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Revue française de psychanalyse

2003/1 (Vol. 67)

  • Pages : 400
  • ISBN : 2130535623
  • DOI : 10.3917/rfp.671.0113
  • Éditeur : P.U.F.


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Mon travail repose sur l’hypothèse de différents aspects de l’homosexualité au plan de la psychopathologie. Il n’y aurait pas une homosexualité, mais plus que des homosexualités, des modalités très différentes de relations en fonction de la structure psychique sous-jacente. Comme le soulignait Évelyne Kestemberg (1984) dans son travail sur l’homosexualité primaire, on est souvent amené à parler de “ l’homosexualité en termes d’être et d’hétérosexualité en termes d’investissement ”, l’attitude normalisante semblant alors proche de prendre le pas sur des considérations plus psychanalytiques. La question de l’homosexualité de l’adulte pourrait se poser au regard de l’homosexualité primaire commune aux deux sexes, de sa qualité et de son déroulement, renvoyant au chemin commun parcouru par le garçon et la fille dans le développement de leur psychosexualité. Comme le souligne Monique Cournut-Janin et Jean Cournut (1993) dans leur étude sur La castration et le féminin dans les deux sexes : “ ... les enfants, aussi bien garçons que filles, sont, au départ, en position d’identification hystérique à la mère, c’est-à-dire de réceptivité et de passivité à l’égard du pénis. ” [1]   M. Cournut-Janin et J. Cournut (1993), La castration... [1] Mais la question serait aussi à poser de ce destin commun aux deux sexes au regard de la potentialité traumatique des périodes les plus précoces de l’organisation du narcissisme du sujet.

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Le cas d’une patiente homosexuelle que j’ai appelée Cécile m’est apparu se situer dans le cadre d’une problématique narcissique, ne lui permettant pas de sortir de l’homosexualité primaire du fait d’une fixation infantile à la mère telle que Freud la considère dans De la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine (1920) : « ... un courant homosexuel... était vraisemblablement la continuation non transformée d’une fixation infantile à la mère. » [2]   S. Freud (1920), De la psychogenèse d’un cas d’homosexualité... [2] L’homosexualité primaire étant entendue ici au sens d’Évelyne Kestemberg : « Il s’agit des échanges amoureux premiers entre un sujet et sa mère au travers de toute une série de contacts corporels intéressant le corps tout entier, notamment la peau, le regard, la voix. » [3]   É. Kestemberg (1984), « Astrid » ou homosexualité,... [3] La qualité de l’homosexualité primaire pouvant être considérée comme servant de base au narcissisme, comme le souligne Sylvie Faure-Pragier (1994).

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La question se pose de ce qui peut favoriser ainsi une telle fixation infantile. J’essaierai de montrer comment a pu s’organiser un vécu traumatique de la première enfance en lien avec le caractère abandonnique de la relation à l’objet primaire. Son aspect de « vide représentationnel » aurait laissé la place au développement d’une intrication pulsionnelle par un autre traumatisme, celui-là dans un registre de trop de sexualité, posant la question de la séduction. L’apparition de l’image d’une mère séductrice, renvoyant aux derniers textes de Freud sur la sexualité féminine dans lesquels il évoque l’attachement pré-œdipien à la mère et la séduction maternelle, permettrait d’étayer l’hypothèse de l’homosexualité en relation avec une fixation infantile à la mère. Si l’ensemble du travail s’organise autour du cas de cette patiente, je proposerai un cas d’homosexualité masculine permettant également de faire l’hypothèse d’une fixation infantile à la mère dans le registre de l’homosexualité primaire. Là encore, la place particulière de l’objet maternel semble avoir été centrale dans le développement de cette homosexualité.

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Cécile est une patiente âgée de 36 ans qui, après avoir fait une psychothérapie à l’âge de 25 ans, entreprend un travail analytique en face à face avec moi. Les raisons de la consultation sont principalement des angoisses à la limite de la dépersonnalisation, confirmant ainsi la fragilité narcissique, des difficultés relationnelles importantes dans sa relation homosexuelle et des difficultés professionnelles avec le sentiment de répéter des échecs dans ses tentatives de devenir professeur de lettres.

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La patiente a eu, de 18 à 21 ans, une relation de couple avec un homme qu’elle décrit jaloux, parfois violent, la patiente utilisant les mêmes mots que pour décrire son père, ce dont elle se rendra compte plus tard. Elle met fin à cette relation dans un contexte conflictuel et comme par dépit amoureux, s’engage quelque temps plus tard dans une relation avec une femme. L’idée de vivre une transgression et de ne pas se sentir homosexuelle donne alors à penser que ce changement soudain dans la relation objectale relevait plutôt d’une régression devant l’Œdipe, voire même d’une défense vis-à-vis d’une confrontation à la conflictualité œdipienne par manque de moyen psychique pour l’élaborer. Mais l’établissement d’un lien homosexuel renvoyait aussi à la conflictualité avec l’objet primaire, posant la question d’une fonction antidépressive, comme en témoignait l’emprise de cette femme sur elle et l’organisation sadomasochique qui organisait le lien homosexuel : sa compagne se révélant parfois violente, à la limite de l’humiliation. Elle pourra cependant s’en séparer, mais ce sera pour reprendre une autre relation homosexuelle sur le même modèle, mais cette fois avec une différence importante : elle aura le sentiment d’être homosexuelle. C’est pendant cette relation que le travail analytique commence avec moi.

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Il faudra un long temps pour que Cécile prenne peu à peu de la distance avec une imago maternelle vécue sur le mode de l’emprise. La mère disait de sa fille, cadette de quatre enfants, qu’elle serait son « bâton de vieillesse », l’inscrivant ainsi dans le futur comme devant rester auprès d’elle, scellant leurs destins en quelque sorte, en prolongement d’une enfance et d’une adolescence vécues dans une grande proximité-complicité permettant à la mère de s’épancher, en particulier à propos des violences de son mari. Bien que la patiente ait quelques souvenirs de promenades en vélo avec son père dans l’enfance, dès le début de son adolescence un silence conflictuel s’était installé entre eux, sans doute étayé par le soutien moral qu’elle estimait devoir à sa mère et le dénigrement du père de la part de celle-ci.

