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Revue française de psychanalyse

2003/4 (Vol. 67)


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L’homme n’est pas la meilleure réponse à la question de vivre.

Paul Valéry.

Nous ne voulons pas payer le droit de ne plus avoir faim, du risque de mourir d’ennui.

Daniel Cohn Bendit, de mémoire.
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L’appétit d’excitation, la course à l’excitation sont ubiquitaires, partagés par tous. Sans doute cet œcuménisme leur vaut-il d’être négligés, comme allant de soi. En effet, bien au-delà de la satisfaction des besoins élémentaires vitaux, c’est-à-dire de la réduction des tensions créées par les exigences de la faim et de l’amour, nous sommes captifs de cette avidité. De façon plus noble mais bien trop apaisée, il est possible de traiter de ce sujet en termes d’envie, de désir de réaliser, d’appliquer les dispositions, les aptitudes dont nous sommes dotés et celles qui se découvrent au fil du développement organique et culturel. Dans une mesure incertaine l’obéissance à une éthique, la contribution à la civilisation ne sont pas exclues de l’emploi de cette avidité, au moins par périodes, mais sans qu’elle s’en trouve consommée.

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Aussi bien illustrer, exemplifier l’appétit d’excitation tiendrait de la gageure : à vrai dire c’est le discernement de ce qui échappe à ses exubérances implicites ou explicites qui est embarrassant, malaisé. En un parcours rapide, nous l’observons à partir des conflictualités quotidiennes banales et des bouleversements vécus, des compétitions sportives de moins en moins anodines jusqu’aux impérialismes des conquêtes de territoires et de monopoles au sein de la société civile. Les appétits affûtent leurs armes, éclatent et c’est la même dramaturgie. La différenciation entre ce qui proviendrait de l’organisation mentale individuelle et ce qui relèverait de celle d’un collectif, d’une foule, demeure qualitativement douteuse. Les acharnements (ardeurs et furies) sont amplifiés ou étouffés par les voies de la presse, des fictions écrites, des mises en scène et des effets spéciaux indexés sur l’imprévu et la terreur.

1. DESSEIN DE CETTE CONTRIBUTION

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Plutôt que de clore le sujet en ramassant conflits, massacres et expéditions armées sous l’en-tête « violence », sinon même « instinct de mort », il convient d’interroger le terreau propice à cette possibilité de semer, recruter, récolter ces exaltations. Il convient de ne pas feindre d’ignorer que l’enjeu est bien de guetter, trembler, panteler, défier, attaquer et cela concerne aussi bien le stylite forcené sur son piédestal religieux de douleur et ceux, y participant, en le célébrant que l’ordinaire conflictuel de la vie privée, professionnelle et publique. Ces aspects pensés, parlés, agis de nos conduites, pour flagrants qu’ils soient – s’imposant par leur visibilité et leur audibilité – subissent une quarantaine quant à l’élaboration psychanalytique de la donnée anthropologique qui nous gouverne. Certes un tel effort d’élaboration peut succomber car il fait obstacle à une frénésie destinée à demeurer inassouvie, cet inassouvissement assurant de l’excitation la pérennité et « la banalité du mal » (H. Arendt).

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Globalement, l’impression se dégage que l’actif – l’appétit, l’attrait inavouable pour l’aventure, pour le « traumatisme » – a largement, presque totalement à vrai dire, dû céder la place au passif : celui des traumatismes subis à l’insu de son plein gré par une victime surprise dans sa bonne foi. Si de telles situations existent, incommensurables, toujours et partout, elles n’épuisent nullement la contribution pulsionnelle qui nous travaille secrètement.

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Une organisation apaisée de la vie intérieure, mutuelle, familiale, collective jusqu’à ses formes nationales et internationales est improbable, insatisfaisante et inexistante dans la durée. « Dans un bâillement (l’ennui) avalerait le monde » : c’est l’aveu dédié par Baudelaire à l’ « Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ». Nous devons au poète le bouquet Les fleurs du mal et la traduction du Démon de la perversité d’Edgard A. Poe. De tels libellés, davantage que bien des concepts infirmes, nous immergent dans le goût des effervescences, loin de la temporisation et des charmes d’une érudition désintéressée. Au demeurant Freud n’annonce-t-il pas être seulement un « conquistador, un aventurier, ayant la curiosité, l’audace et l’obstination propre à cette engeance. L’estime pour de tels individus concerne leur succès s’ils ont fait une vraie découverte, faute de quoi ils sont rejetés. Et ce n’est pas vraiment injuste » (Lettre à Fliess du 1er février 1900). Il est piquant d’apprendre que ces lignes écrites deux mois après la parution de L’interprétation du rêve sont précédées du constat de Freud s’affirmant « ni homme de science, ni observateur, ni expérimentateur, ni penseur ». Le lecteur encore ébloui penserait volontiers a contrario : Freud se vante ; il est peut-être opportun de discerner son état d’humeur exalté « veni vidi vici » assaisonné de la critique de son ivresse du territoire conquis, en quelque sorte une décence propitiatoire !

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L’appétit d’excitation, la course à l’excitation seraient-ils l’origine et le secret tant de l’aventure de l’hominisation que de la perversion – perversité qui va de pair avec elle ? Seraient-ce là les caractéristiques de notre espèce, de son orientation vers un parcours toujours à l’affût, en quête d’obstacles nouveaux lorsque les plus vitaux et urgents ont pu être levés ou maîtrisés ? Mettre l’accent sur cette économie de la dilapidation, chère à G. Bataille, c’est céder à la tentation de prolonger sous un autre éclairage le Freud des années 1920 à 1930 qui n’est pas le sus cité de 1900. Il ne cache ni à lui-même, ni au lecteur ses objections à sa propre théorie concernant la compulsion à la répétition de séquences douloureuses, blessantes, humiliantes repérées dans la vie et la clinique psychanalytique. Elles lui inspirèrent l’hypothèse d’un « instinct de mort » d’un « au-delà du principe de plaisir » visant le retour à l’état anorganique. Contre ce masochisme primaire, la destructivité déployée au-dehors serait la seule parade. Cette hypothèse deviendra aussi décisive pour son sentiment qu’elle demeura instable pour sa pensée. Il n’en disconvient pas en concluant son texte avec humour par le vers du poète Rückert « L’Écriture le dit, la claudication n’est pas un péché ».

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Avec la course à l’excitation, imposée tant par la fréquentation de soi que d’autrui, il s’agit bien plutôt du préalable d’un dispositif pulsionnel à l’origine des agitations diverses, orientées au fur et à mesure du développement, selon les besoins dont la satisfaction est nécessaire à la survie de l’organisme dans son milieu. Il nous est commun avec le monde animal. Mais tout se passe comme si cet appétit vital, la course qui s’ensuit, étaient chez l’être humain les témoins d’un en-deçà, d’une fringale sui generis, d’une frénésie du fonctionnement excédant l’aspiration à la réduction des tensions pour l’engager dans la réalisation d’un maximum de possibilités, fussent-elles extravagantes. De tels engouements ne survivent pas à la première enfance ludique de quelques autres mammifères et oiseaux, les éthologues n’ont pas manqué de le souligner.

2. CETTE VÉRITABLE TRAUMATOPHILIE VAUT QU’ON L’INTERROGE

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Dans son essai inspiré (1924, Thalassa, Les origines de la vie sexuelle [1][1]  Payot. S. Ferenczi attribue la jouissance propre au co ït chez l’homme à sa valence de répétition-abréaction enjouée et maîtrisée de traumatismes perdus dans la nuit des temps. Tel aurait pu être, selon lui, le désarroi consécutif à l’assèchement survenu avec l’émergence des terres et la contrainte à des adaptations laborieuses d’une espèce jusque-là aquatique. L’appétit sexuel pressant, par l’acte de la procréation se procure un succédané de la vie intra-utérine, permettant le retour aux conditions paradisiaques des ancêtres qui furent exilés de leur milieu. Cette ivresse suppose de collecter au plus haut degré une excitation dont la décharge sera d’autant plus voluptueuse. Ainsi une situation menaçante, traumatique, mettant en jeu la survie, sera devenue le modèle d’une tension extrême trouvant son acmé, son but et son issue dans une griserie génitale sans égale.

