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Revue économique

2005/3 (Vol. 56)



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Introduction

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La France a une longue tradition d’immigration basée essentiellement sur les besoins de main-d’œuvre qui ont suscité les deux grandes vagues d’arrivées du xxe siècle, dans les années 1920 puis dans les années 1960 (Daguet et Thave [1996]). Les recherches sur les disparités d’accès au marché du travail et la discrimination des populations immigrées et de leurs enfants ont pourtant été peu développées en France jusqu’aux années 1990. Comme le souligne Garner-Moyer [2004], ce sont surtout les difficultés des jeunes issus de l’immigration sur le marché du travail, remettant en cause le principe de l’égalité républicaine des Français indépendamment de leur origine, qui ont suscité les premières recherches empiriques sous la pression de la demande sociale. Depuis quelques années, de nombreux travaux ont ainsi été consacrés à l’insertion professionnelle des enfants issus de l’immigration (Dayan et al. [1996] ; Fournier et Silberman [1999] ; Silberman [2002], Frickey et Primon [2002], Dupray et Moullet [2004]…). Les premiers résultats rejoignent en partie la vaste littérature anglo-saxonne principalement centrée sur les conséquences de l’immigration aux États-Unis. Les différences de dotation en capital humain y sont généralement considérées comme les principales difficultés des immigrés et de leurs enfants sur le marché du travail (Borjas [1994]). La formation scolaire est alors un des principaux vecteurs de cette différenciation : les immigrés sont généralement moins diplômés et leur formation est parfois inadaptée aux besoins du marché du travail. Si les écarts se réduisent après la première génération, ils ne disparaissent pas (Borjas [1992]). Les relations sociales à l’intérieur de la famille, la langue parlée à la maison ou l’aide accordée la maîtrise de la langue peuvent conférer aux jeunes un avantage dans l’apprentissage des savoirs scolaires et extra-scolaires (Chiswick et Miller [2003]). Le rôle joué par l’environnement dépasse cependant le strict cadre familial : les effets de voisinage, de quartiers vont également influencer l’acquisition de capital humain (Borjas [1995]). En France, les travaux sur la réussite scolaire des enfants issus de l’immigration conduisent à des résultats nuancés. Comme il a été fréquemment mis en évidence, la situation familiale et sociale des enfants issus de l’immigration est nettement différente de celle de leurs condisciples : origines sociales plus modestes et niveau d’éducation des parents plus faibles conditionnent largement les parcours scolaires des enfants. Cependant, dans des conditions sociables et familiales semblables, Vallet et Caille [1997] montrent que la probabilité de redoublement dans l’enseignement primaire est à peu près identique et devient même plutôt inférieure pour les enfants issus de l’immigration dans le secondaire. Il en est de même pour la langue parlée à la maison : toutes choses égales par ailleurs, les enfants dont les parents s’expriment dans une autre langue que le français n’ont pas été handicapés lors de leur scolarité. Cependant, comme ces même auteurs le soulignent, le poids des caractéristiques sociales reste largement déterminant, la part des parents sans diplôme étant trois fois plus importante dans les familles où l’on parle une autre langue que le français.

2

Les différences de dotations en capital humain ne sont cependant pas la seule source des difficultés d’accès à l’emploi. Des pratiques discriminatoires viendraient s’ajouter aux dotations en facteurs pour expliquer les difficultés des immigrés et de leurs enfants sur le marché du travail. Dans les travaux précurseurs de Becker [1957], la discrimination était la conséquence de « préférences discriminatoires » de la part des employeurs à l’encontre de certains groupes en général minoritaires. Déconnecté d’un mécanisme de maximisation du profit, ce type de discrimination se révélait instable sauf à s’inscrire dans un processus de ségrégation. Pour la théorie de la discrimination statistique, c’est l’imperfection de l’information sur le marché du travail et sur la productivité des candidats à l’embauche qui conduit les employeurs à trier des individus en fonction de certaines caractéristiques. Dans ce cas, les caractéristiques retenues pour sélectionner les individus doivent être corrélées avec la productivité réelle des candidats à l’embauche. L’employeur peut, par exemple, sélectionner les individus en fonction de ses observations sur la productivité moyenne du groupe associé à chaque caractéristique : la discrimination découle alors du manque d’information sur les caractéristiques de candidat à l’embauche. La nationalité, le nom, la couleur de la peau, la maîtrise de la langue parlée dans le pays sont autant de caractéristiques susceptibles de servir de base à la discrimination. Peu d’études empiriques en France ont mis en évidence des comportements discriminatoires de la part des employeurs à l’encontre des étrangers ou d’enfants de familles immigrées. Elles sont principalement qualitatives et se limitent à certaines zones d’emploi (Bataille [1997] ; Noel [1999], Viprey et Deroche [2000]…). Elles indiquent néanmoins l’existence de comportements discriminatoires, exercés directement à l’encontre des demandeurs d’emploi ou plus indirectement, relayés par certains intermédiaires sur le marché du travail.

