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S'inscrire Alertes e-mail - Revue française de science politique Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLa représentation politique en Algérie entre médiation clientélaire et prédation (1997-2002)
AuteurMohammed Hachemaoui du même auteur
Mohammed Hachemaoui est allocataire de recherche à l’Institut d’études politiques de Paris/CERI. Ses recherches portent sur le clientélisme politique, la représentation politique et la prédation dans l’Algérie contemporaine (27, rue Saint-Guillaume, 75337 cedex 07 <hach-med@caramail.com>).Six ans après l’annulation manu militari des législatives de 1991, les gouvernants algériens ont décidé de convoquer le corps électoral pour un nouveau scrutin législatif, non sans avoir au préalable achevé de « désamorcer » le jeu politique. Dans l’agenda par eux arrêté, les législatives du 5 juin 1997 devaient succéder à deux échéances politiques déterminantes : le scrutin présidentiel de novembre 1995 et la tenue, une année après, du référendum sur la Constitution. À la différence des législatives avortées qui avaient consacré la victoire du FIS au premier tour, les secondes « législatives pluralistes » ont vu la victoire du RND, le tout nouveau parti du régime, créé trois mois seulement avant l’échéance électorale.
2 À quelle pertinence heuristique peut alors prétendre une sociologie de la représentation dès lors que l’élection qui a donné corps à celle-ci est, apparemment, « sans grand choix » sinon « non concurrentielle » ? Le présent article ne prétend pas effectuer une sociologie de la représentation, non plus qu’une sociologie électorale. Pas davantage il ne veut, ni ne peut d’ailleurs, être une sociologie des députés couvrant la totalité du spectre des élus dans la diversité idéologique et sociologique des profils et des figures. Bien plutôt, il a voulu partir d’un matériau d’entretiens semi-directifs menés auprès de cinquante députés d’un échantillon aléatoire pour formuler quelques hypothèses de travail sur la représentation accouchée par les urnes du 5 juin 1997.
3 Directement puisé dans ce matériau, le postulat de départ, qui sous-tend notre corps d’hypothèses, consiste à appréhender le député comme un agent social. Le choix méthodologique adopté ici vise à chercher, « sous » chaque député, les stratégies sociales et le type de représentation sur lesquels il s’appuie. Même s’il se trouve être coopté par le régime, le député n’en demeure pas moins le représentant d’un groupe social, d’un appareil, d’un syndicat, d’un clan, d’une tribu, d’une communauté ethnique, d’une zaouïa, d’une région, etc. Or, pour parvenir à cette représentation, le député doit opérer au préalable des transactions l’amenant à s’inscrire de facto dans un processus d’échange social avec appareils partisans, groupes et agents sociaux, instances formelles et informelles, pouvoirs local et central, intermédiaires et courtiers électoraux. Dans cette perspective, la première hypothèse formulée saisit les législatives de juin 1997 comme un révélateur précieux non plus seulement de la formule politique mais aussi, voire surtout, de ce qui se joue dans la société. Ceci nous a conduit à privilégier un deuxième choix méthodologique : la variation de l’échelle d’observation. En passant de la sphère institutionnelle (le jeu politique) au champ social (le jeu social), de la macro-situation (jeux politique et social) à la micro-situation (trajectoires sociales et profils d’acteurs), nous nous sommes efforcés de faire correspondre le jeu de l’échelle d’observation à la variation des enjeux de la représentation.
4 Cristallisé par le jeu et l’enjeu politiques, le jeu social est saisi ici comme l’expression des logiques d’identification, des liens de solidarité, des stratégies et modes de représentation des acteurs. Par jeu social, nous entendons donc cette « transaction » qui s’opère, lors du moment électoral, dans chaque configuration électorale, entre agents sociaux, appareils partisans, intermédiaires, instances formelles et informelles, pouvoirs local et central autour de l’offre de la représentation parlementaire. Alors que le prisme institutionnel donne à voir un jeu désamorcé, c’est-à-dire sans enjeu d’alternance au pouvoir, nous ferons l’hypothèse que, pris au ras du sol social, le jeu apparaît concurrentiel par bien des aspects.
Les législatives du 5 juin 1997 : le jeu politique
5 Succédant au scrutin présidentiel, au référendum sur la Constitution et au décret de la Loi sur les partis politiques, les législatives de juin 1997 consacrent une « délibéralisation » du « marché politique ». Si la libéralisation politique correspond à « un élargissement d’espaces de liberté dont l’étendue, le maintien et le développement resteraient tributaires d’un pouvoir qui n’aurait pas rompu de façon décisive avec l’arbitraire »[1] [1] Guillermo O’Donnel, Philippe Schmitter, Transition from...
suite, la « délibéralisation »[2] [2] Eberhard Kienle, « More than a Response to Islamism :...
suite serait donc ce processus de retour en arrière opéré par entraves et entorses aux avancées précaires et incertaines de l’ouverture politique amorcée par ledit pouvoir. Deux points parmi tant d’autres permettent d’étayer cette lecture : les dispositions contenues dans le texte de la Loi fondamentale relatives au pouvoir législatif, et la création, quelques semaines avant la tenue des législatives, d’un parti présidentiel, le RND, qui a fini par remporter la majorité des sièges à l’Assemblée.
6 Échaudés par le spectre d’une « transition brutale » telle qu’annoncée par les résultats du premier tour des législatives avortées de décembre 1991, les titulaires du régime ont tôt fait, en relançant à reculons une libéralisation politique bloquée, de réviser à la baisse les termes du « marché politique ». Mais avant d’expérimenter la nouvelle formule, il leur fallait « désamorcer » au préalable le jeu politique sous les effets induits du conflit civil, du verrouillage politique, du clientélisme, etc. C’est en somme la warlike politics d’un Clausewitz ou d’un Schmitt qui devait l’emporter sur la peace-like politics[3] [3] Jean Leca, « Paradoxes de la démocratisation : l’Algérie...
suite d’un Madison qui, il est vrai, n’a jamais connu vraiment la possibilité historique d’éclore en Algérie… Par leur action conjuguée, les ressorts du conflit civil, l’apport financier du FMI et les contrats d’exploitation des hydrocarbures ont permis au pouvoir d’écarter l’hypothèse de « l’effondrement de l’État » et de faire échec au jihad[4] [4] Luis Martinez, La guerre civile en Algérie, Paris, Karthala,...
suite. Couronnées par le succès du scrutin présidentiel, les « équipes dirigeantes » devaient depuis s’atteler à une nouvelle redistribution de l’offre politique. Tout se passait comme si les tenants du pouvoir central signifiaient à la face des « acteurs stratégiques » que la partie non négociable du marché excluait qu’ils soient considérés comme un acteur parmi d’autres, à qui on demanderait par surcroît son départ, ainsi que le réclamaient précisément les signataires du « contrat national »[5] [5] En janvier 1995, Hocine Aït Ahmed, secrétaire général...
suite. En agissant de la sorte, le pouvoir algérien semblait reprendre à son compte la devise monarchique du souverain marocain Hassan II : « Je ne serai jamais mis en équation. »[6] [6] William Zartman, « Opposition as a Support of the State »,...
suite
7 Par la forte participation populaire qu’il a suscité, le scrutin présidentiel du 16 novembre 1995 a été autant un franc succès pour le pouvoir établi qu’un cinglant revers pour les signataires du « contrat de Rome » qui avaient lancé la consigne du boycott de l’élection. Autant dire que ledit scrutin a fondamentalement changé la configuration de la carte électorale de 1991 : quatre ans après la victoire de l’islamisme radical, c’est le chef de l’État et non moins candidat de l’armée, Liamine Zeroual, qui vient en tête avec 61,14 % des voix, loin devant Mahfoud Nahnah et Saïd Sadi qui ont obtenu respectivement 25,38 % et 9,29 % des suffrages exprimés[7] [7] Abdenacer Djabi, Al intikhabat, al-dawla wa al-mujtamaâ...
suite. Avec 2 907 857 voix, le seul candidat islamiste en lice, le cheikh Nahnah, se rapproche ainsi nettement des 3 260 222[8] [8] Jacques Fontaine, « Les élections législatives algériennes. ...
suite de suffrages acquis par le FIS au premier tour des législatives annulées de décembre 1991. D’aucuns ont pu lire en creux de ce rapprochement, une récupération[9] [9] Entre autres, Luis Martinez, « De l’élection présidentielle...
suite par le HAMAS d’une partie de l’électorat du FIS, celle que Gilles Kepel a appelé la « bourgeoisie pieuse »[10] [10] Gilles Kepel, Jihad. Expansion et déclin de l’islamisme,...
suite. Avec 86,42 %, 84,42 % et 27,74 %[11] [11] Abdenacer Djabi, op. cit. , p. 200. ...
suite des voix obtenues respectivement à Tizi Ouzou, Béjaïa et Bouira, Saïd Sadi récupère ainsi sans encombre l’électorat d’une grande partie de la Kabylie qui, quatre ans auparavant, avait exprimé ses faveurs pour le FFS de Hocine Aït Ahmed. La reconfiguration du paysage politique après ce scrutin est saisissante : au premier tour des législatives de 1991, le HAMAS et le RCD n’avaient obtenu respectivement que 368 697 et 200267 voix[12] [12] Jacques Fontaine, « Les élections législatives algériennes. ...
suite.
8 Traduites en ressources de re-légitimation, les retombées immédiates de ce scrutin charnière allaient désormais permettre au pouvoir de mieux entreprendre le processus de « délibéralisation » politique. Il aura ainsi fait le pari de « réussir » la war-like politics (avec tout ce qu’elle suppose comme violations des libertés), d’entreprendre de fragmenter les groupes radicaux, de faire sortir du jihad les agents sociaux qui l’alimentaient, d’opérer une cooptation clientélaire des « nouvelles élites » pour meubler le vide politique, évitant ainsi de recourir à un pacte politique négocié. Parmi les nombreux instruments devant désamorcer le jeu politique, on pouvait noter la révision de la Constitution soumise à référendum le 28 novembre 1996.
9 Première échéance de cette importance, une année après le scrutin présidentiel, la nouvelle Constitution se voulait l’acte de refondation d’un régime habité par une vacance constitutionnelle[13] [13] El Hadi Chalabi, « La Constitution, le peuple et le Président »,...
suite qui durait depuis janvier 1992. Un acte symbolique, s’il en est, qui répond à la « nécessité de baliser une filiation constitutionnelle pour le Pouvoir “réaménagé” en 1992. Nous sommes dans la phase ultime de normalisation parachevant le coup d’État de 1992. »[14] [14] Ibid. ...
suite Échaudés par le premier moment (1989-1991) de la libéralisation politique, les « équipes dirigeantes » devaient multiplier les verrous institutionnels à l’occasion de la relance du processus, pour se prémunir contre l’éventualité d’une alternance semblable à celle amorcée par la victoire, par deux fois, du FIS. Il n’est pas jusqu’au texte de la nouvelle Constitution qui porte désormais les « stigmates »[15] [15] Ahmed Mahiou, « Note sur la Constitution algérienne du...
suite des élections législatives de 1991. Celles-ci sont notamment perceptibles au travers de l’instauration du bicaméralisme.
10 En effet, l’exercice du pouvoir législatif est désormais assuré par l’Assemblée populaire nationale (chambre basse) et le Conseil de la nation (chambre haute). Ainsi que le stipule le texte de la Loi fondamentale dans son article 120, alinéa 1, « pour être adopté, tout projet ou proposition de loi doit faire l’objet d’une délibération successivement par l’Assemblée populaire nationale et par le Conseil de la nation ». Et d’ajouter en alinéa 4 : « En cas de désaccord entre les deux chambres, une commission paritaire, constituée des membres des deux chambres se réunit à la demande du chef du gouvernement pour proposer un texte sur les dispositions objet du désaccord. » « En cas de persistance du désaccord, le dit texte est retiré », précise l’alinéa 6 du même article. Par ailleurs, si les membres de l’Assemblée sont élus au suffrage universel, deux tiers des sénateurs sont élus, quant à eux, au suffrage indirect (par les élus des APC[16] [16] Assemblée populaire de commune. ...
suite et des APW[17] [17] Assemblée populaire de Wilaya. ...
suite) et un tiers « désigné » par le président de la République parmi les « personnalités et compétences nationales dans les domaines scientifique, culturel, professionnel, économique et social » (art. 101, al. 3). Dès lors qu’une majorité des trois-quarts des membres du Conseil de la nation est exigée pour l’adoption de tout projet ou proposition de loi, le tiers présidentiel est susceptible d’agir alors en tiers bloquant pour faire barrage, le cas échéant, à toute initiative parlementaire indésirable, aussi improbable fut-elle. Si les rédacteurs de la Constitution de la « délibéralisation » n’ont pas doté la chambre haute de l’initiative législative proprement dite, ils n’en ont pas moins fait de celle-ci un instrument de désamorçage de l’Assemblée et, pour tout dire, une « enclave autoritaire »[18] [18] Philippe C. Schmitter, « Dangers and Dilemmas of Democracy »,...
suite inexpugnable parmi tant d’autres disséminées çà et là pour assurer in fine le contrôle de la libéralisation politique. Instrument d’empêchement, enclave autoritaire, le Conseil de la nation n’est pas moins un (haut) lieu de cooptation d’agents sociaux via les réseaux de patronage et la redistribution clientélaire de la rente aux clients du régime.
11 « Entreprise d’encadrement des élections législatives »[19] [19] Hubert Gourdon, « La Constitution algérienne du 28 novembre...
suite, le bicaméralisme s’avère un instrument d’enclavement du jeu politique qui sert à prémunir les tenants du régime contre d’éventuels redéploiements du « moment vulnérable »[20] [20] Philippe C. Schmitter, art. cité, p. 59. ...
suite de décembre 1991. Ce verrou constitutionnel présente l’avantage d’éviter le recours au coup d’État. Supprimer le libre jeu du marché politique pour neutraliser les conséquences possibles des dynamiques sociales[21] [21] Bassma Kodmani-Darwish, « Introduction », dans Bassma...
suite tout en faisant quelques concessions maîtrisables à la démocratisation : tel semble être l’enjeu de la « délibéralisation » politique à l’algérienne.
Simuler le simulacre
12
13 Ces propos ne sont pas ceux d’un opposant irréductible, mais d’un député du HMS[22] [22] En application de l’Ordonnance n° 97-09 du 6 mars 1997...
suite qui siège au gouvernement depuis 1994 et semble faire, jusque-là, de son soutien au régime une conduite stratégique.
14 Voici, maintenant, une députée originairement élue sous l’étiquette du RCD :
15
suite
16 Abondant dans le même sens, un député[24] [24] Entretien du 12 mai 2002. ...
suite du RND se veut (paradoxalement) encore plus précis dans la critique de ce jeu de simulation du simulacre.
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18 Abordant la question des mécanismes du vote des lois au niveau de l’Assemblée, ce dernier éclaire en contre-jour quelques modes et niveaux d’intervention des tenants du pouvoir d’État dans le fonctionnement de la chambre basse du Parlement.
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20 Parmi les instruments que compte le répertoire de la « délibéralisation » devant désamorcer le jeu politique, figure le RND (Rassemblement national et démocratique). Issu d’un montage la veille des législatives, le nouveau-né du régime est sorti vainqueur avec 3533434 voix et 156 sièges, loin devant le reste de la « classe politique ». Machine électorale alimentée par l’administration[25] [25] Daho Djerbal, « Les élections législatives du 5 juin...
suite et les différents appareils d’État, le RND est l’expression organique d’une agrégation de réseaux de clientèles et de groupes sociaux divers tournés vers la captation des ressources. Ainsi que le fait ressortir une sociographie de ses députés[26] [26] Cf. Mohammed Hachemaoui, « Jeu politique, jeu social,...
suite, son groupe parlementaire comprend volens nolens des représentants de l’administration locale et centrale de l’État (maires, inspecteurs du Trésor, contrôleurs des impôts…), des fils de chouhada (pluriel de chahid : martyr de la guerre d’indépendance) et de moudjahidin (maquisards de l’Armée de libération nationale), d’anciens cadres du FLN, des éléments de la haute technocratie publique (ministres, directeurs centraux…), des agents de l’aristocratie ouvrière et des classes moyennes (responsables de la centrale syndicale, médecins, universitaires, enseignants, etc.), et, last but not least, des entrepreneurs-commerçants et autres notables tribaux.