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Cette fiction lyrique impose d’honorer ce que nous devons à la clinique freudienne des névroses concernant les multiples limitations imposées aux expressions de la libido dès la chambre d’enfant et à ses inhibitions prolongées ou reprises à l’adolescence et à l’âge adulte. Mais il ne doit pas nous échapper pour autant que la périodicité saisonnière du rut animal s’est modifiée chez l’homme, en faveur d’une disponibilité sexuelle quasi permanente jusqu’à son émancipation de l’état hormonal, ou qu’elle a pu être maîtrisée au point d’atteindre à l’abstinence doctrinale. Ferenczi imagina la surdétermination liée à un passé catastrophique récapitulé et heureusement surmonté dans la jouissance sexuelle. De plus, il évalua le rôle de paratonnerre de la sexualité génitale, susceptible de désamorcer les érotisations des fonctions, du caractère et les tensions actuelles vives. C’est ainsi que l’abréaction orgasmique s’avère apte à tarir la part d’excitation démesurée et menaçante, lorsqu’elle est collectée et consumée de façon « amphimictique » par son déplacement dans la génitalité. Le « Faites l’amour pas la guerre » de 1968 est à la hauteur de ce point de vue.

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Quoi qu’il en ait été de l’épopée des origines, son organisation anatomo-physiologique n’a certainement pas manqué d’exposer l’homme – « le singe nu » – à des conditions qui eussent pu lui être fatales. Que ne lui a-t-il pas fallu surmonter pour sa survie ! Quel potentiel salvateur évolutif, porteur de civilisation – de la cueillette et de la chasse jusqu’à l’agriculture, l’élevage et la culture – dut être le sien, fournissant à ce nécessiteux les possibilités de la durée et du confort ! De quelle aptitude alloplastique, d’aménagement du monde extérieur a-t-il dû témoigner pour survivre et s’assurer un minimum vital de gîte et de couvert ! Cette aptitude le distingue des autres primates mieux lotis par la nature, dotés des possibilités autoplastiques qui les sélectionnent pour leur survie ou leur disparition, mais démunis des aménagements alloplastiques de l’environnement dont se pourvoiera l’être humain, « ce spécialiste de la non-spécialisation ». Ces aménagements sont dus à l’invention de techniques, aux curiosités de l’observateur puis de l’expérimentateur et à la transmission qui en assure la perpétuation et le perfectionnement. Il s’impose de prendre en compte les retombées « scientifiques » de ces acquisitions sur le corps biologique (santé) et sur le corps social (contrôle des naissances, longévité, ADN) selon une cadence impressionnante. Ainsi se dessinent une évolution des populations et des modifications n’obéissant ni aux mutations et sélections du darwinisme, ni à une version biologique-génétique de l’évolutionnisme stricto sensu qui exigent des centaines de millénaires, mais à ce qui mériterait la dénomination de lamarckisme culturel. L’homo sapiens sapiens dispose d’une ingéniosité exceptionnelle sans même que les données génétiques qui le caractérisent aient eu le temps de se modifier. Cette accélération relève du réseau des moyens de communications, c’est-à-dire des actualisations spatio-temporelles et des distorsions et rectifications que les données transmises ne cessent de nécessiter et d’obtenir au fil du temps et des réécritures de l’histoire.

3. COMMENT CONCEVOIR CETTE INTERSECTION ORIGINALE 3. OÙ L’HUMAIN SURGIT AVEC DES APTITUDES ET DES FAILLES 3. DONT LA COMBINAISON PERMET SA SURVIE EXPOSÉE 3. À UN DESTIN ALÉATOIRE ?

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En 1938, Freud [2][2]  Mo ïse et le monothéisme. retint deux versions de cette condition particulière, en mesure de rendre compte des états de tension qui nous habitent. Il puisa dans deux registres, apparemment antinomiques et à la réflexion pourtant susceptibles de complémentarité, l’un quasi biologiquement phylogénétique, l’autre propre à l’ontogenèse humaine.

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Selon la première, Freud maintint, envers et contre ses nombreux objecteurs, la théorie de la récapitulation ontogénétique de la phylogenèse de Haeckel, y incluant jusqu’à des contenus émotionnels hérités, ainsi la version collective d’une culpabilité franchissant les siècles. En l’occurrence, il s’agissait des effrois et des remords liés au meurtre du père primordial, émois en mesure d’enjamber les générations. Cette version adultomorphe réfère à une transmission, inscrite génétiquement, de tensions qualifiées, occasionnellement mues et renforcées par une chiquenaude de la vie présente.

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Avec la seconde, Freud n’hésita pas à se lancer dans une excursion éthologique allant dans un sens opposé. Cet aperçu figurant dans le même texte inspire le paragraphe suivant « ... Que l’homme serait le descendant d’une espèce animale sexuellement mûre à l’âge de 5 ans, conduit à postuler que le différé, le diphasisme de la vie sexuelle, est en relation intime avec l’humanisation » ; Freud poursuit... « l’homme semble être le seul animal présentant cette latence, ce retard sexuel. Des investigations concernant les primates, à ma connaissance inexistantes, sont indispensables pour éprouver cette théorie. Psychologiquement, il ne peut pas être indifférent que la période de l’amnésie infantile co ïncide avec ce temps précoce de la sexualité. Peut-être s’agit-il de la condition de possibilité de la névrose qui en un sens est bien un privilège humain. Vue dans cette perspective, elle apparaît comme une survivance d’un temps primitif tout comme certains aspects de l’anatomie de notre corps ».

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Freud évoque une dysharmonie entre la vie émotionnelle en avance sur une maturation anatomo-physiologique retardée conditionnant notre longue dépendance et la transmission qui s’ensuit. Cette immaturité humaine sera tant le fondement que la répétition d’un drame ancestral/infantile, laissant le choix quant à une mise en scène historique ou ontogénétique de ses effets et en assurant l’emboîtement !

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L’emboîtement n’est-il pas l’effet des énoncés qui doublent et saturent tant la dysharmonie interne que l’inexpérience des pièges de l’environnement. Concernant l’amnésie infantile, avant de s’en émouvoir, encore faudrait-il s’étonner des réminiscences et des retours du refoulé, témoins des extraordinaires engrangements devenus discernables à partir de l’acquisition du langage qui constitue leur support, tout mouvant et traître qu’il soit.

4. LE LANGAGE, SA DUPLICITÉ

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Nous sommes conduits à envisager le substratum d’une phylogenèse, comme relevant non pas d’une inscription dans le germen, mais de la culture transmise grâce à une latitude épigénétique, génétiquement déterminée. L’espèce humaine oscille dans l’antinomie que Freud avance avec cette ambigu ïté, cette duplicité, qui veut que l’ancêtre compositeur et interprète d’une verbalisation riche de contenus véhiculés, s’impose à l’être immature qui vient de voir le jour. L’impact langagier oriente et exalte la dysharmonie spécifique de l’espèce humaine (Freud, 1905) [3][3]  Trois Essais sur la sexualité. discernée par Freud dès le tout début du XXe siècle. Peut-être peut-on considérer que la langue est la traduction symbolique et polysémique surgie au croisement de la latitude épigénétique et de la dysharmonie dont les rémanences et les résurgences créent une turbulence ininterrompue.

