Revue française d’études américaines 2006/3
Revue française d’études américaines
2006/3 (no 109)
130 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782701144894
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AuteursAntoine Cazé du même auteur

Université d’Orléans

« Chacun parle de son métier comme s’il en faisait un autre ». Cette formule de Jean-Claude Passeron s’applique particulièrement bien à la recherche universitaire, souvent peu encline à l’introspection sur ses propres pratiques[1] [1] Jean-Claude Passeron, Le raisonnement sociologique. L’espace...
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. En ces temps de crise de légitimité de la recherche, interroger les fondements scientifiques de sa propre discipline devient plus que jamais une nécessité. Aux États-Unis, s’il est un genre éditorial en vogue, c’est l’exposé catastrophiste des ravages des théories post-modernistes sur les champs du savoir[2] [2] Pour ne citer que deux titres au sein d’une masse pléthorique,...
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. Notre propos se veut plus optimiste et refuse toute forme de crispation passéiste sur d’anciens paradigmes, prônant plutôt une ouverture et une remise en jeu des savoirs, des champs, des objets. Peut-être plus que d’autres disciplines, les Études Américaines – qui sont encore jeunes en France et plus généralement en Europe, et dont l’histoire répond à un ensemble de constructions, de représentations et de récits fortement teintés d’idéologies – doivent aujourd’hui opérer ce nécessaire retour sur elles-mêmes, d’une part pour mieux affronter les mutations que connaissent aujourd’hui les sciences humaines et leurs institutions en général, de l’autre pour affiner la perception de cet « objet » particulièrement complexe qu’est le leur, les États-Unis. Pour approfondir ou infléchir, aussi, la relation qu’elles entretiennent avec les disciplines et les outils méthodologiques à partir desquels elles perçoivent les États-Unis : théorie littéraire, analyse sociologique et historique, cultural studies, etc. Alors que nombre d’anciens paradigmes ont perdu de leur pertinence dans le champ des sciences sociales, les croisements pluridisciplinaires s’imposent comme un moyen de renouveller les approches novatrices.

2 C’est en partie cet objectif que s’était fixé l’Association Française d’Études Américaines pour son congrès annuel tenu en mai 2005 à l’Université de Lille III, et intitulé « Parcours de Recherche : Modèles, Terrains, Frontières ». Cet intitulé rompait en effet avec la tradition des colloques thématiques en se plaçant de façon claire dans une dynamique de recherche, prenant au passage sinon la géographie, du moins l’espace pour métaphore. Vieux tropisme américain, dira-t-on, mais qu’il s’agissait précisément de renouveler en examinant les aires de recherche encore à inventer (modèles), déjà en construction (terrains), ou émergeant aux confins de provinces disciplinaires connexes (frontières).

3 Il n’est d’ailleurs pas anodin qu’au moment même où se tenait ce congrès, la European Association for American Studies lançait sa propre revue en ligne, European Journal of American Studies, dans le but expresse de contribuer à définir un « espace européen » d’où s’effectuerait l’analyse de l’Amérique[3] [3] Dans l’appel à contribution pour le numéro spécial...
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. De même les rédacteurs de revues d’études américaines du monde entier se rencontraient en une série de réunions pour mieux cerner l’évolution du champ disciplinaire, en Europe et dans d’autres régions du monde. Car si les États-Unis ont été longtemps vus, vécus ou fantasmés comme la projection (les projections ?) d’un espace du possible pour la culture européenne, leur position hégémonique dans un monde globalisé fait aujourd’hui émerger le désir chez les chercheurs de ce côté-ci de l’Atlantique d’offrir, en retour, une contre-représentation de la culture américaine, qui ne soit pas anti-américaine mais non-américaine. Au miroir des modes européens de construction du savoir, quelle Amérique peut se réfléchir ?