21
suite
22 Le RND est un appareil articulé sur des réseaux de clientèles hétéroclites et flexibles, traversées par des solidarités clanique, locale, ethnique, régionale et politique, décisivement orientées vers le captage des services et avantages distribués par les instances d’allocation clientélaire des ressources de l’État prédateur « prédaté »[28] [28] À l’image de l’arroseur arrosé, nous soutenons qu’en...
suite. À ce titre, les députés RND n’ont pas toujours tort lorsqu’ils se font un devoir de préciser que leur formation n’est pas née en mars 1997, mais lors de la campagne électorale de Liamine Zeroual, deux ans plus tôt. En effet, à travers les « comités de soutien » du chef de l’État et l’appui dont il a pu bénéficier de la part de l’administration et des « organisations de masse », à l’instar de l’UGTA (Union générale des travailleurs algériens), et des associations de l’ainsi dite « famille révolutionnaire », telles que l’ONM (Organisation nationale des moudjahidine) et l’ONEC (Organisation nationale des enfants de chouhada), le RND était bel et bien en gestation. Surnommé charika gadra (entreprise capable, puissante) par l’humour populaire, le RND s’est posé avant de s’imposer comme le parti du président (même si celui-ci s’en est toujours défendu) sinon du régime. La symbolique l’atteste : les habitants d’Alger ont pris l’habitude de l’appeler « rindou », expression du vieux parler algérois qui désigne le sexe masculin, renvoyant ainsi, dans l’imaginaire collectif, au registre de la virilité, de la puissance et, pour tout dire, de la domination masculine sinon patriarcale. Plus explicitement encore, l’humour populaire traduit le sigle RND par « Rabbi, N’bi, Dawla » (Dieu, Prophète, État) : attributs symboliques de la puissance temporelle et sacrée toute à la fois.
23 Le succès électoral de Liamine Zeroual aux présidentielles, l’enjeu de la représentation politique, la « marchandisation » du vote et l’ampleur des moyens utilisés par la machine électorale sont pour beaucoup dans la mobilisation tous azimuts des clientèles et, par conséquent, dans la victoire électorale de cet appareil politique.
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suite
25 En introduisant une machine politique de ce type, les tenants du régime réalisent deux objectifs combinés : verrouiller le jeu politique par le haut et s’assurer, par la redistribution des ressources aux clients et l’agrégation clientélaire de groupes et agents sociaux, le soutien de segments de la société par le bas. Il est vrai que dans une société travaillée en profondeur par un « contrôle social fragmenté » et doté d’un État qui n’est autre qu’une « arène d’accommodation »[30] [30] Joel S. Migdal, Strong Societies and Weak States. State-Society...
suite, « la protection dispensée par la machine politique pallie l’absence d’une protection sociale gouvernementale. Parfois même, la machine électorale se confond avec le parti officiel, émanation du gouvernement qui préfère s’assurer ainsi une assise sociale large en canalisant sa “capacité distributive” à travers le parti. »[31] [31] Alain Rouquié, « L’analyse des élections non concurrentielles :...
suite
Participer ou périr : le dilemme d’un jeu politique désamorcé
26 La participation des partis politiques, à l’exclusion du FIS, dissous, aux législatives de juin 1997 marque incontestablement une phase cruciale dans l’application de l’agenda fixé par les cercles de décision. Après s’être opposés aux termes et aux séquences du processus engagé par le pouvoir établi depuis janvier 1992, les signataires de la « plate-forme de dialogue national » ont participé au scrutin de juin 1997, ce qui traduit leur intégration, aux conditions du pouvoir, dans un jeu politique sans enjeux d’alternance au pouvoir. Aussi importantes que pouvaient être leurs différences idéologique, stratégique, tactique et sociologique, la crainte de perdre leurs « bases électorales » respectives, fut, en effet, déterminante dans leur choix de jouer le jeu quand même et de saisir l’offre politique en dépit de tout. Tout se passait comme si le binôme « victoire incomplète (bénéfice)-défaite relative et provisoire (risque) » leur semblait moins coûteux que le binôme « victoire totale-défaite absolue »[32] [32] Jean Leca, « La démocratisation dans le monde arabe :...
suite. Or, depuis que le régime a réussi le pari des présidentielles, qu’il est parvenu à faire échec au jihad, imposant de facto et de jure sa formule politique, il ne restait plus aux partis de l’opposition qu’à faire le choix entre une « défaite absolue » (marginalisation) et une « défaite relative » (bénéfice). La possibilité, en saisissant l’offre politique de la représentation, de gagner quelque chose, même dans un jeu politique désamorcé, valait mieux que la possibilité de ne rien gagner du tout sinon de tout perdre[33] [33] Cf. John Waterbury, « Une démocratie sans démocrates ?...
suite.
27 En refermant la parenthèse de l’opposition, le FLN, désormais repris en main par son aile culturellement conservatrice et politiquement autoritaire au lendemain de la présidentielle (février 1996), a été le premier parmi les signataires du « contrat national » à vouloir s’intégrer à nouveau au régime. En obtenant 1489561 de voix et 64 sièges, l’ancien parti unique réalise presque le même résultat (1612947 voix)[34] [34] Jacques Fontaine, « Les élections législatives algériennes. ...
suite que lors du premier tour des législatives avortées et s’impose ainsi comme la troisième force politique, derrière le RND et le HMS. Cependant, de tous les partis de l’opposition, c’est assurément le mouvement Ennahda, conduit par le cheikh Abdallah Djaballah, qui capitalisera au mieux sa participation aux législatives de juin 1997. En effet, alors qu’il n’avait recueilli que 150093 voix[35] [35] Ibid. ...
suite au premier tour des législatives annulées, il ressort en juin 1997 avec 915446 suffrages et 34 sièges[36] [36] Jacques Fontaine, « Résultats et évolution des forces...
suite. Après avoir appelé à voter contre la Constitution du 28 novembre 1996, le FFS a fini par participer lui aussi aux législatives de la « délibéralisation » : avec 527848 voix et 20 sièges, le vieux parti de l’opposition maintient son score du premier tour des législatives de décembre 1991 ; mais, avec la reconfiguration de la scène politique, il perd l’essentiel de son poids politique. S’adressant le 23 novembre 1995, dans une lettre ouverte, au président Zeroual, Rabah Kébir, président de l’« Instance Exécutive du FIS à l’étranger », était le premier signataire du « contrat de Rome » à reconnaître publiquement la légitimité du nouveau président élu et par conséquent, l’effet de la présidentielle sur la redéfinition du « marché politique ». Il n’en demeure pas moins qu’il reste le seul acteur stratégique à être (encore) exclu de l’arène politique formelle. Par leur participation en rangs dispersés aux législatives de la « délibéralisation », les partis de l’opposition ont ainsi non seulement rendu lettre morte la « plate-forme de dialogue national » et lâché le FIS, il est vrai éclaté en plusieurs tendances, mais aussi légitimé la nouvelle formule politique des titulaires du régime.
28 En parvenant à inscrire de la sorte les principaux partis légaux dans un nouveau jeu politique revu et révisé autant dans ses délimitations que dans ses règles, les équipes dirigeantes ont enregistré d’incontestables succès : fournir une nouvelle « représentation populaire » qui effacerait définitivement celle sortie des urnes de décembre 1991 et doter le régime d’une nouvelle légitimité qui admet, de surcroît, quelques concessions à la libéralisation politique. À cet égard, la formule du pouvoir algérien semble se situer quelque part entre le « pluralisme contrôlé » en cours en Égypte et le « pluralisme manipulé » en vigueur au royaume chérifien du Maroc. L’originalité, s’il en est une, de la formule algérienne, tient au fait qu’elle combine les deux configurations et alterne opportunément les deux registres dans un processus d’apprentissage et d’adaptation tactique. Plus molle que la formule égyptienne qui interdit aux islamistes de se doter d’un parti politique et fait du PND[37] [37] Les candidats du PND et les indépendants y étant affiliés...
suite (Parti national démocratique) le parti hégémonique, la formule algérienne exclut le FIS, comble son absence par des islamistes « tolérés », à qui elle reconnaît une grande part de l’audience réalisée par le parti islamiste interdit[38] [38] Aux présidentielles de novembre 1995, Mahfoud Nahnah avait...
suite, et associe ces derniers au gouvernement, aux côtés du RND, du FLN et même du laïc et berbériste RCD[39] [39] Après avoir approuvé la « loi portant amnistie » à...
suite. En multipliant les instruments de désamorçage du jeu politique pour se prémunir contre toute alternance par l’urne, la formule algérienne fait de l’intégration des partis de l’« opposition » dans le « marché politique révisé » un « support de l’État »[40] [40] William Zartman, cité, p. 61-87. Pour une discussion critique...
suite ou, plus précisément, du régime, sans qu’elle ne s’apparente pour autant à une sorte d’« opposition de Sa Majesté le roi »[41] [41] Cf. John Waterbury, Le commandeur des croyants. La monarchie...
suite. À la différence du « moment vulnérable » de la libéralisation politique où « la véritable force des parties concurrentes n’était pas connue et où une transition fut amorcée sans aucun pacte »[42] [42] John Waterbury, « Une démocratie sans démocrates ?...
suite, la « délibéralisation » entend délimiter le poids des parti(e)s concurrent(e)s, empêcher structurellement toute alternance au pouvoir, autre que celle des clans concurrents du régime, tolérer une assise électorale islamiste qui soit suffisamment crédible pour réduire les bases sociales du jihad et conforter les intégristes dans leurs choix de l’intégration, mais insuffisante pour acquérir la « victoire totale » recherchée par le FIS.
Captation des ressources, cooptation des acteurs, intéressement des électeurs : les attraits d’un jeu politique désamorcé
29 Le jeu reste tout de même suffisamment attrayant pour être joué. Avec l’offre de la représentation parlementaire qu’il véhicule, le jeu permet en effet aux partis politiques de mobiliser des bases électorales[43] [43] L’action réciproque des instruments du désamorçage...
suite, d’approcher physiquement les lieux du pouvoir et de capturer des ressources pour leurs appareils, cadres, relais et réseaux de clients.
30 Pour les partis qui poursuivent une stratégie d’intégration négociée, comme le HMS, Ennahda et le RCD, ou de réintégration, comme le FLN, la représentation est un moyen inter alia pour négocier des portefeuilles ministériels et des voies d’accès concurrentiel à la rente, placer des ministres, pénétrer les cercles du pouvoir d’État et capter des ressources. En acceptant de siéger dans une Assemblée dépouillée de ses prérogatives par les effets conjugués du processus de « délibéralisation » auquel ils se sont pourtant opposés, les partis de l’« opposition » ne sont pas sans tirer, eux aussi, quelques bénéfices de cette participation. Outre la cotisation obligatoire[44] [44] À titre d’exemple, celle-ci est de l’ordre de 10000...
suite que doivent verser les députés à leurs appareils respectifs et l’utilisation de l’APN par ces derniers comme « tribune d’opposition », la représentation parlementaire permet, dans les limites du jeu électoral, de mobiliser militants, électeurs, clients et relais. Dans un contexte d’autoritarisme mou et de délibéralisation politique prononcée, la participation au jeu électoral et l’accès à l’Assemblée se voient motivés par le financement des partis par l’État. Or celui-ci est congruent avec le nombre de voix et d’élus qu’alignera chaque formation politique : plus le parti dispose d’élus, plus sera important son « acquittement ».
31 C’est, de plus en plus mais non exclusivement, comme on essaiera de le montrer, par la capacité à redistribuer des ressources et dispenser une protection aux électeurs que le parti parvient à gagner des voix. Or, cette capacité redistributive d’intermédiaire social, d’interface clientélaire, n’est acquise que par l’intégration au régime et la participation au gouvernement. La capacité des partis politiques à se poser en machines électorales dispensant protection, bénéfices et intercessions à leurs bases respectives d’électeurs et de clients est de loin incertaine. En effet, à la différence de la formule brésilienne par exemple, le fonctionnement en vigueur en Algérie depuis l’amorce de la « transition démocratique » dissuade de franchir le pas d’un clientélisme politique, étape durant laquelle les partis seraient des acteurs stratégiques. Là même se referme le piège de ce jeu et double jeu de la cooptation des élites politiques, lesquelles, dix ans plus tôt, ne juraient que par la « rupture avec le système »… Protéger contre l’arbitraire des administrations prébendiaires, intercéder auprès de ces mêmes administrations, distribuer services et faveurs restent néanmoins au principe du régime des obligations qui sous-tend l’échange clientélaire que les élus se doivent d’honorer pour escompter suffrages et appuis politiques en retour. En refusant de jouer le jeu et en tournant le dos à l’offre de la représentation, le parti s’interdit de fait ce rôle social sans lequel la fonction tribunicienne ne peut pleinement et durablement s’opérer. Le succès des partis islamistes en Algérie (1990-1991), en Turquie (1994-1995) et du PND en Égypte[45] [45] Diane Singerman, Avenues of Participation. Family, Politics,...
suite, relève précisément de l’empilement des deux fonctions, de l’entrelacement des deux registres. L’apport financier du trabendo et de segments de la couche des commerçants-entrepreneurs en Algérie, des vakif[46] [46] Faruk Bilici, « Sociabilité et expression politique islamistes...
suite et du patronat islamiste en Turquie, de la « finance islamiste » en Égypte, avaient permis aux islamistes dans ces pays de tisser des réseaux d’évergétisme, de monter des actions d’entraide sociale, de construire des hôpitaux et des écoles, bref de pallier les carences de l’État[47] [47] Olivier Roy, L’échec de l’islam politique, Paris, Le...
suite.
32 En dépit des différences entre les stratégies dictant aux partis politiques le choix de siéger à l’Assemblée, celle-ci représente pour tous un lieu et un instrument de captage de rentes. Cela va du prêt sans intérêt d’un million de dinars, accordé aux députés par l’APN dès sa première session en 1997 pour l’achat d’un véhicule, jusqu’à l’obtention de postes de ministres en passant par les différents services que le député peut rendre et obtenir en faisant jouer les attributs de son titre autant que sa proximité physique avec les lieux de redistribution des ressources.
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suite
34 En accordant des prêts à taux nuls, des indemnités s’élevant à plus de 140000 DA/ mois[49] [49] On peut y ajouter diverses primes fixes et occasionnelles...
suite, pour ne rien dire des autres ressources auxquelles le siège de l’Assemblée donnerait accès, la représentation aura permis à la plupart des députés sinon d’opérer une ascension sociale significative, à tout le moins d’améliorer leurs conditions socio-économiques. La proximité physique avec les lieux du pouvoir et de la prédation permet d’accumuler un capital relationnel, de s’insérer dans des réseaux d’influence. Parce que les députés sont des représentants de groupes sociaux, la représentation offre alors aux partis politiques l’occasion d’assurer à leurs « bases électorales » et réseaux de clients la promesse d’une capture de ressources, d’une redistribution de faveurs, d’une intercession. Ce qui n’est pas sans permettre à terme la possibilité d’agrégation clientélaire entre le parti et les groupes sociaux intéressés par ce jeu.
35 Pour les autres députés, les entrepreneurs et gros commerçants, il est vrai bien peu nombreux, la représentation aura permis d’opérer une conversion de capital, une tentative d’accès ou de retour aux lieux du pouvoir, sinon la recherche d’une notabilité. Dans ce cas de figure, la représentation est l’occasion, pour le parti, de tisser des alliances conjoncturelles ou stratégiques avec les entrepreneurs, à l’instar de celle conclue entre le parti de Mahfoud Nahnah et le richissime homme d’affaires Djilali Mehri. Alors qu’il a aligné des listes sur l’ensemble des circonscriptions électorales du pays, le HMS a préféré appuyer, à El Oued, une « liste indépendante »[50] [50] Daho Djerbal, art. cité, p. 159. ...
suite conduite par le patron de Pepsi-Cola Algérie. La volonté de Djilali Mehri de siéger à l’APN ne date pas de cette élection. Lors des législatives avortées de décembre 1991, il avait été battu par le FIS en dépit des évergésies ob honorem[51] [51] Paul Veyne, Le pain et le cirque. Sociologie historique...
suite qu’il avait alors généreusement distribuées aux habitants d’El Oued en cette occasion. N’a-t-on pas dit à Batna lors de cette élection, dans un répertoire clientélaire explicitement formulé : « dînons chez Benflis, insultons Ben Blis [fils de Satan] et votons pour le FIS » ? L’échec de Djilali Mehri au dernier tour des législatives de 1991, en dépit de ses libéralités, semble être une confirmation éclatante de cette maxime populaire. On peut penser toutefois qu’en poursuivant le chemin de l’Assemblée depuis 1991, l’industriel et homme d’affaires recherche, entre autres choses, appuis et protections politiques. Dans cette veine, son alliance avec le parti de Nahnah, le représentant en Algérie des Frères musulmans, pourrait se lire à l’aune de la realpolitik[52] [52] Djilali Mehri a ouvert, au courant de l’année 2000, une...
suite, comme l’intérêt bien compris entre islam politique et capital privé.
