Revue française de science politique 2003/2
Revue française de science politique
2003/2 (Vol. 53)
126 pages
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Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 2724629566
DOI 10.3917/rfsp.532.0305
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Revue française de science politique 2003/2 (Vol. 53) 21 €

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La troisième voie : un impératif de civilisation ?


En 1994, Antony Giddens publiait un ouvrage de théorie politique intitulé Beyond Left and Right : the Future of Radical Politics[1] [1] Cambridge, Polity Press, 1994. ...
suite
. Il y signait clairement l’acte de décès de la vieille gauche, englobant dans cette vision aussi bien les versions communistes que social-démocrates du socialisme. Partant du point de vue que les problèmes de notre temps rendaient obsolètes les vieux clivages entre la droite et la gauche, il en appelait à lutter contre le néo-libéralisme au nom d’un « radicalisme » qui puiserait ses sources dans la tradition du libéralisme social britannique. Cet ouvrage a été suivi par deux livres (The Third Way et The Third Way and its Critics) qui relèvent plus de l’essai politique visant à nourrir l’argumentaire du militant et à obtenir l’adhésion du sympathisant, que de l’exercice théorique. C’est pourtant à partir de ces deux livres (et de courts extraits de textes de Tony Blair) que les traducteurs du livre recensé ici[2] [2] A. Giddens, T. Blair, La troisième voie, le renouveau de...
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ont choisi de présenter les thèses de La troisième voie. Du point de vue intellectuel, on a donc choisi de sélectionner la partie la plus pauvre d’une pensée politique où la formulation concise d’une formule fait souvent office de démonstration. Les tableaux reproduits ci-après donnent une idée de ce style où le souci de la simplification pédagogique dérive parfois vers la répétition et le slogan (p. 28, p. 29 et p. 83).

La social-démocratie classique (la vieille gauche)Le thsatchérisme ou néolibéralisme (la nouvelle droite)Le programme de la troisième voie

  • Large engagement de l’État dans la vie économique et sociale
  • Collectivisme
  • Gestion keynésienne de la demande et corporatisme
  • Rôle limité des marchés: économie mixte ou sociale (de marché)
  • Plein emploi
  • Égalitarisme fort
  • État providence universel, protégeant les citoyens «du berceau à la tombe»
  • Modernisation linéaire
  • Faible conscience écolo-gique
  • Internationalisme
  • S’inscrit dans le cadre du monde bipolaire

  • Gouvernement minimal
  • Société civile autonome
  • Fondamentalisme marchand
  • Autoritarisme et individua-lisme économique puissant
  • Marché du travail libre, comme tous les autres
  • Acceptation de l’inégalité
  • Nationalisme traditionnel
  • Aide sociale en dernier recours
  • Modernisation linéaire
  • Faible conscience écologique
  • Théorie réaliste de l’ordre international
  • S’inscrit dans le cadre du monde bipolaire

  • Un centre radical
  • Un nouvel État démocratique (l’État sans ennemis)
  • Une société civile active
  • Une famille démocratique
  • Une nouvelle économie mixte
  • Une égalité d’intégration
  • Une assistance sociale positive
  • Un investissement social de l’État
  • Une nation cosmopolitique
  • Une démocratie cosmopolitique

2 La mise sous le boisseau de l’ouvrage doctrinal fondateur s’explique sans doute par l’objectif politique poursuivi par les auteurs comme par Antony Giddens : il s’agit de donner une nouvelle pensée directrice à la gauche. Le sous-titre (« Le renouveau de la social-démocratie »), comme la recherche du patronage de Jacques Delors – qui signe d’ailleurs une préface comportant autant d’épines que de roses[3] [3] J.  Crowley, Sans épines, la rose : Tony Blair, un modèle...
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 –, indique tout à fait cette intention. Or, dans Beyond Left and Right, A. Giddens met autant d’énergie à récuser les thèses du socialisme et de la gauche qu’à attaquer le fondamentalisme marchand des néolibéraux, indiquant que, selon lui, les clivages pertinents pour les problèmes de notre temps ne recouvraient pas le vieil antagonisme droite/gauche. Pour y répondre, il en appelait à un renouveau du libéralisme social, souligné par le sous-titre : « The Future of Radical Politics ».