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Dans la première période de notre travail, Cécile a pu se différencier de ses très proches identifications à sa mère, relativiser le discours de celle-ci quant au père et retrouver ce qu’elle a considéré être des aspects positifs dans la relation parentale, eux qui s’étaient mariés, avaient divorcé, puis s’étaient mariés à nouveau, pour enfin divorcer une seconde fois. Elle put aussi revisiter certains souvenirs : ainsi son incursion dans la chambre des parents, alors qu’elle était adolescente, parce qu’elle avait entendu sa mère « gémir » de douleur pendant une relation sexuelle, devint une interrogation sur le plaisir de la mère à ce moment. L’évolution, l’assouplissement du caractère imago ïque des représentations parentales et l’apparition de la fantasmatique sexuelle par rapport à ce souvenir furent à ce moment du travail analytique, plutôt de bon aloi, préfigurant le développement de la problématique œdipienne.

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Au cours de cette première période, la patiente a pu restaurer une estime de soi suffisante pour refuser de subir les conduites agressives de sa compagne et s’en séparer avec soulagement. Mais Cécile rencontre rapidement une nouvelle amie. Les rôles semblent alors s’être en partie inversés, la patiente occupant plus facilement la position sadique, conflictualisant par ses chamailleries, ses rangements compliqués et provocateurs, rappelant ceux de son père, ceux de sa sœur, semblant mal supporter de vivre dans l’apaisement. Progressivement sa situation professionnelle s’améliore, elle fait des remplacements de professeur, butant de manière répétitive sur sa titularisation. À cette époque, Cécile a le sentiment que mon désir est de la faire renoncer à l’homosexualité. Dans la suite, cette question sera abordée à plusieurs reprises.

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Si la patiente prend progressivement des distances avec l’imago maternelle archa ïque, ce ne sera pas sans angoisse ni culpabilité : elle supporte très mal les rencontres et appels téléphoniques de sa mère, se sentant toujours ramenée dans son rôle de confidente et de « bâton de vieillesse ». Elle prend alors conscience que dans la relation mère-fille, c’était elle la mère, chargée de rassurer, protéger et d’écouter les discours dénigrants d’une mère qui ne semblait pas avoir fait le deuil de la relation avec son mari, malgré un deuxième divorce datant maintenant de longtemps.

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Corrélativement à sa prise de conscience par rapport à sa mère, l’image paternelle va changer. Si le père restait pour Cécile un personnage violent, avec lequel aucun contact n’avait pu se rétablir, apparaissent des souvenirs positifs : la façon dont il était fier de sa petite bibliothèque et de ses commentaires sur Stendhal devant les rares amis rendant visite à la famille. Certes, elle dénigre les remarques de son père sur le grand écrivain, les jugeant na ïves, elle qui a pu faire des études de lettres, mais elle acceptera cependant que son père ait pu avoir un point de vue intéressant sur ces questions et s’interrogera : être professeur de lettres dans la suite d’un investissement paternel ? S’autoriser à réussir là où le père, n’ayant pas fait d’études, n’avait pu aller ? Cet échec répété serait-il une façon de rester proche de lui ? À travers toutes ces questions, une configuration œdipienne prend ainsi peu à peu du relief, mais Cécile semble toujours devoir y échapper du fait d’un appel intérieur impérieux de la mère auprès d’elle. Comme le souligne Sylvie Faure-Pragier (1994) dans son article « Dialectique de l’amour et de l’identification » : « La force de cette relation duelle, non triangulée, rend compte de l’importance des failles narcissiques, du choix narcissique d’objet, des différentes identifications de nos patients. » [4]   S. Faure-Pragier (1994), Dialectique de l’amour et... [4]

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Ces questions seront rejouées sur la scène transférentielle, la patiente semblant m’avoir placé parfois dans la position du père violent. Ainsi à propos du paiement de séances manquées, elle a pu me dire avoir vécu une profonde injustice et une violence telle de ma part qu’elle n’avait pu le penser sur le moment. Ce n’est qu’en reprenant moi-même ce sujet que la patiente a pu exprimer un tel vécu de violence. Spontanément, elle n’en parlait pas et nous risquions de répéter le silence père-fille des années d’adolescence. En fait dès le début, outre cet aspect paternel du transfert, la question s’est aussi posée du point de vue du transfert maternel organisant ainsi un double mouvement : d’un côté, un père-analyste violent, de l’autre, une mère-analyste abusive qui voudrait la garder auprès d’elle, ce double mouvement transférentiel témoignant d’une imago se situant en deçà de la différenciation sexuelle, l’imago indifférenciée de la mère phallique.

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L’élaboration de cette problématique va permettre l’apparition d’une représentation paternelle plus différenciée et donc plus acceptable dans le transfert, tandis que sous l’image d’une mère trop proche, ayant exagéré, voire abusé de Cécile en ayant fait d’elle un « bâton de vieillesse », apparaît peu à peu l’image d’une mère séductrice.

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À cet assouplissement et à la différenciation des imagos paternelle et maternelle vont répondre des changements dans le fonctionnement psychique en séance : la patiente répond mieux à mes interprétations et fait preuve d’une incontestable capacité d’insight. Cette évolution positive, cette transformation évoque ce que Paul Denis (1996) décrit dans son article « D’imagos en instances : un aspect de la morphologie du changement ».