36 En définitive, la cooptation des acteurs politiques et agents sociaux se conclue de diverses façons et se déploie différemment selon les ressources des uns et des autres et le contexte dans lequel elle se produit. Pour un régime habité par un déficit manifeste de légitimation, sachant pertinemment que « la répression à elle seule ne saurait […] suffire »[53] [53] Mohammed Harbi, L’Algérie et son destin. Croyants ou...
suite, la représentation permet d’impliquer les nouvelles élites politiques à la mise en œuvre du programme d’ajustement structurel – « politiquement risqué et socialement déstabilisant » – et de renforcer le système de pouvoir dans l’épreuve de la war-like politics. Outre les quelques fragiles concessions à la démocratie qu’elle autorise, la représentation parlementaire permet l’agrégation de nouveaux groupes sociaux et partant, la reconduction, sous un nouveau jour, de la formule politique.
Les législatives du 5 juin 1997 : le jeu social
37 Parce qu’elle ne retient dans sa focale que la dimension macro-politique stricto sensu (fraude électorale, résultats des scrutins, scores des islamistes et des partis du régime…), l’analyse des élections dans le monde arabe s’interdit de saisir les dynamiques en gestation traversant la société de part en part. Dynamiques sociales qui définissent pourtant les contours et détours du lien politique. Parce que « l’élection nous dit toujours quelque chose sur la société »[54] [54] Jean-Philippe Bras, « Élections et représentation au...
suite, nous pensons que l’une des clés possibles de cette lecture serait de saisir le scrutin comme un jeu social.
Le jeu social : du concept au phénomène
38 Si l’on admet que l’élection législative du 5 juin 1997 est une offre politique faite par le pouvoir à la société en vue de sa représentation parlementaire, il se trouvera des agents sociaux intéressés par le jeu, qui vont ainsi saisir l’offre et vouloir prendre part au jeu. En fonction des intérêts qui les animent et des stratégies qu’ils poursuivent, ces derniers vont entrer en scène et se placer dans le jeu. Selon leur degré de structuration et les ressources dont ils disposent, leur visibilité sociale et leur force de mobilisation, agents et groupes tenteront de négocier une représentation, en l’espèce la désignation de représentants à l’Assemblée. En inscrivant l’analyse dans la trame d’une sociologie de la représentation politique prise au ras du sol social, on peut ainsi appréhender ce qui se joue en société au moment où se déroule la séquence électorale, pour tenter de cerner les modalités de (re)constitution des solidarités, les logiques d’identification et autres formes de délégation d’intérêts et de pouvoir[55] [55] Élisabeth Longuenesse, « Logiques d’appartenances et...
suite. Outre la clé d’intelligibilité qu’il fournit pour la formulation d’une sociologie de la représentation politique, le concept du jeu social permet par ailleurs de rendre compte de l’état de la société prise dans la pluralité, la fluidité et la complexité de ses configurations.
39 Récapitulons. Par jeu social, nous entendons donc cette transaction qui s’opère, en creux du jeu politique, dans chaque configuration électorale entre agents sociaux, appareils de parti, candidats, courtiers et intermédiaires électoraux, instances formelles et informelles, pouvoirs local et central, autour de l’enjeu de la représentation parlementaire. Cristallisé par le jeu et l’enjeu politiques, le jeu social est saisi ici comme l’expression des logiques d’identification, des liens de solidarité, des stratégies et modes de représentation des acteurs. Parce que des variables aussi importantes que l’histoire et l’anthropologie sociales, l’urbanisation, l’économie et la sociologie locales façonnent les configurations électorales, l’idiome d’intervention des acteurs dans le jeu social varie en conséquence.
40 Nous posons l’hypothèse que les appareils de parti intéressés par le jeu électoral tiennent compte forcément, dans le choix de leurs candidats, des propriétés sui generis de chaque configuration électorale. Autrement dit, dans leurs choix de candidats, les appareils partisans cherchant à gagner des sièges sinon à établir une base électorale et/ ou de clientèles, ne peuvent faire abstraction des données sociologiques, voire anthropologiques, de la configuration ciblée[56] [56] Il s’agit ici de configurations changeantes et non pas...
suite. Dans cette optique, l’élaboration des listes de candidats pourrait être perçue comme l’expression d’un ajustement, le produit d’une transaction entre les acteurs du jeu. Or, dans cette construction sociale, se posent d’abord, se superposent, s’interposent, se chevauchent, se croisent, s’entrecroisent ensuite, se combinent enfin rapports de force entre groupes sociaux, réseaux de clients et d’influence, logiques d’identification, promesses électorales, stratégies d’action et ressources d’acteurs, échange social[57] [57] Peter Blau, Power and Exchange in Social life, New York,...
suite de don et de contre-don.
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suite. On avait confectionné une liste et on l’avait transmise au parti mais une fois l’annonce faite, c’était une autre liste. »
42 Ce propos du député dissident RND et ancien ministre des Transports, Saïd Ben Dakir, relève un trait saillant du jeu électoral : le chevauchement d’intérêts et l’entrecroisement des niveaux d’action des pouvoirs dominants.
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44 Puisés dans des configurations électorales distinctes et tirés de deux exemples politiques différents, les propos de ces deux députés n’en convergent pas moins pour illustrer à dessein l’intervention des acteurs dominants dans la phase, cruciale, d’élaboration des listes de candidats, celle qui se trame précisément à l’emboîtement des jeux politique et social, central et local. Outre les transactions et marchandages qui se lient et se délient autour du classement des candidats sur les listes d’un parti, ces deux propos renseignent, à partir de deux positions politique et sociale différenciées, sur les registres d’intervention et les postures déployés par les différents acteurs du jeu lors du moment électoral – nous y reviendrons.
45 Dans le jeu social, tous les acteurs opèrent dans leurs intérêts bien compris un échange social diffus de services et de biens ou, pour reprendre Marcel Mauss, de don et de contre-don. Qu’est-ce qui s’échange cependant dans cette relation clientélaire au cœur du jeu social qui nous occupe ? À cette question, nous ne disposons au mieux que d’une hypothèse risquée à partir d’une série d’entretiens semi-directifs menés avec quelques députés. Tous les entretiens conduits au cours de l’enquête, parce qu’inégalement approfondis, n’ont pas permis de franchir ce pas systématiquement, et donc de formaliser l’hypothèse. Cela étant, nous pensons, à partir de trois configurations électorales que nous expliciterons plus loin, que l’échange social et symbolique qui s’opère en amont et en aval du jeu social concerne pour l’essentiel un échange de faveurs, services et protection contre votes et appuis politiques.
46 Contre la promesse d’obtenir une protection, des emplois, des subsides, un accès aux circuits de la rente, une baisse d’impôts, une capture de niches dans les appareils d’État, les agents sociaux et/ou les intermédiaires de la relation clientélaire arborent la promesse de vote et de ralliement d’individus et de groupes. Mais qu’est-ce qui autorise à dire que cet échange social participe d’un rapport de clientèle ? L’échange social qui se trame dans le sillage du jeu social se déploie sur un idiome d’énonciation[59] [59] Jean-François Bayart, « L’énonciation du politique »,...
suite clientélaire pour plusieurs raisons : primo, parce que le clientélisme n’est pas seulement un addendum mais d’abord et avant tout, un « mode de structuration de l’échange social » et de régulation des flux de ressources[60] [60] Samuel Eisenstadt, Luis Roniger, Patrons, Clients and Friends :...
suite ; secundo, parce qu’en tant que tel, il est une combinaison d’échange général et spécifique ; tertio, parce que cet échange est enchâssé dans un régime d’obligations (package-deal)[61] [61] S. N. Eisenstadt, L. Roniger, « The Study of Patron-Client...
suite.
47 Du fait qu’il lie et délie agents sociaux, intermédiaires et courtiers, appareils de partis, instances formelles et informelles, pouvoirs local et central sur la base d’accords informels autour d’une relation « dyadiquement structurée », évasive, diffuse, amorphe et personnelle, l’échange social dans lequel est inscrit le jeu social se donne, en dernier ressort, pour registre d’énonciation le clientélisme politique. Arrivé à ce stade de l’analyse, il nous faut situer les patrons et clients de part et d’autre de ce jeu social qui ne dit pas son nom.
48 Le propre d’une relation de clientèle est qu’elle « repose [d’un côté] sur un certain rapport de forces lié à la perception que chacun a de son intérêt et au contrôle que chacun exerce sur des ressources utiles à l’autre. D’un autre côté, elle ne se réduit pas purement et simplement à une relation de pouvoir, de marchandage. Elle n’est pas qu’instrumentale. Il intervient en effet dans le rapport de clientèle un élément de devoir, d’obligation morale, qui joue d’ailleurs dans les deux sens. »[62] [62] Jean-François Médard, « Le rapport de clientèle :...
suite Le rapport de clientèle établit un complexe de relations paradoxales combinant des traits contradictoires comme inégalité et solidarité, matérialité de l’échange et morale du désintéressement, ressources instrumentales et symboliques. Mais alors, qui sont les patrons et clients dans ce jeu ? Pour répondre à cette question, le recours à Marcel Mauss s’avère indispensable.
49 En effet, dans la relation de clientèle qui se greffe sur le jeu social, on retrouve l’idée d’échange symbolique (échange-don) qui possède le « caractère volontaire, pour ainsi dire libre et gratuit, et cependant contraint et intéressé de [ses] prestations. » Et l’auteur de l’Essai sur le don de poursuivre : « Dans ce geste qui accompagne la transaction, il n’y a que fiction, formalisme et mensonge social, quand il y a, au fond, obligation et intérêt économique. »[63] [63] Marcel Mauss, « Du don, et en particulier de l’obligation...
suite Il va sans dire que la société algérienne contemporaine n’est pas la « société archaïque » de la Polynésie ou du nord-ouest américain et que le jeu social qui nous occupe ne relève pas tout à fait du potlatch. Toutes choses égales par ailleurs, le concept de mensonge social nous semble particulièrement opératoire pour rendre compte du « climat moral »[64] [64] Ernest Gellner, « Patrons and clients », dans Ernest...
suite dans lequel se produit la transaction qu’entreprennent les acteurs lors de la séquence électorale. De ce qui précède, le rapport de clientèle ressort comme l’expression politique d’une domination sociale et économique[65] [65] Jean-Louis Briquet, La tradition en mouvement. Clientélisme...
suite qui se traduit dans et par les rapports sociaux d’accès différentiel au marché des ressources, de production et d’échange marchand. Dans une configuration politique où les rapports entre un État faiblement différencié et une société peu ou prou structurée en classes sont marqués autant par un autoritarisme mou que par la prédation réciproque et l’efficace symbolique de la violence, les chassés-croisés d’un parti à un autre et les appartenances simultanées à plusieurs groupes sont fréquents, qui forment un nœud d’engagements et d’identités situationnels en conflit. Voilà qui laisse peu de chances en définitive à l’éclosion de la citoyenneté.
50 Pour étayer notre hypothèse du jeu social qui s’est profilé en creux des législatives de juin 1997, nous nous appuierons arbitrairement sur trois configurations électorales : Djelfa, la wilaya « W » et Ghardaïa.
Du dosage tribal comme mode d’intervention dans le jeu social : le RND à Djelfa
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suite
52 Énarque issu des toutes premières promotions de l’indépendance et ministre très souvent reconduit depuis la fin des années 1980 à ce jour, Cherif Rahmani fut placé en tête de liste RND à Djelfa lors des législatives de juin 1997. Descendant d’une famille de l’aristocratie tribale de la région de Ouassara, son grand père maternel, Bey Cherif, était un gros propriétaire terrien. Comme son aïeul, bachagha (titre honorique ottoman) exerçant contrôle et influence sur un espace et des hommes, jouant de ses rapports avec le pouvoir central colonial pour entretenir la dépendance de clients à son égard, mutadis mutandis toutes proportions gardées, Cherif Rahmani joue pour sa part également de ses positions dans le système de pouvoir pour constituer des réseaux de clients via la redistribution clientélaire des ressources et des faveurs. Tout en cherchant à dépasser le cadre de la tribu d’origine, la candidature de Cherif Rahmani participerait d’une logique de patronage qui, en se posant comme relais clientélaire entre les appareils d’État et la société segmentaire locale, aspire à souder les « açabiyyat [agnation en action] secondaires » au nom d’une açabiyya khûbra (supérieure), celle précisément des Ouled (les fils) Djelfa. Comme si sa position de ministre ne suffisait pas à opérer l’iltiham (cohésion) khaldounien des micro-açabiyyat et à mobiliser les réseaux de clients, il fallait recourir, mensonge social aidant, à la rumeur[67] [67] Le nom de Cherif Rahmani avait en effet circulé dans le...
suite faisant de lui le candidat potentiel pour le poste de Chef du gouvernement. Or, phénomène qui « naît toujours des représentations collectives qui préexistent à sa naissance », la rumeur, nous enseigne Marc Bloch, est ce « miroir où la conscience collective contemple ses propres traits »[68] [68] Marc Bloch, « Réflexion d’un historien sur les fausses...
suite. Tout se passe donc comme si, dans la transaction électorale, plus la promesse de protection, d’allocation de services et d’intercession est potentiellement importante, plus le sera celle du vote.
53 Jeune inspecteur du Trésor public, Z fut classé deuxième sur cette liste. Président d’une association de jeunes, il serait descendant de « O. I », une « grande tribu de nomades dispersés entre Djelfa et Touggourt ». On peut interpréter sa candidature, sous réserve d’une vérification autrement plus poussée, comme participant d’une combinaison de facteurs. En le plaçant derrière Chérif Rahmani, les patrons du RND voulaient manifestement cibler l’importante frange sociale que représente la jeunesse locale. Durement frappés par le chômage et la précarité, les jeunes de Djelfa pouvaient espérer, à travers le classement d’un des leurs en deuxième position sur la liste de candidats d’une machine électorale (charika gadra), comme la promesse sinon d’une ascension sociale possible, à tout le moins d’une redistribution clientélaire de faveurs. L’explication paraît cependant courte, en tout cas insuffisante, l’identification en question n’étant pas aussi évidemment opératoire que cela puisse paraître à première vue. C’est là qu’intervient, en toute hypothèse, le rapport agnatique à la tribu pour s’introduire comme un élément de la transaction que conclut d’une certaine façon chaque candidat à sa manière. En tant que fils de la tribu « O. I », Z peut mobiliser ce lien de sang, actionnant une mise en œuvre du nasab[69] [69] Pierre Bonte, « Tribus et pouvoirs dans le monde arabe...
suite (filiation) comme reconstruction de l’açabiyya tombée en désuétude par l’effet de la « fragmentation du contrôle social », elle-même inhérente au choc colonial, à la diffusion de l’économie-monde et à l’impéritie de l’État national à imposer une norme commune d’échange et de contrôle social. Z se posera alors, contre la promesse d’une captation de services au profit de ses frères et cousins des oueled al q’bila (les fils de la tribu), comme le relais clientélaire, l’intermédiaire et l’interface tout indiqué auprès des instances de l’État. Sans s’interdire de soutenir d’autres candidats, qu’ils soient ou non issus de leur « tente », les fils de la tribu n’ont rien à perdre, mais au contraire tout à gagner en négociant leur(s) soutien(s) à Z.
54 Est-ce un hasard si les candidats classés en quatrième et cinquième positions sur cette liste, ont, eux aussi, partie liée avec les tribus de la région de Djelfa ? Classé en quatrième position derrière T, H. N est pharmacien, descendant de la confédération de tribus des « O. M », tout comme Y. R, classé en cinquième position, dont le père est imam, jouissant de surcroît d’une certaine « renommée religieuse » à Djelfa. Classé sixième sur cette liste, G. F est issu de la région des S’hari (déserts).
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56 Conformément à notre hypothèse, la liste des candidats RND pour la wilaya de Djelfa s’avère être l’expression d’un ajustement des stratégies partisanes aux données sociologiques et anthropologiques, le produit in fine d’une transaction sociale qui ne dit pas son nom entre les acteurs du jeu. Une transaction d’autant plus poussée qu’elle ne se limite pas seulement au classement négocié des candidats sur la liste, tant s’en faut. Étant donné que tous les candidats de la liste ne pouvaient pas logiquement se faire élire, en dépit même de la fraude qui garantissait l’élection à un certain nombre d’entre eux, des offres avaient été faites aux candidats qui n’allaient pas passer.
