Guyau la prépare, en faisant appel à
l’anomie, concept qui bat
en brèche l’universalité dogmatique à laquelle aspiraient les religions positives, inconciliables, comme le note Guyau, avec l’universalité même à laquelle
elles aspirent. Une
anomie qui fait bien plus qu’un concept : un comportement, une morale, et ne renonce pas du tout, comme s’en est ému Durkheim,
à toute référence aux valeurs, mais en réaffirme au contraire la vitalité en
prenant appui sur un
nominalisme
[6] sans lequel il ne saurait y avoir ni recherche
proprement dite ni liberté de l’esprit.
LA NOMINALISATION DU CHAMP
Guyau a traduit les Grecs et lu Spencer. Il est connu comme sociologue.
On a oublié son œuvre de pédagogue, où l’originalité de sa pensée s’affirme,
notamment, dans une méthode de lecture qui recommande une approche fixant
la signification du texte en images vivantes. Que ta lecture soit la tienne.
Il récidive à propos du temps (il ne veut plus entendre parler que de présent et de présence) et de l’esthétique. « Le beau et le bien, après avoir été
considérés longtemps comme des réalités métaphysiques, tendent pour ainsi
dire à rentrer en nous; ce ne sont plus, aux yeux des savants modernes, que
les effets de notre propre constitution intellectuelle
[7]. » L’expérience esthétique est pour chacun personnelle. Son caractère nominal la rend encore plus
enrichissante que si la conscience était comme submergée par des valeurs
agissant sur elle mécaniquement.
Mais c’est surtout dans
l’Esquisse d’une morale sans obligation, ni
sanction
[8] que le principe même de son approche, la personnalisation pratique
du champ, apparaît le mieux, avec le premier emploi du terme d’
anomie.
« D’une part, la morale naturaliste et positive ne fournit pas de principes
invariables, soit en fait d’obligation, soit en fait de sanction; d’autre part,
si la morale idéaliste peut en fournir, c’est à titre purement hypothétique
et non assertorique. En d’autres termes, ce qui est de l’ordre des faits n’est
point universel, et ce qui est universel est une hypothèse spéculative. Il en
résulte que l’impératif, en tant qu’absolu et catégorique, disparaît des
deux côtés. Nous acceptons pour notre compte cette disparition, et au lieu
de regretter la variabilité morale qui en résulte dans de certaines limites,
nous la considérons au contraire comme la caractéristique de la morale
future; celle-ci, sur divers points, ne sera pas seulement autonome, mais
anomique » (préface, p. ix).
La notion que nous avons d’un « devoir » qui serait un donné extérieur
(et bien « réel ») doit dès lors se chercher d’autres « équivalents » ou « sub-stituts » personnalisés et pratiques :
- la conscience de notre pouvoir intérieur et supérieur, à laquelle nous
verrons pratiquement se réduire le devoir »;
- l’influence exercée par les idées [faites nôtres] sur les actions;
- la fusion croissante des sensibilitéset le caractère toujours plus social
de nos plaisirs ou de nos douleurs »;
- l’amour du risque dans l’action, dont nous montrerons l’importance
jusqu’ici méconnue »;
- « l’amour de l’hypothèse métaphysique, qui est une sorte de risque
dans la pensée ».
Toutes choses dont le caractère personnel, unique – et en dernière analyse, anarchiste –garantit ce que l’engagement a de moral. Si tu « dois », ce
n’est pas parce qu’« il faut » d’une manière générale, dans l’universel – en
lui obéissant, en te conformant à ce qu’il « est ». C’est seulement parce que
tu le fais et découvres pourquoi en le faisant que ton acte prend une valeur
morale ou d’exemple.
L’Irréligion de l’avenir ne manifeste pas davantage de « regrets » au sujet
de la variabilité religieuse qu’au sujet de « la variabilité morale ». Guyau
considère « au contraire » cette variabilité comme la caractéristique du vécu
religieux, aussi bien au plan individuel que collectif, et pas seulement autonomique, là encore, mais anomique. Une caractéristique qui, nous allons le
voir, déborde de partout le vécu proprement religieux, que Guyau étend à l’ensemble du vécu personnel et intellectuel et qui explique qu’il puisse écrire
dans sa préface que l’irréligion, telle qu’il l’entend,
« peut être considérée comme un degré supérieur de la religion et de la
civilisation même. L’absence de religion, ainsi comprise, ne fait qu’un avec
une métaphysique raisonnée mais hypothétique [souligné par nous], traitant
de l’origine et de la destinée. On pourrait encore la désigner sous le nom
d’indépendance ou d’anomie religieuse, d’individualisme religieux » (p. XIV ).