SÉDUCTION TRAUMATIQUE ET MÈRE SÉDUCTRICE

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Rappelons que si Freud renonce à sa théorie de la séduction dans sa lettre à Fliess du 21 septembre 1897, il y fait allusion tout au long de son œuvre sous divers aspects et en particulier dans le texte « Sur la sexualité féminine » (1931) dans lequel il évoque la relation mère-fille, soulignant l’importance de ce qu’il appelle « le lien originaire avec la mère » et, abordant la question de la séduction, il précise : « La fille accuse régulièrement la mère de séduction parce qu’elle a ressenti ses premières ou en tout cas ses plus fortes sensations génitales lors de la toilette ou des soins corporels entrepris par la mère... Si dans les fantasmes des années ultérieures le père apparaît régulièrement comme le séducteur sexuel, la responsabilité en revient, selon moi, à la mère qui ne peut éviter d’ouvrir la phase phallique de l’enfant. » [5]   S. Freud (1931), Sur la sexualité féminine, p. 15... [5] Ce passage du texte « Sur la sexualité féminine » est à rapprocher du texte « La féminité » (1933) dans lequel Freud reprend ces thèmes de « l’attachement pré-œdipien à la mère » et de la séduction maternelle.

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Cette question de la séduction nous renvoie dans l’écoute de nos patients, à la difficulté de faire la part du fantasme et de la réalité, la difficulté ne résidant pas dans la reconnaissance précise de cette séduction, ni de son repérage au plan de la temporalité, mais plutôt dans la compréhension de ses effets sur le fonctionnement psychique. La question traumatique serait alors posée, non pas en termes de recherche du trauma le plus précoce, mais en termes de fonctionnement psychique. L’événementiel serait ici au second plan et nous aurions plus à considérer des butées dans le fonctionnement psychique sur lesquels le sujet reviendrait, développant ainsi un narcissisme négatif.

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C’est dans ce sens que peut être entendu le vécu de Cécile dans la relation à sa mère : une mère séductrice, posant ainsi la question de la séduction par un trop de proximité. Mais une mère séductrice présentant par ailleurs des aspects abandonniques comme nous le verrons plus loin, la séduction venant comme remplir un vide de manière défensive. Cette séduction-abandon étant d’autant plus agissante en fonction de la relation de la mère avec le père, la question d’une fonction paternelle précocement établie étant posée, protégeant l’enfant de la pulsionnalité maternelle.

PROBLÉMATIQUE NARCISSIQUE ET PROBLÉMATIQUE DES LIMITES

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Dans le cours du travail analytique, Cécile devient critique vis-à-vis de son amie, non pas dans une remise en cause de son homosexualité, ni même de la relation, mais elle exprime qu’il n’y a pas de limite avec elle. Elle se sent très angoissée et s’interroge : « J’ai l’impression de vivre une fusion avec Virginie, comme un inceste mère-fille, il y a trop de proximité comme avec ma mère, il n’y a pas de limite ». L’émotion est alors intense. Ce mouvement de requalification de l’affect s’accompagne d’une mise à distance de la sensorialité liée à la relation avec la mère et revécue avec la compagne. Face à l’importance de son angoisse, j’interviens pour lui rappeler une interprétation récente à propos de son père lui ayant permis de le penser de manière plus présente et moins violente, cette question des limites, de la distance m’ayant amené à évoquer ma position paternelle. Moment important où via le transfert, le réinvestissement de la fonction paternelle engage un moment d’élaboration de la conflictualité œdipienne illustrant le propos de Freud (1939) dans L’homme Mo ïse et la religion monothéiste : « Mais ce passage de la mère au père caractérise en outre une victoire de l’esprit sur la vie sensorielle, donc un progrès de la civilisation, car la maternité est attestée par le témoignage des sens, tandis que la paternité est une conjecture, est édifiée sur une déduction et sur un postulat. » [6]   S. Freud (1939), Mo ïse, p. 213. [6] L’apaisement qui suit mon interprétation permet à la patiente de revenir sur l’épisode du paiement des séances manquées, Cécile peut alors exprimer l’insistance de sa mère à lui faire voir son père comme un homme violent. Le dépassement de cette situation conflictuelle avec l’analyste, le dégagement de la relation avec la mère omnipotente, amène ainsi l’image d’un père moins violent, d’un père œdipien.

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Quelques mois plus tard, au retour des vacances d’été, Cécile est angoissée, répète qu’elle ressent un sentiment d’insécurité associé à la sexualité. Pendant les vacances Virginie et elle sont allées dans une famille où une fillette de 6 ans était toujours très proche de la patiente, lui demandant même de prendre sa douche avec elle, « c’était très angoissant », dit-elle. L’image d’une mère trop proche, séductrice se dessine encore plus précisément et réveille en elle le sentiment d’avoir été prise dans un manque de limites dans la famille, et plus précisément dans la sexualité de ses parents. Un souvenir apparaît alors, elle a 6 ans comme la petite fille des vacances et fait la sieste, sa mère entre sans prévenir dans la chambre et lui dit brutalement « qu’il ne faut pas mettre la main là » (le sexe), l’incompréhension est totale pour l’enfant paisiblement endormie.

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Des souvenirs plus précoces apparaissent : à 2 ou 3 ans, chez ses parents elle dormait dans un couloir, « mes parents n’ont jamais eu de maison où ils pouvaient bien installer leurs enfants » rappelle-t-elle d’un ton triste. À cette époque, sa mère étant souvent malade, on la confiait à une nourrice chez laquelle elle restait parfois plusieurs jours. Des souvenirs confus apparaissent... dans un grand lit avec d’autres enfants... La question se pose alors pour la patiente de ce qu’elle a pu vivre à cette époque. Un vécu d’angoisse, d’insécurité apparaît à nouveau, l’amenant là encore à s’interroger sur « le trop de sexualité ». Dans cette séquence où le travail analytique permet une série de décondensations et de levées de refoulement émerge la représentation d’une mère abandonnique, trop proche, un « trop de sexualité », une relation incestueuse avec la mère.