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58 Ainsi que le montre cet exemple, les offres informelles qui viennent en aval de l’offre formelle (la représentation) sont une dimension saillante de la transaction électorale et, par conséquent, du jeu social. C’est dire que la liste des candidats peut correspondre aussi à une stratification d’offres négociées qui refléterait d’une certaine façon les rapports de force entre les acteurs du jeu au moment de la transaction électorale. Cette configuration met en relief la « marchandisation » du vote à laquelle se prête le RND : outre qu’il s’avère être pourvoyeur de services, le parti se révèle ici une agrégation de clientèles. Aussi, son succès ne tient-il pas seulement, pensons-nous, à la fraude électorale mais aussi aux attributs d’une machine électorale agrippée aux instances d’allocation privilégiée des ressources de l’État prédateur « prédaté ».
Jeu segmentaire, identification primordiale et patronage : le RND à W
59 L’ajustement des stratégies partisanes aux données anthropologiques, l’emboîtement des instances formelles et informelles des pouvoirs local et central, enfin, la particularisation du lien politique entre les acteurs du jeu électoral, ont également été au principe de la « fabrication » de la liste des candidats RND à W, une configuration électorale comprenant trois sous-régions (a, b, c). Lors de la pré-campagne électorale, deux listes de candidats RND furent en compétition dans cette wilaya. La première fut préparée par le bureau local du parti et comprenait :
- 1- A, un ancien président d’APC, originaire de la sous-région « b » ;
- 2- B, un cadre supérieur à la retraite, originaire da la sous-région « b », installé depuis longtemps dans une autre wilaya du pays ;
- 3- C, un employé d’une société de services, membre actif d’une association de jeunesse, originaire de la sous-région « a » ;
- 4- D, ancien élu FLN et chef de cabinet du président de l’APW de la wilaya W, originaire de la sous-région « c ».
Confectionnée par le wali et les services de sécurité[70] [70] Témoignages en accord d’un député RND et d’un responsable...
suite, la liste concurrente comprenait :
- 1- A’, un ancien wali de W, habitant non originaire de la wilaya ;
- 2- B’, un ingénieur et ancien élu local à l’APW de W, originaire de la sous-région « a » ;
- 3- C’, qui est le deuxième (B) sur l’autre liste ;
- 4- D’, un ancien président d’APC, originaire de la sous-région « b ».
suite
60 Au terme de ce processus de sélection et de désélection qui a vu l’intervention des pouvoirs local et central, la mouture finale de la liste des candidats RND devait refléter un dosage des deux listes concurrentes. Plus décisivement, elle devait surtout consacrer la règle de répartition ternaire en attribuant les trois premières places aux candidats des trois sous-régions : B (ou C’) pour « b », E pour « a » et D pour « c ». Cette règle fut également observée, dans la circonscription qui nous occupe, par le FLN et le HMS : le choix en dernière instance des patrons de l’ancien parti unique s’est porté, non sans tiraillements locaux, sur un représentant de la sous-région « c », en tête de liste ; le parti islamiste a préféré jeter son dévolu sur la sous-région « b », en installant un des siens pour conduire sa liste. Comme on peut le constater, le parti-pris du pouvoir local n’a pas eu complètement raison de la concurrence électorale. Celle-ci s’est avérée assez serrée en raison précisément des rivalités – séculaires – entre les trois sous-régions et du nombre restreint des sièges attribués à ladite configuration électorale. Épousant autant que faire se peut les référents des catégories cognitives locales, les appareils partisans et candidats ont surtout misé sur l’instrumentalisation des sentiments primordiaux[72] [72] Clifford Geertz, « The Integrative Revolution : Primordial...
suite pour s’attirer les faveurs des groupes sociaux et pomper ainsi au maximum les réservoirs électoraux que représente chaque sous-région. Dans cette stratégie de mise en œuvre des liens primordiaux, le choix des tout premiers candidats est déterminant. C’est par rapport à lui que se sont faites et défaites alliances et allégeances de segments concurrents de la société locale multiplexe. Définie négativement, par opposition à un corps extérieur, la tribu est entendue ici avant tout comme « un dispositif grâce auquel plusieurs segments exploitent collectivement un secteur de ressources stratégiques. »[73] [73] Marshall D. Sahlins, « The Segmentary Lineage : An Organization...
suite Est-ce un hasard si les candidats conduisant les listes respectives du RND, FLN et HMS représentent chacun une sous-région particulière ? En plaçant un représentant d’une sous-région différente pour conduire leurs listes respectives, les trois plus importants partis de la configuration W – lors de ces législatives – se sont, concurrence aidant, répartis en quelque sorte les trois réservoirs électoraux existants. Ce choix, qui paraît comme une valorisation de la sous-région en question, un honneur flatteur rendu aux siens, est dicté par l’enjeu stratégique de la compétition électorale. Suivant cette logique de mobilisation électorale, placer un représentant d’une sous-région en tête de liste d’un parti important revient, en définitive, à désigner la sous-région en question pour conduire ladite liste. En contrepartie, sinon en opposition, il n’est pas surprenant de voir des « militants » du FLN – qui a consacré la sous-région « c » en tête de sa liste – de la sous-région « a » soutenir le parti qui a élevé celle-ci en tête de sa liste ; et inversement, de voir des militants du RND de la sous-région « b » faire campagne pour le FLN qui a honoré celle-ci en vouant un des siens tête de sa liste pour les législatives[74] [74] On a pu observer ce phénomène lors de la campagne électorale...
suite. Lequel de nos candidats est le plus sûr de gagner : celui qui est premier sur la liste « L » ou celui qui est deuxième sur la liste « M » ? Cette question est fondamentale, elle loge au cœur de l’échange clientélaire et détermine, pour l’essentiel, le choix des candidats au moins autant que celui du vote. L’honneur invoqué s’avère par conséquent comme une mise en forme de l’échange intéressé, une occultation de celui-ci. À l’aune de cette forte personnalisation du lien politique, plus sont importants le capital relationnel et la « réserve de crédit social » dont jouit le candidat, plus seront grandes les chances de ralliement et de soutien de segments entiers de la micro-société locale traversée comme on le voit par un ensemble de liens à travers les frontières attendues (cross-cutting ties). Le déficit d’ancrage social du candidat pourrait se voir compensé, le cas échéant, par le patronage du pouvoir local/central (le wali et les services de sécurité de la wilaya, en l’espèce) et la force mobilisatrice et redistributive de la machine électorale, ainsi que le suggère l’exemple du RND dans la wilaya W.
La açabiyya comme mode d’intervention dans le jeu social : les berbères ibadites du Mzab
61 La valle du Mzab[75] [75] Cf. Émile Masqueray, Formation des cités chez les populations...
suite constitue une configuration sociologique traversée par des clivages tout à la fois confessionnels (ibadites/sunnites malékites), ethniques (Berbères/ Arabes), sociologiques (citadins/nomades sédentarisés) que de pouvoir et de domination sociale (capital économique et culturel pour les Mozabites/capital symbolique tiré de leur participation à la guerre d’indépendance, converti en plus grande « représentation » dans les instances du pouvoir central, pour les Cha’amba, principale tribu arabe de la configuration). Toutes dimensions propices en somme à la mise en place d’un jeu social particulièrement dense.
62 Fondée en 1053[76] [76] E. A. Alport, « The Mzab », dans Ernest Gellner, Charles...
suite par des tribus berbères ibadites[77] [77] L’ibadisme provient d’une secte fondée par Abdallah...
suite, Ghardaïa est aujourd’hui le chef-lieu d’une wilaya qui comprend des populations berbérophones installée progressivement dans l’oasis au 11e siècle et arabophone, sunnite malékite, constituée de tribus nomades sédentarisées en plusieurs vagues[78] [78] On peut citer pêle-mêle les tribus Châ’amba, Ouled...
suite. La configuration est d’autant plus intéressante que les berbères de Ghardaïa se distinguent par leur rite ibadite (qu’ils préservent jalousement depuis la chute, en l’an 909[79] [79] E. A. Alport, cité, p. 145. ...
suite, de la théocratie « kharrijite » établie à Tiaret par le notable perse Ibn Rostom), mais aussi par leur maîtrise de la langue arabe et la richesse économique qu’ils puisent dans un commerce séculaire et dans une activité industrielle naissante.
63 Comme pour les élections municipales de juin 1990, les berbères ibadites ont réitéré leur choix de « liste indépendante » pour les législatives de 1997. Loin d’être une expérimentation passagère, cette option semble être, depuis l’amorce des « élections pluralistes » en juin 1990, une formule privilégiée par la communauté ibadite. Par-delà la pratique électorale, cette formule semble traduire une position politique : elle peut se lire, en négatif, comme l’expression d’une stratégie communautaire. Soudée par les liens du sang (forte endogamie), de l’histoire (chute de l’État rostomide, établissement progressif dans la vallée du Mzab et construction de sept cités depuis la fin du 11e siècle), de la religion (musulmane de rite ibadite) et des profits tirés du commerce de gros (quincailleries, commerces d’épices et de tissus), les berbères ibadites cultivent, grâce à leur mode de sociabilité fortement communautaire, un sentiment de açabiyya. Une açabiyya cependant reconstruite et non plus reproduite à l’identique.
64 Qu’il nous soit permis d’ouvrir ici une parenthèse. Il ne s’agit pas d’insinuer, à partir de ces configurations, une sorte de sur-valorisation de l’ethos tribal, lequel serait déterminant en dernière instance et figerait de ce fait la société algérienne dans le schéma cyclique finement analysé par Ibn Khaldoun, il y a de cela plus de six siècles. Mais, comme nous l’enseigne l’auteur de la Muqaddima lui-même, le nasab (lien de parenté) « relève du domaine de l’illusion (amr wahmi) et n’a aucun fondement réel (la haqiqata lahu) »[80] [80] Michel Seurat, L’État de barbarie, Paris, Le Seuil, 1989,...
suite. C’est par la reconstruction imaginaire[81] [81] Benedict Anderson, L’imaginaire national. Réflexion sur...
suite de cet « esprit de corps particulier » qu’il faut saisir ici le fait tribal. Au reste, l’action conjuguée des ruptures chargées de tensions et de violences[82] [82] Cf. Omar Carlier, Entre nation et jihad. Histoire sociale...
suite subies par la société algérienne – depuis les conquêtes de colonisation jusqu’au conflit civil en passant par la guerre d’indépendance, entraînant dans leur sillage déstructurations sociales, expropriation foncière, acculturation-déculturation, déplacements de populations, urbanisation, exode rural et « dépaysanisation »[83] [83] Pierre Bourdieu, Abdelmalek Sayad, Le déracinement. La...
suite –, ont achevé d’éroder le contrôle social du groupe primordial sans lui en substituer pour autant une norme commune d’échange social. Il s’agit donc d’une reconstruction et non plus d’une rémanence de société segmentaire traditionnelle. À l’appui de cette analyse, la tribu serait davantage une stratégie de relations sociales qu’une structure faite de telles relations[84] [84] Jeanne Favret, « Le traditionalisme par excès de modernité »,...
suite.
65 L’histoire est par ailleurs parsemée de faits qui corroborent cette thèse. En effet, les annales des berbères ibadites sont remplies de récits de guerre civile et d’affrontements sanglants entre tribus, trouvant leur origine dans la stratification transversale qui traverse la société communautaire. La première ligne de clivage, somme toute relative aujourd’hui, distingue les açil (les habitants originels, les purs, les nobles) et les nazil (les hôtes). La deuxième stratification est tracée par les çoff (ligues) se différenciant entre çoff charqi (çoff de l’est) et çoff gharbi (çoff de l’ouest)[85] [85] Marcel Mercier, La civilisation urbaine au Mzab. Ghardaïa...
suite, laquelle remonte à la fondation même de la cité. « Le çoff apparaît dès lors comme un groupement infiniment complexe où la communauté d’origine, de tradition, les morts eux-mêmes, révérés et connus comme des ancêtres, tendent à rapprocher les individus grâce à des liens de plus en plus puissants. En face se dresse le même groupe antagoniste qui a aussi les mêmes raisons d’exister, et cette opposition, entretenue par mille incidents : procès, compétitions, rivalités, tend à renforcer à la fois les deux clans au lieu de les affaiblir et de les rapprocher pour les confondre. »[86] [86] Ibid. ...
suite
66 Même la communauté ibadite de Ghardaïa ne peut résister à la mutation. Mais ceci n’infirme pas l’effectivité de la açabiyya, tant il est vrai qu’il n’y a jamais une açabiyya mais des açabiyyat en « opposition compétitive »[87] [87] Pierre Bonte, art. cité, p. 49. ...
suite entre elles. À la différence notable des autres communautés et structures tribales largement détruites par les effets combinés de la colonisation et de la greffe de l’État, la communauté ibadite a certes réussi vaille que vaille à se « reproduire » du fait de son cloisonnement, de la non-ingérence du pouvoir central dans ses affaires intracommunautaires et probablement aussi des profits tirés par ses membres du commerce qu’ils exercent partout en Algérie et même en Europe. Mais l’insertion des commerçants mozabites dans l’économie nationale, voire mondiale, l’acculturation des nouvelles générations, la volonté des élites mozabites de capturer des enclaves dans les appareils d’État, sont autant de conséquences non intentionnelles voire d’effets pervers qui, en travaillant en profondeur la communauté ibadite, suffisent à altérer l’image d’Épinal de la reproduction à l’identique d’une société jalousement protectrice de son modèle communautaire. S’il est vrai que l’esprit de corps primordial, l’iltiham, le récit du mythe fondateur et les réseaux de solidarités disposent incontestablement d’une force de structuration, il n’en demeure pas moins qu’ils subissent, en dépit de tout, les mutations qui traversent, à l’heure du temps mondial, l’Algérie et le Mzab, de part en part. Refermons la parenthèse.
67 C’est, en toute hypothèse, l’action structurante de cette nouvelle açabiyya ibadite qui serait susceptible d’autoriser quelques clés d’interprétation du choix de la formule de la « liste indépendante ». On se rappelle que, pour sa première expérimentation à la faveur des élections locales du 12 juin 1990, un conflit à connotation « confessionnelle » avait éclaté à Berriane, l’une des sept cités de la vallée du Mzab, faisant deux morts parmi les ibadites et des dégâts matériels importants[88] [88] Malika Abdelaziz, « Fitna dans le M’zab », Algérie-Acualités,...
suite. À la suite de la victoire de l’aube nouvelle, la liste indépendante mozabite, qui a obtenu huit sièges sur onze, un recours avait été introduit sans succès par les deux listes concurrentes, en l’occurrence celles du FIS et du FLN. C’est à la suite de cet échec que l’explosion de violence inter-communautaire aurait éclaté.
68 Confessionnelle et ethnique, la violence qui a frappé Berriane[89] [89] Sur les 29 postes municipaux de cette commune, 16 étaient...
suite au lendemain de la « première élection pluraliste » est assez révélatrice des enjeux communautaires qui traversent le jeu social en situation électorale. Toutefois, cette violence aux accents confessionnels ne date pas de ces élections ; elle remonte au moins à 1985. En effet, dans le courant de cette année, des militants islamistes radicaux avaient appelé au jihad à partir des mosquées malékites, ce qui fut suivi par la mise à feu d’entrepôts, d’usines et de maisons appartenant à des Mozabites[90] [90] Malika Abdelaziz, « Rencontre avec cheikh Addoun, chef...
suite. Révélatrices des dynamiques de position et de mobilité de groupes, des solidarités convoquées et des stratégies d’agents au sein d’une configuration électorale, les élections municipales du 12 juin 1990 ont ainsi cristallisé les rapports de force entre les différents acteurs et dessiné les lignes de front qui traversent Berriane.
69 Hostile à l’islamisme radical, la communauté ibadite n’a pas donné son aval au FIS, alors le tout puissant parti de l’arène politique. Saisissant l’opportunité d’une élection pluraliste, elle a préféré plutôt contourner l’appareil du FLN à Berriane et recourir à la formule des « listes indépendantes ». Frustrée et profondément atteinte par la paupérisation, « la population “arabe” de Berriane, divisée en tribus, en anciens et nouveaux venus, s’est retrouvée autour d’une revendication : posséder la terre où construire des logements. »[91] [91] Malika Abdelaziz, « Fitna dans le M’zab », art. cité,...
suite Le fait que la communauté ibadite ait reconduit, un an après la « fitna » de Berriane, la formule de la « liste indépendante » pour les législatives de décembre 1991 est, par soi seul, un précieux révélateur des stratégies poursuivies par cet acteur. Au premier tour du scrutin avorté, la liste mozabite avait en effet recueilli 42,94 % des voix exprimées, soit trois sièges, loin devant le FIS avec 26,84 % des suffrages[92] [92] Abdenacer Djabi, op. cit. , p. 133. ...
suite.