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L’objectif de notre article est de proposer une analyse économétrique des inégalités d’accès aux emplois et de rémunérations entre jeunes issus de l’immigration et jeunes d’origine française. L’article est divisé en deux parties : la première présente la modélisation reposant sur la technique de décomposition développée par Oaxaca et Ransom [1994]. La seconde partie expose les principaux résultats de nos estimations sur une cohorte représentative de jeunes sortant de l’enseignement secondaire en 1994 et interrogés en 1996 [1]  Une version plus longue de ce document intégrant notamment... [1] .

Méthodes de décomposition des inégalités salariales et des inégalités d’accès à l’emploi

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Depuis les travaux d’Oaxaca au début des années 1970, la décomposition des écarts salariaux entre deux groupes a fait l’objet d’une vaste littérature. Le principal enjeu est de décomposer ces écarts de rémunération en une partie liée aux différences de caractéristiques initiales entre les deux groupes et une autre partie associée aux différences de rendements de ces caractéristiques. Nous présentons ici le cadre général de la décomposition d’Oaxaca et Ramson que nous modifions légèrement pour mieux intégrer les effets de sélection.

5

On considère la fonction de gains suivante :

6

où Yjiief est le logarithme du salaire du groupe j ; j =  e, f, Xjief représente les caractéristiques individuelles expliquant le logarithme du salaire. Ne et Nf représentent la taille de la population d’origine étrangère et française respectivement. Le salaire, bien évidement, est observé si l’individu occupe un emploi, on peut noter donc :

7

où Ijiiiiiiii = 1 si yjiiiiiii = Zjiiiiiiγj + ϑjiiiii ≥ 0 et Ijiiii = 0 sinon. Zjiii indique ici les déterminants de la probabilité d’accès à l’emploi. L’estimation de l’équation (2) fait appel à la procédure d’estimation en deux étapes. La première étape consiste à estimer un modèle probit à partir de l’équation yji = Zjiiγj + ϑji, j = e, f et de calculer ensuite , j =e, f . Dans la deuxième étape, on estime l’équation (1) pour chaque groupe par la méthode des moindres carrés ordinaires. Si et  ; j = e, f sont les estimateurs qui en résultent, les deux équations peuvent être réécrites de la façon suivante :

8

La décomposition d’Oaxaca et Ransom (1994) est de la forme :

9

Les termes et de l’équation (6) s’interprètent comme une différence de salaire due aux caractéristiques individuelles alors que les autres termes s’interprètent comme une différence due à la discrimination sur des caractéristiques observées dans la fonction de gains pour les deuxièmes et troisièmes termes et pour des caractéristiques non observées qui expliquent la probabilité d’être en emploi pour les deux derniers termes.

L’hypothèse faite dans cette décomposition est que la structure des salaires non discriminante notée et est calculée à partir de la population totale et non par rapport à une sous-population. L’avantage ou le désavantage de chaque groupe se compare donc par rapport à cet nte structure non discriminante.

Notons que cette forme de décomposition traite le terme correcteur du biais de sélection comme une caractéristique individuelle et sa décomposition est identique à celle des . Plus particulièrement, le terme comme est interprété comme une différence de salaire expliquée par les différences observées entre les deux groupes en termes de probabilité d’accès à l’emploi. Or est issue de l’estimation du modèle probit et ne peut être traitée comme . En effet, l’estimation de est partiellement expliquée par les variables observées dans le modèle probit. Par voie de conséquence, dans les équations (5) ou (6), le terme peut être décomposé en deux composantes expliquée et inexpliqué :

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et .