3 Ce n’est que plus tard que A. Giddens, sous l’influence de Bobbio[4] [4] N.  Bobbio, Droite et gauche, Paris, Le Seuil, 1996. ...
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, a admis que la poursuite de l’égalité constituait un clivage toujours valable entre la droite et la gauche. Pour autant le contenu des stratégies présentées ne s’est pas modifié d’un ouvrage à l’autre. Ce qui est recherché, c’est le remplacement de la social-démocratie par un « centre radical » à travers une conversion à son profit des organisations politiques héritées de la social-démocratie. Quand Tony Blair proclame dans ce livre « que la troisième voie tire sa vitalité de l’unification de deux grands courants du centre gauche, le socialisme et le libéralisme », il postule aussi la subordination du premier courant au second. En ignorant les développements fondateurs de Giddens, les responsables de ce florilège de la troisième voie euphémisent donc son hostilité foncière à la social-démocratie traditionnelle pour la présenter comme sa meilleure chance de renouveau de la gauche.

4 En arrière-fond de ces écrits très britanniques, se situe une interrogation sur les succès répétés du thatchérisme en Grande-Bretagne et sur l’incapacité du Travaillisme à trouver une parade. Entre une expansion impensable de l’État et les dégâts suscités par son recul généralisé, les artisans de la troisième voie préconisent une restructuration des rapports entre l’État et la société visant à recréer les conditions de la civilité et du civisme dans des sociétés marquées par les grands défis de la globalisation de l’innovation et de la société, de la connaissance, et par l’individualisme.

5 Ce projet civilisateur constitue le fil directeur de la démarche exprimée dans La troisième voie. C’est une réflexion sur la poursuite d’un projet démocratique dans un contexte nouveau. Or, ni la social-démocratie ni la droite ne sont capables, selon lui, de le promouvoir.

6 Le rejet de la social-démocratie par les tenants de la troisième voie ne se résume pas au constat de son inadaptation supposée à la nouvelle donne économique. On peut s’étonner cependant de ces affirmations définitives selon lesquelles la social-démocratie serait obsolète parce que « le keynésianisme met l’accent sur la prédominance de l’économie domestique sur le commerce extérieur ». Giddens balaye, d’un trait de plume, les cas nombreux d’États social-démocrates qui ont, au contraire, pris appui sur une vigoureuse concertation néocorporatiste pour développer une politique dynamique d’échanges internationaux. L’idée que des régimes de capitalismes coordonnés[5] [5] P.  Hall, D.  Soskice, « Variété du capitalisme »,...
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puissent s’adapter aux conditions nouvelles n’est même pas discutée. De même, la thèse selon laquelle les social-démocraties auraient fait progresser la citoyenneté sociale, par le double canal de la démarchandisation et de la concertation sociale[6] [6] G.  Esping Andersen, Les trois mondes de l’État providence,...
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, n’est pas considérée. Il est paradoxal que les penseurs d’un parti, lui-même issu du mouvement syndical et organiquement lié à celui-ci, ne mentionnent les problèmes des relations industrielles qu’incidemment, insistant alors surtout sur les valeurs de la mobilité et de la flexibilité. Dans sa préface, Jacques Delors marque vigoureusement son désaccord avec cette attitude qui ferait du dialogue civil un substitut avantageux au dialogue social. Selon lui, le succès de la social-démocratie passe par la qualité des relations industrielles et la capacité de dialoguer et de contracter, tant des organisations syndicales que des organisations patronales (p. 13). Alors que nombre de spécialistes de l’économie politique s’efforcent d’instruire la variété des capitalismes, les auteurs de La troisième voie ne semblent pas douter du fait que la voie du capitalisme organisé constitue une impasse.

