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Revue française de gestion

2008/2 (n° 182)

  • Pages : 200
  • ISBN : 9782746221741
  • DOI : 10.3166/rfg.182.33-44
  • Éditeur : Lavoisier


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C’est seulement depuis quelques années que les émotions sont un sujet d’intérêt pour la recherche sur la prise de décision. Jusqu’alors, le décisionnaire était abordé comme un être se comportant en fonction de principes rationnels et distinctement formulés. Depuis Platon, Kant et Descartes, il est considéré que la logique propre, purement rationnelle et mathématique, écartée de toute considération affective, peut mener à la solution quel que soit le problème. Selon ces théories, une décision est inspirée de données sensorielles, d’événements, de faits et de documents. Si les prémices d’une intervention émotionnelle dans la prise de décision sont déjà discernables, dans le principe de l’antithèse [1]  Principe d’expressions d’émotions opposées mettant... [1] de Darwin dans The expression of the emotions in man and animal (1872), ou dans les recherches de Lazarus (1991), ce n’est qu’en 1994 que Damasio affirme nettement que les émotions sont nécessaires à la prise de décision. À partir de sa théorie des marqueurs somatiques [2]  Les émotions secondaires préviennent l’individu par... [2] ou « perception des émotions secondaires des conséquences prévisibles » (p. 240), cet auteur explique, non seulement, le processus de décision, mais surtout, la rapidité de notre cerveau à décider, de quelques fractions de secondes à quelques minutes selon les cas. Selon lui, le raisonnement pur ou mathématique réclame une mémoire d’une capacité illimitée à retenir la multitude de combinaisons probables pour prévoir les conséquences de telle ou telle décision. Une capacité dont l’homme ne dispose pas. C’est la raison pour laquelle la mémoire est soutenue par divers repères émotionnels. Une décision perçue par l’émotion comme néfaste est automatiquement associée à une sensation déplaisante au niveau du corps (soma), puis rejetée immédiatement afin de laisser place à un plus petit nombre d’alternatives. Lorsque l’émotion ressentie est positive, l’alternative est « marquée » et conservée.

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Une prise de décision est, en effet, neurologiquement parlant, très rapide, bien moins d’une seconde, lorsqu’il s’agit de réagir face à un danger immédiat, l’émotion est, alors, prédominante. Lorsque la décision s’établit comme un processus cognitif avec le temps pour la réflexion, dont la conséquence est un choix entre diverses alternatives, l’émotion, sans prévaloir, intervient. Ne dit-on pas, je « sens » que je n’ai pas pris la bonne décision ? À ce moment, l’émotion se présente comme un signal inconscient de l’efficacité de notre choix (Lazarus, 1991). Plus encore, de prime abord, en tant que processus d’ajustement et d’évaluation, elle joue un rôle modérateur de la commande de décision rationnelle (Gratch, 2000).

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Pour comprendre les différents rôles joués par les émotions dans la prise de décision, il faut distinguer deux types d’action. Tout d’abord, l’émotion permet de prédire les conséquences de la décision et de composer les scénarios projectifs. Capturer une proie, c’est deviner les actions de l’animal que l’on veut capturer. Échapper à un prédateur, c’est deviner les intentions de celui qui vous attaque. Puis, l’émotion immédiate, au moment de la prise de décision, confirme le bien fondé du choix. Ainsi, Loewenstein et Lerner (2003) illustrent cette théorie par l’exemple d’un investisseur confronté au choix face à un investissement risqué. Pour prendre sa décision, cet individu tente de prédire les probabilités des différentes retombées, gagner ou perdre son argent. L’émotion immédiate, lors de sa prise de décision, l’anxiété, peut soit le décourager, soit l’amener à écarter les regrets au cas où le choix s’avèrerait néfaste.