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Quelque temps après, très angoissée, elle commence une séance par ces mots : « La relation homosexuelle est-elle une relation incestueuse ? » De nouveaux sentiments et souvenirs jamais exprimés apparaissent : « Quand j’allais chez la nourrice, je me sentais bien, quand je retournais chez mes parents j’avais l’impression que ma mère était une étrangère, je n’osais pas m’adresser à elle, c’est elle-même qui m’a rappelé comment elle m’avait oublié sur le pot pendant une heure... » L’idée de l’inceste, du trop d’excitation sexuelle est maintenant associée explicitement aux angoisses d’abandon. Progressivement, Cécile devient plus critique vis-à-vis de sa compagne, la décrivant à distance comme sa mère, ne pouvant l’écouter. Si une discussion commence entre elles, Virginie semble ne rien pouvoir négocier, elle est « comme ça ! », sans appel.

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Au cours d’une séance où la patiente s’interroge : « Pourra-t-elle continuer cette relation homosexuelle, restera-t-elle homosexuelle ? » l’angoisse monte. Elle rapporte un rêve : elle est enceinte de son ancien compagnon et il faut l’annoncer à sa compagne. La tonalité du rêve est angoissante, dramatique. Dans ses associations « c’est un peu la panique » commente-t-elle. Elle poursuit : « Pourra-t-elle rester avec sa compagne après avoir fait un tel rêve, quel est l’avenir de son homosexualité ? » Une tonalité plus hystérique apparaît, venant maintenant protéger la patiente de ses angoisses de dépersonnalisation, des aspects les plus destructeurs de ses failles narcissiques, de la mauvaise différenciation des imagos maternelle et paternelle et permettant ainsi une meilleure organisation de son moi.

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Ce rêve est important à considérer : d’une part, parce que la patiente raconte exceptionnellement des rêves, d’autre part, du fait que celui-ci la replace dans un réinvestissement de sa féminité et dans une problématique œdipienne permettant de considérer que, derrière les dysfonctionnements narcissiques, des éléments œdipiens étaient présents, que le travail analytique permet de réinvestir, ce mouvement progrédient rendant ainsi moins importante la place tenue par le traumatisme.

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Le regard de Cécile sur sa mère continue d’évoluer, comme si elle prenait du recul sur l’image de leur couple. Un souvenir apparaît : lorsque petite fille, elle marchait aux côtés de sa mère, elle la regardait, la trouvait grande, mais surtout elle lui semblait être une inconnue : « Si elle me proposait un pain au chocolat, je répondais non, pour ne pas la déranger. » Ce souvenir-écran donne la mesure du sentiment d’étrangeté et de blessure narcissique rendant inintégrable la question de la différence des générations, scellant le destin de la mère et de la fille dans un système fixé, non évolutif, véritable butée dans le fonctionnement psychique, rendant compte de l’identification de la fille à sa mère dans la négation de la différence d’âge.

LE TRAUMA : DES ENJEUX NARCISSIQUES

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Ainsi dans le cas de Cécile, l’aspect fusionnel et séducteur de son histoire avec sa mère, la mise à distance de l’imago paternelle, la relation faite entre homosexualité et inceste, son vécu d’abandon alors qu’elle dormait dans un couloir chez ses parents, les séjours chez la nourrice, permettent de poser des hypothèses traumatiques précoces quant à son homosexualité. Un rapprochement entre homosexualité et trauma se retrouve dans le texte de Freud (1920) « De la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine ». Ainsi, évoquant la désillusion œdipienne de la jeune fille, il parle de trauma et un peu plus loin de « réaction hors trauma vraisemblablement d’origine interne » [7]   S. Freud (1920), De la psychogenèse d’un cas d’homosexualité... [7] mis en relation avec le personnage maternel décrit sous des traits très durs, auquel la jeune fille reste attachée par une « fixation infantile ». On peut s’interroger ainsi sur la qualité des premières relations de cette mère avec sa fille et poser la question d’une antériorité du trauma vécu à l’adolescence. La mère « véritablement dure avec sa fille » aurait-elle eu des traits abandonniques ? L’homosexualité de cette jeune fille pourrait-elle alors être envisagée d’un point de vue narcissique, confirmant ainsi le propos de Freud qui dans une note de ce texte évoque la rupture d’une relation amoureuse entraînant une identification avec l’objet de cette relation et correspondant à « une sorte de régression au narcissisme » [8]   S. Freud (1920), ibid., p. 247. [8]  ? Comme le souligne César Botella (1999) : « ... l’homosexualité relève plus d’une variante du narcissisme que d’une déviation du sexuel. »

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C’est ce registre des traumatismes précoces qu’évoque Thierry Bokanovski à propos des avancées de Ferenczi sur la question du trauma dans son article « Traumatisme, traumatique, trauma » (2002) soulignant : « Avec S. Ferenczi, le trauma change donc de vertex, car s’il est apparemment sexuel... il s’inscrit, en fait, dans une expérience avec l’objet, non pas au regard de ce qui a eu lieu, mais au regard de et/ou dans ce qui n’a pas pu avoir lieu... expérience négativante du fait des “carences” de l’objet primaire liées à une série de non-réponses de celui-ci face aux besoins affectifs du sujet. » [9]   T. Bokanovski (2002), Traumatisme, traumatique, trauma,... [9] Ces expériences particulières avec l’objet seraient alors à l’origine de « traumatismes narcissiques ». C’est sans doute dans cette perspective que Freud a fait évoluer sa conception du trauma.

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Dans L’homme Mo ïse et la religion monothéiste (1939) il évoque des traumatismes de la petite enfance, les rattachant à « ... des impressions de nature sexuelle et agressive, certainement à des atteintes précoces du moi (blessures narcissiques) » et considère que les effets du traumatisme sont de deux sortes, positif et négatif. Les aspects positifs auraient pour fonction de remettre en œuvre, de remémorer le trauma et Freud parle alors de « fixations au traumatisme et de contrainte de répétition ». Les réactions négatives sont à l’opposé considérées comme des réactions de défense, inaccessibles, l’équivalent d’un « État dans l’État » [10]   S. Freud (1939), Mo ïse, p. 163-164. [10] , précise-t-il.