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Cette considération s’inscrit en contradiction avec le point de vue métapsychologique adopté par Freud dans son « Au-delà du principe de plaisir ». Il s’appuya alors sur la supposition de Fechner (1873) selon lequel le plaisir est lié à la stabilité psychophysiologique et qu’il s’agit donc de maintenir l’excitation aussi réduite que possible ou pour le moins constante. Cette économie régit sans doute les situations extrêmes de détresse, de maladie, de préjudice sans issue, voisins de la mort, et peut paraître lever la contradiction. Mais, mis à part de tels épuisements il en va autrement. Nous n’ignorons pas les interrogations et les perplexités qui émailleront les écrits ultérieurs de Freud jusqu’à tarir le recours à cet au-delà dans un texte ultime aussi important que Mo ïse et le monothéisme. À cet égard, la compulsion de répétition qui serait l’expression du caractère conservateur régressif des instincts vers l’anorganique – économiquement le degré 0 – se trouve relayée heureusement par la fantaisie « Thalassa » de Ferenczi. Ce dernier amalgame, avec l’accès à la génitalité, la nostalgie des origines, sa commémoration et l’abréaction d’une excitation incandescente dans un processus créateur de vie.

5. PERMANENCE DE L’EXCITABILITÉ ET NÉOTÉNIE

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Les études d’éthologie comparée confirment la permanence de l’excitabilité tout au long de sa vie chez l’être humain. La génération d’excitation spontanée par le système nerveux et les conduites d’appétence (innate releasing mechanism) ne sont pas propres à l’homme ; par contre, il est remarquable d’observer que leur régulation n’est pas assurée chez lui (Lorenz, Tinbergen, Eibl-Eibesfeldt). L’état adulte des autres espèces animales une fois acquis les stabilise dès lors que les impératifs vitaux sont saturés (faim, amour, élevage, éviction du danger). L’horloge interne octroie le repos, une inexcitabilité d’origine interne. À l’opposé, la dysharmonie humaine s’exprime par une excitabilité sans relâche, fiable, qui correspond au sentiment de vivre et ne connaît que peu de répit, même dans le sommeil peuplé de rêves souvenus ou non souvenus. Ce surplus d’excitation quête dans l’environnement son correspondant et, dernière recette, trouble le repos grâce au double conflictuel intériorisé (objets internes, imagos) lorsque les occasions d’en découdre sont décidément défaillantes ou inaccessibles dans l’environnement. Ceci va jusqu’à nous suggérer que fantasmes ou événements vécus repérables peuvent s’équivaloir (Freud dans Mo ïse) à l’égal des effets des drogues ingérées, clefs des paradis artificiels. La recherche contemporaine en matière d’imagerie cérébrale enregistrée par la caméra à positons nous informe de la conformité de l’activation corticale due à un mouvement corporel, qu’il soit imaginé ou exécuté. L’interprétation freudienne des délires, tel celui du Senatspresident Schreber, comme phénomène de restitution en chemin vers un partage plus accordé à son contexte de vie, trouvera peut-être aussi une traduction neurobiologique qui, faute de l’expliquer, modifiera notre regard sur cette potentialité commune. Le fourvoiement biologique, que J. Laplanche attribue à Freud, rencontre désormais une infirmation non négligeable.

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La vie émotionnelle et les comportements humains ont un soubassement anatomo-physiologique dont Louis Bolk (1926) [4][4]  Das Problem der Menschenwerdung, Jena, G. Fischer,... initia l’étude, féconde en aperçus comparés jusque-là inédits. Il en arriva à concevoir l’humain comme la forme immature des primates les plus proches. Au terme de ses investigations, il souligne que la morphologie qui caractérise la jeunesse des primates se perpétue leur vie durant chez les humains. L’embranchement humain s’avère comme ne pouvant être situé ni en ascendance ni en descendance des primates, étant caractérisé par les stigmates de l’enfance des primates : un visage menu par rapport au crâne voûté contenant un cerveau volumineux, une pilosité minime, la position du trou occipital permettant l’orientation en position debout, etc. Il faut y ajouter les particularités du bassin féminin et du crâne du nouveau-né. Ces données, en effet, fixent un terme précoce à la grossesse et, se surajoutant à la prématuration prévisible, contribuent à son accentuation.

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Ainsi la recherche souhaitée par Freud dans son excursion interrogative rencontre-t-elle les investigations venues des abords de l’éthologie et de l’anatomo-physiologie. On peut porter à l’actif de Freud d’avoir fourni la face psychique de ces explorations. Désormais, en sus d’une prématuration présente dans bien des espèces, s’impose la condition d’immaturité définitive d’un humain néanmoins en mesure de procréer. À l’instar de ce qui valut l’appellation « néotène » attribuée à certains batraciens et insectes capables de se reproduire à l’état larvaire, c’est-à-dire immature (neos = jeune ; teino = je prolonge), l’homme peut être considéré comme atteint de néoténie. Et ce pourrait être là le « défaut fondamental » (Balint) caractérisant notre espèce, pour le meilleur, son ingéniosité, et le pire, son insatiabilité.

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Cette immaturité, cette juvénilité humaine s’exprimant par des comportements de jeu, d’exploration et une flexibilité durables est fondée par une latitude épigénétique perdurant tout au long de l’existence, au-delà du tarissement des sécrétions hormonales sexuelles qui pour d’autres espèces co ïncide avec la fin de la vie. L. Bolk conçut les démesures humaines comme en rapport avec les inhibitions propres au tempo de l’ « endocrinon ». Ce rythme marqué d’inhibitions concernerait les débuts de la vie, la capacité génésique hors maturité et la longévité post-gonadique des humains. Les recherches actuelles concernant la biologie moléculaire et les neuromédiateurs ont ouvert le champ nouveau des potentialités évolutives et régénératrices d’un réservoir biologique disponible pour tous les appareils, les viscères et même le cerveau. De ces potentialités notre fœtalité nous doterait-elle de façon exceptionnelle à l’exemple des cellules pluri- ou totipotentes qui suscitent rêveries et espoirs de régénération ?

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Le neurophysiologue A. Prochiantz (2001) [5][5]  Machine-esprit, Odile Jacob. tout comme le paléontologue Jay. S. Gould (1977) [6][6]  Ontogeny and Phylogeny, Cambridge, Harvard University... adhèrent aux vues de Bolk concernant la néoténie humaine. La découverte du renouvellement des structures cérébrales, neurones, arborisations, synapses, c’est-à-dire la vividité chez l’adulte des gènes du développement allant dans le sens de la composante embryonnaire persistante des régions cérébrales, contribue peut-être à l’étendue particulière de la mémorisation. Cette mémorisation pourvoit à l’inscription de l’histoire composée par les stimuli externes et internes constituant en quelque sorte une « anature » (Prochiantz). La constitution du langage, la langue est l’instrument de ce type de fonctionnement mémoriel. La phylogenèse culturelle réplique en miroir ce que la biochimie moléculaire nous apprend sur les interactions antigènes-anticorps au niveau le plus biologique [7][7]  G. Edelman, Biologie de la conscience, Odile Jacob,...... si l’on inclut la conscience qui permit de faire de telles découvertes grâce à un archivage et des protocoles de recherche proprement humains.