Le terme qui combine les caractéristiques individuelles Zjii, j = e, f des deux groupes d’individus multiplié par le coefficient représente un effet indirect (expliqué) des déterminants de la probabilité d’accès à l’emploi sur le différentiel salarial. En revanche, le terme représente un effet indirect (inexpliqué) des Zji, j = e, f.

En adoptant la même décomposition que pour le différentiel salarial, le différentiel de probabilité d’accès à l’emploi peut être écrit en reprenant l’équation 2. Si Φ(Zjiiiγj) = P(Zjiiγj + ϑji ≥ 0) est la probabilité d’être en emploi pour j = e, f et si est l’estimateur obtenu à partir d’une estimation d’un modèle probit de l’équation 2, on peut décomposer de la façon suivante :

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Le premier terme correspond aux différences dans les caractéristiques observées explicatives de l’accès à l’emploi entre les deux groupes. Le second terme correspond à l’avantage dont peuvent bénéficier les jeunes d’origine française par rapport à la structure des probabilités d’accès non discriminante et le troisième représente le handicap dont peuvent souffrir les jeunes issus de l’immigration dans l’accès aux emplois.

Données et résultats des estimations sur une cohorte de jeunes sortant de l’enseignement secondaire

Présentation des données et statistiques descriptives

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Les données utilisées sont issues d’une enquête du Céreq sur l’insertion de jeunes sortis de l’enseignement secondaire en 1994. Le champ visé par l’enquête comprend les élèves sortant vers la vie active à partir des différentes classes du premier cycle du second degré, de l’enseignement professionnel et de l’enseignement général ou technique du second cycle et de l’apprentissage. En avril 1996, 3 297 jeunes ont été interrogés sur leur vie professionnelle.

13

L’échantillon est scindé en deux parties selon le pays de naissance des parents : un jeune sera considéré dans notre échantillon comme issu de l’immigration si au moins un des deux parents est né à l’étranger. Au total, 720 jeunes déclarent avoir au moins un des deux parents nés à l’étranger et 2 577 ont leurs deux parents nés en France. Notons que ce choix nous conduit à retenir, dans le premier groupe, une population relativement hétérogène, qui comprend à la fois des jeunes nés à l’étranger de nationalité étrangère, des jeunes nés en France de nationalités étrangères, des jeunes dont les – ou un – parents sont nés à l’étranger de nationalité française ou de nationalité étrangère. Il ne nous a pas été possible de repérer dans nos données ces différents groupes, n’y d’identifier pour l’ensemble de l’échantillon le pays de naissance des parents. En revanche, nous disposons d’une variable sur la principale langue parlée en famille durant l’enfance. Pour les jeunes d’origine étrangère, environ 40 % disent parler le français en famille durant leur enfance, 26 % une langue d’un autre pays européen (principalement le portugais et l’espagnol), 26 % l’arabe et 7 % une autre langue. Pour les jeunes ayant leurs deux parents nés en France, un peu moins de 5 % indiquent avoir parlé une autre langue étrangère dont plus de la moitié une langue d’un pays européen. Les différences d’environnement social et familial sont également assez marquées entre ces deux groupes : ainsi, moins de 9 % des mères et 19 % des pères ont un emploi de cadre ou de professions intermédiaires au moment de l’enquête pour les jeunes d’origine étrangère contre 17 % et 29 % pour les jeunes dont les deux sont nés en France. De plus, les jeunes dont un des deux parents est né à l’étranger ont quitté le système éducatif un peu moins diplômés : seulement 16 % ont obtenu baccalauréat, 47 % un cap ou un bep et 37 % n’ont aucun diplôme alors que leurs condisciples sont 23 % à posséder un baccalauréat, 49 % un cap ou un bep et 38 % à n’avoir aucun diplôme [1]  La taille de l’échantillon ne nous permet de diviser... [1] .