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Dans le cas de notre patiente, le caractère abandonnique de la relation à la mère pourrait être considéré comme la partie négative du trauma, inscrivant psychiquement celui-ci non comme un événement, mais comme une altération de son fonctionnement psychique. Qu’en est-il en effet des premières perceptions de l’enfant dans un contexte relationnel où la mère est prise dans des conflits personnels lui rendant difficile d’élaborer la relation à son enfant ? Il s’agirait là de considérer l’évolution du développement du psychisme de l’enfant, y compris les premiers éléments de son développement psychosexuel, dont il verra plus tard les réalisations dans sa vie adulte, à la lumière d’un regard sur la potentialité traumatique dans laquelle le place son état de prématurité (Hilflosigkeit). Mère irreprésentable évoquant le complexe de La mère morte d’André Green (1983), absentée de sa fonction maternelle. Enfant comme enfermée dans le regard de la mère dans une relation double, narcissique dont il n’est pas possible de sortir. César et Sá ra Botella (2001) dans leurs travaux sur le regard, la vue, la figurabilité ont bien rendu compte de l’importance de ce qu’ils appellent « le double primitif composite » [11]   C. et S. Botella (2001), Sur la carence auto-érotique... [11] ayant la valeur pour le nourrisson d’une première ébauche d’identité, la mère en tant que miroir renvoyant à une relation en double structurante. Pour ces auteurs, la faille des auto-érotismes secondaires retentit sur la constitution de l’altérité. On voit dans le cas de Cécile, comment cette relation en double à la mère qui a perduré ne lui a pas permis de la vivre comme une mère aimée ou comme une rivale et ainsi de développer sa subjectivité. Les Botella parlent de « régression narcissique », ce qui me paraît le cas de cette patiente « ... poussant le sujet à rechercher désespérément à l’extérieur ce “miroir” qui lui fait défaut à l’intérieur, à s’accrocher à la perception d’un double “matériel” narcissique » [12]   C. et S. Botella (2001), Le travail en double, p.... [12] .

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Comment alors prendre des distances avec l’objet trop proche, incestueux. S’en éloigner, c’est prendre le risque de la culpabilité avec ses conséquences de retaliation. S’en rapprocher, comme dans le travail analytique en acceptant plus de séances, serait placer l’analyste comme objet incestueux. Finalement, Cécile est comme engluée dans une dépendance narcissique inhibante.

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Cette question de la relation avec la mère dans une perspective trans-générationnelle est mise en relief par Jean Bergeret dans son livre L’érotisme narcissique (1999) : « Comme si cette enfant était séduite narcissiquement (par la mère) pour mieux se l’attacher. Cette mère n’aurait pas elle-même atteint un suffisant registre œdipien. » [13]   J. Bergeret (1999), L’érotisme narcissique, p. 18... [13] On retrouve en effet ce manque d’élaboration de la conflictualité œdipienne dans l’histoire de la mère de Cécile. Ainsi lorsque la grand-mère maternelle de la patiente est décédée, sa fille avait 17 ans, elle est restée avec son père « pour s’occuper de lui », le personnage décrit évoque le père de Cécile, autoritaire et violent. Sa mère partira rapidement de la maison après son mariage et ne reverra jamais son père. Cécile semble avoir répété cette partie de l’histoire maternelle en ne revoyant jamais son père après son départ en compagnie d’un jeune homme présenté lui aussi sous les traits du modèle paternel, comme si elle se montrait là en partie habitée par les objets internes de sa mère. Jean Bergeret, toujours dans son livre L’érotisme narcissique (1999), évoque : « L’image du “père” que la mère du registre narcissique secondaire propose à l’enfant demeure profondément influencée par la représentation qu’elle s’était faite autrefois de son propre père. » [14]   J. Bergeret (1999), ibid, p. 182. [14] Mère séductrice et violente dont Cécile peut maintenant rapporter des propos très anciens, jamais évoqués comme pour la protéger : « Quand je suis née, elle a beaucoup souffert, tellement souffert qu’elle m’a même raconté que si on lui avait dit que le bébé était mort, ça lui aurait été égal. »

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On comprend mieux dans une telle configuration des premières relations la difficulté pour l’enfant d’élaborer la position œdipienne. Le couple narcissique mère-fille, comme isolé, reste hors d’atteinte de la fonction paternelle, favorisant ainsi la fixation infantile. Celle-ci ne pouvant que limiter le développement du psychisme, prédispose aux angoisses narcissiques et au sentiment d’insécurité. C’est ainsi que pour la patiente s’est développé le désir inconscient d’être et de rester en relation avec des femmes omnipotentes, ce qu’elle réalisera dans sa vie adulte par son homosexualité. Mais qu’en est-il de l’homosexualité masculine en référence à la problématique de l’objet primaire et au trauma narcissique ?

UN CAS D’HOMOSEXUALITÉ MASCULINE

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Pierre a 30 ans et consulte pour des angoisses et un état dépressif récurent. Chaque après-midi, il est épuisé et s’endort pendant une à deux heures « comme ma mère », précise-t-il. De son enfance, il garde d’abord le souvenir de ce qu’on lui a raconté : la famille installée en Afrique, le retour de celle-ci en France quand il a 8 mois et l’inadaptation de sa mère à la nouvelle vie du couple. Selon Pierre, sa mère vivait alors sa belle-famille distante et hostile à son égard. J’apprendrai après un long temps d’analyse que la « nounou » des huit premiers mois était un homme, comme cela est fréquent dans certains pays d’Afrique. Ses premiers souvenirs d’enfance s’organisent dans deux registres. Le premier, celui d’une trop grande proximité avec une mère excitante dont il garde l’idée d’une femme déprimée, imaginant que son père ne l’aurait pas rendue heureuse. Le deuxième registre est celui d’un enfant agité, coléreux, impossible à calmer, comme si, par cette excitation, il tentait de réveiller et d’animer l’imago maternelle telle qu’elle a été décrite par André Green (1983) dans son travail sur « la mère morte. » Le calme en fait viendra avec la phase de latence et les premiers apprentissages scolaires. Dans le cours de l’analyse des souvenirs sont apparus : celui de sa mère lui chantant « ... une chanson douce que me chantait ma maman... », mais ce dont il s’était souvenu pendant longtemps, c’est qu’elle lui aurait chanté : « Une chanson triste que me chantait ma maman. » Autre souvenir laissant apparaître l’idée d’une mère déprimée : elle lui offre une tirelire alors qu’il avait demandé un camion, il pleure, crie, la mère change le jouet et le patient gardera longtemps le souvenir d’avoir rendu sa mère triste à cette occasion.