6. IMPÉRIALISME DE LA LANGUE

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Les cognitions, les acquis individuels s’inscrivent et persévèrent grâce aux communications dont l’exercice assure l’agilité. Ce système expose au risque de la préséance, de l’impérialisme de la profération vocale ou écrite enjambant l’expérience vécue. Les inconvénients d’une verbalisation dont l’éloquence aura pris le pas sur un ancrage assurant une adéquation avec l’objectivable observé, expérimenté sont innombrables et périlleux. Pour illustrer brièvement ce point : le XXe siècle nous aura fourni les occasions d’élucider la sédimentation de telle ou telle idéologie homicide assénée au sein des langues par des subversions et des locutions impératives. L’histoire de l’Europe fait que l’allemand se prête particulièrement à de telles études. En diachronie la succession de la langue d’une république, celle de Weimar, précède l’allemand du national-socialisme. En synchronie, les infléchissements que le régime stalinien imposa à l’est (RDA) se distinguent des formulations en cours à l’ouest (RFA). Puis, avec le renversement des régimes, ces dialectes sont promis à la désuétude. Sans doute en va-t-il de même avec la langue dictatoriale des pays de l’ancienne URSS dont l’apprentissage était imposé aux pays groupés par le pacte de Varsovie.

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Une illustration d’une rare clarté au niveau individuel est de la même eau. Alors qu’il s’agissait de sa masturbation de l’enfance et que j’osai proposer ce mot à Julie, elle rétorqua avec une autorité marquée de pertinence : « Lorsque je le faisais je ne connaissais pas ce mot de masturbation, lorsque je l’ai connu j’ai cessé cette pratique, je ne me suis donc jamais masturbée. » L’histoire ne manque pas d’imposer le même constat concernant les dialectes idéologiques, le constat d’une précarité où le refoulement achève l’œuvre de l’isolation des événements du passé, pour proches qu’ils soient, et aboutit au stade ultime d’un négationnisme. Et l’herbe de repousser sur les victimes disparues jusqu’à ce que, trente à cinquante ans plus tard les fantômes du passé soient gratifiés d’un « devoir de mémoire » par la génération des petits enfants succédant aux règlements de compte de la génération des enfants rebelles qui avaient englouti leurs conflits personnels dans les tragédies de l’Histoire.

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Obligation de l’oubli, car pour surdéterminée que soit la perception au gré des contextes individuel ou collectif, un partage relatif se réinstalle au sein d’une communauté et aussi entre les communautés en raison du fondement biologique commun sous-jacent à l’incarnation langagière. Ceci même si, à la transformation du milieu « naturel » découpé selon les perceptions informées par l’état de l’organisme, s’intrique une vie corporelle commentée, aménagée qui éloigne de l’immédiateté des postures expressives qui émeuvent le hic et nunc des autres primates. Les inconvénients de ces infléchissements sont rachetés du fait que le langage humain – vocal, gestuel, lu, écrit – offre à l’imagination l’entremise incomparable en mesure de faire surgir comme présence l’absence spatiale conjuguée ou non à l’éloignement temporel du passé et du futur. Mais vice versa ces facultés, inestimables initiateurs d’inventivité, peuvent s’avérer les prolégomènes des clivages intrapsychiques qui vont de la « normal-neurose » à la psychose. La disparité peut se creuser entre la langue, termes et syntaxe, et les signifiés allant de la duplicité à la rupture.

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Freud (1913, L’inconscient), évoque la condition schizophrénique lorsque l’investissement du mot, de la langue, ces doublures dénaturées de la perception-conscience de « la chose » se sont émancipées de leur articulation avec le monde sensorio-sensuel. De la matérialité perçue, Freud souligna l’aspect qualitatif et considéra que son aspect quantitatif était lié à l’exécution subliminaire d’échantillons, de schèmes moteurs (postures, gesticulations) en mesure de mimer, de donner le sentiment de l’intensité (1905) [8][8]  Der Witz, Le mot d’esprit.. Dans la psychose, par contre, il y a substitution : c’est l’identité de l’expression verbale, et non les ressemblances de signifiés objectivables qui régit alors le psychisme. Ce changement majeur est lesté du fait que les signifiants comportent leur forme propre de signifié sous les espèces perceptibles des sonorités émises et reçues et des cénesthésies. Cela leur confère une sorte de réalité, envers et contre les complexités d’un ordre différent, et quelque inconnaissable que soit le réel.

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Les schèmes d’actions, les interactions réorganisant l’information, interrogent et complètent la découverte ancienne des centres cérébraux et des localisations strictes et fixes. Les déroulements temporels de la motricité et de la sensorialité, les changements liés au contexte interne et environnemental et leur traduction en vocalisations multiplient les registres simultanés. Le double investissement du mot et de la chose, la coalescence signifié-signifiant, sont considérés comme les présupposés de l’accès à la conscience dans sa forme humaine. Qu’il s’agisse de la pensée, fut-elle la plus abstraite, ou de la psychose délirante, le registre des signifiants accède à la perception, incarné qu’il est en vibrations du larynx pour l’énonciation, en mobilité de l’œil et des cordes vocales dans la lecture. De ces kinesthésies subliminaires le langage gestuel des sourds, sous d’autres formes, nous offre une caricature saisissable. Cette matérialité, versant signifié discret des signifiants, fait que le double langagier, pour être autonome, n’atteint cependant pas à l’abstraction absolue et n’exclut pas la reconquête du monde des objets par le truchement du vécu de l’expression verbale.

7. L’AUTO-DOMESTICATION HUMAINE

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Sans doute les interactions des « catégories perceptives » (Edelman), du mot et de la chose, peuvent-elles succomber à des atteintes lésionnelles ou à des bouleversements de l’environnement, se réorganiser autrement, enregistrer et traiter les divergences ; cette complexité s’accroît des dimensions de la néoténie et d’une mémorisation excédant les seules réciprocités, présentes en synchronie, de l’organisme et de son milieu. L’entrecroisement de ces paramètres multiples peut nous aider à comprendre le recours à l’auto-domestication humaine. Freud l’envisagea en constatant que les incertitudes liées à notre liberté, cet autre nom de notre part d’indétermination, sont étanchées par la transformation des contraintes externes en contraintes internes. Elles ressortiront du moi idéal, du surmoi, de l’idéal du moi, autant d’appendices du moi qui surimposent le principe d’une réalité à la seconde puissance.

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Bien que l’ontogenèse les fasse se chevaucher, il est tentant de discerner une succession : alors que les capacités émotionnelles de l’enfant auront été rejointes par les aptitudes de l’organisme (croissance, puberté), une nouvelle disparité se sera déjà creusée de longue date au fil de la partition langagière d’une culture véhiculée par les adultes investis. Les tutelles de la pulsionnalité que sont ces instances s’interposent, adultèrent les relations avec le monde des objets en tant que tels. Au cours du processus de civilisation les contraintes devenues internes se sont multipliées, ont été projetées dans des réglementations, des législations, des modes et des us et coutumes impératifs. Pris dans leurs rets, au mieux les enregistrons-nous dans une culture exotique par rapport à celle où nous sommes nés pour nous étonner d’un tel conformisme, sinon même d’un tel asservissement, voire d’une violence d’un style jugé scandaleux comparativement aux nôtres. Les changements actuels qui affectent les normes du contexte où nous vivons sont, semble-t-il, moins impressionnants par leur ampleur que par la rapidité de leur succession dans le courant d’une seule vie, elle-même à plus longue échéance.

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Le poids du nom attribuant l’identité peut en constituer une illustration convaincante. Le nom « propre » marque pour le meilleur, stigmatise pour le pire. Dans l’Occident où nous vivons, à l’enfant qui naît de sa mère sera attribué, en sus de son prénom, le patronyme qui lui donne son identité à la fois comme descendant et, de quelque façon, comme père de celui qu’il rend père. Sous d’autres latitudes, la dénomination peut subir des transformations liées à la mort d’ascendants, de collatéraux, ou à des naissances [9][9]  C. Lévi-Strauss, La pensée sauvage, 1961.. Autant d’illustrations de la valeur fondatrice de la dénomination qui est autre chose que le cri de l’espèce chez l’animal, quelque spécifique qu’il soit pour la reconnaissance entre les géniteurs et leur progéniture en début de vie.