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Or, selon Lazarus (1991), l’émotion dépend d’une combinaison, motivation-intérêt-environnement, induisant l’individualisation de la décision. Chacun possède, en effet, ses propres intérêts, des valeurs personnelles, induisant, notamment dans le cadre de l’organisation, une démultiplication des décisions et choix individuels, qui en complexifie la gestion efficace et aboutie. Comment faire pour harmoniser et combiner ces individualités décisionnelles ? Dans un premier temps, il s’agit de considérer que les émotions sont parties intégrantes de la prise de décision, tant au niveau exécutif que managérial. Dans ce sens, malgré une certaine conviction inverse, l’organisation et ses membres décideurs ne prennent pas les décisions stratégiques uniquement sur des bases cognitives. Ainsi, imposer aux employés d’utiliser une logique purement rationnelle, fondée sur une décision prescrite, semble peine perdue. Provoquer une émotion commune à la majorité et communiquer par l’émotionnel s’avère indispensable. Pour cela, cet écrit propose de décrire les tenants et aboutissants de la prise de décision managériale, peu développée sous l’angle « émotionnel », au travers de l’émotion des raison.

I.LA DÉCISION, UN MÉCANISME MULTIDIMENTIONNEL

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Dès l’origine, Platon (427 av. J.-C.) réfuta le monde du sensible parce que ce monde oppose à l’entendement trop d’obstacles divers. Il se consacra, alors, à la raison et à l’entendement pur. Dans le même sens, Kant (1944) dans sa « Critique de la raison pure » affirme : « Encouragée par une telle preuve de la force de la raison, la passion de pousser plus loin ne voit plus de limites. » (p. 36). Pareillement, Descartes dans Discours de la méthode considère que c’est la raison qui nous fait homme, nous devons ainsi cultiver notre seule intelligence. Selon Berthoz (2003), au regard de ces théories et des diverses autres théories originelles, normatives, descriptives et prescriptives de la décision, cette dernière demeure idéalement rationnelle et essentiellement cognitive [3]  Epictète (55-135 ap. J.-C.) [3] . Dans ce cadre, les courants normatifs, aux nombreuses variations, indiquent la façon dont il faut procéder pour prendre une décision, les théories descriptives, en détaillent le processus, tandis que les théories prescriptives cherchent à améliorer la pertinence des choix effectués. Chaque champ de recherche possède sa propre vision et méthode de mesure du fonctionnement cérébral de la prise de décision. Néanmoins, un point reste commun à chacune d’entre elles, le calcul ou l’évaluation. Or, c’est, également, cette évaluation qui est au cœur du discours de la recherche sur la décision au travers des émotions.

1. Des fonctionnements cognitifs fondés sur l’évaluation

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En effet, l’évaluation, la spéculation ou encore le pari est un thème récurrent, dans la recherche cognitive sur la prise de décision. Les distinctions qui lui sont allouées, dans la recherche cognitiviste, portent davantage sur son fonctionnement que sur son fondement. Quel que soit le choix à effectuer, l’individu estime, prédit et parie sur ses conséquences possibles ou sur la préférence qu’il lui confère. Selon les courants, cette estimation dépend de trois grands paradigmes.

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  1. La fonction d’utilité (formule mathématique) (Bernouilli, 1713; von Neumann et Morgenstern, 1944 ), où la prise de décision est fonction des croyances et valeurs de l’individu et des résultats escomptés; le principe de la chose sûre (Savage, 1954), révision de la fonction d’utilité, cette approche considère le choix comme dépendant des préférences et croyances de l’individu en dépit des conséquences ; et la théorie du prospect, fonction mathématique de prédiction combinant une fonction des valeurs et une fonction des probabilités sub-jectives (Kahneman et Tversky, 1973) ;

  2. La rationalité limitée, montrant que les limites et déviations humaines de prédiction ne peuvent être reproduites par des modèles théoriques, l’homme économique peut, en effet, se contenter d’une solution satisfaisante à ces yeux, sans qu’elle se soit avérée la solution optimale (Simon, 1959);

  3. Le processus algébrique, sous forme d’équations et de moyennes pondérées, il est le calcul agrégé du jugement.

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Loin de pouvoir être considérés comme des processus cognitifs divergents, la différenciation de ces trois courants, résumés par Berthoz (2003), concerne principalement le rôle de cette évaluation et les stratégies empruntées pour l’établir. L’évaluation demeure un terme itératif, à tel point que les approches cognitivistes et celles des émotions s’en accordent.