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Alors que toute absence de désir pour les femmes était évoquée avec insistance, le travail analytique fait apparaître un rêve œdipien : Pierre et sa mère isolés sous un arbre magnifique en compagnie d’un petit frère tandis que le père a été écarté par son travail, et à côté d’eux, quelques œufs dans un panier. Rêve donnant à penser qu’une conflictualité œdipienne aurait pu s’organiser ; mais en fait, le parcours de Pierre dans son fonctionnement psychique semble avoir été arrêté par une fixation infantile comme en témoigne l’importance du parfum de la mère : « J’étais fou de son odeur », suivi d’un dégoût pour ce parfum, comme pour celui de toute femme, associé au souvenir qu’enfant vers l’âge de 4 ans il aimait « déshabiller les autres enfants en leur enlevant leurs chaussettes dans la cour de l’école ». L’importance de la sensorialité met ici bien en relief la proximité avec le corps de la mère.

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Pierre connaîtra ses premiers émois homosexuels à la puberté vers 12-13 ans. L’analyse lui permet de les relier à un épisode où son père, à cet âge, lui est apparu nu dans la salle de bains, scène pouvant être considérée comme organisatrice d’un fantasme inconscient de séduction par le père. Ce souvenir viendra en association à la suite de l’évocation d’obsessions : la contrainte, chaque fois qu’il croisait un homme dans la rue, de l’imaginer nu et de penser à son sexe. Cela n’empêchera pas le patient d’avoir des désirs pour des jeunes filles pendant son adolescence, mais en fait, il se tournera définitivement vers les hommes. Le souvenir du rapproché précoce avec la mère à travers son odeur, l’évocation de la dépression maternelle et l’aspect « être comme la mère » peuvent permettre de poser là encore l’idée d’une mère ne pouvant entrer en contact avec son enfant dans les périodes de détresse infantile, mais aussi l’idée d’une mère séductrice par un trop de proximité, rendu plus intense par le caractère inopérant de la fonction paternelle. Vide de la relation maternelle, excitation sexuelle prématurée dont on retrouve les traces dans le souvenir de l’odeur de la mère et du déshabillage des enfants dans la cour de l’école, cet ensemble d’éléments permet de poser l’hypothèse d’un traumatisme narcissique en relation avec la carence de l’objet.

HYPOTHÈSE QUANT À L’HOMOSEXUALITÉ MASCULINE

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Comme le souligne Paul Denis dans son article « Homosexualité primaire. Base de contradiction » (1982), l’homosexualité primaire ne serait pas un processus particulier à la fille, il s’agirait de modalités relationnelles communes aux deux sexes. C’est ce destin commun aux deux sexes qu’évoque aussi Claude Le Guen dans son livre L’Œdipe originaire (1974), lorsqu’il aborde la question de la bisexualité et le chemin commun parcouru par le garçon et la fille. Cet auteur reprend le propos de Freud dans Malaise dans la civilisation (1929) : « La théorie de la bisexualité demeure très obscure encore et nous devons en psychanalyse considérer comme une grosse lacune l’impossibilité de la rattacher à la théorie des instincts » [15]   S. Freud (1929), Malaise dans la civilisation, p.... [15] et considère que « nous ne saurions pas plus nous arrêter à la pétition que la libido est d’essence mâle, qu’à celle de la coexistence innée d’un principe mâle et d’un principe femelle. Si la fille et le garçon suivent longtemps le même chemin, c’est parce que l’un comme l’autre s’organisent en fonction de leur désir de la mère et de l’interdit du père, en dépit des distinctions suscitées précocement par l’identification projetée par les parents » [16]   C. Le Guen (1974, L’Œdipe originaire, p. 174. [16] . Cette idée du chemin commun au garçon et à la fille va dans le sens de l’homosexualité primaire commune aux deux sexes. Cette période particulière de l’homosexualité primaire succédant à l’identification primaire impliquerait donc un remaniement intense du point de vue du narcissisme. Le rôle de l’objet serait à ce moment déterminant dans la question de l’altérité et de la psychosexualité. L’enjeu, comme l’ont souligné plusieurs auteurs (Paul Denis, Michel Fain, Claude Le Guen, César et Sá ra Botella), deviendrait le développement des auto-érotismes et de la vie fantasmatique. C’est dans un tel parcours mettant en cause la relation à l’objet que pourraient se développer les fixations infantiles. L’apparition d’une imago se situant en deçà de la différenciation sexuelle que le sujet n’aurait pas le moyen de faire évoluer évoque ce que Freud dit des divinités maternelles dans Leonard : « Aucune d’elles ne réunit les véritables parties génitales des deux sexes... elle ajoutent simplement aux seins, pris comme emblèmes de la maternité, le membre viril tel qu’il se trouvait dans la première représentation du corps de la mère par l’enfant. » [17]   S. Freud (1910), Un souvenir d’enfance de Léonard... [17] C’est cette imago de mère phallique à quoi, selon André Green (1983), nous avons toujours à faire dans le transfert quand nous rencontrons un complexe de la mère morte ; nous l’avons trouvée chez Cécile et son l’élaboration lui a permis l’entrée dans la conflictualité œdipienne. La fixation infantile placerait ainsi en fait le sujet dans la nécessité de se choisir un partenaire semblable à lui, maintenant ainsi les modalités de l’homosexualité primaire. Dans le cas de l’homosexualité masculine, Green souligne : « C’est une imago semblable (de mère phallique) que le garçon projette sur sa mère, tandis que le père est l’objet d’une homosexualité peu structurante qui fait de lui un personnage inaccessible... vaincu par cette mère phallique. » [18]   A. Green (1983), La mère morte, p. 238. [18]

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Je pense que l’aspect abandonnique, « mère morte », serait central dans l’organisation d’une telle pathologie narcissique, laquelle n’aurait rien de spécifique au garçon ou à la fille. C’est la nature particulière de la relation à l’objet qui serait à l’origine d’une fixation à l’homosexualité, celle-ci serait à entendre comme prise dans un processus, comme un arrêt sur un parcours. Cet aspect défensif du développement de l’homosexualité mettrait surtout l’accent sur l’aspect narcissique de la problématique et amène à penser que de tels patients auraient pu développer une autre problématique dans le registre des difficultés préœdipiennes.

