2003
Revue du Mauss
Dossier : Qu'est ce que le religieux? / F) Ite missa est. Polis et religio. Quelle conception politique de la religion ?
Le politique et la religion. Douze propositions en réponse à Alain Caillé
Marcel Gauchet
Il n’existe pas de politico-religieux. Certes, les deux séries de phénomènes
se présentent associées sur la plus longue durée, sinon la quasi-totalité de
l’histoire. Elles sont néanmoins à distinguer. Le politique et le religieux ne
sont pas des phénomènes de même niveau. Le problème théorique est d’opérer leur différenciation à partir de leur intrication historique.
Il n’est pas moins vrai simultanément que la nature du politique ne s’éclaire
bien qu’à la lumière de l’articulation qu’il a trouvée avec le religieux,
comme le religieux, dans l’autre sens, ne devient pleinement intelligible
qu’à partir de son application au politique. Raison de plus de les distinguer,
pour le miroir mutuel qu’ils se tendent.
Le politique peut exister sans le religieux et hors des religions. C’est cette
situation qui fait précisément l’originalité la plus profonde de la modernité.
Elle nous autorise à reconsidérer la nature du politique et à l’analyser pour
elle-même. Il s’agit de comprendre à la fois pourquoi le politique a été si généralement noué avec le religieux et pourquoi il peut fondamentalement s’en
passer.
Le religieux a été déterminé durant la plus grande partie de son parcours
par les conditions de son articulation avec le politique. Il en est désormais
dénoué. Il entame une nouvelle carrière en dehors de sa matrice de toujours.
C’est à partir de cette existence indépendante qu’il faut interroger ses liens
antérieurs avec le politique. S’ils sont électifs, ils ne sont pas consubstantiels. Nous allons avoir affaire à un religieux hors du politique.
Le politique est instituant, le religieux ne l’est pas, il est institutionnalisant.
Instituant, le politique l’est en ce sens primordial qu’il est ce qui permet
à une communauté humaine d’être dans ce qui fait la spécificité de son mode
d’être. Elle n’est pas un organisme possédant sa cohésion naturelle prédonnée, pas plus qu’elle ne résulte d’un contrat consciemment passé entre ses
membres. Elle relève de l’institution, en ceci qu’elle produit elle-même sa
cohésion et son identité, qu’elle les reproduit en permanence. Ce travail instituant passe par un faisceau de séparations qui la mettent en relation avec
elle-même et qui constituent proprement le politique.
On peut dire autrement : les communautés humaines sont politiques – sont
instituées par le politique et existent politiquement – en tant qu’elles sont
dotées d’autonomie processuelle. Elles sont organisées de manière à se donner elles-mêmes leurs conditions d’existence, et de manière à avoir processuellement prise sur elles-mêmes. Elles ne sont pas, elle se font, et se faisant,
elles agissent sur ce qu’elles sont.
On peut dire encore : le politique est ce qui pourvoit les communautés
humaines de leur propriété la plus décisive et la plus énigmatique : leur
réflexivité en acte.
Cette réflexivité en acte passe par trois ordres de relations formant système et ouvrant chacune un registre spécifique d’application de la communauté à elle-même : le pouvoir, le conflit, la norme. On a affaire dans chacun
des cas à des séparations, des scissions ou des extériorisations qui produisent
des mises en communication globales et définissent un ensemble pourvu de
prise pratique sur lui-même par ses oppositions intimes.
Pouvoir : un vaut en quelque façon pour tous et commande à tous (quelles
que soient ensuite les modalités du commandement). Il y a pouvoir politique
quand il est posé une extériorisation de la communauté à elle-même de l’intérieur
des relations entre ses membres.
Conflit : tous se divisent sur ce qui les unit, ce qui fait apparaître le tout
qu’ils forment à partir de la menace qui pèse sur lui et ce qui met en lumière
leur nécessaire accord sur ce qui les lie à partir de leur discord. Les animaux
se battent, les hommes s’opposent, et c’est en s’opposant qu’ils établissent
leur monde commun.
Norme : au-delà des relations entre les personnes, il existe une règle qui
s’impose identiquement à tous et qui n’est d’aucun en particulier. Pas d’être
ensemble sans devoir être commun.
Le religieux est une détermination de ce mode d’être politique. Il en propose une interprétation en acte et une institutionnalisation particulière. Il est
logiquement second par rapport à lui. Il intervient sur lui, il s’applique à lui
après coup.