70 Au lieu de placer ses candidats sur des listes partisanes, ce qui aurait supposé marchandage et transaction, la communauté mozabite a préféré former sa propre liste, entrant ainsi dans le jeu comme un acteur à part entière. Un acteur suffisamment conscient de sa force locale pour prétendre préserver sinon accroître ses intérêts communautaires et investir des appareils dans les institutions de l’État central, à partir desquelles il escomptera puiser protection, ressources… et du pouvoir. « Le mulk [pouvoir, autorité], professait Ibn Khaldoun, est une fin naturelle de la ‘açabiyya, qui ne se produit pas selon une volonté subjective (ikhtiyâr), mais selon la nécessité et l’ordre de l’être. »[93] [93] Ibn Khaldoun, Discours sur l’Histoire universelle, I,...
suite Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de transaction électorale pour autant. À l’instar des listes partisanes, celle avancée par l’élite ibadite traduit aussi un rapport de forces intra-communautaire. Répartie sur sept cités, la communauté berbère du Mzab connaît une stratification sociale[94] [94] Les stratifications sociales des cités berbères ibadites...
suite vieille de plusieurs siècles.
71 En haut de la pyramide, on retrouve aujourd’hui le majliss ammi Saïd, « conseil de la confédération ibadite du Mzab et Ouargla, qui regroupe les représentants des différents conseils des Azzaba. » Le « majliss ammi Saïd se réunit mensuellement pour traiter des questions sociales et générales intéressant la communauté. »[95] [95] Malika Abdelaziz, « Rencontre avec le cheikh Addoun, chef...
suite C’est cependant au majliss al Kourti, conseil réunissant cinq notables de chaque cité, qu’incombe la « gestion des affaires générales ». C’est ce collège restreint de l’élite aristocratique mozabite qui arrête les positions politiques à tenir et les choix électoraux à faire[96] [96] Aboubakr Salah, député ibadite du mouvement Islah, le...
suite. C’est à lui que reviendrait la charge de coopter les candidats de la « liste indépendante » devant représenter la communauté ibadite de Ghardaïa.
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73 C’est de la sorte que Bayoudh Ahmed, docteur en médecine et directeur d’un centre hospitalo-universitaire, par ailleurs neveu du vénérable cheikh Ibrahim Bayoudh b. Aïssa[97] [97] Membre de l’Assemblée algérienne (1951), ancien compagnon...
suite, a été coopté pour conduire la liste indépendante berbère ibadite pour les législatives de 1997 :
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suite(Bayoudh Ahmed, Alger, entretien du 12 juin 2001)
75 Inédite par bien des aspects, la configuration mozabite constitue un modèle d’analyse pertinent des stratégies d’action et autres modalités d’intervention que peuvent emprunter les agents de la société face à l’enjeu de la représentation politique.
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77 Groupe ethnique et religieux vivant en communauté dans la vallée du Mzab depuis la chute de la théocratie d’Ibn Rostum, forts d’un commerce séculaire et d’un capital industriel en développement, les berbères ibadites ont, à ce titre, des intérêts communautaires et économiques à défendre. En préférant la formule des « listes indépendantes » à celle d’une alliance avec un ou plusieurs partis politiques, l’élite mozabite a manifestement tenté d’utiliser la voie parlementaire pour installer, seule, des représentants dans les institutions de l’État, en l’occurrence la deuxième chambre du Parlement. À cet égard, il serait particulièrement intéressant pour notre propos d’analyser, en situation électorale, le mode arrêté par l’élite des notables mozabites pour l’élaboration de sa liste de candidats. Dans la même veine, il serait éclairant de savoir s’il y avait ou pas, lors de l’élaboration de cette liste, des tractations inter-communautaires et s’il y eût des candidats berbères sur d’autres listes.
78 L’autre élément important qui se dégage en pointillé de cette configuration électorale est la force de l’attachement primordial des berbères ibadites à leur groupe communautaire. « En effet, rien ne parvient à déterminer la rupture du Mozabite avec sa communauté, ni la dureté et la rudesse de la terre de ses ancêtres, ni l’attrait des conditions de vie plus faciles qu’il peut connaître dans les villes du Tell, ni l’ivresse des richesses acquises […] ; à toutes les influences dissolvantes s’opposent la pression extrêmement vivace que le groupe exerce sur tous ses membres par l’intermédiaire de la doctrine, la cohésion déterminée par l’effervescence intense de la vie religieuse, la présence dans tous les actes de la vie et au cœur de tous les hommes de la loi religieuse vécue comme une norme qui s’impose de l’extérieur et comme signification intérieure de la conduite. »[99] [99] Pierre Bourdieu, Sociologie de l’Algérie, Paris, PUF,...
suite Ces remarques ont peu vieilli.
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80 « Lors même qu’il s’engage dans les activités les plus profanes de l’économie moderne, lors même qu’il demeure longtemps séparé du foyer de vie religieuse et sociale, le Mozabite sauvegarde inaltéré son attachement à la terre, à la société, à la religion des cités qui restent “l’arche sainte, la cellule close, où se forme l’âme des générations nouvelles, dans la discipline rigide des familles inviolées et dans l’atmosphère théologique des séminaires” (Émile Félix Gauthier). »[100] [100] Ibid. , p. 43. ...
suite L’efficacité de ce lien est si forte qu’elle s’exprime inévitablement à travers les types de revendications dont le représentant mozabite à l’Assemblée se veut le porteur. Alors que, pour la plupart des députés interviewés dans le cadre de ce travail, les revendications qu’ils recensent émanent de particuliers à la recherche qui d’un emploi, qui d’un logement, qui d’un permis de construire, qui d’une régularisation, qui d’une prise en charge médicale, qui d’une réduction d’impôts, qui d’un registre de commerce, celles dont Bayoudh est l’avocat traduiraient bien davantage des demandes communautaires.
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82 De même qu’il n’a pas choisi de se porter candidat pour les élections législatives de 1997 mais a bien plutôt été coopté par le collège des notables de Ghardaïa, Bayoudh Ahmed n’est pas non plus libre de se présenter ou pas au scrutin législatif du 30 juin 2002. C’est à la communauté, ou plus précisément à l’aristocratie notabiliaire mozabite, de décider d’une telle éventualité[101] [101] Pour les législatives du 30 mai 2002, le majliss al Kourti...
suite.
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84 Même s’il n’avait pas fait le choix individuel de devenir député, le seul fait qu’il ait été porté par le majliss al Kourti pour conduire la liste indépendante communautaire, est en soi le signe et l’insigne du sharaf (honneur), auquel Bayoudh n’est pas insensible de par son mode de socialisation. Élu de surcroît, Bayoudh gagne immanquablement en capital social dès lors qu’il se retrouve le seul représentant de la communauté mozabite envoyé à l’Assemblée, donc tout à la fois sujet et objet de l’investissement communautaire dans cette institution de l’État central.
85 Faute d’avoir eu la composante complète de la « liste indépendante » des berbères ibadites de Ghardaïa, on ne peut tester ici plus avant notre hypothèse de travail. Il n’empêche que la cooptation d’un officier supérieur de l’Armée à la retraite, en deuxième position derrière Bayoudh, traduit bien un certain rapport de force intra-communautaire en faveur des notables. L’autre facteur adjuvant qui incite les Mozabites à poursuivre une telle stratégie serait le jeu des populations arabes malékites de Ghardaïa.
86 Bien que lâche et moins homogène que la communauté mozabite, le groupe social arabe constitué de tribus nomades sédentarisées, d’obédience sunnite malékite, n’en développe pas moins un sentiment de açabiyya. Catalyseur de la frustration montante de la population arabe due à la précarité et à la paupérisation, l’islamisme radical a su, dès les années 1980, se muer en instrument de revanche confessionnelle, ethnique et sociale, ainsi que l’atteste son implication dans l’éclatement de la fitna (discorde, conflit) qui a endeuillé par deux fois Ghardaïa en 1985 et 1990. C’est précisément sur ce registre que le FIS était parvenu à mobiliser ses bases sociales d’appui dans la vallée du Mzab et à recueillir, en dépit du « vote ibadite », 26,84 % des voix au premier tour des législatives avortées.
87 En plaçant en tête de liste à Ghardaïa un ingénieur agronome issu de la tribu des Châ’amba, le parti du cheikh Nahnah épouse, on ne peut mieux, les logiques du jeu social traversant la vallée du Mzab.
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89 Il est significatif à plus d’un titre que Mustapha Ben Bada[102] [102] Alger, entretien du 26 mai 2001. Réélu à Ghardaïa sur...
suite, le (seul) député HMS de Ghardaïa ait commencé l’entretien par cette phrase. Une phrase qui résume, s’il était besoin, le jeu social qui s’opère dans le creuset des rapports communautaires en gestation continue. Comme pour répondre en écho à ce discours des arabes sunnites sur les berbères ibadites de Ghardaïa, l’autre député de la vallée du Mzab, Ahmed Bayoudh, insistera longuement sur l’engagement nationaliste de sa communauté.
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suite. On n’a aucune leçon à recevoir en matière de nationalisme ni d’islam […] Dans le nationalisme, on est présent, dans l’islam, on est présent, dans la démocratie, on est présent. »
91 Comme Mustapha Ben Bada, il évoquera la sous-représentation de sa communauté dans les institutions de l’État, non sans se priver de décocher quelques flèches acerbe à l’endroit des islamistes.
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93 S’il s’articule différemment et épouse des contours variés d’une configuration électorale à une autre, il n’en demeure pas moins que le jeu social s’avère ici un aspect fondamental des élections législatives, l’envers et la lecture en négatif du jeu politique. À travers l’idiome de la açabiyya communautaire au principe de la liste indépendante mozabite, au moins autant que par les registres du dosage tribal et du jeu segmentaire qui ont présidé à la confection des listes RND respectivement à Djelfa et à W, le jeu social nous révèle ici quelques-unes de ses strates subalternes : il est l’expression en situation électorale des logiques de solidarité, des enjeux de pouvoir et des rapports de force entre groupes et agents sociaux, tenants (formels et informels) du pouvoir central et local, appareils de partis, intermédiaires et courtiers électoraux, dans un espace d’interaction sociale articulé sur des réseaux de solidarité en recomposition continuelle.
Le député algérien : un agent de la médiation clientélaire
94 En relevant les stratégies de mise en œuvre des solidarités primordiales menées par les candidats et les appareils de partis, nous avons voulu mettre l’accent sur les modes d’articulation du clientélisme, lors des législatives de juin 1997, entre le politique, l’anthropologique, les appareils d’État, les intermédiaires, le local et l’intérieur au sens où l’entend Jacques Berque. Sur l’ensemble des élus interviewés dans cette recherche, nous pensons que l’un des archétypes possibles du député algérien serait celui de l’agent de la médiation clientélaire[104] [104] Nous avons exposé ce point lors d’une communication au...
suite.
95 De part ses logiques opératoires et stratégies d’action, la figure de l’intermédiaire clientélaire présente ici l’avantage de dépasser les clivages partisans et les profils sociologiques des députés. Il faut noter cependant que la médiation clientélaire n’est pas toujours recherchée par les candidats aspirant à l’élection ; elle peut, le cas échéant, leur être imposée par le groupe social intéressé par le jeu politique sinon par l’exercice même de la représentation. Pourtant, si tout entrepreneur de la médiation clientélaire est de fait un agent de celle-ci, l’inverse n’est pas vrai : l’agent de la médiation clientélaire n’est pas toujours un entrepreneur de ladite médiation. En revanche, l’entrepreneur de la médiation clientélaire est celui qui, conscient de ses ressources, se place en position d’intermédiaire et/ou d’interface entre agents sociaux et appareils d’État. En d’autres termes, l’entrepreneur de la médiation clientélaire est cet agent qui s’emploie continûment à construire cette médiation, soucieux qu’il est de l’importance que revêtent la redistribution et les réseaux clientélaires pour ses logiques d’action. En corollaire, cet agent se situe entre le prédateur, décisivement tourné vers l’accumulation prédatoire de biens matériels, et l’entrepreneur de la médiation clientélaire.
96 Fils de chahid, de moudjahid ou de notable, l’entrepreneur clientélaire part très souvent d’un capital symbolique sinon d’une rente (dette de sang, héritage d’un capital immatériel, etc.) dont il tirera profit pour acquérir des positions dans l’administration, la haute bureaucratie, le parti unique ou les appareils d’État, à partir desquelles il tissera (ou se placera dans) un réseau de clients. Pour occuper simultanément plusieurs positions, il multipliera les investissements, les allées et venues entre l’administration étatique, le pouvoir local, le parti unique, les secteurs public et privé. Faisant valoir ses attachements primordiaux (local, tribal, régional, religieux, ethnique, linguistique), son capital symbolique, scolaire ou sa position dans les appendices de l’État, il peut se présenter, selon son poids, aux élections législatives ou locales. À la « représentation », l’entrepreneur clientélaire peut préférer, en fonction des stratégies qu’il poursuit, l’occupation de positions dans les agences étatiques ou les entreprises publiques. Avec l’avènement de la libéralisation politique amorcée au lendemain des émeutes d’octobre 1988, il peut être tenté de quitter le FLN, il est vrai lâché par les titulaires du pouvoir politique, pour investir dans le « mouvement associatif » en pleine éclosion sans couper pour autant ses rapports clientélistes avec les réseaux d’influence et de patronage, ni perdre de vue ses affaires dans le secteur privé, s’il en a. De même qu’il peut opérer un repli et vivre sur sa rente, il peut également se connecter de nouveau à l’État par le biais de la nomination des maires, des élus à l’Assemblée désignée (le Conseil national de transition : 1994-1997), des ministres, conseillers, etc., et ne pas complètement couper les amarres avec le FLN. À l’heure du scrutin législatif de juin 1997, l’entrepreneur clientélaire se positionnera de façon à saisir l’offre de la représentation parlementaire. Pour y parvenir, il mobilisera ses positions antérieures dans les appareils d’État et son réseau d’influence, jouera du ktef[105] [105] Littéralement, épaule. Le mot renvoie à l’influence :...
suite, mobilisera ses kh’yiout (connexions, réseaux) et n’hésitera pas, pour mieux négocier sa candidature et son élection, de réactiver son nasab avec le groupe primordial. Ainsi, face à l’appareil du parti, il est la promesse de ralliement d’agents et de groupes sociaux alors que, face à ces derniers, il est l’engagement d’une allocation de services, d’intercession, voire de captage de niches dans les appareils d’État (réseaux de patronage, d’influence et de solidarité, (re)constitution de clans, etc.)
Structures des opportunités, stock des ressources et répertoires d’action
97 Fils d’un capitaine de l’Armée de libération nationale doté d’un statut de responsable local du FLN, « monsieur Z » est un entrepreneur de la médiation clientélaire. Descendant d’une tribu de nomades sédentarisés d’une région pré-saharienne, il effectue ses études secondaires à Alger avant de s’installer à Paris pour y entamer un cursus universitaire en économie. Six mois après son retour au pays, en 1980, « Z » est sitôt nommé directeur de cabinet d’un wali (préfet). « Déçu », selon son témoignage, au bout d’une année passée dans ce poste de la fonction publique, il se tourne alors vers le secteur privé. Avec l’appui et les solides relations de son père, il obtient sans encombre un crédit pour financer un projet d’élevage de la poule de ponte. La facilité et la célérité avec lesquelles « monsieur Z » trouve, depuis son retour de France, emplois dans la haute administration de l’État et crédits de financement auprès des banques publiques, indiquent bien son statut de fils de notable jouissant des avantages du système clientéliste, prédateur[106] [106] Mohammed Harbi, « Régulation politique et prédation »,...
suite et rentier de l’« Algérie socialiste ». À l’instar de bien d’autres entrepreneurs privés algériens[107] [107] Djilali Liabès, Capital privé et patrons d’industrie...
suite, agents s’il en est d’une straddling class[108] [108] C’est-à-dire la classe qui « enjambe », « chevauche ». ...
suite, c’est par la « commutation des positions salariées »[109] [109] Jean-François Bayart, ibid. , p. 130. ...
suite qu’il actionnera les ressorts du transfert, de l’enrichissement et de l’accumulation. Aussi, se fera-t-il nommer sur les listes uniques du FLN aux élections des APW de 1984. Propriétaire de poulailler et fils d’un gros éleveur de bétail[110] [110] Il possède, selon le récit de son fils, une ferme et une...
suite, sitôt élu, « monsieur Z » se voit confier la présidence de la « commission d’agriculture et de développement rural » de sa wilaya d’origine.