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L’identité mémorisée, langagière, contribue à endiguer les confusions, l’inorganisation. La matière sonore de l’entendu ponctuera événements et expériences. Elle est faite tant des vocalisations et des apostrophes de l’entourage que de la participation en cris et lallations du bébé. Ces partitions, ce bain sonore connaîtront une différenciation progressive par repérage de ce qui vient de lui, l’infans, et de ce qui provient d’autrui, de l’environnement. Les silhouettes sonores accuseront progressivement leur diversité. Si le jeune enfant entend tant l’autre que lui-même avec ses mêmes oreilles, son tractus laryngo-thoracique en action l’informera de l’origine propre à lui de ce qu’il peut faire entendre et se faire entendre dans le même souffle. « Je est un autre » réfère à l’état préobjectal d’indivision, mais cette formulation témoigne du dépassement à tout jamais relatif de cette indistinction et d’une certaine instauration de l’altérité et donc d’une identité.

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À tout jamais relatif car l’introjection, c’est-à-dire la naturalisation à la première personne des admonestations et des contraintes, contribue à rebrousser le chemin de l’individuation que l’évolution sensori-motrice avait entamé. Le surmoi qui se nourrit de mots est facteur de cette indivision secondaire, à l’origine d’une crédulité soumise. Lorsque la parole ou ïe aura pu être suspectée, désavouée (rébellion) cette crédulité perdurera pour la forme écrite, laquelle, en l’absence de l’auteur gagne une autorité quasi absolue, révélatrice de soumission. Ainsi un processus aux allures d’autonomisation ne manque pas de nous apparaître sous son autre jour d’asservissement puisque, les dépendances initiales infantiles une fois dépassées, il perdurera néanmoins sous la forme de nostalgies durables. Les relations conflictuelles, reconduites, perpétueront les partenaires. À la fois subjugué et révolté, l’humain donnera la mesure d’une avidité d’excitation qui s’avère implantée dans sa condition d’inachèvement. Son corollaire, c’est un temps vécu non apprivoisé, chaviré, mis en forme par la doublure langagière, la règle grammaticale de la conjugaison susceptible de situer, d’actualiser, mais aussi d’escamoter.

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Dans les années 1940, D. Lagache, après K. Lewin, met en valeur « l’effet Zeigarnik » du nom de la psychologue qui, en 1927, étudia la persistance mnésique selon que des tâches ont été achevées, réussies ou ont échoué, sont restées inachevées. Ces dernières persistent. Une tension latente subsiste malgré l’oubli, le refoulement et accroît la motivation à la reprise de la tâche. À cette tension, Lagache attribue la disposition au transfert conçu comme l’actualisation des conflits non résolus en quête de leur achèvement. À ces conflits, le dispositif de la cure psychanalytique assure les possibilités d’une locution prisée, à tel point que son usager de langue étrangère peut trouver dans cette pratique de la cure, dans une langue encore mal acquise par lui, une stimulation hors série pour s’en approprier toutes les nuances.

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Y a-t-il une pensée sans langage ? se demanda Freud au chapitre V de « L’inconscient » (1913). Umberto Eco (1999) [10][10]  Kant et l’ornithorynque, Grasset. s’interroge : « La perception que nous avons des choses dépend-elle de notre appareil cognitif, de la structure de notre appareil linguistique, ou des deux ? » Et I. Rosenfeld (1994) [11][11]  L’invention de la mémoire, Flammarion. d’avancer : « Il n’y a pas de symboles à l’intérieur de notre cerveau »... « mais des schémas d’activités, des fragments dont la signification est dépendante du contexte ». La doctrine du monothéisme paternel se fait-elle fort de mettre fin à tout questionnement par l’absence, dans l’hébreu ancien classique, d’un genre féminin du vocable dieu de l’Ancien Testament et promulgue-t-elle ainsi un interdit de déesse. Karl Abraham le tient pour assuré.

8. LA NON-CONGRUENCE DE LA CHOSE ET DU MOT

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Cette non-congruence manifeste et prolonge la dysharmonie humaine. L’abstraction, la conscience réflexive, le jeu de mots, la chimère y puisent leur être fictif, la capacité de rejoindre le réel à travers l’irréel, de construire les mathématiques, mais aussi les ponts qui enjambent les fleuves et l’aptitude à délirer. Cet écart, témoin de notre condition, se manifeste de façon diverse au cours de l’évolution ontogénétique. Initialement, la vie émotionnelle du jeune enfant excède ses possibilités de réalisation et crée une excitabilité dont l’abréaction est limitée. L’acquisition du langage le dotera du fantôme d’une praxis moins vécue qu’elle n’est empruntée mais aussi, simultanément, accorde les pouvoirs de la pensée magique lorsque l’entourage humain consent à obéir à ses cris et vocalisations. Ainsi il vit partagé entre deux mondes et seules les bribes acquises et les impératifs énoncés, c’est-à-dire ce même pouvoir des mots, limite sa désorientation... non sans l’alimenter. Au fur et à mesure de l’accroissement de ses capacités à s’exercer et à abréagir, il reste néanmoins captif d’une dépendance désormais affective qui le maintient dans la situation précédente. « Analyse terminée, analyse interminable » (Freud) s’achève par l’évocation du « roc biologique » des effrois liés à la castration et à la passivité, roc qui, avec des expressions variant selon l’appartenance sexuelle (civile ou imaginaire) se plaît à être mordancée par la menace et léchée par les eaux d’une indéfectible enfance.

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C’est grâce au langage que les structures de la parenté sont énoncées et mémorisées et que les règles concernant les alliances sont fixées. Pour diverses qu’elles soient, elles ont pour dénominateur commun la règle de la prohibition de l’inceste. C. Lévi-Strauss considère que cette règle ne souffre aucune exception absolue. Un tel discernement suppose une forme de mémorisation, une catégorisation que la seule langue semble en mesure d’assurer dans la durée. C’est, à n’en pas douter, ce support culturel énoncé, archivé qui vaut à cette prohibition son caractère d’universalité et la rendrait à ce titre digne d’être classée parmi les faits de nature, digne aussi de troubler les anthropologues. Ainsi P. Jorion (1986) [12][12]  Revue L’homme, Reprendre à zéro. s’interroge : « Ce qui est bizarre c’est que la règle soit apparue nécessaire alors que la passion suffisait amplement. » La répugnance passionnée mentionnée par l’auteur dévoile l’attrait sous-jacent et nous aide à décrypter sa formation réactionnelle à une compréhension qu’il ne se soupçonne pas. Jadis, aux temps bibliques il y eut : « Tu ne mangeras pas l’agneau dans le lait de sa mère », interdisant le trajet à rebours vers le giron maternel et aussi : « Tu ne dévoileras pas la nudité de ton père et de ta mère », interdisant une ingérence bravant l’intimité du couple originaire. Il s’agit bien de résister à un intérêt brûlant, mais qui justement n’est pas dissuasif à la manière du réflexe conditionné par la brûlure d’une flamme.

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Chez l’animal, anthropo ïdes compris, l’ignorance conclut les temps dévolus aux soins de la progéniture. Des sociabilités diverses se constituent qui n’incluent nul privilège parental ou fraternel. Si chez les invertébrés, le fait familial est inexistant, il ne concerne que la durée de l’élevage chez les vertébrés. Même chez les monogames, lorsque les jeunes coexistent longtemps avec leurs géniteurs, l’intergénérationnel ne s’établit pas durablement. Il en est ainsi chez les orangs-outangs et les gibbons. Pour atteindre un maximum de durée relationnelle chez la guenon chimpanzé et son petit ainsi que chez leurs proches, les bonobos du fleuve Za ïre, la faille cependant, à terme, s’instaurera.