2. Une évaluation émotionnelle ?

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Déjà en 1872, Darwin, dans ses observations, remarque que la prise de décision s’accompagne d’un froncement de sourcils indiquant un embarras de l’esprit et une émotion exprimée avant l’action. Puis, de nombreuses théories suggèrent l’aspect prédictif des émotions. Ces théories commencent par Ribot (1930), pour qui une idée non ressentie n’est rien, Sartre (1938), selon qui, la conscience émotionnelle est la conscience du monde, et Schachter (1971), selon lequel, l’existence d’une cognition associée à l’activation physiologique est déterminante de la nature même de l’émotion. C’est au fur et à mesure du développement de ces multiples approches de base, que l’émotion est envisagée comme un véritable outil d’évaluation par son caractère prédictif.

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Ainsi, en 1989, Scherer examine l’émotion comme constituant un dispositif affectif d’évaluation qui s’interpose entre l’évaluation cognitive d’une situation et l’action humaine. Les émotions, selon lui, provoquent un découplage du comportement et des stimuli, rendant ainsi l’individu capable de substituer des modes de comportement plus flexibles aux réponses réflexes, instinctives ou habituelles dans une situation donnée.

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Puis, intervient la vision de Lazarus (1991). Les émotions ont, selon cet auteur, plusieurs fonctions, telles qu’informer la personne sur la qualité de l’expérience qu’elle vit ici et maintenant, l’aider à évaluer les situations dans lesquelles elle se trouve et l’efficacité de ses comportements (satisfaction ou insatisfaction), donner le sens et la valeur de son expérience, faciliter la communication des intentions, stimuler la réflexion et le développement de la pensée, etc.

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Enfin, c’est il y a deux décennies, que le neurologue Damasio (1994) pose et teste l’hypothèse clairement définie que l’émotion joue un rôle biologique dans le raisonnement et la prise de décision. Il a tout d’abord constaté, au cours de nombreuses expériences, en utilisant la mesure de certains paramètres biologiques [4]  Modification de la résistance de la peau au courant... [4] , qu’il existe un rapport étrange entre l’absence d’émotions et la perturbation du raisonnement. En bref, les émotions sont 100 % indispensables pour raisonner. C’est à partir de son questionnement sur le cas Phineas Gage, dénué d’émotions et dans l’incapacité de prendre des décisions suite à un accident au cerveau, que cet auteur suggère que « Les mécanismes permettant d’exprimer et de ressentir des émotions […] jouent tous un rôle dans la faculté de raisonnement. » (p. 10). En effet, alors que Gage avait conservé toutes ses aptitudes au raisonnement, il avait perdu sa capacité de raisonner. Pour résoudre cette énigme, Damasio étudia un patient (Eliot) ayant subi l’ablation d’une tumeur située dans les méninges. Si Eliot pouvait réfléchir, parler, compter, se souvenir, il était incapable de décider à bon escient, de gérer son temps et d’exécuter des tâches en plusieurs étapes. Une expérience montra alors qu’il ne ressentait aucune émotion face à des photos choquantes. Puisqu’il agissait uniquement de sang froid, la conclusion de Damasio fut donc que la faculté de raisonnement était affectée par un déficit émotionnel, l’affaiblissement de la capacité à expérimenter des émotions pouvait être la source de comportements irrationnels. Selon lui, le cerveau serait, donc, une boucle d’infinis recoupements entre l’intellect et l’affect.

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Ses études suivantes, effectuées en collaboration avec d’autres chercheurs (Bechara et al., 1998,1999), démontrent que la prise de décision est un processus dépendant de l’émotion. Certaines de ses études prouvent que le dommage au niveau du cortex préfrontal ventro-médian empêche la capacité à utiliser les émotions nécessaires à guider les décisions dans une direction avantageuse. Ils démontrent ainsi, par l’analyse anatomique de 10 sujets au cerveau endommagé et 16 sujets normaux, que des dommages au niveau de l’amygdale du cerveau, locus des émotions, perturbe la prise de décision.

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Voici différents termes qui peuvent nous paraître rébarbatifs de prime abord. Si la recherche en la matière n’a pas découvert la totalité du fonctionnement des émotions et de la décision, elle propose un processus neurobiologique clairement explicité.

3. Un processus neurobiologique

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Dans un premier temps, il est question d’effectuer un bref et synthétique intermède sur l’anatomie du système nerveux, fondé sur les descriptions de Vincent (1986), Damasio (1994), Laborit (1994) et Berthoz (2003).