CONCLUSION

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Mon hypothèse quant au développement de l’homosexualité est qu’il serait central de considérer la constitution d’une fixation infantile précoce à la mère dans le cadre de l’homosexualité primaire, plaçant le sujet dans un état de traumatisme narcissique, cette fixation étant facilitée par le caractère abandonnique précoce de la première relation d’objet, n’ayant pas permis au sujet de développer des auto-érotismes secondaires satisfaisants, amenant ainsi le développement de failles narcissiques précoces.

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Dans le cas de la patiente Cécile, c’est dans un contexte d’absence de représentation lié au vide maternel et de mise à distance de l’imago paternelle, que les séjours chez la nourrice au moment de la première période du développement de la sexualité infantile apparaissent comme un traumatisme sexuel. En fait l’important ne serait pas la réalité événementielle d’un tel trauma, mais de considérer que ce trop de sexualité serait venu fonctionner comme une intrication pulsionnelle venant remplir le vide représentationnel. Il s’agirait donc de considérer la question du point de vue d’un fonctionnement psychique dont la base serait un dysfonctionnement se situant au niveau d’une faille dans l’établissement de la structure encadrante maternelle, comme l’a développée André Green dans sa théorie sur l’hallucination négative (1993) : « La mère est prise dans le cadre vide de l’hallucination négative et devient structure encadrante pour le sujet lui-même... c’est pourquoi je la dis représentation de l’absence de représentation. » [19]   A. Green (1993), Le travail du négatif, p. 282. [19]

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Dans le cas de Pierre, la personnalité dépressive de la mère à un moment de précocité et donc d’un état potentiel de détresse infantile a été l’équivalent, pour lui aussi, d’un vide représentationnel dont il semble être sorti par une érotisation de l’odeur de sa mère déplacée ensuite sur les enfants de son âge et, au moment de l’apogée du développement de sa sexualité infantile, sur les autres femmes. La scène « de séduction » par le père au début de l’adolescence vient rappeler l’aspect traumatique de la relation à la mère dans les premières années de son développement, montrant ainsi que, plus que l’effraction par l’objet (ici le père), c’est l’effraction de la sexualité dans le Moi qui ravive l’ensemble traumatisme précoce - défense par un système de pseudo-intrication pulsionnelle. Le choix homosexuel viendrait en quelque sorte confirmer la mère dans son rôle privilégié datant de l’homosexualité primaire, la plaçant alors comme seule femme éligible, confirmant son statut imago ïque.

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Cette question du vide représentationnel pourrait se poser également au sens de la « lacune » telle que la définit Michel Ody (1999) : « ... il faut entendre la lacune non comme un déficit, mais comme une surcharge d’énergie à haute condensation – une surcondensation – c’est-à-dire une “chose” aveuglante, non figurable... » [20]   M. Ody (1999), À propos de la notion freudienne de... [20] Ceci pouvant rendre compte de l’intrication pulsionnelle telle que je l’ai formulée, en vue de remplir un vide. Ne pourrait.on pas dire que la « surcharge d’énergie à haute condensation » serait à la recherche d’une représentation, d’où la fragilité narcissique exposant aux traumas ?

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Le trauma sexuel chez la nourrice pour ma patiente, puis l’homosexualité seraient apparus dans une tentative de positiviser la partie négative du trauma par une érotisation défensive : mieux valait pour Cécile être chez la nourrice que dans un vécu d’abandon, voire d’étrangeté par rapport à la mère. La séduction chez la nourrice ou son équivalent aurait ainsi permis une intrication pulsionnelle à l’objet homosexuel. Mieux valait pour Pierre être « fou de l’odeur » de sa mère et dans un état d’excitation proportionnelle à cette folie que confronté à la dépression maternelle, à l’Hilflosigkeit. La fixation infantile à la mère aurait ainsi fixé l’homosexualité primaire ou encore aurait organisé une fixation à la répétition du vide qu’ils essaient de combler encore aujourd’hui dans leurs relations homosexuelles.


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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  • Ody M. (1999), À propos de la notion freudienne de représentation limite, in Revue française de psychanalyse, LXIII, 5, p. 1633-1636.

Notes

[1]

M. Cournut-Janin et J. Cournut (1993), La castration et le féminin dans les deux sexes, in RFP, no 5, p. 1477 .

[2]

S. Freud (1920), De la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine, in OCF, t. XV, p. 259.

[3]

É. Kestemberg (1984), « Astrid » ou homosexualité, identité, adolescence, in Les Cahiers du Centre de psychanalyse et de psychothérapie, p. 20.