Le religieux est rendu possible par le politique, par cette réflexivité agie
qui place l’existence sociale sous le signe de l’autodéfinition. Il en exploite
les ressources, il en manifeste les puissances, mais sur un mode très spécial,
qui est celui de la dénégation. Le religieux est un certain rapport institué de
l’humanité avec elle-même, paradoxal de part en part, où elle se donne pour
définition de ne pas se définir, puisqu’elle est définie par d’autres depuis
ailleurs qu’elle-même.
La religion, en son institution primordiale, est une prise de position par
rapport à l’autonomie processuelle qui s’instaure au travers du politique.
Elle est une expression de cette autonomie, en même temps qu’un choix vis-à-vis d’elle, un choix qui consiste à la refuser et à la conjurer. Elle est un
parti pris del’hétéronomie. Elle constitue les humains en dépendants : nous
devons tout ce que nous sommes à des êtres d’une autre nature que nous. C’est
ce paradoxe qu’il faut méditer sous le nom de religion. Il représente l’énigme
par excellence de l’histoire humaine. Religion désigne une relation de l’humanité avec elle-même, à laquelle rien ne l’obligeait (ce qui ne veut pas dire
qu’elle n’a pas de sens), au travers de laquelle elle se dit en conscience le
contraire de ce qu’elle fait en pratique. Tout se passe comme si l’humanité
n’avait pu manifester sa possession définitionnelle d’elle-même que par
l’affirmation de sa dépossession métaphysique.
Cette application du choix religieux au noyau instituant du politique produit des effets d’aménagement et de mise en forme institutionnelle de celui-ci. On peut parler d’institutionnalisation, afin de bien distinguer les registres,
à propos de cette réflexion de l’autonomie virtuellement inscrite dans le
politique, par l’hétéronomie religieuse. Cette institutionnalisation a pour aspect
fondamental, dans son premier visage, de neutraliser les scissions, les oppositions ou les séparations inhérentes au politique, au profit d’une essentielle
unité des hommes établie grâce à leur division d’avec la surnature et à leur
soumission envers elle. L’Un des vivants-visibles, obtenu grâce à l’assujettissement à l’Autre invisible : tel est le fond de l’esprit politique des religions.
Il y a lieu de parler de la religion plutôt que du religieux parce qu’il y va
dans ces opérations d’un contenu précis, d’un système de croyance et de
pensée défini, et non d’une fonction aux contours incertains. La fonction n’est
pleinement intelligible que si l’on a identifié le contenu. Naturellement, les
religions une fois établies dans leur diversité, il est commode, normal et inévitable de parler du religieux pour essayer de cerner le rôle qu’elles remplissent en commun. Mais s’agissant de la détermination primordiale du phénomène
et de son essence, il faut bien voir qu’on n’a pas affaire à une fonction permanente mais à une proposition et autoposition au sujet de soi. Cette proposition relève de l’histoire : elle aurait pu ne pas être, elle n’est pas dictée par
la nécessité et elle a cessé d’être, elle ne fait plus sens pour nos sociétés. Il
subsiste des croyances religieuses, mais elles n’ont plus de fonction politique dans l’acception forte qu’on a vue. L’expérience de la dette et de la
dépendance surnaturelles perdure; elle est en train d’acquérir une signification nouvelle en refluant toute dans l’espace personnel ou subjectif.
Les religions sont des variantes civilisationnelles et historiques de ce parti
pris de la dépossession qui justifie de parler de la religion. Elles en modulent
diversement la teneur et les conséquences. Elles présentent un parcours qui
a été dans le sens d’une réduction de l’altérité du fondement surnaturel et,
conséquemment, d’une affirmation du politique. Les religions « primitives »
ou « sauvages », les religions des sociétés d’avant l’État, sont radicales dans
la position de l’extériorité du fondement. La neutralisation du politique y est
maximale. L’émergence de l’État inaugure une dialectique du politique et de
la religion en fonction de laquelle se sont définies des religions du « divin »
qui nous sont familières. Le fondement extra-humain s’y rapproche en
même temps que s’accroissent les proportions du divin. L’emprise du politique s’y élargit à mesure. Nous sommes entrés, avec l’âge moderne, depuis
le XVIe siècle, dans un processus d’une autre nature : l’émancipation du politique, qui va entraîner sur cinqsiècles la sortie de la religion et la disparition
du « politico-religieux ». C’est à partir de cette extinction que nous pouvons
maintenant écrire l’histoire de la religion, au-delà de l’histoire des religions.