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En 1994, ces jeunes connaissent de réelles difficultés lors de leur entrée sur le marché du travail et près de la moitié passe par des dispositifs publics pour l’emploi (Giret, Lopez [2004]). Deux ans après leur sortie du système éducatif, seulement 62 % des jeunes sont en emploi, dont 64 % de jeunes d’origine française et 57 % de jeunes issus de l’immigration. En avril 1996, le salaire moyen net de l’ensemble de la cohorte est d’environ 4 640 F, du fait du temps partiel et de la part non négligeable de jeunes en contrat aidé [2]  Le taux d’accès aux contrats aidés et le type de dispositifs... [2] . Les rémunérations des jeunes issus de l’immigration sont légèrement supérieures (d’environ 5 %) à celles des jeunes d’origine française. Ces différences entre l’accès à l’emploi et les rémunérations ne sont pas pour autant contradictoires pour des jeunes de bas niveaux de qualification : les principales difficultés des jeunes issus de l’immigration se focalisant souvent sur l’accès aux premiers emplois (Silberman [2002]). Sur une cohorte des jeunes sortant à tous les niveaux du système éducatif en 1998, Dupray et Moullet [2004] montrent également d’importantes différences dans le taux d’accès à l’emploi, alors que les écarts salariaux sont relativement réduits et même, dans certains cas, à l’avantage des jeunes issus de l’immigration.

Résultats des estimations

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Avant de se focaliser sur les causes de ces disparités, nous présentons les résultats de méthode en deux étapes qui nous a permis d’expliquer l’accès aux emplois et l’espérance de gains dans les deux échantillons. La première étape revient à estimer la probabilité d’être en emploi en fonction du plus haut diplôme obtenu, du sexe, de la catégorie sociale des parents, de l’âge, du fait d’avoir travaillé durant les études dans un emploi correspondant à sa formation et de la langue parlée durant l’enfance. Notons que cette dernière variable doit être interprétée avec précaution dans la mesure où elle se révèle un indicateur potentiel d’intégration du jeune et donc de capital humain qui est en partie endogène, mais également un indicateur du groupe de pays dont sont originaires les parents (Heran [2002]), puisqu’il permet d’identifier les jeunes parlant le français, une autre langue européenne, l’arabe ou une autre langue extra-européenne.

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Les résultats présentés dans le tableau 1 montrent que, dans les deux échantillons, la probabilité d’emploi sera d’autant plus forte que les jeunes sortent avec un diplôme élevé sur un marché du travail où le taux de chômage régional est faible. L’âge, qui correspond dans nos données à un indicateur de redoublement dans l’enseignement secondaire, est corrélé négativement avec la probabilité d’avoir un emploi dix-huit mois après la sortie sur le marché du travail. Fort logiquement, l’influence de la langue parlée durant l’enfance n’est pas la même dans les deux échantillons. Si elle n’a aucun effet pour les jeunes dont les deux parents sont nés en France, son influence sur les jeunes dont un des deux parents est né à l’étranger se révèle assez contrastée. Parler une langue d’un pays européen autre que le français apparaît comme un avantage sur le marché du travail alors que parler l’arabe semble au contraire constituer un handicap. Ces résultats sur la langue parlée à la maison témoignent de la forte sensibilité de l’insertion des jeunes issus de l’immigration aux pays de naissance de leurs parents. Comme l’ont déjà souligné Silberman et Fournier [1999] ou Brinbaum et Werquin [2003], il semble que les jeunes d’origine maghrébine aient de réelles difficultés pour obtenir un emploi, alors que jeunes originaires d’Europe du Sud, majoritairement d’origine portugaise, accèdent parfois plus facilement à l’emploi que les jeunes dont les deux parents sont nés en France.

Tableau 1 - Probabilité d’accès à l’emploi en avril 1996                   

Groupe 1

Groupe 2

Coef.

Student

Coef.

Student

Constante

3.05

7.11

2.44

3.01

Plus haut diplôme obtenu

Ref : aucun diplôme

Baccalauréat

0.43

4.80

0.553

3.19

bep-cap

0.24

3.68

0.507

4.30

Sexe

Ref. homme

Femme

– 0.13

– 2.54

0.061

0.61

Langue principalement parlée durant l’enfance

Ref : français

Arabe

0.67

1.41

– 0.248

1.96

Langues européennes

0.04

0.25

0.299

2.40

Autres langues

– 0.07

0.22

– 0.120

0.550

Activité professionnelle du père

Ref : Père sans emploi

Père cadre ou profession intermédiaire

0.121

2.01

0.038

0.29

Non renseigné

– 0.01

0.01

– 0.188

– 0.97

Activité professionnelle de la mère

Ref : Mère sans emploi

Mère cadre ou profession intermédiaire

0.035

0.72

0.27

1.50

Non renseigné

– 0.208

– 1.84

– 0.217

– 0.68

Travail durant les études en rapport avec la formation

0.207

3.72

– 0.026

– 0.25

Âge en avril 1996

– 0.099

5.63

– 0.087

– 2.57

Taux de chômage régional

– 0.041

– 3.39

– 0.038

– 1.95

Taille de l’échantillon

N = 2 577

N = 720

Groupe 1 : les deux parents nés en France. Groupe 2 : un des deux parents est né à l’étranger.