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Parmi les colonies des milliers de manchots d’une banquise où les petits sont réchauffés et alimentés par les deux parents à tour de rôle et nécessitent une protection prolongée, toute confusion de progéniture est exclue. Pourtant cette parentalité, personnalisée grâce à la vocalisation, s’éteint lorsque l’état biologique garant de survie du rejeton est atteint. Les éthologues ont pu s’interroger sur la précession de la prise d’autonomie des jeunes ou du rejet les frappant de la part des adultes. En d’autres termes, lorsqu’aucune version langagière ne prend en charge, ne mémorise, n’actualise le passé, celui-ci tombe aux oubliettes du fait de son inactualité biophysiologique.

9. LA NATURE EST OUBLI, LA CULTURE EST JONGLERIE. 9. DU DÉFAUT À L’EXCÈS

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Une phylogenèse en forme de lamarckisme culturel ayant prospéré sur le terrain de la néoténie humaine aboutit par contre à une vie évoluant sur un double registre, en décalage. La possibilité du mensonge, « mensonges pour soi, mensonges pour autrui » (1975) [13][13]  R. Barande, La Naissance exorcisée, Denoël. témoigne de cette bivalence, de cette duplicité. Raconter ces mensonges, se les raconter perpétue la castration initiale de la séparation du corps maternel, les stigmates de notre inachèvement, de nos dépendances, enfin l’anticipation de la mort à venir. Ainsi les revécus traumatiques constituent la répétition de la séparation, la tentative de sa réparation mais aussi et surtout le maintien de l’obstacle, ce tiers interdicteur qui donne un sens moins écrasant à notre impuissance en l’instituant en préjudice subi ou en culpabilité. Ce tiers obstacle est salvateur, garant de survie, car il préserve de l’aphanisis, du degré zéro de la pulsion, de la disparition-destruction simultanée de l’objet et relance l’excitabilité. Lorsque l’empêcheur des satisfactions érotique et narcissique suscite un émoi offensif, il est vécu par le sujet comme le menaçant en retour d’agression, de perte d’amour, d’abandon, d’où l’inhibition de cet emportement. Pour opposé qu’il soit à l’interdicteur, le sujet aspire aussi à être étayé, tout contre. Par un mécanisme digne de s’appeler identification introjective, il s’approprie son adversaire et prolonge la relation conflictuelle qui enchevêtre désormais ses aspirations pulsionnelles et leur reflet inversé surmo ïque.

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Cette conflictualité nous apparaît sous les formes qu’elle adopte dans la famille nucléaire. Elle se prête aux interprétations simultanées et successives les plus contrastées. Il en va de même de la jonglerie quotidienne lorsque, énoncée ou écrite, elle traite de la contemporanéité nationale et mondiale alternant le vrai, le vraisemblable et le trafiqué tant au présent qu’à un passé plié aux opportunités du moment.

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Le Malaise dans la civilisation est perçu par Freud en 1930 comme l’expression du conflit entre l’individu et le surmoi culturel de son groupe. Ce sera son propos suivant de souligner comment les divisions intérieures au sujet et internes à son groupe trouveront leur soulagement par déplacement aux antagonismes brandis, utilisables contre ceux dont le territoire, la citoyenneté, la couleur, la croyance ou tutti quanti ne portent pas le même nom. Des émigrations choisies aux migrations contraintes une mosa ïque plus coutumière qu’assimilée se constitue et semblerait destinée à modifier les inimitiés assurant les possibilités guerrières. Avec Pourquoi la guerre ?, Freud constata la monopolisation par l’état d’une violence sourde qu’il est opportun de détourner de la vie sociale hiérarchisée, au profit des innombrables débouchés hors frontières. Avec les terrorismes pullulants, les modalités d’extermination et d’intimidation ont pris depuis peu de décennies un autre tour ; pour être actuels, nombreux et désormais impossibles à ignorer, ces terrorismes ne vont pas sans évoquer ceux racontés depuis sa prison par Marco Polo des façons et destins des Assassins (hachîchiyyîn) formés dans la forteresse ismaélienne d’Alamût.

10. LA PSYCHOHISTOIRE

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Est-il justifié de discerner dans les groupes, collectifs, sociétés, populations, les mêmes émotions à l’œuvre que dans la vie intérieure et familiale ? Sont-elles susceptibles de manifestations dont la diversité est peut-être moindre que celle des chroniques de l’Histoire et des théories qui tentent de les saisir ? De Thucydide à Braudel et Aron, il ne saurait être question d’envisager ce qui relève de la compétence des historiens, présupposée de cet effort, mais d’une autre forme d’approche trop brièvement abordée ci-dessous sous son nom récent de psychohistoire à la suite de quelques jalons préliminaires.

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Car, dès le XVIe siècle, le jeune La Boëtie, dans son Discours de la servitude volontaire, déplorait cette malencontre qui a conduit l’homme à renoncer à sa liberté : « Étrange synthèse, impensable conjonction, innommable réalité, la dénaturation fait que la volonté change de sens, se tend vers un but contraire, dirige sa volonté vers la servitude. » Avec « Psychologie des masses et analyse du moi », Freud entama une réflexion qui nous est toujours précieuse. Enfin S. Friedlander (1982) explore les « Reflets du nazisme. Le kitsch et la mort » pour saisir les mécanismes de la fascination d’hier et leur continuation présente. Il profile le malaise fait de la simultanéité de l’acceptation et du rejet du carcan de la civilisation de par l’érotisation du pouvoir tant exercé que subi.

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Dans sa présentation des Fondations de la psychohistoire de Lloyd de Mause [14][14]  Perspectives critiques, PUF, 1986., Jean Maurice Bizière examine les préambules de cette discipline et situe son officialisation en 1957, avec le discours du Pr W. L. Langer, historien à Harvard, qui se déclare convaincu de « l’importance des facteurs irrationnels dans le développement de l’humanité ». Le manifeste proclamé par Lloyd de Mause dans les années 1970 « La psychohistoire est la science de la motivation en Histoire, ni plus ni moins » lance son projet d’une histoire de la psyché, obtient une implantation universitaire et porte sa recherche sur les fonts baptismaux. Bizière nous offre un panorama des publications parues entre-temps.

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Au cours des années 1970, René Girard avait donné la vedette au sacrifice. Le sacrifice serait l’issue d’une violence ciblée sur une victime unique et constitue ainsi le succédané de la lutte de tous contre tous, soit une appréciable économie des ravages d’une violence dite « fondamentale ». Certes, l’auteur apprécie avec justesse la portée de l’hypnotisme et de la contagiosité qui cimentent la camaraderie et fondent la monstruosité d’un bouc émissaire. Mais il sous-estime et contourne d’autres données libidinales en les réduisant toutes à un mimétisme d’abord asservi au modèle, puis mué en rivalité sans merci aboutissant au sacrifice devenu rituel, sanglant et au morcellement du « coupable » dont les parcelles seront à l’origine d’autant de bienfaits. Souligner cette unidimensionnalité c’est obéir à l’auteur qui a écrit : « Examiner un texte, c’est s’interroger sur ce que le texte omet autant et plus encore que ce dont il fait état. »

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Lloyd de Mause s’est attaché de façon plus convaincante à exposer comment les événements de l’histoire constituent « le réceptacle ultime du refoulé, le dernier lieu d’expression des traumatismes infantiles » auxquels il consacra L’évolution de l’enfance. Il souligne les déplacements massifs sur la scène publique des aspirations à l’amour, au soulagement, aux mises en scène des désirs et des fureurs qui ont leur origine dans la communauté des expériences infantiles avec Les fantasmes de groupe historiques. C’est ainsi qu’il envisage le destin de personnages historiques politiques actuels foudroyés par ceux-là mêmes qui les avaient portés au pinacle. Si un raccourci nous est permis ce serait là, selon lui, la réplique à certaines demandes exorbitantes des adultes proches à leurs enfants, à l’origine des abus les plus divers, résumés par une prise en charge des premiers par les seconds, selon une inversion contre nature exigeant des « nourrissons savants » comme Ferenczi l’avait proposé.