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99 Occuper des positions dans les appareils d’État (haute administration, parti unique, assemblées élues, etc.) pour en acquérir d’autres encore dans le secteur privé (poulailler, crédits, etc.), opérer, par un processus d’échange symbolique, une conversion de ressources, huiler les mécanismes de chevauchement[111] [111] Jean-François Bayart, L’État en Afrique…, op. cit. ,...
suite entre le « public » et le « privé », le formel et l’informel : telle semble être l’entreprise sociale à laquelle s’attèle « monsieur Z », patiemment mais résolument et efficacement, tel le big man[112] [112] Jean-François Médard, « Le “Big man” en Afrique :...
suite de Mar-shall Sahlins ou le strongman[113] [113] Joel S. Migdal, op. cit. , chap. VII et VIII, p. 238-277. ...
suite de Joel Migdal. En raison de l’emboîtement réciproque, par lui opéré, des deux principaux ressorts du processus d’accumulation, le président de la « commission d’agriculture et de développement local » devait se livrer en permanence au périlleux exercice de gestion commune des affaires publiques et privées.
100
suite. Il voulait me priver des équipements. »
101 Poursuivant opportunément son chassé-croisé entre les appareils d’État et le secteur privé, « monsieur Z » quitte l’APW pour l’OPGI (Office public de gestion immobilière), non sans en obtenir au préalable les équipements qu’il réclamait. Renforçant ses positions les unes par les autres, grâce à sa nouvelle fonction, il obtient en 1987 tour à tour un « logement social » (appartement de cinq pièces) et une assiette de terrain de 400 m2.
102
103 C’est au moment où le FLN, frappé de plein fouet par la colère sociale, fait les frais de l’amorce en clair-obscur de la libéralisation politique, que « monsieur Z » décide de quitter précautionneusement la politique, pour trouver refuge dans les bureaux de l’administration publique et les chantiers des affaires privées. Accompagnant la forte poussée d’urbanisation, perceptible partout en Algérie, il décide alors d’orienter son investissement vers un des secteurs les plus rentables du moment : la construction. Pour ce faire, il revendra son terrain, acheté au dinar symbolique, à plus d’un million de dinars, ainsi que son poulailler, financé par une banque publique, et s’associe avec son frère, détenteur d’un commerce.
104
105 S’il a, par prudence, quitté le FLN au lendemain des émeutes d’octobre 1988, il n’a pas pour autant répudié ses réseaux clientélistes avec le système de pouvoir local, tant il est vrai que c’est de ces attaches que dépendent ses capacités de captation des « petits marchés auprès des établissements publics ». Dans un contexte de contraintes et d’opportunités variables, « monsieur Z » est constamment en cours de conversion des ressources d’autorité et d’allocation en sa possession, les unes au moyen des autres. À l’aune de cet art de faire, l’adhésion à un parti et l’exercice d’un mandat électif, peu ou prou encombrés par des choix idéologiques, ne sont guère plus que des véhicules permettant à ses utilisateurs d’accéder aux foyers de pouvoir à partir desquels doit s’actionner le procès d’accumulation. La dimension idéologique est d’autant plus secondaire que la politique est réduite, dans l’acception de cet entrepreneur de la médiation clientélaire, à l’occupation des lieux du pouvoir, donc de la prédation.
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107 Sorte de syndicat d’enfants de maquisards, l’ONEM (Organisation nationale des enfants de moudjahidine), comme toutes les autres associations de ce type, a servi, depuis sa création en 1993, à véhiculer le discours nationalitaire populiste et à meubler le vide politique creusé par la war-like politics, par ses représentants siégeant aux assemblées désignées et soutenant les options lourdes du régime. Outre sa campagne de soutien au candidat Zeroual aux élections présidentielles de 1995, l’ONEM a fait partie des organisations de l’ainsi nommée « famille révolutionnaire » qui ont promptement soutenu la création ex nihilo du RND. En retour de cet appui total et cependant monnayé au régime, les promoteurs et autres bénéficiaires de cette association se voient accorder, patronage aidant, « quotas de sièges » dans différents appareils d’État, logements, lots de terrain, commerces, voire prises en charge dans les « résidences d’État », etc. En devenant, au lendemain de son abandon du FLN, le responsable local de l’ONEM, « monsieur Z » préparait derechef son retour à la politique, en l’occurrence aux instances d’allocation des ressources de l’État prédateur, ainsi « prédaté ». D’accumulation en commutation, de positionnement en chevauchement, l’entrepreneur de la médiation clientélaire est prêt à porter les couleurs bigarrées du RND à l’heure des législatives de juin 1997.
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109 La formule est d’autant plus appropriée que son auteur constitue lui-même précisément la preuve implacable de sa pertinence : hier encore élu local du FLN, il est désormais aujourd’hui député RND. Si l’appartenance partisane a changé en cours de route, l’art de faire ne change pas en revanche, qui procède par conversion de ressources et plasticité. Pour assurer son insertion dans la machine électorale du RND, « Monsieur Z » fera valoir en sus la filiation lignagère à sa tribu d’origine.
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111 Pour gagner sa position sur la liste RND de sa wilaya où les sentiments primordiaux font sens, ces ressources n’ont pas peu contribué, dans la stratégie de cet entrepreneur, de se poser en interface incontournable entre ses clients et la machine électorale du régime. Relais clientélaire, face à l’appareil partisan, il marchande son assise tribale – réelle ou supposée – et la promesse de ralliement de celle-ci au parti du régime ; face à ses clients, il vend ses positions réelles et supposées dans les appareils d’État et la promesse de redistribution de services et bénéfices. Pour les promoteurs de la machine électorale, son profil (de fils de la « famille révolutionnaire », détenteur d’un diplôme universitaire français de troisième cycle, d’entrepreneur privé, d’ancien élu local du FLN et responsable de l’ONEM, descendant qui plus est d’une « tribu importante ») sied à cette région des intérieurs. Pour ses clients, la position éligible de « monsieur Z » sur la liste d’un parti qui ne se cache pas d’être une machine électorale, est l’attribut de la réussite sociale, la preuve de l’efficacité des réseaux de patronage du candidat charika gadra.
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113 C’est en ces termes que L. H.[115] [115] Alger, entretien du 14 mai 2001. ...
suite, député RND, justifie son retrait du FLN. Élu du parti unique aux assemblées populaires de wilaya de 1984 et responsable commercial dans une entreprise publique, après la déroute du FLN, c’est en « candidat indépendant » qu’il se fait élire aux élections municipales de juin 1990. En 1994, il est désigné député au Conseil national de transition dans le « quota » (de quatre personnes) réservé à une association de la « famille révolutionnaire ». Nomade sédentarisé au début des années 1960, il est un protecteur[116] [116] J. Duncan Powell, « Peasant Society and Clientelist Politics »,...
suite pour son groupe social. En effet, pour des nomades vivant dans une région peu ou prou développée, la recherche d’un protecteur répond au besoin de réduire l’insécurité et la précarité de l’existence. L’isolement, la rareté des biens vitaux (emplois, logements, eau courante, etc.), l’insécurité et la précarité sont, il est vrai, des facteurs particulièrement propices à l’instauration des rapports de clientélisme et de patronage, de la Colombie à l’Inde en passant par l’Europe du Sud.
114 Ces fonctions de médiation et d’intercession ne font pas forcément de l’intermédiaire clientélaire un patron pour autant : distribuer des services n’appelle pas toujours la permanence de la réciprocité ; celle-ci dépend de la conversion de la dette morale en obligation de vote. En effet, la « réciprocité est pour l’électeur, une modalité particulière d’accès à des ressources rares ; pour l’élu, un moyen de constitution et de reproduction d’un capital politique qui s’exprime en nombre de voix et en capacité de mobilisation de réseaux d’alliés qui lui sont redevables de services qu’il a rendus. »[117] [117] Jean-Louis Briquet, La tradition en mouvement. Clientélisme...
suite La médiation clientélaire introduit en revanche et assurément un rapport instrumental et somme toute informel entre l’intermédiaire clientéliste et son groupe (ou réseau(x) de clients).
115
116 Ce propos décrivant les techniques de mobilisation politique en situation électorale est celui de Bahbouh Nourredine[118] [118] Entretien du 10 juin 2001. ...
suite. Ancien ministre de l’Agriculture et de la pêche dans les gouvernements successifs de MM. Sifi (avril 1994-janvier 1996) et Ouyahia (janvier 1996-juin 1997), il est coopté, à l’occasion des élections législatives de juin 1997, tête de liste des candidats RND à Bordj Bou Arréridj, sa région natale. Après son élection, il occupera tour à tour le poste de président du groupe parlementaire du RND, et de vice-président de l’Assemblée. Lors des élections présidentielles de 1999, il choisit de soutenir son ami, le candidat Mokdad Sifi, comme lui député RND et s’attire les foudres des (nouveaux) patrons de son parti.
117
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118 En effet, par le lien vertical et dyadique qu’elle établit entre l’intermédiaire et son groupe de clients, la médiation clientélaire tend à faire perdre à la citoyenneté sa consistance, quand elle n’en contrarie pas l’avènement : en privilégiant les liens primordiaux (açabiyya, localisme, tribalisme, régionalisme, communauté ethnique, linguistique, etc.), la médiation clientélaire se dresse en obstacle devant l’établissement de liens civiques basés sur l’autonomie sociale et morale du sujet[120] [120] Alain Touraine, Critique de la modernité, Paris, Fayard,...
suite et la différenciation de la sphère politique des autres sphères du champ social. Or, dès lors qu’ils recrutent dans les listes de candidats pour les législatives des relais clientélaires, ainsi que le suggèrent les quelques profils de députés étudiés ici du FLN, RND et HMS, les partis politiques peuvent, en toute hypothèse, être considérés, aussi, comme des instances potentielles de la médiation clientélaire. De tels partis reposeraient en fait sur leur capacité à agréger des clientèles avec lesquelles ils monnayeraient des positions dans un régime – en quête de légitimité – et un accès aux circuits de redistribution de la rente, qui leur permet en retour d’entretenir leurs clientèles respectives. Les logiques lourdes de la formule politique algérienne préviennent cependant ce processus qui pourrait déboucher à terme sur l’émergence d’un espace du politique régulant le conflit de société. Un processus qui déboucherait en somme sur une sortie de l’autoritarisme.
119 Enchâssé dans une matrice d’échange clientélaire et de prédation réciproque entre un État prédateur « prédaté » et une société « prédatée » et prédatrice, tout concourt à faire du député algérien un agent de la médiation clientélaire, qu’il l’ait en définitive recherché ou pas.
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121 Extrait d’un entretien avec Nourredine Aït Hamouda[121] [121] Entretien du 12 juin 2001. Député RCD de Tizi Ouzou,...
suite, un député RCD de Tizi Ouzou, ce propos a plus ou moins été déployé sur la même gamme par plusieurs autres députés d’appartenance partisane diverse. Pour Sahli Abderrahmane, son homologue du FLN, le « député est une chikaya (plainte) ambulante ». Si les formulations diffèrent d’un député à un autre, le fond en revanche reste le même : la médiation clientélaire.
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123 Ce propos est celui de B. T., député FLN. Fils de moudjahid, avant son mandat de représentant, ce dernier a été tout à la fois enseignant, élu local, directeur de lycée puis directeur du secteur de l’éducation dans une wilaya. Originaire des villages, il aurait été coopté, selon son récit, par quatre kasmate (cellules locales) du FLN de sa circonscription. Ces quatre communes ont un lien commun : elles constituent toutes des villages. Or, B. T se définit précisément comme un villageois. On le voit, autant en référence à son capital symbolique qu’à ses réseaux de solidarité et d’influence constitués au cours d’un itinéraire l’amenant sans cesse entre la direction du secteur de l’éducation, le pouvoir local, le parti et la zaouïa, B. T. présente le profil type de l’agent de la médiation clientélaire. Son propos traduit par ailleurs assez nettement cette position. À l’instar de Aït Hamouda, il pointe la non efficience des « armes du contrôle parlementaire », relève le rôle de « chambre d’enregistrement » à laquelle est réduite l’Assemblée, circonscrit le champ et les modalités de la médiation clientélaire. En privilégiant, pour résoudre les chikayate (plaintes), ses ‘maâref (connaissance des hommes d’influence et des lieux d’allocation de ressources, carnet d’adresses) et « relations personnelles » plutôt que l’usage des règles du droit, B. T s’insère on ne peut mieux dans les rapports de clientèle : un droit garanti par la loi, impersonnel par essence, offre il est vrai moins de dividendes politiques[122] [122] Alain Rouquié, cité, p. 89. ...
suite. En effet, « dans le clientélisme, la création et le maintien du système sont presque totalement dépendants des relations de face-à-face. Les relations impersonnelles horizontales entre les personnes selon un système hiérarchique sont aussi inefficientes qu’elles sont rares […] Le contrat dyadique entre patron et client (ou entre intermédiaire et patron) est un accord privé, non écrit, informel et hautement personnalisé. »[123] [123] J. D. Powell, art. cité, p. 423-424, cité par Jean-Louis...
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125 Ce propos d’un député islamiste[124] [124] Pour l’analyse du profil sociologique de ce député,...
suite, docteur en charia, trahit sa crainte de ne pas se faire réélire aux prochaines législatives : mieux que quiconque, il sait que son siège tient à son obligation de payer la dette morale qu’il doit à ses électeurs et que c’est de la redistribution matérielle que dépend sa rentabilité symbolique[125] [125] Jean-François Médard, « Le “Big man” en Afrique… »,...
suite. Or, on l’a vu, cette capacité de redistribution matérielle est proportionnelle au degré d’insertion du député dans la matrice clientélaire du régime. De cette règle politique non écrite, le député islamiste en a une parfaite « conscience discursive »[126] [126] Anthony Giddens, op. cit. , p. 33 et 90-93. ...
suite :
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127 Autant dire que c’est à l’aune de cet art de redistribution que se détermine pour l’essentiel la reconduction ou pas du député.
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suite.(C’est nous qui soulignons)
129 Tout se passe en somme comme si la médiation clientélaire qui s’opère au ras du sol social répondait en écho à celle qui se contracte dans les hauts lieux du régime entre les tenants de celui-ci et les élites politiques ; clientélisme de l’État et clientélisme de la société sont en définitive les deux répertoires d’énonciation d’un seul et même phénomène. Instrumentale, structurante, informelle et évasive, la médiation phrasée en termes clientélaires qui s’est produite en creux du jeu politique entretient in fine des liens entre l’État « qui n’est rien d’autre qu’une arène de conflits entre loyautés personnelles et réseaux de clients »[128] [128] Jean Leca, « La démocratisation dans le monde arabe… »,...
suite… et la société, de plus en plus réduite à une agrégation de « communautés » sans norme commune d’échange et de contrôle social.
130 **
131 Peut-on tirer une conclusion d’un travail tout entier articulé sur des hypothèses risquées à partir de cinquante entretiens semi-directifs parmi un échantillon aléatoire de députés algériens ? Il s’en faut de beaucoup. Cet article aboutit tout au plus à quelques conclusions provisoires qui voudraient avoir simplement la prétention d’être à leur tour des hypothèses de travail.
132 En variant l’échelle d’observation de la sphère institutionnelle (le jeu politique) au champ social (le jeu social), en concevant une continuité analytique entre micro-situation (le député comme un agent social) et macro-situation (jeux politique et social), ce travail a voulu saisir, chaque fois que faire se pouvait, les ressorts de la représentation algérienne accouchée par les urnes de juin 1997. La mise en regard des deux paliers d’analyse aura ainsi permis d’identifier certains mécanismes de pouvoir, de repérer quelques stratégies d’acteurs, de cerner certaines logiques d’identification. Une des conclusions provisoires, à laquelle aura abouti cette recherche, est que le moment électoral est un précieux révélateur, en mesure de rendre compte de ce qui se joue en société, autant qu’un support d’analyse pertinent des rapports qu’entretient celle-ci avec l’État. Enjeu crucial des titulaires du régime, vues d’en haut, les élections législatives du 5 juin 1997 auront consacré un jeu politique désamorcé. Vues d’en bas, elles furent l’occasion pour les acteurs du jeu social d’effectuer des transactions électorales dans le creuset des rapports de clientèle. Par-delà donc la dichotomie réductrice entre « pouvoir » et « société », cette ligne d’analyse aura donc montré que « clientélisme d’État » et « clientélisme de la société » se complétaient, l’un étant en définitive le prolongement de l’autre, et participaient pour ainsi dire d’un fait social total. Ainsi, par l’action réciproque d’agents, groupes, appareils et réseaux interposés, « État » et société se lancent mutellement des appels de clientélisme, des appels au clientélisme.