7 Mais la mise en cause de la social-démocratie va au-delà de ses défaillances économiques : ce sont ses valeurs centrales qui sont en cause. Le collectivisme et l’égalitarisme qui lui sont imputés conduiraient finalement à un affaiblissement irrésistible de la société civile, dominée qu’elle serait par une élite professionnelle adossée à un État bureaucratique. Ce dernier, en assurant une protection des citoyens du berceau à la tombe, en allouant des droits sans les conditionner par des obligations, suscite une dépendance accrue vis-à-vis des prestations qu’il a lui-même créées. Les promoteurs de la troisième voie entérinent donc complètement l’argument classique du néo-libéralisme vis-à-vis de l’État providence selon lequel son action serait détournée de ses buts initiaux par l’aléa moral. « On parle de hasard moral chaque fois qu’une personne se sert des prestations offertes par une assurance pour altérer son comportement, modifiant ainsi la nature des risques contre lesquels elle était assurée. Cette analyse peut s’appliquer à des formes de prestations sociales qui contribuent à créer une culture de dépendance chez des personnes qui finissent par tirer un profit avéré des opportunités offertes par ce système. Des prestations destinées à combattre le chômage, par exemple, peuvent en réalité engendrer le chômage si elles sont utilisées comme un refuge commode face au monde du travail » (p. 125). Le même raisonnement est appliqué d’ailleurs à la couverture de la maladie (un rapport réalisé pour l’Union européenne montre au contraire que des prestations décentes de chômage évitent le basculement dans la pauvreté et favorisent plutôt le retour sur le marché du travail[7] [7] G.  Esping Andersen, D.  Gallie, A.  C.  Hemerijk, J.  Myles,...
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). L’État social-démocrate favorise ainsi des comportements inciviques qui sont encore renforcés par les tendances permissives d’une partie de la gauche. L’étatisme social-démocrate conduirait également à une attitude hostile vis-à-vis du monde associatif qui serait, lui aussi, une cause d’affaiblissement de la société civile ; ce raisonnement fait ainsi l’impasse sur une longue tradition social-démocrate d’éducation populaire, de promotion de la culture et de mouvements de solidarité[8] [8] H.  Milner, Civic Literacy : How Informed Citizen Make...
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.

8 L’égalitarisme et l’esprit tutélaire de la vieille gauche produiraient un monde tristement homogène, sans fantaisie, aux antipodes des aspirations individualistes de notre temps.

9 C’est parce qu’ils placent au cœur de leur préoccupation ce déclin de la culture civique que A. Giddens et T. Blair entendent se distinguer fermement du néo-libéralisme thatchérien. Certes, ils partagent avec ce courant nombre de critiques de l’étatisme comme la croyance dans les vertus du marché pour le dynamisme des économies. Mais ils prétendent réhabiliter le rôle du politique dans la création d’un ordre civique plus légitime.

10 Pour eux, les néolibéraux sont prisonniers d’une contradiction insurmontable. Libérant les forces du marché, leurs politiques laissent se fragiliser l’ensemble des structures sociales traditionnelles ; persuadés que toute intervention sociale conduit à des effets pervers, ils sont peu enclins à répondre par une action publique aux nouveaux mouvements écologistes et se contentent d’un filet parcimonieux pour gérer l’exclusion. Pourtant, selon A. Giddens, ce sont les mêmes promoteurs de ces forces détraditionnalisantes qui prétendent construire un ordre social viable en prenant appui sur les autorités traditionnelles : la nation et l’état régalien, la famille patriarcale.

11 Il en résulterait, en fin de compte, une dégradation de la sphère publique fondée sur un double processus d’exclusion, défection par le haut des couches supérieures qui se retirent d’un domaine public peu attractif, exclusion par le bas d’individus pour qui la pauvreté est devenue une condition permanente, caractérisée par la dislocation familiale et l’affaiblissement des liens civiques. La troisième voie prétend dénouer cette contradiction centrale du néolibéralisme en substituant à son traditionalisme impossible un projet de démocratisation de la vie sociale et de reconstruction de la société civile.

12 Ce projet émancipateur se veut en phase avec les évolutions actuelles de la culture politique. Il se fonde sur l’idée que le nouvel individualisme n’est pas forcément un repli sur soi, comme le montrent la floraison des associations et la vitalité des nouveaux mouvements sociaux.

13 Tony Blair le rappelait récemment : « Ce fut l’incapacité de l’un et de l’autre parti dominant à offrir une réponse cohérente à la délinquance et à l’incivilité qui me donna cette détermination absolue à transformer radicalement la position travailliste lorsque je devins ministre de l’Intérieur du cabinet fantôme en 1992. Pendant les années 1980, j’avais éprouvé que la tâche de la gauche modérée n’était pas de remplacer l’individualisme pur et dur par un état paternaliste tout puissant. Je devrais construire une société civile forte où droits et devoirs iraient de pair. »[9] [9] Le Monde, 14 novembre 2002. ...
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Cet article éclaire utilement les argumentations plus développées que l’on retrouve dans ce livre. Malgré des rhétoriques très proches, les enjeux majeurs que A. Giddens veut traiter diffèrent tout à fait de ceux d’Ulrich Beck. L’un et l’autre en appellent à une réinvention de la politique par la prise en compte de courants souterrains, au-delà des organisations instituées. Mais pour l’Allemand, il s’agit d’abord et quasi-exclusivement des risques technologiques et des contestations qu’elles suscitent. Pour les Britanniques, c’est la lutte contre la délinquance, l’incivilité et l’exclusion qui sont au cœur de ce projet.