Intermède

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Le cerveau possède des parties centrales et des parties périphériques :

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  • Le système central est composé d’un hémisphère droit et d’un hémisphère gauche, réunis par le corps calleux, les régions ventro-médianes (ensemble de fibres connectives, zone de convergence, matière blanche).

  • Le système nerveux central comprenant le diencéphale, inclue, entre autres, le thalamus et l’hypothalamus, placés respectivement au centre et sous les hémisphères, mais aussi, le mésencéphale, le tronc cérébral, le cervelet et la moelle épinière.

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Dans ce système nerveux central la disposition de la matière grise informe sur son rôle :

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  1. en couches, elle correspond au cortex, celui-ci forme la couche supérieure couvrant les hémisphères; la partie la plus récente de ce cortex est appelée néo-cortex, communément associé au cognitif ;

  2. disposée en noix, la matière grise correspond à différents noyaux enfouis dans chaque hémisphère, tels que l’amygdale (sous forme d’amande) ; il s’agit de la partie la moins récente sur le plan évolutif, le cortex-limbique, associé à l’émotion.

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Ces deux systèmes sont inter-reliés par des courants électriques diffusés depuis les neurones (corps cellulaire) jusqu’à des points de contacts (synapses) par des fils conducteurs (axones). La synapse peut libérer, alors, des neurotransmetteurs, messagers chimiques qui vont poursuivre la transmission du message au neurone suivant, à travers la moelle épinière et le système nerveux périphérique (corporel), jusqu’aux différents organes ou glandes, jusqu’à déclencher ou non l’action et transmettre à nouveau l’information du résultat au cerveau.

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De façon simplifiée, selon la situation, certaines parties du cerveau (usine électrique) envoient, grâce aux neurones, des messages (neurotransmetteurs), à un point de contact (synapse) qui va à son tour expédier le message à un autre point de contact et ceci jusqu’à ce que le message arrive à destination, le corps (usine chimique). Lors du dernier point de contact, le message est décodé (message électrique devient message chimique) pour pouvoir être lu par le récepteur.

Mécanisme neurobiologique de la décision

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Dans le cadre de la prise de décision, les deux systèmes, central et périphérique, jouent un rôle (Bachara et al., 1994,1998, 1999; Berthoz, 2003). Plus exactement, ce sont les régions ventro-médianes, notamment, préfrontales et l’amygdale qui entrent en jeu. Ainsi la zone ventro-médiane située dans le cortex préfrontal représente le lieu de stockage des représentations que l’individu se fait d’une situation. C’est à cet endroit qu’est réalisé le classement des données fonction du vécu de l’individu et des scénarios décrivant les conséquences probables de la décision. Cette zone s’avère, de plus, être reliée directement à des régions du cortex dites primaires, telles que la région motrice, certains ganglions ou l’amygdale. En tant que récepteur central des informations, cette dernière est, selon la métaphore dessinée par Damasio, « le bureau des normes et des mesures » (1994, p. 250). Dans ce sens, une émotion ressentie met en activité l’amygdale du cerveau qui enclenche, entre autres, ce cortex ventro-médian. Ce dernier 1) envoie des signaux au système moteur, de façon à ce que les muscles donnent au visage des expressions de l’émotion et au corps des postures spécifiques ; 2) active le système endocrinien et nerveux sécréteurs d’hormones (neurotransmetteurs chimiques) induisant des changements dans l’état du corps et du cerveau. Chacune de ces actions permettent la perception d’un état corporel et mental par l’individu. C’est cette dernière qui lui confère une information sur le choix à effectuer.

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Dans la situation d’une prise de décision, le cerveau cognitif et le cerveau limbique (émotions) envoient des messages de concert. Le cerveau cognitif fait l’inventaire des conséquences de chaque choix probable. Il envoie chaque scénario au cerveau limbique qui intervient comme le bureau de douanes. Ce dernier sélectionne les meilleurs scénarios, ou les messages les plus pertinents. Pour chaque message reçu, il envoie un message directement à la partie du cerveau qui déclenche les mouvements corporels, à partir du ressenti de l’individu sur tel ou tel scénario » Ceci permet à l’individu de percevoir rapidement et distinctement le message. Enfin, il stocke les meilleurs scénarios, soit ceux qui correspondent le mieux aux valeurs, intérêts et vécus de l’individu, travail toujours effectué de concert par les deux parties du cerveau. Le processus se poursuit, ainsi, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un choix, le meilleur, selon la perception de l’individu.