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L’effet de langue parlée s’estompe légèrement dans la seconde étape de l’estimation (tableau 2). Seuls, les jeunes parlant l’arabe perçoivent des rémunérations inférieures à tous les autres. Les effets des autres variables introduites sont conformes à ceux attendus dans les fonctions de gains : le salaire est une fonction croissante du diplôme, de l’expérience, du temps de travail et décroissante du carré de l’expérience. Notons également que les jeunes femmes sont, toutes choses égales par ailleurs, désavantagées en terme salarial, alors que le fait d’habiter en région parisienne procure un avantage substantiel.

Tableau 2 - Fonctions de gains             

Groupe 1

Groupe 2

Coef.

Student

Coef.

Student

Constante

7.40

111.15

7.343

 47.3

Plus haut diplôme obtenu

Ref : aucun

Baccalauréat

0.439

12.87

0.365

5.06

bep-cap

0.330

12.20

0.289

4.79

Sexe

Ref : homme

Femme

– 0.13

 – 5.33

– 0.089

– 1.91

Langue principalement parlée durant l’enfance

Ref : français

Arabe

0.115

0.68

– 0.110

– 1.75

Langues européennes

0.107

1.61

0.061

1.06

Autres langues

– 0.049

 – 0.55

0.084

0.90

Travail à temps plein

0.375

15.65

0.417

10.01

Expérience professionnelle

0.050

11.88

0.040

5.90

Expérience professionnelle

– 0.002

– 7.78

– 0.001

– 3.36

Résider en Île-de-France

0.085

2.62

0.163

4.00

Terme correcteur du biais de sélection

0.406

4.41

0.481

2.83

0.392

0.49

Interprétation des décompositions des probabilités d’emploi et du différentiel salarial

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Le tableau 3 présente la décomposition de la différence en termes de probabilités d’accès à l’emploi. Cette différence d’environ 7 points peut être décomposée en trois termes. Près de la moitié de cet écart (3.19) est imputable à des différences liées aux caractéristiques individuelles des deux sous-populations : autrement dit, ce sont principalement les inégalités de dotation en capital humain et en capital social, à l’avantage des jeunes d’origine française qui expliquent la plus grande partie des différences dans l’accès à l’emploi entre les deux groupes. Cependant, plus d’un tiers du différentiel (2.56) peut être appréhendé en termes de désavantage des jeunes dont un des deux parents est né à l’étranger. Ces derniers semblent donc souffrir d’une discrimination négative dans l’accès à l’emploi qui n’est pas directement imputable à leurs caractéristiques individuelles, mais plutôt à moindre valorisation de ces caractéristiques. En revanche, les jeunes dont les deux parents sont nés en France, bénéficient d’un léger avantage correspondant à environ 15 % du différentiel de probabilités.

Tableau 3 - Décomposition de la probabilité d’accès à l’emploi [*]  Cette décomposition vient de l’équation 8. [*]

Écart total :

0,0672

0,0320

0,0095

0,0257

[*]

Cette décomposition vient de l’équation 8.