14 La critique des inégalités paraît ainsi sans merci ; celles-ci conduisent à laisser des talents en friche, à menacer la cohésion sociale, à cliver la criminalité : « Une société démocratique qui génère des inégalités sur une large échelle produit immanquablement de l’inflation et du conflit (58). Pas question cependant d’en revenir à l’égalitarisme niveleur de la vieille gauche, complètement incompatible avec une économie de l’innovation mondialisée qui a besoin de récompenser les vrais talents. »

15 L’égalité poursuivie est celle qui permet de limiter la double exclusion mentionnée plus haut. Mais on remarquera une singulière asymétrie dans les outils envisagés pour ces deux types d’exclusion.

16 Certes, pour chacun des exclus, la maxime « pas de droits sans responsabilités » s’applique, mais selon des modalités tout à fait différentes. Pour les exclus du bas, cette règle vise à conditionner rigoureusement l’octroi des bénéfices sociaux à des conduites responsables pour éviter toute dépendance durable vis-à-vis du Welfare. Ceci passe, négativement, par des prestations assez basses pour éviter l’aléa moral et, positivement, par la mobilisation des entrepreneurs sociaux qui aideront les exclus à sortir des pièges de l’exclusion. Pour les exclus du haut, cette même maxime n’est plus qu’une obligation morale. « En tant que principe éthique, l’expression “pas de droits sans responsabilité” doit s’appliquer à tout le monde et pas seulement aux bénéficiaires de la protection sociale. Il est capital pour les sociaux démocrates de mettre l’accent sur ce point, sans quoi le précepte ne s’appliquera qu’aux pauvres et aux nécessiteux – comme cela tend à être le cas dans les politiques de droite » (p. 18).

17 L’ensemble du texte abonde en exemples édifiants où des entreprises ont su construire des partenariats avec des « entrepreneurs sociaux » et des acteurs de la société civile. Tous ces récits, sans exception, mettent en scène des dirigeants économiques et sociaux en action pour prendre leur responsabilité sociale, mais à aucun moment n’est évoquée l’hypothèse d’une institutionnalisation dans des règles de ces devoirs sociaux. Le modèle mis en exergue est celui de la compagnie Shell qui, devant les protestations des écologistes face son projet de couler une plate-forme pétrolière dans l’océan, découvre la nécessité d’un « dialogue global » pour rendre compte de ses actions et rend transparent son « effort pour reconnaître sa responsabilité sociale » (p. 64). Ce qui se traduit par des contraintes pour les exclus d’en bas s’exprime ainsi par la découverte d’un devoir moral pour les puissants.

18 On ne débouche pas pour autant sur un nouvel avatar de la philanthropie libérale dans la mesure où A. Giddens et la troisième voie assignent un rôle crucial à l’État, à la fois dans la promotion des services publics et dans le renouveau de la culture civique.

19 La stratégie de la troisième voie viserait à limiter au maximum les dépenses sociales massives pour promouvoir une protection sociale positive : « Combattre la misère par… : la maladie par la santé dynamique ; l’ignorance par l’éducation tout au long de la vie ; les conditions de vie dégradantes par le bien-être ; le désœuvrement par l’initiative. » Il s’agirait de réorienter l’État providence, surchargé aujourd’hui par les dépenses indues liées à l’aléa moral, vers ses vocations principales. Cet État de l’investissement social pourrait alors se concentrer sur deux tâches principales : lutter contre l’exclusion et assurer le développement économique. A. Giddens ne propose pas de poursuivre la stratégie thatchérienne de recul du service public, il argumente clairement en faveur de services ouverts à tous, qui préviendraient la défection des classes moyennes, etc… En investissant dans l’éducation, la troisième voie prétend assurer à chacun une égale chance de valoriser son potentiel dans la société de la connaissance. On reste cependant sur sa faim quant aux stratégies proposées par ce courant pour assurer l’intégration de tous dans l’emploi.