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Ainsi, les dernières études de Bechara et al. (1998,1999) et Damasio (1994) démontrent que lors d’une prise de décision des émotions dites secondaires, parce qu’issues des représentations et images relatives aux scénarios de conséquences probables de la décision à prendre, interviennent et activent l’amygdale et les systèmes ventro-médians. L’un des résultats de leur dernière étude (Béchara et al., 1999) démontre davantage de mauvaises prises de décision chez les patients atteints de dommages au cortex ventro-médian et à l’amygdale, comparés à des patients ayant des dommages à l’hypothalamus ou totalement normaux. Ces individus réitéraient leurs mauvaises prises de décision, malgré la répétition de l’expérience, parce que l’émotion émulatrice d’action ne pourrait plus être inhibée par le cortex préfrontal, théorie de Berthoz (2003).

4. Décision-émotion, une réelle imbrication

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Au regard de l’histoire humaine, nombreux semblent les exemples imageant l’influence des émotions dans la prise de décision tant stratégique que managériale. Par exemple, entre 1978 et 1980, Stansfield Turner, directeur de la CIA, décida de ne pas commander la destruction d’un avion étranger déclaré transporteur de missiles nucléaires sur le territoire américain. Malgré le danger imminent, il ne prit pas la décision d’agir. Les événements suivants lui donnèrent raison, l’information qui lui avait été communiquée était fausse et liée à une simple erreur technique de transmission. Pourquoi a-t-il réagi de la sorte, face à un danger crucial, mettant en péril sa vie et celle de millions d’individus ? A-t-il considéré que cela pouvait être une erreur ? A-t-il évalué sa décision en fonction de ses valeurs, de ses représentations ? Nul ne le sait, pas même lui. Autre exemple, Richard Branson, dirigeant de Virgin, entreprise d’édition musicale, a créé en 1984, contre l’avis de tous, une compagnie aérienne, Virgin Atlantic Airways, compagnie encore pérenne de nos jours. Sans compter les nombreuses décisions « irrationnelles » et néanmoins rentables prises par ce manager depuis lors. Lazarus (1991) soutient que la relation émotion-décision est évidente. La décision dépend de valeurs humaines, religieuses, politiques, de la loyauté, droiture, justice, compassion, ou encore de la confiance et de l’intérêt personnel. À cet égard, la maximisation de l’utilité par une prise de décision purement cognitive présuppose que chacun connaisse et ait conscience de son intérêt. Or, selon les économistes, nous ne le savons que lorsque nous nous sommes trompés.

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Berthoz (2003) indique, au sujet de ce débat cognition-émotion (Zajonc, Lazarus), que l’émotion aurait un rôle fondamental, mais non perçu consciemment, de précatégorisation des stimuli qui guident l’examen cognitif. En confirmation et selon l’approche computationnelle, l’émotion mettrait « en éveil la conscience pour évaluer la situation et identifier ce qui a déclenché cette activité et réorganiser les plans d’action » (Berthoz, 2003, p. 67). Gratch (2000) nous en donne un exemple, en établissant un programme informatique de contrôle de prise de décision dans le cadre de planification de l’aviation militaire. Partant du constat que les programmes actuels sont limités par leur incapacité à modéliser différents modérateurs influant la performance des troupes sur le terrain, tels que le stress, les émotions et les différences individuelles, il modélise mathématiquement, la façon dont les individus évaluent émotionnellement les événements et l’influence de cette évaluation sur la prise de décision. Nombre de managers décident et agissent selon leurs émotions, le cas de Tchernobyl en est un exemple probant, l’ingénieur a décidé selon son « intuition », certes, induite par un intérêt personnel. Un autre cas étaye cette hypothèse : les décisions prises sous l’effet de la colère. Lerner et al. (2004) exposent le fait que cette émotion perturbe l’objectivité et la rationalité utiles à une prise de décision. Les individus peuvent faire preuve, sous la colère, d’une confiance et d’un optimisme démesurés, accentuant les prises de risques inconsidérés. Ce que Goleman (1999) nomme « la prise de pourvoir par les émotions ». Ne conseille-t-on pas au manager de prendre le temps pour définir la meilleure décision et, ainsi, la rationaliser ?