133 Dans la même veine, ce travail n’aura pas totalement failli s’il s’avère être parvenu à relever le caractère inopérant de la taxinomie appliquée à l’Algérie (et au monde arabe) selon laquelle régime autoritaire rime toujours avec élections « non concurrentielles » et « sans choix » : il y a de la concurrence et du concurrentiel même dans un jeu politique désamorcé où les électeurs ne sont pas en mesure d’écarter les titulaires du pouvoir. En dernier ressort, tout se passe comme si, au désamorçage du jeu politique devait correspondre le desserrement du jeu social. C’est au cœur de cette correspondance que gît, pensons-nous, l’une des logiques structurantes du nouveau compromis social en négociation entre un État prédateur « prédaté » ne pouvant plus assurer le « contrat social » populiste, et une société traversée par une discontinuité sociale, « prédatée » et prédatrice. À l’ombre de cette configuration, un des enjeux majeurs auquel est confronté le député algérien serait l’institutionnalisation de son statut informel d’agent de la médiation clientélaire. Pour ce faire, ce dernier devrait toutefois faire passer l’exigence de la représentation parlementaire avant celle de l’accumulation qui procède, le plus souvent, on l’a vu, par capture et prédation. Y parviendra-t-il cependant, alors même qu’il évolue à l’aune d’une formule qui consacre l’évitement du politique et la prédation, entre autres choses ?[*] [*] Je remercie Gilles Kepel pour le suivi soutenu et les conseils...
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Notes
[ 1] Guillermo O’Donnel, Philippe Schmitter, Transition from Authoritarian Rule : Tentative Conclusions about Uncertain Democracies, Baltimore, John Hopkins University Press, 1986, p. 7.
[ 2] Eberhard Kienle, « More than a Response to Islamism : The Political Deliberalisation of Egypt in the 1990s », Middle East Journal, 52 (2), printemps 1998, p. 219-235.
[ 3] Jean Leca, « Paradoxes de la démocratisation : l’Algérie au chevet de la science politique », Pouvoir, 86, 1998, p. 11.
[ 4] Luis Martinez, La guerre civile en Algérie, Paris, Karthala, 1998, notamment p. 265-300.
[ 5] En janvier 1995, Hocine Aït Ahmed, secrétaire général du FFS, Abdelhamid Mehri, secrétaire général du FLN (depuis, certains responsables de l’ancien parti unique ont contesté la validité du mandat de celui-ci), Anouar Haddam, représentant du FIS, Ahmed Ben Bella, président du MDA, Abdallah Djaballah, président du mouvement Ennahda, Louisa Hanoune, porte-parole du PT, Ali Yahyia Abdenour, président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme, réunis sous l’égide de la communauté catholique de Sant’Egidio à Rome, ont signé une « plate-forme pour une solution politique et pacifique de la crise algérienne », demandant la levée de l’interdiction du FIS et proclamant le respect de la Déclaration universelle des droits humains, du pluralisme, de l’alternance pacifique au pouvoir et le rejet de la violence. La plate-forme reconnaît par ailleurs les principes de la révolution et de la personnalité algériennes.
[ 6] William Zartman, « Opposition as a Support of the State », dans Adeed Dawisha, William Zartman (eds), Beyond Coercion : The Durability of the Arab State, Londres, Croom Helm, 1988, p. 62 [traduction de l’auteur].
[ 7] Abdenacer Djabi, Al intikhabat, al-dawla wa al-mujtamaâ (Les élections, l’État et la société), Alger, Casbah éditions, 1998, p. 190.
[ 8] Jacques Fontaine, « Les élections législatives algériennes. Résultat du premier tour : 26 décembre 1991 », Monde arabe Maghreb-Machrek, 135, janvier-mars 1992, p. 156.
[ 9] Entre autres, Luis Martinez, « De l’élection présidentielle au référendum : la quête d’une légitimité algérienne », Monde arabe Maghreb-Machrek, 168, avril-juin 2000, p. 44.
[ 10] Gilles Kepel, Jihad. Expansion et déclin de l’islamisme, Paris, Gallimard, 2000.
[ 11] Abdenacer Djabi, op. cit., p. 200.
[ 12] Jacques Fontaine, « Les élections législatives algériennes. Résultat du premier tour : 26 décembre 1991 », art. cité, p. 156.
[ 13] El Hadi Chalabi, « La Constitution, le peuple et le Président », La Nation, 175, semaine du 26 novembre au 2 décembre 1996, p. 8.
[ 14] Ibid.
[ 15] Ahmed Mahiou, « Note sur la Constitution algérienne du 28 novembre 1996 », Annuaire de l’Afrique du Nord, tome XXXV, 1996, p. 486.
[ 16] Assemblée populaire de commune.
[ 17] Assemblée populaire de Wilaya.
[ 18] Philippe C. Schmitter, « Dangers and Dilemmas of Democracy », Journal of Democracy, 5 (2), avril 1994, p. 60.
[ 19] Hubert Gourdon, « La Constitution algérienne du 28 novembre 1996 », Monde arabe Maghreb-Machrek, 156, avril-juin 1997, p. 47.
[ 20] Philippe C. Schmitter, art. cité, p. 59.
[ 21] Bassma Kodmani-Darwish, « Introduction », dans Bassma Kodmani-Darwish, May Chartouni Dubarry (dir.), Les États arabes face à la contestation islamiste, Paris, IFRI-Armand Colin, 1997, p. 15.
[ 22] En application de l’Ordonnance n° 97-09 du 6 mars 1997 portant loi organique relative aux partis politiques, le parti du cheikh Nahnah a dû concéder un toilettage de son sigle par un subtil jeu de mot : ainsi, de Harakat al-Moujtamaâ al-Islami (Mouvement de la société islamique, HAMAS), il est devenu Harakat al-Moujtamaâ al-Silm (Mouvement de la société de la paix, HMS).
[ 23] Khalida Messaoudi (née Toumi). Alger, entretien du 6 juin 2001. Enseignante de mathématiques, militante féministe, elle fut la directrice de campagne électorale de Saïd Sadi aux élections présidentielles de novembre 1995. Député RCD d’Alger, elle a été exclue de ce parti à la fin mai 2001, suite à une divergence d’appréciation des émeutes de Kabylie. Elle avait alors déclaré, à un quotidien algérien : « C’est l’échec de toute ma génération ». Elle occupe, depuis juin 2002, le poste de ministre de la Communication et de la culture et porte-parole du gouvernement.
[ 24] Entretien du 12 mai 2002.
[ 25] Daho Djerbal, « Les élections législatives du 5 juin 1997 en Algérie. Enjeux politiques, logiques et acteurs », Monde arabe Maghreb-Machrek, 157, juillet-septembre 1997, p. 158.
[ 26] Cf. Mohammed Hachemaoui, « Jeu politique, jeu social, agents de la médiation clientélaire : hypothèses pour une sociologie de la représentation algérienne 1997-2002 », mémoire de DEA en science politique, Institut d’études politiques de Paris, septembre 2001.
[ 27] Noureddine Bahbouh. Alger, entretien du 10 juin 2001. Ingénieur en hydraulique formé en URSS, cadre supérieur, ancien ministre de l’Agriculture et de la pêche dans les gouvernements successifs de Sifi (avril 1994-janvier 1996) et Ouyahia I (janvier 1996-juin 1997), il est désigné, à l’occasion des législatives de juin 1997, à la tête de la liste des candidas RND à Bordj Bouarreiridj, sa région natale. Il a eu à présider le groupe parlementaire RND. Il n’en sera pas moins exclu, alors même qu’il occupait le poste de vice-président de l’Assemblée, pour avoir dirigé la campagne présidentielle (1999) de Mokdad Sifi, comme lui député RND et comme lui exclu dudit parti. Pour rendre son exclusion du parti opératoire, l’Assemblée a procédé par vote à sa destitution de son poste de vice-président, quelques semaines après l’élection du président Bouteflika.
[ 28] À l’image de l’arroseur arrosé, nous soutenons qu’en Algérie, l’État y est prédateur de la société au même titre qu’il est « prédaté » par ses groupes et agents sociaux ; inversement, la société est « prédatée » par les appareils, agents, instances formelles et informelles de l’État, au même titre qu’elle est prédatrice de celui-ci.
[ 29] Ben Dakir Saïd, député RND de Mila et ancien ministre des Transports dans le premier gouvernement Ouyahia (janvier 1996-juin 1997). Parce qu’il a refusé d’acquiescer au soutien de son parti à la candidature de Bouteflika, Ben Dakir a été exclu du RND. Alger, entretien du 13 juin 2001.
[ 30] Joel S. Migdal, Strong Societies and Weak States. State-Society Relations and State Capabilities in the Third World, Princeton, Princeton University Press, 1988.
[ 31] Alain Rouquié, « L’analyse des élections non concurrentielles : contrôle clientéliste et situations autoritaires », dans Guy Hermet, Alain Rouquié, Juan Linz (dir.), Des élections pas comme les autres, Paris, Presses de Sciences Po, 1978, p. 89.
[ 32] Jean Leca, « La démocratisation dans le monde arabe : incertitude, vulnérabilité et légitimité », dans Ghassan Salamé (dir.), Démocraties sans démocrates. Politiques d’ouverture dans le monde arabe et islamique, Paris, Fayard, 1994, p. 41-43.
[ 33] Cf. John Waterbury, « Une démocratie sans démocrates ? Le potentiel de libéralisation politique au Moyen-Orient », dans Ghassan Salamé, op. cit., p. 111-112.
[ 34] Jacques Fontaine, « Les élections législatives algériennes. Résultat du premier tour : 26 décembre 1991 », art. cité, p. 156.
[ 35] Ibid.
[ 36] Jacques Fontaine, « Résultats et évolution des forces politiques », Monde arabe Maghreb-Machrek, 157, juillet-septembre 1997, p. 162.
[ 37] Les candidats du PND et les indépendants y étant affiliés ont obtenu, lors des législatives de 1995, 94 % des 444 sièges à pourvoir sur un ensemble de 454, contre 87 % en 1984 et 77 % en 1987. Cf. Sandrine Gamblin (dir.), Contours et détours du politique en Égypte : les élections législatives de 1995, Paris, L’Harmattan, 1997.
[ 38] Aux présidentielles de novembre 1995, Mahfoud Nahnah avait obtenu 2907000 voix ; au premier tour des législatives avortées, le FIS avait obtenu 3260222 voix. Lors des législatives de juin 1997, les deux partis islamistes totalisaient 2438000 voix.
[ 39] Après avoir approuvé la « loi portant amnistie » à l’Assemblée et appelé à voter pour le référendum sur la « concorde civile », le RCD a rejoint le gouvernement en septembre 2000 pour le quitter en mai 2001, après le déclenchement des émeutes de Kabylie.
[ 40] William Zartman, cité, p. 61-87. Pour une discussion critique de la vulgate des politistes sur l’opposition dans le monde arabe, cf. Jean Leca « Opposition in the Middle East and North Africa », Government and Opposition, 32 (4), automne 1997, p. 557-577.
[ 41] Cf. John Waterbury, Le commandeur des croyants. La monarchie marocaine et son élite, Paris, PUF, 1975 ; Rémy Leveau, Le fellah marocain défenseur du trône, Paris, Presses de Sciences Po, 2e éd, 1985 (1re éd. : 1976).
[ 42] John Waterbury, « Une démocratie sans démocrates ? Le potentiel de libéralisation politique au Moyen-Orient », dans John Waterbury, op. cit., p. 116.
[ 43] L’action réciproque des instruments du désamorçage du jeu politique tend à empêcher la structuration de bases électorales parce que, plus en aval, elle prévient précisément l’accouchement du politique.
[ 44] À titre d’exemple, celle-ci est de l’ordre de 10000 dinars/mois pour les députés du FFS et de 5000 dinars/mois pour ceux du HMS. Pour les élections présidentielles de 1999, les députés FFS avaient versé à leur parti une cotisation de 100000 dinars chacun. Rapporté au nombre de députés que comptait son groupe parlementaire, le FFS aurait donc bénéficié, sous réserve d’inventaire, de 2 millions de dinars. Sources : deux députés dissidents du FFS. Au RCD, la cotisation mensuelle des députés serait de 8000 DA.
[ 45] Diane Singerman, Avenues of Participation. Family, Politics, and Networks in Urban Quarters of Cairo, Princeton, Princeton University Press, 1995, p. 255-259.
[ 46] Faruk Bilici, « Sociabilité et expression politique islamistes en Turquie : les nouveaux vakifs », Revue française de science politique, 43 (3), juin 1993, p. 412-434.
[ 47] Olivier Roy, L’échec de l’islam politique, Paris, Le Seuil, 1992 ; Gilles Kepel, op. cit. Sur la poussée islamiste en Algérie, cf. Omar Carlier, « De l’islahisme à l’islamisme. La thérapie politico-religieuse du FIS », Revue d’études africaines, 126, 1992, p. 185-219.
[ 48] Ben Dakir Saïd, ministre des Transports dans le premier gouvernement Ouyahia et député RND de Mila. Alger, entretien du 13 juin 2001.
[ 49] On peut y ajouter diverses primes fixes et occasionnelles (pour l’aïd ou le hadj). Nous ne sommes pas loin du panem et circens. À titre comparatif, le SMIC est de 8000 DA/mois.
[ 50] Daho Djerbal, art. cité, p. 159.
[ 51] Paul Veyne, Le pain et le cirque. Sociologie historique d’un pluralisme politique, Paris, Le Seuil, 1976, p. 21. Djilali Mehri, écrit un quotidien algérien, « a fait don, par le passé, de six ambulances aux différentes structures médicales locales, deux stations de refroidissement d’eau, trois générateurs d’hémodialyse, des équipements aux clubs sportifs. Il consacre annuellement des sommes d’argent importantes aux démunis et finance entièrement l’association de bienfaisance Daouia et le centre de jeunesse Souf qu’il a lui-même fondés », Liberté, 13 mai 2002, p. 6. Conduisant une liste indépendante aux élections législatives du 30 mai 2002, Djilali Mehri s’est vu refuser son dossier par le ministère de l’Intérieur. Loin de se réduire à une « question technique », nous faisons l’hypothèse que l’exclusion du milliardaire du jeu électoral aurait partie liée avec les stratégies de lutte entre clans influents du régime autour des enjeux de la répartition de la vente pétrolière, du foncier et des monopoles économiques.
[ 52] Djilali Mehri a ouvert, au courant de l’année 2000, une usine de bière (avec et sans alcool) dans la zone industrielle de Rouiba, à la périphérie Est d’Alger.
[ 53] Mohammed Harbi, L’Algérie et son destin. Croyants ou citoyens, Paris, Arcantère, 1992, p. 193.
[ 54] Jean-Philippe Bras, « Élections et représentation au Maghreb », Monde arabe Maghreb-Machrek, 168, avril-juin 2000, p. 4.
[ 55] Élisabeth Longuenesse, « Logiques d’appartenances et dynamiques électorales dans une banlieue ouvrière : le cas de la circonscription 25 à Helwân », dans Sandrine Gamblin, op. cit., p. 229.
[ 56] Il s’agit ici de configurations changeantes et non pas ne varietur. L’analyse sera par conséquent portée sur les facteurs structurels, contextuels et situationnels qui interagissent dans la configuration électorale.
[ 57] Peter Blau, Power and Exchange in Social life, New York, John Wiley, 1967, cité par Jean-François Médard, « Clientélisme politique et corruption », Revue Tiers Monde, 12 (161), janvier-mars 2000, p. 78. Pour une critique de la « sociologie structurelle » de Peter Blau, cf. Anthony Giddens, La constitution de la société. Éléments de la théorie de la structuration, traduit de l’anglais par Michel Audet, Paris, PUF, 1987, p. 266-273. Pour une critique de la théorie de l’échange social de Peter Blau, cf. Pierre Birnbaum, La fin du politique, Paris, Le Seuil, 1975, p. 183-212.
[ 58] Après l’arrêt du processus électoral, le pouvoir algérien a procédé au remplacement des APC par l’installation de Délégations Exécutives Communales.
[ 59] Jean-François Bayart, « L’énonciation du politique », Revue française de science politique, 35 (3), juin 1985, p. 343-372.
[ 60] Samuel Eisenstadt, Luis Roniger, Patrons, Clients and Friends : Interpersonnal Relations and the Structure of Trust in Society, Cambridge, Cambridge University Press, 1984.
[ 61] S. N. Eisenstadt, L. Roniger, « The Study of Patron-Client Relations and Recent Developments in Sociological Theory », dans S. N. Eisenstadt, René Lemarchand (eds), Political Clientelism, Patronage and Development, Londres, Sage Publications, 1981, p. 276.
[ 62] Jean-François Médard, « Le rapport de clientèle : du phénomène social à l’analyse politique », Revue française de science politique, 26 (1), février 1976, p. 108.