4 Dans le présent numéro, nous avons recueilli un ensemble de travaux présentés lors du congrès de Lille sans pouvoir prétendre embrasser toutes les approches qu’ont pu adopter les participants aux 18 ateliers de ces trois jours[4] [4] Nous avons été aidés en cela par nos collègues co-organisateurs,...
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. Notre choix tente simplement de rendre compte de chacun des quatre termes qui constituaient l’accès métaphorique à l’activité de recherche américaniste : parcours, modèles, terrains, frontières. L’article de Paul Carmignani qui ouvre ce volume présente très précisément le récit d’un parcours de recherche, l’« Itinéraire d’un américaniste », d’abord individuel puis générateur de structures institutionnelles porteuses d’un projet intellectuel : passer de l’étude d’une région des États-Unis, le Sud, à une réflexion sur la « sudité » en tant que concept propre à orienter – ou plus précisément, à « occidenter » (accidenter ?) – une perception décentrée de la culture américaine.

5 Loin d’un plaidoyer pour une quelconque nostalgie des « études régionales », ce parcours pourrait s’inscrire dans cette « interdiscipline » émergente que sont les Place Studies, qui réfléchissent aux interactions entre le local et le global dans une perspective tant concrète (sociologie, géographie, écologie) que symbolique (littérature, culture). Interrogeant le lien entre psychanalyse et littérature, Marc Amfreville engage une réflexion ouverte, volontairement labile, sur les mutations possibles d’un modèle théorique permettant l’analyse textuelle. En refusant de simplifier et la littérature et la psychanalyse par l’application trop rigide de la seconde à la première, il propose d’adopter une « prise de vue » théorique qui se nourrirait des fluctuations entre travail de la psyché et imaginaire littéraire, s’appuyant sur des figures de la littérature américaine (le Pierre de Melville, l’Edgar Huntly de Brockden Brown) dont précisément l’identité narrative spectrale est de nature à faire se rejoindre les deux dans l’incertitude de la parole.

6 C’est à nouveau la modélisation théorique qui est au cœur de l’article conjointement écrit par François Brunet et Kamila Benayada, qui se proposent quant à eux de décrire « une évolution épistémologique » dans le domaine de l’histoire de l’art aux États-Unis. Elle se rapproche du champ des Visual Studies, qui marque la marginalisation du regard esthétique devant l’image au profit d’interprétations socio-politiques, voire idéologiques. Par ce biais, c’est l’Amérique elle-même qui se remet en cause : la notion de l’« américanité » dans l’art se fragmente, ce qui illustre les anxiétés d’une nation toujours en quête de sa construction identitaire et de son nationalisme. Ce questionnement marque un déplacement de l’identité, qui n’est plus l’expression sui generis d’un producteur ou d’un créateur mais celle d’une appartenance multiple, sociale et sexuée. La gender theory se place ici aux frontières de l’analyse tout comme les cultural studies, occasionnant un révisionnisme fécond des modes de représentation du mot et de l’image.

7 La théorie post-coloniale a parfaitement bien montré comment les discours d’identification nationale se construisent aujourd’hui de plus en plus aux marges des cultures hégémoniques dont ils sont pourtant, paradoxalement, l’expression[5] [5] On pensera tout particulièrement à Homi Bhabha, The Location...
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. On pourrait dire que, se plaçant implicitement dans ce cadre, l’approche « frontalière » des champs disciplinaires et des terrains de recherche que proposent les auteurs des études de cas constituant la suite de notre dossier illustre une forte tendance à la déterritorialisation des études américaines. Confrontées en effet à de nombreuses productions culturelles dont l’esthétique, la construction socio-politique, l’ancrage épistémologique et la diffusion institutionnelle sont fortement hybrides, les études américaines ne sauraient aujourd’hui échapper à une profonde redéfinition des frontières disciplinaires si elles ne veulent pas se replier sur une approche essentialiste de leur objet[6] [6] Aux États-Unis mêmes, ce débat a déjà plus ou moins...
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. Dans cette perspective, Vincent Broqua choisit de creuser l’indistinct qui rassemble poésie et musique dans les performances de John Cage tandis que Stéphane Vanderhaeghe soulève la question du statut du lecteur de Robert Coover, contraint de fluctuer entre philosophie et fiction pour élaborer la juste distance critique de l’interprétation. Claire Fabre, enfin, travaille les zones d’incertitude entre fiction et autobiographie dont Nicholson Baker s’ingénie à brouiller les contours par une écriture de l’intime qui, en grossissant à l’extrême les détails, nous place dans une posture critique problématique car elle transcende l’intériorité et l’extériorité.