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L’objectif de chacune de ces descriptions est de montrer que l’intervention des émotions dans la prise de décision est non seulement effective mais commune à tout être humain, ou animal. Il en est ainsi, quel que soit le contexte (vie privée, professionnelle), le statut et niveau hiérarchique de l’individu confronté à une prise de décision. Les distinctions probables se situent dans l’aspect fondamentale et crucial des conséquences de celle-ci, en d’autres termes au type de décision à prendre.

II.LA DÉCISION, UN PROCESSUS CONTAGIEUX ?

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La prise de décision humaine, nous l’avons vu précédemment dépend d’un processus émotionnel.

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Or, cette émotion possède une propriété primordiale, sa contagiosité. Puisque dans un contexte tel que celui de l’organisation faire accepter une décision par tous les acteurs est capital, l’aspect émotionnel de la décision peut s’avérer un outil précieux.

1. L’émotion est contagieuse

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Les émotions peuvent, en effet, être synchronisées ou imitées et devenir contagieuses. La synchronisation apparaît quand deux individus expriment des comportements similaires ou quand une personne répond aux changements comportementaux de l’autre en adoptant les mêmes changements comportementaux (Andersen et Guerrero, 1998). L’imitation correspond à une étape du processus d’apprentissage et de socialisation. L’une des explications de ces processus est la contagion émotionnelle, même si elle reste inexpliquée par la recherche. Hatfield et al. (1994) définissent la contagion émotionnelle comme une tendance automatique, non intentionnelle et souvent inconsciente à imiter et synchroniser des expressions faciales, des mouvements du corps et des vocalisations pendant les rencontres avec d’autres individus. Plus encore, lorsque les mêmes caractéristiques sont synchronisées avec un autre individu, nous sommes capables de les ressentir à travers les émotions de l’autre, c’est-à-dire de ressentir les mêmes émotions ou des émotions complémentaires.

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La contagion émotionnelle est un phénomène comportemental (Hatfield et al., 1994). Selon certains chercheurs, son mécanisme de transmission est cognitif et lié à un raisonnement conscient, une analyse et une imagination, justifiées par cette transmission, proches de l’empathie. L’individu imagine ce qu’il ressentirait à la place de l’autre et ainsi partage ses émotions. Une autre théorie implique l’imitation et le feed-back. Selon ce mécanisme, 1) les individus tendent à imiter et synchroniser de façon automatique et inconsciente leurs mouvements aux expressions faciales, voix, postures, muscles, rythme et comportements des autres; 2) cette imitation est dépendante de toute réaction de l’autre. Dans cet ordre, l’individu tend à saisir l’émotion des autres pour atteindre plusieurs objectifs :

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  • ne pas se marginaliser,

  • s’identifier à l’autre par contemplation,

  • tenter de ressentir ce que l’autre ressent dans une situation,

  • se détacher de l’autre.

2. Vers une contagion décisionnelle ? [5]  « Phylogénétique, branche de la génétique qui traite... [5]

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Partant du postulat que la prise de décision est dépendante de l’émotion, la part émotionnelle pourrait s’avérer être une base explicative de l’acceptation d’une décision managériale ou organisationnelle par l’ensemble de ses membres. Elle pourrait agir comme un moyen d’harmonisation des décisions et raisons multiples. Chacun possède, en effet, ses propres intérêts, ses valeurs personnelles, induisant, notamment dans le cadre de l’organisation, une démultiplication des décisions et choix individuels, qui en complexifie la gestion efficace et aboutie. Dans ce contexte, l’imitation devient une solution de prise de décision. Selon La Baudonnière (1997), le mimétisme ou l’imitation sont des comportements adaptatifs instinctifs des individus résultant d’une observation de leur entourage. Néanmoins, l’imitation est davantage cognitive que le mimétisme ou contagion émotionnelle, qui relève de mécanismes inconscients, lié à une sorte de fascination pour un leader mais aussi d’un besoin « instinctif » de socialisation et de normalisation (Paicheler et Moscovici, 1984). Selon La Baudonnière (1997), le mimétisme est un moyen, pour un individu, de sélection et d’adaptation à son environnement, se présentant sous la forme d’une apparence ou d’un trait biologique (mimétique passif), mais aussi sous la forme d’un comportement (mimétisme actif). Dans ce principe, les individus ont tendance à adopter le comportement de leur entourage et cela d’autant plus que la charge émotionnelle provoquée par un événement est forte. Le pan de recherche sur le comportement du consommateur démontre que la décision d’achat et d’adoption d’un nouveau produit suit un processus de contagion. Rogers (1983) assimile le concept de diffusion à ce processus de contagion qui vient accélérer ou ralentir l’engouement des acheteurs précoces ou, augmenter ou diminuer la décision d’achat des acheteurs plus tardifs.