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Le tableau 4 présente la décomposition du différentiel salarial entre les deux groupes de jeunes. La différence de 0.053 peut être décomposée en deux parties. La première est liée aux caractéristiques individuelles et la seconde au terme correcteur du biais de sélection [ ]. L’analyse empirique montre que , ce qui signifie que, si on néglige le terme correcteur du biais de sélection, les jeunes d’origine française devraient gagner plus par rapport à leurs homologues d’origine étrangère. Une décomposition plus détaillée de cette différence (– 0.042) montre qu’elle est expliquée principalement par un avantage pour les jeunes d’origine française. En effet, les termes ( ) et ( ) sont non significatifs ; seul le terme ( ) est significatif. Les jeunes d’origine française sont avantagés sur le marché du travail du fait du rendement plus élevé de leurs caractéristiques observées et notamment de leur capital humain. C’est la deuxième composante [ ] correspondant aux termes inobservés, dont la valeur s’établit à 0.0949, qui explique l’avantage salarial des jeunes issus de l’immigration. Sa décomposition montre que les termes et sont non significatifs, alors que les termes et sont significatifs. Rappelons que est interprété comme une différence de salaire due aux deux termes correcteurs du biais de sélection. Comme , cela signifie que l’effet indirect inexpliqué des déterminants de la probabilité d’accès à l’emploi l’emporte sur l’effet indirect expliqué des mêmes déterminants. Autrement dit, ce sont principalement les caractéristiques inobservées qui influencent l’accès des jeunes à l’emploi qui vont également influencer l’écart salarial des deux groupes. Il est possible d’interpréter ce résultat par exemple en termes de motivation : les jeunes d’origine étrangère ayant plus de difficultés à trouver un emploi, ceux qui obtiennent un emploi seraient sur-sélectionnés sur certains critères lors de leur recrutement. Ce résultat est d’ailleurs cohérent avec les théories de la discrimination statistique. Du fait par exemple de pratiques discriminatoires, le recrutement peut être plus sélectif pour certains groupes minoritaires dans la population pour lesquels les employeurs ont moins d’informations sur leur productivité. En revanche, lorsque leur productivité réelle s’observe dans l’emploi, leur rémunération est plus élevée.

Tableau 4 - Décomposition du différentiel salarial [*]  Cette décomposition vient des équations 6 et 7. Les... [*]

Écart total :

0,0529

– 0,0420

0,0949

– 0.0095 (– 0.14)

– 0.0360 (– 2.04)

0.0034 (0.22)

0.0112 (0.10)

0.0343 (1.38)

0.0016 (5.40)

0.0477 (5.40)

[*]

Cette décomposition vient des équations 6 et 7. Les écarts types ont étés calculés et les Student sont présentés entre parenthèses. Contrairement à l’équation 8, pour ne pas avoir à manipuler d’écart négatif et donc faciliter l’interprétation, nous décomposons la différence au lieu de .

Conclusion

20

Cet article avait pour objectif d’étudier les disparités d’accès à l’emploi et de rémunération entre jeunes issus de l’immigration et jeunes d’origine française. Il montre que, pour les sortants de l’enseignement secondaire, les principales difficultés des jeunes issus de l’immigration sont liées à une probabilité plus faible d’accès à l’emploi. Ces difficultés d’accès à l’emploi s’expliquent principalement par une moindre dotation en capital humain. En revanche, lorsqu’ils accèdent à l’emploi, les jeunes issus de l’immigration ont des salaires légèrement supérieurs aux jeunes d’origine française. La décomposition de cet écart salarial nous permet de montrer que ce sont principalement les caractéristiques inobservées qui affectent leur probabilité d’accès à l’emploi qui influencent également leur rémunération. Ce résultat peut s’expliquer par le fait que ces jeunes soient sur-sélectionnés lors de leur recrutement. En revanche, une discrimination existe à l’avantage des jeunes d’origine française, ce qui réduit l’écart de rémunération entre les deux groupes sans pour autant l’annuler. Cette discrimination se traduit notamment par un rendement plus élevé du capital humain pour les jeunes d’origine française. Ainsi, toutes choses égales par ailleurs, le baccalauréat, le cap, le bep seront plus valorisés par les jeunes d’origine française que par les jeunes issus de l’immigration lorsqu’ils accèdent à l’emploi.

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Ces résultats doivent cependant être interprétés avec prudence et d’autres travaux sont nécessaires pour généraliser la pertinence des mécanismes décrits dans cet article. D’une part, la taille de notre échantillon ne nous permet pas de retenir une catégorisation plus fine de ce que nous avons défini comme jeunes issus de l’immigration. On peut notamment penser que l’accès au marché du travail diffère selon l’origine de l’immigration : les informations disponibles dans l’enquête sur la langue parlée à la maison témoignent partiellement de l’hétérogénéité de cette population vis-à-vis du marché du travail. Ainsi, les jeunes déclarant parler l’arabe durant l’enfance ont, toutes choses égales par ailleurs, une probabilité plus faible d’accéder à l’emploi et des rémunérations inférieures aux autres jeunes issus de l’immigration. De plus, nos résultats ne portent que sur la situation professionnelle obtenue en tout début de vie active. Cette situation, assez peu stabilisée pour la majorité de la cohorte, peut évoluer au cours des différentes mobilités professionnelles. Enfin, nos résultats se limitent aux jeunes sortants de l’enseignement secondaire et n’ont pas vocation à être généralisés en dehors de cette population. Indépendamment de leur origine, les débouchés de ces jeunes au cours de leurs premières années de vie active sont majoritairement des emplois non ou peu qualifiés. Les possibilités de différenciation restent relativement minces pour des jeunes qui ont peu de chances d’accéder à court terme à des postes plus qualifiés.