20 Pense-t-il vraiment que l’élargissement des emplois qualifiés permette d’assurer à tous un emploi pour peu que les ressources aient été affectées à l’éducation ? La discussion engagée par G. Esping Andersen sur les stratégies alternatives de développement des services (Macjobs ou services publics) n’est pas du tout poursuivie ici. Mais il est manifeste que tout cet effort doit se réaliser non par l’expansion des ressources de l’État mais par une meilleure utilisation des montants existants.

21 Lutter contre le déclin de la culture civique et de la civilité constitue le trait distinctif de la troisième voie. Alors que les néolibéraux mettent leur espoir dans un retrait de l’État et dans l’émergence spontanée d’une société civile, la vieille gauche insiste plutôt sur la nécessité de se concentrer sur les causes de ces désordres, traitant ce déclin de la civilité plutôt comme un symptôme que comme un problème. L’originalité de La troisième voie est de systématiser l’idée que « l’État et la société civile devraient agir en partenariat, chacun facilitant, mais aussi contrôlant, l’action de l’autre ». La société civile qui intéresse A. Giddens, ce sont ces réseaux d’entraide et d’associations aléatoires, souvent de petites tailles, qui ont connu récemment une expansion remarquable surtout dans les classes moyennes. Celle-ci n’a rien à voir avec la « société civile organisée », avec ses syndicats, ses associations patronales et ses églises. Elle se distingue de la communauté et du capital social par la reconnaissance de l’existence de conflits et de risques d’ostracismes au sein de ces sociétés locales, conférant ainsi un rôle éminent au politique dans sa régulation ; ce rôle du gouvernement est particulièrement important dans les quartiers marqués par l’exclusion où le mythe de la classe laborieuse comme communauté bien intégrée ne peut plus masquer un déclin marqué de l’engagement civique. C’est donc pour rompre la spirale du déclin dans ces zones en difficulté que l’État est invité à reprendre l’initiative. Les politiques envisagées sont des politiques locales orientées simultanément vers la lutte contre l’exclusion, la prévention du crime et la consolidation de la famille démocratique. On s’attendrait alors à ce que la riche expérience des villes européennes en matière de développement social urbain soit décortiquée. Il n’en est rien et ce qui est mis en valeur, c’est plutôt la promotion d’un partenariat entre « entrepreneurs économiques » et « entrepreneurs sociaux » du Ceara (Brésil), à New York et au Japon.

22 Au-delà du niveau local, la promotion du capital social semble constituer l’un des ressorts essentiels de la croissance et de l’articulation de l’économie et du social. Mais, plus on dépasse le niveau local, plus la définition du rôle de l’État et des dispositifs institutionnels devient floue. Quand on en arrive à la stratosphère de la gouvernance de l’économie mondiale, les propositions des auteurs se caractérisent à la fois par la vigueur des constats et l’indigence des propositions. Ainsi, le constat des désordres et des crises résultant du fondementalisme marchand au niveau mondial débouche sur des phrases hésitantes sur la taxe Tobin ou encore sur une fusion de l’OMC, du FMI et de la Banque Mondiale, sans même que soit discuté le problème du partage du pouvoir dans ces différentes institutions.

23 De même, la réflexion de La troisième voie est étonnamment courte sur le rôle à assigner aux agents et professionnels du service public dans cette œuvre de civilisation. Elle se distingue cependant nettement du thatchérisme par sa visée décentralisatrice et sa volonté de confier une large part de la gestion des services à des organisations non gouvernementales.

24 En évoquant la nécessité prioritaire d’agir pour reconstruire une sphère publique plus vivante et pour venir à bout de l’incivilité, les auteurs de La troisième voie sont sans aucun doute en phase avec l’esprit du temps. Mais leur rejet viscéral des acteurs sociaux et des professions organisées, comme des acteurs bureaucratiques, prive leur projet des porteurs capables de faire contrepoids aux forces du marché.