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La guerre, lorsqu’une jeune génération à peine éclose de l’enfance est mobilisée pour payer de sa vie ou de son intégrité des visées obscures, souvent indéchiffrables à jamais, en est une preuve. Le dieu des chrétiens en expiation des péchés des hommes n’a-t-il pas offert au supplice et à la mort son fils unique selon le Nouveau Testament ? Pour ne pas désavouer ce scandale, on peut choisir avec Freud de concevoir qu’il s’agit du deuxième acte, le premier ayant été le meurtre de Mo ïse par sa descendance, selon le schéma déjà élaboré dans Totem et tabou. Ainsi se justifierait le thème du rachat de sa communauté par le sacrifice consenti du fils, une variation sur le dies irae précédent brandissant la foudre de Jupiter sur une descendance interdite de connaissance, chassée du paradis, tout comme sur la suivante en la personne de Ca ïn, à l’offrande dédaignée, qui en devint meurtrier. Un dieu à l’image de ses créatures ! D’autant que, par un ultime retournement le fils, cruellement sacrifié puis ressuscité, se fondra dans la gloire du père. Ces péripéties mouvementées proposent à nos origines la fiction d’une traumatophilie éprouvée.

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Selon la présente démarche, il convient de compléter de telles constellations par le constat du préalable de la condition néoténique particulière à l’humain et de donner d’autant plus de poids à l’assertion de Marcel Mauss [15][15]  Œuvres, t. III, XLVII. : « Car le social enferme en soi le biologique mais par l’intermédiaire du psychologique. »

PERSPECTIVES

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Bien en deçà des traumatologies que s’efforcent d’élucider les partenaires de la situation analytique, règne de façon fondatrice l’effet de l’après-coup, ce différé (Nachträglichkeit) imposé par l’immaturité prorogée en inachèvement. Ces atermoiements à l’origine de la dysharmonie et du langage confèrent au désarroi initial (Hilflosigkeit) sa valence traumatique et engendrent une traumatophilie aux manifestations aussi innombrables et diversement appréciées qu’il en est des traits de physionomie. En sus de son exploitation dans la vie privée, et en réciprocité avec elle, les dispositifs qui encadrent la vie sociale et publique fournissent les tentations d’outrepasser les limites, de les transcender pour le meilleur, comme de les endommager pour le pire. Une pulsionnalité toujours à l’ouvrage, partout agissante, n’autorise guère à poser un autre regard sur l’univers relationnel. Ceci est ponctué pour le cas où la vie intérieure de chacun ne parviendrait pas à le convaincre de ses incertitudes, de son instabilité, de son inanité... Tributaire qu’il est de codes de civilité et d’incivilité au gré des circonstances émotionnelles propres à lui, voyageur à la fois surchargé et sans bagage, l’être humain est exposé et attaché à toutes les aventures, à n’importe quelle idéologie. « Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard », soupire le poète (Aragon).

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Freud nourrissait mezzo voce l’espoir de la croissance de la petite lueur de la raison susceptible d’éclairer le cheminement de l’espèce. Les temps présents, ceux qui se sont écoulés depuis sa disparition, ne plaident guère en ce sens. Alors même que les moyens de communication et d’information se sont multipliés, tout se passe comme s’il en était de même de nos aveuglements, refuges propices pour garantir à notre traumatophilie, à notre aspiration à l’excitation un réservoir inépuisable.

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Freud et Ferenczi soutiennent chacun à sa manière les vertus des obstacles à l’amour. Keynes s’émeut à la pensée d’une descendance délivrée, ou bien plutôt privée de la nécessité du labeur et évoque la difficulté de vivre qui résulterait de la solution du problème économique dont nous sommes menacés (Perspectives économiques pour nos petits enfants, 1930). À l’inverse, la propension à épargner pour pouvoir jouir plus tard pourrait faire oublier jusqu’à l’aspiration à toute spontanéité au présent. Et Freud de nous précéder : « La différence entre la jouissance satisfaisante obtenue et celle requise nous pousse toujours plus avant et nous interdit le répit dans les situations les mieux assurées », quitte à infirmer l’aspiration au degré zéro de l’excitation qu’il recruta durant les années 1920. Et il poursuivra en 1930 : « Le sentiment de bonheur lors de la satisfaction d’un mouvement pulsionnel indompté du moi, est incomparablement plus intense que la satiété que procure une pulsion apprivoisée. L’irrésistibilité d’impulsions perverses, peut-être l’attrait du défendu en général, trouve ici une explication économique. »

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Il nous faut en convenir : le tableau des exaltations et des ruminations, où l’on s’efforce de repérer les pathologies mentales lorsqu’une symptomatologie impressionnante ne les a pas imposées, vont dans le sens de « l’homme animal malade », de « la maladie humaine », ou encore des tribulations, juste rançon de notre liberté. Les mots clefs qui se proposent d’apprivoiser nos démesures telles égalité des chances, fraternité, liberté, démocratie, transparence, pèchent non seulement d’être ressassés, usés, mais, comme tout un chacun le sait, d’être incompatibles entre eux et avec nous. Dès lors annoncer la traumatophilie, son enracinement dans les particularités de la néoténie humaine ouvre une perspective plus dynamique sinon plus optimiste sur notre condition. L’immaturité prolongeant la prématuration va de pair avec la dysharmonie humaine et la traduction langagière qu’elle instruit est la pièce maîtresse du développement en homo sapiens. La langue, double polysémique décollé du réel, en multiplie pourtant les accès grâce aux détours que ce décalage et des associations non asservies à l’immédiateté des sensations et des perceptions liées aux exigences, rendent disponibles. Le temps-espace s’est engouffré dans la psyché mais l’air raréfié des sommets exige le retour, l’aéronaute voit se dérouler les terres nourricières tout en bas et l’astronaute fait des rêves de planète bleue retrouvée.

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Finalement et paradoxalement notre garde-fou serait-il fait de nos dépendances, de ce qui en nous, d’être le plus animal et biologiquement urgent, nous protège des excès dommageables ou létaux ? Mais par là même nous sommes aussi exposés à l’asservissement. Une organisation sociale en réciprocité avec tout un pan de la structuration de l’individu balise droits et devoirs, administre les fournitures vitales va au-devant des appétits déchaînés de pouvoir d’une fraction. La Boëtie écrivit : « Dès qu’un roi s’est déclaré tyran... ceux qui sont possédés d’une ardente ambition et d’une notable avarice se groupent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin et être sous le grand tyran autant de petits tyranneaux. » Selon un phénomène composite fait d’identification et d’assujettissement donc à la fois complice et victime, le tout un chacun, initialement opposé au tyran, s’adonne au double goût de la tyrannie exercée et subie.