« Une pensée n’est réellement personnelle, n’existe [souligné par Guyau]
même à proprement parler et n’a le droit d’exister qu’à condition de ne pas
être la pure répétition de la pensée d’autrui. Tout œil doit avoir son point de
vue propre, toute voix son accent. Le progrès même des intelligences et des
consciences doit, comme tout progrès, aller de l’homogène à l’hétérogène,
ne chercher l’idéale unité qu’à travers une variété croissante » (p. XVII).
« Le jour où les religions positives auront disparu, l’esprit de curiosité
cosmologique et métaphysique qui s’y était fixé et engourdi pour un temps
en formules immuables sera plus vivace que jamais. Il y aura moins de foi,
mais plus de libre spéculation; moins de contemplation, mais plus de
raisonnements, d’inductions hardies, d’élans actifs de la pensée; le dogme
religieux sera éteint mais le meilleur de la vie religieuse se sera propagé,
aura augmenté en intensité et en extension. Car celui-là seul est religieux, au
sens philosophique du mot, qui cherche, qui pense, qui aime la vérité » (p. XIX ).
Reprise du thème dans la partie finale, où la religion est traitée comme le
paradigme de toute recherche :
« Là où cesse la science positive, il y a encore place pour l’hypothèse et pour
cette autre science, dite métaphysique, qui a pour but d’évaluer les probabilités
comparatives des hypothèses : savoir, supposer, raisonner dans tous les sens
en partant de ce qu’on a supposé, chercher, enfin, ces mots paraissent rendre
tout l’esprit moderne : nous n’avons plus besoin de dogmes.
Ce qui seul est éternel dans les religions, c’est la tendance qui les a
produites, le désir d’expliquer, d’induire, de tout relier en nous et autour de
nous, c’est l’activité infatigable de l’esprit, qui ne peut s’arrêter devant le fait
brut, qui se projette dans toutes choses, d’abord troublé, incohérent, comme
il fut jadis, puis clair, coordonné et harmonieux, comme la science d’aujourd’hui.
Ce qui est respectable, dans les religions, c’est donc précisément le germe de
cet esprit d’investigation métaphysique qui tend aujourd’hui à les renverser
les unes après les autres » (p. 331).
Passons sur cette manière, bien dans l’époque, de surfaire « la clarté » et
« l’harmonie » de la science et sur le risque de voir en elles des preuves étayant
des tentations dogmatiques toujours renaissantes
[9]. Retenons que la vérité selon
Guyau et l’amour qu’on lui porte n’ont de « vérité » que dans la mesure où
on accepte que son mode d’existence se fasse
hypothétique, problématique.
Il le confirme plus bas en deux lignes : « Le réel ne saurait être pour la pensée humaine définitivement divin. Le dieu idéal est donc nécessairement aussi
le deus incertus, le dieu problématique, peut-être mensonger » (p. 332).
LE NOMINALISME DE L’AVENIR
Popper trente ans plus tard retrouvera l’intuition de cette maîtrise de la
pensée – de ce dont la pensée fait usage et des usages qu’elle nous fait. Elle
ne peut se faire scientifique qu’en tant qu’hypothèse et dans la mesure où elle
le demeure. Posée, pensée comme telle et malgré toutes les précautions qu’on
peut imaginer, l’hypothèse fait toutefois l’objet d’un certain crédit. Ce crédit
se confond-il avec ce qu’on entend par croyance? Qu’en dit Guyau ?
« Aujourd’hui on peut être un penseur sans avoir besoin de rêver, on peut
même être un rêveur sans avoir besoin de croire. La science et l’art sont nés
et nous ouvrent leurs domaines aux perspectives infinies, où chacun peut
dépenser, sans le gaspiller en pure perte, son excédent d’activité. La science
permet le désintéressement de la recherche sans tolérer les égarements de
l’imagination, elle donne l’enthousiasme sans le délire, elle a une beauté à
elle, faite de vérité » ( L’Irréligion…, p. 322).
« Rêver », en début de phrase, connote les rêves de perfection ou de paradis. Traduisons : on peut aujourd’hui « penser » sans louvoyer entre des
dogmes. « On peut même être un rêveur » suggère qu’aussi « pointus » soyons-nous dans certaines connaissances et pratiques, nous serons toujours « des
rêveurs ». Mais – deus incertus, suite –, nul besoin pour cela d’« y croire ».
Aux « rêves » que nous construisons, nous accordons bien évidemment, par
le fait même que nous utilisons et modélisons pour les construire certaines
données, un certain crédit. Mais nous sommes nos propres banquiers et ne
devons verser aucun intérêt à quiconque, comme le ferait notre inscription
dans une croyance.
Cette position célèbre en fait deux choses très différentes : une pensée
parvenue à la hauteur de ses moyens propres, et l’accueil nouveau que lui
fait le milieu politique et social. Sur la première, nous partageons l’optimisme
de Guyau. Mais sur la seconde ?