25 Bruno Jobert

26 CERAT-Institut d’études politiques de Grenoble

Retour sur le trotskysme

27 Le trotskysme n’en finit pas de surprendre et d’interroger. Ses résultats électoraux semblent en progrès puisque les trois candidats se réclamant de lui ont totalisé près de trois millions de suffrages exprimés, soit 10,53 % du total des électeurs du premier tour de l’élection présidentielle de 2002. À cela s’ajoute une influence réelle ou supposée de ses idées dans les sphères du pouvoir institutionnel et médiatique, bien rendue par la notion de « trotskysme culturel »[10] [10] Suggérée par Edwy Plenel, Secrets de jeunesse, Paris,...
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. Il n’est donc pas étonnant que ce phénomène très français nourrisse une actualité éditoriale assez soutenue et diverse. Pourtant rares sont les béotiens, fussent-ils journalistes de profession, mais extérieurs aux trajectoires des groupes concernés, qui parviennent à livrer un travail dépassant l’actualité la plus immédiate[11] [11] Nick Christophe, Les trotskystes, Paris, Fayard, 2002. ...
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. Des rétrospectives sélectives et imprécises, une investigation assez approximative auprès des contemporains, un style à l’emporte-pièce et des formulations trop polémiques ruinent un effort d’autant plus méritoire qu’il vise l’information d’un large public. Dès lors, tout se passe comme si le trotskysme était d’une nature si complexe qu’il ne pourrait être légitimement traité que par ceux qui l’ont pratiqué. Ainsi, les acteurs les plus anciens n’hésitent plus à franchir la barrière du secret qu’ils s’étaient, jusqu’ici, imposé, pour contribuer à l’histoire de leurs organisations[12] [12] Ainsi pour Lutte Ouvrière : Robert Barcia alias Hardy,...
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. Si leurs témoignages apportent quelques précisions utiles à la connaissance du passé, ils restent principalement des plaidoyers pro domo et n’affrontent pas les questions que soulève le contraste entre la vitalité relative de ce courant politique et son impuissance à dépasser le stade de la marginalité. Sortent de ce lot deux ouvrages, ceux de Jean-Jacques Marie et Daniel Bensaïd, écrits par des protagonistes toujours liés à des formations militantes mais qui sacrifient à l’objectivation indispensable pour ouvrir la voie à la recherche historienne ou politiste.

28 L’ouvrage de Jean-Jacques Marie[13] [13] Jean-Jacques Marie, Le trotskysme et les trotskystes, Paris,...
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est le plus ambitieux puisqu’il veut restituer à la fois une histoire « d’hier à aujourd’hui, l’idéologie et les objectifs des trotskystes à travers le monde ». Sa méthode, honnêtement affichée, réclame une connaissance de différents facteurs préalablement à l’analyse des événements et des positions qui ont construit moins un mouvement qu’un spectre de politiques opposées. Le lecteur doit donc faire sien, à la demande de l’auteur, à la fois l’analyse marxiste, le vocabulaire spécifique à la branche trotskyste, mais aussi la tradition de celle-ci, faite d’un grand nombre de scissions. C’est un détour qui peut décourager le néophyte d’autant que l’histoire ainsi rendue reste rigoureusement chronologique et trop peu thématique. Elle n’en est pas moins rigoureuse, par exemple sur une période généralement occultée, celle de la Seconde Guerre mondiale. J.-J. Marie rappelle opportunément la perception visionnaire de Trotsky, dès 1938, de « la victoire du fascisme [qui] signifierait presque avec certitude l’extermination physique des juifs ». Et bien des textes ultérieurs confirment l’engagement de la IVe Internationale (son Manifeste de mai 1940) ou de sa presse (La Vérité de décembre 1941) dans la solidarité avec le peuple juif en tant que tel, et les déportés en particulier. Mais une aussi nette résolution ne se retrouve pas vis-à-vis de la Résistance : au-delà de l’hostilité au « terrorisme individuel » prôné par le Parti communiste, et de la préférence au « sabotage en usine à la lutte armée des maquis », ce sont bien les analyses et les tergiversations qui ont émaillé l’histoire de ces quatre années qui font toujours question. La définition principielle de la guerre comme « inter-impérialiste » ou d’une « guerre civile mondiale », faussera le jugement sur les différents tournants de la période. Du refus de s’intégrer à la Résistance, sauf de manière « passive », au parallèle établi entre l’occupant nazi et les troupes anglo-américaines le 6 juin 1944 par La Vérité, le bilan est lourd, même s’il doit être nuancé par les prises de position de dirigeants comme Marcel Hic, saluant, dès 1941, « quelque chose d’essentiellement sain dans le gaullisme des masses ». J.-J. Marie explique cette singulière ligne politique par plusieurs facteurs : la sous-estimation de la question nationale et la surestimation de la défense de l’URSS pour ce qui concerne l’analyse stratégique de la situation au lendemain de l’assassinat de Trostky ; la sauvage répression menée à la fois par les nazis et les agents de Staline ; la faiblesse insigne et l’isolement des organisations trotskystes au sortir même du Front populaire pour ce qui concerne l’implication concrète de celles-ci dans la conjoncture. Mais l’analyse s’arrête sur ce problème récurrent de l’impuissance radicale du trotskysme à atteindre le stade d’un véritable parti, même quand les événements lui sembleront favorables, de la Libération à nos jours, où la chute du communisme libère un espace jusque sur le terrain électoral. Et c’est sans doute la limite la plus importante de ce travail qui ne cherche pas à rapporter l’histoire spécifique de ce courant du mouvement ouvrier à sa périphérisation politique constante en tout temps et tous lieux.