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En 1907 Karl Abraham écrit un article sérieux, sans doute trop rigoureux s’agissant d’une matière aussi chatoyante « Les traumatismes sexuels comme forme d’activité sexuelle infantile ». Quelques vingt-cinq ans plus tard Sandor Ferenczi semble lui répondre. Son texte « La confusion des langues » propose un renversement, une contre-thèse de ce propos, plaidant pour l’innocence infantile mais aussi pour l’identification auto-mutilante de l’enfant à la culpabilité de l’agresseur abuseur ! Cependant dans un codicille, que le lecteur a coutume de balayer d’un œil négligent, Ferenczi opère une mise en question qui nous interroge. Il est devenu moins sûr du clapotis paisible des émotions enfantines qu’il avait opposé au déchaînement des passions adultes et aux ravages ainsi occasionnés. Certes, les zones érogènes étant investies précocement, il appartient à l’adulte de ne pas les solliciter d’une façon crue et trop précoce, anticipant le calendrier de l’ontogenèse. Mais surtout Ferenczi brandit en cet ultime écrit une génitalité en rupture avec celle conçue précédemment. La guerre des sexes liée à l’ambivalence et au sentiment d’anéantissement orgasmique sont perçus dorénavant comme la condition passionnelle inexorable de l’adulte ; et Ferenczi se demande : sont-ils inscrits dans la constitution ou organisés par des ébranlements à valeur traumatique de son évolution propre ?

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Et nous sommes pétris de ces contradictions, et nous sommes nés dans ce piège.

56

Et qui de nous ne pourrait broder ses propres thèmes et variations sur ce canevas commun de la condition humaine et des ruses de la déraison envisagées ici sous le jour de la verdeur néoténique.

Notes

[1]

Payot.

[2]

Mo ïse et le monothéisme.

[3]

Trois Essais sur la sexualité.

[4]

Das Problem der Menschenwerdung, Jena, G. Fischer, 1926, Le problème de la genèse humaine, in Revue française de psychanalyse, 1961, 25, 2.

[5]

Machine-esprit, Odile Jacob.

[6]

Ontogeny and Phylogeny, Cambridge, Harvard University Press ; La mal-mesure de l’homme Ramsay, 1983.

[7]

G. Edelman, Biologie de la conscience, Odile Jacob, 1994.

[8]

Der Witz, Le mot d’esprit.

[9]

C. Lévi-Strauss, La pensée sauvage, 1961.

[10]

Kant et l’ornithorynque, Grasset.

[11]

L’invention de la mémoire, Flammarion.

[12]

Revue L’homme, Reprendre à zéro.

[13]

R. Barande, La Naissance exorcisée, Denoël.

[14]

Perspectives critiques, PUF, 1986.

[15]

Œuvres, t. III, XLVII.

Résumé

Français

Les ruses de la raison et des déraisons humaines sont envisagées sous le jour de la verdeur néoténique. Son corollaire, la permanence et l’intensité de l’appétit d’excitation, caractérise notre espèce comparativement au monde animal.
La néoténie (Bolk), état d’immaturité conservé, ne serait-elle pas l’origine et le secret, d’une part, de l’humaine insatiabilité traumatophile “ perverse ”, d’autre part, du véhicule langagier, cette mémorisation particulière qui fonde le lamarckisme culturel.
À leur confluence l’ingéniosité et la massification vont s’accélérant dans un interjeu explosif que l’auto-domestication n’apprivoise pas.

Mots clés

  • Néoténie
  • Traumatophilie
  • Éthologie
  • Pulsionnalité
  • Psychohistoire

English

The ruses of human reason and unreason are considered in the light of neotenic vigour. Its corollary, the permanence and intensity of the appetite of excitation, characterise our species compared with that of the animal world.
Might we not consider that neotenia (Bolk), the state of preserved immaturity, is both the origin and secret of, on the one hand, “ perverse ” traumaphile human insatiability, on the other, of the tool of language, the particular memorisation that founds cultural Lamarckism.
At the point at which they converge, ingenuity and spreading to the masses accelerate into an explosive interplay that self domestication cannot tame.

Key-words

  • Neotenia
  • Traumaphilia
  • Ethology
  • Drive
  • Psychohistory

Deutsch

Die Listen der menschlichen Vernunft und Unvernunft aus dem Gesichtspunkt der Neotenie angegangen. Ihr Folgesatz die Permanenz und die Intensität des Reizhunger charakterisiert unsere Gattung, verglichen mit der Tierwelt.
Die Neotenic (Bolk), der bewahrene Unreifezustand könnte wohl der Ursprung und das Geheimnis sein einerseits der traumatophilen “ perversen ” Unserättlihkeit, andereseits des Medium der Sprache und deren Ausdehnung des Memorierstoffes welche den kulturellen Lamarkismus begründet.
Der Zusammenfluss von Ingniosität und Vermassung beschleunigt explosive Zwischenspiele welche die selbst-domestizierung nicht in den Griff bekommt.

Schlüsselworte

  • Neotenie
  • Traumatophilie
  • Ethologie
  • Triebkraft
  • Psychogeschichte

Español

Los artilugios de la razón y de las sinrazones humanas son consideradas bajo el cristal del verdor neoténico. Su colorario : lo permanente e intenso del apetito de excitación, caracteriza nuestra especie comparativamente con el mundo animal.
La neotenia (Bolk), estado de inmadurez conservado, no sería acaso el origen y secreto por un lado de la humana insaciabilidad traumatófila “ perversa ”, y por el otro del vehículo del lenguaje, memorización particular que fundamenta el lamarckismo cultural.
En su confluencia la ingeniosidad y la masificación se aceleran en un interjuego explosivo que la autodomesticación no vuelve má s dócil.

Palabras claves

  • Neotenia
  • Traumatofilia
  • Etología
  • Pulsionalidad
  • Psicohistoria

Italiano

Le scaltrezze della ragione e dello sragionare degli umani sono vengono esaminati alla luce del vigore neotenico. Comparativamente al mondo animale la nostra specie si caratterizza con il suo corollario, la permanenza e l’intensità dell’appetito per l’eccitazione. La neotenia (Bolk), stato conservato d’immaturità, non è forse l’origine ed il segreto da un lato dell’umana insaziabilità traomatofila “ perversa ” e dall’altro del veicolo di linguaggio, questa particolare memorizzazione che fonda il lamarchismo culturale. L’ingeniosità e la massificazione, nel loro confluire, si accellerano in un inter-gioco esplosivo non annansito dall’autodomesticazione.

Parole chiave

  • Neotenia
  • Traomatofilia
  • Etologia
  • Pulsionalità
  • Psocostoria

Plan de l'article

  1. 1. DESSEIN DE CETTE CONTRIBUTION
  2. 2. CETTE VÉRITABLE TRAUMATOPHILIE VAUT QU’ON L’INTERROGE
  3. 3. COMMENT CONCEVOIR CETTE INTERSECTION ORIGINALE 3. OÙ L’HUMAIN SURGIT AVEC DES APTITUDES ET DES FAILLES 3. DONT LA COMBINAISON PERMET SA SURVIE EXPOSÉE 3. À UN DESTIN ALÉATOIRE ?
  4. 4. LE LANGAGE, SA DUPLICITÉ
  5. 5. PERMANENCE DE L’EXCITABILITÉ ET NÉOTÉNIE
  6. 6. IMPÉRIALISME DE LA LANGUE
  7. 7. L’AUTO-DOMESTICATION HUMAINE
  8. 8. LA NON-CONGRUENCE DE LA CHOSE ET DU MOT
  9. 9. LA NATURE EST OUBLI, LA CULTURE EST JONGLERIE. 9. DU DÉFAUT À L’EXCÈS
  10. 10. LA PSYCHOHISTOIRE
  11. PERSPECTIVES

Pour citer cet article

Barande Ilse, « “ L’appétit d’excitation ”, donnée anthropologique. La néoténie humaine et la traumatophilie », Revue française de psychanalyse, 4/2003 (Vol. 67), p. 1239-1259.

URL : http://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2003-4-page-1239.htm
DOI : 10.3917/rfp.674.1239


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