En ce qui concerne les spéculations métaphysiques du type d’où venons-nous ?, où allons-nous ?, ou des domaines comme l’art, le roman, etc., voilà
déjà quelque temps en effet qu’une certaine gratuité est admise. Nos physiciens, philosophes et artistes ne sont plus connus pour risquer le bûcher.
L’anomie, l’anarchisme de la pensée ne sont plus gênés ou interdits que dans
des états d’exception. Mais admise ou admissible, leur gratuité est encore loin
de l’être dans tous les domaines. Elle est même restreinte aux domaines
cités. Dans la plupart des autres, c’est l’état d’exception qui, en fait, sévit, et
cela dans tous les États considérés comme on ne peut plus « normaux ».
Guyau lui-même n’en était pas dupe.
« Parfois, remarque-t-il au milieu d’une apologie de “la spéculation”, on est
forcé pour agir de se comporter avec des choses douteuses comme si elles
étaient certaines. Un tel choix n’est cependant qu’un moyen inférieur et
exceptionnel de prendre parti entre des hypothèses dont on n’a pas le temps
ni le pouvoir de mesurer exactement la réalité » ( L’Irréligion…, p. 328).
Ce moyen « inférieur » est hélas aujourd’hui encore on ne peut plus courant. Considérons seulement comment, si nous ne voulons pas devenir marginaux, nous devons moduler nos « rêves » en fonction des contraintes imposées
par une économie de marché dont le dogme est partout et la circonférence
nulle part. Comment il nous faut croire à telle innovation parce qu’elle est
rentable, à tel genre de solidarité parce que la redistribution d’État l’autorise
encore, à la nécessité d’une automobile ou de voir arriver des OGM dans nos
assiettes. Pour que le crédit que nous accordons à des possibles socialement
et écologiquement féconds soit pris en considération, pour agir, comme dirait
Guyau, force nous est de les habiller pour aller « dans le monde » en « spéculations » (tel fut par exemple, le statut initial du « bio » et des énergies
renouvelables). Spéculation monétaire suit.
Supposons toutefois que cette économie, à laquelle l’avenir de tous les
peuples de la planète est aujourd’hui tristement lié, soit un jour considérée
comme une hypothèse contre-productive et dépassée ou que nous l’ayons
limitée, comme la géométrie et la physique classiques, à certains secteurs.
Supposons donc – c’est l’hypothèse que nous avons pour notre part retenue–
que l’échange différé, le don, ne soit plus considéré comme l’huile qu’on
met dans les rouages de l’économie de marché et que créer des richesses ne
dépende plus des profits qu’on peut faire sur un marché soumis aux lois de
la concurrence monétaire
[10]. Un champ tout neuf s’offre alors à une
anomie
généralisée donnant aux usagers l’occasion d’une maîtrise inédite de leurs
usages, et pas seulement des usages de la pensée, et Guyau trouve une actualité imprévue. Car le dogme du profit monétaire n’ayant plus cours, la
société ne cessera pas pour autant d’être active. Elle devra néanmoins choisir entre régler ce qu’elle produit et consomme sur une base
réaliste, redu-
ITE MISSA EST. POLIS ET RELIGIO
Quelle conception politique de la religion ?
pliquant à peu de différence près la situation actuelle, ou sur une base nominaliste.
Dans le premier cas, « il y aura » des besoins, donnés comme a priori.
La réalité de ces besoins étant, tout contre-produisant ou contre-consommant
sera blâmé. Même « démarchandisés », le don et le contre-don ne seront valorisés que dans les limites de ces « réalités ». Les entreprises ou l’État se porteront responsables de nourrir des pourceaux mécontents qui leur en
demanderont toujours plus en fonction de leurs « droits ». Dans le second,
les usagers seront placés, à titre individuel ou collectif, devant le risque, absolu
celui-là, de leurs usages, et en tout premier lieu de celui qu’ils font de leurs
« besoins ». Ils ne pourront plus se défausser de la conscience de leur pouvoir (pointn°1 de la liste des « équivalents et substituts » citée plus haut), ni
de l’influence exercée par certains modèles (point n°2). Ils auront au contraire
l’occasion de s’interroger sur le caractère social de ce qui leur plaît et
déplaît, et donc en quoi ils « fusionnent » (point n°3). Ils ne verront en toute
action qu’un essai confirmant ou infirmant une hypothèse préalable et entretiendront un dialogue permanent, pacifiant et amusé avec les « dieux » matériels
ou immatériels auxquels ils accordent un crédit expérimental.