8 Un tel brouillage des contours est visible en observant les tensions qui s’inscrivent dans le modèle d’imprégnation identitaire américain, tant dans les politiques d’aménagement du territoire que d’aménagement de la religion. Yves Figuereido déconstruit le discours écologique contemporain à la lumière de ses origines au xixe siècle. La conception de la nature, soit comme une réserve (mouvement préservationniste) soit comme un territoire et une ressource à exploiter (mouvement conservationniste) crée deux espaces disjoints. Ils représentent une pensée de la nature, mise en scène dans des lieux par ailleurs inexploitables commercialement – ce qui par contrecoup ôte toute valeur à la préservation et à la protection. Nadia Malinovich explore quant à elle les tensions entre intégration et distinction pour les musulmans d’origine étrangère (et non les noirs américains convertis à l’Islam) à travers un média de référence, Islamic Horizons. Elle montre la création d’un Islam progressiste, essayant de trouver une voie hybride entre la préservation des valeurs musulmanes et leur transmission par des pratiques démocratiques occidentales.

9 Dans ces deux derniers cas, la posture critique nous ramène aux enjeux de la mondialisation et fait apparaître à quel point le débat américain continue de marquer le débat international : la vision américaine de l’écologie brouille le débat mondial actuel sur l’environnement ; la transformation de l’Islam américain, qui a profité du 11 septembre pour se mettre au même niveau d’évolution que les autres obédiences présentes sur le territoire américain (le christianisme et le judaïsme), teste les limites de l’Islam dans les territoires arabes du Moyen-Orient. La mise à distance proposée par ces analyses redéfinit les frontières de l’américanisation et invite à se placer ailleurs, pour dépasser certaines disjonctions et bifurcations et mieux apprécier l’impact des polémiques et politiques américaines, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.

10 En quoi ces tendances américaines peuvent-elles intéresser les américanistes que nous sommes ? Dans nos pratiques, l’inclusion des études visuelles et des études médiatiques se trouve confortée, ainsi que la prise en compte de nouveaux objets. Dans nos champs d’études, les effets de la French theory sont perceptibles à rebours, avec le sentiment que sa transcription autre-rive cause des remous non prévus ou prévisibles au départ (décentrement du regard, disjonction des perspectives, fin du statut unique de la représentation et de l’identité, etc.). Leur ancrage dans le politique et le débat démocratique dans toute sa contemporanéité devrait nous inspirer en retour. Somme toute, c’est l’interprétation évolutive des modèles, des formes et des frontières qui fait bouger la recherche. À cet égard, le dialogue Union Européenne/États-Unis a encore de beaux jours devant lui, sans parler du dialogue Europe/Amérique…

 

Notes

[ 1] Jean-Claude Passeron, Le raisonnement sociologique. L’espace non popperien du raisonnement naturel, Paris, Nathan, 1991, p. 16.Retour

[ 2] Pour ne citer que deux titres au sein d’une masse pléthorique, voir David Harlan, The Degradation of American History, Chicago, U of Chicago P, 1997 ; Keith Windschuttle, The Killing of History : How Literary Criticism and Social Theorists are Murdering our Past, New York, 1996. Pour une critique particulièrement bien argumentée de ce catastrophisme et de ses attendus scientifiques et idéologiques, voir Barbara Herrnstein-Smith, Scandalous Knowledge : Science, Truth and the Human, Durham, Duke UP, 2005.Retour

[ 3] Dans l’appel à contribution pour le numéro spécial d’EJAS, à paraître en 2007, « Reading/Misreading America », on lit en effet : « As part of its goal to broaden American Studies and to foster a transEuropean ‘academic space’ for discussing the United States… » < http://ejas.revues.org/>.Retour

[ 4] Nous avons été aidés en cela par nos collègues co-organisateurs, Mathieu Duplay et Jacques Portes.Retour

[ 5] On pensera tout particulièrement à Homi Bhabha, The Location of Culture, New York & London, Routledge, 1994.Retour

[ 6] Aux États-Unis mêmes, ce débat a déjà plus ou moins marqué la définition des American Studies depuis les années 1980.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Antoine Cazé et al. « Introduction », Revue française d’études américaines 3/2006 (no 109), p. 3-7.
URL :
www.cairn.info/revue-francaise-d-etudes-americaines-2006-3-page-3.htm.