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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  • Silberman R., Fournier I. [1999], « Les enfants d’immigrés sur le marché du travail Les mécanismes d’une discrimination sélective », Formation-Emploi, 65, p. 31-54.
  • Silberman R. [2002], « Les enfants d’immigrés sur le marché du travail, les mécanismes d’une discrimination sélective », p. 296-320, dans Commissariat général au Plan, immigration, marché du travail, intégration, Paris, La Documentation française, 410 p.
  • Vallet L.A., Caille J.-P. [1996], « Les élèves étrangers ou issus de l’immigration dans l’école et le collège français. Une étude d’ensemble », Les dossiers d’éducation et Formations, 67, Ministère de l’Éducation nationale, dep, 153 p.
  • Viprey M., Deroche L. [2000], « Condition d’accès à l’entreprise des jeunes d’étrangers et d’origine étrangère : nature des résistances », Migration Études, 94, 8 p.

Notes

[*]

 Gremaq et Lirhe, Université des Sciences sociales, 31042 Toulouse cedex. Courriel : boumahdi@ univ-tlse1. fr

[**]

 Céreq, 10 place de la Joliette, BP 21321, 13567 Marseille Cedex 02. Courriel : giret@ cereq. fr

[1]

Une version plus longue de ce document intégrant notamment différentes techniques de décomposition et les statistiques descriptives de l’échantillon est disponible auprès des auteurs.

[1]

La taille de l’échantillon ne nous permet de diviser l’échantillon entre filles et garçons. Notons, cependant, que la part des jeunes garçons dans l’échantillon est sensiblement équivalentes (respectivement, 59 % et 57 %).

[2]

Le taux d’accès aux contrats aidés et le type de dispositifs varient relativement peu entre les deux groupes.

Résumé

Français

L’objectif de notre article est de proposer une analyse économétrique des disparités d’accès aux emplois et de rémunérations entre jeunes issus de l’immigration et jeunes d’origine française. À partir d’une cohorte de jeunes quittant l’enseignement secondaire en 1994, nos résultats montrent que les principales difficultés des jeunes issus de l’immigration sont liées à une probabilité plus faible d’accès à l’emploi. Ces difficultés s’expliquent principalement par une moindre dotation en capital humain. En revanche, les jeunes issus de l’immigration ont des salaires légèrement supérieurs aux jeunes d’origine française du fait principalement de caractéristiques inobservées liées à leur probabilité d’accès à l’emploi. Ce résultat peut s’expliquer par le fait que ces jeunes soient sur-sélectionnés lors de leur recrutement.

English

Econometrical analysis of differences in access to employment and wages between young people with French natives-born parents and those with immigrants backgroundThis article examines employment disparities and wage differential between young people with foreign origin and young people with French origin. Using a cohort of school leavers of secondary education in 1994, our results reveal that the main difficulties of young people with foreign origin are linked to a lower employment probability. The less endowment in human capital plays a lager role in determining the employment probability. However, when they find a job, they earn slightly higher wages than young people with French origin. The wage gap decomposition suggests that this differential is due to effect of unobserved characteristics linked to their employment probability. This result may be explained by a positive selection when they find a job.

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Méthodes de décomposition des inégalités salariales et des inégalités d’accès à l’emploi
  3. Données et résultats des estimations sur une cohorte de jeunes sortant de l’enseignement secondaire
    1. Présentation des données et statistiques descriptives
    2. Résultats des estimations
    3. Interprétation des décompositions des probabilités d’emploi et du différentiel salarial
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Boumahdi Rachid, Giret Jean-François, « Une analyse économétrique des disparités d'accès à l'emploi et de rémunérations entre jeunes d'origine française et jeunes issus de l'immigration », Revue économique 3/ 2005 (Vol. 56), p. 625-636
URL : www.cairn.info/revue-economique-2005-3-page-625.htm.
DOI : 10.3917/reco.563.0625

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