[4]

S. Faure-Pragier (1994), Dialectique de l’amour et de l’identification, p. 44.

[5]

S. Freud (1931), Sur la sexualité féminine, p. 150.

[6]

S. Freud (1939), Mo ïse, p. 213.

[7]

S. Freud (1920), De la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine, p. 258.

[8]

S. Freud (1920), ibid., p. 247.

[9]

T. Bokanovski (2002), Traumatisme, traumatique, trauma, p. 750.

[10]

S. Freud (1939), Mo ïse, p. 163-164.

[11]

C. et S. Botella (2001), Sur la carence auto-érotique du parano ïaque, p. 85.

[12]

C. et S. Botella (2001), Le travail en double, p. 107.

[13]

J. Bergeret (1999), L’érotisme narcissique, p. 180.

[14]

J. Bergeret (1999), ibid, p. 182.

[15]

S. Freud (1929), Malaise dans la civilisation, p. 58.

[16]

C. Le Guen (1974, L’Œdipe originaire, p. 174.

[17]

S. Freud (1910), Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, p. 115.

[18]

A. Green (1983), La mère morte, p. 238.

[19]

A. Green (1993), Le travail du négatif, p. 282.

[20]

M. Ody (1999), À propos de la notion freudienne de représentation limite, p. 1635.

Résumé

Français

La question de l’homosexualité est mise en relation avec la constitution d’une fixation infantile dans le cadre de l’homosexualité primaire et du développement du narcissisme. Un vécu traumatique serait la conséquence du caractère abandonnique de la relation à l’objet primaire. Le vide représentationnel ainsi créé se présenterait comme la partie négative d’un trauma, permettant le développement d’une intrication pulsionnelle par un autre traumatisme dans un registre de trop de sexualité, posant alors la question d’une séduction traumatique, celle-ci, partie positive du trauma, prenant alors la forme d’une érotisation défensive s’exprimant par l’homosexualité. Le trauma serait alors à considérer, non pas dans le registre de l’événementiel, mais dans celui du fonctionnement psychique.

Mots clés

  • Homosexualité
  • Objet primaire
  • Narcissisme
  • Fixation infantile
  • Séduction traumatique
  • Intrication pulsionnelle

English

The question of homosexuality is related to the constitution of an infantile fixation in the context of primary homosexuality and the development of narcissism. Traumatic experience is the consequence of the abandoning character of the relation to the primary object. The representational emptiness thus created is presented as the negative part of a trauma, allowing the development of drive fusion by another trauma in a register of too much sexuality, thus posing the question of traumatic seduction. The latter, the positive part of the trauma, thus takes the form of defensive erotisation expressing itself as homosexuality. The trauma should thus be considered not in the register of facts but in that of psychic functioning.

Key-words

  • Homosexuality
  • Primary object
  • Narcissism
  • Infantile fixation
  • Traumatic seduction
  • Drive fusion

Deutsch

Die Frage der Homosexualität wird mit der Konstitution einer infantilen Fixierung im Rahmen der primären Homosexualität und der Entwicklung des Narzissmus in Beziehung gebracht. Ein traumatisches Erleben wäre die Konsequenz des Vernachlässigungscharakters der Beziehung zum primären Objekt. Die somit geschöpfte Vorstellungsleere könnte sich als negativer Teil eines Traumas präsentieren, welcher die Entwicklung einer Triebvermischung ermöglichen könnte, durch ein anderes Trauma in einem Register mit zuviel Sexualität, was die Frage einer traumatischen Verführung stellt. Letztere, positiver Teil des Traumas, nimmt dann die Form einer Abwehrerotisierung an, welche sich durch die Homosexualität ausdrücken könnte. Das Trauma sollte also nicht im Register der Ereignisse betrachtet werden, sondern im Register des psychischen Geschehens.

Schlüsselworte

  • Homosexualität
  • Primäres Objekt
  • Narzissmus
  • Infantile Fixierung
  • Traumatische Verführung
  • Triebvermischung

Español

El tema de la homosexualidad es confrontado con la constitución de una fijación infantil en el marco de la homosexualidad primaria y del desarrollo del narcisismo. Una vivencia traumá tica estaría en la base del cará cter de desamparo de la relación con el objeto primario. El vacío representacional así creado se mostraría como la parte negativa de un trauma, que permite el desarrollo de una fusión pulsional por otro traumatismo en un registro de demasiada sexualidad, planteando entonces el interrogante de seducción traumá tica.
Esta última, parte positiva del trauma, que toma forma de erotización defensiva se expresa a través de la homosexualidad. Consideraríamos pues al trauma, no en el registro de la actividad acontecida, sino en él del funcionamiento psíquico.

Palabras claves

  • Homosexualidad
  • Objeto primario
  • Narcisismo
  • Fijación infantil
  • Seducción traumá tica
  • Fusión pulsional

Italiano

La questione dell’omosessualità viene posta in relazione con il costituirsi d’una fissazione infantile nel quadro dell’omosessualità primaria e dello sviluppo del narcisismo. Un vissuto traumatico sarebbe la conseguenza del carattere abbandonico della relazione all’oggetto primario. Il vuoto di rappresentazione cosi’ creato si presenterebbe come la parte negativa di un trauma, permettendo lo sviluppo di un impasto pulsionale tramite un altro trauma nel registro del troppo di sessualità che pone quindi la questione di una seduzione traumatica. Essa, parte positiva del trauma, prende allora la forma di una erotizzazione difensiva che si esprime con l’omosessualità. Il trauma sarebbe allora da considerare non nel registro dell’evento, ma in quello del funzionamento psichico.

Parole chiave

  • Omosessualità
  • Oggetto promario
  • Narcisismo
  • Fissazione infantile
  • Seduzione traumatica
  • Impasto pulsionale

Plan de l'article

  1. SÉDUCTION TRAUMATIQUE ET MÈRE SÉDUCTRICE
  2. PROBLÉMATIQUE NARCISSIQUE ET PROBLÉMATIQUE DES LIMITES
  3. LE TRAUMA : DES ENJEUX NARCISSIQUES
  4. UN CAS D’HOMOSEXUALITÉ MASCULINE
  5. HYPOTHÈSE QUANT À L’HOMOSEXUALITÉ MASCULINE
  6. CONCLUSION

Pour citer cet article

Gérard Christian, « La relation homosexuelle est-elle une relation incestueuse ? », Revue française de psychanalyse 1/ 2003 (Vol. 67), p. 113-128
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2003-1-page-113.htm.
DOI : 10.3917/rfp.671.0113

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