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Nonobstant ces processus de contagion positive » l’obtention d’un « esprit » collectif, selon l’expression de Weick et Roberts (1993), peut mener aux effets de foules et à l’hystérie de masse décrits par Le Bon (1896). Sa théorie décrit une contagion mentale parmi les individus les menant à connaître une unité mentale, une pensée unique à la foule d’individus. Parfois, cette contagion mentale conduit à une hallucination collective. Dans ce cadre, Le Bon cite l’exemple de la frégate la « Belle Poule ». Ce bateau recherchait, de jour, une corvette [6]  Petit bateau d’escorte [6] dont il avait été séparé par un orage. Lorsque fut signalé un bateau en perdition, l’ensemble de l’équipage, alarmé, décrivit un radeau chargé de naufragés gesticulant. En résultat, le radeau n’était qu’un amas de branches d’arbres.

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C’est à cause de ces effets, qu’Hatfield et al. (1994) suggèrent que « le pouvoir de la contagion émotionnelle donne une perception réaliste d’une espérance de pouvoir influencer les situations sociales » (p. 193). Or, les situations sociales ne sont pas uniquement l’apanage de la société. À un niveau moins agrégé, l’entreprise est le lieu de nombreuses interactions sociales extrêmement fréquentes. Cette contagion émotionnelle dans le cadre d’un processus de prise de décision collective et de groupe y a, donc, certainement sa place et peut, ainsi, s’avérer un précieux outil de management.

III. UNE APPROCHE SIMPLE MAIS DÉLICATE

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Cet article, en tant qu’investigation théorique, tend à clarifier le mécanisme de prise de décision. Pour cela, il montre en quoi l’émotion intervient dans le processus de prise de décision, processus cognitif s’il en est. Cependant, cognitif ne signifie pas : coupé des émotions ressenties. Dans un contexte, tel que celui de l’organisation, la décision est perçue comme un processus rationnel parce qu’ancré dans un domaine essentiellement économique. Or, cette rationalité décisionnelle des managers est, également, dépendante des émotions, tout comme celle de chaque membre de l’organisation. C’est la raison pour laquelle, l’entreprise doit favoriser une communication émotionnelle par des individus possédant une aptitude spécifique en la matière (Hatfield et al., 1994), d’un message décisionnel pertinent, émotionnellement parlant. Par leurs émotions, les individus s’imitent les uns les autres par une contagion émotionnelle, afin d’éviter toute marginalisation. Le message transmis doit donc convaincre (Berthoz, 2003) la majorité de l’assemblée pour conduire l’ensemble à adhérer à la décision exposée. L’usage de ces outils peut paraître simple de prime abord. Mais leur utilisation opportune ne saurait être aboutie sans une déontologie organisationnelle, probante de l’établissement d’une confiance réelle entre managers et employés.