Dans la dernière partie de l’Irréligion de l’avenir (p. 307), après avoir
énoncé « les deux conditions » de l’apparition d’une religion nouvelle, Guyau
doute de leur rencontre – celle d’un homme de génie avec les capacités d’émotivité collectives. L’histoire semble lui donner raison, en dépit de quelques
malins qui mobilisent périodiquement en leur faveur un surplus toujours disponible d’émotivité. Des conditions, au final, il en trouve trois : « Une dernière condition serait indispensable au succès d’une religion nouvelle : il
faudrait qu’elle fût vraiment nouvelle et qu’elle apportât une idée à l’esprit
humain. » Le nominalisme, la reconnaissance de l’anomique ne seraient-ils
pas cette idée? Sans jamais donner lieu à une religion proprement dite, leur
regard, remarquons-le, est depuis longtemps celui que jette le sage (Épictète,
Montaigne) sur les « dieux incertains » dont la population se mélange à celle
des humains et les relie dans une commune agitation. Mais c’est encore un
regard bien vague. Reste à l’ancrer dans une économie irréligieuse, au sens
que Guyau donne à ce mot : anti-dogmatique et anti-utilitariste.
Outre les ouvrages déjà cités, on pourra lire du même auteur : La morale
anglaise contemporaine. Morale de l’utilité et de l’évolution (Baillère, 1879); l’Année enfantine de lecture (Colin, 1883); l’Année préparatoire de lecture
courante (Colin, 1884); Éducation et Hérédité (texte posthume) (Alcan, 1889);
La Genèse de l’idée de temps (Alcan, 1890, L’Harmattan, 1998). Et à son
propos, les ouvrages suivants : Esthétique et philosophie de la vie, de Anna-Maria Contini, L’Harmattan, 2001 (traduit de l’italien); L’Anomie. Histoire
et sens d’un concept, de Marco Orru, préface de Dominique Desjeux,
L’Harmattan, 1998 (traduit de l’anglais); La Morale anomique de J.-M.Guyau,
de J. Riba, L’Harmattan, 1999.
[1]
Pour la petite histoire : sa mère publia (sous le nom de Bruno) deux romans scolaires :
le
Tour de France par deux enfants et
Francinet. Remariée avec AlfredFouillée, philosophe en
vue à l’époque (
cf. les « idées forces »). Jean-MarieGuyau, pratiquement ignoré en France, est
très étudié à l’étranger, notamment en Allemagne (Nietzsche l’a lu et commenté), en Italie, aux
États-Unis. Ces études sont depuis quelques années en cours de traduction (
cf. bibliographie en
fin d’article).
[2]
Dans
l’Irréligion de l’avenir ( 1887), ouvrage republié tous les ans jusqu’en 1922.
[3]
3
e partie, II : « L’Association. – Ce qui subsistera des religions dans la vie sociale ».
[4]
Eduard von Hartmann ( 1842-1906), auteur de
La Religion de l’avenir, ouvrage paru au
milieu des années 1870, dont
l’Irreligion…, paraphrase le titre.
[5]
Guyau revient (p. XVII) sur « la croyance que beaucoup professent de l’unification finale
des religions actuelles dans leur “religion de l’avenir”, soit judaïsme perfectionné, soit christianisme
perfectionné, soit bouddhisme perfectionné ».
[6]
On qualifie de « réalistes » les usages de pensée qui posent les universaux, les idées, les
principes, les valeurs comme aussi réels que s’ils étaient des faits. On leur oppose les usages
« nominalistes », pour lesquels, en langage moderne, il ne s’agira jamais que de
constructions,
de choses « faites » –
d’usages.
Le réaliste déduit « ce qui arrive » et ses devoirs propres de la nature des choses. Pour le
nominaliste, aucune « nature », aucun « être » ne se faisant contradictoirement observable, ils
constituent donc autant d’affirmations ou d’actes de foi clandestins – des hypothèses. Le mode
de fonctionnement du nominaliste, constamment
en recherche et de plain-pied avec la recherche
sous toutes ses formes, se fait donc « anomique ».
[7]
Les Problèmes de l’esthétique contemporaine (p. 3). Voir aussi
L’Art au point de vue
sociologique, publié après la mort de Guyau en 1888. Repris dans le
Corpus des œuvres en langue
française (Fayard, 2001).
[8]
Obligation et sanction
au singulier – le détail importe. 1
re édition en 1885; repris dans le
Corpus des œuvres en langue française (Fayard, 1985).
[9]
Guyau corrige plus loin : « La science a ses enthousiastes, mais aussi ses fanatiques; elle
aurait au besoin ses intolérants et ses violents. Heureusement elle porte son remède avec elle :
agrandissez la science, et elle devient le principe de toute tolérance, car la science la plus grande
est celle qui connaît le mieux ses limites » (p. 343).
[10]
Hypothèse
distributiste. Les usagers renouvellent les richesses en fonction de leurs usages
et non plus des besoins du marché, et donc au plus près des retombées favorables qu’elles peuvent
avoir aux plans écologique et social (
cf. Lambert,
La Revue du MAUSS semestrielle, n° 21,
1
er semestre 2003, p. 296, et w
www :prosperdis. org).