29 C’est une question que n’esquive pas Daniel Bensaïd[14] [14] Bensaïd Daniel, Les trotskysmes, Paris, PUF, 2002 (« Que...
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dans un ouvrage de dimension modeste mais, comme c’est parfois le cas dans cette collection, dense et fertile. Partant de l’idée que « les événements majeurs du siècle ont produit des différenciations telles que ce qui distingue et oppose les différents courants issus du trotskysme est souvent aussi ou plus important que ce qui les apparente », il préfère traiter des « acclimatations culturelles » de chaque « ensembles continentaux » et de leurs spécificités nationales, plutôt que de l’unité tendancielle d’un mouvement pourtant arc-bouté sur une origine historique commune. Le récit des divisions, des échecs ou des impasses prend ainsi une dimension intellectuelle originale dans la mesure où il renvoit à chaque fois à la capacité ou non de la diaspora des cadres du moment à interpréter le changement social et politique. Si « la IVe Internationale n’a pas connu le développement escompté » dans l’après-guerre, c’est certes parce que la révolution allemande n’a pas eu lieu et que, l’URSS ayant survécu, les partis staliniens ont étendu leur influence dans toute l’Europe ; mais c’est aussi par « fétichisme d’organisation tenant lieu parfois d’orientation politique ». Ainsi, en avril 1948, la IVe Internationale juge que « partout, la tendance générale est vers la transformation de ses organisations en réels partis de masse ». Un tel aveuglement sera d’abord la source d’une « paranoïa politique », la multiplication des échecs en dépit d’une « situation objective favorable » étant attribuée aux « capitulations ou trahisons de l’avant-garde ». Le cycle des scissions, ainsi auto-alimenté, ruine les tentatives les plus volontaristes ou novatrices comme celle de Michel Pablo de « redéfinir un projet politique cohérent » adapté au troisième âge du capitalisme dont Ernest Mandel fera plus tard la théorie. Cette explication de l’impuissance paradoxale d’un mouvement fasciné par la construction d’un parti mondial à tirer un profit, fusse local, de l’actualisation des analyses de la période par différents dirigeants bute sur une question que Bensaïd esquive : celle du rapport entre l’institutionnalisation de la démocratie dans la société de marché et la cristallisation de la forme parti dans le mouvement ouvrier. C’est une question posée par beaucoup, au sortir de la guerre, de Pablo à Castoriadis, mais qui ne reçut pas de réponse durable. Reste donc une culture du « parti au-dessus de tout », certes fondée sur le débat démocratique interne, mais conduisant à sous-estimer la représentation des divisions sociales, les médiations entre pouvoir politique et pouvoir d’État, les interactions entre pratiques civiles et activités militantes. Peut-être est-ce là que gît la source d’erreurs multiples et accumulées : de la défense de l’URSS comme « État ouvrier bureaucratiquement dégénéré », à l’entrisme sui generis dans les partis communistes ou populistes, en passant par le centralisme autoritaire en vigueur jusqu’en 1974 dans la IVe Internationale.