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C’est l’imbrication, démontrée par la recherche en psychologie et en neuropsychologie, entre le rationnel, l’émotionnel et le biologique, qui conduit à penser que l’individu ne peut se comporter de façon distincte dans la vie privée et au travail, et que l’aspect émotionnel y a son importance. De plus, l’histoire nous montre combien les individus sont capables de se regrouper en foule pour contester ou adhérer de concert. Ce mécanisme de contagion émotionnelle peut s’avérer un atout fondamental pour l’organisation qui saura tirer parti de ces engagements spontanés, tels que la cohésion sociale de groupe (Barsade, 2002). Il est bien évident que cette investigation demande à être approfondie, encadrée, et que le concept de contagion émotionnelle et son utilisation comme outil managérial doivent être testés et expérimentés. En cela, cet article est un préalable à une étude en cours de réalisation, par expérimentation en laboratoire, à l’instar de l’économie expérimentale. Néanmoins, cette approche a pour propriété de tenter de compléter la recherche sur la prise de décision, conséquente s’il en est, et d’amener à l’étude d’un nouveau concept, la contagion « émo-décisionnelle ». Ce concept ne vise pas à nier le pôle rationnel de la décision mais à autoriser un autre pôle, attentif au sensible, au comportement d’autrui, à l’instar de Maffesoli (1996) selon qui la société, notamment contemporaine, sous l’emprise d’une demande de diligence et de promptitude, ne peut plus s’accommoder d’une séparation entre la raison et la passion, malgré sa structure de l’ordre du mécanique.


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Notes

[1]

Principe d’expressions d’émotions opposées mettant en évidence les mécanismes mis en jeu lors de choix opposés. Un chien d’humeur hostile et agressive marche avec raideur, la tête haute, la queue levée, les oreilles dirigées vers l’avant. Un chien qui accueille son maître a le corps plongé vers le bas, la queue et les oreilles sont inclinées en arrière. Les deux expressions et postures sont opposées et « antithétiques ».

[2]

Les émotions secondaires préviennent l’individu par une réaction corporelle.

[3]

Epictète (55-135 ap. J.-C.)

[4]

Modification de la résistance de la peau au courant électrique et la caméra à positons pour filmer les réactions du cerveau.

[5]

« Phylogénétique, branche de la génétique qui traite des modifications d’ordre génétique qui se produisent au sein d’une espèce au cours de l’évolution », Petit Robert, 1984.

[6]

Petit bateau d’escorte

Résumé

Français

Chacun possède ses propres intérêts personnels, induisant, dans le cadre de l’organisation, une démultiplication des décisions et choix individuels et complexifiant la gestion efficace et aboutie d’une décision commune. Il s’agit, dans cet article, de considérer que les émotions sont parties intégrantes de la prise de décision, hypothèse préalablement démontrée par les sciences en neurologie. Ainsi, l’une des caractéristiques intrinsèques de l’émotion, la contagion, serait à considérer dans le cadre de la prise de décision et, notamment, dans la prise de décision managériale commune. Pour atteindre cet objectif, il décrit le rôle des émotions dans la prise de décision managériale, puis, au travers d’une caractéristique inhérente aux émotions, tend à montrer que la décision peut être liée à une contagion émo-décisionnelle, faiblement pourvue de rationalité.

English

Emotion and decision making Each one has his own interests. Manage those interests and find a common decision is a complex process. According to this fact, this paper considers emotions as part of decision making. Indeed, numerous of neurologists demonstrate that emotions are implicated in certain aspects of decision making (Damasio, 2003). Because one of the specificity of emotions is to be contagious, it could be considered to facilitate a common decision making. To pursue this aim, the paper first describes the role of emotions in decision making, in a neurological, psychological and managerial point of view, secondly and according to its emotional aspect, tends to show how decision making could be contagious and irrational.

Plan de l'article

  1. I.LA DÉCISION, UN MÉCANISME MULTIDIMENTIONNEL
    1. 1. Des fonctionnements cognitifs fondés sur l’évaluation
    2. 2. Une évaluation émotionnelle ?
    3. 3. Un processus neurobiologique
      1. Intermède
      2. Mécanisme neurobiologique de la décision
    4. 4. Décision-émotion, une réelle imbrication
  2. II.LA DÉCISION, UN PROCESSUS CONTAGIEUX ?
    1. 1. L’émotion est contagieuse
    2. 2. Vers une contagion décisionnelle ?5
  3. III. UNE APPROCHE SIMPLE MAIS DÉLICATE

Pour citer cet article

Van Hoorebeke Dephine, « L'émotion et la prise de décision », Revue française de gestion 2/ 2008 (n° 182), p. 33-44
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-gestion-2008-2-page-33.htm.
DOI : 10.3166/rfg.182.33-44

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