[ 63] Marcel Mauss, « Du don, et en particulier de l’obligation à rendre les présents », dans M. Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 8e éd, 1983, « Quadrige », p. 147.
[ 64] Ernest Gellner, « Patrons and clients », dans Ernest Gellner, John Waterbury (eds), Patrons and Clients in Mediterranean Societies, Londres, Duckworth, 1977, p. 3.
[ 65] Jean-Louis Briquet, La tradition en mouvement. Clientélisme et politique en Corse, Paris, Belin, 1997, p. 38.
[ 66] Pour préserver l’anonymat du député, nous ne dévoilerons ni son nom ni la date et le lieu de l’entretien.
[ 67] Le nom de Cherif Rahmani avait en effet circulé dans le microcosme de la presse écrite algéroise comme candidat potentiel au poste de Chef du gouvernement lors de la campagne électorale des législatives de juin 1997.
[ 68] Marc Bloch, « Réflexion d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », dans Mélanges historiques, Paris, Bibliothèque générale de l’école pratique des hautes études, VIe section, SEVPEN, tome 1, 1963, p. 54, cité par Jean-François Bayart, « L’énonciation du politique », art. cité, p. 358.
[ 69] Pierre Bonte, « Tribus et pouvoirs dans le monde arabe et ses périphéries », La Pensée, 325, janvier-mars 2001, p. 43-63.
[ 70] Témoignages en accord d’un député RND et d’un responsable de la commission de surveillance des élections au niveau de la wilaya en question. Plusieurs députés RND nous ont confirmé par ailleurs le rôle décisif des walis et des services de sécurité dans la confection des listes de candidats RND lors des législatives de juin 1997.
[ 71] Cette version concorde avec celle d’un élu RND de cette circonscription électorale.
[ 72] Clifford Geertz, « The Integrative Revolution : Primordial Sentiments and Civil Politics in the New States », dans The Interpretation of Cultures. Selected Essays by Clifford Geertz, New York, Basic Books, 1973, p. 255-310.
[ 73] Marshall D. Sahlins, « The Segmentary Lineage : An Organization of Predatory Expansion », dans Ronald Cohen et John Middleton (eds), Comparative Political Systems, New York, The Natural History Press, 1967, p. 93, cité par John Waterbury, op. cit., p. 87.
[ 74] On a pu observer ce phénomène lors de la campagne électorale des législatives du 30 mai 2002 également.
[ 75] Cf. Émile Masqueray, Formation des cités chez les populations sédentaires de l’Algérie. Kabyles du Djurjura, Chaouïa de l’Aurâs et Béni Mezab, Aix-en-Provence, Édisud, 1983 (1re éd. : 1886).
[ 76] E. A. Alport, « The Mzab », dans Ernest Gellner, Charles Micaud (eds), Arabs and berbers. From Tribe to Nation in North Africa, Londres, Duckworth, 1973, p. 145.
[ 77] L’ibadisme provient d’une secte fondée par Abdallah Ibn Ibâd à la fin du septième siècle.
[ 78] On peut citer pêle-mêle les tribus Châ’amba, Ouled Yahya, Ouled Sid Cheikh, Ouled Nayel, Ghazlia, etc.
[ 79] E. A. Alport, cité, p. 145.
[ 80] Michel Seurat, L’État de barbarie, Paris, Le Seuil, 1989, p. 19. Pour Ibn Khaldoun, c’est le nasab qui relève de l’illusion et non la açabiyya comme l’a écrit Michel Seurat.
[ 81] Benedict Anderson, L’imaginaire national. Réflexion sur l’origine et l’essor du nationalisme, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, La Découverte, 1996, p. 19.
[ 82] Cf. Omar Carlier, Entre nation et jihad. Histoire sociale des radicalismes algériens, Paris, Presses de Sciences Po, 1995.
[ 83] Pierre Bourdieu, Abdelmalek Sayad, Le déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, Paris, Minuit, 1964.
[ 84] Jeanne Favret, « Le traditionalisme par excès de modernité », Archives Européennes de Sociologie, VII, 1967, p. 71-93.
[ 85] Marcel Mercier, La civilisation urbaine au Mzab. Ghardaïa la mystérieuse, Alger, éditions P & G. Soubiron, 1932, p. 201.
[ 86] Ibid.
[ 87] Pierre Bonte, art. cité, p. 49.
[ 88] Malika Abdelaziz, « Fitna dans le M’zab », Algérie-Acualités, 1290, semaine du 5 au 11 juillet 1990, p. 14. La journaliste a recensé la destruction de 27 boutiques « du côté arabe », 14 magasins et une fabrique de cordes « du côté berbère ».
[ 89] Sur les 29 postes municipaux de cette commune, 16 étaient réservés aux Mozabites du temps du parti unique. Alors que, depuis 1967, le maire de la commune est mozabite, trois des cinq membres de l’exécutif communal sont issus de la communauté ibadite également. Malika Abdelaziz, « Fitna dans le M’zab », art. cité, p. 15.
[ 90] Malika Abdelaziz, « Rencontre avec cheikh Addoun, chef de la communauté ibadite d’Algérie. Le vieil homme et l’Islam », Algérie-Actualité, 1291, semaine du 12 au 18 juillet 1990, p. 13.
[ 91] Malika Abdelaziz, « Fitna dans le M’zab », art. cité, p. 15.
[ 92] Abdenacer Djabi, op. cit., p. 133.
[ 93] Ibn Khaldoun, Discours sur l’Histoire universelle, I, Paris, Sindbad, 2e éd., 1978, p. 398, cité par Abdesselam Cheddadi, « Le système du pouvoir en Islam d’après Ibn Khaldoun », Annales, E.S.C., mai-août 1980, p. 538.
[ 94] Les stratifications sociales des cités berbères ibadites sont de trois ordres : familial, territorial, religieux-professionnel. Selon l’observation faite par Marcel Mercier (1932), on retrouve au sommet du système social ibadite la « classe religieuse » des Tolba qui « comprend une hiérarchie dont les clercs majeurs occupent le faîte avec leur conseil ou h’alga ». Celle-ci « détenait autrefois des pouvoirs propres et exclusifs au point de vue du gouvernement de la ville » (Marcel Mercier, op. cit., p. 171-202). Tout ce qui est en dehors de cette classe de clergé est désigné par l’appellation de ‘aouâmm, les laïcs, que Gellner oppose aux awliya (pluriel de wali, saint-patron, marabout). Autrefois, l’administration des cités mozabites se partageait entre deux djamaâ : la « halqa des Azzaba », appelée également la « djmaâ des Tolba », et la « djmaâ des ‘Aouâmm ». Présidée par le cheikh des Tolba, la première assemblée se chargeait d’édicter les ittifaqat (conventions, règlements de police) et autres qanun (lois) que la « djmaâ des ‘Aouâmm » devait appliquer. Cf. Émile Masqueray, op. cit.
[ 95] Malika Abdelaziz, « Rencontre avec le cheikh Addoun, chef de la communauté iba-dite… », art. cité, p. 12.
[ 96] Aboubakr Salah, député ibadite du mouvement Islah, le nouveau parti islamiste du cheikh Djaballah. Alger, entretien du 9 juin 2002.
[ 97] Membre de l’Assemblée algérienne (1951), ancien compagnon de route des Oulémas algériens, délégué aux Affaires culturelles au sein de l’Exécutif provisoire (mars-septembre 1962), leader spirituel de la communauté ibadite d’Algérie jusqu’à sa mort. Cf. Ali Merad, Le réformisme musulman en Algérie de 1925 à 1940. Essai d’histoire religieuse et sociale, Alger, El-Hikma, 2e éd, 1999, p. 195 et 200.
[ 98] À la suite de l’éclatement, fin avril 2001, des émeutes de Kabylie, au cours desquelles des revendications d’autonomie ont été scandées çà et là, Ahmed Bayoudh, député berbère indépendant, a été désigné Président de la commission d’enquête parlementaire sur les « événements de Kabylie ». C’est dans son bureau de président de ladite commission que s’est déroulé l’entretien.
[ 99] Pierre Bourdieu, Sociologie de l’Algérie, Paris, PUF, 1970, p. 42-43.
[ 100] Ibid., p. 43.
[ 101] Pour les législatives du 30 mai 2002, le majliss al Kourti a décidé, après maintes tractations, de « faire alliance avec le FLN », tout en autorisant un mozabite à conduire la liste du parti Harakat al Islah al Watani (Mouvement de la Réforme Nationale) du cheikh Djaballah. Conduite par un Mozabite (ancien commissaire du parti unique), la liste FLN de Ghardaïa, dans laquelle ne figure pas Ahmed Bayoudh, fut un subtile dosage entre Arabes et Berbères.
[ 102] Alger, entretien du 26 mai 2001. Réélu à Ghardaïa sur la liste HMS lors des législatives du 30 mai 2002, Ben Bada est, depuis, ministre de l’Artisanat dans le gouvernement de Ali Benflis.
[ 103] Pour plus de détails sur cet épisode historique, on se reportera à l’incontournable Mohammed Harbi, Le FLN : mirage et réalités. Des origines à la prise de pouvoir, 1945-1962, Paris, Éditions Jeune Afrique, 1980.
[ 104] Nous avons exposé ce point lors d’une communication au colloque international « Élites et société dans le monde arabe : le cas de l’Algérie et de l’Égypte », organisé par le CREAD (Alger) et l’ARCAASD (Le Caire), tenu à Timimoun les 23, 24 et 25 mars 2002.
[ 105] Littéralement, épaule. Le mot renvoie à l’influence : avoir du ktef, c’est avoir des entrées solides, du « piston », du pouvoir.
[ 106] Mohammed Harbi, « Régulation politique et prédation », L’Algérie et son destin, op. cit., p. 192-196.
[ 107] Djilali Liabès, Capital privé et patrons d’industrie en Algérie, 1962-1980, Alger, CREA, 1984 ; également Ahmed Henni, « Qui a légalisé quel trabendo ? », Peuples Méditerranéens, 52-53, juillet-septembre 1990, p. 233-243.
[ 108] C’est-à-dire la classe qui « enjambe », « chevauche ». Cf. M. P. Cowen, « The British State, State Entreprise and an Indigenous Bourgeoisie in Kenya after 1945 », Conference on the African Bourgeoisie, Dakar, 1980, multigr, cité par Jean-François Bayart, L’État en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989, p. 133.
[ 109] Jean-François Bayart, ibid., p. 130.
[ 110] Il possède, selon le récit de son fils, une ferme et une activité d’élevage de quelques 400 têtes de moutons.
[ 111] Jean-François Bayart, L’État en Afrique…, op. cit., p. 130-134.
[ 112] Jean-François Médard, « Le “Big man” en Afrique : esquisse d’analyse du politicien entrepreneur », L’Année sociologique, 1992, 42, p. 167-192 ; pour une lecture anthropologique critique de l’archétype du Big man de Marshall Sahlins, cf. Maurice Godelier, « Le paradigme du Big Man », dans Maurice Godelier, La production des Grands Hommes, Paris, Fayard, 1982, p. 254-290.
[ 113] Joel S. Migdal, op. cit., chap. VII et VIII, p. 238-277.
[ 114] Plus loin, il nous dira : « Le wali avait un pouvoir immense avec le chef du secteur militaire ».
[ 115] Alger, entretien du 14 mai 2001.
[ 116] J. Duncan Powell, « Peasant Society and Clientelist Politics », American Political Science Review, 64 (2), juin 1970, p. 411, cité par Alain Rouquié, « L’analyse des élections non concurrentielles… », cité, p. 78 ; Jean Leca, Yves Schemeil, « Clientélisme et patrimonialisme dans le monde arabe », International Political Science Review, 4 (4), 1983, p. 466-467.
[ 117] Jean-Louis Briquet, La tradition en mouvement. Clientélisme et politique en Corse, op cit., p. 22.
[ 118] Entretien du 10 juin 2001.
[ 119] S. Eisenstadt, L. Roniger, Patrons, Clients ans Friends…, op. cit., p. 48-49, cité par Jean-Louis Briquet, « La politique clientélaire. Clientélisme et processus politiques », dans Jean-Louis Briquet, Frédéric Sawicki (dir.), Le clientélisme politique dans les sociétés contemporaines, Paris, PUF, 1998, p. 8.
[ 120] Alain Touraine, Critique de la modernité, Paris, Fayard, 1992, (troisième partie : « Naissance du sujet »).
[ 121] Entretien du 12 juin 2001. Député RCD de Tizi Ouzou, militant berbériste et « patriote », Aït Hamouda est le fils du colonel Amirouche, célèbre combattant de la guerre d’indépendance.
[ 122] Alain Rouquié, cité, p. 89.
[ 123] J. D. Powell, art. cité, p. 423-424, cité par Jean-Louis Briquet, « La politique clientélaire. Clientélisme et processus politiques », cité, p. 22.
[ 124] Pour l’analyse du profil sociologique de ce député, cf. Mohammed Hachemaoui, « Jeu politique, jeu social, agents de la médiation clientélaire… », mémoire cité, p. 44-52.
[ 125] Jean-François Médard, « Le “Big man” en Afrique… », art. cité, p. 172.
[ 126] Anthony Giddens, op. cit., p. 33 et 90-93.
[ 127] Allel Sabou, imam, élu tête de liste HMS à Adrar. Entretien du 20 mai 2001 à Alger. Pour l’analyse de la trajectoire sociale et du profil d’acteur de cet imam-député, cf. Mohammed Hachemaoui, mémoire cité, p. 102-108.
[ 128] Jean Leca, « La démocratisation dans le monde arabe… », cité, p. 67.
[ *] Je remercie Gilles Kepel pour le suivi soutenu et les conseils qu’il m’a prodigués tout au long de cette recherche. J’ai également bénéficié des critiques fécondes et du soutien amical de Omar Carlier, je lui en sais gré. Pour sa générosité en terme de temps, envers moi, et ses exigences lors de sa lecture critique des précédentes versions de ce texte, Jean Leca a été d’un précieux recours, je l’en remercie vivement. Les discussions et les échanges avec Daho Djerbal, Mohammed Harbi et Rémy Leveau m’ont beaucoup stimulé ; je les en remercie. Aomar Lardjane m’a fait l’amitié de lire le manuscrit, je l’en remercie pour ses suggestions prévenantes. Il va sans dire que j’assume seul la responsabilité des hypothèses avancées.
Résumé
À partir d’entretiens semi-directifs menés auprès de cinquante députés algériens en exercice, cet article se propose de construire quelques hypothèses pour une sociologie de la représentation politique issue du scrutin de juin 1997. Dans ce cadre d’analyse, il s’efforce de démontrer qu’en creux du jeu politique désamorcé consacré par ces élections, il y a un jeu social au cours duquel individus et groupes sociaux, appareils de partis, pouvoirs local et central, instances formelles et informelles, intermédiaires et courtiers électoraux opèrent une transaction, un échange social et symbolique autour de l’offre électorale, dans le creuset des rapports de clientèle. L’article s’emploie à démontrer que c’est de son capital social et/ou de son art de mobilisation des liens primordiaux que dépend pour beaucoup la captation du député par les partis, dans un premier temps, et son élection dans un autre. Pris dans des rapports de « prédation réciproque » entre État et société qui s’énoncent dans le répertoire du clientélisme politique, le député algérien devient ainsi un agent de la médiation clientélaire.
Based on semi-directive interviews with 50 currents Algerian member of Parliament in service, the aim of this article is to build a few hypotheses for a sociology of political representation of June 1997 election. In this analytical framework, it seeks to show that beneath the broken off political game that was central to these elections, there is a social game in which individuals and social groups, party machines, local and central authorities, formal and informal bodies, intermediaries and election brokers carry out a transaction, a social and symbolic exchange over electoral supply, in the melting pot of clientelist relations. The article seeks to prove that much of the parties’ capture of the parliamentarians and their election depends on social capital and/or the art of the mobilization of the primordial links. Caught in relations of « reciprocal predation » between State and society that are expressed in the repertory of political clientelism, the Algerian deputies thus become agents of clientelistic mediation.
PLAN DE L'ARTICLE
- Les législatives du 5 juin 1997 : le jeu politique
- Les législatives du 5 juin 1997 : le jeu social
- Le député algérien : un agent de la médiation clientélaire
POUR CITER CET ARTICLE
Mohammed Hachemaoui « La représentation politique en Algérie entre médiation clientélaire et prédation (1997-2002) », Revue française de science politique 1/2003 (Vol. 53), p. 35-72.
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2003-1-page-35.htm.
DOI : 10.3917/rfsp.531.0035.