30 Que ces deux ouvrages d’auteurs engagés conduisent à poser ce genre de questions dit tout l’intérêt de leur contenu. Ils devraient contribuer à élargir le cercle des chercheurs et à faire de l’histoire et de la théorie politique du trotskysme, un objet en soi. C’est pour l’instant loin d’être le cas, comme en témoigne un échange récent entre « spécialistes du phénomène communiste et gauchiste »[15] [15] Stéphane Courtois, Marcel Gauchet, Krzystof Pomian, Bernard...
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. Sans remonter aux « controverses jansénistes et à leurs effets » pour expliquer la persistance du léninisme en France, on pourrait imaginer une approche qui fasse toute sa place à la socio-histoire des mouvements, à la construction de leadership par des dirigeants inattendus, à la place des conflits dans la structuration des courants, au rôle de la mémoire collective dans la production de symboles politiques. Par exemple, tout un champ reste à explorer sur les rapports entre Révolution française et révolution russe dans l’imaginaire intergénérationnel de ces courants radicaux. Le recours constant à des analogies et identifications, entre moments des deux révolutions, entre bolcheviks et jacobins, n’est pas que de circonstance ou de pur effet pédagogique[16] [16] Cf. sur ce dernier point, l’excellent ouvrage de Tamara...
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. Pour Trotsky, ce type d’analogie faisait partie des enjeux politiques, ainsi qu’en témoigne son recours prudent et circonstancié à la notion de Thermidor. Mais trop peu nombreux sont ceux qui ont pris en considération les effets de cette méthode, chez les révolutionnaires russes par exemple, pour distinguer clubs, comités et soviets, donc pour penser concrètement le parti nouveau et ses rapports de domination sur la société civile[17] [17] Parmi ceux-là, lire Claude Lefort, La complication, Paris,...
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. C’est ce registre que devraient ouvrir d’authentiques travaux universitaires : par delà la rhétorique trop bien installée sur le totalitarisme et la généalogie Lénine-Trotsky, en deçà d’une sociologie électorale saisonnière, il y a beaucoup à entreprendre sur l’histoire d’un courant qui pourrait nous en apprendre plus sur le siècle écoulé.

31 Paul Allies

32 CEPEL, Université de Montpellier I

 

Notes

[ 1] Cambridge, Polity Press, 1994.Retour

[ 2] A. Giddens, T. Blair, La troisième voie, le renouveau de la social-démocratie, Paris, Le Seuil, 2002 (coll. : « La couleur des idées »).Retour

[ 3] J. Crowley, Sans épines, la rose : Tony Blair, un modèle pour l’Europe ?, Paris, La Découverte, 1999.Retour

[ 4] N. Bobbio, Droite et gauche, Paris, Le Seuil, 1996.Retour

[ 5] P. Hall, D. Soskice, « Variété du capitalisme », L’Année de la Régulation, 2002.Retour

[ 6] G. Esping Andersen, Les trois mondes de l’État providence, Paris, PUF, 1999.Retour

[ 7] G. Esping Andersen, D. Gallie, A. C. Hemerijk, J. Myles, « A New Welfare Architecture for Europe », rapport pour la présidence belge de l’Union Européenne, 2001, p. 132.Retour

[ 8] H. Milner, Civic Literacy : How Informed Citizen Make Democracy Work, Hanovre, University Press of New England, 2001.Retour

[ 9] Le Monde, 14 novembre 2002.Retour

[ 10] Suggérée par Edwy Plenel, Secrets de jeunesse, Paris, Stock, 2001.Retour

[ 11] Nick Christophe, Les trotskystes, Paris, Fayard, 2002.Retour

[ 12] Ainsi pour Lutte Ouvrière : Robert Barcia alias Hardy, La véritable histoire de Lutte Ouvrière, Paris, Denoël, 2003. Pour le Parti des travailleurs : Daniel Glückstein, Pierre Lambert, Itinéraires, Monaco, Éditions du Rocher, 2002.Retour

[ 13] Jean-Jacques Marie, Le trotskysme et les trotskystes, Paris, Armand Colin, 2002.Retour

[ 14] Bensaïd Daniel, Les trotskysmes, Paris, PUF, 2002 (« Que Sais-je ? »).Retour

[ 15] Stéphane Courtois, Marcel Gauchet, Krzystof Pomian, Bernard Poulet, Philippe Raynaud, « L’énigme trotskyste », Le Débat, 123, janvier-février 2003, p. 99-111.Retour

[ 16] Cf. sur ce dernier point, l’excellent ouvrage de Tamara Kondratieva, Bolcheviks et Jacobins, Paris, Payot, 1989.Retour

[ 17] Parmi ceux-là, lire Claude Lefort, La complication, Paris, Fayard, 1999.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

« Lectures critiques », Revue française de science politique 2/2003 (Vol. 53), p. 305-312.
URL :
www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2003-2-page-305.htm.
DOI : 10.3917/rfsp.532.0305.